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INSTITUT BOTHWELL

Cours, leçons, conférences.

— Vous ne savez pas, Maïa : M. Huriel a des bottines neuves. Voyez donc.

Il avait des bottines neuves, le répétiteur de philosophie! Oui vraiment, et avec double rang de piqûres ; bouts carrés ; quelque chose de très londonien.

— Il aura trouvé un élève en ville, opina la mère...

— Des bottines de trente francs !

— Avec de l'élégance, il porterait beau, pas, M. Huriel?...

Et les fillettes de se chuchoter à l'oreille, non sans rire.

Lui remarqua cette joie offerte aux espiègles. Il salua :

— Madame Delaverte... Je gage, mesdemoiselles, que la somptuosité de mes sandales vous étonne? Pas vrai ?

— Penh ! fit Maïa, pour un péripatéticien, ce ne me semble pas encore assez solide... Prenez garde aux cailloux des antinomies.

— On n'en trouve pas, mademoiselle, dans les jardins d'Académus. Ce sont des jardins bien tenus.

Après ces plaisanteries érudites, il expliqua que son disciple roumain dissipait en folles

fêtes l'argent paternel consacré au paiement des leçons. Pour fléchir le courroux du professeur, ce jeune exotique lui avait abandonné une paire de brodequins neufs que le hasard ajustait aux chevilles de l'éducateur.

— Ah ça, monsieur, demanda madame Delaverte, que nous veut Bothwell ce soir? Pourquoi cette convocation inopinée ?

Hiiriel et ses collègues — il désigna Testaminet prochain où ils devaient se rafraîchir — Hariel et ses collègues ignoraient les desseins du directeur.

Déjà, en phrases ironiques, ils échangeaient les comptes de leurs déboires. Ainsi que de coutume, l'humilité de leur profession pédagogique excita une verve amère. Munis tous trois de leurs diplômes, baccalauréats et licences, ils ne parvenaient point à jouir du s alaire attribué par l'état social au gâcheur de plâtre. Les jours de pain sec obtenus à crédit obscurcissaient les saisons. En été, Bothwell ne procurait même plus ces répétitions à deux francs cinquante capables de fournir dans la semaine un repas complet au bouillon Duval.

Madame Delaverte surtout ne s'expliquait point cette défaveur.

— Car enfin, vous êtes, Sonia, Maïa et vous, monsieur, l'élite de l'intelligence européenne, ce que j'appellerais volontiers : les cervelles d*or.

Les fillettes s'écartèrent.

— L'amour, Sonia?

— Toujours le coeur désert, sauf de toi.

— Pas la plus petite cavalcade?

— Et toi, Maïa?

— Rien pour mon augmentation intellectuelle. Mon sculpteur est décidément un serin, un guitariste. Je le lâche. Mon cerveau ne profite pas de son âme. Quelle pénurie d'idées dans ses circonvolutions ! Il racle le jambon et il embrasse.

— Et tu ne te lasses pas de cette recherche?...

— Mon jour viendra sans doute.

— Mais les risques ?

— Voilà un an que j'allumai ma lanterne..^ mes deux lanternes, et que, pareille à feu Diogène, j'entrepris de rencontrer un homme.

Bien que témérairement j'aie offert toute ma peau à leurs baisers, pas un qui, dans les intimités les plus ouvertes, ait osé enfreindre ma volonté de rester vierge. Je demeure comme devant. Et celui-là seul recevra l'autorisation de briser la vitre qui aura compris mon âme au travers, qui sera prêt à l'assouvir en sa faim de science universelle.

— Tu es forte, Maïa; mais ne crains -tu pas de faiblir, une heure, une minute? Car enfin, lorsque nos âmes s'émurent au lycée vers le premier temps de notre adolescence, tu te révélas certes la plus tendre de nous toutes. Je te vois mal résistante dans les bras fougueux d'un dragon qui, dépourvu de délicatesse et dénué de philosophie, s'acharnerait à te faire femme.

— D'abord j'élimine de mon choix les dragons, les zouaves et l'armée en général. Je n'ai point de goût pour le travesti; mon père, de même, détestait les ballerines, à ce que dit maman. Ensuite je me vante de paraître à l'occasion suffisante comédienne pour persua-

der à l'amoureux que cette virginité représente l'unique capital dont je dispose et qu'il ne lui appartient pas, honnêtement, de me le ravir s'il ne le peut remplacer par des renies notables.

— Ce petit sermon réussit à les convaincre ?

— Toujours. Au reste, je prends le soin de ne m'acoquiner qu'à de bonnes têtes. J'adore les hommes qui coupent dans le pont. J'admire la naïveté, car j'estime que c'est la condition indispensable de toute vertu.

— Très profond, très profond, Maïa!

— Tli es bien bonne... Et tu m'aimes toujours? Et tu souffres toujours?...

— Oui...

— La petite dinde moscovite! Comment peut-il t'affliger que je m'amuse avec mes marionnettes masculines?

— J'ai l'âme trop sentimentale, vois-tu, Maïa. Je voudrais tant que ton afTection fût pour moi seule et exclusive de tous autres attachements.

— Tu n'es pourtant pas jalouse de ma con-

cierge, quand j'embrasse ma concierge parce qu'elle m'a monté tout de suite la lettre de ma jolie Sonia, la petite lettre ardoise où il y a un rendez-vous... Hein, en es-tu jalouse de ma concierge; réponds!

— Non, méchante.

— Eh bien alors... es-tu jalouse du gâteau que je mange avec plaisir?... Oh! combien rare, d'ailleurs, ce gâteau ! Réponds !

— Non...

— Pourquoi mettre plutôt de la jalousie devant la moustache à laquelle je me chatouille agréablement?

— J'ai peur; j'ai peur que tu t'attaches, que l'on t'épouse, que tu disparaisses. Ton extraordinaire beauté attire lafoule des jeunes hommes comme le gouffre attire par le vertige... Un jour tu seras enlevée.,, et moi je dépérirai, je mourrai... Ah! j'en ai Fangoisse, l'angoisse... l'angoisse... C'est comme si un cabestan serrait toutes les fibres de ma poitrine liées à son pivot. . . et chaque fois que je pense à tes amoureux, vois-tu, Maïa, on dirait qu'il y a cent bras qui poussent les barres du cabestan...

— Pfuhh! Que me dépeins-tu là?... Voyons, Sonia, petite Sonia, dinde moscovite, attrape ta raison à deux mains... Je t'aime... je t'aime... là, es-lu contente?... et je t'assure que si jamais une chose me décide à vivre avec un homme, il sera ou tellement riche que je le pourrai haïr et tromper à mon aise, ou tellement fort d'esprit qu'il ne manquera point de souffrir notre amitié, par luxe.

— Maïa, tu railles et me désoles...

Sonia prit un air mouillé sous la gaze bleue de sa voilette, et elle serra dans ses gants de fil les mains derby de la cruelle amie.

— Non, Sonia, je ne te saurais plaindre. Si je ne soignais, outre toi, qu'un amoureux, je concevrais ta douleur, mais puisque j'en mène cinq à la fois paître l'amour sur mon apparence, je ne saisis plus les motifs de ton amertume. Une passion éparpillée sur cinq facteurs ne vaut pas ta crainte. Aime-moi, tâche de conquérir d'abord tout mon esprit (tu en possèdes déjà la moitié), et quand tu le tiendras tout entier, il ne s'amusera plus hors de toi.

Sonia regardait à vide, un peu pâle et son sourire frémissait. Maïa suivit la direction de ses yeux.

Les toits courbes des coupés commencèrent à luire en éclairs de sabres ; et d'un nuage le soleil éclata parmi les stries de la pluie. Des plans d'ombre divisèrent les édifices. Les feuillages repeints scintillaient. Les colonnes de la Madeleine se profilèrent contre le bleu net d'un ciel nouveau. Dans la plaine de la Concorde les panaches d'eaux s'épanouirent sur les fontaines.

— Voici peut-être l'avenir meilleur, dit Sonia.

— Si tu le veux!

Elles restèrent encore un peu dans une étreinte d'âmes, les doigts noués.

Madame Delaverte pérorait toujours avec Huriel an milieu des autres professeurs sortis du cabaret. Elle dit tout à coup :

— Monsieur Bothwell ! !

On fit silence, on se rangea sur deux files le long du porche. Une singulière voiture s'arrêta toute luisante, vaste et torse ainsi que

les carrosses du vieux temps. M. Bothwell en sortit d'abord sa barbe de patriarche blond et la lueur sombre de son chapeau, puis luimême. Après il en tira un monsieur obèse, rouge et rasé dont le covert-coat, le melon, la culotte et les guêtres avaient une égale teinte de boue sèche.

Tous deux passèrent entre les rangs inclinés de la phalange pédagogique, et le carrosse singulier repartit au trot de son attelage violemment pie.

M. Bothwell agita un trousseau de clefs, ouvrit sous la voûte une porte de rez-dechaussée. La phalange suivit le signe qu'il esquissa. Dans la grande salle des auditions, ayant fait asseoir par un autre signe sur les banquettes, il gravit les deux marches de l'estrade en affichant de la déférence à l'égard du monsieur obèse et couleur de boue sèche. Il s'empressa même de déplacer un violoncelle dont le manche courbe obstruait la perspective blanche et or de la salle. On toussa. On se moucha. M. Bothw^ell s'entretenait à voix basse avec son compagnon.

« Alors, je comaience », finit-il par annoncer. Le monsieur acquiesça, étendit ses jambes garnies d'éperons, mit ses mains dans les poches et examina les figures assistantes.

« Mesdames et Messieurs! »

M. Bothwell se passa un mouchoir sur la barbe, il pencha en avant son corps maigre engainé dans un suit havane... et parla.

« Mesdames et Messieurs,

» Si je prends la liberté de rappeler en ce moment quelles intentions amicales à votre égard animèrent toujours mon esprit au cours de celte tâche que nous entreprîmes en com" mun de propager les lumières de la science et des lettres parmi les hôtes étrangers de notre capitale... c'est que les circonstances. difficiles que traverse en cette saison notre institut m'ont suggéré l'idée de vous soumettre une proposition peut-être assez... inattendue... oui.. . inattendue, mais qui ne manquera point,

j 'l LES CŒURS UTILES

je crois, d'acquérir votre approbation, dès que vous aurez pris la peine d'en examiner les inappréciables avantages...

» J'ai été, vous le savez, Mesdames et Messieurs, dans la douloureuse nécessité de me priver d'une partie de votre collaboration si éclairée. Les étrangers qui visitent Paris à cette époque de l'année n'y séjournent que peu de temps et pour satisfaire des goûts un peu superficiels... Dirai-je, Mesdames et Messieurs, combien il m'a été pénible de diminuer ainsi les ressources que vous aviez coutume de trouver à l'institut... »

Ici M. Bothwell s'engagea dans une digression philanthropique qui lui amena presque les larmes aux yeux. Mais l'auditoire ne sembla point partager son trouble paternel. Madame Delaverte eut même l'imprudence de murmurer : « Paroles d'exploiteur! » Le monsieur en boue sèche l'entendit et ne se gêna point pour rire.

— Prends garde, maman, dut souffler Maïa.

M. Bothwell se contenta de replacer sa cravate en soie fraise qui, dans l'élan du geste

oratoire, avait dépassé le revers du suithavane.

« Je passe immédiatement, Mesdames et Messieurs, au sujet principal de mon allocution, au projet nouveau germé dans la sollicitude de mon came pour ce qui vous touche. 'Je sais que la vie n'est pas toujours clémente envers ceux mêmes qui méritent le plus les faveurs du sort...

» L'esprit pense. Le corps mange... La pensée s'illumine d'aperçus nouveaux, mais il faut pour cela que l'étui de la pensée, que la machine à intelligence reçoive sa ration de combustible, de nourriture, de bien-être...

»... J'ai donc songé. Mesdames et Messieurs, à réunir dans un même emploi qui vous serait attribué les avantages pécuniaires que peut offrir à ses collaborateurs l'administration d'une entreprise en pleine prospérité et aussi les moyens de propager dans l'élite du public les grandes idées qui vous sont chères, à les propager, dis-je, sous une forme attrayante, très attrayante... et par conséquent plus efficace, plus profitable... »

10 LES CŒURS i:tiles

L'auditoire respira avec une certaine aise. On approchait. On allait savoir.

— Je sens que ça vient, confiait Maïa à son amie, rieuse et rouge.

M. Bothweli regarda les bachelières avec indulgence. Elles dérobèrent leurs yeux.

« ... Je ne vous apprendrais rien, Mesdames et Messieurs, reprit-il en appuyant ses longs doigts sur le tipis de table, si je vous disais que le cirque n'a pas toujours été un lieu où seuls dansaient les chevaux et de vulgaires acrobates. Vous savez tous, et mieux que moi, quel monument splendide était l'Hippodrome de Byzance... »

L'aise manifestée par l'auditoire quelques secondes auparavant se glaça soudain. Les muscles faciaux de M. Huriel s'étirèrent dans un effarement non pareil. Madame Delaverte pâlissait et écarquillait les pupilles... L'émotion du groupe pédagogique se traduisit par des mouvements d'épaules et de bras... des froufrous d'étoffes. Un ou deux mouchoirs étanchèrent une sueur naissante.

M. BothwcU ne se laissa point influencer

par l'inquiétude générale. Evidemment il possédait à merveille la thèse qu'exprimait son discours. Très informé sur ce point, il entreprit et mena jusqu'à la fin une description historique de cet hippodrome, insista sur les drames qu'on y représentait, les autels qui s'y dressaient, les actes politiques que le gou. vernement de Byzance y faisait accomplir; il s'attacha tout spécialement à développer le triple caractère, politique, religieux et artistique des cérémonies habituelles en ce lieu.

Huriel s'épongeait avec affectation. Madame Delaverte torturait le gland de son parapluie ; et les bachelières en oubliaient de s'étreindre les mains.

Cependant M. Bothwell avait très chaud.

II. déboulonna son veston, et exhiba devant le peuple la merveille de son plastron fraise. Il ne semblait pas mécontent de soi. A plusieurs reprises il peigna de ses ongles la barbe blonde épanchée, et un rictus narquois marquait les commissures de ses lèvres.

« ... Le cirque, Mesdames et Messieurs, a

18 LES CŒURS m LE S

donc eu un passé, et des plus glorieux... Il doit avoir son avenir... »

«... Le cirque sera désormais littéraire, artistique, philosophique... ou il ne sera pas... »

« Les besoins intellectuels du public nouveau sont immenses... Il appartenait à un homme intelligent entre tous, servi par une grande fortune et une étonnante habileté, de remettre le cirque en l'honneur primitif... J'ai nommé M. Maûser que voici et qui songe à relever cette mémorable institution... »

Le gros homme en boue sèche éclata de rire et salua. On apprit incontinent qu'il était le directeur du Cirque-Historique.

— Il va nous commander une pièce à grand spectacle, ditHuriel à l'un de ses voisins.

— Tâchons de ne pas nous laisser rouler.

— ChutI

« Mesdames et Messieurs,

» Pour atteindre la perfection dans un tel projet, il importe que M. Maûser soit secondé par des talents de premier ordre... Il m'a con-

fié ses intentions ; et j'ai cru ne pouvoir mieux les servir qu'en vous proposant à lui comme collaborateurs... »

« Les engagements sont de cinq cents francs par mois, et pour six mois... Je compte que nul d'entre vous, Mesdames et Messieurs, ne cédera à certain préjugé ridicule qui interdit, en l'espèce, aux personnes timorées de tirer de leur savoir le plus légitime des profits. »

M. Bothwel s'inclina; puis, comme pour laisser au groupe pédagogique le temps de se concerter, il s'absorba dans une conversation particulière avec le directeur du Cirque-Historique.

Tout le monde se tourna vers Huriel.

— Mon avis est simple; il tient en ces deux mots : humiliant mais lucratif. Pour ma part, j'hésite. Les difficultés atroces de la vie...

Cependant on se révoltait. Madame Delaverte avait pris sa fille et Sonia par les mains : « Un cirque! Des bachelières et des licenciées pour un cirque ! »

La voix de M. Bothwell retentit :

« Mesdames et Messieurs ! j'avais oublié de

VOUS dire que les personnes qui signeront l'engagement ce soir, toucheront immédiatement la moitié de la première mensualité! »

Et Maûser étala sur la table une série de billets bleuâtres absolument authentiques.

Il y eut dans le groupe un silence atterré. Chacun s'aperçut mieux alors de ses chaussures ridées, de ses hardes sans nuance, de son chapeau déchu.

— Tu sais, maman, tu pourrais t'offrir un cache-misère de 45 francs, comme il y en a boulevard Sébastopol.

— On payerait toujours le boulanger et le fruitier... Mais non, c'est impossible. Enfin, monsieur Huriel, c'est impossible : des jeunes filles !

— Je les estime assez fortes pour résister, madame, aux tentations vulgaires...

— Mais dans l'avenir, quelle réputation : une demoiselle de cirque!!

— Oh! vous savez, l'institutrice, aujourd'hui, se déprécie fort... Il y en a tant qui tournent mal!!... Et, en toute situation^ une personne honnête le peut rester...

— Tu n'as donc pas confiance, maman?

— Si, ma fille, j'ai confiance en toi... Et tu ferais ce sacrifice?... tu accepterais cette humiliation?... Pour ta mère ?

— Oui, maman... Aussi bien, elles commencent à me lasser, mes leçons de littérature ancienne...; et puis je t'aime tanti

— Ma fille!

— D'ailleurs, dit Huriel, tout cela dépend des exercices qu'on nous priera de faire. Ces demoiselles ne peuvent pas plus crever des cerceaux que je ne saurais enlever un cheval avec mes dents...

M. Bothwell entendit sans doute cette dernière réflexion; car il appela le philosophe platonicien... Lorsque celui-ci eut rejoint la table, il lui parla en abaissant la voix, mais assez haut cependant pour que les oreilles attentives pussent percevoir les termes du dialogue.

En accord, sur cela, avec M. Maûser, il offrit à M. Huriel, licencié es lettres pour la partie philosophique, de paraître, pendant six mois, à chaque représentation du Cirque-

Historique, dans tel costume qui lui plairait, et d'appliquer, devant les spectateurs, les théories les plus connues de la métaphysique ou de la logique aux exercices exécutés par les artistes ordinaires. On attendait de ce contraste, présenté avec une sagacité spirituelle, un grand effet de surprise et de rire.

— Par exemple, insinua M. Bothwell, il y a une comparaison tout indiquée entre la piste du cirque où chutent les écuyers et le cercle vicieux où dégringolent les raisonnements...

— Je saisis, dit Huriel.

— Vous acceptez... Signez donc...

M. Maûser lança son éclat de rire. Il poussa devant Huriel deux billets et trois pièces d'or.

— J'appelle cela : l'enseignement indirect, conclut M. Bothwell en glissant ses longues mains aux poches du suit havane où elles semblèrent deux couleuvres cachées dans des sacs soyeux.

La phalange pédagogique crut devoir sourire. Elle était conquise.

— Monsieur Monflanquin I

L'air d'un entraîneur pauvre que le betting ne ménage pas, cet artiste peintre jeta délibérément.son feutre sous l'aisselle et monta... Sa figure navrée s'amincissait encore dans sa barbe en pinceau batave.

— N'accepteriez-vous point, monsieur Monflanquin, de brosser devant le public, en vingt minutes, un grand tableau de bataille pour lequel poserait, en modèles vivants, tout le personnel du cirque?

— Seul?

— Non pas. M. Schmitt, le maître de dessin, et M. Harrisson, le professeur de modelage, vous aideraient. N'est-ce pas, messieurs?

— Certes.

— Parfaitement.

— Ayant été tous trois en loges pour le concours du prix de Rome, la même année, et ayant obtenu les récompenses immédiatement successives, vous ne manquerez pas de vous entendre.

A ce moment Maûser voulut parler, pour mieux convaincre sans doute le trio un peu ébahi des esthètes.

— Voici :... quelqu'un,... vous,... là,... monsieur,... le philosophe... Vous demandez à la société un nom de bataille célèbre... et alors on fait... le portrait de la bataille qui... que les gens disent ;... et vous choisissez toujours celle recommandée par les messieurs en habit... C'est cela.

Schmitt examina ses manches fripées et bordées à la ganse, Harrisson son chapeau qui, malgré de solennelles frictions au pétrole, prenait sous cette patine des allures de vieux cuivre vénitien. Quant à Monflanquin, il levait les yeux aux suprêmes carreaux de la fenêtre, sachant trop les décatissures de sa houppelande à pèlerine.

Ils signèrent. Ils touchèrent.

Ensuite M. Glatz, professeur de violon, alto et violoncelle, se décida, vu les verdures de sa redingote, a exécuter en virtuose les plus illustres passages de Parsifal et de Tristan, lui juché sur le dernier homme d'une pyramide humaine,

— Puisque vous aimez l'art élevé... déclara finement M. Bolhwell.

La moue de l'assistance releva la banalité du mot.

— Et vous, mesdemoiselles?

Maïa et Sonia s'avancèrent avec le plus de pudicité possible sous le binocle de madame Delaverte fière et triste.

— Nous avons pensé, M. Maûser et moi, annonça Bothwell en s'inclinant, à vous prier, mesdemoiselles, de paraître vers la fin de chaque partie du spectacle pour accomplir, dans le costume nécessaire, les opérations complètes de la magie telle qu'elle se manifesta à travers les temps. Le goût que montre le public pour les sciences occultes justifierait, ce semble, ce numéro. Vous seriez successivement les prêtresses chaldéennes de Belus, les magiciennes de Thessalie, les sorcières du Moyen Age, etc.. Après quelques recherches à la Bibliothèque Nationale, vous sauriez reconstituer l'apparat et le rite de ces cérémonies ainsi que prononcer vos incantations selon le génie de lalanguepropre aux pays et aux époques dont vous seriez momentanémentlesinterprètes. Cela ne vous déplaitpoinl?

— Je ne puis que vous remercier, messieurs, d'avoir choisi, pour ces jeunes filles, un emploi aussi convenable...

A ces mots de madame Delaverte, M. Bothwell leva sa main plate et blanche comme pour écarter l'injuste soupçon. Ayant souri aux bachelières, il se peigna la barbe avec ses ongles.

Des porte-monnaie se refermèrent. Bien que certains nuages sombres occupassent encore les visages de Monflanquin et d'Huriel, ils ne laissaient pas que de trahir une satisfaction véritable pour ces six mois d'avenir assuré.

« Mesdames et Messieurs !

» Je suis heureux d'avoir pu contribuer, dit M. Bolhwell, au succès de Tentreprise de M. Maùser et je vous demeure profondément reconnaissant d'avoir bien voulu nous assurer votre aide précieuse, votre concours unique. Je suis fier d'avoir pu mériter ainsi votre confiance et je veux vous en exprimer ici toute ma gratitude émue. Merci... Merci. »

Le suit havane s'inclina profondément et les mains eu couleuvre vinrent étreindre toutes les mains de la phalange pédagogique. Maûser vérifiait les engagements et rengainait ses bleus de banque.

Il y eut cinq minutes graves dans la salle des auditions, blanche et or. Chacun faisait mentalement ses adieux à un passé pauvre mais honorable. M. Bothwell distribuait de bonnes paroles. Le merle courroucé qui prenait un essor sur le chapeau rond de madame Delaverte se cassa l'aile gauche contre l'épaule d'Huriel... On ne s'en aperçut pas tout de suite.

— Tu sais, Sonia, ça t'ira, le maillot...

— Tu crois?

— Avec ton petit air androgyne... un rêve, ma chère...

— Et nous serons à deux...

Dehors le crépuscule étalait son gala vert et rose sur l'asphalte immense de la Concorde...

— Nous avons encore le temps. Courons jusqu'au Louvre, fit madame Delaverte.

— Voilà l'omnibus.

En ce moment l'éclat de rire de Maûser tonna sous le porche...

— A lundi trois heures, au cirque. Et vous, les hommes, faites-moi le plaisir de vous faire raser, hein !

Le carrosse torse était là. Un valet de pied bleu-de-roi tenait la portière ouverte. Le suit havane et le covert coat de bouc sèche s'engouffrèrent. Et tout le galon de la livrée dansa dans les piaffements de l'attelage si violemment pie.

Au foyer du cirque, la migraine prenait la petite Sonia dès neuf heures du soir, quand le tintamarre de la musique hongroise tonnait invisible derrière les velours écarlates des portières.

Elle sentait encore s'appesantir à ses tempes les mains grasses du coiffeur qui venait de coudre sur la perruque les bandelettes brunes et blanches de l'incantatrice thessalienne; et ce lui demeurait comme deux fadeurs .lourdes aux angles des paupières.

Sans vouloir même reconnaître la nudité des gymnastes maquillés de soie ni la difformité luxueuse des clowns, elle se coucha sur le divan, face au miroir qui recouvrait la mu-

raille depuis la sciure du plancher jusque le chêne clair du plafond. Et son cœur se géhennait dans des imaginations mauvaises où Maïa passait sous l'enlacement de quelque jeune fauve, heureuse, les dents humides, le regard fixe.

Elle avait beau contraindre ses yeux à compter les étoiles brodées sur le llottant de satin d'Huriel, rien ne la pouvait distraire de sa jalousie. Lui, se promenait à grands pas, et il affectait une bonne humeur malgré le serretête bleu bandé sur son front, malgré ses joues couvertes de craie et sa collerette en crêpe d'or.

— Ma métaphysique, disait-il, s'égaie infiniment d'un tel apparat. Je suis capable, à présent, de résoudre le problème de l'identité des contraires et même de le démontrer. Voyons, Sonia, ne sauriez-vous m'offrir votre cœur, me voyant si somptueux, si hautainement dédaigneux des préjugés du monde ; et ne vous plairait-il point que ma collerette d'or se froissât contre votre vertu ? Souffrez que je vous fasse la cour.

LES CÇEIRS UTILES 31

— Non, Huriel; je suis triste, triste... ne plaisantez pas.

— Que vous faut-il encore ? Vous tenez l'or, les applaudissements de la foule, et un esprit cultivé comme ces jardins de Hollande où poussent à foison les tulipes bleues et les lis noirs...

— Les lis noirs ! Ah !

— Petite mélancolique î ! Et nous sommes pourtant si respectés de nos collègues auxquels en imposent les divers diplômes acquis par notre savoir... Les journaux consacrent leurs colonnes à vanter l'ingéniosité de nos exercices... le prince (et comment ne serait-il pas prince!) le prince Caracolos yLaûosa vous entretient l'odorat de bouquets quotidiens et magnifiques... dans l'espoir d'entretenir davantage...

— Huriel !

— Le voici... d'ailleurs...

Le velours écarlate à ganses d'or se divisa. Trois messieurs en frac se succédèrent par la fente... Le premier portait une botte de lilas blancs et de roses-thé, le second une rondache

de camélias, le troisième une touffe de lis ; et ces fleurs semblaient des choses vivantes emboîtées dans trois quilles d'ébène automatiques.

Du groupe rose des gymnastes une écuyère se lança dans un envol de gazes blanches, la cravache au cœur... et elle gloussait avec un accent d'outremer : « Félix ! Félix tôt à fé gentil... tôt à fé ! »

— Chère, fit la rondache de camélias, la grâce de Félix Fénéon ne devrait plus vous surprendre... permettez que je joigne à ses lis ces autres fleurs également sans parfum.

— Aoh!... il ne faut plus mettre d'odeurs, c'est commune, commune, tôt à fé, tôt à fé...

La botte de lilas blancs et de roses-thé eut une minute d'inquiétude. Le porteur, bien que parcheminé de visage, ne put contenir sa rouge honte... Hurielle tira d'ennui.

— Prince Caracolos j'aime voir que la république de Quesitado garde un culte pour l'âme delà planète... cette âme condensée dans le parfum des fleurs...

— Pour l'offrir avec ma sympathie... mademoiselle Sonia...

— Merci, prince...

— Toujous un peu triste ; toujous?

— Mais oui, prince... mais oui... l'habitude... seconde nature... pas? Voyez Ariscote.

Et Sonia se retourna sur le divan en plissant son peplos contre les formes délicates de sa jeune personnalité.

Caracolos s'épongea. Hariel le considérait.

— Vous êtes un ambitieux, prince, et vous avez la bosse de l'assassinat ! I

— Plaisantez!

— Pas du tout...

Et, saisissant le crâne du rastaquouère, Huriel commença une palpation phrénologique...

— Oh ! oh ! s'exclama Fénéon en dressant ses mains vers le palpé...

— Qu'est-ce...

— Ce monsieur n'aura jamais de mœurs!

C'est un luxurieux I

Les maillots roses de gymnastes eurent des contorsions d'hilarité... L'écuyère esquis-

sait des entrechats... Sonia enfouit son rire dans les lilas blancs. En homme d'esprit, Caracolos l'imitait; il cria :

— Et Piouat, il faut aussi le palper! un député ! Que cévelle il doit avoir !

Le monsieur à la rondache de camélias se défendit avec beaucoup de noblesse. Il reculait en multipliant les inclinations. L'éventail de sa barbe brune couvrait et découvrait alternativement la chemise de froide porcelaine.

Cette mimique s'étant prolongée, Maûser entra soudain. Un nuage de sciure s'éleva sous la poussée brusque de ses bottines jaunes... Il apparut furieux.

— Eh bien... Quoi? on est sourd!! Les Hastings... voyons... C'est votre tour... je vais vous fiche des amendes, moi, vous savez.

Les sept maillots rose et argent se mirent prestement en file depuis le gaillard de tête, haut de six pieds, jusqu'au fœtus de trois ans dont la graisse infâme bourrelait en saucisse le tissu pailleté. L'un après l'autre, ils furent frotter leurs semelles contre la planche à blanc.

— Numéro 4 ! criait l'avertisseur .

— Nous n'étions pas en retard, monsieur... On nous appelle seulement...

Et le chef des "Hastings se posa devant Maûser les bras croisés sur ses pectoraux, ses six partners alignés derrière lui en flûte de Pan. Les six croisèrent leurs douze bras sur leurs douze pectoraux à l'instar du chef, en douze yeux colériques; ce qui déconcerta le directeur.

— C'était une farce, heini Elle est bonne ! bien bonne ! hein !

Le rire éclata.

Le chef des Hastings haussa les épaules, puis entr'ouvrit les velours écarlates. La flûte de Pan déûla, au pas emboîté... Le fœtus titubait de son mieux selon la cadence.

Maûser les regarda partir. ..

— Allons. Ça va... Eh bien, mademoiselle Sonia... Malade?

— Mais non..., mais non...

— Faut soigner ça... J'offre un porto... Monsieur Huriel? Un porto?

— J'aime mieux le coktail...

— Coktail? Par ce que ça coûte plus cher ; farceur !

Les trois clubmen serrèrent la main du directeur, Fénéon avec négligence, Pirouart avec camaraderie, Caracoles avec chaleur.

— Bonjour... dit Maûser : vous aussi:

coktail ?

Ils acceptèrent. Mais il y eut un refus de la part de l'écuyère et de Sonia. Maûser manifesta un mécontentement.

— Et votre amie, Maïa? hein?... Il ne lui reste plus qu'un quart d'heure... savez?

— Elle viendra ; certainement. Pourquoi voulez-vous?...

— Dites-lui de se dépêcher, hein ? pour son costume, hein? Vous vous décidez, messieurs?

— Nous nous hâtons...

Car dans les coupes d'or tu verses le Falerne...

« Cela est le troisième vers dema tragédie..., monsieur Maûser 1

Et Huriel, étirant de deux pincées le crêpe ûe sa collerette, dessina une révérence entière, penaant que l'on sortait.

LES CŒURS LTILES 37

A la fente close des velours écarlates, la tête de Félix Fénéon réapparut amputée, on eût dit ; une asphodèle à ses lèvres s'agitait, pour des baisers aux dames.

— Voyez, dit Sonia, le beau camée !

La tète en biseau s'éclipsa sous un dernier sourire.

Les deux filles restaient entre les murailles de miroir. Par besoin de paroles, l'éGuyère contait les épisodes de sa liaison avec le député... une visite aux ateliers de fournitures militaires, où s'augmentait cette fortune politique..., et elle s'apitoya sur les ouvrières pauvres qui gagnaient vingt-quatre sous pour la piqûre des boutonnières aux chemises des soldats.

— Et penser, penser que de ça c'est nos perles et nos bagues...

— Je n'ai de perles ni de bagues, répondit Sonia... Personne ne m'entretient, moi I

— Oh ! vous trouvez pas un ami ?

— Je ne cherche pas...

— Je trouverai pour vous, moi; je trouverai...

— Merci non...

38 LES CŒURS TTILES

— Je trouverai... vous si jolie, si...; oh!

L'Anglaise examinait Sonia avec compassion, et Sonia contemplait, l'âme méprisante, cette fille au buste dur évidemment nu sous le jersey de crêpe jaune que serrait au menton un col en platine clouté de grosses perles et de saphirs. L'affectation de cacher la peau, pour faire paraître, aux secondes de cambrures, les plis de la chair et la tremblerie de la gorge, lui parut une impudeur excessive, très troublante...

Et, dans ces trois pans de miroir qui formaient les murs de la pièce, l'obsession de cet être se répercuta plus artificielle, plus lointaine, au recul métallique du tain. Comme une évocation singulière de sorcellerie attirée par la lune électrique du plafond.

Mais Sonia pressentit une influence... quelque fluide, en passant, lui flatta la nuque. Elle s'inquiéta... L'air se personnifiait, murmurait... Elle changea de place, puis étira l'énervement de son corps. Au miroir elle revit son peplos indigo, sa tunique de surah brun drapée vers le cothurne. . . Elle leva ses mains

nouées.,, pour que ses phalanges craquassent... et ce l'amusa de suivre les pointes de ses jeunes seins qui rayaient l'étofTe en montant.

Cependant les influences se précisèrent. Le vide sonna vers les oreilles... quelque chose arrivant de confins extrêmes atterrissait à son âme... D'invisibles ongles effleuraient les frisures de sa nuque, sous le poids du postiche ; et cela l'énervait tant qu'elle partit d'un fou rire au nez de l'écuyère...

— Pourquoi !

— Pour rien.

Une lueur passa... Sonia comprit que son amie allait venir, et ce mystère volant dans la pièce c'était l'annonce de l'approche désirée... Une joie splendide éclaira dès lors son cœur ; et elle courut embrasser l'Anglaise...

— Je vous aime bien...

— Moi, et moi...

— Vous vous appelez?

— Kate.

Sonia, sans guère y penser, se prit à détailler cette petite tête ovale qui démentait la

luxure du corps par des yeux béatement bleude-ciel fleuris sur l'opale du teint, par le bon accueil des deux dents en saillie dans la fraise étroite des lèvres, et la simplicité du chignon tirant en arrière les cheveux relevés à la chinoise.

— Vous êtes très jeune, dit-elle.

— Vingt sept années...

— Et moi, dix-neuf... et Maïa, mon amie, dix-huit... Il faut nous aimer l'une, l'autre.

Kate la lia de ses bras menus gantés en noir jusqu'à l'épaule et cerclés de pierreries fulgurantes.

La voix de madame Delaverte déjà s'entendait par-dessus le son affaibli des cuivres. Sa main fendit les velours, et Maïa passa la première.

Le sourire en arc elle avançait vers son amie qui aussitôt enveloppa d'une étreinte son corps au large sous la mante d'homespun.

— Elle m'a fait attendre trois heures, pensez-vous, cette petite, trois heures montre en main... Trois heures pour acheter une paire

de gants et nous demeurons h dix minutes du Bon-Marché...

Madame Delaverte s'indignait de toute l'ampleur de ses bras.

— Encore une escapade! gémit Sonia...

— Ne me fais pas de scène !

— Oh ! je sens bien : tu te détaches tout à fait de moi... nous ne nous voyons plus que devant des tiers maintenant... Il ne subsiste rien de nos intimités.

— Oh! toi, veux-tu que je te dise: tu ne m'aimes pas pour moi... pour mon âme...

— Maïa

— Tu es comme les autres, tu n'aimes que ma beauté corporelle. Eh bien, ça m'humilie qu'on m'aime ainsi... je vaux mieux que cela, à la fin... Et toi, tu devrais, toi surtout, m'affectionner autrement... Voilà.

— Méchante bête !

— Oui : quand nous sommes trois, au moins, on peut parler, et je veux entendre babiller ton esprit... mais quand nous sommes deux, nous n'avons jamais le temps... Je monte dans ma loge... Ta viens, maman?

Madame Delaverte causait avec un habit noir qui venait de franchir le seuil...

— Ma fille, monsieur... Maïa, monsieur Tell, rédacteur à l'Espace.

Le journaliste, un peu tassé mais fort élégant, se prit à rire...

— Yous n'avez jamais le trac, mademoiselle, à ce qu'il paraît 1

— Non.

— Elle a confiance en soi, affirma madame Delaverte. Imaginez-vous qu'elle possède son diplôme de bachelière, et celui de licenciée ! Son père était marin. Comme il mourut au service, j'ai obtenu pour elle une bourse dans un lycée... Et puis la difficulté de vivre en donnant des leçons, le manque d'élèves... Nous voilà au cirque. Ahl monsieur, ça nous a été dur.

— Je vous crois, madame, opina obligeamment le journaliste. Et vous vous habituez à cette vie?...

— Que voulez-vous ? dit Maïa en afTermissant son bonnet d'astrakan sur les touffes mousseuses de sa chevelure...

— Oq prend la vie comme elle se laisse accommoder, n'est-ce pas ?

— Et puis je suis bien aidée par mon dégoût de l'existence mesquine. Je ne sais rien de plus sinistre que de dormasser tout le jour au quatrième étage d'une maison de banlieue en ravaudant les effets d'un mari employé à deux mille huit dans un ministère...

— Oh, ma fille 1 1 II est vrai que voilà une lamentable perspective, monsieur! J'ai vécu, moi, à peu près comme cela, et je comprends qu'elle se révolte... Thonnêteté amène si rarement le bonheur!...

— Vous avez pris alors votre parti : vous acceptez la vie libre...

— Oui, mais avec de la prudence...

Et Maïa s'enveloppa toute dans la mante d'homespun en allure de nymphe drapée... son sourire moqueur s'étala. Elle reprit :

— Je suis en ce moment sur le port... Je regarde partir les galères. Si je me décide jamais à prendre part à la course, il me faudra pour m'embarquer le navire Argo lui-même, et retour de la Toison d'Or.

44 LES CaiURS UTILES

— Peu vous importe le Jasou?...

— En ce cas, oui... mais je peux aussi glisser dans une humble felouque si le rameur s'appelle César ou Virgile...

— Un confrère latin...

— Vous rimez donc, monsieur?

— Parfois.

— Obligez-moi d'un sonnet, voulez-vous?

— .Je le publierai avec dédicace. Ça vous lancera...

— Voilà qui est aimable.

— J'aime cette audace chez les jeunes

personnes Vous faites la sorcière, je

crois. . .

— Oui, avec mon amie Sonia, ici présente. Elle boude en ce moment...

— Maïa est admirable, monsieur, quand elle déchire les crapauds dans le cratère... Vous l'avez vue.. .

— Pas encore... Mais ne vous fiez pas trop à l'esthétique, mon enfant. Ça passe de mode ; et puisque vous voilà dans l'antre, jeune fille^ tâchez de bien choisir le lion qui dévorera le capital de votre jeunesse !

— Ne craignez rien, je vérifierai l'aurification des crocs.

— Il vous faudrait un beau vieillard... J'en connais un. Des valeurs de tout repos.

— Oh! monsieur, ne raillez point.

— Dites-moi, monsieur. Vient-il quelquefois des ambassadeurs ici ?

— Mon Dieu, madame, ils sont généralement de l'Amérique du Sud. Croyez-moi : mauvaise affaire. Les valeurs argentines ont craqué.

— A qui se fier I

— Tiens, maman ; aux Etats de l'Amérique du Nord !... Oh ! ne riez pas, monsieur, aveccet air sceptique et malin... N'effrayez pas mon ingénuité... Je suis une pauvre jeune fille qui tente dans la vie ses premiers pas aventureux.

— Mais il semble, mademoiselle, q.ue vous avez par avance écarté les voiles de l'illusion, afin que la vérité seule éclairât votre marche ; la vérité toute nue.

— Que voulez-vous ? Puisque j'ignore les métiers lucratifs, il me faut bien du bon sens, de la ruse... de la fermeté...

— Ma fille sait le clavecin ; mais, selon les statistiques, Paris seul contient 3,9 i7 maitresses de piano sans élèves.

— Je vous demande, monsieur, de quoi elles vivent.

— On pourrait plutôt savoir de quoi elles meurent.

— Et voilà pourquoi je m'enrôle dans la haute vie... Je vais chercher une situation.

— Vous savez, mademoiselle, que c'est extrêmement difficile. Avez-vous, au moins, du flair en affaires?

— En affaires ?... je ne sais...

— La belle ingénue ! Elle ignore l'art des affaires... Madame, j'ai le regret de vous dire que vous avez manqué à tous vos devoirs d'éducatrice.

— De mon temps, monsieur, c'était Lien différent.

— Mais, ma pauvre enfant, n'allez pas vous imaginer que l'on vous choisira pour votre admirable face. Quant à votre savoir et à votre intelligence, ils vous serviront tout juste à blesser dans leur vanité les détenteurs de ca-

LES CŒURS UTILES i7

pitaux. Se sentant inférieurs, ils vous détesteront.

— Vous m'épouvantez.

— Elle est pourtant si bonne musicienne, Maïa !

— Peuh! tout cela vaut juste vingt-cinq louis par mois au cirque.

— D'où l'on peut défalquer incontinent dix louis de fiacres, cinq louis d'habilleuse et de frais.

— Mademoiselle, apprenez donc les affaires si vous tenez le moins du monde à réussir.

— Oh! maman, sauvons-nous vite... voilà le numéro fini!

Le velours se releva... Les valets bleu-deroi emportaient sur leur dos les accessoires; des escabeaux blancs, desperches, des cardes... et l'on entendit les bravos s'écrouler pour le rappel. Dans le coup de lumière électrique, les clubmen apparurent alignés le long du vomitoire comme un rang de quilles d'ébène et devant eux un alezan passa que maintenaient deux hommes. La bète renâclait.

— Numéro 6; mademoiselle Kate! cria l'avertisseur...

Une cloche sonnait en détresse... Les sept maillots rose-argent sautèrent de la piste, en file. Le fœtus butta sur une corde, s'étala, se releva dans les mains d'un soireux parmi les rires... et la troupe s'élança vers l'escalier des loges...

A ce moment, Maiiser sortit des écuries.

Il gesticulait!

— Mademoiselle Maïa !

— Me voici.

— Comment?... pas costumée! Voulez-vous courir vous costumer! Etes -vous aveugle? Dites, mon enfant !

Madame Delaverte voulut supplier...

— Oh! monsieur!

— Vous, je ne vous parle pas... Je n'ai pas engagé la famille avec, je suppose, hein? Si vous n'êtes pas aveugle, lisez un peu le règlemenl ! A neuf heures toutes les dames en costume! C'est net!

Elle se mit à rire. Tell tendit sa main à Maûser afin de détourner cette fureur.

— Il agite la tête et tout l'Olympe tremble.

— Toi, mon vieux, garde ton esprit pour tes échos. Tu deviens rance, je t'avertis... Quant à vous, la maman, allez voir dans les écuries si je m'y promène. J'aime pas que les mamans montent la garde dans les couloirs. Ça donne mauvais genre. On dirait que vous surveillez votre fille... Elle est assez grande pour choisir sans vous, hein? C'est immoral, ma bonne dame, votre présence ici...

— Monsieur...

— Turlututu... Tenez, montez-moi par là... Aux secondes... Un strapontin!... et si je vous aperçois encore avant la fin du spectacle, je colle cent francs d'amende à votre fille... Et maintenant au numéro 6... Kate ! Bon... Et Huriel, pour l'entrée ?...

Maïa avait disparu, suivie de Sonia, acvide de l'aider à sa toilette...

Madame Delaverte s'éloignait derrière Tell. . . Pluriel accourut à temps...

— Eh bien, mon vieux philosophe... Quoi?

— Je m'envole, cher maître !

Saisissant la main de Kate, qui dessina, sur

les pointes, une astragale étendue, le platonicien s'évertuait :

— Aoh ! Aoh !... Madame La Vertu équestre que je présentéà vô, dans ce stade olympique... Une vertu eu équilibre, s'il vous plaît... et sur le dos d'un coursier fougueux...

La chatte noire bondit sur la chaise renaissance, afin de compter les morceaux de bœuf nageant dans le miroton. Elle ronflait, se haussant sur une patte, sur l'autre... Comme sa maîtresse restait en prière devant la pourpre du soleil couchant, elle risqua une tentative. Mais ses griffes glissèrent sur le marbre du guéridon. Effrayée la bête se reprit; et l'assiette japonaise, effleurée, tinta.

— Veux-tu, boule de peluche !

La main de Maïa s'élevait. La chatte bondit à terre... courut se blottir sous le fauteuil.

— Attends, attends... tu as mangé déjà un mou plus gros que toi ; petite misère, et tu veux encore nous voler nos dix sous de bouilli ! Sans cœur ?

Maïa envoyait sa serviette vers la souple bête qui, malicieuse, regardait la frange du linge balayant la poussière. Bientôt elle s'enhardit, et d'une patte concave, essaya, toutes griffes dehors, d'agripper le fil... Elle y réussit vite...

— Ah! canaille, disait la jeune fille... Tu vas voir ; tu vas voir... Ah ! tu veux déchirer ma serviette, ma serviette à deux fins, essuiemains et essuie-bouche, selon l'heure... Tu ne respectes pas la pauvreté de ta mère!... Attends, attends... tu veux lui voler son bouilli quotidien et ses pommes de terre idem, et son fromage obtenu à l'œil d'un fruitier bénévole... Petite rosse... Je t'aurai, va, je t'aurai...

Elle se mit à genoux... La bête déjà tombait en garde, une patte armée, les pupilles rondes et bleues. Maïa voulut allonger la main ; mais la chatte ouvrit une minuscule gueule de drap rouge et souffla furieusement... avec la mine de paraître soi-même épouvantée d'une telle menace. Si drôle elle était, infime et formidable, que la jeune fille se

laissa choir assise sur les talons, le rire épanoui.

Le crépon à hérons peints qui décorait la porte tourna devant madame Delaverte.

— Voyons, Maïa... tiens-toi, ma fille... . La dame déposa sur le marbre un broc de

verre et une fiole remplie au quart de rhum...

— L'eau est fraîche, ce soir... j'en ai bu deux grands verres... Allons, laisse le chat... Ça vase refroidir...

Maïa se mit à table sans goût.

— Ce n'est pas le jour des saucisses aux œufs?

— Mais non...- nous en avons mangé hier.. .

— Trois ans de bouilli^ tout de même ! ça finit par dégoûter...

— Qae veux-tu...

Madame Delaverte piqua dans l'assiette ; la jeune fille emplit son verre d'eau qu'elle colora légèrement de rhum.

— Croyons à du Chablis première... Voilà, vidée la coupe !

Un moment elle conserva sur la face le ves-

tige de son sourire; puis ses yeux qui demeuraient fixes vers Ja muraille s'assombrirent... elle sentit des larmes monter... La rancœur de la vie mal faite lui battit le cœur... Et tout à coup elle s'exalta.

— Non, vois-tu, maman, je ne puis pas avaler ça ; ne pas même trouver à me vendre convenablement I... Et ce Tell qui me propose de partager sa vie... Tu me vois d'ici, doubler sa misère dans un rez-de-chaussée de l'Europe, courir les auberges du Rat mort et du Clou, au milieu des filles de Montmartre, et le soir le fauteuil de presse dans les théâtres et les alcazars... Il veut faire de moi une femme de lettres... Le bon jobard ! Tout de même!... Sont-ils assez guitare! Quels Espagnols !

Elle se leva ; elle tirait après soi la traîne d'une jupe bleue à galons d'or... et donnait dans les plis des coups de talons forcenés...

— Tu n'as pas voulu m'écouter, Maïa. Je le savais bien, moi, que ça irait mal. On a toujours tort de quitter la voie droite... A quoi bon ce cirque, puisque les cinq cents francs

que tu y gagnes sont dépensés d'avance en frais de costume, de rubans, de fiacres et d'habilleuse ? Il nous reste à peine six ou huit louis pour vivre, juste ce que tu rapportais de tes leçons. A quoi bon passer pour une...

— Tais-toi, maman, tais-toi... Mais tu sais bien que les leçons même manquaient...

Nous devions partout, il nous fallait passer le jour dans les musées ou les promenades pour fuir les fournisseurs pendus à la sonnette et qui nous appelaient voleuses! Au moins maintenant on les paye ces immondes boutiquiers ! Et quand à me traiter de fille, personne ne le peut justement puisque je demeure toujours vierge...

— Ah ! je crains fort...

— Non; ça y est toujours...

— D'où venais-tu cependant hier avec ce fiacre?... Et dans quel état!

— Tu ne veux pas que je mente ?

- Non.

— Alors ne m'interroge pas.

Madame Délaver te éplucha son orange. Il ne restait plus de rhum dans la fiole... elle y

versa l'eau du broc aÛQ de rincer le goût et partagea cette dilution avec sa fille.

Toutes deux se calmèrent, maintenant Maïa grignotait du pain enduit de beurre... et elle donnait des bribes à la chatte dressée, telle qu'un caniche savant, sur son train de derrière.

— Ecoute, Maïa : redevenons raisonnables ; reprenons l'existence d'autrefois. Tu épouseras un brave garçon, un professeur qui assurera l'avenir.

-— Ah oui ! 2,400 francs au lycée de Oarpentras et trois soirées annuelles à la souspréfecture. Pour distraction les potins de province et l'adultère avec un sous-lieutenant... Merci.

— Ici? qu'espères-tu donc?

— J'espère dans ma figure !

Elle se haussa devant la glace triptyque , elle déploya ses cheveux ; la lumière transparut dans cette mousse aventurine ; la face impériale se refléta presque miraculeuse sous une telle auréole avec un éclat d'orgueil qui rayonnait des yeux larges, indécis, pareils à des nues bleuâtres.

D'une autre mine, l'arc brutal des sourcils s'atténuait ; le nez se busquait impertinemment; et elle était une futée demoiselle empreinte de distinction perfide.

— Quand je pense, reprit madame Delaverle, au rôle que tu m'imposes... Me laisser insulter par ce Maûser I

— Je t'avais prévenue... Quand on accepte une situation comme celle-là, il faut en adopter franchement les allures...

— Et alors on passe pour...

— Ah oui ! l'opinion du monde ! C'est elle qui te nourrira, sans doute, l'opinion des honnêtes gens! Tu as vu cependant comme ta famille nous eût laissé périr de famine... Partout on a refusé l'argent que tu demandais si humblement... Avec quelle indignation ils te répondaient! Leur cher argent I Quel mépris pour notre misère ! L'opinion des gens ! Nous sommes payées pour nous en soucier, ma foi!

Elle secouait les épaules devant le sabre du lieutenant de vaisseau pendu à la muraille...

— L'état aussi, il faut s'en soucier... et la

société et tout... merci! Tiens, vois-tu, si je ne vends pas ma peau chaque soir pour deux louis au passant, c'est pour moi seule, parce que ça me dégoûte... mais ça n'est pas pour l'opinion du monde, je te le garantis...

— Maïa! Maïa ! faut-il que tu souffres...

— Avoir tant travaillé, tout appris, se sentir supérieure au nombre, être torturée par des besoins de luxe, de grandeur intellectuelle, et pâtir ainsi quand n'importe quel spéculateur sur les porcs ou les grains, par cela seul que la chance l'aide, nous éclabousse de ses propositions sales! Et nous qui rêvons des merveilles royales, on nous laisse tout juste pour consolation et pour avenir d'assouvir le vice d'un marchand obèse... Tiens, ne parlons plus...

Maïa revint à la glace, et elle rentra dans sa jupe les plis de sa chemise de flanelle, une chemise d'homme, de travailleur, que nouait au col une cravate de grenadine rose... Un instant elle observa le rictus de sa bouche émue... l'heure sonna,

— En attendant, ouste, ma fille ; au cirque 1

va danser et faire du scepticisme pour les gommeux ! Ça vaut trois sous de bouilli par jour et de l'eau au rhum pour la soif!

Dans sa chambre tapissée de gris, elle entra, soulevant la natte qui servait de portière. La couchette offrait l'empreinte humide du corps naguère séché entre les draps, après le tub. A terre, sur le linoléum, les brosses de quatre sous encore blanches de savon traînaient parmi des bouts de toile et des pots de parfumerie... Elle décrocha d'un clou sa jaquette, l'enfila par-dessus la chemise de flanelle, et, l'ayant agrafée sous la taille, elle essaya le roulis de ses hanches, libres de corset. Les cheveux bouffèrent en mousse brune et rougeâtre aux tempes. D'une épingle, elle posa au milieu son petit bonnet d'astrakan. Elle allait saisir sa mante lorsque le timbre de la porte d'entrée retentit.

— Sonia! sans doute, cria madame Delaverte.

La petite Russe apportait des roses...

— J'ai mon fiacre, dépêche-toi... Venezvous, madame?

— Je n'irai plus au cirque... vous le savez... Sonia.

— A revoir, maman...

— Quand je vous regarde toutes deux ainsi, vous me semblez si peu aptes à réussir dans cette voie que vous entreprenez de suivre... mes pauvres enfants... Après tout, mon existence me fut trop lugubre pour que je vous reproche d'en souhaiter une autre... Au revoir... Tu as ta clef, Maïa ?

— Oui, maman.

Elles descendirent.

Le fiacre était fermé. Sonia voulut baisser les stores ; elle ne put obtenir que l'on y consentit.

La petite Russe se résigna. Elle acceptait les choses, ne pouvant les vaincre. Mais sa passion s'abaissait dans ce désastre. Elle s'estimait incapable de saisir l'esprit de Maïa et de se l'approprier. Par des tendresses elle tentait seulement de la convaincre.

Au contraire Maïa se lassait. Leur liaison durait depuis quelque quatre ou cinq ans déjà; et c'avait été, entre elles, le premier

éveil des instincts. D'autres affections plus mâles la sollicitaient; et l'obligation de vivre intacte parmi des hommes acharnés à sa possession lui mettait l'esprit en feu pour la seule volupté inconnue d'elle.

Pendant la route, elle repoussa les caresses de son amie. Elle l'interrogeait sur Kate qui avait su atteler à sa fortune le député Pirouart. Elle l'enviait. Cet homme semblait véritablement fort dans l'existence... Comment le captiver ?

Sonia ne savait point. Les hommes l'intéressaient peu, et elle considérait sa situation actuelle dans ce cirque comme une chose transitoire, non durable, une manière de rêverie survenue au cours de la vie sérieuse. Sur ce point, elles se disputèrent. Maïa songeait à cette exhibition de leurs personnes pour franchir les dernières étapes de la médiocrité; et elle houspillait Sonia de raisonnements, de sophismes, de dilemmes.

Sonia ne résista point longtemps. Elle se vouait à l'avenir que dicterait sa chère compagne.

Vois-tu, Maïa... il faut que quelqu'un se détermine pour moi et annonce le but des actions... et alors je vais aveugle, sourde a toute autre influence. Parle, et je ferai. Tu m'épargneras la douleur d'espérer, d'attendre...; de regretter... Va, je suis pour toujours ta chose, ton instrument de plaisir. Dispose de mon geste...

Je t'aime, Sonia, bien plus que tu ne le penses; je t'aime pour nous. Comprends.

Et elle l'embrassa. Après quelques émotions mutuelles, elles atteignirent le cirque. Les badauds, campés devant la porte des artistes, s'émerveillèrent de leurs nudités où se moulaient de souples étoffes tendues au corps par la lourdeur des traînes. Elles semblaient de ces nymphes aux formes apparentes sous le jeu plissé des tuniques.

Dès les premières courbes du couloir, contre le panneau de chêne, elles trouvèrent Caracolos et Tell en attente; ils avaient aux mams tout une moisson de serre... Comme ils offraient ces fleurs avec des compliments adaptés, Maûserles rejoignit...

LES gœ:urs t'tiles 63

— Bonsoir... Je cherche Pirouart, député de la République.

— Il m'a lâché au milieu du baccarat, dit Tell. Nous pontions ensemble. Il a eu l'esprit de faire charlemagne au moment propice. Je suis resté au cercle et j'ai tout reperdu.

— Tu vois quelle force, ce Pirouart, soufflait Maïa à l'oreille de son amie. C'est « un heureux », comme disait Mazarin. A ces hommes-là le ministre accordait tout.

— On ne fait pas poser les gens ainsi.. . Ce député m'embête, affirma de nouveau Maûser.

Caracolos présenta son plus beau sourire :

— Mademoiselle Sonia, un verre de Xérès?

— Vous n'avez pas le temps, et puis il faut qu'elles montent à leurs loges...

— Mais, monsieur Maûser, pourquoi vous

m'emmenez à la pousuite de Pirouart, s'il vous plaît?

— Une très grosse affaire...

— J'en suis? demanda Tell.

— Nous aurons besoin de vous , répondit Maûser.

g/^ LES CŒURS UTILES

Tell manifesta une grande satlsfaclion...

Maïa lui dit :

Vous me direz quoi?

— Que me donnerez-vous ?

— Presque tout...

— Presque...?

N'est-ce pas assez beau?...

— Maïa!... Et quand?...

— Dès que vous m'aurez dit...

— Ce soir...

— Soit... A tout à l'heure...

Elles allèrent à leurs loges. Une cloison séparait les deux boxes munis de tulipes de verre où brûlaient les fils électriques. Les habilleuses attendaient, le cœur plein d'épingles et d'aiguillées.

En quelques instants elles se dépouillèrent. Avec des bandes de toile on réduisit leurs tailles; les habilleuses relevèrent les seins dans des filets de soie qu'elles lacèrent sur le dos. Leurs jambes se gantèrent exactement dans des maillots couleur d'ivoire fauve.. . ; et elles parurent ainsi d'une nudité marmoréenne sous les tuniques et les peplos que des

glands de métal (iraient, collaient à la chair Le coaireur leur ayant accommodé la tête,'

elles redescendirent...

En bas on attendait toujours Pirouart qui ne figurait pas encore parmi les quilles d é-

bene, en nombredéjà.Kate était dans sa loge Elle essayait, au dire de Maûser, un maillot violet mouï, avec des couleuvres brodées en turquoises et en émeraudes.

- Un vrai miracle, mon vieux ! Elles vivent ces bêtes-là I...

Caracolos écouta les détails. Il indiquait

au garçon du bar un mélange par proportions de kummel, de grande fine et d'orangeade, et veillait. Maûser s'intéressa au breuvage ; Sonia de même, par politesse, le rastaquouère opérant pour elle.

Maïa put accaparer Tell d'un regard

— Eh bien?

— Pas encore,

— Ne manquez pas de m'avertir...

— La récompense est-elle sûre?

— Sûre I

— Une compassion?

— Bien mieux. Vous me plaisez.

— Alors pourquoi refuser de croire à l'effusion de mes sentiments?

— Plaisantons... c'est ça.

-Plaisanterll quelle dureté... Ni l'ardeur

de ma prosodie, ni l'assiduité de ma personne ne sauront vous convaincre de ma sincérité?

— Mais ie vous adore, puisque je suis assez bonne pour écouter vos dissertations. Vous les dictiez naguère à de jeunes élèves, n'est-ce pas? Car vous êtes normalien.

Pensez-vous, Maïa, que l'on étudie en vain pendant cinq années les odes d'Anacréon, les pornographies d'Horace, V Art d^ aimer, d'Ovide, et toutes ces excitations littéraires que dispense à ses nourrissons l'Arma mater, l'Université? On finit par vouloir goûter au salmis de lamproies et embrasser Aspasie.

— Vous avouez donc que las, comme moi, d'enseigner la rhétorique à déjeunes cancres, vous avez tenu, de même, à devenir artiste, à prostituer à la foule votre esprit naturel afin de connaître le mystère des restaurants de nuit, et les parfums (il n'y en a pas) de nos

"lail^ots Ohl le pourceau d'Epicure!

Tenez, vous effeuillez toutes mes illusions.

— Sera-ce donc la seule chose que j'effeuillerai de vous?

— Être ainsi l'esclave de ses passions I Abandonner une carrière honorable pour quelque misère d'argent ! Fi !

— Mais je voile la vérité au monde; je suis le trompette de l'Hypocrisie publique; mon métier de journaliste est infiniment honorable; il consiste à propager l'erreur originelle, à couvrir de respect les voleurs en grand pour accabler les maladroits qui se laissent pincer. Je distribue les prix de ruse et de talent. Je suis le héraut qui proclame la gloire et vilipende la défaite... Je suis le reflet que le monde veut avoir de son âme !

— Voudriez-voQS me convaincre que vous continuez ici votre métier de pédant?

— J'admire la contradiction de votre caractère. Vous me reprochiez tout à l'heure de l'avoir abandonné.

— Tenez, vos violences me lassent. Vous êtes encore un singulier adulateur! Et puis-

que vous embrassez le métier de journaliste pour étudier les luxes de l'orgie, apprenez au moins que je ne vous servirai jamais de champ d'expériences.

— Bah! qui sait?... Je suis une force... Je dispense la réclame...

— Peuhl Vendeur de fumée...

— Mais la réclame attire l'argent; la gloire attire l'or.

— Allons donc I l'or sert bien plus sûrement à conquérir la gloire.

— Vous devenez une affaire alors ?

— J'y compte.

— Me voilà battu... Sur le terrain argent je glisse... Vous vous dérobez définitivement à mes investigations psychologiques?

— Définitivement.

— Vous me comptez pour rien dans l'existence?

— Pour un passant.

— Je dois perdre tout espoir de... comment dites-vous ça... « briser la vitre » ?

— Renoncez absolument.

— Vous le regretterez. **

— Que non !

— Que si! J'ai la passion si quotidienne! Ahl le savez-vous?... Je vous initierai aux mystères d'Eleusis, à tous...

— Que m'importe I

— Je vous dirai le secret de la pierre philosophale, fusible comme la cire, permanente comme l'or.

— Découvrez le secret de Maûser et Pirouart... Peut-être trouverai-je le moyen de vous chérir...

— Cœur vénal

— Buvez... on vous tend cette coupe...

— Numéro 8.

— Sonia, Maïa, en scène, sacrebleu!

L'amphithéâtre s'évasait, plus ample ce soirlà, on eût dit, avec ses cercles de faces humaines étagées vers la coupole aux allégories de mosaïques. A l'issue des vomitoires, les soireux en quilles d'éhène arboraient des lueurs magnifiques aux monocles, et reflétaient tous les gens dans leurs chapeaux bien

polis.

Kate arrêta son cheval après les sauts des

banderoles dont les clowns maintenant lançaient au lustre les couleurs jaunes et rouges en se criant des mots brefs. Elle portait ce maillot violàtre aux serpents de turquoises qui étranglaient de leurs écailles la ténuité des chevilles afin de cingler les jambes de leurs anneaux à verrues d'escarboucles et de

darder les diamants de leurs langues bifides jusque la corolle de gaze épanouie autour des hanches.

Debout elle resta sur le dos du cheval pomponné de bandelettes, de violettes. Les bonnets d'or et de plumes couronnant les profils impérieux des spectatrices frémirent des signes approbateurs qu'elles adressèrent à cette beauté de fille éclose, à cette figure perversement claire debabysaiu.

La mousse au mors, l'animal gracile piétinait entre les valets bleu-de-roi s'efforçant de le maintenir.

Cependant, avec les hommes qui apportaient les cerceaux et les pétards, Huriel entra.

Il tenait à la main un lotus, et sa collerette troussée en arrière lui mettait un soleil autour de la face de plâtre. A pas lents, le jarret tendu, l'allure roide, il s'avança vers l'écuyère. — Belle âme, dit-il, daignerez-vous permettre que ce lotus vous pare, comme l'emblème de la sagesse humaine ; il sied que vous remportiez dans votre course un peu folle, afin de le montrer au monde qui ne sau-

LES CŒURS TTILES

rait manquer de devenir sage et par conséquent heureux en le voyant ainsi de près,

tout près, là.

Kate le prit et le fixa au corsage.

- Non pas là... pas là, criait Huriel. C'est inconvenant... Une fleur philosophique! ! !

Déjà les chambrières claquaient; le cheval galopa oblique au sol. Kate, jetant sa cravache, saisit le lotus et passa dans des cerceaux où vingt pétards crépitèrent, l'arrosant

de feu...

— Ohl voyez. Messieurs, ce que la dame fait de la sagesse, elle l'expose au feu des passions et la roussit comme l'aile d'un papillon futile... Si Antoine avait pu assister a ce spectacle, Cléopâlre ne l'eût point perdu

ni Rome!...

Kate sur une jambe , le buste renversé , criblait le lotus de ses plus brillantes œillades et l'inclinait peu à peu vers sa bouche, comme si de lui-même il s'y fût laissé attirer.

— Prends garde, philosophe des philosophes, vers quelle fleur t'en vas-tu mourir! Huriel suivait en mille démonstrations d'ef-

froi la musique de récuyère. Il priait et suppliait la fleur de ne se point laisser tenter lui rappelant ses beaux théorèmes de dialectique

citant les textes et la vie exemplaire de Çakya^ Mouni. ^

^ Grisé par le regard de la femme, le lotus s effleurait à ses joues, à ses cheveux se mirait aux eaux de son œil, ce pendant que la bete ne cessait de franchir les barrières et les cercles, et que Kate cambrée sur le tapis de la selle jouait la luxure coquette.

Huriels'efiforçade rivaliser en vitesse avec le cheval...

- Oh ! oh! ma sagesse, mapauvre sagesse ' tu es couchée avec la dame! Shoking! shokmg! Philosophe des philosophes, arrête, lu vas affoler l'univers... La morale s'effondre, n entends-tu pas?

Brusquement, d'un pouce agile, Kate enfouissait le lotus dans son corsage... et malicieuse, elle envoyait à la surprise d'Huriel un pied de nez.

Lui fut s'asseoir sur un escabeau. La tête Jans les mains, les jambes ballantes, il feignit

74 LES CŒUIIS UTILES

le désespoir; et c'était lamentable. Sa maigreur savait saillir dans le flottant de satin bleu. Ce vêtement de parade pendait à ses os, tel qu'une loque. Sa collerette de crêpe d'or était le seul orgueil subsistant.

Victorieuse, pendant que l'orchestre frappait et soufflait les sons d une marche triomphante, Kate joignit ses mains sur son cœur, avec de grands rires muets et le geste d'étouffer en soi

la fleur.

— Au moins tu me raconteras tout, hein,

Lotus*'

Entre deux sanglots, Huriel jetait cette facétie qui excitait la joie du public.

L'écuyère, lentement, dégrafa son corsage, et il y eut parmi les quilles d^ébène le bruit d'un frémissement. Le lotus, elle le tira tout flétri. D une moue elle le méprisa; puis l'ayant découronné de ses pétales, lança vers le clown

le cœur dépouillé...

Le cheval galopait toujours dans les vagues de sable. La dame se tenait les mains aux hanches, magnifique et reine sous l'éclat des gazes jaunes collées par la moiteur à sa peau même.

- Oh! faisait Iluiiel, ma pauvre sagesse sans diadème! plus rieu qu'un cœur flétri... Dis-moi quel voyage te fut si funeste!

Il prêtait l'oreille, écoutait Je récit de latige. Bientôt sa figure exprimait l'efTarouchement la pudeur, l'indignation, et il repoussait il plante perverse trop instruite maintenant des mystères de la déhauche. Il la molestait... - Tu n'es plus qu'une fleur transparente, tiens! Hé vous, menez-moi cette inconvenante' par-devant M. Jules Simon.

Très gravement deux gendarmes excentriques saisissaient la fleur, et, sabre au clair l'entraînaient au milieu des bravos s'écroulant de gradin en gradin, du haut de la coupole. - Maintenant, madame, puisque vous avez volé ma sagesse, daignez au moins satisfaire ma folie... ce qui me reste !

Huriel poursuivait alors l'écuyère, qui, coquette, se dérobait, poussant ou retenant son cheval tour à tour.

Subitement elle le tournait vers le vomitoire entre les haies de quilles d'ébène • et cl'un pied de nez elle saluait le clown amou-

reux, morfondu au ceatre de l'ai ène pour la liesse des gens.

Après une nouvelle tentative de séductions, lorsque l'écuyère, croisant les pointes, venait servir des baisers aux applaudisseurs, Huriel se couvrait la tête de sable, au lieu de cendre, pour marquer son deuil.

Les valets bleu-de-roi obéissant à son geste lui apportaient un tombeau et un glaive. Le clown procédait à ses funérailles ; il se couchait sur le tombeau.., et se préparait à mourir.

— Ah ! ah ! faisait-il en se frappant la poitrine 1 Tu t'en es allée, sagesse, philosophie des philosophies, consolation de toutes douleurs, guérite de mes désespoirs, flacon pour la soif, égide contre les créanciers! Comment survivre à ton exil I Je ne possède plus que la folie, les folies, les deux folies ; celle de l'amour, celle de l'argent... et je ne saurais gagner le cœur d'aucune belle... ni fonder aucune société financière pour l'exploitation des poches européennes. Je ne saurais pas certes.

« 0 Lotus, as-tu vu comme elle medédaignait, la cruelle... et quelle rigueur fut la sienne... Toi qui connus les profondeurs de son amour, conte-moi encore tes délices... Tu ne dis rien,. Rien... C'est vrai: tu languis maintenant au fond des cachots pour expier ta licence... ; et quelle injustice, on n'a pas enfermé la dame qui t'a rendu criminel, Lotus !... Lotus, pauvre cher Lotus ! Je t'avais été cueillir au bord du fleuve Sind à l'heure où les singes s'appellent sur les toits des pagodes... Lotus! De quels soins je te cultivai ! Je t'arrosai de métaphysique, je te donnai la logique pour tuteur et le syllogisme pour terreau... Tu avais crû vivace sous les rayons de mon âme... Et maintenant... Maintenant! »

Huriel saisit un lacrymatoire de bronze. Il en sort du papier d'Arménie (réclame payée) et l'enflamme. .. La fumée montante l'enveloppe de ses volutes. Alors il se dresse, lève les paupières vers la tradition et appuie sur son ventre la pointe du glaive...

Une flûte file un son. Huriel détourne l'arme de sa chair ; il regarde l'espace avec une satis-

Ll-S CŒURS UTILES

faction, l'espoir d'un sauveur qui voudrait intervenir. La musique cesse, soupirs d'IIuriel ; deuil. Il reprend le glaive. Il va s'en percer. La flûte l'arrête encore.

— Quel est ce mystère?

Dressé sur les pointes de ses chaussons, le flottant en losange, la têle dans l'auréole d'or, il regarde avec précautions du haut de son tombeau... La pénombre croît. L'orage éclate dans les tambours et dans les cuivres. Huriel tremble. Les violons miaulent ; on dirait un peuple de chats furieux. La grêle danse... Le vent galope et heurte aux portes... Huriel grelotte. Un coup de tonnerre éclate, formidable... Huriel s'évanouit ; il s'étale sur le tombeau.

Deux boucs noirs se sont précipités dans l'arène, portant d'évidentes sorcières qui les talonnent. En maillots fauves, enveloppées de chevelures pendantes, Maïa et Sonia caracolent... Elles viennent au tombeau, découvrent Huriel... « Il est mort » semblent-elles dire,... et cela les ravit... Les boucs broutent le sable.

Sonia lève les mains.

A cheval sur des balais ou des ânons, parmi un troupeau gloussant, caquetant de poules noires, de coqs, de corneilles, de boucs et de loups, les ballerines défilent. Sous la peau de crapauds géants des gamines sautèlent. .

Prestement Sonia trace un grand cercle autour du tombeau. Les signes renversés des puissances sidérales, elle les sème en rond. Maïa allume les flammes vertes des trépieds. A la suite d'une fillette, vingt chats noirs cabriolent par les flammes et se jouent dans le peloton des ballerines. Leurs queues érigées en panache, ils chantent aigrement ; ou bien perchés sur les nuques, ils s'intéressent à la cuisine maléfique.

Les danseuses se lient coude à coude en une immense ronde qui enserre la léthargie d'Huriel. Par leurs gestes, Maïa et Sonia dominent la danse. La musique rugit et pleure. Les coqs chantent. Les poules gloussent. Les crapauds sautent. Les boucs luttent.

Un taureau noir s'élève du tombeau. Une crête de feu flambe entre ses cornes. Les danseuses se prosternent devant cette majesté..

Ayant récité leurs incantations, Maïa et Sonia s'avancent vers le corps d'Huriel et, par les pieds, le tirent... Les sacrificatrices agitent leurs couteaux, leurs faucilles.

Coups de tonnerre et de cymbales. Huriel s'éveille ; d'abord il s'effare. Les sorcières ont reculé... Les chats et les boucs s'épouvantent. Le taureau crache du feu.

Huriel grimpe sur son tombeau, et de ses doigts étendus, il exorcise le malin.

Une cloche d'église sonne l'Angélus... Les sorciers s'abattent, le taureau s'écroule... Huriel redresse son auréole de crêpe, et de l'épée en croix dont il trace un cercle, il commande...

Les sorcières rampent à lui, se traînent, résistantes, mais poussées par une Force... Elles sanglotent et se tordent dans le sable^ s'agriffent à leurs cheveux... Les bêtes ont fui...

— Venez, ça venez, méchantes... Ah! vous vouliez donc employer ma carcasse pour vos vilains maléfices , et souffler dans ma chair une âme de démon qui eût par des indélica-

tesses, déshonoré mon apparence humaine et philosophique. Par Heraclite je vous tiens, et vous m'allez servir...

— Que veux-tu? crie Maïa... cesse de nous faire souffrir...

— Rendez-moi mon lotus, le lotus de ma sagesse, mon précieux lotus...

— Nous pouvons... tu le sais, donner seulement de quoi satisfaire la folie des passions... Demande-nous l'or, l'amour, le pouvoir... nous te les ferons conquérir... Mais pour la sagesse nous restons dépourvues d'artiûces.,.

— Ah misère ! Queferai-je de Vpr? Je vous le demande.. Qu'en ferai-je bien?? Payer mes créanciers?... Ce serait perdre tout crédit... Boire et manger à plein ventre, tel qu'un porc... Le bel avenir !... Me vautrer sur la splendeur vénale des femmes... Offrez cela à vos boucs qui semblent fous... Je n'en saurais vouloir... Me promener dans des palais ? j'ai la forêt pour salon, la mer pour jardin, et le ciel pour plafond... Ils me suffisent... Eblouir par le faste la stupidité de mes contemporains? Je me soucie de leurs opinions comme d'un

noyau de cerise... Non vraiment l'or ne me vaudrait rien que déchéance... Jo reCuse.

— Prends l'amour. Tu connaîtras des caresses inconcevables, et tu te tresseras une écharpe très douce avec la chevelure de Tamanle. Elle te scandera le poème de son cœur ; elle fondra sous les baisers telle qu'une neige, au soleil... Elle te murmurera des mots bêtes et sublimes. Et vous croirez tous deux étreindre le Bonheur... Tout n'est-il pas qu'illusion?

— Certes... Mais j'ai trop fréquenté celle-ci dans les opéras italiens, et les tableaux de genre... Je demande mieux que la redite d'une guitare...

— Veux-tii régir une république?...

— C'est trop rond-de-cuir pour ma dignité.

— Veux-tu te couronner monarque absolu?...

— Je manquerais de conviction dans le principe de mon autorité.

— Veux-tu régler le sort d'un empire conquis par la gloire d'aventures guerrières...

— Emploi de retraite pour bourreau en

chef! ! Tu me persifles, je crois, mauvaise sorcière!...

— Ecoute alors; si tu veux, tu seras l'instaurateur du nouvel Etat... tu établiras Fharmonie entre les hommes. A ta voix les corporations, les syndicats, les ligues coopératives se grouperont. D'immenses dortoirs s'élèveront dans des cités neuves tout fer forgé et céramique. Les réfectoires tinteront à heure fixe pour l'appétit civique. L'électricité transportera la force sur câbles de machine en machine. La terre réconfortée par la chimie portera des grappes fortes comme des fiacres et des épis plus gros que des lampadaires. Le peuple se gavera et forniquera en cadence. Les orphéons avec les fanfares iront braire à tous les carrefours. Femmes et hommes à jamais égaux tapoteront deux heures par jour sur des claviers qui dirigeront l'énergie, comme le piano conduit les sons. En dehors de ces heures laborieuses, l'ivresse enfin sera l'état naturel tant souhaité des peuples. Il y aura des vomitoires en bronze tous les cent mètres d'asphalte. Le troupeau

humain engraissera merveilleusement ; et il te devra sa graisse! Est-ce tentant?

— Je ne me sens point de goût pour l'élevage... Trouve mieux... Et puis la reconnaissance du peuple... tu sais... je m'en bats l'œil métaphysique... Rends-moi mon lotus...

— Viens toujours causer avec nous. Regarde : nous sommes piquantes, hein ? Et juste assez de voiles pour exciter ton désir... Allons, descends...

— Penh! !

• — Nous sommes mieux encore... tu sais... nous sommes le Mal... le Mal... Réfléchis un peu... le mal pour le mal, l'art pour l'art... et sans vanité... Ebranche cette croix; égorge celte colombe., tu verras, tu verras quelle jouissance : la destruction pour la destruction... on se sent... écoute-moi: on se sent pareilà l'Autre qui crée... on est son contraire... le plateau gauche de la Balance, de l'Equilibre initial, sa seconde face, presque son égal... Ob... oui.. son égal, après tout.

— Pourquoi pas : Lui-même??

— Lui-même??... Tu m'épouvantes... Ohî

quelle terreur ruisselle en moi... Ta as dit : Lui-Même!! Songes-tu?... Lui-Même... Luiles-Forces... Lui-les-Mondes... Lui qui passa par tant d'idoles, par tant de religions... ces désirs de la Planète... ces aspirations de l'humanité, son Ame. Le mal serait Lui... 1 ! Tu m'affoles.. La mort et la création..., le cadavre et la créature, l'amour et le meurtre, les mêmes??

— Parbleu. . .

— Ahl

Les éclairs sillonnent et la tempête redouble. Les bêtes s'épouvantent, en galopades. Les sorcières sont tombées faces au sol... ; et elles se contorsionnent ainsi que mordues par un invisible feu... l'air crie. Les ongles griffent le sable.

Huriel de rire alors; et sa haute collerette de crêpe d'or eut un éclat blafard et singulier dans la pénombre électrique.

Des enfants pleurèrent aux bras des nourrices sur les gradins supérieurs. Les femmes crispaient leurs doigts aux cannes des ombrelles; et les soireux s'épongèrent les tempes

86 I-ES CŒUKS UTILES

moites. Jamais le philosophe n'avait emporté, en ses nombreuses leçons à deux cinquante, succès semblable.

De fait, parmi cette jonchée de ballerines et dans le mystère des feux baissés, Huriel sentait ses os frémir sous le sens des effluves magnétiques dégagés par les deux mille cervelles assistantes et qui attendaient de sa bouche La Solution.

L'amphithéâtre du cirque lui apparaissait tel qu'un gouffre, le fond d'un stroom, de ces tourbillons de mer qui gisent en forme d'entonnoir. Il se croyait au fond de l'entonnoir, et les têtes spectatrices uniformément mates dans les luxes des soies et des draps tournaient, eût-il dit, comme des boules dans des cercles d'eaux vertigineuses, La vie tournait autour de son idée-centre.

« Ce gredin de Bothwell avait joliment raison, » remarqua-t-il. Ayant regardé vers la place habituelle du barnum, il l'aperçut attentif et sardonique, suçant le voluptueux petit squelette qui surmontait sa canne.

— Les mêmes! Lui-même ! !

Les sorcières gémissaient devant les éclats de foudre...

— Il nous a vaincues... Maître! Maître! Explique-nous !

— Petites hétes, répondit Huriel... petites bêtes... égorgez donc la colombe... enterrezla, enfouissez-la au plus profond du sol... et demain la vie sortira mille fois plus vivante. Des peuples de microbes surgiront, s'épouseront, engendreront, pulluleront... Les plantes croîtront davantage. L'animal en passant s'y nourrira, s'en fortifiera, et, ivre d'herbe> fécondera sa femelle. L'homme tuera l'animal, le mangera, digérera, pensera, forniquera..,; et le meurtre de la colombe aura été la cause même d'une philosophie et d'un philosophe... La destruction; cette puérilité! Le satanisme, cet oripeau! La mort est la vie... la destruction la création, le mal le bien, le Diable Dieu... Le mal pour le mal, pauvres petites chattes; vous cachez du vent dans des bouteilles... je n'achète point de cette denrée-là... Rendez-moi mon lotus.

— Pas encore... tu as parlé de la matière...

tu as montré la vanité d'égorger la colombe... bien... mais si j'ébranche la Croix?

— Rends-moi mon lotus, te dis-je... Ebranche la Croix, et puis? tu auras affirmé le néant devant la création, le pessimisme devant l'espoir, l'égoïsme devant le sacrifice. Mais le néant, le pessimisme et l'égoïsme n'existent, illusoires ou essentiels (qu'importe d'ailleurs de savoir la limite du rêve du réel) n'existent que sous l'apparence de contraires impliquant de soi d'autres contraires : la création, le sacrifice et l'espoir. Ebranche la Croix et tu proclameras ainsi le Christ. La révolte manifestera l'autorité. Tu sais : ce vieux serpent se mord la queue pour Eternellement. Tout est Un. Un est Tout. Au sommet de la pyramide idéale les faces contraires deviennent identiques... Va, va, les extrêmes se touchent. Les choses s'apparentent. Seule notre myopie les marque de diversité... Rends-moi mon lotus, sorcière, car tu n'es pas le Mal, tu es Toi, une parcelle infime de Lui-les-Forces, de Lui-les-Nombres, de Lui-les-Mondes, une parcelle infinie, un atome exaspéré, un bacille

en délire... une petite peste qui se monte le coup... Rends-moi mon lotus, te dis-je.

Une main dans la poche de son flottant, Huriel tendait l'autre vers Maïa en ricanant.

Autour du Bœuf noir ressurgi les flammes de bengale se développèrent. Un joug de lumière chargeait ses cornes. Dépouillée de son maillot fauve, Maïa le chevauchait, maintenant blanche et blonde, arborant à la main le miroir de vérité.

On Foulevait la dalle du tombeau. Un parterre y apparut tout poussé, un parterre de lys et de tulipes. En ce symbole la perpétuité de la vie se marqua... Les sorcières séparèrent de guirlandes ; elles mêlèrent des roses blanches à leurs chevelures pour courir en troupe vers Kate revenue sur son cheval, avec le lotus refleuri.

Les sorcières prirent Huriel et parmi des danses, sous la voûte de leurs thyrses unis, le conduisirent à l'écuyère... De son signe elle rinvitait à la rejoindre sur le tapis de la selle.

— Oh non, rendez d'abord le lotus. . . j'ai trop

peur de vous... Vous ne voulez pas... Je ne m'embarque point dans la vie sans ma sagesse... Voyons, rendez-moi le lotus... Ahl merci, belle dame... merci... Te voilà revenu cher lotus, tu me préserveras encore de la folie.. . Vous voulez de moi? Tout de même ? Avec ma fleur?... Oui?... Je me hausse donc jusqu'au délice de votre présence, car je ne crains plus les séductions de la vie... et (il embrasse Kate) j'en use...

Au galop, le cheval portant le couple enlacé doubla la piste. Puis au pas, dans le cortège gai des ballerines élevant un dais pardessus ses panaches, il rentrait vers l'écurie, en marche triomphale, toutes musiques dehors, tenu au mors par Maïa, Sonia, porteuses de palmes.

Au foyer, Oaracolos, Tell, Fénéon, Pirouart, Bothwell et Mauser les attendaient devant des fruits et des bouteilles rares.

— lié, médemoiselle Sounia ! Piouat a perdu le Champagne et il paie... Asseyez-vous ici, et Maïa, et Kate... là... Je verse...

— Bon, disait Pirouart, vous m'amenez ici

pour me faire jouer et me gagner encore de l'argent, hein, Tell?

— Dame, c'est votre qualité la plus nette..., quel autre intérêt prendrions-nous à vous voir? Si vous jouissez de nos esprits, il est juste que cela vous coûte.

— La beauté de ces dames, l'esprit de ces messieurs...

— Allez donc, cela ne m'outrage point... nous préférons vendre nos corps et nos âmes qui nous appartiennent que voler le travail des misérables... et s'en faire des décorations...

— Voyons, n'insultez pas mon ruban rouge. Je l'ai acheté soixante mille francs. Vous n'êtes pas encore de force, hein ! nul de vos volumes ne trouve pareil empressement chez l'acheteur... Du Champagne?

— Sïl vous plaît. Cela tient à ce qu'il y a plus de vaniteux que d'intelligents.

— Ah! ça... Monsieur Cctracolos y Lanosa, dites-moi donc; je vous croyais de passage à Paris... Il se prolonge ce passage. La ville vous convient

— Mais je né me souis absenté du boulevat que l'hivé dénié ; quand j'ai eu téminé mes étoudesau qualier latin...

— Alors vous êtes un Parisien... Du Champagne ?

— Méci, monsieu Piouat.... Nous avions ouné petite revoloution là-bas, à Quésitado ; et comme mon oncle il a pris la présidence, je lui ai demandé le consoulat généal à Paris... et je souis consoul généal.

— Il y avait une révolution ?

— Mais oui, Sounia, ne vous l'avais-je pas dit, déjà?

— Une vraie ?

— Oh ! oui... oune vaie.

— Alors vous vous êtes battu?

— J'étais du gouvernement provisoire, car nous avions l'aviso... et j'ai regardé touer les autres.

— Il y a eu beaucoup de victimes ?

— Des gens... sans impotance... peuh!

— De là vient que vous en avez une...

— Oh! monsieu Fénéon, quelle maliciouse paole... à moi, voyons !

Afui de se concilier l'indulgence, il lai tendit sa coupe pour trinquer.

Tell se pencha vers Maïa... Les autres dégustaient les ananas.

— Maïa... voici l'occasion de fortune...

— Laquelle?

— Celle qui va se présenter... Les deux pôles humains sont en présence, le positif Pirouart, marchand de fournitures militaires, le négatif Caracolos ambassadeur d'une république en guerre... Il s'agit de faire jaillir la lumière entre eux et de la recueillir pour nous éclairer... Comprenez-vous...

— A moins d'être très sotte.. .

— Vous me seconderez...

— Certes, si nous partageons la commission...

— Ça va sans dire... Amenez donc les pro. pos de ce côté... De vous on se méfiera peu...

— Maïa, criait Huriel,. je crois que vous avez besoin de mon lotus. On ne parle pas entresol, en sociéie...

— Laissez passer l'amour...

— Et gardez- vous des éclaboussures !

— Quoi?

— Le besoin de rivaliser et la torture de jalousie...

— FénéOD, vous êtes lugubre...

— Je regarde passer le convoi de deux intelligences ensevelies dans la matière ! Je salue comme il convient.

— Ah! monsieu Fénéon, l'amour il n'y a que ça de beau et de bon...

— Préférez- vous avant ou après le repas?

— Taisez-vous...

— Dites donc, monsieur Oaracolos, elle m'intéresse votre république... Ça doit être drôle... Tout le monde est général, au moins ?

— Ceux qui payent patente, oui, Maïa.

— Voilà du moins une armée qui a des cadres...

— On la réoganise, en ce moment...

— Les anciens disaient : « Si tu veux la paix...

— » Prépare la guerre...! » Vous êtes très classique pour un député nouvelle couche, monsieur Pirouart ?

— Vous savez, ma couche, Maïa, pas trop mauvaise, demandez à Kate...

— Tôt à fait bonne.. . yes...

— Quand vous y soupirez...

— Maïa, vous êtes effroyable... Du tokay avec ce biscuit?

— Du tokay.

— La guerre est un mal nécessaire...

— Monsieur Pirouart, on ne dit plus de choses comme ça... vous nous manquez de respect...

— Comment?

— Ne faites pas attention, Maïa : le député tourne autour du pot, comme on dit vulgairement.

— Que voulez-vous insinuer, monsieur Tell ?

— En ma qualité^de reporter, laissez-moi insister. Bien que nous nous gorgions d'ananas et nous abreuvions de vins divers, bien que ces personnes magnifiques nous offrent la joie des yeux, je flaire que nous sommes ici pour affaires...

— Du lacryma?

90 LES CQvURS rTILES

— Mesdames, montez donc à vos loges... Vous vous enrhumerez.

Et Maûser les invita du geste à disparaître.

— Par exemple !

— C'est dans le règlement. Partie III, Hygiène, art. V. Lisez.

Il indiqua la pancarte pendue contre le mur de glace.

— Allons, dit Kate, puisqu'il y a affaire.

— Seriez-vous canaille, soufflait Maïa à Tell?

— Pourquoi!

— Je vous estimerais davantage...

— Merci... Eh bien, on y tâche.

Maûser poussa les femmes dehors, et ferma le foyer au verrou.

On souffla en silence quelques bouffées de cigare... Pirouart remplit les calices de cristal... Maûser appuya ses coudes.

Quand on eut épuisé la série des attitudes préparatoires, Fénéon se prit à tambouriner sur la table, en fredonnant :

Ils étaient quatre Qui voulaient s'battie

Et s^mettre dedans Très mutueU'ment...

— Voici donc, commença Tell. Puisque le gouvernement de Quesitado réorganise son administration militaire, puisque comprenant les charges patriotiques d'une nation civilisée qui incombent à tout Etat soucieux de garder un prestige dans l'équilibre des grandes puissances...

— Voyons, mon ami, épargnez-nous du moins ce français de journal suisse.

— Si vous voulez réciter votre article maintenant, remarqua Bothwell, nous ne prendrons plus aucun plaisir aie lire...

— Ne déflorez pas...

— Du cok-tail... hein? Du cok-taill commanda Pirouart.

— En deux mots donc, reprit Tell...

— Pardon, interrompit Caracolos, de quoi vend exactement M. Piouat?

Le député sourcilla. Cependant il consentit à lui réciter le Bottin,

— Je dirige, messieurs, une usine de fournitures militaires, à Saint-Maur. Magasins à

la frontière. Bar-le-Duc, Langres et Nancy. Deux mille neuf cent soixante et dix-sept ouvriers. Economat. Cité ouvrière. Système phalanstérien. Salaire proportionnel. Participation aux bénéfices. Assurances, caisse de retraite ... Je fais de l'industrie pour appliquer en exemple les théories socialistes, monsieur.

— J'y souis, affirma Caracolos. Elibien, il ne fallait pas pendre le chemin de gande ceinture pou ça... Quoi donc que? vous avez un stock de founitures sans emploi et ça vous arrangerait de les passer à mon gouvernement?

— 30,000 havresacs, étuis, musettes et souliers dits godillots, modèles 1872, livrés en gare du Havre à raison de 11 fr 75, l'unité d'équipement.

— Le prix, je m'en fiche... Vote stock est en bon état?

— Mon stock?... Je n'ai pas de stock, monsieur. Voici la situation. Elle est nette. J'emploie 2977 ouvriers selon le système coopératif Landmann et Rudgers. Ils sont mes associés. Ils participent aux bénéfices. Je veux leur donner du travail. . .

— Oai, le progrès, fît Tell.

— Je m'en fiche du progrès, assura Caracolos.

— Hein, ces exotiques!

Maû^'er éclata de rire, Bothwell se gratta la barbe; Fénéon mangeait des camélias... Pirouart but et déclara :

— Ainsi, monsieur, au dernier bilan, nous comptions 150,000 francs de bénéfices. Nous plaçons 50,000 francs au fonds de roulement, 25,000 francs au casuel. Le capital-argent touche ensuite moitié comme premier associé, soit 32,500. Le capital-travail touche l'autre moitié 32,500.

— Ce qui fait que vous empochez à vous seul 32,500 francs, alors que chaque ouvrier touche 32,500 divisé par 2977 ou 11 fr. 81 centimes par tête pour bénéfice de 365 jours de travail à 10 heures... Pas mal, le calcul... Pas mal... et ils n'ont plus à se plaindre, pas?

— De quoi, monsieur Fénéon, se plaindraient-ils, s'il vous plaît?

— De vous avoir élu dépulé pour 11 fr. 81 centimes par vote...

— Revenons à noire affaire...

— Disons en chiffres ronds, monsieur Caracolos, 300,000 francs! Ça va?

Pirouart boutonna ses gants en homme pressé, par truc.

— J'écrirai à mon oncle... Mais nous tiaitons tète à tète... ente nous, monsieur Piouat

— Certainement. Du whisky? Du whisky?

— Ne faudrait-il pas des fusils et des baïonnettes? demanda Tell.

— Dînons ensemble, mercredi, hein ?

— Mercredi, oui, monsieur Piouat. Et où?

— Chez Kate.

Bolhwell, Tell et Maûser se regardèrent...

— On nous évince, je crois...

— Messieurs, on ferme, cria Huriel, subitement réveillé de sa somnolence.

— Qu'on éteigne le gaz dans les loges, hurla Maûser parla porte.

— Est-ce que l'on soupe...?

Les valets bleu-de-roi apportèrent les covert-coats.

Les chevaux piaffaient dans les stalles, derrière leurs chaînes de nickel... Avec une

brosse, un palefrenier ramassait le crotlia dans sa pelle... Les femmes parurent sur l'escaiier...

— Aux voitures ! fit Fénéon...

— Rien de fait, murmura Tell à Maïa.

— Alors bonsoir...

— Nous revenons ensemble, dis, Maïa. Quel bonheur 1

Les bachelières partirent à deux.

Des jours d'été se passèrent. Sur la poudre des chaussées les eaux d'arrosage s'abattirent à profusion. Les marchands de coco sonnaient leur boisson contre les socles des statues aux jardins. Par les places, les exotiques allaient, le guide aux mains, les lunettes levées vers les plaques des rues ; leurs familles suivaient sur l'asphalte blanche, ahuries par les escadres de voitures. Dans la direction des gares, les malles couraient à dos de fiacres ; et le soleil dormait lourdement contre les façades.

A l'ombre des rideaux tirés, Huricl attendait chez lui la fraîcheur du crépuscule. Eschyle, entr'ouvert, bâillait sur le tapis. Le philosophe s'étira dans son burnous de flanelle, et sortit de la sieste.

Un instant, il pensa son rêve: le souci d'attraper une boule verte en cabrioles dans l'espace gris. Le cauchemar assimilant cette boule à l'œuf des causes, il semblait bien qu'elle avait découvert à son sommeil le dernier mot de l'être, le dernier, le premier, le même, le seul. Il voulut remonter la série des sensations. Peut-être rencontrerait-il à nouveau le mot de la charade universelle : « Zut ! » Impossible. Son esprit émigra vers d'autres idées. Sortirait-il? Oui. Non. Evidemment il hésitait.

Vers le guéridon, sa main s'étendit, prit les dés, les jeta. « Non ». Il ne sortirait donc pas avant l'apéritif.

Huriel s'étendit mieux sur le divan ; et il se félicita. Certes, c'était' là une conception bien ingénieuse : les dés. Le voilà pour jamais afTranchi des raisonnements oiseux. Ni perte de temps, ni dispersion de l'effort mental sur les sujets infimes de l'existence. Finies les inductions vaines et les déductions misérables. Cinq et neuf ; six et trois ; et la vie marchait toute seule, comme une grande personne

sans retours filandreux vers l'acte accompli.

Au lendemain du jour où il avait, pour la première fois, paru dans la piste du Cirque Historique en flottant lie de vin et en collerette de crêpe d'or, son âme constata définitivement la folie de croire à la liberté humaine et à l'influence de la raison sur le cours des choses.

Elevé par ses parents pour un avenir militaire, une telle peur le prit des brimades contées dans les gazettes, qu'il refusa vers l'âge de Saint-Cyr de suivre ce dessein. Et cette lâcheté manifeste après des ans de lectures guerrières et d'armes de bazar lui avait du coup ébranlé sa foi dans l'influence de l'habitude.

Pour fuir le bagne militaire, il prépara ses examens de licence. Les contradictions philosophiques l'enchantèrent. Il brilla, mais quand il entreprit d'instruire ses élèves, parle moyen d'un jeu de marionnettes absolu, relatif, infini, fini, raison pure, lojique, volonté, avec un gendarme appelé certitude et un commissaire nommé évidence toujours rossés par le poli-

chinelle inconscient, le proviseur de son lycée avisa le recteur de l'Académie qui déféra le montreur de marionnettes au conseil d'en- (Juéte.

Il perdit de la sorte son emploi. La Puissance l'avait alors acquis. On lançait le Panama. La réputation du Grand Français, les annonces des journaux, la faveur d'Etat et la confiance du capital le convainquirent. Il persuada ses vieux parents qui liquidèrent leur avoir pour spéculer sur l'isthme. Le malheur advenu, on les reçut, par la recommandation de la belle-sœur d'un ministre, à Phospice de Nanterre.

Dès lors Huriel avait traîné une vie misérable quant à l'extérieur, merveilleuse quant au monde illusoire que sa philosophie créait.

La coutume de manger peu et sec lui donna plus d'esprit que d'embonpoint, et il gagna cette allure fière utile à tout porteur de bardes râpées afin qu'on les respecte. Seulement, ces catastrophes singulières lui ôtèrent beaucoup de son admiration pour les aphorismes usuels. Ainsi il s'abstenait de prendre à la lettre :

« Avec de la conduite et du travail, on arrive à tout ; » ou bien : « Contentement passe richesse » ; ou encore : « Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, » etc.. Même il avait un certain temps brigué l'affection d'une dame opulente en proie au retour d'âge. Inutilement d'ailleurs.

Pour dernière naïveté, il avait tenté l'espionnage en France au compte d'une puissance étrangère. Après quelques démarches, il lui fut répondu que sa demande prise en considération attendait au classement sous le numéro 33496, vu la surabondance de candidats ; et l'on préférait d'ordinaire les anciens soldats décorés.

De tant d'expériences, Huriel aimait conclure à l'inutilité de toute préparation des événements. Le mieux n'était-il pas de laisser courir les Rythmes supérieurs comme bon leur semblait, sans que la carcasse humaine regimbât?

Aussi la réservait-il, pour les seuls exercices de métaphysique et ses dépenses de raisonnement, heureux de régler les aventures du

monde extérieur par les simples coups de dés, manifestation immédiate et sans ambages de l'Aveugle Destin.

11 choisissait par le même moyen entre ses habits, ses bottines, les restaurants, les journaux, les champs de courses, et les lupanars pour ses promenades, ses repas et ses distractions. Et, il le devait bien dire, nul accident fâcheux ne contrecarrait cette manière de se conduire. C'était une existence toute raisonnable dépourvue d'excès d'aventures et de contradictions comme de félicités ou de déboires insignes.

Huriel enregistrait soigneusement le résultat de ces expériences quotidiennes. « Après trente-cinq ans de ce régime, pensait-il, je posséderai un nombre de faits suffisants pour écrire mon ouvrage sur V Indifférence de V Action et en formuler définitivement la loi. D'abord continuons, dans le même but, notre étude des données scientifiques, historiques et artistiques... »

Il prouvait que si chaque événement dans ces trois ordres de connaissance eût été par

hasard l'opposé même de ceux admis, le monde n'en eût pas moins marché sa route ; telles ces bonnes vieilles horloges dont les coups de balai de servantes sans prudence ne modifient point la certitude horaire.

Qu'importa en effet que Galilée découvrît les relations exactes de la terre au soleil? Auparavant les républiques et les empires n'en prospéraient pas moins... Après, ils ne prospérèrent pas plus. Demain peut-être, la science viendrait contredire le mensonge de Galilée. Et ceux de l'avenir n'auraient point, pour cela, une moindre confiance dans leurs spéculations cosmographiques.

Huriel résumait tout en cette brève maxime : « l'Infini c'est le toupet de l'Homme. »

Il avait repris son entretien avec Eschyle relevé de sa faction sur le tapis, lorsque la sonnette discrètement tinta quatre fois à intervalles égaux.

— Voici, dit-il, une amitié métaphysique... Quatre coups de sonnette c'est le signal que je donne aux âmes intéressantes ; 4 étant le même nombre que 13 puisque 1 -f 3 = 4; 13

nombre de la mort, 4 nombre de la naissance, de la résurrection microbienne, de la divine Palingénésie... Ah! les nombres ! Qael homme ce Pythagore!... Bonjour, Sonia! !

— Bonjour, Huriel.

— Vous êtes bien gentille de venir visiter mon Entendement...

— Pour aujourd'hui je ne m'adresserai pas à TEntendement seul...

— Vous manquerait-il quelques louis?... Je les ai.

— Non pas...

— Eh bien...

— Voilà... Très dur à dire...

— Je vous laisse souffler...

Sonia rejetait son cache-poussière, et retitirait son chapeau paillasson piqué de fleurs noires...

— Il fait chaud, remarqua Huriel ; continuez donc.

Pour l'ébahissement du philosophe, elle laissa choir sa jupe d'andriuople, l'ayant dégi-afée... De prestes coups d'orteils elle envoya jaillir ses escarpins vernis, et se trouva

comme une petite statuette d'ivoire neuf sur laquelle on eût par précaution posé un voile à pois mauve, — housse, chemise.

— Maintenant, je cause.

— On est plus à l'aise, hein?

Et Huriel rabattit sur son intelligence le capuchon de son burnous...

Avec une mine d'hésitation, Sonia examinait circulairement les livres tapissant les murs du plafond au tapis...

— Cet auditoire vous gênerait-il? Ce sont des âmes graves... Mais ne craignez poiut... elles comprennent tout.

— Vous avez remarqué, Huriel, mon affection pour Maïa?

Le philosophe se leva, en prêchant la patience d'un signe de main. Il y avait clouées aux rayons de la bibliothèque mille et une petites fiches de carton pleines d'hiéroglyphes sténographiques. Après quelques instants de recherche, il cueillit l'une...

— Voici. Observation 237. Amour esthétique, intellectuel, stérile. — L. j. ix. — M. et S... Tu, tu, lu... M, actif matériel et passif

LES CŒURS UTILES lli

intellect... S, actif intellect et passif matériel, etc.. Mais cane vous intéresserait pas... cette algèbre psychologique... et puis vous savez mieux que moi votre affaire...

— Ah 1 nous sommes toutes deux de Vin anima vili pour votre œuvre !...

— Ne me le faites pas dire...

— Insolent... Enfin... Tenez, voici mon courage dans mes mains ; écoutez-moi.

Sonia se cacha la face, s'assit au bord du divan et parla. Elle adorait Maïa. Maïa cherchait autre chose. Un peu par ambition, beaucoup par appétit du mâle. Maïa souffrait de vivre intacte. Or, toutes deux se conservaient corporellement vierges, car l'appât de celte convention hymœnéale attirerait un jour la sottise d'un milliardaire capable de sacrifier la forte somme pour entrer avant tout autre dans l'intimité de la chair.

Ainsi des gens paient d'un haut prix leur place à une première représentation.

Elles espéraient tenir par là, d'un seul coup, la petite fortune qui les ferait libres des contingences abêtissantes de la vie matérielle.

112 LKS CŒURS UTILES

C'était leur chance unique de médiocrité en or. Et quels rêves d'années tranquilles dans une villa de Sèvres, entre les bois et le fleuve, avec la grille blanche et les pots de grès où débordent les guirlandes de capucines, et quels soirs de doux abat-jour, au ronflement du samovar ; et quelles gambades de beaux lévriers par les pelouses, et quels vitraux exsangues dans les fenêtres ; et quel salon vert-bleu-argent aux meubles de laque blanche, aux paravents de cristal. Quoi, le paradis sur terre, avec des déjeuners de crevettes roses et de vieux bourgogne pelure d'oignon... Lys et tulipes, œu''s aux truffes et marasquin ; robes couleur d'aurore et de pluie...

Sonia renonçait h tout cet avenir de rêve.

Voici pourquoi. Maïa, emballée par son tempérament, risquait chaque jour, entre les bras de l'un ou de l'autre, l'assaut définitif. Tell, un peu gris, l'autre soir, avait avoué à Kate et à Oaracolos que la vilre commençait à frémir joliment, et qu'il y auraitavant peu du fracas... Tell n'était pas vantard, pourtant.

Maïa allait donc perdre son avenir pour le plus Irisle des molifs.

« Ce serait peu si je ne l'aimais pas, ajoutât-elle, mais je l'aime, et ce sera beaucoup pour le bien que nous voulons faire. Car Maïa possède une àme magnifique, et toujours nous cultivâmes le rêve de vendre le corps, non pour notre bénéfice propre, mais pour relever du malheur, par le fruit de celte transaction, des familles pauvres et désolées. Tenez, je me souviens, Huriel, la première fois où nos baisers s'émurent plus que ne le voulait la sagesse , nous terminions de fêter en nos propos un tel dessein. Nous étions bien jeunes encore, mais nous formâmes le projet de franchir nuitamment les murs du lycée, et d'aller .voir un vieux monsieur que notre présence du dimanche mettait en apoplexie. Avec l'argent qu'eussent valu nos complaisances, nous devions gravir les hauteurs de Belleville, parcourir les mansardes et semer les louis dans les mains décharnées des mères...

» Nous aurions eu un corps et un cœur confondus, nous aurions été enfla le cœur utile. . .

» Le concierge du lycée surprit à temps l'escapade, mais le rêve persista. Et chaque fois que nous songeâmes depuis à la fortune que la défloraison nous pourrait valoir, ce ne fut qu'en préparant les bienfaits probables de nos mains.

» Rien ne vaut, n'est-ce pas, une belle action ? Ni une grande idée, ni une grande œuvre. Rien de supérieur au sacrifice... et le nôtre ne doit-il pas être le sacrifice suprême ? L'honneur, le corps et l'amour abolis en soi !

» J'aime trop Maïa pour admettre qu'elle ne puisse atteindre à cette beauté de l'âme. Il lui faut franchir tous les obstacles de sa chair, afin que la vente de son corps soit réellement productive et sauve des vies humaines...

» ... Comment y réussir... J'ai longtemps médité ; et voici le résultat. En me perdant, moi, en livrant mon corps pour le plaisir seul de l'expérience, je gagnerai, spectatrice de mes sensations, une nouvelle habileté voluptueuse. En la répétant avec elle, je retarderai sans doute, jusque l'heure de la satiété, cette

LES CCEURS UTILES 115

chute épouvantable. D'ici là le roi d'or qui la doit acquérir vierge, sera venu. Notre rêve passera de puissance en acte.

» Donc, je me sacrifierai.

» Je ne le puis faire qu'avec un homme, d'uneiDtelligenceassez haute pour comprendre la nature de mon sacrifice, et pour ne rien rechercher de moi après l'expérience. Je viens et j'offre un temps de volupté, comme si j'offrais un dîner délicat. L'ami de mon choix ne saurait, sans inconvenance, solliciter ensuite une seconde attablée. Hnriel, voulez-vous , jouer cet ami et me prendre? Sans avenir, cependant, ni réitération. Il est quatre heures ; jusque neuf heures, je resterai votre maîtresse... Oh I une maîtresse dépourvue de coquetterie et de pudeur, une accorte petite bête de luxure... Ensuite, ce sera du passé, pour toujours. Voulez-vous? »

Le philosophe avait écouté, une tempe appuyée sur sa main, dans une attitude excessivement convenable. Aucun sourire n'avait crispé ses lèvres minces bien que son masque fût d'un ovale affiné.

Sonia ne le voyant point répondre ni s'émouvoir, traversa lentement la pièce jusque le divan sis en face. Elle fit glisser sur son 'ivoire personnel la chemise à pois mauves, éparpilla poliment sa chevelure, entr'ouvrit ses petites lèvres rosâtres ; puis d'un coup se jeta tur les coussins, et cambra sa hanche, en solliciteuse convaincue.

— J'admire, dit Huriel, le théâtre d'âmes que vous avez inventé, Maïa et vous. Vous vous brossez des fresques de sentiments immenses devant lesquelles il doit faire bon de jouer des rôles. Peste, mesdemoiselles, quel merveilleux cabotinage où vos sensations s'applaudissent mutuellement, tour à tour acteuses et spectatrices ! Voilà qui ne manque point d'ingéniosité. Le décor est vraiment soigné, et vos petits comédiens pleins de brio.

« Puisque vous daignez m'offrir une place d'accessoire dans la pièce, je ne saurais m'y refuser, d'autant que vous voilà tentante et joliment éparse sur ce divan nacarat. »

» Souffrez cependant que je ne déroge point à ma petite habitude. Vous me priez de rem-

LES C(EURS UTILES li~

plir un rôle de vie exlérieure, très extérieure même, puisqu'il s'agit de m'extérioriser en vous. Les dés doivent intervenir par conséquent dans le drame. J'imagine qu'ils n'auront point l'impolitesse de contredire l'émoi de mon sexe. »

Sonia se releva un peu effarée. Huriel jetait en l'air des sorts.

— Pour : trois et six... Contre : cinq et neuf... Ah! quel regret, Sonia, quel regret! Croyez-le...

— Vous êtes brutal, Huriel.

— L'accessoire vous écorche le coude.

Vous avez des mouvements trop brusques aussi, petite Thalie. Voici la fraîcheur du eoir. Rhabillez-vous, crainte de coryza.

Quand la jeune fille eut revêtu son cachepoussière gris d'argent et s'y fut drapée en canéphore incomprise, Huriel devança son geste pour soulever la portière.

— Réellement, il est bien fâcheux que vous ne soyez pas venue la semaine prochaine. Du premier au quinze, je fais ce que commandent les dés ; mais du quinze au trente, j'agis

contre leurs indications, pour varier... J'eusse pu abuser de vos chefs-d'œuvre physiques, puisque le quinze tombe dimanche.

— C'est drôle, fit Sonia, vous ne comprenez pas... Tant pis, et sans rancune. Excusez mon erreur.

On eut quelque tristesse à laisser le festin et à suivre la robe lumineuse de Kate guidant ses convives vers le salon.

Les liqueurs aux flacons et le parfum du café réveillèrent la joie. Bothwell s'indigna tout de suite contre un récent adultère qui faisait scandale ; ses doigts peignaient précipitamment la barbe blonde écoulée contre la porcelaine du plastron. D'une main marchande, Maûser lâtait le lampas des tentures.

Mais chacun en soi méditait sur l'affaire que les propos entameraient tout à l'heure avec la grande Une et l'eckau.

Depuis quinze jours elle traînait, suscitant de brèves confidences, des sourires compréhensifs, des poignées de main particulières.

120 LES CŒUnS UTILES

Caracolos laissait venir, impassible etparclieminé dans sa quille d'ébène, tel qu'un terme pour toute cette agitation.

A ce moment, il flairait les nuques de Maïa et Sonia ravies par l'Eros en biscuit de Sèvres étalant sa Psyché sur le lambrequin de l'âtre. Soudain il jeta ce mot vers le murmure secret de Tell et de Pirouart.

— Vous ne laisserez donc que la peau aux sujets de mon oncle ?

Huriel ne manqua point de dire :

— Cela suffit bien pour qu'il repousse dessus de la laine à tondre.

— Au fait! dit Caracolos, ils semblent infatigables à payer...

Kate appela les bachelières afin qu'elles servissent les tasses. Il s'alluma des cigarettes... Huriel ouvrit les pourparlers.

— Ne vaut-il pas mieux que l'on s'explique? IN 'est-ce pas votre avis, Kate?

— Tôt à fait... tôt à fait.

— Mais nous sommes très au courant, objecta Pirouart, avec une apparente malice.

Ils s'engagèrent dans des cercles de raison-

ii\

nements excentriques, en adversaires qui se latent.

— ■ Peuh, dit Huriel à Kate, voilà encore une mesure pour rien.

— Trop vite... il ne faut pas...

Ayant escarmouche en vain sur les questions d'approche, les partners déçus revinrent à leurs tasses. Huriel, agacé, se claqua les flancs.

— Je n'y comprends rien I Comme s'il était besoin d'hypocrisie quand on est si convaincu de sa canaillerie mutuelle.

Diplom-aliquement, Kate et Bothwell replacèrent la conversation sur les courses. Avec Maïa, Tell fli^-tait derrière le dos de Mauser.

Cinq minutes, au moins, le philosophe contempla ce spectacle touchant et pacifique. C'était très bien. Les jeunes filles palpitaient doucement de la gorge dans la mousseline simple de leurs robes. Les feux des bougies et des lampes passaient sur la soie des bandeaux. Les hommes avaient l'air noblement assyrien dans leurs étuis noirs. On disait des choses élégantes et douces. Les mains ramaient

dans l'air... avec de beaux gestes soignés. Pirouart s'amusant à tourner sur ses doigts les solitaires de ses bagues, Huriel s'approcha et lui offrit à voix basse son intermédiaire.

— ... Si je contribuais de quelque façon... à la réussite...

— Dix pour cent !...

— Vous êtes généreux... Mais éclairez-moi, dès lors, afin que je vous serve au mieux de mes facultés...

Pirouart se leva de son fauteuil et, prenant Huriel au bras, le conduisit vers le parterre d'orchidées épanouies contre le vitrail, où s'évoquaient d'antiques saintes en tuniques pâles, en faces exsangues...

— Hein?... Pas mal...? Je l'ai fait revenir pour Kate, de Nuremberg, à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance... Quarante mille... Pas cher?

— Une bagatelle... Mais votre affaire ?

— Dites : Quels ors dans les auréoles...? et celle de gauche, avec son air de Bellevilloise anémique... des verres de 1249 ; épitant !

— Mais ces fusils et ces havresacs?

— Très simple, mon cher... éminemment simple. Le ministre a mis en réforme quarante mille fusils avec leurs baïonnettes, autant de havresacs, porte-sabres et gibernes... J'estime qu'à l'enchère, l'unité de fourniment peut ne pas dépasser cinq francs... L'idéal serait de les céder selon le prix moyen au gouvernement de Quesitado, avant de soumissionner mon propre achat... Mais je suis pressé, horriblement pressé. Car si, en reconnaissance de la fidélité de mes votes, j'ai pu obtenir du ministère le relard de l'adjudication, la droite se décide à interpeller sur ce retard. Nous l'avons appris ce soir même.

— Il faut donc que l'affaire se conclue vite?

— Immédiatement.

— Que Caracolos ait par suite le même désir que vous d'en terminer...

— Sans doute, mais il ne semble pas.

— Pourtant, par sa situation, il lui devient facile de prélever telle commission qu'il lui plaira, et la somme vaut qu'on s'en occupe...

— C'est un être timide et plein de préjugés... Il redoute l'opinion des hommes....

— c^aelle faiblesse !

— Les prêtres appellent cela du respect humain.

— Nature naïve de sauvage élevé par les Jésuites du Brésil.

— Bref... il lui faudrait un motif lout-puissant pour qu'il se décidât à utiliser son influence.

— Une grosse nécessité d'argent, parbleu... Une femme assez cupide dont il s'alï'olerait.

— Et qui n'ignorerait pas le domaine de son influence... car elles sont d'ordinaire si peu perspicaces.

— Oh 1 il en est de fort adroites...

— Vous permettez?... Je me souviens d'un petit calcul à chiffrer ici...

S'installant sous les gazes bleues d'an abatjour, Pirouart s'absorba dans la besogne de noirrir une page de carnet.

Huriel s'étendit sur un amas de coussins couvert d'un dais... Il regarda la scène : Maûser et Bothwell se contant des histoires de femmes et humant des liqueurs ; Tell et Caracolos flirtant de bonne humeur avec les mous-

selines des bachelières ; Kate qui secouait autour de leur luxure spirituelle les flots de sa robe lumineuse.

Les répliques de Maïa bafouant l'amour théâtral du journaliste lui rappelèrent la visite récente où Sonia s'était, devant lui, découverte l'âme et le corps.

Evidemment Caracolos s'allumait de plus en plus près de la petite Moscovite. Elle pouvait devenir le moyen.

Tout à coup Huriel se retrouva perdu sur ce point de la déduction. Quoi donc?... Il se matérialisait ainsi?... Et il s'égaya beaucoup, au fond de soi.

Depuis quelque dix jours le souci de contribuer à l'affaire, d'y prendre du gain, avait accaparé exclusivement sa belle âme platonicienne... « Voilà, se disait-il, un cirque bien imprévu, où je viens de descendre pour d'extraordinaires pitreries, et mon ébahissement actuel ne le doit pas céder à celui qui m'accabla le premier soir où je sautai dans l'arène parmi le claquement des chambrières et les sourires malicieux de Bothwell. ..

Quels avatars, divin Plotin, mon maître ! »

Puis il pensa que son étude sur les gnostiques, Valcntin et la hiérarchie des Eons, n'en avait pas moins progressé pendant ces dix jours.

C'étaient donc là sans doute des faits d'ordre purement extérieur, où son intelligence n'eût su se compromettre ni déchoir. Et pourquoi ne tenterait-il pas la richesse, lui ; pourquoi ne pas créer une châsse d'or à la magnificence de son esprit? Vraiment un tel habitacle eût convenu...

« Mais je perds la houssole... Puisque ce fait dépend du domaine extérieur, il importe que les dés seuls agissent... Donc... Contre : trois et deux... Pour : sept et quatre... Toutes voiles dehors vers cette nouvelle Colchide... »

Il résuma la situation: « Pirouart député de la république offre 10 pour 100 sur les chiffres de l'affaire, si je parviens à persuader Caracoles y Lanosa, consul général du Quesitado, d'acheter pour le compte de son gouvernement quarante mille unités de fournitures militaires réformées par le ministre de notre

France belliqueuse... Voilà le problème énoncé... »

« Solution. — Seul, il n'y a nulle raison pour que je persuade l'exotique ; il sait que Pirouart tient à lui coller son stock de vieux fusils... Il se méfiera... Mais qu'une femme le flambe, le fasse éclairer ferme, que sa fortune ne suffise plus à ses caprices passionnels, et il enlèvera l'Affaire afin de toucher sur son oncle la forte commission. Or il aime Sonia vierge...

« Maïa!... L'illusion... Jadis elle s'appelait bonnement Marguerite, celle de Faust. Plus tard, par érudition, elle choisit ce nom de déesse orientale... Étant belle et savante, ne représente-t-elle pas le monde illusoire de l'Amour et de la Certitude où se laissent si facilement engluer les imaginations des hommes?... Maïa, s'il vous plaît... un mot?... »

Elle sauta debout dans son étroite robe. Le regard pervers et brouillé s'inclina sous l'ombre du front ; et elle s'avança rapide, le buste en saillie, traînant des étoffes argentées sur les arabesques des moquettes.

— Me voici, Huriel.

— De quoi parliez-vous donc, si vive?

— Je tournais les mille et une facettes de mon âme devant l'attention de ces jeunes hommes, de mon amie, afin de les éblouir comme de niaises alouettes...

— Vous jouiez donc le rôle de votre nom . . .

— Précisément, je me rendais adéquate à lui, par simple désir d'unité.

— Bien. Car l'unité, le I, c'est l'œuf de l'univers, disent les Sages...

— C'est le principe masculin aussi, le Fécondateur du monde, le centre d'irradiation, le pied de la Croix, la première lettre de Jéhovah, le nom qui exprime Tout.

— Tout est Un.

— Un est Tout, mon maître...

— Amen... Tout soit-il ainsi que Vous...

— Merci, bel augure... Je travaille en effet à féconder mon avenir...

— Je puis vous y aider, Maïa...

— Est-ce une insolente proposition de paternité?

— Non pas. Je m'inquiète peu de pro-

pnger avec mon espèce la douleur humaine.

— Alors ?

— Sérieusement je pense à dorer votre vie, en argentant la mienne?

— Allez-y, maître !...

— Sonia vous appartient, chair, âme, et cœlera... ?

— Je l'espère.

— Pouvez-vous la contraindre d'inspirer un amour à quelque riche et d'accaparer l'influence pécuniaire de cet inutile au bénéfice de nos intelligences supérieures... en un mot à sacrifier d'humbles préjugés pour la grandeur d'un dessein sublime?

— Sûrement.

— Soyons frère et sœur... Vous m'écoulez? Il expliqua les choses. Maïa persuaderait à

son amante de mettre Caracolos en délire, et d'exiger, pour l'octroi de ses moindres faveurs, des somptuosités. Le fol exotique, gêné d'argent, conclurait l'Affaire. Pirouart distribuerait à ses auxiliaires des commissions importantes et des titres.

— Mais en tout cela je vois mieux encore pour vous.

— C'est déjà gentil cependant... bien qu'immoral.

— La morale ! laissons là ce vieux balai qui fut tour à tour l'honneur du noble incrusté dans son armure pour égorger les piétons, l'honnêteté du bourgeois à la filouterie prudente, et la prostitution légale du mariage. Laissons, vous dis-je, ce vieux balai... Il perd chaque jour ses crins et menace de devenir chauve comme la coupole de l'Institut...

— Eh bien?

— Assurons donc le triomphe de Pirouart député de la République par le cœur utile de Sonia. — Au reste je ne serai point fâché de la voir dans l'exécution de ses théories... — Et ce parlementaire surpris par tant d'habileté se courbera sous notre domination, instrument pour toujours docile d'une manieuse d'àmes...

— EtKate?

— Nous l'effacerons... Telle une esquisse imparfaite.

— Flatteur... Je serai dès lors le tableau définitif, moi.

— Pardon : Nous serons...

— Fat!

— Je n'ai pas de galanterie.

La mousseline argentée ondula sur le tapis pendant que Maïa allait vers son amante.

— Partons, Sonia, dit-elle. Ainsi nous aurons trois grandes heures à nous.

— Oh ! Maïa, merci.

Une lueur si grande illumina le doux visage moscovite que Tell réussit aussitôt à deviner son espoir...

— Invitez-moi, du moins, supplia-t-il.

— Jamais de la vie.

Prétextant de vagues fatigues, elles prirent congé de Kate ; et la compagnie s'amusait à sourire.

Ce soir-là il y avait relâche au Cirque-Historique. Un incendie avait fondu le vernis des corridors ; — une grosse réclame dont Bothwell et Maûser se félicitaient.

— On se repose enfin...

Kate se cambra sur le poufF, les dentelles cutr'ouvertes...

— Voilà toute la beauté, dit Bothwell. Une transparence...

— Le corps livre de l'âme où elle s'imprime comme un sceau. 0"est l'âme qui transparaît, monsieur Bothwell...

— Vous croyez à l'âme, vous, Hariel? Là, sincèrement... entre hommes !

— Et vous à la matière? Là, sincèrement... entre animau.x...

— L'on ne peut point causer avec vous...

— Vous n'aimez pas la logique. Tenez, je tranche la question par les dés, car ces discussions sont du monde extérieur... ici.

Les sorts jetés ne se prononcèrent pas, les deux nombres tombèrent égaux.

— Ce hasard est décidément un grand philosophe ; car il n'existe, à la vérité, ni âme, ni matière en soi; ce sont là des degrés de l'être comme la chaleur ou le froid sont des degrés de la température. Tous les corps passent par des états gazeux, ignés, vaporeux, liquides, solides... et par ceux plus vagues

d'électricité, d'énergie, d'essence... L'àme dénomme les états les plus subtils et les plus abstraits de l'être, la matière les plus solides et les plus concrets... Mais tout cela est un. On chercherait en vain la limite , la séparation...

— Vous m'endormez, mon cher, proclama Pirouart.

— Je suis donc bon à cela, du moins. Avouez quû voilà une vertu spécifique que possèdent mal les fioles des pharmaciens.

Kate survint pour emmener Caracolos derrière les orchidées. Il se laissa conduire.

— Vos aimez Sonia?

— Oh! oui.

— Penez gade, elle est plus fote que. vos.

— Jjle crois...

— Et pouquoi, Sonia ?

— Elle a un genre si parisien !

— EtMaïa?

— Elle se moqué tropdou monde...

— Etmoa?

— Si Piouat n'était point seigneu de votre cœu...

— Aoh! il y a peut-être deux boxes dans mon cœu.

Caracoles bondit sur ses pieds, maigres et luxueux. Elle de rire, de rire, en tordant sur ses hanches épaisses la splendeur de son bustedur.

— Et Piouat??...

— Je l'aime, mais je le trompe...

Elle se laissa enserrer la taille, et comme il insistait, les mains un peu lestes... elle l'arrêta, le fit asseoir. Après quelques phrases, elle amenait la conversation sur Quesitado, la révolution, l'oncle, le gouvernement. De caresses rapides elle coupait le sérieux du discours, avec un corps prometteur.

Ensuite elle amplifia l'éloge de Pirouart. Elle lui décernait de la vertu, une constance sans bornes dans ses amitiés, et un dévouement magnifique... Et quelle influence ! On l'appelait sans cesse à l'Elysée. M. Garnot ne formait pas un ministère que Pirouart n'eût auparavant conseillé. Aux Affaires Etrangères comme au Commerce il était puissant. Dans le but même de servir son pays Caracolos eût dû se ménager cette alliance.

Elle, Kate, aimait par-dessus tout l'intelligence. S'entourer d'êtres intelligents, connaître leurs esprits, s'assimiler leurs goûts; elle méditait de grandes choses, des rêves de république universelle, la socialisation du sol, des capitaux, de l'effort...

Oaracolos la regardait avec ahurissement. Jamais il ne l'eût pressentie si loquace. Et il s'imputa cette brusque transformation. Sans doute, d'un coup, elle s'était éprise de lui. Et la voilà transfigurée, l'Anglaise quasi muette aux répliques rares et difficiles.

Tout haut il le remarqua. Elle prévit l'illusion où s'emballait cette âme, et lui avoua, en adroite comédienne , qu'il l'avait modifiée ainsi, par sa présence.

La voix d'Huriel lançant un calembour philosophique déconcerta Félan de Oaracolos. Le couple se dut rendre à la conversation générale. Onze heures sonnèrent...

— Enfin, monsieur Oaracolos, dit Pirouart, voyez-vous le moyen de marcher dans cette affaire ?

— Mais oui, oui... Oependant il faudrait sa-

voir... il faudrait que là-bas, à Quesilado, on témoignât le désir d'acheter vos fournitures.

— Ah ! oui, très juste, appuya Kate, il faudra que votre oncle, il connût l'avantage excessif...

— Sans doute, cher monsieur, assura Bolhwell, sans doute.

— Eh bien, pourquoi tôt de suite vous n'ccririezpasà vot'oncle! Tôt dé suite, hé^ Tôt dé suite...

On s'empressa vers le buvard. Pirouart passa une fiche résumant les opérations. Ils dictèrent ensemble.

Caracolos avait sur l'épaule la main de Kate, son souffle dans la nuque, le frôlement de la gorge pesante contre sa joue. Il posait la plume ; elle lui confiait à l'oreille :

— Sonia, elle m'a dit que vous lui plaisiez beaucoup, beaucoup..., et comme je ne su^s pas jalouse, je l'invite à déjeuner demain... Venez- vos?

Bothwell cacheta la lettre. On sonna pour la faire porter immédiatement à la poste.

Huriel enfilant son mac-ferlane imitait de

ses lèvres le bruit d'une chambrière qui claque.

— Voilà toujours un premier tour de piste. .. Hop ! hop !

Amicalement pincé par Bothwell, Caraçolos sauta comme un poulain, et Maû-^-cr e'clata de rire.

L'agence fédérative des intérêts commerciaux se révélait en majuscules d'or sur le balcon du premier étage, dans une rue voisine de l'Opéra. Accoudé là, vers les fiacres roulant en sourdine contre lebois du pavage, Bothwel réfléchissait. Ses mains ondulèrent parmi la barbe ruisselante et blonde.

Les jeunes femmes qui passèrent avec la gloire de leurs lignes, les hommes souples, droits et vêtus de sombre, les.ouvriers bleus, les servantes noires et blanches ne le surent distraire de sa méditation, et son œil vague ne se fixait point aux façades d'ombre ni à l'épanouissement de l'eau d'arrosage répandue en éventail par le lent charroi d'un tonneau municipal.

Soudain, ayant vu Pirouart et Maûser qui s'acheminaient par la rue, il se retourna vers la salle du contentieux où les scribes se voûtaient devant les pupitres.

— Monsieur Lysias, s'il vous plaît !... Quel dossier, demain ?

— Le 112!

Un jeune homme couvert d'habits de deuil éleva, pour la montrer, une chemise de papier jaune à ficelles rouges...

— Voulez-vous me rappeler la fiche ?

— Madame Honorine Déléange, 39, rue de Berue ; I, effet Quinzeneuve, 1,250 francs; II, effet Libertis. 500 francs ; III, effet Maréchal, 875 francs... A réclamer... Protêt, affiches et frais divers, 789 fr. 75.

— Pour combien ?

— On lui demande d'habitude vingt-cinq louis... et je la vois cotée solvable trois fois déjà sur cet acompte.

— Elle est sûre ?

— Excellente... Trois protecteurs : Ariage, le marchand de couleurs du boulevard Malesherbes, le prince Souvarine, et Félix Ver-

net, le fils da fabricant de noir animal. Habituée de la maison Suzanne Breuilh où elle est très demandée : cinq à quinze louis.

— Grâce à nous, elle rendra demain plusieurs pontes heureux... Viugt-cinq loui^, donc, et si l'on touche vous donnerez deordres à l'aj^ent de change pour acheter les Ouest-Tunisien, puisque la somme des 44524 se trouvera complétée ainsi.

Bothwell reglissa ses mains dans les poches du suit havane... Maûser et Pirouart entraient. Ils échangèrent des gestes larges, des éclats de rire, de grosses histoires à l'oreille. Puis on ouvrit les livres de commerce ; et les faces des trois hommes se tendirent attentivement.

Les affaires de l'agence allaient. Maûser avait eu cette imagination merveilleuse de racheter à vil prix les billets protestes, les créances irrécouvrables que les femmes entretenues laissent courir en indifférence pour les lamentations des fournisseurs malchanceux.

Aux temps de début, il avait fallu que des gens parcourussent les boutiques du quartier Marbeuf, celles de Notre-Dame-de-Lorette et

de la plaine Monceau... Mais vite les commerçants se communiquèrent l'aubaine, maintenant ils arrivaient par bandes munis des liasses d'effets et de factures offertes pour de minimes sommes. Quelques louis depuis longtemps inattendus.

Par le cirque, Maûser connaissait les femmes un peu cotées. En prêtant l'oreille, il avait appris la situation de chacune, la fortune des amants, le tarif des maisons de passe coutumières ; et un catalogue s'était dressé dans sa mémoire. Souvent, d'un louis concédé à une dame en détresse ; il avait su d'elle, outre ses petits malheurs, le nom de ses créanciers.

L'agence entrait aussitôt en affaires avec les fournisseurs ; leur enlevait les créances et envoyait ensuite son huissier chez la dame, le papier vert en main. Il menaçait de vendre. Pleurs , désespoirs . Intraitable d'abord , l'homme semblait s'attendrir. Si seulement elle pouvait, d'un petit acompte, couvrir Içs frais de saisie, d'affichage, les débours .de l'étude... Dix, quinze, vingt louis, et on lui

14'2 LES C<KURS L'TILES

laisserait encore du Lemps, pour cette fois... cette fois seule... Voyons, possédait-elle la modique somme... Non?... Ah! Ah bien!... Pourtant on lui accordait vingt-quatre heures afin qu'elle la trouvât... Pas difficile .. Une si jolie femme!... Et les recors souriants disparaissaient jusqu'au lendemain.

La dame de sauter alors en voiture, pour la folle galopade chez l'un et chez l'autre, chez le monsieur vu au Lyon d'Or pendant qu'elle soupait avec son amant, celui qui, par le garçon, avait envoyé une carte discrète. La voiture roulait à travers Paris, stationnait une heure devant tel rez-de-chaussée, deux autres ici, trois à la maison de passe américaine, puis ramenait la voyageuse chez ses protecteurs en titre, chez les commanditaires de sa volupté. Grâce aux jupes lâches et au corsage ouvert, ni ses bibelots, ni sa cuvette d'argent, ne la quitteraient, ni ses dormeuses... L'apparence du boudoir resterait telle, imposant encore aux visiteurs ravis de ce luxe, un respect humain généreux.

Ainsi le louis prêté huit jours auparavant

par Maûser rentrait en compagnie d'or dans la caisse de l'agence.

Il y avait, sous l'étiquette des cartons verts assis dans les rayons de chêne, trois cent soixante-cinq dossiers de cocottes formant le capital social de la maison. Chaque jour de l'année, un professeur de droit romain recueilli par Bothwell dans son institut et devenu huissier légal, visitait l'une de ces dames. Il tenait à l'actif delà maison de fortes sommes légalement conquises sur la galanterie.

Le merveilleux de la chose, c'était que ça nepouvaitpas finir; « du capital sans risques ! » comme disaitMaûser ; car les acomptes versés par les hétaïres poursuivies ne soldaient que la note fantastique des frais judiciaires invérifiables sans entamer le montant intégral de la -créance éternellement valable.

Au reste, pour audacieuse qu'elle fût, cette entreprise préparait un avenir grandiose. Par des hommes de paille, Bothwel-Maûser faisaient acquérir eu sous-main tous les titres du chemin de fer Ouest-Tunisien que l'on construisait dans les sables. Ils complotaient un

coup de Laisse magnifique pour le jour oii Pirouart entrerait au ministère. En devenant vendeurs à la Bourse d'une masse énorme de titres, ils contraindraient l'État à fournir une garantie et une subvention, afin de prévenir la faillite et de défendre, « avec l'honneur do la France, l'œuvre de la colonisation civilisatrice. »

|- L'Ouest- Algérien hausserait immédiate-

ment. Les hommes de paille, en vue de celte hausse, auraient racheté à terme dès le temps de la plus dure baisse; et le capital de l'agence s'accroîtrait ainsi de quelques millions.

Pirouart expliqua l'avenir avec une jolie main longue qui montrait le ciel, son cœur, l'espace, afflrmaitd'un coup platsur la cuisse et niait d'un doigt malicieux, passant, repassant à hauteur de sa barbe assyrienne. Les jambes se croisèrent. Le pied étroit gesticula sous le vernis delà bottine, avec des crispations et des détentes, des effets de semelles brillantes. La parlementaire laissait sa parole s'épanouir. D'ailleurs, il n'était pas venu pour rien

cette après-midi-là. De sa redingote sanglée contre la courbure du torse, il tira bientôt une paperasse munie du timbre officiel. C'était une manière de contre-lettre lui reconnaissant la demi-propriété de l'Agence Fédéralive, tandis que les associés en titre Bothwell-Maùser s'y lurent nantis d'un quart seulement.

Maûser ferma ses gros poings en éclatant de rire... « Non... Oh non, par exemple I !... »

— Mon bon Maûser, réfléchissez donc, dit Pirouart ; et ses lèvres claquèrent comme pour chasser l'ennui de cette violente intervention.

Plus prudent, Bothwell alla pousser le tambour de drap vert qui séparait de la salle le bureau directorial, et le verrouilla. «Non... » dit-il aussi.

Ayant assuré son monocle dans le sourcil, Pirouart les dévisagea l'un après l'autre. Déjà Maûser s'exaltait, debout, énorme, ses gants rouges au plafond... Ils en avaient assez lui, Bothwell, de servir d'instruments dans les affaires du député... Par exemple! ! on pouvait bien, un ou deux ans, faire les hommes de

paille et la façade ; n'avaient-ils pas, à présent, fourni des preuves suffisantes de perspicacité et d'intelligence ?... Hein ?

— Certes, répondit avec calme Pirouart.

Et alors, lui, Pirouart, se cacherait éternellement, comme ça, dans toutes les entreprises, sous leurs noms, afin de ne pas encourir la responsabilité des gros ennuis, toujours possibles en somme... C'étaitpeu brave, hein? bien peu brave ?

Le législateur imprima au cordon de son monocle un mouvement giratoire qui l'enroulait à son doigt... Et il feignit de ne prendre intérêt qu'à ce jeu, en une attente pleine de patience.

Cependant Bothwell reconnut volontiers que par suite de leurs fonctions publiquesleur partner se devait de ne point paraître en nom dans les actes commerciaux. Néanmoins, et M. Pirouart ne saurait y contredire sans injustice, la moitié de la propriété et des bénéfices pour lui seul, n'était-ce pas une part léonine ? Que chacun eût un tiers, équitablement.

Et Pirouart fut alors très sec. Rien ne réus-

sissait que sous le couvert de son influence. h' Ouest- Algérien deviendrait une affaire le jour où, soit ministre, soit maître d'un ministre par des moyens indirects, il imposerait la subvention. Sans la mécanique parlementaire, leur petite machine ne valait pas deux sous. « Or, bons amis : signez-moi ceci, ou je vous lâche... »

Ma user hurla. Pirouart prit son chapeau. Bothwell le regarda boutonner ses gants... Ils continuèrent d'échanger leurs récriminations.

Un tumulte qui grandissait dans la salle du contentieux les arrêta.

Après avoir prêté l'oreille, Maûser nomma les voix ; c'étaient évidemment ses clowns, Monflanquin, Glatz, Schmitt et Harrisson qui le relançaient jusque l'agence pour obtenir leurs appointements, supprimés le jour où la direction les avait mis hors du cirque. Le barnum s'assura sur ses jambes...

— Ah bien, je vais les recevoir un peu proprement!,..

II ouvrit d'un coup le tambour en drap vert,

et, dominant le tumulte, il hurlait, les bras étendus...

— Ah ça, les crève-la-faim, allez- vous me fich' la paix, hein?... Tas de va-nu-pieds... Qui vous a permis de venir ici ?

Monflanquin rugit en rejetant sa chevelure d'artiste...

— Vous êtes, Maûser, une ignoble canaille !

— Voulez-vous disparaître, voulez-vous disparaître, hein?

Le colosse s'avança lentement, ses poings rouges levés... etil y eut un silence où se figèrent les attitudes, les gestes.

Les scribes ne bougeaient plus de leurs pupitres par crainte que la colère s'abattît sur eux. Bien que pâles, les clowns affectaient de la résolution. Ne les voyant point reculer, Maûser s'arrêta, ce qui fit sourire Pirouart et Bothwell, car le barnum manifestait unétonnement extrême.

— Au bout de tout, intentez-moi un procès, dit-il, si vous avez droit...

— Voyons, Maûser, vous savez bien que nous n'aurons pas la sottise d'entrer en des

frais de procédure. D'ailleurs, les moyens pécuniaires nous manquent...

— Et c'est là-dessus que vous comptiez, patron !

— Demandez l'assistance judiciaire, alors!

— En attendant, qui nourrira nos ventres?

— Le travail et la liberté !

Maûser éclata de rire en clignant de l'œil vers Pirouart.

— Puisque vous êtes pour les devises, répondit froidement Monflanquin, en voici une autre : « du pain ou du plomb ! »

Et il exécuta des cercles avec sa canne plombée.

— Vous croyez me faire peur, hein?

Le colosse se ramassa sur lui-même'. Mais il ne bondit pas...

— Donnez-nous à chacun cent francs et nous reprenons la rue.

— Allez-vous-en, ou je vous fais empoigner par la police; monsieur Lysias, allez chercher les agents...

Monflanquin s'adossa contre la porte, sa canne en garde... Harrisson et Schmitt occu-

150 LES CfEURS UTILI-S

pèrent lés fenêtres; Glatz formait la réserve; et leurs gourdins menacèrent,

Pirouart, que la crainte du scandale inquiétait, essaya d'éclaircir la contestation.

Les clowns refusèrent tout renseignement.

— Voilà, disait Maûser, vous le savez bien: Je les ai acceptés sur la présentation de Bolhwell, pour brosser en vingt minutes un tableau de bataille au milieu d'une pantomime équestre. Mais celui-là, celui aux longs cheveux s'est prétendu malade... une angine, je ne sais quoi, quelque chose enfin qui n'empêche pas de peindre. Il n'a plus voulu travailler... J'ai rais tout le monde dehors, pour leur apprendre, et, à cause du préjudice, le spectacle arrêté en plein succès, je leur ai retenu leurs gages... Voilà maintenant...

— Vous nous avez ignoblement insultés... et c'est pour cela que nous avons juré de vous arracher jusqu'au dernier sou.

— Insultés ! ! ! Insultés! ! I Je vous demande un peu... puisque je les paye...

— Oh! monsieur Maûser, s'écria Pirouart, voilà un mot bien bas...

— Ne faudrait-il pas que je me saigne pour le premier vaurien qui saute à la corde dans ma piste !

Le député croisa les bras en effet de tribune, l'indignation clichée sur sa face...

— Mais sans eux, Maûser, vous ne gagneriez pas l'argent qui seul vous donne un semblant d'importance.

— Mais sans mon argent ils n'auraient pas un cirque où s'exhiber moyennant salaire... et ils engraissent,., tenez : regardez-moi les joues du violoniste, là... Vous me les avez donnés plus maigres, Bothwell !

Bothwell haussa les épaules... Les clowns criaient des invectives en agitant leurs gourdins, surpris de voir les scribes sourire d'une lèvre approbative aux plaisanteries du barnura.

— Voyons, reprit Pirouart, raisonnez donc, monsieur Maûser : Si vous ne les trouviez pas pour manifester leur savoir, à quoi servirait votre cirque?

— Puisque je les trouve... A quoi bon dire des sottises ?

— Ce sont des hommes comme vous.

— Allons donc... eux des hommes comme moi!... Mais je représente du travail, un effort, moi, l'entente des affaires, l'intelligence... Ils ne savent seulement pas gagner leur pain... Eux! !! Et d'où ça sort?

— Maûser, vous vous dégradez, déclara l'honorable député.

— Vous devenez vil, fit Bothwell...

Et comme, malgré les scribes qui s'étaient rués à rencontre, les clowns allaient meurtrir leur débiteur, Pirouart conseilla la sagesse, la pitié, la miséricorde... Bothwell parla même du christianisme... Ils se laissèrent apaiser et consentirent à s'en remettre à la justice.

— Tout comme s'il y en avait une... disait au soir l'Honorable, après le kûmmel du dîner, en empochant son traité de fidéicommis paraphé triplement...

Et à trois de rire, aux fumées bleues de leurs gros cigares...

Comme le Bois commençait à roussir sur les laudaus plus fréquents, sur les visages bâlés par les soleils de villégiature, Sonia prit coutume de rencontrer Caracolos devant le Pavillon Chinois. Pour lui donner courage, Maïa accompagnait son amie en voiture jusque la grille.

Un instant, la petite Moscovite restait douloureusement seule au bout de la courbe élégante des pelouses. Seule, en sa mousseline pâle à fleurs mauves et ceinte d'une bande de métal fauve; et ses cheveux étaient à ses tempes ainsi qu'une coiffe de soie jaune. Devant elle. Les promeneurs faisaient procession ; ils la dévisageaient en supputant les

causes de la tristesse offerte par la moue de sa figure mièvre.

Mais l'insistance d'un fat lorgnant du monocle la remettait bientôt en orgueil. Elle allait à petite marche le long des massifs. Avec l'inquiétude d'une vigie, Oaracolos attendait devant un halfen-half qui moussait sur la pinte à l'éclatant étamage. Ses favoris découpés au rasoir contre les joues accompagnaient la démonstration de sou sourire d'accueil; et il s'agitait dans la redingote longue, haussant un rotin de ses mains maigres gantées de blanc.

Sonia en avait une appréhension singulière, comme d'une bête de ménagerie. Il lai semblait tout pareil aux singes forcenés des muséums. Assise auprès de lui, elle le tourmentait de ses rires d'indifférence, de ses yeux de cruauté, de ses paroles positives...

— Vous savez... je vous engage à réfléchir : Si jamais je me livre à vous... vous payerez .très cher...

— Pas assez enco, pas assez... Sounia. ..

— Je vous laisserai tout juste les yeux pour

pleurer, à moins que je ne les donne en pâture aux ibis roses dont vous peuplerez vos volières....

— Sounia!!! Méchante Sounia...

— Quoi, me refuseriez-vous ces yeux, d'amadou pour mes ibis roses?

— Oh! non, Sounia, non... les voilà mes ious, arrachez-les, Sounia...

— Pas encore, car rien ne dit d'ailleurs que je pusse vous autoriser un jour à me les offrir.

— Oh! Sounia, quel] ou! quel jou! 'celouilà!...

— Et quelle nuit donc!... Je vous promets que vous ne vous embêterez pas, Caracolos, ah! je vous le promets...

— Sounia î Ne me regardez pas ainsi, je suis comme le brin d'herbe dans la fournaise.

La jeune fille levant les épaules tournait à demi son dos dont la ligne creuse, i'épiderme blond adoucissaient les tons de la mousseline; et, son œil vert malicieusement coulé jusque la tempe, elle collait ses lèvres aux pailles plongées dans l'orangeade.

— Que me vaudra ma perte, au moins, dites? reprenait-elle assez vite.

— Ce que vous voudez, Sounia, palez.

— D'abord je rêve d'un hôtel dans l'avenue du Bois... tenez là, en face. Il est à vendre. Secundo, vous m'ouvrirez, pour mes toilettes, un crédit chez Doucet. Tertio, vous m'achèterez deux chevaux de robe Isabelle et un petit coupé vert.

— Serai-je assez riche, Sounia?

— Voyons, Caracolos, vous effeuillerez peutêtre ma virginité, n'est-il pas juste que vous preniez la responsabilité de ma vie?

— Très jouste, oui.

— Enfin, pour me relever à mes propres yeux, je pense distribuer aux pauvres une grosse somme au lendemain de la chute; car si je m'abandonne à votre bestialité, Caracolos, ce n'est que par amour des misérables, je vous l'ai déjà dit, ce n'est que dans l'espoir de verser une riche aumône aux mains des veuves; je ne me donne ni par égoïsme, ni par vanité, ni par vice, mais par sacrifice, Caracolos, par sacrifice; retenez-le bien.

— Vous êtes admirable...

— Je consentirai à vous appartenir le jour où j'aurai par avance racheté cette déchéance en distribuant cinq mille louis dans les mansardes et les bouges des faubourgs.

— Cent mille francs I Sounia... Cent mille francs !

— Estimez- vous si peu ma vertu?

— Non, Sounia, mais je ne possède pas tant que vous pensez.

— Puisque vous m'aimez, rien ne vous est plus impossible. Vous trouverez l'argent.

— Je lâcherai...

— Ne seriez-vous pas un homme chic, Caracolos ?

— Je tiens à paraître gentleman, certainement.

— Songez donc : la confidente d'un ambassadeur... mes frais de représentation... et puis je saurai devenir très utile...

— Vous croyez???...

— L'impertinent amoureux !

— Padonnez, Sounia, padonnez... je ne doute point de vous... je ne doute pas.

158 i ES CŒURS UTILES

— Parlons sérieusement, Caracoles : Vous m'aimez?... Vous désirez que je ne vous refuse rien?

— Oh oui, Sounia, oui... Tenez, tout mon sangue espagnol, il bout dans mes artères, tout... toute l'ardoui' de ma race... Sounia... L'atavisme... Lé voilà l'atavisme !

— Vous m'aimez? Eh bien, regardez-moi !

— Quoi?

— Les fournitures militaires !

Caracoles sauta. Son chapeau gris luisait moins au soleil que le parchemin de sa figure illuminée... Il agitait son rolin à corne de cerf vers les victorias en parade menant les toilettes claires des dames par le chemin du Lac. Et sous les verdures bien peignées, par dessus la musique tzigane s'évertuant sous le kiosque aux mains de gens en casaques rouges, il trépignait.

— Vous êtes amirable , amirable , Sounia!... Les voilà, le petit coupé vert, et les steppers Isabelle... et l'hôtel d'en face, dans l'avenoue... Oh que bonheurs nous allons vivre... j'achète (pensez donc, Sounia!) j'a-

chète à 11 francs net, et je revends à mon oncle 11,75, prix fort. Il revendra pour 12 au conseil d'Etat de Quesitado. Je trouve ainsi 75,000 francs, ou six mois depaadis avec vous.

— Suis-je assez bonne, Oaracolos?... Il faut que vous me plaisiez étrangement, et me voici près de croire que la théorie du sacrifice ne représente plus qu'un prétexte intérieur afin de cacher ma faiblesse à moi-même.

Et Sonia abandonnait sa main gris perle aux gants virginaux de l'homme brun.

Ils se séparèrent bientôt. La jeune fille prétexta d'indispensables courses et lui enjoignit de ne la suivre pas. Docilement il dut rester sur sa chaise parmi les verdures du Pavillon Chinois dont les monstres se crispaient comiquement au-dessus du chapeau gris. A plusieurs reprises, elle se retourna, très joyeuse de le voir correct et triste contre les glaces de la taverne, entre deux tablettes murales où s'alignaient les caractères d'or des maximes jDOuddhistes. Il n'osa bouger... et même il commanda un nouveau breuvage afin de prouver son obéissance.

Elle passa la grille, elle franchit les portes de la gare minuscule, descendit dans la tranchée du chemin de fer.

Là, il y avait une fraîcheur devant les courbes polies des rails au fond des murs noircis par la fumée des machines. Des gens, comme elle, attendaient ; et soudain elle se chagrina, pensant qu'il allait falloir subir ce mal, perdre le caractère de vierge auquel tant elle tenait ; non cependant, qu'au fond d'elle, une certaine lubricité ne s'éveillât en prévision du fol désir se ruant contre sa chair. Mais c'était là un acte définitif, la détermination de sa vie entière. On la nommerait dès lors courtisane, ou pis.

Elle rappela dans sa mémoire les années d'enfance, et les forêts de Tver, les chasses au loup qui sonnaient autour des étangs, les bonds amicaux des grands lévriers barbus, et son père si loin toujours, officier tantôt au Caucase, tantôt aux frontières de l'Afghanistan, aperçu par hasard avec sa petite flûte dont il jouait sans cesse pendant les deux mois de loisir en ses terres.

Plus tard, sa mère et lui étaient partis avec un convoi d'exilés à travers les neiges de l'hiver. On avait saisi une correspondance compromettante et des livres défendus cachés dans les armoires de la maison. Les gendarmes bleus avaient brutalisé maîtres et moujicks ; et puis l'encan, les terres patrimoniales vendues par le fisc pour le solde des amendes. On disait que le tzar venait de mourir, tué par les bombes des nihilistes. Les parents de Sonia, connaissant l'un des conspirateurs, avaient été condamnés à la Sibérie perpétuelle.

Sonia, recueillie par l'institutrice française de la famille, était venue jusque Paris avec cette jeune femme qui la mit en pension. Une fois munie de ses brevets elle se trouva seule, l'institutrice jugeant sa tâche accomplie et désireuse d'épouser un capitaine en retraite nommé percepteur à Béthune. Alors Sonia avait suivi Maïa dans l'institut Bothwell, asservie à cette passion d'enfance pour Tunique douceur qui eût persisté dans sa vie... Et voilà maintenant que, pour lui plaire, elle

allait rompre tout Tidéal d'honnêteté inclus en elle par la sollicitude des éducatrices.

La locomotive soufflait sa vapeur a grand bruit, entraînant les wagons le long des pentes de lierre et dans l'obscurité des tunnels. Sonia ne pleurait point, mais il lui montait au cœur un découragement infini. Elle imagina que le destin pesait surles âmes, sans recours, et que l'homme demeurait un infime atome soumis à d'incompréhensibles rythmes qui laminaient les êtres et les existences selon des lois inconnues, l'ensemble des forces. Dieu peutêtre, ce nom collectif des causes pressenties mais hors de la conception.

Quand elle reconnut la gare Saint-Lazare, il lui parut qu'elle rentrait dans ce mouvement impérieux où son idée s'était prise, et elle se mit à sourire de si vains raisonnements sur le moral et l'immoral, le Bien et le Mal, le vice et la vertu, comme si quelque chose de libre pouvait se percevoii- dans l'éternelle, dans l'immuable gravitation des planètes et de leurs créatures.

Envoyé par Maïapour apprendre le résultat

de Tentrevue, Tell attendait au restaurant Terminus la fataliste. Elle lui dit tout, en allure d'ironique gaieté, la parole amère, et le rire brusque.

— Nous tenons donc enfin l'affaire ! conclut simplement le journaliste.

Elle dut aussitôt repartir pour le cirque où les habilleuses essayaient des costumes neufs. Il Ty conduisit en fiacre et proposa une alliance à deux, pour que Maïa, cette illusoire et perverse créature, ne se livrât point à Pirouart qu'elle semblait trop chérir. Au fond de sa pensée, il croyait bien que la manigance tentée par elle contre Oaracolos devait aboutir à se faire admirer par l'honorable et à supplanter Kate. Telle était l'évidence.

— J'ensuis sûre, dit Sonia. Il n'en faut plus douter.

— Alors?

— Pour moi, mon cher, que ce soit lui ou vous, j'avouerai qu'il m'importe peu du moment où l'homme doit triompher sur moi. Je me désole avec patience.

— J'ai moins de philosophie.

— ' Ou plus de fatuité. Pourquoi prétendre tenir pour vous seul un être d'élite avec l'unique appât de vos qualités physiques et mentales. Vous vous abusez, mon ami.

— Mais enfin...

- Vous promit-elle jamais un amour éternel?

— Non...

— Éles-vous même son amant?

— Oh ! il manque si peu de chose.

— Cela semble peu, en effet, mais son consentement à cela vaudrait le don complet d'elle-même...

— Vous vous résignez?

— Il le faut bien.

— Que veut-elle enfin, avec ses abandons, ses curiosités, ses ardeurs excessives, et puis cette reprise de soi à chaque instant, après des bonheurs intimes extrêmement corsés?

— Maïa nous tient tout juste pour des instruments de plaisir, mon bon Tell; nous sommes à sa volupté ce que les couverts de table sont à son estomac : des appendices

usuels et commodes pour rassasier un appétit...

— Vous ne dorez pas la pilule.

— Au moins sais-je tâcher à me satisfaire de cette petite faveur; et je ne passerai pas follement mes heures, comme vous, à la dégoûter par mes exigeances.

— Merci pour le conseil...

— Au revoir, Tell, me voici rendue.

Il retourna vers VAgence Fédérative des Intérêts Commerciaax. Maïa l'attendait sous le porche.

— Eh bien?

— Je vous salue, mon ambitieuse... Apprenez que votre avenir se gave d'événements heureux et précurseurs...

— Alorsjevous aimerai davantage...

— Au contraire... L'or va pleuvoir... Danaë se dévêtira...

— Taisez vous... Je vous déteste, maintenant.

— J'eusse été si bien, pour vous, l'aile de bronze qui s'étendait à la porte des temples

de Ninive... Aux temps d'orage, viendrezvous du moins vous y abriter?

— Quant l'orage aura grondé... La piteuse comparaison I... Pirouart lui est un paratonnerre breveté mille fois plus sûr que votre aile de bronze qui attire la foudre...

— Le paratonnerre est une invention momentanée. L'aile d'un dieu est immortelle. L'amour est dieu.

— Et l'affaire? poète!

— Altéré par la petite Sonia qui sait à ses moments brûler comme le soleil du désert, Caracoles va venir supplier le Représentant du Peuple de lui fournir sa marchandise militaire. Il est à point, l'exotique, juste assez cuit.

— Pauvre Sonia ! Comme elle doit souffrir... Montons...

Ils trouvèrent le Quesitado et la République Française aux prises déjà dans le bureau du contentieux.

— Eh! Qui vous dit, monsieur, assurait Pirouart avec un sourire malin, qui vous dit que je veuille me défaire de mon magasinage?

— Ne l'offriez- vous pas?

— Point. J'achète par provision... Mes stocks sont de prévoyance. Vous pensez, avec un tel chiffre d'affaires, je dois pouvoir contenter sur-le-champ toutes les commandes.

Caracolos ne répondait plus, un peu interloqué par l'audace du partner. Il regarda sa canne, ses gants, se renversa dans le fauteuil, le chapeau sur le genou et l'œil au plafond...

— Vous avez vu le cheval de Maûser, l'orloff?...

— Pas encore, répliqua Pirouart en feignant de chercher dans la hoîte un cigare très sec.

Tell jugea bon d'intervenir.

— Songez, Messieurs, que mon directeur me presse pour notre affaire. Il m'envoie presque vous avertir. Si je n'écris pas au plutôt l'article contre l'interpellation des Droites, il me le commandera 2^our ladite interpellation. Il ne saurait omettre cette occasion de se poser en dénonciateur d'abus et de faire monter sa conscience à la cote du boulevard.

— Elle haussera, tant mieux. Je serais ravi de contribuera sa perfection...

Et Pirouart choisit le havane avec soin en dévisageant ses interlocuteurs. Maïa s'éventait sur les gravures d'un journal hebdomadaire, jouait l'ennui...

— Qu'est-ce que le polo? demanda-t-elle...

— Un jeu de croket à cheval...

— Monsieur Pirouart, expliquez-moi...

— Volontiers.

Leur dissimulation émerveilla Tell. Le député insista sur les poneys, les maillots, les boules...

Il y eut un singulier repos dans la pièce. Les termes futiles du jeu tombaient des lèvres aimables de Pirouart, en échange des interrogations naïves que Maïa exprimait, toute candide, la voilette levée sur la paille du chapeau, les jambes croisées dans la jupe écarlate, les seins à l'aise derrière la soie lâche de sa blouse russe.

Rien ne parut trahir la joie qu'ils éprouvaient de pouvoir soumettre enfin le Quesitado à leurs spéculations. Ni d'un sourire, ni

d'un sourcillement, Pirouart ne laissa percer sa reconnaissance envers Maïa qu'il savait maîtresse du complot. Caracolos s'y laissa tromper. La voix blanche, l'àme défaite, il dit avec une négligence mal feinte, en se levant:

— Adieu, Piouat. C'est fâcheux. Le mâché allait se conclure, Mon oncle, il ratifie...

L'honorable étendit les mains dans le vide, en signe de regret, puis :

— La République Equinoxiale offrait-elle au moins des garanties sérieuses?

Maïa refermait le journal. Comme Tell se penchait vers son visage, elle murmura : « On pourra mettre l'agence en actions. »

— Oui, reprit Tell, les fournitures montent.

Caracolos se rendait au bon plaisir du député..., avouant tout : la guerre probable avec l'Etat des Cordillères, la mobilisation prochaine... Il présenta même la garantie des mines d'étain. Son gouvernement verserait 300,000 francs en or. 11 l'affirmait.

— A propos... je pourrai peut-être m'arranger... Repassez demain, Caracolos, voulezvous? Entre dix et onze heures... ou plutôt

venez déjeuner chez Kate... Vous en êtes Maïa. Amenez Sonia. Tell je compte aussi sur vous.

— Entre dix et onze.

Sous la porte il y eut de significatives poignées de main.

Un matin, à quelques jours de là, l'honorable Pirouart s'éveilla très morose dans la chambre turque où il reposait, chez Kate. Son regard visitait la pièce tendue de tapis, les lueurs des fenêtres contre lesquelles s'appliquaient les découpures en arabesques d'un frêle bois vert, or, rouge. Nul bruit ne passait la portière en soie écarlate obliquement rayée de noir et de jaune qui fermait la chambre voisine. L'écuyère continuait évidemment de dormir.

Pirouart se secoua du sommeil; il déchira les bandes des journaux, les enveloppes des lettres, le bleu des télégrammes. C'était un guignon. Rien ne se terminait. Une fureur impatiente exaspéra sa poitrine ; il haussa les

épaules, souffla, jeta loin de lui les insipides nouvelles et d'un "coup plongea dans la tristesse des mauvais jours. Dans cette sensation de lassitude, il pensa tout quitter, affaires et politique, luxe et réclame. Il se résignerait à l'échec et irait se clapir en un village maritime, pour attendre en paix la mort, entre la forêt et les vagues. Chasses. Pêches. Jardins.

Ainsi, maintes fois, il avait failli partir. Cette crainte de céder à l'impressiou passagère, de filer au bout des rails vers le déferlement du flot: il en souffrait infiniment. Pour une mélancolie de la sorte, à deux reprises déjà, il avait gagné la Tunisie; mais après quelques semaines il lui avait fallu reprendre Paris, contraint au retour, il ignorait par quelle Puissance dure et maîtresse, soucieuse de se divertir de son agitation. A quoi bon, dès lors, la fuite ?

Toujours l'existence lui avait paru semblable à la lutte du rameur contre le courant. Si, les muscles las, le corps rompu, il lâchait une minute les avirons, l'esquif glissait très loin en arrière ; et la nécessité de vaincre une

fois ressurgie, la fatigue obligatoire se triplait en compensation du court loisir. « Oh! pourvu que je ne me résigne pas! pourvu que je ne me résigne pas? »

La tristesse s'accroupit tout à fait sur ses yeux. Le poids des choses, des entreprises, des ambitions, des appétits glorieux, il crut que tout cela lui ruisselait au long du corps, le quittait ainsi qu'une eau passante. A sec bientôt il se verrait, dénudé de tous ses espoirs.

Enfant il avait eu de ces détresses à l'époque du collège. Le pauvre potier d'Amboise, son père, lui accordait alors quatre années d'externat pour conquérir les diplômes. La cinquième, la troisième, la rhétorique et la philosophie exigèrent des efforts immenses, une application herculéenne de l'adolescent qui sautait des classes, arrivait dernier à chaque octobre pour devenir le lauréat d'août.

Ainsi son furieux orgueil sut mériter les cravates opulentes des jeunes bourgeois et leurs chapeaux fourbis. Commis-bookmaker le jour, étudiant la nuit, il prépara ses exa-

171 LES CŒURS T'TILKS

mens de droit. A peine était-il stagiaire que son père ruiné, aveugle, le priait de le nourrir. Durant huit années Pirouart guetta aux portes de la Neuvième Chambre correctionnelle ces maigres causes, à cinq francs, défendues par improvisation devant des juges qui bâillent, leur arrêt tout rédigé bien avant la plaidoirie. Enfin la chance lui était échue comme il allait atteindre la trentaine. Il avait sauvé la tête d'un assassin vaguement politique. Une clientèle lui fut amenée par le hasard.

Alors il eût pu vivre dans la paix. Ses plus lointains désirs d'enfant connaissaient la réalisation. Mais, aux courses, il avait trop vu la souplesse des femmes odorantes et, au palais, la sottise des hommes en place. Le moyen de parvenir était simple puisque les détenteurs de la célébrité et de la richesse valaient si peu par l'intelligence ou l'honnêteté. De la canaillerie du monde admise comme universelle et définitive il se bâtit un dogme. Arborant l'hypocrisie des convenances et certaines allures de scepticisme disert, il se lança au boulevard, à la Bourse, dans la politique, les

affaires. Un des premiers il usa de cette audace merveilleuse par quoi on avoue le crime avec de mélancoliques sourires, en se lamentant sur sa faiblesse d'âme. « Hein, ce n'est pas très propre, cher; mais, vous concevez, j'ai des besoins énormes, moi. Et, puis tout le monde opère ainsi. Nous autres, les intellectuels, il nous appartient de montrer aux crapules que nous les valons même dans leur crapulerie, pas? »

Et sa dure vie allait où chaque triomphe lui ouvrait simplement une série nouvelle de triomphes à connaître ; en sorte qu'il s'estimait toujours au début de la première étape avec, au dos, l'aiguillon de sa vanité fatale et, au cœur, la soif de jouir de tout.

« Je suis l'esclave de l'idée de parvenir, se disait-il ; et je sue, et trime, et m'avilis devant moi afin d'obtenir la douceur des peaux de femme et le capiteux de quelques vins rares;... car enfin je méprise trop les hommes pour rechercher leur admiration ; et les plaisirs, je ne liens même pas une heure du jour qui les goûte pacifiquement... »

Uq duel l'attendait à onze heures. Un reporter avait écrit comment l'actrice, par lui épousée afin que sa beauté le servît, venait de corrompre l'ambassadeur d'Italie et de fournir par ce moyen au journal de Pirouart ces documents secrets et diplomatiques qui animaient les chancelleries, en faisant monter le tirage. L'honorable se prit àsourire. Il conçut la petite route où ils se rencontreraient, la comédie de gravité ; les saints au large, le plastron de chemise de l'adversaire, et ce chatouillis des pointes qui tentent de passer avec prudence, en valsant l'une autour de l'autre. Qai^ de lui et du reporter, s'en irait, le poing emmailloté d'un mouchoir?

Car, se disait-il, le sort est curieux qui, en chaque rencontre, mène les épées sur les poitrines, sur les ventres, une fois au moins, en sorte que la mort s'approche au plus près, pour si rarement férir. Avec l'habitude cela devient une assez jolie chose, cette sensation d'échapper à un trépas quasi sûr. Et le duel semblait à Pirouart un rendez-vous comme un autre, une affaire à traiter avec

défiance et sang-froid en calculant ses gestes* Ce mariage, Paris en avait-il jasé! Pirouart lui doit d'être illustre, plus qu'à toute son éloquence, ses articles économiques, et son bonheur en affaires. Par là il avait affiché bravement ce scepticisme personnel qui excitaitla verve des chroniqueurs. Il l'avait épousée la petite Gavarnelle, juste au lendemain du jour où le directeur delà Comédie-Française avait résilié son engagement: car derrière une ferme et en pleine représentalion, elle avait, par andace de gamine, pris, sous son costume de soubrette, la vertu d'un pompier de service. Ainsi Pirouart avait-il crié au monde le cas qu'il faisait de ses institutions sociales, du mariage, de la famille, de la propriété de la femme, de l'adultère et de « tout le bataclan. » Pour cela même, son épouse l'adorait et ne pouvant lui offrir sa pudeur, elle traitait à elle seule, en monnaie de catin, plus d'affaires que lui-même n'en devait conclure. Elle l'enrichissait et le glorifiait, sans rien prendre pour soi, folle d'amour, esclave de la moindre envie du maître.

178 LES CŒTURS UTILES

D'ailleurs, le huitième soir des noces, il l'avait passé chez Kate où était son domicile d'élection ; et il ne voyait sa femme que les jours de grand dîner, pour recevoir les membres de son groupe parlementaire, ses associés futurs, les témoins de ses duels, et les preneurs d'actions. Alors, admirable et linéaire, elle jouait le rôle de princesse appris au Conservatoire ; pénétrant de respect, de dévotion ceux-là mêmes qui arrivaient gouailleurs ou résolus à tenter l'aventure d'alcôve.

Kate était, pour Pirouart,de valeur pareille. Seulement l'écuyère l'aimait moins et se réservait dans les affaires de sérieuses commissions.

Ce matin-là l'Honorable était particulièrement vexé. Par hasard il avait connu quelques manigances de sa maîtresse qui compromettaient ses desseins. Un mot de Caracolos l'avertissait des hésitations de son oncle. Les chances de guerre imminente reculaient ; et le gouvernement de Quesitado ne consentirait à l'affaire qu'au moment suprême. Or il fallait que l'adjudication eût lieu avant la rentrée

des Chambres. Les affiches blanches du ministère étaient déjà en épreuves. Les efforts ne cessaient point pour obtenir le retard de leur collage.

Pirouart trouva qu'en toute cette affaire, une des plus importantes, Kate vraiment se montrait peu capable. Il la mésestima surtout parce qu'elle laissait le mérite du triomphe à cette petite Maïa ; et le législateur calculait que la commission à verser entre les mains de la bachelière entamerait fort son propre bénéfice.

Sa mauvaise humeur grandit. Il sauta de sa couche , baigna sa figure, savonna ses mains, se précipita dans le tub avec une manière d'acharnement. Cette Anglaise ne valait point le désir qu'il en avait eu. Il se peigna plein de rage, jeta sur sa barbe la moitié d'un flacon de verveine ; puis, magnifique et royal dans une simarre de vieille soie, il pénétra chez elle.

On préparait son costume pour le Bois, l'amazone étalée sur un meuble, entre le chapeau et les bottes; la culotte ailleurs... La femme de chambre attendait silencieusement le réveil

de la dame qui restait assoupie dans la transparence des dentelles, pâle et forte, les cheveux plaqués en diadème sur sa figure de baby. II planait une moiteur dans la vaste salle, jais et saphirs. Les nuages de parfums échappés du vaporisateur retombaient en petites pluies brillantes, bleuâtres vers les fourrures du tapis.

La soubrette s'esquiva.

— Hoh ? fit Kate inlerrogative.

— Ma chère, affirma Pirouart, en s'asseyant sur le bord du lit, je ne viens pas absolument pour vous procurer un réveil agréable... Ecoutez-moi : que signifie cette histoire que l'on conte partout? Vous obligez mes invités à vous prendre des boîtes de cigares à cinq louis...

— Je n'oblige pas... oh non !...

— Ne jouons pas sur les subtilités... Vous offrez des boîtes de cigares à céder... Vous les avez achetées en stocks quand Bagiporo, le Roumain, a été saisi. Cela remplit trois armoires dans la lingerie, et chacune des boîtes vous revient à douze francs... Là... inutile de me conter des fables.

Kate dressa sur les oreillers son buste gonflant les étages de dentelles...

— Bad man ! fit-elle... The bad nam ! et elle se mit avec des rires à jeter tout un flot d'injures londoniennes, en simulant, entre chacune, l'aboi d'un dogue...

— Swin ! rrr... rou, rrrrou...

Mais Pirouart n'entendait pas la plaisanterie. Il se fâcha lui aussi en anglais.

Kate redoublait les aboiements ; elle se posa sur quatre pattes, et tendit en bataille son mufle blanc aux incisives découvertes...

Elle s'arrangea pour que les dentelles s'ouvrissent, puis, suivant l'attaque, se rua sur lo législateur, le mordit, le roula sous ses forts poignets de gymnaste, jusqu'à ce que la lutte finît par des étreintes, une lassitude enjouée...

— Enfin ! reprit Pirouart. Bien qu'exquise?, ces douceurs ne m'empêchent pas de tenir absolument à ce que mes invités se privent de verser cinq louis s'ils dînent en ce lieu. On commence à dire que j'en touche deux, et comme ce n'est même pas vrai...

^g2 LES CŒURS UTILES

— Oh, palageons ! . . . vô voule^ ?

Non... Car une telle habitude me perdrait dans l'esprit des bourgeois sérieux qui se hasardent à prendre de nos actions. J'aime mieux vous donner tout de suite la somme que cela vous rapporterait.

— Quinze mille...

Je vous les paierai sur Taffaire du Quesilado... Pourquoi donc. Kate, laissez-vous a la petite Maïa tout le mérite de cette grosse machine... Je vous conseille de vous attacher la jeune âUe, de la soumettre à votre direction, sinon je serai forcé de croire qu'elle réussit toute seule, là où vous échouez.

— Bevare of girls !

- Yes, hevare of girls... Prenez garde, vous, aux filles adroites, sinon il faudra les immiscer aussi dans notre association... et les parts, des lors, iront en diminuant. A revoir... Bonne promenade au Bois...

Après l'affaire, quand il eut fini de déjeuner avec ses témoins, Pirouart dit au coche r de le conduire chez Huriel.

Le clown philosophe l'amusait énorme-

ment ; et il passait ses meilleures heures à l'entendre. Il le trouva donnant une leçon à un jeune nègre de quatorze ans, habillé comme le prince de Galles. Le noir traçait au tableau les dates biographiques des Alexandrins... En voyant entrer le législateur, Hliriel interrompit l'enseignement...

— Que Votre Altesse m'excuse, mais voici un gentleman, un grand de la terre, un député qui m'apporte évidemment la Légion d'honneur... Remettons à samedi la suite de notre charmant exercice.

Le nègre tira de sa poche une petite main brune pleine de louis, et la tendit au philosophe qui se contenta d'en cueillir un, •

— Je le boirai à la santé de Votre Altesse... Bonjour...

Voyez -vous, Pirouart, rien de sublime comme un nègre muni de craie devant un lableau. On constate que le noir loeut s'exprimer en blanc... Ah! l'identité des contraires, monsieur! Prenez donc de ce divan... Vous avez pourfendu la médisance^ ce matin ?

— Le médisance m'a pourfendu. La pointe

s'est arrêtée à deux lignes du péritoine. Ainsi que chaque fois, j'ai failli périr... En somme, rien du tout.

— J'en suis fort aise... Et Kate?

— Mon pauvre Huriel, elle vous a donc aussi collé ses cigares ; en voici une boîte, si je ne me trompe.

— Oh ! avec tant de gracieuseté I...

— Vous êtes bien bon... Je venais puiser à votre sagesse..,

— Allez-y...

— Noire affaire du Quesitado marche peu.

— Ah, ah!... Ils ne veulent donc pas se laisser faire...

— Il faut la guerre pour les décider; la guerre entre le Quesitado et l'Etat des Cordilières... Le gouvernement de l'oncle Caracolos n'accordera nul subside avant l'imminence des hostilités...

— Eh I ne pourrait-on hâter les événements ?

— Cela dépendrait de l'oncle et du neveu.

— Il semble... Un poste de douaniers ne pourrait-il flamber comme par hasard sur la

frontière? Ne pourrait-on faire vibrer un peu chez les indigènes du Quesitado la fibre patriotique, l'honneur de la nation et autres balivernes sonores, de manière à créer un courant dïdées opposé au principe de conciliation.

— Je crois Caracolos et son oncle pleins de scrupules.

— Mais puisque cette guerre les enrichirait, grâce au tant pour 100 qu'on leur laissera sur les fournitures... L'or n'est-il plus Dieu depuis ce matin ?

— Ils ont des scrupules, vous dis-je, Hariel...

— Et lesquels, s'il vous plaît?

— Une philanthropie exagérée, un sentimentalisme vulgaire.

— La société protectrice des animaux raisonnables, quoi !

Félix Fénéon survint alors...

— Bonjour, messieurs, dit-il; je viens prendre l'air du siècle. Enchanté, monsieur Pirouart... ; vous vous portez à merveille, je vois. Les affaires ne s'arrêtent point?

Huriel mit Féaéon au courant. Le vertueux tiers étendit sur les coussins son corps de belle plante... et il riait à voix discrète, tout ûer d'un lis frais conquis pour quelques décimes sur la vénalité d'une bouquetière ambulante. « Ohl répugnerait-il à M. Caracolos, ce gentleman accompli, hors Taccent, de verser le sang humain ? »

— Il l'ose avouer tout bas dans l'intimité des confidences, répondit Huriel.

— L'étrange vice, en vérité, reprit l'ironique Fénéon... alors que sur la surface du monde tant d'industriels honorables et décorés n'hésitent point à faire périr, pour accroître leurs fortunes, la foule ouvrière casernée dans l'air mortel des ateliers et des forges ; à leur inoculer la phtisie, le mal du plomb et de la céruse ou l'irrémédiable rachitisme. Ces Caracolos en prennent à leur aise. Et les affaires, alors? Je vous le demande, messieurs! Les affaires ! !

— Persiflez-nous, mon cher...; persiflez. Le monde est le monde. Il y a des maîtres qui tuent et des esclaves qui se laissent tuer.

Tant pis pour les esclaves... s'ils nous supportent. Leur lâcheté les condamne à mort.

— Ils se lasseront, monsieur Pirouart, vous verrez, ils se lasseront...

— Et c'est justement pour qu'ils arrivent à se lasser, dit Huriel, qu'on ne saurait trop encourager des hommes comme notre cher législateur à les pousser à bout par les plus violentes vexations. En les châtiant le plus, nous réussirons peut-être à les réveiller de leur paresse, à relever à son type idéal l'âme virile... Nous accomplissons une grande œuvre humanitaire... nous façonnons Tesprit de révolte.

~ Oh! exquis, délicieux, laissa tomber l'ironique Fénéon ; et il plongea les narines dans son lis, sans plus s'occuper de l'entretien.

Pluriel alla vers le guéridon où gisaient les dés directeurs de ses actes...

— Pourquoi cette consultation? demanda le législateur.

— Pour connaître si je dois vous suivre dans votre entreprise, soit que je vous aide de

mes avis, soit que j'opère moi-même... Ah! ah! deux et quatre. Diable! 1... Contre : Un et trois... La chance vous couronne, Pirouart... je vous appartiens; et du moment où je VOUS appartiens, nous marchons à la guerre... Où en sommes-nous?

Pirouart tira une note de sa poche et lut : « Le parti séparatiste qui parvint à se détacher du Quesitado et à former l'Etat indépendant des Cordillères, tire toutes ses ressources budgétaires des guanos recueillis sur les îles de la côte, dans l'océan Pacifique. Mais ces guanos ne représentent leur valeur prévue que si on les transporte en Europe. L'Etat des Cordillères, n'ayant pu, depuis le fait de séparation, se constituer une marine, dépend, pour ce transport, de la Compagnie anglaise, Humphry and Co.

» Ce traité expire le 1" octobre de l'année prochaine.

» S'il ne se renouvelait pas, nulle autre entreprise de navigation ne possédant le matériel approprié à ce genre de transport, l'Etat des Cordillères verrait la garantie principale

de ses titres d'emprunt devenir non-valeur du jour au lendemain. Par conséquent, la seule nouvelle de la dénonciation du traité conclu entre cet état et la Compagnie Hiimphry, amènerait le krach immédiat de la rente cordilière, dont les possesseurs sont, pour la plupart, des citoyens du Quesitado.

» Ce dernier Etat, pour récupérer la garantie de sa créance, serait contraint d'occuper les îles à guano, ce qui ne se pourrait faire qu'à main armée... »

— C'est d'Harrisson, le peintre, vous savez, qui brossait la bataille en vingt minutes, au cirque.. Je l'ai pris pour secrétaire... afin de le calmer. Ce bougre de Maûser ne voulait pas lui payer ses appointements... Quel génie, mon cher... ce gaillard. En quarante- huit heures il a connu toute la question... Il a enfin trouvé sa voie...

Fénéon avait pris la note et la parcourait.

— Je vois bien, dit-il, que si la Compagnie Hamphry dénonce le traité, la guerre devient prochaine... Mais une autre Compagnie ne peut-elle remplacer...

— Non... les frais d'armement seraient considérables, les risques énormes, la garantie trop petite. Seule la Compagnie Humphry, ayant tous ses intérêts dans le Pacifique, peut tirer avantage de cette charge en l'unissant au total de ses autres transports...

— Soit, dit l'homme au lis... Maintenant, pourquoi la Compagnie dénoncerait-elle son traité ?

— Ah ! cria Pirouart en étendant les bras... Je donnerais une jolie commission à qui m'enseignerait le moyen de persuader le vieil Humphry...

Fénëon agita son lis sur le sourire de ses lèvres fines.

— Vous me plaisez, Pirouart, vous me séduisez... totalement... Joli spécimen de crapule... très rare, mon cher, très rare... un des plus beaux types de ma collection...

— Flatté! affirma le législateur en saluant avec bonne grâce... Suis pas mal, en effet... mais rien encore auprès de Maûser ou d'Huriel...

— Bien mieux... Maûser représente le

sauvage, le Hun, la brute ravageant et pillant au grand jour... par instinct de bête rapace... Quant à Huriel un amer, un fielleux ; le vice qu'il professe c'est l'hypocrisie de sa vertu foncière... mais vous... assez intelligent poiir comprendre l'ignominie de vos actes, pas rapace au fond, pas ironiste, — dilettante simplement... Quel rêve ! La canaillerie, chez vous, c'est un sport... un simple sport; oui voilà... j'aime ça... je veux vous voir courir jusqu'au bout de la piste... Vous êtes rare 1

Fénéon regarde l'honorable avec une sorte d'admiration... son lis aux doigts; l'autre main caressait le pinceau blond aiguisant son profil... et il répétait: « Rare!... rarell.., vraiment... »

Pirouart ne cessait pas de sourire, en une jolie fatuité... répondant : « Pas?... pas?... Faites grand plaisir... être distingué par vous!... »

Il y eut un silence dans la pièce tapissée de livres, un silence auquel chacun s'intéressa, écoutant penser les autres.

Huriel fumait dans une grosse pipe d'Aile-

i92 LES CŒURS UTILES

magne... H s'arrêta pour dire que seule une femme affolant l'un des Humphry arriverait au résultat... Pirouart expliqua qu'il y avait deux Humphry, le père, le fils. Ce dernier avait suivi la Reine d'Angleterre à Aix : il y achevait la saison.

— Il faut lui lâcher dessus Maïal fit le philosophe... Combien de temps lui donnez-vous pour le ramasser?

Nous sommes le 12 septembre... le délai de dénonciation est un 1" octobre.

— Dix-huit jours!... enûn. Emballons-la pour Aix demain soir avec sa mère et la petite

Sonia...

— Et Caracolos?

Il se consolera... l'adjudication a lieu le 17 octobre... vous serez sur alors de votre affaire et vous achèterez en sécurité... Combien ?

— Combien quoi?

— Mes petits intérêts donc.

— Ah! la commission. Eh bien, lOVo-

— Je les ai déjà, pour le Caracolos emballé par Sonia.

Fénéon éclata en gaîté... Pirouart consulta ses fiches...

— C'est vrai, dit-il... eh bien, 15

— Non, 25.

— Allons, 20...

— 20, et un intérêt dans la société.

— Ça, l'intérêt dans la société, je ne, m'y oppose pas.

— Un douzième, puisque j'apporte la possibilité de lapremière affaire importante dontles bénéfices favoriseront l'essai de l'entreprise.

— Promis 1 Vous croyez la petite Maïa capable.,.??

— Je lui donnerai quelques bons avis... Elle est merveilleuse cette enfant, merveilleuse...

Fénéon murmura :

— Oh oui, un bien bel asticot pour ce goujon anglais... Alors vous tentez le massacre?

— Ah ça, mon bon, fit Huriel, ne seriez- vous pas convaincu de l'inutilité de l'effort? de la vanité du mirage appelé bonheur par l'ancienne légende? Nieriez-vous l'empire absolu de la douleur?

19i LES CCKURS UTILES

— Non pas, non pas, je trouve même que c'est le seul tremplin qui projette l'esprit un peu haut...

— Tu, tu, pour vous, oui, mais pour les masses laborieuses et prolétaires dont l'esprit ne saute pas en hauteur, la souffrance est moins drôle; et il ne subsiste guère qu'un seul remède.

— La destruction de l'espèce! proclama le législateur.

— Vouer les plèbes au repos éternel; les appeler à la mort; voilà ce à quoi me convie ma pitié émue pour la misère du monde.

— Voyons, mon cher, cria Pirouart, au flaireur de lis qui haussaitles épaules, voyons ; vous avez donc découvert la panacée universelle, vous? La panacée capable de supprimer le paupérisme, de rendre inutile le travail et par suite l'esclavage, d'annuler la maladie, d'abolir la lassitude, le dégoût, la désuétude du désir?

— L'œuvre d'un Messie, ajouta HurieL

— Mais vous ne connaissez donc pas les

faubourgs des villes, timide Fénéon, la miraculeuse saleté des casernes ouvrières, la torturante cupidité du rustre, la révolte rageuse de l'ouvrier. Vous ignorez donc la famine chronique et la prostitution affreuse qui rongent lentement le corps social tordu sur l'éiernel gril de la souffrance !

— Oh! ne pas aider la mort! quel crime!

— C'est idiot.

Fénéon les regardait dire, sans émoi. Quand ils se furent apaisés, il leur versa de la bière. Puis très doucement :

— L'esprit n'est venu à naître que dans les grandes agglomérations d'hommes. La connaissance de l'idée ne se développa jamais que dans les centres où grouillait la vie et l'effort. L'idée, vers où nous allons à travers les avatars des races, l'idée pure, l'harmonie de l'être objectif avec l'univers prévu, ne se pourra jamais atteindre que par la profusion de la vie. Toutes les voluptés, toutes les philosophies, toutes les sciences surgirent parmi les populations denses des villes, peuplées d'êtres pensants... La conquête de

ridée dépend de la vie... voilà pourquoi la vie demeure sacrée avant tout... »

Huriel songea un instant...

— Vous avez parbleu raison!...

— II est trop tard, interrompit le législateur... D'ailleurs, Fénéon, vous manifestez de fâcheuses tendances vers une manière d'anarchie. Vous ne croyez pas à la justice des peuples, je vous soupçonne de mépriser le concept de Patrie I

— En effet, appuyait Huriel, vous n'en avez pas le sentiment.

Ils éclatèrent de rire à trois...

— Vous êtes très beaux, messieurs... assura Fénéon en prenant son chapeau et son lis. Je veux aller à Aix afin de voir opérer votre élève... A demain, dans la gare !

Maïa avait posé son menloa sur ses mains en croix. DaDs l'arcade de pierre ouverte vers le lac, sa face apparut contre les bandes de jade et de turquoise que donnaient les eaux à l'heure du crépuscule. Elle savait combien les rousseurs mousseuses de sa chevelure influençaient d'ombres glauques sa tète aux fines lignes perpétuées par la grâce un peu longue de sa silhouette accoudée.

Chaque soir Humphry passait à cheval sous la terrasse qui domine, à Aix, le lac du Bourget. Le sentant venir de loin, Maïa restait exactement immobile contre la teinte du lac avec la certitude d'offrir l'illusion d'un être irréel émaillé dans le décor. Au pas du cheval maîtrisé par l'admirateur, elle devinait

son étonnement de rencontrer soudain le type précis des figures de mystère que les peintres préraphaélites imaginèrent dans leurs tableaux. De ces figures il passait pour fort amoureux, épuisant ses revenus à l'achat des toiles où elles étaient. Voilà qu'il s'émerveillait dévotement à contempler l'onyx des monts et l'opale des cîmes autour de cette fi.lle souple, rousse et verte, en longues jupes étroites de lin pâle où sa beauté corporelle se courbait pareille à une haute tige frêle.

Par l'étude de certaines photographies reproduisant les œuvres des maîtres préférés d'Humphry, Maïa fixait en soi leur rêve.

h' Agence fédérative des intèrèls commerciaux ayant mis une assez large somme dans la tentative, la bachelière pouvait prendre l'allure d'une jeune fille sévère et opulente sur qui l'on ne saurait soupçonner les tentations du vice ou de l'argent d'avoir prise. Son air parfaitement dédaigneux des hommes écartait.

Pleine de distinction, madame Delaverte, vêtue de gazes sombres imposait la déférence par les saphirs de quatre-vingt mille francs pendus

à ses oreilles sans que nul autre bijou parût à sa toilette.

Blondinette, luxueuse, ua peu triste dans l'éclat de ses costumes élégants, Sonia donnait l'impression du contraste, elle la joliesse moderne, séduisante et passagère devant Maïa, l'immuable beauté conçue par l'art de tons les temps.

Le quatrième jour de ces rencontres crépusculaires, Humphry descendit de cheval et monta sur la terrasse. Dès qu'il y fut, madame Delaverte appela sa fille, en matrone austère et défiante.

Un mouvement étudié creusa le dos de Maïa et montra sa gorge libre sur le torse renversé. La figure d'Humphry s'empourpra.

Sans le regarder, la jeune fille, en passant, le frôla de sa jupe. Elle s'assit, habile à lui laisser le spectacle de sa naque.

La nuit, au Casino, elle le reconnut non loin d'elle, lui et sa face sèche toute rase, aux lèvres minces, ses cheveux gris plaqués ?ur les tempes, et son impeccable roideur animée seule par de longues mains sensitives qui se

crispaient aux montants de son siège...

Pirouart arrivait bientôt avec sa femme, telle qu'une reine, parmi les murmures de la foule nommant le député économiste. Il se trouva de suite circonvenu par maints boulevardiers heureux d'avoir à lui tendre les mains. Mais Pirouart fendit Taffluence des courtisans. Il se précipitait vers madame Delaverte avec de grandes démonstrationsrespectueuses. Sa femme-reine l'imita et devant Maïa elle se mit en adoration ostensible.

Il y avait dans le casino un membre du parlement britannique qui connaissait Pirouart, pour l'avoir vu dans un dîner chez le ministre des affaires étrangères, Pirouart le présenta à madame Delaverte en ces termes.

— Permettez-moi, madame... Sir William Squear, député à la chambre des Communes... Madame Delaverte, la veuve du capitaine de vaisseau, l'héroïque Delaverte, vous savez... Mademoiselle Maïa, sa fille, mademoiselle Sonia une amie.

Sir William Squear s'inclina...

Les Andais du Casino se concentrèrent

près de ce groupe... La beauté de Maïa attirait encore un aide de camp de la Reine que présenta Sir William. On se demandait, à voir la vénération manifestée envers madame Delaverte et les jeunes filles, quelles personnes ce pouvait être...

Humphry, doucement, se rapprocha, son visage prit la couleur de la craie. Cependant il toucha l'épaule de l'aide de camp... qui lui ménagea une place. Le concert commençait.

Au moment où la musique atteignit l'apogée des émotions que suscite le troisième acte de Parsifal, Maïa sentant les yeux d'Humphry fixés sur elle se retourna violemment en allure de colère. Elle le regarda au fond des yeux, puis simula un rire de rage avant de se détourner pour reprendre l'attitude première.

Evidemment, d'après ses déductions, la crise passionnelle que subissait Humphry avait dû se paroxyser avec l'énervement produit par la musique. A la seconde la plus troublante, il avait dû souhaiter la possession matérielle. Lui marquer que, sans voir même sa figure de mâle, on avait perçu l'immonde désir péné-

202 LES CŒURS TJTILES

trer les os, polluer les chairs et l'âme, n'étaitce pas pour troubler extraordinairement l'adorateur?

Humphry, en effet, pensa s'évanouir. Que l'étrange fille se fût crue violée par son imagination seule, il n'en pouvait plus douter... Ainsi elle était la créature de légende, alfinée extrêmement hors de l'humanité même, et telle qu'il s'était plu tant d'années à concevoir l'héroïne de son drame vital, sans jamais accepter l'espoir d'une rencontre possible.

Maïa triomphait de lui.

Lorsque la musique cessa, la jeune fille demanda tout haut à partir. Elle se déclarait souffrante. Madame Delaverte parut s'émouvoir. On l'enveloppa de dentelles. Au moment de sortir elle darda de nouveau sur Humphry son plus dur regard ; elle parvint même, par la seule force de sa volonté, à faire sourdre de ses paupières deux larmes lugubres pour rouler lentement au long des joues.

Le lendemain, Humphry connaissait Pirouart et la dame-reine, par l'intermédiaire de l'aide de camp. Le législateur pria d'assis-

ter à un gala qu'il offrait en l'honneur de son collègue des Communes,

Trois jours, Maïa se confina dans l'hôtel. Hymphry passa les deux nuits à suivre la lumière de sa chambre. La troisième nuit, il se trouva près d'elle à la table du député.

— Votre indisposition de l'autre soir, mademoiselle, n'a pas eu de suites?

— Aucune jusqu'à présent, monsieur.

— J'étais derrière vous au concert, mademoiselle... Vous n'imaginez point comme il me désola de vous voir souffrir...

Maïa sut pâlir à l'extrême et ne répondre rien, mais elle feignit la même haine...

— Vous aurais-je contrariée, mademoiselle, demandait humblement llumphry... Je suis très malheureux... car, ignorant le mal que je vous cause, je ne puis vous en garantir...

Le même silence le châtia. II ne tenta plus de parler. Au bout d'un long temps, Maïa lui dit soudain :

— Monsieur,jevais sans doute vous paraître

204 LES CŒURS TTILES

fantasque, mais vous n'imaginez point comme votre présence me fait m:il... Malgré vous sans doute, malgré vous certainement, vous me causez la plus grande douleur que j'aie ressentie de ma vie.

— Dois-je me retirer ?

— Je vous en prie... Seulement, écoulezmoi d'abord. Ma haine et ma sympathie vous sont évidemment indifférentes. Il me semble cependant que vous mettez de l'attention à me considérer... peut-être ne me voulez-vous point de mal. En ce cas je vous supplie, non de vous retirer, mais de ne plus me regarder jamais... et si vous réussissez à cela, je vous en garderai une gratitude vraie... Votre présence sans votre regard me donne plutôt de l'agrément, mais vos yeux me tuent... Je me croirais folle, si cela ne m'arrivait pour la première fois...

— Puis-je vous parler?...

— J'en serai fort heureuse... votre voix ne m'épouvante point.

Humphry cita Edgar Poë. Il analysa les imaginations d'écrivains subtils ayant conté

dans leurs livres des cas pareils. Il était versé dans l'art littéraire. Son esprit un peu sombre ne trouvait point dans la frivolité et l'avidité ambiantes un intérêt appréciable. Les gens l'occupaient comme les affaires de sa banque. Les féteurs et les politiciens amis lui semblaient des sortes de bureaucrates accomplissant dans la vie une tâche laborieuse et basse. Il se réfugiait en soi volontiers. Tout jeune, son immense fortune lui avait permis les voyages. Le spectacle des pays visités l'avait induit à en connaître les mœurs, l'histoire, la langue, les arts. Il avait fini ses humanités à Rome, sa rhétorique à Athènes, sa philosophie devant les stèles d'Egypte, les inscriptions de Babylone, les ruines d'Angkor, au fond des temples de tous les pays.

Maïa l'écoutant dire, s'éprenait doucement de sa parole. Elle lui demanda s'il était marié. Il l'était.

La bachelière se reprit un peu ; sur une âme pareille la victoire devenait commode. Elle le laissa dire pendant qu'elle méditait sa tactique.

Madame Pirouart dominait la table, de sa tête altière coupée debandeaux plats et bruns. Par signes, elle enjoignait aux convives de causer à droite ou à gauche selon une sorte d'étiquette. Le législateur comblait de prévenances madame Delaverte placée à son côté d'honneur ; et il récitait les exploits héroïques du capitaine de vaisseau comme s'ils eussent été des faits depuis longtemps historiques et connus du monde.

L'aide de camp flirtait avec Sonia qui cachait mal une grosse envie de pleurer. D'abord elle avait eu l'espoir que Maïa ne réussirait point auprès d'Humphry. La noblesse raide que marquaient ses allures, l'indépendance émanant de ce corps jeune, la sagesse symbolisée par ses cheveux gris lisses et plaqués, la netteté de son élégance sobre; tout cela avait menti dès la première posture de Maïa. Evidemment Hiimphry s'affolait, bien que seules ses pâleurs et ses rougeurs alternatives indiquassent le trouble de l'être.

Sonia souffrit. Ce fut une contraction de ses nerfs soudain tordus dans sa poitrine. Pais

elle eut la vision de Maïa toute nue, s'olfrant à la ruée de ce mâle pour que la guerre s'ensuivît avec son décor rouge d'incendies et de sang. La table sembla vaciller emportant toutes les vaisselles dans une onde de lumière forte ; les vaisselles et les fleurs et les surtouts, et les miroirs posés à plat qui portaient les flambeaux, enguirlandés de camélias, et les convives, les robes ouvertes des dames, le brocart d'or où se dressait madame Pirouart dans l'éclosion de sa poitrine robuste et blanche, le frac de sir William Squear et sa barbe poivresel en éventail sur la porcelaine du plastron. Ces choses oscillaient singulièrement comme ivres dans une atmosphère éblouissante, et Sonia retenait à grand' peine les larmes qui brûlaient ses yeux.

On sortit de table. La traîne de brocart d'or passa, celle couleur de nuit qui appartenait à madame Delaverte, la traîne blanche de Maïa brodée de pavots, et Sonia dut suivre, au bras de l'aide de camp qui décrivait de son mieux des figures de cotillon.

La lune s'écoulait sur toute la surface du

lac. Les hommes, sauf Humphry, allumèrent des cigares. Cependant il se mêla parmi eux. Il craignait de déplaire par une insistance trop affirmative.

Maïa ne feignit point de prendre garde à son absence. Elle l'avait laissé parler sa"ns lui répondre presque. A peine deux ou trois fois, comme il s'arrêtait, avait-elle dit : « Continuez, monsieur, je vous prie, vous me saisissez beaucoup... »

Des musiques un peu barbares résonnaient dans l'établissement. Il y avait une barque avec des violons sur les eaux, et des préludes montèrent dans la joie du soir vers la terrasse illuminée de girandoles.

Quand on apporta le thé, Maïa porta une tasse à Hamphry.

— Me pardonnez-vous, monsieur, mon étrange prière? Vous m'excuserez, je pense, puisque vous avez analysé des cas nerveux analogues au mien... Il me plairait beaucoup que vous acheviez cette histoire interrompue par la fin du dîner.

Elle s'assit à côté de lui; mais elle prit soin

de lai tourner presque le dos afm de justifier son invention. Elle l'entendit frémir... De quelle voix étrange et basse il commença de dire une histoire d'amour fantastique, la Ligeia de Poë!... Les mots tremblaient au sortir de sa bouche ; une émotion terrible vibrait évidemment en sa gorge, en son cœur.. Quand il eut fini, Maïa eut le courage de murmurer :

— Alors vous croyez aussi que l'instinct de l'amour peut émouvoir l'âme à ce point?

— Mademoiselle, j'en suis sûr...

— Vous êtes marié, pas?... Votre femme? l'aimez-vous comme fut aimée celte Ligeia...

— Non.

— Vous voyez bien... Ce sont là des imaginations littéraires ou musicales, un peu vulgaires d'ailleurs...

— J'épousai ma femme par convenance. On me maria très jeune avec une cousine issue germaine pour allier les fortunes et l'influence des deux branches de la famille.. .

— Et vous avez consenti à une telle union...

— J'ignorais tout de la vie... et puis ma

cousine me plaisait autant que les autres jeunes filles, mieux même; je me suis leurré, j'ai cru que c'était là de l'amour.

— C'en était sans doute. Et quelles circonstances vous détrompèrent?

— Après quelques semaines agréables, nous comprîmes l'un et l'autre que rien ne liait nos êtres intimes. Nous nous séparâmes tacitement. Je repris mes voyages ; ma femme se donna toute au monde, aux réceptions, aux misérables préjugés sur quoi se bâtit la convention mondaine. Elle voit en ces choses le seul moyen de vivre; elle méprise ceux qui n'appartiennent pas à ce genre d'existence... et rien ne lui importe en dehors des bals et des intrigues de salon.

— Mais, si j'admets les théories offertes par mes lectures, il me semble que la diversité des caractères ne gêne point la réciprocité de l'amour...

— A condition que l'un s'annihile devant l'autre, ou que tous deux rompent avec leurs anciennes attaches pour recommencer une vie nouvelle. Nous ne nous aimions pas assez

pour abolir nos caprices, nous ne nous aimions donc pas.

— Vous déduisez juste, en effet, monsieur. Je me devine moi aussi incapable de comprendre ce sentiment parce que rien ne fera j amais plier mon orgueil... dans les plus petites choses même. Je ne me marierai pas-

— Oh ! cependant si vous arriviez un jour à aimer... à vous sentir menée vers un être, sans raison ou plutôt par cette raison même qui attire les astres les uns aux autres, par la magie inconcevable de l'attraction universelle, par le désir cosmique... Car voilà le seul motif, au bout de tout, des affections grandioses... Si vous vous sentiez attirée ainsi, comme les mers qui s'élèvent vers la lune...?

— C'est impossible, mais dans une telle supposition je demanderais à la lune de me donner la lune... Je plaisante peu... voulant par-dessus tout valoir à celui qui me les inspirerait des sentiments pareils, je prétendrais m'assurer d'abord de sa folie en lui

proposant quelque acte insensé, non de l'héroïsme (ce qui pourrait lui plaire) ni de l'abné-

gation (ce que sa faiblesse pourrait concéder sans peine), mais un acte de vrai délire, quelque chose d'énorme et de bêle, de monstrueux, je ne sais quoi...

— Et s'il vous cédait...

— Alors je lui apartiendrais.

— Vous l'épouseriez?

— Je vous ai dit que je ne me marierai jamais!... Oh! vous avez levé les yeux sur moi, c'est mal.,, je vous quitte ; de grâce, ne me suivez ni ne me regardez.

On était depuis sept jours à Aix, ce soir-là. Maïa dit à Pirouart : « Nous pourrons, si vous le voulez, repartir après-demain. Encore une conversation avec cet imprudent poète et nous tenons notre guerre... Faites avancer ma voiture... »

Le lendemain matin, Pirouart et sa femme déjeunaient à l'hôtel de madame Delaverte, dans un petit salon séparé... On apporta un télégramme au législateur.

— Savez-vous, Maïa, de qui? De Fénéon. Il devait venir ici et constater votre triomphe. Lisez, lisez haut...

Maïa prit le papier et lut : « Décidément je n'arrive pas, car je crains de me découvrir amoureux de notre sorcière à l'heure même où elle aura le succès du sabbat, et je souffrirais trop... Compliments aux dames. — Asphodèle. »

— Oh! fit Maïa, par bonheur, car s'il se déclarait amoureux de moi, je serais capable de lâcher tout et de me mettre à l'adorer comme une bête.

— Voyons, ma fille, proposa madame Delaverte ; encore une fois, je t'en conjure, laissetoi épouser par Hiimphry...

— Mais oui, Maïa, laissez-vous épouser, puisque de toutes façons il dénoncera le traité...

— Il faudrait d'abord qu'il divorçât...

monsieur Pirouart.

— Puisqu'il l'offre.

— Et puis non...

— Mais ma fille, tu es folle, pourquoi donc ?

— Maman, parce que.

— Mademoiselle, supplie madame Pirouart, mademoiselle, pourquoi?... Ecoutez-nous...

21 i LES CŒURS UTILES

— Parce que je le tromperai^ je le rendrai malheureux. Il vaut mieux que ça.

— Enfin, ma chère petite, il m'a chargé de savoir si vous consentiriez à l'épouser. J'ai fait la démarche. Lui répondrai-je négativement?

— Je le lui dirai moi-même ce soir à la Terrasse.

Mada,me Delaverte se mit à pleurer.

— Toujours cette misère, toujours, et maintenant le déshonneur irrémédiable en plas... Ah! mon Dieu, qu'ai-je fait? A quoi bon avoir été honnête toute une vie de privations et de douleurs !

— Ah ! mamaUj il ne faut pas nous monter de bateaux. Sèche-toi, hein !

— Mais, ma pauvre enfant, vous êtes folle, déclara madame Pirouart. Quel motif enfin...

— Je vois vous le dire... je ne cache rien... Humphry, lui, n'est pas une crapule pareille à nous... Ne niez donc pas... Si je l'épousais il finirait bien un jour par savoir ma misère, le cirque, et mes cascades... Il en souffrirait, soit... passe encore... mais je sens que je ne

l'aimerais pa>. Il est trop honnête, il a un esprit d'élite. Il me mettrait très haut, très haut, et il adorerait en ma personne l'idée qu'ils se serait créée de moi, son poème propre, dont je ne lui donnerai que le prétexte. Y penser m'humilie déjà, je ne manquerais pas de laisser voir ma vraie nature, et de déchoir brutalement dans son rêve. Quelle torture pour lui !

» Si encore il m'avait connue il y a six mois, un an, avant que j'eusse jeté le manche après la cognée... j'aurais pu, en y consacrant toutes mes heures, satisfaire son âme. Maintenant j'ai le cœur trop pourri... Ça s'effrite comme ça... Je lui donnerais des nausées à ce garçon... Je suis crapule, mais pas assez pour prendre la vie d'an homme et m'arauser à la flétrir.

En me livrant ùlui un jour, un seul etunique jour, il gardera jusque la mort le souvenir intact de son rêve, et s'y complaira sans désuétude. Il ne regrettera rien puisqu'il nous aura payés. S.i grandeur même et l'extravagance du sacriûce que nous lui imposons devien-

dront un cadre féerique pour sa mémoire de moi.

— Mais en quel état le croyez-vous donc ?

— C'est le monsieur qui a pensé pendant vingt ans à un idéal de beauté corporelle et spirituelle, qui y a pensé comme on pense à Dieu, sans grand espoir de vérification, et qui, un beau jour, se heurte au miracle de sa création devenue vivante. Il y a de quoi être fou, hein? II l'est... Maintenant il se persuade qu'à sa vue, un trouble m'a saisie non moins grand que le sien... par une influence magnétique, bizarre, supranaturelle. Je me suis arrangée pour qu'il s'en assurât. Il marche dans le mystère et le délire. Il jure que nous nous attirons mutuellement dans les orbes de nos âmes comme les sphères célestes s'attirent dans les orbes de leur gravitation. Il assiste à quelque chose d'inouï qu'il ne conçoit pas et qui le terrasse de bonheur... Et vous savez, la nuit que nous connaîtrons ainsi, je vous la souhaite à tous 1

Sonia ne put se contenir davantage, elle se leva de table et tomba sur le canapé, la tête

LES CŒURS UTILES 'il?

dans ses sanglots... «Elleraime! TaTaimes! »

— Non, je l'envie !... Ne pleure pas ma petite dinde moscovite; puisque cène sera qu'une fois, une fois...

— Dites donc, Maïa, criait Pirouart, ne nous lâchez pas, hein?

Mais, se penchant vers sa femme, il lui .?ouffla:

— Elle va se faire épouser. L'affaire du Quesitado ne vaut plus deux sous...

Madame Pirouart répondit : « Il faut faire un sacrifice... »

— Dites, Maïa, au plus fort du lyrisme, n'oubliez pas le guano, hein? Quoi qu'il arrive madame Delaverte est inscrite pour quarante actions dans notre affaire. . . Songez à la vieillesse de votre mère. . .

— Ah! comme on dit : « Les petits enfants font mal à la tête... Les grands enfants font mal au cœur ! »

Entraînant sa robe couleur de nuit, madame Delaverte gagna les salons de lecture avec les Pirouart. Sa fille emmena Sonia dans leur chambre pour la consoler.

218 LES CŒIHS LTlLliS

Au soir elle trouvait Humphry sur la Terrasse.

— Madame voire mère m'a fait savoir qu'elle m'autorisait à vous rendre visite... Oserai-je croire qu'elle interprète facilement vos désirs?

— Ma mère, laissons-la, voulez-vous. Je ne me marierai point... jamais. ..donc vos visites demeureraient inutiles. Je vous en dispense.

— Je ne dois plus espérer?

— Le mariage... non ? Mon amitié, vous l'avez... et je vous autorise à me regarder en face... Votre main? Loyalement? Sakehand...

Humphry serra timidement la main offerte, il s'attrista, puis dit :

— Evidemment mon âge suffirait tout d'abord à vous écarter,. .

— Au contraire... les petites âmes neuves qui sentent le vernis frais de la convention m'exaspèrent... Non ce n'est point votre âge... Ni vous, ni personne^ voilà...

— Pourquoi donc?

— J'ai vu les choses de trop près. Les exigences de la société me répugnent... Pour tout

LES CŒURS UTILES 2ifl

VOUS dire, nous avons subi la pauvreté, ma mère et moi, après la mort de mon père. La fortune ne nous est revenue que depuis fort peu de temps... et dans les périodes difficiles nous nous sommes vues abandonnées de tous, nous avons appris à connaître le monde, les hommes. Je suis sans amertume, mais je me sens très différente des gens. Au moins mon égoïsme se satisfait de lui-même sans avoir besoin de recourir au malheur d'aulrui. ., et par cela que je ne puis souffrir de connaître la vie de mes semblables, il m'épouvante de soDger qu'un d'entre eux pénétrerait la mienne... En moi rien ne parle... Vous êtes la première personne qui m'amuse... Vous m'amusez seulement...

— Seulement.,. Je m'en glorifie déjà...

— A propos... je pars demain pour Paris...

— Demain! Vous déplairait-il que je vous y suive?

— Non... Le jour suivant, dans l'après-midi, je passerai devant les Vinci du Louvre... Nous les verrons ensemible si vous le voulez. Bonsoir, monsieur.

Pirouart s'assit dans le bareaa directorial de l'Agence Fédévatioe. Deax heures et demie soniiaienl... Sa femme entra.

— Fait! cria-t-elle.

Et, la porte brusquement verrouillée, elle se précipitait à genoux devant son mari pour lui mettre aux mains une liasse d'actes signés. . Pirouart vérifia les paraphes. . Puis, levant la tête, il regarda cette épouse admirable assise à terre comme une enfant et palpitant d'espoir dans l'attente d'une parole de récompense. Elle apportait le traité de commandite qui liait à l'avenir de l'agence les intérêts de cinq millionnaires connus.

— Merci, petite, merci... nous voilà maîtres des choses, affirma simplement Pirouart.

Elle eut comme une grimace de douleur.

Lui, un peu sardonique, la contemplait, sans que l'attendrit cette pose puérile. Etonnée, elle suivit anxieusement ses regards. Il la dévisageait." Il examina pli à pli le détail de son costume en drap blanc, les boutons d'ivoire du corsage, dont trois ou quatre non agrafés laissaient fuir une valenciennes.

Elle comprit que sa tenue lui déplaisait, et leva ses regards éperdus vers la glace qui du plafond au plancher couvrait le trumeau entre les fenêtres. Son petit chignon d'or à houppette planté sur un tortil de cheveux était cependant en ordre ferme, comme sa capote en moire blanche brodée de nikel... Elle ramena ses yeux effarés vers la face silencieuse du législateur...

— Vous déplairais-je par quelque chose... je ne vois pas...

— Ma chère, tu pourrais bien, ce me semble, te faire renouer les soies de tes escarpins avant de te présenter à ton mari.

— Pardonnez-moi... j'étais si heureuse d'avoir enlevé la chose... je ne l'espérais plus...

222 LËÇ CrEHRI? IJTILTÎS

Pensez donc... vous voilà président de la Banque Fédérative... hait millions de capital...

— Peuli! le conseil d'administration ne reste même pas entre les mains de mes créatures... Le seul avantage sera d'éblouir Maûser et Bothwell... et par là, de les réduire à la portion congrue...

— Certes... puisque la Banque représente votre apport personnel.

Elle avait renoué les soies de sa chaussure. Elle se dressa magnifique et hardie sur la ténuité singulière de sa taille cerclée de métal et qui s'évasait vers une poitrine de puissante Cybèle. Lespaupières de ses admirables yeux noirs battirent dun vol malicieux contre sa peau de porcelaine. . Elle se lapa sur le ventre en éclatant de rire...

— Dire qu'on les tient tous avec ça!... tous avecleur honneur, et même leur argent!

— Les sales animaux !

— Il n'y a que vous qui échappiez à Tinslinct, vous le seul que je sache et qui possédiez assez d'orgueil, de mépris envers les hommes . pour ne pas seulement désirer leur considéra-

LES (WKT" HS UTILES

tion... Comme vous êtes fort, comme vous êtes dieu...

— Oh ! pas de lyrisme ! hein?

— Laissez-moi vous embrasser...

— T'es-tu purifiée au moins?

Elle l'entretint ensuite d'un grand dîaer qui devait avoir lieu... Mais Maiiser survint avec Harrisson, vêtu élégamment en noir de secrétaire. Ils apprirent que les signatures étaient données... Mauser cria que l'on enlevât du balcon les lettres d'or signifiant Agence pour les remplacer parle mot Banque qui attendait tout neuf, depuis trois jours, dans un placard.

— Monsieur Harrisson, dit Pirouart, mettezvous là... préparez-moi les pièces à signer. Avez-vous terminé le discours pour la commission des douanes? Oui... nous allons lire ça...

— Vous paraissez fort ennuyé, insinua l'épouse.

— Je n'ai plus le loisir de jouer du pipeau à cette heure... monsieur Harrisson, écrivez à M. Tell qu'il passe ce soir pour l'affaire de l'adjudication des fournitures réformées...

224 LES CfKURS UTILES

Avec joie Maiiser regardait Harrisson écrire.

— Tout de même... ce gaillard dont je n'ai pu rien faire dans la voltige, ni dans le travail achevai: il devient extraordinaire pour les discours et la correspondance!

— Celte affaire des fournitures ; ne puis-je y aider? demanda M. Pirouart...

— Tu tiens à savoir? voici, au fait... L'enchère ministérielle est ofûcielle depuis hier matin... Nous n'avons aucune nouvelle du Quesitado. Caracolos ne donne pas signe de vie... Et je me demande si nous devons acheter à découvert?

— Maïa se croit sûre d'obtenir la dénonciation du traité Humphry...

— Si elle ne réussit pas, tout tombe à l'eau, criaMaûser.Elle partira avec le gaillard... Elle nous fichera dedans, je vous dis, cette môme. Je l'avais bien prévu. On prend des garanties, que diable!

Pirouart se retourna brusquement.

— Dites donc? épargnez-moi vos observations, Maiiser! Vous ne me payez pas, moi, hein?

— Heureusement... vous voleriez votre salaire.

— Avec les brutes, je préfère le silence... Tachez de comprendre que vous êtes un instrument et pas autre chose...

— Bon... ne vous fâchez pas...

Et posant à plat sur ses cuisses ses énormes mains gantées de rouge, il cligna de l'œil en désignant le législateur à sa femme... « Quelle soupe au lait, hein... Vous ne devez pas toujours être à la noce. »

Madame Pirouart haussa les épaules (;t sourit :

— Ecoutez, mon ami, dit-elle à son mari.

— Je ne dispose pas d'une minute... monsieur Harrisson? vous copiez les chiffres de la statistique sur l'entrée des huiles et des saindoux?

— J'en suis aux lards, monsieur.

— Mon ami, donnez-moi des détails, je crois que je puis vous aider.

Pirouart claqua de la langue pour marquaison impatience. Il déposa la plume et, sans regarder sa femme, tout en lisant les écri-

22f> LES C(EURS UTILES

tures placées sur son bureau, il la renseigna. — Caracoles a reçu une dépêche de son oncle. Le gouvernement de Quesitado, ou plutôt l'entourage du président refuse de conclure aucun achat avant le mois de mars. A cette époque un plébiscite doit avoir lieu, et il serait imprudent d'augmenter les dépenses du budget avant le scrutin. La menace même de la guerre reste encore trop vague... Depuis un an on parle du conflit comme s'il était fatal. On finit par s'habituer à le craindre... Si nous achetons les fournitures à découvert, nous ne savons point qui nous remboursera... Voilà toute l'histoire. Es-tu satisfaite... Ah! Monsieur Harrisson, voyez donc maintenant, à cette phrase du discours.

— Mais...

— Je vous prie, ma chère : une seconde... Celte phrase -là, monsieur Harrisson.. . « En ouvrant ces nouveaux débouchés aux transactions de notre industrie nationale, nous aurons la conscience d'avoir accompli le premier de nos devoirs parlementaires ; car encourager et faciliter la production industrielle, c'est en

même temps et surtout donner aux travailleurs le moyen de conquérir le droit à des salaires plus équitables, puisque, si nous multiplions ainsi l'offre au travail, nous augmentons, suivant la loi du grand équilibre économique, la valeur de la demande... » Je voudrais là un peu plus de feu, quelque chose de très sympathique pour le peuple, pooi' son immense infortune que nous devons tous... »

Maiiser pianotait sur ses cuisses et il continuait ses clins d'œil entendus à l'adresse de madame Pirouart... Visiblement la jeune femme s'impatientait. Elle se fâcha quand il se mit à interrompre brusquement le législateur par le couplet d'une chanson en vogue...

— Hé 1 monsieur Maûser, cria-t-elle, nous ne sommes pas dans les écuries du cirque, ici?

Maûser se mit à rire et déplia un journal. L'épouse alla tambouriner doucement sur les vitres ; et elle était là comme une chose artiâcielle, une manière d'andreïde luxueuse et décorative parmi la sévérité des meubles.

Dans l'autre salle, on entendait écrire, mar-

cher sur les pointes. Eu bas le cocher du coupé se raidissait sur son siège, le fouet à la hanche ; et le groom faisait les cent pas dans sa houppelande mastic, les mains ballantes.

Madame Pirouart resta longtemps à regarder le vide. Mille combinaisons féeriques ou grotesques galopaient en sa cervelle et préparaient l'indispensable guerre. Elle s'inquiétait aussi. Depuis deux jours on était revenu d'AixetMaïa ne paraissait point. Madame Delaverte ne l'avait pas revue après le déjeuner du^piour. Humphry l'aurait-il enlevée tout simplement". Les heures s'attardaient devant elle.

Un fiacre enfin s'arrêtad'où sortirent Huriel et Maïa. Madame Pirouâ>^ les annonça joyeusement. Bothwell entra dali? le bureau avec eux.

Maïa se récriait aussitôt. Jamais on ':i'avait vu rien de pareil ! Tell ne l'avait-il pas surprise au milieu de la rue, jetée de force 3^^ un fiacre, en déclarant aux badauds accoui^s vers la querelle qu'elle était sa femme, et, der^ jours, il l'avait séquestrée dans un pavillo>

d'Asnières. Il brandissait des poignards. Imaginait-on un naïf pareil. 11 avait voulu l'épouser, le gaillard! Enfin à force d'énergie et de ruses, elle avait obtenu de partir, lui las de lutter et préparant son suicide. Ah 1 mon Dieu ! qu'il tentât d'embrasser la mort. S'il la rasait autant qu'elle, la mort n'en voudrait sûrement pas.

Elle allait, étonnante, colérique et rieuse à travers la pièce verte; dans les frissons de la moire où se dessinait son corps impeccable... « Le jobard 1 Ah ! le jobard I... »

— Et Humphry? demanda le législateur...

Deux lettres attendaient Maïa poste restante

lorsqu'elle était venuedirectement d'Asnières. Le dilettante espérerait encore , écrivait-il, toute une semaine au Louvre.

— Je le tiens quand même, je crois plutôt que sa déception de ne point me trouver aux Vinci a dû renforcer son délire. S'il me revoit maintenant, il préférera tout à me perdre.

Huriel se vantait de son élève... Pirouart peignit la situation pendant que sa femme embrassait Maïa et lui arrangeait ses frisures.

— Il faudrait que la dénonciation du traité avec l'Etat des Cordillères eût lieu aujourd'hui, et par télégraphe...

— Aujourd'hui !

Maïa se mordit les lèvres de façon comique...

— Que je m'effeuille aujourd'hui!

— Il est quatre heures, indiqua Botliwell.

— Et le Louvre ferme à cinq!

— Ma petite Maïa, décidez-vous...

Madame Pirouart câline l'entoura de ses

mains... lui mit un haiser à la nuque...

— Un jour ou l'autre !... allez...

— Et puis, il vous plaît, Hamphry... grogna Maûser...

— Ma chère, un homme qui vous désire autant n'est jamais désagréable dans l'intimité...

— Monsieur Pirouart !

Le législateur se leva et vint vers Maïa. Elle resta en pleine lumière, les mains aux hanches; ses yeux subitement durcirent.

— Vous savez. Messieurs, vous trois...

Bothwell, Maûser, Pirouart; je veux trente pour 100 dans les bénéfices de la Banque Fédérative.

LES GlEURS UTILEt> 231

— Bigre!... fit Bothwell...

Maûser s'empressa de rectifier.

— 15 pour 100... Et c'est déjà gentil, ma petite.

Les épaules de Maïa dansèrent.

— C'est simple, dit-elle, je lève Hnmphry pour moi seule où bien donnez-moi cinquante...

— Pas sur la Banque... sur l'affaire des fourtiitures...

— Sur la Banque... Dieu! que vous êtes bêtes. Du moment où j'y aurai un intérêt pareil, croyez-vous que je chômerai, moi? Allons donc !

— Voilà qui est sainement dit, confirma Huriel.

— Parbleu, dit Bothwell, comme elle vous donnera sans doute 20 pour 100 sur son cinquante pour le conseil...

— Il est quatre heures douze, remarqua le philosophe.

— Signez ouje travaille pour moi... Je veux emporter l'engagement.

— Oui, mais si vous ne triomphez pas?

— Stipulez la clause...

Maïa se regardait au miroir, affectant l'iûdifférence... et de petits coups de ses doigts elle arrangeait sa chevelure mousseuse...

— Au quart, je file... dit-elle... Le sapin est en bas. Je veux le piger avant la sortie. . .

Pirouart alla vers la table et rédigea l'engagement...

— Sur papier timbré, pas?

Maûser tapait du poing sa chaise, Bothwell siflQait dans sa barbe...

— Vous n'êtes pas généreuse, Maïa, vous que j'ai tirée de tant d'ennuis... Vraiment...

— Oh! moucher, ne nous jouons pas la farce, hein? Quand vous me donniez quarante sous pour des leçons que vous faisiez payer dix francs aux élèves!... Je me rattrape, tout au plus.

Pirouart tendit l'engagement avec respect.

— Voici, mademoiselle... et permettez-moi de vous féliciter. Nous sommes actuellement quatre propriétaires de la Banque Fédérative.

Maïa le passait à Huriel qui fit rectifier deux mots. Maûser, ayant signé, jeta de rage la

plume à terre. Bothwell écorcha le papier.

— Eh! ma belle, dit madame Pirouart, comment allez-vous expliquera Hamphry le désir saugrenu de cette dénonciation? il serait plus facile de lui tirer cent mille francs...

Huriel m'a trouvé un truc merveilleux; je vous le dirai ensuite.

— Oui, pas mal, vraiment.

Et Huriel ricana...

Madame Pirouart s'empressait...

— Votre chapeau... vos gants... Prenez donc mon coupé.... Les chevaux sont très vites. Je descends avec vous... je vous déposerai là-bas.

— Ah! soupirait Maïa... Il faut donc que je me sacrifie... Le pauvre Tell I ! !

Pirouart écarta d'an geste l'idée de Tell :

— Si j'envoyais Harrisson vous suivre. Vous conviendrez d'un signal avec lui... Il nous renseignerait aussitôt... Vous comprenez, nous allons être dans des transes... Souvenez-vous que le télégraphe ferme à minuit !

— C'est ça, monsieur Harrisson... Je jetterai ma bague dans la rue... Humphry est descendu dans l'avenue Montaigne...

234 LES cfFuns; utiles

— La demie, Maïa, ût Pirouart...

— Allons, ma belle, du courage.

— Oh ! vous savez, je ne m'ennuierai pas... Adieu... mes frères... Pleurez ma virginité perdue...

Huriel se voila la fnce à l'antique.

— Iphigénie, va! ! !

— Adieu, Maïa. Triomphez...

Huriel levait les bras...

— Telles les \ierges d'Athènes allaient au Minolaure.

« Je vous coulerai donc tout, di^^ait-elle le lendemain à Tell et à Sonia réunis par sa perversité dans la même chambre... Je vous conterai tout... Car, si vous souffrez à entendre mon récit, vous souffririez davantage à imaginer, au gré de vos esprits tristes, la scène de ma chute. L'ayant connue par la description minutieuse que j'en ferai, elle perdra, devant vos yeux jaloux, la sotte importance que vous attachez à ces plaisanteries des sexes, sortes de poignées demain prolongées, en somme... Avancez ici tous deux ; je permets à Sonia de placer sa tète sur mes genoux, les cheveux épars, ainsi qu'il lui plaît ; et vous, Tell, mon cher amant, vous que j'aime avec toute mon intelligence comme j'aime Sonia avec mon

cœur, venez à côié de moi, laissez mon bras autour de votre cou et m'ayant l)aisé les lèvres, demeurez sage jusqu'au bout du récit,..

Après... Je pense que la douleur même que vous tirerez de ma narration vous excitera à l'oublier dans le plaisir... Je vous dois bien à l'un et à l'autre des compensations... Mon cœur et mon intelligence se donneront à vous dans la fête de nos sens... »

Tell avait la figure flétrie par l'amertume de son chagrin, et Sonia les joues salées par quarante heures de larmes... La bachelière les attira sur sa poitrine... Ils s'arrangèrent à trois parmi les coussins du divan ; Maïa leur fit un bel oreiller de son corps mal voilé. Ses mains propices les apaisaient par de fines caresses. « Arrivée au Louvre, dit-elle, j'aperçus dans la salle du Saint-Jean- Baptiste la silhouette d'Humphry. Loin de l'entrée, il marchait à pas lents sans voir les toiles... Je m'accoudai devant l'une et attendis qu'il repassât...

Bientôt j e le perçus qui s'approchait. Je l'entendis presque frémir... Je me tournai vers

lui et avançai, lui tendant la main. Sa figure pleine de ravines s'illumina. Ilinclioasa taille, et resta quelque temps sans pouvoir parler. — Je voudrais, dit-il après une pause, vous exprimer l'immense joie que j'ai de vous revoir après mes horribles craintes de vous avoir perdue. Mais les mots, en de telles circonstances, ont toujours une banalité si funeste qu'ils profanent les sentiments. Je me tairai donc sur mes émotions... Voyons ensemble les Vinci, comme cela était convenu. Il nous reste fort peu de loisir.

Autant je m'élais montrée froide à son égard pendant les soirées d'Aix, autant je laissai cours à mon enjouement, cette fois. Il expliqua des choses très jolies sur la Vierge aux Rochers et nous eûmes beaucoup de plaisir à constater la rencontre de nos impressions devant l'admirable perversité de ces divines images. Cela nous amenait à dire quelques aphorismes sur la passion. Je me dévoilai tout entière avec une extrême franchise. Il me connut en vingt minutes, quant au caractère, comme vous me connaissez tous deux; mais

VOUS pensez bien que je ne lui contai ni mes aventures ni nos plaisirs. J'insistai seulement sur le ridicule qui me blesse dans toute la parade amoureuse et comme les serments et la petite viole sentimentale me navrent, vulgarisés par la romance, l'opéra italien et la chromolithographie. Je l'étonnai. Il admira.

Ayant beaucoup visité la vie, continuai-je, j'ai vu, au temps de pauvreté, quand j'allais donner mes leçons dans les familles, à quelles misères des sens et d'existence aboutissent ces girandoles de galanterie. Le fond de tout, c'est l'instinct animal qui se lue et s'apaise. Pourquoi dès lors ne pas avoir la franchise de commencer par là, si l'on se plaît? D'autre part ceux qui conçoivent l'acle d'amour comme une chose sacrée, le symbole humain de l'attraction des mondes, la communion panthéistique avec l'essence éternellement créatrice; ceux-là doivent faire de l'amour une religion avec ses rites, ses musiques, ses fanatismes et ses splendeurs ; il faut que la communion soit fervente et complète, et qu'elle se dépouille de l'hypocrisie conventionnelle nommée « le sen-

timent. » Il faudrait instaurer uu rituel nouveau, des messes et des sacrifices. Et, parce que loule religion veut la bonté, l'altruisme universel, je ne saurais concevoir la loi morale qui ordonne de se livrer à un seul être pour toujours. Le mariage me vexe en ce qu'il est directement l'idée première du Barbare ayant conquis par sa valeur, au sac d'une ville, cent pièces d'or, deux vases d'ivoire, une vierge et quatre chevaux. La propriété de la femme, que le mariage sanctionne, est avilissante pour l'esclave et pour le maître... De la révolte que cet usage met au cœur des épouses provient la foule des malheureuses adultères. Tout ce mensonge est bas. Je ne me marierai donc point. Quant à la folie d'une chute subite, cela je ne le redoute guère, pas plus que je ne crains de m'avilir jusque voler, pour goûter à la succulence d'un gâteau délicieux et d'un prix inabordable. »

Ma théorie troubla fort l'amoureux. 11 essaya des objections, puis finit par se ranger à mon avis, émerveillé que je l'eusse battu en tous ses raisonnements.

Nous bavardâmes encore un peu. Les gardiens survinrent qui nous chassèrent du palais avec rigueur.

Au moment où ma traîne se fut répandue sur le marbre des escaliers... et aune question qu'il me posa, je lui dis :

— Je viens de vous ouvrir ma conscience afin que dès à présent vous rejetiez de votre tête et de votre cœur les projets amoureux qui ne manquent point de germer en tout homme admis dans l'amitié d'une femme. Je ne vous appartiendrai sans doute jamais. Promettez-moi de ne me point toucher, de ne pas essayer de me conquérir, de me traiter exactement ainsi qu'un camarade de votre sexe, et je suis capable de devenir pour vous une amie merveilleuse. Je me sens attirée vers votre esprit. Nos idées esthétiques s'accordent et cela me plaît seul dans la vie : la recherche de la beauté. Nous pourrons passer des heures bienheureuses à parler de l'harmonie-Mère et des Elohim. Nous serons des âmes peu vulgaires en connivence de savoir. Promettez vous?

Humphry laissa paraître un visage décomposé qui m'émut beaucoup, je vous l'avouerai. Quelque chose se soulevait en moi; mon cœur bondissait vers la douleur de cet homme qui me désirait si follement. Ses fines mains sensitives se crispèrent sur sa canne, et des perles de sueur couronnèrent son front.

— Je crains de ne pas pouvoir tenir ma promesse...

— Vous la tiendrez si vous la faites, répondisje ; car peu à peu vous vous habituerez à me voir comme je tiens à ce que vous me voyiez; el puis j'aurai tant de confiance en vous qu'il vous répugnera de la tromper. Tenez, je me suis rendue libre ce soir. Je vous emmène dîner au restaurant. Supposez que je suis un vieil ami d'Oxford retrouvé à Aix, puis sur le boulevard; c'est moi qui offre et qui paye. Promettez ; et je vous emmène dîner chez Durand. Nous mangerons des truites, un salmis de perdreaux, des tournedos périgueux et une timbale milanaise. Nous boirons du Volney 1867. Je vous laisserai m'offrir le café quelque part, dans un endioit calme

242 LES CŒURS TTILES

Nous bavarderons jusque onze heures; car ma mère s'épouvanterait si je ne rentrais pas alors. Elle me croit encore chez une amie, madame Pirouart, que j"ai quittée à quatre heures. Je lui dirai d'ailleurs que je vous ai rencontré et que vous êtes devenu mon camarade.Vous aurez le droit dans la suite de venir chaque jour, à la maison, au thé de cinq heures, saufle mercredi et le vendredi, jours de nos visites. Le matin je me promène au Bois. Nous pourrons encore nous y voir.

Naturellement Humphry accepta. Je m'amu- Fais beaucoup en cet instant parce qu'il ne savait encore si je parlais selon mon esprit ou si j"étais une simple fille roublarde décidée à se faire entretenir fort bien. Les alternatives d'admiration et de défiance qui se succédaient en son allure étaient la chose la plus drôle du monde. Il ne savait que croire.

Voyons, Tell... voulez-vous laisser ça... Mettez vos mains derrière votre dos ou je vous exclus de la fête... Et toi, Sonia tu me tiens trop chaud, petite So... Attendez donc un

LES OtEU'KS UTILES 243

peu. Vous n'y perdrez rien... vous avez déjà les joues allumées, ça va être gentil tout à l'heure... Tenez donc, grand sot, allez presser le vaporisateur... ça nous parfumera l'atmosphère de nos ébats... Je vous permets d'ôter votre jaquette si vous avez trop chaud... mais pas plus loin... Ecoutez moi, voyons... et restez en repos...

Or doncques, nous allâmes dîner chez Durand. Là j'entamai de suite la thèse philosophique sur la vie des peuples, selon les préceptes de notre cher Huriel. Je fus d'un pessimisme affreux. Je mentionnai les malheurs humains, je m'attendris sur le défaut de critérium qui laisse les âmes dms l'incertitude ; et je développai mon rêve d'une nouvelle religion, la religion de la mort, celle de la déesse Kali sous le char de qui les Hindous se précipitent aux jours de grandes fêtes par couples enlacés, sûrs de gagner le paradis si les roues les écrasent au moment précis du spasme amoureux.

Je contai comme, dès mon enfance, le culte

de cette déesse m'avait attirée. J'avais l'idole chez moi, assurai-je, etje me saignais dans une patène de vermeil, les jours de sa fête. J'aurais voulu être une prophétesse de mort, prêcher à la foule le suicide universel, le départ de cette planète pour une autre, pour ce Mars, par exemple, qui nous fait des signes; et laisser ce potiron hideux qu'est la terre, voguer seul dans l'espace. Je lui prouvai que les âmes, à la mort, celles du moins qui méritèrent la survie, vont attendre dans le cône d'ombre que toutes leurs sœurs soient défuntes, pour s'agréger entre elles, ne plus former qu'une volonté seule, la volonté une de la planète qui, complète et forte, alors quittera son corps de douleur pour entrer dans un cycle d'évolutions astrales, où plus de bonheur nous attend. La lune, affirmai-je, cet astre mort a déjà perdu ainsi son âme libérée de la matière et qui s'en est allée vers des félicités nouvelles.

Le Volney de Durand n'est pas détestable. Je sus m'animer et combattre, éblouir.

Humphry s'hypnotisa. Il sembla pris d'une

sorte de panique religieuse, telle qu'en ressentaient les jeunes Grecs à l'initiation d'Eleusis. Je le possédais entièrement. Son intelligence saxonne éprise de l'étrange et du macabre n'avait jamais connu pareilles débauches de nervosité. La glace qui me reflétait me montra vraiment très belle, comme aux meilleurs jours, et j'étais bien l'héroïne pâle aux grands yeux d'un Burns Jones, moi, vêtue de moire noire ainsi que l'archange qui compte les vies.

Voilà que, devant lui, tout à coup, la femme des tableaux se mettait à parler, à dire des choses inouïes où valsaient les mondes, où s'exaltait l'ensemble de la vie universelle, où la mort soufflait sa complainte de- libération. Humphry, le malheureux dilettante, était sans voix, sans gestes. Ses mains sensitives émiaient du pain fébrilement. Un dieu se révélait à lui.

La convenance qu'il faut garder en ce lieu raitigeait mon lyrisme. Je ne pouvais porter le coup suprême sous l'œil du maître d'hôtel. Soudain, parmi les plats à peine entamés, je jetai cinq louis et me levai. On nous mit nos manteaux

— Vous avez du ihé chez vous ? demandaije à Humphry. Oui ? Allons-y donc. Mous causerons sans importuns. Voyez comme j'ai confiance.

J'avais eu soin d'offrir à mou convive, avant le potage, de ces dragées à la cantharide qui ranimeraient un squelette; celles dont nous avons pris tout à l'heure au moment du concombre.

Une fois dans la voiture, je ne manquai pas de m'appuyer un peu sur sa hanche, selon le feu de mes explications. Même en frottant ma tête contre les coussins, j'arrivai à faire choir mon peigne et toute ma chevelure s'écroula. Il en émana ce parfum qui met les hommes hors d'eux dès qu'ils m'abordent. Chaque fois qu'Humphry semblait vouloir m'atteindre , je me rejetais vers l'autre portière, lui abandonnant le désir sans aucune satisfaction. Bientôt sa fièvre flamba comme un sarment. Il est si sec !... Bref je pus constater, en l'effleurant, que sa passion ne résisterait plus longtemps à l'ardeur des instincts.

Parvenus à l'hôtel, on nous introduisit dans

un salon pers et acier, aux meubles de laque blanche. Il y avait sur les murailles de ces peinlures préraphaélites. Humphay me fit remarquer ma ressemblance avec leurs, personnages. Pour mieux le saisir, je pris l'atlitude d'une de ces figures et me mis à le regarder du même regard.

— A mon tour, je vous en supplie. Que vos yeux, dit-il, ne se fixent pas ainsi sur moi!

Il voulut savoir le mal que j'avais éprouvé le soir du Casino, à Aix. Je lui laissai entendre que j'avais senti son désir me pénétrer... Il m'avoua l'avoir compris.

— Et maintenant?

— Maintenant, répondis-je, je suis' habituée à vous. Je ne sais d'ailleurs si vous ressentez du désir, mais cela ne me gène plus; j'ai simplement delà joie à voir que ma présence vous agrée.

Cela nous menait à reprendre nos propos sur la passion. Je sortis incontinent le dogme de l'identité de l'Amour et de la Mort.

— Nous arrivons à comprendre, disais-je en cette fin de barbarie, la douceur de la mort et

l'amertume de vivre. Les femmes avortent plus qu'elles n'enfantent. La réalité du malheur pèse enfin sur notre clairvoyance et les jeunes mères préfèrent dérober à la douleur humaine leurs nouveau -nés. La terre se prend à mourir... et tout va s'en aller en langueur dans les amours des couples stériles. Ah saisir la beauté de l'élan suprême ; l'âme de la planète, enfin coagulée en un seul effort et partant pour l'infini 1 11 est temps, n'est-ce pas, d'instaurer le culte de la mort...

Je parlais toujours parmi les jardinières d'argent où se dressaient les tulipes. Humphry bâillait à mes paroles qui l'ahurissaient de leur vol. « Oh! la prophétie, la prophétesse ! murmurait-il... c'est vous de qui ont rêvé si longtemps les races dans leurs littératures, leurs musiques et leurs plastiques... Vous voilà l'annonciatrice. J'ai retrouvé sous vos bandeaux l'art des Temps, en vous survécu. »

Le porto et le brandy arrosaient son extase. . . Il avait revêtu un suit de drap pâle, dès notre retour chez lui ; et il semblait dans sa finesse

longue, le corps émacié de quelque saint ayant attendu longtemps le Messie, et prêt de mourir parce qu'il l'avait reconnu.

Je vous avertis que moi-même me grisais de mes discours. Pendant trois grandes heures j'avais bu les dires d'Huriel ; et maintenant l'ivresse accaparait mon âme. L'enthousiasme de mon rôle m'exaltait. Je devenais ainsi une tragédienne extraordinaire... qui eût enlevé des foules par la ferveur de ses tirades.

Humphry avait glissé sur une fourrure grise et il tendait les mains vers ma beauté, cadavre ressurgi du tombeau et qui se levait vers la lumière... Je m'approchai de lui ; je pris ses mains, il trembla de tout son corps et baissa la tête... Un flot rouge envahit sa chair; il s'arracha de moi et se tordit sur la fourrure que ses dents mordaient. Je me penchai davantage. Ma chevelure s'était répandue et l'effleurait avec les arômes de ma peau, de mon corsage, et les attouchements légers de mes ongles.

« Oh ! dlsais-je, mon ami, vous voilà très ému aussi par la splendeur de la mort... Voilà

que vous sentez le bonheur du retour aux essences originelles, à l'harmonie-mère, la félicité de courir, diaphane et étendu par l'espace impondérable, sous l'apparence d'une force subtile et puissante animant la danse des mondes... Seriez-vous donc pressé de devenir aussi un prêtre de la mort... Seriez-vous... (et je me couchai sur lui, sa poitrine soufflait comme l'orage) ; seriez-vous décidé à l'initiation... embrasseriez- vous la magnificence de la mort, m'embrasseriez-vous, moi, son symbole, dans le délire échangé de nos étreintes ? » Si ba?, je prononçai la dernière phrase qu'il la sentit plus qu'il ne l'entendit... «Maïà, soupira-t-il... Maïa. . laissez-moi vous prendre et puis périr... »

— Vous avez donc bien envie de mon corps?

— Oh ! oui... je souffre... je souffre tant que j'admire ma vigueur pour souffrir, Maïa!...

11 sauta sur ses pieds... Et commença la poursuite...

— Vous êtes fou, vous êtes donc fou, criai-jo... Fou? lâche??

LES CQÎURS UTILES 251

Il y avait une grande table... Je me retranchai derrière, et m'appuyant sur mes mains, je l'arrêtai par l'expression évidemment terrifiante de mon regard...

Ses flancs « lançaient » comme on dit des chevaux. Sa chevelure grise'' collée par la sueur était un diadème brillant sur ses yeux de feu, et ses mains griffaient l'air autour de lui...

Je tremblai d'effroi moi-même à considérer la rage suscitée dans cet homme par mes enchantements...

Il s'était arrêté... Il implora son pardon. Puis la frénésie le saisit. Il arracha ses vêtements comme s'ils le brûlaient. Sa nudité blanche et svelte m'apparut avec les seuls éclairs de ses bagues aux doigts et la lueur de ses cheveux collés.

Ensuite, apercevant sa déchéauce, il se précipita contre terre et sa poitrine se rompit en sanglots.

— Oh! mon ami, lui dis-je de ma plus tendre voix. Oh! mon ami; certes, je vous pardonne, je vous pardonne et je vous plains...

Que puis-je faire?... Me donner? Cela m'est interdit. Je ne suis plus libre depuis longtemps. J'ai fait à la déesse l'offrande de ma virginité par des serments redoutables; elle lui appartient et celui-là seul la pourra conquérir en récompense qui aura déterminé par son acte mille et une morts.

Je dépends d'une secte farouche, et elle règne sur le monde. Dans l'Inde, on nomme ses partisans les Thuggs ; les nihilistes d'Europe s'y affilient. Jadis, elle eut à elle les soldats du Vieux delà Montagne qui s'enivraient avec du chanvre, et, en Terre Sainte, les Templiers qui adoraient un cadavre androgyne. Aux premiers temps après le Christ, ces mêmes hommes suivaient Origène et se mutilaient avec joie. ..Ils sont puissants. Si je manquais à mon vœu, ils me châtieraient d'une façon singulière, inéluctable, par des tortures ' étonnantes ; ils me condamneraient à la prostitution stérile et sacrée... Que dois-je faire? Dites-moi... Vous ne répondez point. Vous ne pouvez m'obtenir qu'en répandant la mort sur le monde.. Le feriez-vous?... Crovoz-vous à

la libération des âmes par la mort... et, pour m'avoir, jetteriez-vous à l'abîme mille existences?...

Jamais ma mémoire n'oubliera les sons qu'il siffla entre ses mâchoires grinçantes.

— Oh! oui... si je le pouvais... La vie des hommes n'est plus rien devant ma douleur...

— Oh 1 moi aussi, répondis-je... je le voudrais... Pensez-vous que mon sexe ne s'émeut pas à vous voir ému (et de fait, je contenais à grand'peine ma chair tendue vers le désir de ce mâle. Oh! Tell, laissez-moi, petite So... ne pleure pas)... Mais dis-je, vous pouvez me posséder... vous le pouvez... je suis à vous de suite... de suite... vous avez entendu... je puis vous appartenir tout à l'heure...

J'évoquai la guerre imminente entre le Quesitado et les Cordillères, et je mis en sa volonté le destin de ces peuples...

— Ah! la Tentation !

li cherchait à se reprendre... Je le laissai dans le silence... Seulement, mes yeux ne quittèrent pas son front. Tel qu'un somnambule, il s'avança jusque son écritoire, il écri-

vit la dépêche dénonçant le traité... Aux premiers grincements de sa plume, je commençai à me dévêtir

Tell... que faites-vous... Ne suis-je pas

assez dévêtue?...

Il leva son regard, il aperçut ma gorge que le désir soulevait hors des batistes... il acheva de consommer sa chute...

Le télégramme fut remis à un valet...

C'est alors que j'ouvris la fenêtre et jetai la bague dans la voiture d'Harrisson...

Petite So... viens ici ; ne remue plus...

Tell... je vous en prie... Comment voulezvous?...

Mes jupes tombèrent donc, je me présentai à son embrassement... Ah ! j'ai vécu dans ces minutes la vie d'une ville saccagée par de beaux barbares qui enfoncent le fer dans toutes les plaies, et brisent les portes ainsi que des fétus de paille. Ses lèvres corrodaient mes lèvres... J'étouffais et je râlais... Il se liait à moi comme le serpent qui tenta l'Eve... et mon corps craquait pareil aux mâtures dans l'ouragan... »

LES CŒURS UTILES 2oO

Ayant conté, la bachelière se délivra des bras de Tell, des lèvres de Sonia dont la pâle figure ruisselait, dont haletait le corps depuis longtemps déjà défait de ses ornements. Tell se dressa des coussins et il avait l'allure d'un coureur de marbre... Tous deux possédés par leurs âmes jalouses subissaient la torture des nerfs tordus dans leurs torses blancs.

Maïa, .devant le psyché, s'étira hors des ondes de batistes glissées. Elle s'érigea, les bras levés, renversant sa gorge aiguë et tendant sa forte hanche. Et son sourire profond était inviteur.

Ils enfouirent dans sa chair la clameur de leurs sanglots.

Au doigt d'Huriel exécutant aussi un effet de mollet, Kate saluait pour la seconde fois le public du cirque, ses mille têtes pâles contre les tentures rouges et les crépines. Puis elle traversa en deux bonds les clubmen en quilles d'ébène dont les paumes nues applaudirent ; le quadrille des sorcières groupé à l'entrée des écuries. Contre les stalles Maûser alignait les figurantes à coups de main plate sur les ventres. Les valets bleu-de-roi gantés de coton blanc distribuaient à pleines corbeilles les thyrses et les crapauds de carton. Il fallut attendre pour franchir les portières de velours écarlate fermant le foyer des artistes...

— Allons, criait Maiiser. Qu'est-ce qui n'a

pas ses bracelets ? Je iiche cent sous d'amende à celle qui ne les a pas...

Cinquante jeunes bras nus et blanchis à la céruse se tendirent aussitôt pour que le patron vérifiât si les cercles de cuivre étaient à leur place, sur les poignets et au-dessus du coude... Les filles grêles se bombaient dans la soie des maillots de peur que la pénurie de leurs appâts pût fâcher le barnum... les grasses aspirèrent de toutes leurs forces pour se creuser le ventre et n'expirèrent plus avant que Maûser eût passé sur le rang...

— En v'ià une! Je vous le disais bien... qu'il y en aurait une... Eh bien, ma petite, tu en es pour tes cent sous... ça t'apprendra. . .

— J'ai oublié...

— Je la connais celle-là... On sort de l'atelier, on rencontre son amoureux et on monte en fiacre au lieu de venir tout droit au cirque. . . L'heure passe, en fiacre, hein?... Et puis on arrive en retard... On se dépêche et on est fichue comme quatre sous... Que je t'y prenne encore ! Qu'est-ce que tu fais dans la journée?

— Couturière, monsieur.

— Alors tu tripoteras pour cent sous de couture en plus si tu ne veux pas trouver de déficit dans ton budget. A l'autre maintenant... Qu'est-ce qui t'a coiffée, toi?... Et puis le numéro 17... Va te mettre du rouge sur les pommettes, et duleste... Allons, hop! Au trot...

Maûser continuait son inspection. Son regard scrutait chacune des filles depuis la cime des perruques, or ou jais, jusque les poulaines des souliers rouges. Il vérifiait la justesse des collants et l'échancrure des décolletages sur les petites poitrines pâles passées à la veloutine. « Hein? veux-tu te tirer, toi, regarde-moi ces plis sur la cuisse... Et ta peau est-ce qu'elle plisse comme ça? Tant pis pour Lui alors... Dis donc, la rousse, là, tu as donc de la pudeur? ...Veux-tu échancrer davantage... encore... allons... S'il saute dehors, tu le rentreras... Ça fait toujours plaisir... Veux-tu te serrer, toi... Mais je te passerais mon bras dans ta ceinture... Tu crains donc les maux d'estomac? Va te refaire ta tête... On ne verra jamais si tu as des yeux sous le lustre... »

Maintenant elles s'alignaient le long des stalles de chêne où piaffaient les chevaux tout harnachés de selles rouges, bleues,., de traits blancs... Les tulipes électriques versaient leurs lueurs sur les visages peints de la troupe... Les fers des bêtes et les souliers à la poulaine piétinaient ensemble le long des chaînes en nickel.

Il y avait un monsieur en habit bleu barbeau, enbottesà l'écuyère, qui flattait une fine jument dérobe Isabelle, impatiente de bondir et dont les sabots raclaient la sciure du sol.

Huriel et Kate vinrent caresser le satin des naseaux ; et ils jouissaient des soubresauts de la croupe, des élans de l'encolure, des quatre pieds dansant, comme si le sol les brûlait.

Pirouart entra. Le législateur déploya le Soir qu'il venait de prendre à la porte des mains d'un camelot. Il appelait Maùser. L'aviso Amirale - Granitza envoyé par le Quesitado avait bombardé la douane de San-Luiz, premier port de l'état des Cordillères.

260 LES COÎURS UTILES

Vivement ils furent au foyer, où Tell flirtait avec Maïa, Caracolos avec Sonia...

— Vous le saviez, Caracolos? demanda Pirouart...

— On m'apporte à l'instant la dépêche du Consoulat!

Maûser criait qu'on versât du Champagne.

Fénéon lut à voix haute la dépêche de Caracolos. On y trouva des détails. Les habitants fuyaient San-Luiz mis en décombres, pour camper dans la montagne. Corps et biens, un torpilleur avait coulé... Le lecteur replia la dépêche :

— Voilà vos baisers qui fleurissent en noir et pourpre, belle Maïa. Les vies sont moissonnées...

Tell se fencha vers elle.

— N'avez-vous pas promis à Humphry de le revoir, dès que vous apprendriez des mortb?... Nous allons encore souffrir...

Mais le législateur courut à la question importante.

— Eh bien, Caracolos, le gouvernement de votre oncle se décidera-t-il maintenant ? J'ai

enlevé l'enchère samedi. Je puis armer dix mille hommes en un mois... Vous nous donnerez une garantie sur les mines.

— Nous allons causer, répondit froidement Oaracolos, qui d'un regard interrogeait Sonia.

Maûser surprit le signe et il gourmanda la Moscovite.

— Comment ma chère ? Vous êtes ridicule ! ! Allez-y, voyons... Faites comme Maïa...

Quoi... vous ne pouvez pas rester toujours pucelle! Ça gêne, ces choses-là.

Maïa se pencha par-dessus son amante :

a Elle réclame cent actions libérées de la Banque Fédérative, » Maûser ne voulait pas. Sonia laissa son amie insister, mais Pirouart ne tarda point à consentir... Il signa le bon... La cloche sonnait pour le sabbat... Elles sortirent...

Dans la pièce aux murs de miroir, ils restèrent silencieux d'abord. Leurs yeux brillaient de satisfaction... Mais aucun n'osait le dire. Des tranches d'ananas nageaient en un vase de cristal rempli de Champagne... et ils demeuraient là autour sans paroles, avec

le luxe métallique de leur linge et de leurs fracs soyeux.

Fénéon pensait qu'ils n'évoquaient point de sons, dans la vague terreur d'appeler ainsi la vengeance des morts. Sans doute leur semblait-il que chaque mot maintenant prononcé par leurs bouches entraînerait une destruction nouvelle. Et ils s'examinaient les uns les autres, un peu pâles,... songeant au rythme fatal créé par leur besoin de jouir...

Les tranches d'ananas voguaient sinistre ment comme des visages trépassés sur le liquide jaunâtre... ; nul ne tenta d'en cueillir avec la longue cuiller de vermeil, par crainte que le goût n'en fût fade et nauséabond.

Ils se taisaient toujours. Un qui fit tinter le cristal d'une coupe tressaillit et les autres pâlirent davantage. La musique du Sabbat caracolait de tous ses cuivres par-delà le velours écarlate...; et eux assis sur les chaises étroites, dans leurs bardes noires, étaient semblables à des momies anciennes déposées là pieusement pour l'attente de la résurrection.

Cependant Bothwell entra. On lui tendit le journal. Il lut et ne se réjouit pas davantage... bien que son sourire essayé voulût signifier du contentement.

On eût dit que la portière écarlate les séparait à jamais du monde et qu'ils fussent scellés pour toujours dans quelque hypogée mystérieuse avec des murs de miroirs et des clartés électriques, afin de voir blêmir leur remords.

Pirouart, le premier, secoua sa torpeur... Il invita Caracolos à en finir, à partir même, s'il le fallait, pour Quesitado. Après certains pourparlers, Caracolos se mit à prétendre qu'il ne traiterait pas avec la Banque Fédérative à moins d'une part personnelle à lui délivrée, soit deux cents actions. Et malicieusement il tira de la poche de son habit une seconde dépêche dans laquelle son oncle le conviait à la hâte. Le conseil d'Etat votait des fonds pour acheter des torpilleurs.

a Nous sommes bien au ministère de la Marine... insinua Maûser. » Mais deux cents actions de la Banque représentaient une

somme considérable ; près de cent mille francs ; Sonia et Oaracolos coûteraient cher... Si la guerre ne durait pas on ne rattraperait point ces débours. Caracolos offrit la garantie des mines et celle de trois îles à guano. En somme, le pays appartiendrait occultement à la Banque Fédérative, après la guerre; on affermerait les douanes. Enfin lui-même renonçait à la réduction précédemment offerte sur les fournitures afin qu'il bénéficiât. Il échangerait cet avantage contre les actions parce que le pouvoir de réaliser immédiatement celles-ci lui plaisait surtout. Ce devenait un simple virement. Sa commission payée de la main à la main, remplaçait le tant pour cent à prélever en sa faveur durant les marchés.

— Parbleu, dit Bothwell, mademoiselle Sonia réclame cent mille francs pour les pauvres, et il devient juste qu'on lui offre le plaisir de faire cette aumône.

— Elle rachètera notre péché, dit Pirouart... Avez-vous remarqué, Messieurs, richérence du préjugé à nos âmes, et comme l'annonce des premiers meurtres, des premières ruines

nous abattit tout à l'heure,. , Pour Dieu secouons-nous et ayoDS la volonté de vaincre la sensiblerie de nos atavismes!...

Ils plaisantèrent plus allègrement. On mangea les ananas avec goût... Kate entra, les bras chargés de fleurs jetées par madame Pirouart de sa loge. Elle envoyait ainsi des cadeaux à la collaboratrice des grandes affaires. Maïa et Sonia, elles aussi, arrivaient parmi des bottes de roses que portaient les hommes bleu de roi. Madame Pirouart avait voulu reconnaître la part de labeur donnée par les bachelières dans l'affaire du Quesitado...

Bolhwell tirait les bons de banque hors de son portefeuille. Ils contresignèrent tous trois la part de chacun... Sonia reçut la première son cadeau. Libéralement ils l'avaient doublé à l'occasion du combat de Don Luiz. Elle se trouvait riche; Caracolos fit mettre galamment à la place du sien le nom de la jeune fille.

— Et payable en espèces, au siège de la Banque; dès demain, de onze à quatre...

Cela dit, Maûser éclata de rire... Les pa-

niers de Champagne se succédèrent... Dans une immense soupière de vieux rouea on versa des pêches, des fraises, des raisins, des ananas qui furent aussitôt noyés de vin mousseux.

Au dehors on entendait le monde s'éperdre par les vomitoires, dans les corridors, avec un grand bourdonnement ; et la porte du contrôle s'ouvrir parfois sous la foule; alors parmi le ronron des fiacres, le claquement des portières, le trot des chevaux battant l'asphalte, la voix des camelots arrivait sur le vent d'automne : « Demandez le Soir, les dernières nouvelles de la Chambre... La guerre du Quesitado. Le bombardement de San-Luiz... Demandez le Soir... »

- Je bois à la mort ! 1 proposait Maïa admirable et quasi nue sous la soie du maillot...

Elle se pencha ; l'échancrure du corselet bâilla trop fort, et les seins parurent. On applaudit à la merveille de sa beauté.

Mais quelqu'un ayant frappé contre la porte, Maûser invita tout le monde à le suivre. Il les

mena vers la piste. Au milieu du cirque, une immense table était dressée.

— Soupons, mes frères !...

C'était une galante surprise. Il y avait une centaine de bouteilles rangées à terre, telles qu'une compagnie pour la parade. La troupe était représentée par les champagnes aux casques d'argent; les chefs, par les kdmmels, les vins de Hongrie et les liqueurs hollandaises.

Un paon, servi froid dans ses plumes, tenait le milieu de la nappe ; et sa roue s'étalait pardessus les cristaux, les fleurs, les pièces de pâtisserie et les cônes de fruits, en un triomphe de joaillerie. Maûser trônait devant entre Kate et Maïa, ayant elles-mêmes' au flanc Fénéon et Tell. Sonia fut entre Caracolos et Bothwell... Huriel et Pirouart occupèrent les hauts bouts en vis-à-vis. Il se versa des liquides... Le rire de Maûser tonnait sur les choses et ridait les vins dans les verres.

On approcha des banquettes pour se vautrer. Sonia se coucha dans les bras de Caracoles, qui l'enivrait, afin de la rendre folle de corps. Maïa passa ses dragées roses à la can-

tharide : « Je me charge d'éteindre tous les feux. Ce n'est pas chaque jour la fête... »

Tell voulut pâlir. Elle le réprimanda, et lui eut aussitôt une complaisance pour l'apaiser.

On s'enivra vite. Les puddings et les punchs flambaient en vert contre les visages. Kate, sollicitée par Fénéon, contait ses petites histoires...

Son existence vraiment s'adoucissait. A son avis, peu de princesses dans le train avaient un pareil bilan à vérifier entre la Noël et la Saint- Sylvestre .. Pirouart lui rapportait directement cent mille; plus les bijoux et les cadeaux, vingt-trois mille environ... Cependant, il donnait moins qu'autrefois ; mais elle y veillerait. Voilà pour l'ordinaire... « Pour l'extraordinaire... » Elle l'avouait bien, Fénéon était si discret. Quarante-huit heures à Saint-Germain, au mois de mai, avec un négociant de Chicago... Elle avait conclu l'affaire des salaisons pour les pénitenciers. Sept mille neuf 1 Une petite chose, mais de si jolis yeux bleuâtres et verts... « Aoh de petites yeux... tôt à fait jolis... tôt à

fait... » Aix-les-Bains, en juillet, un Suédois qui voulait se faire nommer consul en France... Elle avait emballé avec lui l'adjudication du bois de chauffage pour les ministères. Trente mille de commission à partager avec Pirouart. Un homme sérieux et blanc comme du lait, avec un grain de beauté énorme sur la hanche droite...

Seulement, Kate avait ses faiblesses... Ahl les faiblesses... savait-on... Un peintre... Elle lui avait fait acheter, par Pirouart, 10,000 francs de natures mortes, 10,000 francs qui lui seraient certainement revenus ; et les courses pour obtenir qu'on plaçât, au Luxembourg, ses Futaies, achetées par TEtat. Avaitil fallu coucher ! Et, en plus, cinq dîners parlementaires, à vingt-cinq louis l'un. Ahl les faiblesses 1 !

Bref, elle comptait 44,819 francs de faiblesses... pour l'année courante... Serait-ce qu'elle vieillirait? Non pas... Le bain de lait, additionné de Champagne sec, chaque matin... ça vous raffermit joliment la peau... Mais elle se gâtait, elle se choyait, elle s'aimait beau-

coup, Kate, « beau., coup... beau... coup... tôt à fait... oh I oui.

— Et l'avenir, objecta Fénéon... Vous le piétinez donc, l'avenir?

Elle y pensait... elle amassait peu à peu sa dot, la dot qui permettrait une belle fin... une bonne action ; de relever le blason d'un prince malheureux ; un prince du sang., oui...

— Je vois ça... Un prince du sang sans le sou et un peu cacochyme, pas ?

Oui... mais si elle se payait quarante -cinq mille francs de faiblesses comme ça, chaque an, ça courait encore la couronne fermée. Enfin, dans les derniers six mois, elle n'avait pas atteint le minimum qu'elle s'imposait en règle pour les économies... Même, sans l'emprunt valaque, elle se fût trouvée en déficit... « Ohl c'est... c'est... honteux... tôt à fait... je souis trop peulissonne, trop peulissonne ! oh oui ! »

Soudain, les convives s'exaltèrent. Maïa, toute nue, montait sur la table avec sa chevelure rousse et mousseuse ; et elle s'étendait entre les verres, la tête dans l'auréole que

formait la roue du paon. Son corps faisait un long relief de nacre aux lignes sures, et ses yeux d'apparition riaient au ciel... Les manches des habits noirs s'étendirent avec les mains qui haussaient les coupes pétillantes... Un serment baroque fut juré... Caracolos dépouillait Sonia de son maillot qu'il lui relirait à l'envers comme un bas... et la frêle fille apparut blanche et hagarde, levant ses mains de perle vers son bandeau de cheveux clairs. Kate aussi se dépouilla; elle, robuste, avec une poitrine de Cybèle et des formes d'enfant hercule... Un instant, elles parurent toutes trois, en tableau vivant, enlacées autour du paon. Pirouart les aspergea de Champagne. Les autres l'imitèrent... elles en furent baignées. Mais Huriel leur passa des chambrières qu'il trouva. Alors, elles se défendirent en cinglant. Et c'était un triple miracle de beauté ; la fine gamine moscovite, le robuste baby mamelu et l'idéal rêve d'art se démenant parmi l'éclat des vaisselles, sous l'avalanche de fleurs dont les accablaient les hommes. Bientôt elles sautèrent de la table,

reprises par une gaieté d'écolières, et à grands coups de mèche, elles chassèrent les quilles d'ébène autour de la piste.

Ils se prêtèrent au jeu. Ils couraient en gloussant comme un attelage d'échassiers noirs poursuivis par des gardiennes. Et ce fut une course délirante autour du cirque, sous le lustre aux cent feux, devant le mystère des gradins vides ; ces trois filles nues galopant dans la sciure, avec des cris barbares et fustigeant les princes de la terre, ceux qui déterminaient les batailles des peuples, la victoire et la mort.

Debout sur un trépied, Huriel, en clown, épiçait la chose de ses plaisanteries...

— Allez, allez, bel emblème... Courez, sources des races!!... Sus, sus... Vous êtes toute la physionomie du monde depuis les origines de l'histoire.

Fuyant Caracolos, Sonia buta contre Maûser qui roulait dans le sable comme une tonne, et avec un furieux rire, elle tomba.

La guerre durait, mais lente. Les États en conflit attendaient pour entreprendre la campagne définitive que leurs armements fussent à point.

Des escarmouches de frontière ; quelques évolutions de l'unique monitor des Cordillères et des deux avisos ennemis constituaient seules la lutte. La Banque Fédérative, en effet, avait, par d'admirables manœuvres, laissé comprendre au général-dictateur des Cordillères que s'il s'adressait à elle en lui produisant des garanties sérieuses, elle pourrait suspendre la fabrication et l'achat des fournitures militaires entreprises pour le compte du Quesitado. Bothwvell, parti en mission, avait admirablement réussi. Les

Cordillères offrirent la garantie des îles à guano. La Banque Fédérative ouvrit son crédit à cet État, et répondit pour lui devant les sociétés de constructions navales. Puis, par des mises à l'enchère, elle adjugea des fusils, des canons, et des effets d'équipement à une certaine madame Delaverte agissant pour on ne savait qui, mais dont la signature représentait sans doute de l'or en barre ; car les équipements lui étaient remis contre des reconnaissances échelonnées sur une période de cinq ou six ans.

A la Bourse, à la Chambre, Pirouart renseignait avec des geste vagues. « Mon Dieu oui... nous marchons assez bien... Nous avons doublé le dividende réparti entre les ouvriers de nos usines. Nous avons pu faire construire un théâtre et une piscine pour les travailleurs de notre phalanstère... Oui... le Quesitado s'arme comme l'Allemagne ellemême... et puis il y a une madame Delaverte, la veuve d'un officier de marine... vous vous rappelez... cette histoire, ce trait d'héroïsme lors de l'expédition de Crimée... Eh bien! sa

veuve s'est mise dans les afl'aires... Elle achète considérablement à toutes nos ventes... Car nous conservons le système de mise à l'enchère pour que nos ouvriers gardent un conti-ôle sur nos opérations... Elle achète donc cette dame. Pour le compte de qui? Mystère ! I Enigme ! 1 Entre nous je pense que le Pape prépare une petite révolution à Rome. Il s'allie aux socialistes italiens... vous avez vu... Ils voudraient jeter Humberto par terre et proclamer la République... Voilà qui passe tout, hein? Et ces canons, ces havresacs, tous ces fusils emballés à grand bruit pour l'Amérique du Sud reviennent tout doucement en Sicile... Madame Delaverte me verse l'argent du Denier de Saint-Pierre, cher monsieur, tout bonnement... tout bonnement... Comprenez... Le Pape paie la piscine et le théâtre à nos braves travailleurs... Si les dévots savaient ça, hein?... A propos, je vous dis tout... mais j'ai votre parole, pas? Le secret absolu! !... »

Le coupé de madame Delaverte courut Paris. Elle habitait un appartement de trois

mille dans la rue de Rome, et portait des costumes plats de chez Nogg's Brothers, tailleurs à Londres. Pirouart la lançait sur les gens graves à qui elle en imposait. Bientôt, quand l'histoire de la révolution papale se fût répandue, madame Delaverte entama le monde catholique. En deux mois elle réussit à placer pour quatre cent mille francs d'actions « Banque Fédérative » dans les meilleures maisons du Faubourg. Les vieux prêtres de campagne envoyèrent leurs économies. On voyait une copie du Calvaire de Mantegna dans le salon de la rue de Rome. Le pape n'avait rien démenti, pour donner sans doute de l'ennui au gouvernement italien. Le clergé mondain crut à une entente discrète. Les évéques inpartibus fréquentèrent ses/îue o dock du jeudi. Pirouart y parut vantant M. de Mnn, On le vit à la Madeleine avec sa femme suivre les offices. Il commença la construction d'une église entre le théâtre et la piscine, dans le phalanstère. Les dons arrivaient en foule pour Notre-Dame de l'Usine.

D'abord les vieux révolutionnaires des

ateliers prirent des allures mécontentes. Mais on dispensa du travail, tout en versant le salaire, les jeunes filles qui consentirent à entrer dans la congrégation, et les garçons qui chantèrent au chœur, en robe de soie rouge avec des surplis de malines. « Citoyens, disait Pirouart du haut de la tribune dans la salle de réunion, la liberté que nos pères ont revendiquée pour nous, nous la devons aux anciens adversaires. Montrons notre impartialité. Un certain nombre de nos camarades manifestent le désir de recevoir les secours de la religion. Il peinait tout le monde de les voir faire trois ou quatre kilomètres dans la neige afin de se rendre à la prochaine paroisse... Nous ayons voulu... par des souscriptions personnelles... remédier.,. » Les jeunes filles reçurent d'admirables robes de soie blanche pour la procession qui consacra l'édifice provisoire construit en fer et bois, selon le système américain. Elles parurent si jolies, que les jeunes gens les suivirent à la messe. On distribuait de grosses brioches pour pain bénit; la gourmandise attira quelques-uns.

A la Bourse les actions de la Banque allaient atteindre le pair.

Le coupé olive de madame Delaverte gagnait souvent la gare du Havre, où les wagons de marchandises emportaient à destination de l'Etat de Cordillères d'énormes caisses très lourdes enlevées par efïort des grues à vapeur. La dame veillait minutieuse et somptueuse aux expéditions. Cependant les ministres du Quesitado s'aperçurent que l'ennemi se préparait très vite. Son artillerie de montagne se trouva complète avant la leur. Des espions découvrirent le secret du traité Bothwell et comment la Banque Fédérative, au mépris de ses engagements, expédiait, sous le nom de madame Delaverte, tout le matériel de combat à la nation adversaire. Le président Caracolos, invité à fournir des explications, télégraphia à Paris. Le neveu courut chez Pirouart, mais le législateur assura que les affaires demeureraient toujours pour lui des choses positives sans rien de commun avec les sentimentalités du patriotisme. Il restait l'esclave de son œuvre humanitaire, de sa tâche

démocratique pour l'émancipation du prolétariat. L'humanité nes'élève-t-elle pas au-dessus des patries? Les armements des Cordillères et du Quesitado donnaient le bien-être à dix mille travailleurs. Cela seul valait qu'on le considérât... D'ailleurs, si quelque scandale advenait, la Banque publierait les reçus des commissions versées à Caracolos... Le mieux était donc le silence, le mieux pour tous...

Caracolos écrivit à son oncle que les rapports des espions reposaient sur des légendes, que madame Delaverte était une dame agissant à part. Si elle achetait aux ateliers Pirouart des équipements militaires, on ne pouvait y mettre opposition ; car les ateliers Pirouart et la Banque Fédérative représentaient deux entreprises différentes dont les affaires ne se mêlaient point. Montées toutes deux par actions, elles ne dépendaient pas du bon plaisir d'un homme mais de l'entente des administrateurs, et ceux-ci ne visaient que l'intérêt immédiat de leurs mandants.

Une nouvelle dépêche de son oncle rappela Caracolos à Quesitado. Il fallait qu'il apportât

ces explications devant le pays, sinon le gouvernement sautait. Le consul dut partir et Sonia refusa tout net de le suivre. D'ailleurs Pirouart aussi bien que Bothwell lui conseillèrent fort de ne la point emmener. Paraître avec une maîtresse dans de telles circonstances, c'eût été la justification des malveillances lancées par le parti réactionnaire hostile au Pouvoir. Caracolos s'en convainquit tristement.

Il y eut, le matin du départ, un déjeuner dînatoire avenue du Bois, dans l'hôtel de Sonia. C'était un jour de première neige, et l'éclat des pelouses blanches illuminait la salle Louis XIII à travers les grandes vitres pures. Caracolos avait aux yeux de vraies larmes que ne parvenaient pas à tarir les plaisanteries de Pirouart. En vain Bothw^ell multipliait les conseils diplomatiques. Rien ne le consolait que le désespoir plus grand de Tell. Séduite par un chagrin si constant, Maïa consentait enfin à épouser le journaliste. « Par exemple, je me demande pourquoi, disait l'Idéal d'Art ! Je ne lui ai rien refusé. Je ne

désire que continuer à lui valoir de l'agrément. Pourquoi tient-il au mariage? Ça me dépasse!... Et le plus dur, c'est que je suis capable de lui rester fidèle, pour vaincre la difficulté de mon tempérament, fidèle, oui, ma foi, je vous le certifie... du moins presque. »

Tell sourit vaguement dans sa face cireuse... et vieillie. On le plaignait à la ronde. Il ne travaillait plus. A peine faisait-il son service strict de chef de publicité auprès de la Banque Fédérative. Il s'était départi de ses projets littéraires, de ses essais d'art dramatique. Vraiment compatissante, Maïa le choyait et ne l'abandonnait plus. Sonia de même lui consacrait toutes ses douceurs.

Leur trinilé amoureuse semblait définitive. Ils vivaient ensemble, sans se quitter presque. Oaracolos avait admis forcément ce commerce auquel il participait mal, par surcroît, pourvu seulement de son élégance et de son ardeur équatoriales. Au reste, Sonia méditait de lui écrire la rupture dès qu'il serait parvenu en Amérique. Le don de sa virginité lui avait valu cent mille francs et l'hôtel avec

les écuries, les équipages. Eu vendant tout elle doublerait la somme. Tell possédait une fortune personnelle à peu près équivalente, et sa part dans la Banque et les quinze mille francs d'appointements. A trois ils vivraient bien dans une maison de Sèvres ou de Saint-Cloud avec deux domestiques, un jardin à glycines et l'abonnement au chemin de fer...

— Non, répétait Maïa, mon pauvre Tell, je ne comprendrai jamais pourquoi vous voulez que je vous épouse. Je ne comprendrai jamais...

— Vous ne comprenez pas, parce que vous n'aimez pas... Ce qui m'épouvante, c'est le manque d'infini dans notre liaison. Rien ne m'assure que demain encore elle sera.

— Et qu'importe demain? D'ailleurs si vous pensez que le mariage devienne une garantie de perpétuation, mon pauvre ami, vous êtes bien simple.

— Si. Je vous connais, je crois, suffisamment pour savoir qu'une fois la promesse prononcée, il vous répugnera d'y forfaire. Il y a chez vous de la loyauté.

— Parce que je n'ai pas vingt ans. Attendez un peu... ces faiblesses passent avec l'âge.

— Oh I Maïa, ne soyez pas cynique... vous me navrez... Aujourd'hui m'aimez-vous ?

— Non, tenez, pas du tout. Aujourd'hui je vis par le cœur... j'adore Sonia.

La poitrine de Tell se crispa comme si une lame y passait. Il tenta une plaisanterie parce qu'il la vit se courroucer.

— Trois cent soixante fois, l'an, j'arborerai ma question aussi éternelle que le temps : m'aimez-vous ?

I — Si vous voulez, nous prendrons un jour par semaine et nous solderons les sept dialogues d'un seul coup, je préfère cela.

— Soit... et jugez, reprit-il avec une grande amertume, jugez si l'instinct qui m'anime est saugrenu...

— On se tue à vous le répéter.

— J'aime signifie : je désire perpétuer mon effigie morale et physique en imprégnant de mon essence le moule de votre beauté

— La belle découverte !

— Mais le curieux repose en ceci que je vous sais définitivement stérile !

— Ah!... Eh bien?

— Alors pourquoi vous aimé-je? Puisque la raison première de tout amour dérive de l'instinct de perpétuation? Là se révèle une erreur grossière de mon sensorium que je ne saurais vraiment lui pardonner.

— Vous êtes poli, mon lunatique amant !

— Cet illogisme m'exaspère et me déroute. Je vous désire etje me consume à espérer uotre mariage, institution sociale destinée à la multiplication des individus humains. Voici qu"on ne peut même plus croire aux découvertes de la science, laquelle enseigne que oui désir ne naît eu nous sans raison instinctive, sans but naturel.

— Votre verbiage se simplifierait fort si vous vouliez admettre l'usure de la force humaine.

— L'usure! Appréciez donc ce biceps... ou proposez-moi pour la résoudre quelque difficulté dialectique ! L'usure 1 1

— Mais oui; puisque l'amour consistait

d'abord dans la satisfaction d'un instinct, avouez que le jour où l'homme inventa le sentiment, sa vigueur Laissait. Il avait besoin d'eutr'actes.

— Alors le sentiment serait l'entr'acte de l'amour? Voilà un aphorisme de vicieuse et bien particulier.

— On commença, parce qu'il le fallait bien, à vivre sur le souvenir et l'espoir. On imagina les bagatelles de la porte et celles de la cour... On prolongea le boniment avant la représentation pour se préparer à l'effort...

— La belle plaisanterie !

— Mais non. Aujourd'hui le vieux boniment rebattu, redit, chanté, écrit, analysé, idéalisé, naturalisé et symbolisé, le vieux boniment n'amuse plus personne. Nous pratiquons un pur simulacre, en artistes, sans croire le moins du monde à la vérité du thème.

— Selon vous le sentiment n'est que la formule polie pour réclamer tout le reste.

— Certes. Nous nous jouons la comédie de paravent et l'on se trouve très penaud de

découvrir que derrière le décor il n'existe plus rien d'intéressant... pour la métaphysique.

Quelle enfant. Vous prenez en hochet

toute la vie des hommes.

— Allons donc. Quoi vous pèse plus, messieurs, qu'une passion franche, une bonne et bête passion de petite provinciale... L'homme qui la subit ne songe qu'à la fuir pour se reposer dans les bras d'une courtisane...

— Oh 1 les courtisanes, en effet. On ne peut les accuser de tromper sur la valeur de la comédie. Elles ne ménagent guère l'illusion.

— A quoi bon? Qui s'y plairait? Pensezvous, réellement, que Jules Pirouart perdrait son temps auprès de Kate si elle ne lui apportait que l'illusion de l'amour, si elle ne savait aussi participer à la fortune, aider ses spéculations?

— Je n'ignore plus que le boudoir est un comptoir de commission où l'amour sert à peine pour l'enseigne.

— Et de cela même notre empire à nous autres femmes croît sans arrêt, car nous

ramenons l'amour à sa définition que prouvent toutes les histoires : un appât tendu afin de s'adjoindre un producteur et un protecteur ; une association pour la lutte avec divertissements sexuels.

— Au moins différez-vous de l'ancêlre en ceci qu'elle se donnait pour rien... tandis que...

— De même que, femelle réelle, elle ne résistait pas à la force réelle et physique, ainsi nous, amoureuses simulées, nous ne résistons pas à l'argent, simulacre de la ruse,

' la force nouvelle... Nous sommes toujours La Même! Qui nous désire doit nous gagner... à moins que nous nous offrions à dès amis séduisants ainsi que l'on tend au visiteur le plateau à dragées... J'aime vos visites, mon bon, et le plateau restera plein longtemps...

— Mais enfin si vous me chérissez un peu, et si aucune passion ne vous pousse, pourquoi ne consentiriez-vous pas à me rester fidèle, voyant comme votre inconduite me torture?...

— D' abord je commence à vous accor-

2g8 LES CŒURS UTILES

der cela. Depuis le souper du cirque je...

— Oui, depuis le souper du cirque... Ce soir-là j'ai failli... Ah!

— Pauvre ami... Justement parce que je vous aime, je veux que notre amour soit au-dessus de la misère des sexes ; je veux que la possession ne soit rien entre nous qu'un agrément vulgaire ; que l'étreinte véritable soit celle de nos esprits sans communauté avec celle du corps. Tenez, si je suivais mes intentions ; seuls les garçons bouchers et les athlètes de la foire satisferaient mes sens. Je souffre horriblement, moi, de savoir que vous vous avilissez jusqu'à me servir d'instrument de volupté ; et quand je frémis dans vos bras, tout mon être se révolte à penser qu'une fonction si basse, si ignoble et si grotesque, une séduction qui s'opère par les parties honteuses et stercoraires du corps, à penser qu'une telle ignominie accapare un instant la sublimité de nos âmes. Cette déchéance-là m'épouvante et m'affole ; et je ne me serais jamais donnée à vous si la perversité de mon sexe ne me poussait à me pâmer précisé-

ment dans la douleur. La honte que j'ai de notre pollution me terrasse, et le malheur de mon àme, l'atroce morsure que je ressens au cœur, en ces moments-là, devient le stimulant du plaisir. Je vous suis fidèle par sadisme ; et, tenez plus je vous demeurerai fidèle, et plus vous vous ravalerez devant moi au rôle de brute priapique. Si je vous estime moins, je consens à vous épouser. Vous me convenez comme un innomable objet de luxure solitaire.

- Oh I Maïa !

— Maintenant je vous ai tout dit... Epousezmoi si vous l'osez encore... Certes je ne vous tromperai pas... vous savez pourquoi... mais j'ai perda toute lïllusion qui me mena vers vous, l'espoir de connaître votre àme sans que les sens vinssent hurler entre nous leur turpitude... Vous devenez l'athlète de mes goûts lubriques. Si cela vous satisfait tant mieux... Je vous aime en effet ainsi, Tell, je vous adore, mon amant ; je t'aime.

Ils étaient dans le boudoir de Sonia; et nul ne les dérangeait. On entendit Oaracolos qui

^'exaltait... le bruit d'une allumette qu'on enflamme, le crissement des ongles de Bothwell peignant sa barbe. Au dehors l'avenue était candide de neige fraîche où brillait un soleil rose... et les équipages de quatre heures commençaient à luire au trot des sleppers soufflant leur haleine en tourbillons. Un réverbère s'éclaira d'or contre le vert du crépuscule. L'aile de flamme battit, puis se dressa limpide... et il y eut une ondulation de lumières qui se posa au travers des soies japonaises et des porcelaines bleuâtres. Maïa fixait son regard sur les yeux de Tell avec une sorte de fureur, et lejeune homme, blêmi, sentait le monde s'évanouir... Cependant il dit à voix basse.

— Vous vous méprenez Maïa... Je vois clair en vous. Vous fûtes d'abord une petite fille sensuelle à l'extrême, et pour excuser votre débauche, vous vous créâtes ces théories grâce à la merveilleuse intelligence de votre âme... Elles excusaient l'athlète, le passant... Vous vous jouâtes la comédie à vous-même, et si bien que vous vous croyez à présent

incorporée dans le rôle, que vous ne distinguez plus le masque du visage... Vous m'aimez Maïn, non pour mon esprit qui est pareil à celui des gens de notre, entourage, mais à cause de mon amour, de ma passion toute bête qui vous poursuit et vous gagne. Et vous vous révoltez contre cet amour que répudie la fierté de votre imagination... Vous vous révoltez comme un enfant contre le jouet qu'il éventre et où il ne découvre que du son... Vous avez éventré la marionnette que vous pensiez être et il s'écoule tout bêtement de l'humanité de vous... Voilà le motif de votre rage. Vous m'aimez, épousons-nous.

Les domestiques assuraient les malles de Caracolos sur la galerie d'un fiacre qui partit en avant.

Souple martre en fourrures grises, Sonia parut au milieu du salon avec ses bandeaux clairs, sa fine figure d'émaii blanc. La coiffe d'argent à guiilochures dressée sur le chignon plus fauve lui prêtait l'air d'une bête cruelle, au crâne armé. Caracolos demi fou injuriait ses gens. Se trompant de manches pour en-

dosser sa pelisse et déposant à chaque seconde son chapeau sur un meuble, il reprit successivement ceux de tous ses convives sans s'apercevoir de l'erreur.

Enfin il y eut dans le vestibule, au pied de l'escalier de chêne entre les Aubusson des murailles, cinq messieurs en fourrures, ronds comme des ours et surmontés de chapeaux étincelants. Au perron de la cour intérieure, ils s'arrêtèrent. Les valets enlevèrent les couvertures des chevaux et les coupés défilèrent devant la marquise un à un, ouvrant leurs écrins capitonnés pour que s'y enfermassent les femmes précieuses et les hommes aux pensées d'or.

Les voitures tracèrent des courbes sur les cailloux balayés, et puis sortirent à la file parmi les étincelles des fers et le cliquetis des gourmettes, ébahissant les pauvres des trottoirs. Les valets refermèrent les grilles blanches.

Le second coupé contenait Tell et Maïa... ils restaient côte à côte, l'âme muette... Les voitures revenant du lac, couraient au tro**

allongé des steppers... Jusqu'au bout de l'avenue, s'étirant entre les palais et les arbres, le troupeau des équipages se pressait en une sorte de silence majestueux. Il ne subsistait que le piétinement sourd des chevaux et le bruit clair des chaînettes. Parfois la masse s'arrêtait dans une attente, et c'était alors pareil à une multitude de bêtes patientes aux deux yeux de lueurs jaunes, regardant l'arc immense de l'étoile, la voûte d'entrée dans la fournaise de lumières et de tumulte qui rougissait là-bas l'ascension du ciel assombri.

Chez sa mère, au five o dock, Maïa était en simple robe blanche, sa chevelure mousseuse aplanie sur ses tempes par bandeaux ondulés avec un chignon énorme cerclé de bandelettes blanches aussi. Elle allait à travers le salon, portant la tasse de l'Eminence, un prélat maigre dont la soutane violette s'accrochait aux angles des rotules. Elle s'inclina légère et grave et baisa l'anneau épiscopal que le prêtre tendit à ses lèvres.

L'absolue chasteté de ses lignes ondulait surle plancher couvert de rouge, et l'Eminence l'admira de son œil vitreux, un œil mort où les choses se reflétaient en terne, sans qu'il prît la peine de voir. Elle alla s'asseoir près de son fiancé et se mit à lui sourire, baissant

les cils; mais sous les cils, son regard fat comme l'abîme où le vertige appelle. L'Eminence parlait de la nouvelle politique papale. Le Saint Père décidément se tournait vers les républiques, et comptait, par elles, instaurer pour toujours la paix du monde. Une œuvre grandiose, une mission divine, en vérité.

Il y avait encore là deux forts actionnaires de la Banque Fédérative accompagnés de leurs femmes qui examinaient l'élégance simple du lieu tendu de velours brun avec aux angles des baguettes d'or mat et des rideaux de gaze jaune contre les fenêtres. On parlait plutôt à voix basse. Les deux actionnaires assez gras écbangaient des chiffres.

Madame Delaverte traversa le salon non sans majesté. Elle portait aussi des bandeaux plats très noirs, un petit chignon dans le cou et un complet britannique de coupe virile. Elle fut s'asseoir avec sa tasse entre les deux dames. On la félicita sur les noces prochaines. Elle s'estimait très heureuse... Tell lui. plaisait intiniment... Maïa avait déjà été demandée en mariage par un banquier de Lon-

dres, M. Humphry. Mais Maïa aimait Tell et Tell aimait Maïa. Cependant, sur les instances maternelles, la jeune fille fort docile avait reçu ce banquier de Londres. On n'imaginait pas l'excentricité de certaines gens. Un jour après une rencontre au Louvre, n'avait-il pas fait à Maïa une scène ridicule, la poursuivant comme un fou, parlant de suicide, et d'autres balivernes. Presque de force, il l'avait mise en fiacre. Elle avait eu, la pauvre, bien de la peine à s'échapper, et plus jamais n'avait voulu le revoir. Le caractère droit de la jeune fille n'excusait point ces inconvenances, si légitimes qu'elles dussent être dans la suite...

Les dames se recrièrent et blâmèrent le monstrueux Anglais. Madame Delaverte leur demanda si elles ne désiraient point connaître l'appartement des futurs époux. On les installait à l'étage supérieur vide par chance.

L'offre fut acceptée avec joie. La procession gravit les marches vêtues d'un tapis, dignes, et qui s'élevaient entre des murs de porphyre. L'ascenseur glissait au long de sa colonne. On admira volontiers le salon laqué de rouge sur

rose et la salle à manger pompadour. La chambre nuptiale excita surtout les louanges. Les panneaux entièrement recouverts d'une feuille de cuivre s'encadraient de baguettes en laque blanche assez larges. Au plafond ces baguettes rayonnaient vers le centre marqué par un lustre d'albâtre. Les rideaux étaient de poult de soie couleur de neige avec galon de cuivre, et les chaises longues, les pouffs se voilaient de housses pareillement faites. Ce cuivre et ces blancheurs reflétées dans les bois du plancher donnaient au mystère de la vie une sorte de diaphane candeur où la beauté angélique de Maïa se pourrait complaire...

Le lit de milieu en cuivre étonna plus encore par sa glace penchée occupant le fond entre les plis purs des rideaux ; une glace de trois mètres terminée dans le baldaquin par des ornements de laque blanche. Des appliques de cristal à cinq torchères étaient rivées au miroir. Et l'on ne savait trop quels vices ou quelles vertus reproduirait ce témoin de l'amour.

298 LES CŒURS UTiLI-S

On se chuchotait en descendant. Madame Delaverte imputait à Maïa tout l'honneur de ces dispositions. Les dames consultèrent Son Eminence qui s'abstint de prononcer... « Nous serions fort heureuses si un grand malheur n'était survenu récemment dans notre famille, déclara madame Delaverte. Ma nièce Souia devait se marier le même jour que ma fille. Son fiancé, le marquis Caracolos y Lanosa, vient de périr dans la révolution du Quesilado. Il était le neveu du président. Les insurgés ont fusillé ce vieillard et, au moment où Caracolos, descendu du paquebot, mettait le pied sur le môle... il a été massacré par la. populace... C'est affreux... madame, affreux... Il n'y aura donc qu'une noce ! «

Au salon on trouvait Sonia en grand deuil, et triste à tirer les larmes... « D'admirables filles, murmurait Son Eminence au plus obèse des deux actionnaires. Toutes deux sontbachelières. Du prix des leçons qu'elles donnaient madame Delaverte a longtemps vécu, et quand les leçons manquaient, ces pauvres enfants eurent le courage de se faire ouvreuses dans

LES CŒ-JRS UTILES 290

un cirque de Paris... Une conduite de saintes ! n'est-ce pas, madame?...

— Comment donc, ces dames ont connu des moments si difficiles?

— La république de francs-maçons se montre si insouciante de ses héros. Le capitaine Delaverte laissa sa veuve dans une position difficile. Les procès durèrent. Voilà dix mois à peine qu'elle a recouvré sa fortune.

M. et madame Pirouart entrèrent.

— Hé bonjour, ma belle, cria madame Delaverte... Comment vous va? Asseyez-vous, c'est charmant de venir nous surprendre ainsi.

— Monseigneur!... fit Pirouart en s'inclinant très bas vers TEminence.

Ils allèrent se concerter dans une embrasure de fenêtre; et l'on comprit bien que le législateur venait en visite pour rencontrer l'homme du Vatican.

— Je suis passée, je suis montée, disait négligemment madame Pirouart en son allure royale. Elle dévisageait de sa face-à-main les deux dames... Mais voici cette chère

300 LES CŒURS LTILES

Berthe... Bonjour! La vie vous flatte-t-elle ?

— Oui et non. La fortune ne nous méprise pas tout à fait, madame ! Je vous présente mon amie, Lucie Verginiale.

— Ravie, madame, nos maris se connaissent, je crois.

— Mon Dieu oui. Les voilà qui s'entendent... Les deux actionnaires entraient en conférence avec le prélat et le législateur.

Discrètement les dames s'écartèrent pour former un cercle autour de la robe de madame Pirouart... Un instant elles parlèrent de Tell et des jeunes filles qui se causaient gravement à l'autre bout du salon...

« Quelles jolies tailles tous trois. — Comme ils se groupent. — Et ce rayon de soleil dans leurs chevelures... — Ce monsieur a-t-il une tète fine... — Oh ! très sympathique. — Cette pauvre jeune fille. — Atroce, ma chère I — Imaginez-vous qu'ils avaient déjà toute leur installation : Avenue du Bois, un hôtel exquis. — Oîidonc? — Vous savez bien, celui que ferme une grille blanche au coin de l'Avenue Bugeaud. — L'ancien hôtel du duc de Cha-

rente? — C'est cela! — Vous y êtes... — Ah vraiment ! — La pauvre enfant. — Et comment supporte-t-elle? — Mal, très mal... — Ça se comprend, au reste. — Le futur avait une situation magnifique; sans les derniers événements il succédait à son oncle dans la présidence du Quesitado. — Une grande fortune! — Avec son maintien si distingué, elle eût fait une présidente parfaite. — La présidente hiératique, pour ainsi dire.,. — Ah! charmant, exquis. Je le répéterai... Vous permettez? — A votre aise. — Gomme vous êtes embellie, chère madame. — Le soleil de Cannes, nous en revenons mon mari et moi... — Hé! hé! un petit tour à la roulette, hein? ne dissimulez pas. — Mon Dieu non, nous allions là-bas pour affaires. — Ah ! ah ... et nous pouvons vous féliciter? — Oh ! une misère: vingt mille, et avec une peine... — Mais vingt mille c'est gentil... — Vous trouvez; de quoi acheter du mou pour les chats ! — Que de temps depuis votre dernière visite... Vous vous cachez donc. — A Cannes tout bonnement. — L'hiver Paris est intenable. — Voici le printemps,

IW comme disent les poêle.. - Nous avions un inlérêt dans un nouveau tramway funiculaire qu'on installe sur la route de la Corniche. Nous voulions nous rendre compte des travaux. Vous pense. ! La Banque Fédérative garantit... J'arrive à l'instant et pour vous voir - Quelle gracieuseté 1 La Banque est engagée je crois dans la guerre des AmeçicaLduSud.-Uparaitqu'onvaenven.r

au. mains. - Les armements sont termines. Le Quesitado a donc un gouvernement . - Vousnesavezdoncrien.ma chère? Dès que

la révolution a éclaté, l'Angleterre a envoyé des croiseurs, et la France un cuirasse. Le consulamissous leur protection les intérêts

de la Banque, en sorte que nous tenons les douanes.lesminesd'étaiuetlesilesaguauo

jusqu'à paiement intégral de la dette. -Vous

^ . ,1. In situation. Les aifaires

voilà maîtresse de la situauou.

j „ DiifUe chance ! Nous sevont reprendre. — «uciie tua

rons du triomphe? - Si Maûser veut. - Si M. Pirouart consent. -Allons, ne sais-je pas quevousmene. tout? -C'est pour Mauser

que nous fumes à Cannes. U retire peu a peu

ses fonds du cirque. — Ça prospère depuis que le dompteur a été croqué. — Une foule chaque soir I — Heu, une foule en retard... — Ça c'est cruel. — Mais joliment juste. — Il vient d'acheter en sous-main la concession des terrains où passera le tramvay de la Corniche.

— Je les lui ai conquis pour presque rien ses terrains ! — Les paysans ignoraient donc le projet? — Une femme ! ils se méfient moins I

— Nous revenons avec un petit bénéfice de 75 pour cent aux commanditaires de l'entreprise. — Bah ! et que vous laisse-t-il là-dessus, cerat deMaûser? — Imaginez- vous, ma chère, qu'il m'a fallu partager la commission avec l'ingénieur. — Certainement, ça se fait toujours. — Maûser eut dû payer l'ingénieur à part. On ne roule pas ses amis. Je le rattraperai. — Le ladre! — Enfin vous compenserez ça avec les fournitures militaires. — Ça devient une petite chose depuis que la Banque a tout absorbé ; et puis M. Pirouart compte séparer complètement sa vie politique de sa vie commerciale ; ça vaut infiniment mieux pour l'une et pour l'autre — A propos, je ne

Xlorst..laguevre..aa-b J^^,^^,^^,^,p,.

,LaBanquepeut omn ^^^^^^

„ent complet pour fente m Vousnousp.ene.:.ssa.l--^^,3 «ent ^leaucou^ -j;-^^ ^^ ^^^^^,^,,, „, pouvoirs... Seulem qû s'ar-

petite commission? - »'» ^^^^^ ,^,,.

rangera. D'ailleurs je m y trouve

j'apporte à la société ressée que vous car s , PP .^ ,^^^^^ de mon man une affaire ae ,

ip compte en profiter personnellement..

^ T tn nour cent. Nous partagerons. - "" , ! un ange - Seulement nous agis- ^°" "nous ieBe tiendrais pas à ce que sons entre nous, ]e n»

M. Pirouarl... -voyons, ma che.e Die ,endu Un'ensaurarienvotremar....Jevou tenau... li deux maïas. —

.---r.Tfl ^pl^-irl■ave- ^.^'"r:e:s"^le.-QueUesomp- ::u:et:niue^ouscouvre:-Q--tde

chez Halsington? — Naturellement. — Vous connaissez ce genre de doublure? — Délicieux 1 — D'un goût! — Ah oui on a plissé par-dessous... — Voici ces messieurs qui finissent. — Au revoir, chère belle. — Adieu madame. — A bientôt. — Ne vous dérangez pas.

— ïl fait un vent! — Mademoiselle! — Votre main. — Bon courage. — Et ne m'oubliez pas.

— Ne craignez point... »

Un domestique parut qui alluma les lampes.

Ils se retrouvèrent tous quatre dans le salon brun.

Tell tenait les mains de Maïa et l'amante leur donnait des bonbons à mordre. Madame Delaverte laissa son corps imposant se mouler dans un fauteuil. « Ah ! dit-elle, tout va bien, mes chers enfants... Voici enfin la vie honorable; nous avons tant souffert ! tant souffert et mérité! »

Ils passèrent à table.

Pour que Maïa n'eût pas à rougir de l'origine de leur fortune, Madame Delaverte avait jouéàla Bourse avec les actions de la Banque. Quand, après sept mois, elle eut doublé le ca-

300 LES ClEURS UTILES

pital formé par la part de Sonia, celle de sa fille et la sienne, elle estima que ce nouvel argent dû à son travail seul, à son travail et à son intelligence, ne portait pas, lui, de souillure. Elle annonça donc solennellement cû soir-là, dans un toast aux futurs, que toute la misère de leur pauvre vie honteuse était rachetée. Elle n'évoqua point, au cours du speech, son opinion sur les premiers versements accomplis entre les mains des jeunes filles. « Je demande à ignorer toujours, mes chères enfants, les douleurs passées de votre existence, ces douleurs que vous eûtes le courage et la pitié de me cacher jusqu'à présent. Je ne veux plus que l'on puisse s'en souvenir sinon pour goûter mieux les joies de la vie calme et aisée qui nous est aujourd'hui échue. Ne me contez rien; soyez-moi compatissantes. Si vous avez dû subir bien des humiliations, vous les avez subies pour moi ; et la conscience de votre charité doit ôter de votre mémoire l'amertume qui pourrait encore y poindre. Nous avons fait un emprunt au monde afin de vivre honnêtement, respectablement. Cet

emprunt, nous allons le restituer ; et nous aurons toujours le droit de marcher dans la vie fières et bonnes, parce que nous ne devrons plus rien aux êtres équivoques à qui notre confiance nous acoquina. »

Cela lu, madame Delaverte se iit apporter par le domestique un portefeuille dont elle tira une liasse de chèques et d'actions. Elle les divisa en deux parts : l'une représentait les dons de la Banque fédérative, l'autre l'acquêt* de sa bonne fortune à la Bourse.

« Ces chèques, dit-elle, dont l'origine nous afflige, j'avais eu d'abord l'intention de les brûler. Je pense qu'il vaut mieux suivre l'opinion de Sonia, et les distribuer aux' pauvres de Paris. Demain, mes filles, vous irez toutes deux dans les quartiers misérables et vous répandrez le bonheur dans les mansardes, dans les ateliers, à la porte des hôpitaux... »

Madame Delaverte s'attendrissait. Tell lui serra les mains avec un « merci » sincèrement énergique. « Notre rêve de petites écolières va donc se réaliser, dit Sonia à l'oreille de son amie. Nous nous sommes prostituées pour

grande pitié des Ecritures... Je smsm

'^'''^•••' . ip rouné olive emmena les Le lendemain, le coupe u

11 fallait une station au Crédit

'°ln va être fonlourd, notre déshonneur, et

Men embarrassant dit Ma^

— Nous risquons d en perui ^

puisque les pauvres ramasseront les

louis tombés. „„i sait! Des mendiants

Des pauvres?... «Ï^^J „„« paillasse plutôt, dé ceux qui meurent sur un. p

bourrée de bank-notes. „ „,,.,ieurs fois.

Faisons la distribution en plusieurs

no sera moins amusant.

I^ir^^ie n'ai qu'un goût passager pour

les taudis et leur vermine.

Demandons ce que ça va peser.

El"s pénétrèrent dansléUallu^ré^t^

employés les détournèrent P^^--^^^^^^ se munir d'une si grosse somme en

leur offrirent des billets.

— Mon Dieu ! dit tout à coup Sonia, si un voleur nous file, il nous tuera sûrement.

— C'est en effet une grande imprudence nous en pourrions mourir.

Elles se regardèrent et peu à peu un singulier sourire leur monta... Leurs regards aigus leur coupèrent les âmes. Elles se lurent au milieu du cœur...

— Nous reviendrons, dit Maïa, puisque notre projet devient impossible.

— Emportons dix mille francs...

— Et le reste?

— Le reste?

— Versons-le à la caisse des dépôts... on nous le gardera.

— Nous reviendrons le prendre pour de nouvelles aumônes.

— Lundi.

— Lundi.

Elles versèrent donc leur déshonneur à ]a caisse des dépôts ; et le firent inscrire sous leurs noms.

Quand elles eurent regagné la voiture, Maïa s'aperçut de la perte de ses gants. Elles enjoi-

310 LES CŒUHS UTILES

gnirent au cocher de les conduire au Louvre. Mais parvenues devant le comptoir de ganterie, elles remarquèrent qu'elles n'avaient pour payer nulle autre argent que l'or du déshonneur. Elles connurent un grand scrupule. Cependant comme le commis les pressait, Maïa prit une décision.

— Nous rembourserons cela au déshonneur.

— Nous rembourserons avec l'argent honnête.

Cette résolution admise, rienne les arrêtant plus de satisfaire quelques menus caprice;^, elles se laissèrent facilement enivrer par la fièvre de choisir. Des étoffes inouïes les séduisirent ; elles les achetèrent. Ces emplettes leur donnèrent le désir d'y adjoindre de nouvelles. L'une à l'autre, elles se rappelaient maintes choses exquises aperçues à telle ou telle vitrine et qui les enthousiasmaient. Elles ne résistèrent pas, et le coupé olive les promena dans la rue delà Paix où fleurissent les chapeaux, où luisent les nécessaires de toilette et les parfums rares ; puis dans l'avenue de

l'Opéra, parterre des soieries et des joyaux... Tant elles marchandèrent de boutique en boutique que le soir vint à tomber.

— Seigneur, dit Sonia, et les pauvres!

— Bon, répondit l'Idéal d'Art, faisons-nous mener à quelque pauvre église, et l'on jettera discrètement, dans le tronc des misérables, l'offrande de notre déshonneur.

Le cocher toucha les chevaux, et quand la voiture eut longtemps retenti sur les pavages, elles descendirent devant le porche noir d'une très triste bâtisse.

L'église était déserte. Une veilleuse à l'agonie crépitait dans l'huile puante d'un lumignon suspendu pardes chaînettesàla voûte obscure. A peine distinguait-on, tout au bout du chœur, un maigre Christ de cuivre, offrant aux affamés l'exemple divin de son ventre creux.

— Vite, dit Maïa, on s'enrhumerait. La saison est fraîche et mes narines s'offusquent.

— Allons... ainsi nous aurons donné notre déshonneur aux pauvres, en évitant la vermine des taudis...

Elles fouillèrent dans leurs porte-cartes.

Mais ils étaient vides de back-notes. Elles sondèrent leurs bourses. Elles étaient veuves de louis.

— Mon Dieu, petite So, dit Maïa, il me semble à présent que nous avons tout dépensé.

— Tu crois ?

— Je pense...

— Au fait, peut-être bien. Il va falloir rembourser dix mille francs au déshonneur!

— Mère ne le permettra jamais.

— Mais c'est très mal...

— En effet, c'est très mal...

— Hé... une pièce... au fond de ma poche... Quarante sous, Maïa !

— Mets-les toujours. Nous aurons du moins rempli le but de notre journée...

Sonia levait les mains au ciel.

— Seigneur! nous vous avions promis, petites écolières, de payer aux pauvres, aux membres mêmes (ainsi que vous l'enseignez) de votre corps glorieux, le prix exact de notre virginité. Et voici. Seigneur, que je mets en ce tronc-ci quarante sous seulement.

— Hé ! fit Maïa, console-loi, petite So... Le Seigneur sera content ; nous ne lui manquons pas de parole, car notre virginité, tu le sais bien, ne val ut jamais davantage.

IB

La Banque Fédérative des Intérêts Internationaux occupait son nouveau local, vis-à-vis l'Opéra, depuis le mois de juin.

Les sculptures symboliques se dressaient dans la pierre de la façade, chérubins colossaux tenant des balances et des bourses pleines. La transparence grandiose des baies de verre laissait voir des halls profonds soutenus par des ogives de métal fleuri, et cela ressemblait étrangement à l'intérieur d'une cathédrale en fer.

La maison voisine n'était, évidemment, qu'une succursale de la Banque ; le bureau de poste lui-même, avec la lanterne bleue du télégraphe et ses vitres dépolies, ne semblait point autre chose qu'une annexe de la nef centrale.

Les fenêtres des premiers étage décelaient un luxe fort rien que par les doublures des rideaux et la limpidité des glaces sans tain. Piétinant, trottant et piaffant autour de l'édifice, dévalant du boulevard, de la rue de la Paix, de l'Avenue de l'Opéra, le troupeau pressé des voitures paraissait accourir là par les grandes artères comme vers le cœur de la ville, le point unique et réel où toute la vie des hommes venait battre.

Le landau de madame Tell fut signalé par les chasseurs debout sur le perron, devant les murailles de verre pivotantes que les pouces des clients faisaient mouvoir pour pénétrer dans la nef ou pour en sortir. Dès que l'attelage atteignit la façade, ils se précipitèrent à deux, levant leurs casquettes galonnées, et s'empressant vers la portière. Madame Delaverte descendit d'abord; mit une pièce dans la maiD de celui des chasseurs qui portait sur son habit bleu la médaille militaire. Puis avec Sonia toujours en deuil elle entra dans la maison du bureau de poste. Au contraire Maïa gravit les cinq marches menant à l'arc de fer

émaillé infléchi dans la façade aux portes de verre. Un chasseur' appuya sa main, madame Tell passa vile, habile à soustraire sa traîne de drap saphir au pinçon de la machine.

Pour traverser la nef, elle glissa sur le caoutchouc rougeâtre du plancher qui faisait silencieux les pas de la foule en circulation autour des tables ou massée vers les comptoirs latéraux pour verser et recevoir l'or. Au fond, elle prit place dans la cage de l'ascenseur et se laissa emporter vers les étages, curieuse de considérer le grouillement des hommes en affaires qui se rapetissèrent sous son assomption, jusqu'à n'être pliis qu'un peuple de fourmis actives trottant autour des nervures de fer et bourdonnant près des comptoirs.

L'appareil s'arrêta. Les sonneries électriques tintèrent. « M. Tell est là, dit l'huissier, si madame veut entrer. » Auparavant elle se regarda dans un miroir propre à renvoyer le jour. Sa robe amazone lui était comme une autre peau sombre collée à son corps, et parle flot de la traîne elle semblait surgir du sol

ainsi qu'une plante bleue à fleur de nacre.

« Lisez, Maûser, aux dernières nouvelles... Là, lisez... »

Elle entendit Tell qui parlait ainsi ; elle ouvrit la porte de la salle tendue en vert et rouge... Harrisson écrivait sur une table volante devant la tablette du téléphone et les embouchures des tubes acoustiques. Son mari vint lui prendre la main et la fit asseoir sur un rocking-chair. Après avoir salué avec une affectation comique, Maûser continua sa lecture. Mais le rire éclata dans sa face convulsée... « Ah.'sapristil Ah ah!... Ils s'en sont fichus une roulée. Voilà des commentaires à nos dépêches!... Ecoutez-moi un peu : les troupes des Cordillères ont laissé sur le champ de bataille le tiers de leurs effectifs. La ville de Santa-Anna est en flammes. Les habitants chassés par le bombardement se réfugient sur le territoire brésilien. Le gouvernement de Quesitado, pressé de finir une guerre jjui se terminera selon toutes les probabilités par l'annexion des provinces séparatistes, a convoqué les bans des milices. La capitale re-

gorge de Liesses et de malades qu'on ne sait où mettre, étant donnée la mauvaise organisation générale. Des literies et du matériel d'ambulance ont cependant été commandés à Paris, par grandes quantités, dès le débnt des hostilités, mais le mauvais temps des dernières semaines retarde l'arrivée des paquebots... On signale à Quesitado de nombreux cas de typhus... — Dites donc, Harrisson... les boîtes de chirurgiens sont parties hier soir. Elles prendront le paquebot à temps?

— Oui monsieur ! Tout le chargement est à Saint-Nazaire depuis ce matin, et on pourra dans la nuit achever l'arrimement des marchandises.

— Monsieur Pirouart viendra-t-il ? demanda la jeune femme.

— Certainement, madame, je prépare ces pièces pour sa signature. Elles doivent partir avant cinq heures... et vous voyez, il y en a une jolie collection.

Le secrétaire montra une colonne de papiers empilés sur la table... Maûserdit :

— Je viens de finir mes signatures.., j'aimai

aux doigts. Mais ce Pirouart, cane le fatigue pas... quel gaillard !

— Il s'occupe encore de son installation, à ce que m'a dit sa femme... Leur appartement est immense...

— Combien paye-t-il de loyer ? demanda-t- Tell?

Maiiser regarda fixement les époux qui l'interrogeaient...

— Qui ça?... Pirouart?

— Oui...

— Pas ça...

— Oh... allons donc !

— Non seulement ça ne lui coûte rien, mais ça lui rapporte encore quelques petites choses... Avez-vous regardé la maison ?

— Splendide... très belle...

— Je m'en fiche... Qu'y a-t-il au rez-dechaussée, malin ?

— Au rez-de-chaussée?... un bureau de poste...

— Eh bien oui : un bureau de poste!... Ça ne vous ouvre pas l'œil, ça?

— Non... non...

— Vous, VOUS, un journaliste I Vous ne comprenez donc rien à la politique? Voyons... C'est bien simple. Pirouart a su au ministère qu'on allait établir un bureau dans le quartier à peu près au coin du boulevard... il se met en quête... nous trouvons cette maison et nous persuadons au propriétaire de nous la louer en bloc quarante mille francs. Alors, en faisant agir les amis de la Chambre, on a obtenu que le bureau fût placé dans la boutique même ; et nous louons le local du rez-de-chaussée et l'appartement du receveur 40,000 francs au ministère des Postes... Hein... qu'en dites-vous?

— Ainsi Pirouart loge pour rien sa société à l'entresol, sa femme au premier, vous au troisième et il reste deux étages qui rapportent...

Maûser dit le chiffre ; puis galamment complimenta madame Tell sur sa toilette, non sans respect. Il ignorait de plus en plus que cette jeune femme eût jamais paru dans son cirque. A ceux qui, voulant avoir le cœur net, le questionnaient, il précipitait sa protesta-

LES CŒURS UTILES 32i

tion... « Jamais delà vie... quelle baliverne.. Mademoiselle Delaverte, voyons, la fille d'un officier de marine !... Y a-t-il des canailles qui content ça?... Lui-même avait consenti à se séparer de ses habits jaunes, de ses gants rouges. Vêtu d'un veston noir où roulait son ventre, d'un pantalon sombre, il maniait un chapeau à la forme haute et miroitante ! et ses énormes mains se crispaient dans du gris perle à piqûres noires. Tous trois ils conversèrent, sans qu'aucune évocation des choses passées corrompît leurs lèvres honnêtes. Il n'y avait eu pour cela aucune convention verbale entre eux. Ils avaient d'ensemble aboli peu à peu le souvenir des temps d'origine ; et nul n'y consentait une allusion par respect pour soimême, ainsi qu'on dédaigne, en une société convenable, de parler des lieux et des gens interlopes.

Maûser emmena Tell fumer un cigare, puisque le législateur tardait. Maïa prit le journal... Des sonneries retentirent, Harrisson lâcha ses paperasses et se courba sur la tablette du téléphone. Sa main fine, cerclée de

bagues rares et simples, retenait la fleur piquée à la boutonnière de la jaquette. Un instant la liseuse se détourna pour regarder la raie magnifique qui du front au faux-col partageait la chevelure noire du secrétaire...

« Allô, allô, criait-il... Communication... Comment?... allô... allô... Oui, mademoiselle... En voilà pour une demi-heure à attendre... » Il haussa les épaules et remercia du geste les sourires de la jeune femme. Mais on siffla dans un des huit tubes acoustiques... Il dut manœuvrer le système. « A l'autre maintenant !... Quoi ?... une dépêche ! Gardez-la votre dépêche... Mais non, je ne vous ai rien dit du tout... Hein ?... Ce n'est pas le contentieux ici, mon pauvre ami... D'abord M. Pirouart n'est pas là.,. Quoi?... Une dépêche sur la guerre 1... Eh bien 1 faites la monter... Pas tant d'explications... Monsieur Renaud mesurez vos paroles, je vous prie... Je demanderai votre renvoi au directeur... oui monsieur et de suite... Et tâchez de vous taire... On vous paye pour faire votre service, n'est-ce pas?... Trop tard pour vous excuser... Votre

situation ? Je ne suis pas l'assistance publique, moi, assez !... »

Cependant, le téléphone sonnait avec frénésie. M. Harrisson dut s'accouder à nouveau contre l'appareil ; ayant crié ses « allô, allô! » il murmurait dans sa moustache blonde : <( Comprenez- vous, madame, un va-nu-pieds, un surnuméraire à 1,800, qui veut faire la loi à toute la direction ?...

— Allô... allô... C'est vous, M. Bothwell... Je vous présente mes hommages.

— Merci bien, monsieur... Comment ?...

Allô... allô... Il y a une erreur... pour les gamelles... Qui réclame?... On les laissait de 11 fr. 75 à 10 francs la douzaine... Àh! je sais,

'ils se plaignent parce qu'on les leur compte vingt-trois francs... Mais ce n'est pas une erreur... du tout... J'ai fait moi-même les calculs... Vous ne comptez pas les primes des courtiers... voilà ce qui explique la différence... Il y a sept entremises... Oui, monsieur... Si vous voulez, je peux vous expédier le détail... Vous allez partir à six heures... très bien... et en mer demain matin... Com-

Lien la traversée?... Dix-sept jours... Enfin, bon voyage... Madame Tell, qui est là, désire que vous ne reveniez pas des Oordilières sans les orchidées pour sa serre... Bien... Adieu, monsieur... Merci... »

Harrisson retroussa ses moustaches, et avec un sourire exquis :

— M. Bothwell a promis de les rapporter, madame, et quand il promet...

Il s'inclina, revint à la table et rangea les pièces par séries.

Quelques minutes encore Maïa dut parcourir le journal. Pirouart enfin parut. Ils se serrèrent cérémonieusement les doigts. Harrisson se comprit en trop...

— Voici, monsieur, les pièces à la signature... Je descends pour une dépêche chiffrée à traduire.

— Bien... veuillez avoir la complaisance, mon cher ami, de fermer la porte.

— Dites à mon mari, s'il vous plaît, que je vais faire une petite visite à madame Pirouart. Qu'il ne m'attende pas... Merci, monsieur.

Pirouart s'assit comme pour signer les

pièces. Maïa se dressa devant lui... Ils so regardèrent beaucoup en silence... Maïa se rapprochait; elle posa ses mains sur le bord de la table, et prit l'attitude du sphinx...

— Eh bien, vous contentai-je...? Ai-je su être utile?

Pirouart sourit ; sa barbe, aux parfums subtils, grattait, un peu longue, le papier... Sans qu'il s'arrêtât de parapher, il avoua coquettement :

— Je m'imaginerais presque que vous m'aimez ; si un songe aussi saugrenu pouvait surgir en mon cerveau.

— Je vous aime . . . oui . . .

Maïa le dit ce mot avec un son si sourd, si étrangement sourd et vibrant à la fois, que Pirouart posa la plume.

— Voilà bien le plus délicieux des archaïsmes !

— Avant mon mariage, je vous aimai déjà. N'étiez-vous pas le héros des rêves pour toute jeune fille, le chevalier sans peur qui. brave les arguties des robins et piétine l'hypocrisie du monde, avec le courage de révéler sans

masque le mal qui nous mène. Et vous avez réussi... Vous voilà comme le vaillant Argonaute au retour des expéditions aurifères, tout chargé des dépouilles de peuples entiers vaincus par la vaillance de votre audace... De l'autre côté des eaux, les villes s'écroulent, le sang fume... car vous avez levé le doigt î

Le législateur se renversa sur le fauteuil.. . et il souriait ineffablement.

— Que vous êtes ravissante ! parlez, parlez ainsi... l'harmonie de vos phrases égaie tout.

Maïa eut ce regard pareil au fleuve entre les arbres et qui éclatait si fort, si malicieux.

— Nul ne put jamais dire, reprit-elle, que vous dussiez votre gloire à une longue série d'ancêtres forgeurs de la patrie, ou à l'économie séculaire de vertueux artisans. Vos œuvres créèrent votre noblesse. Seul contre tous, tel que le paladin légendaire, vous avez gagné les batailles et vociféré plus haut votre victoire sous le fronton grec de la Bourse.

— Je n'ai eu que le mérite d'adopter et d'appliquer la maxime. « Rien ne déconsidère, fors la pauvreté. »

— Vous êtes tout pareil aux anciens rois, savez-vous, ceux qui dispensaient la paix ou la guerre... Vous tenez tous les sceptres, et me voici en offrande à vos genoux...

— Ah I ah! petite lyrique...

— Non. Je jure, ô mon triomphateur, que je vous apporte en holocauste la virginité de mon cœur...

— Et Tell, et Sonia...

— Le cerveau, le cœur. Je me suis trompée moi-même. Jamais^nul ne m'émut les sens, les sens réels, la sensibilité où se mouilleraient les yeux... Voyez, pour vous, mon cœur pleure d'admiration et d'amour...

— Vraiment, m'aimeriez- vous, Maïa?... Je vous crois... Il ne vous effraie point de connaître l'adultère ?

— Je vous apporte le don de mon âme toute, car je pense que nous autres, les frénésies du corps nous importent peu et que nous délaisserons volontiers cette misère-là... Je vous apporte l'intime de moi, je m'offre. à vous plus entière qu'à quiconque me posséda ou me possédera. Écoutez-moi...

Pirouart avait voulu Tétreindre, Maïase dérobait : « Je vous aime trop... j'ai mieux pour vous. » Les larmes réelles noyaient son visage jusqu'alors insensible... Elle murmura : « Penchez-vous et prenez mon âme ; étreigncz ma seule âme... »

Longtemps elle parla d'une voix basse.

Elle lui livrait son œuvre même, ce que depuis huit mois, elle édifiait à chaque minute du jour... ce qui était le but de toutes ses marches, de toutes ses méditations; elle lui offrit le secret de sa combinaison, de ses savants espionnages... et Pirouart vit peu à peu, dans un magnifique éblouissement, le milliard se tendre à lui, surgir de cette femme comme un désir, et arriver avec l'haleine de seslèvres ouvrant la merveille d'un avenir d'absolue puissance. Elle lui enseignait le coup de l'accaparement des métaux; cette entreprise qui fut pour la Banque fédérative l'apogée de sa splendeur, l'origine même de sa domination universelle, ce qui lui valut le monopole de l'or.

Le législateur frémissait, et il tendait les

mains vers ce miracle futur ; les yeux pâmés, le rire fou... Maïa unit de donner son âme et elle s'abattit sur un siège, pantelante, les lèvres ouvertes, goûtant encore la douceur de ses dernières paroles en fuite, de savoir le sanctuaire de ses sens révélé et violé... ses mains de perle se tordirent et s'étirèrent...

— Merci, merci, disait le triomphateur, voilà ma vie récompensée et tout l'effort de mes labeurs...

— Quelle plus somptueuse conquête avaistu rêvée?

— Aucune.

— Ah ! je suis bien heureuse de m'être donnée toute. . Il plane en moi une candeur inef. fable, un repos très grand, une confiance infinie... Je t'aime, je t'aime... ô mon roi...

Ils se redressèrent, et, l'un à l'autre s'offrant la main, ils se les serrèrent cordialement, heureux de leur vice, ayant consommé le suprême adultère... sans que la chair y participât. Silencieusement ils restèrent loin l'un de l'autre. Ils ne se regardaient pas. Plutôt abandonnèrent-ils leur pensée qui chevaucha les belles

330 LES GŒUUS UTILES

chimères. Par delà les vitres le troupeau des voitures continuait de courir, au fond des rues abruptes sous les balcons en lettres d'or. Paris allait bleuir de crépuscule. Des flèches de soleil poupre incendiaient les fenêtres des mansardes, les carreaux des lampadaires. La vie du monde se ruait vers les lieux de joie. Un globe électrique projeta soudain sa lumière acérée, et les mille papillons du gaz butinèrent sur l'ombre naissante.

Les riches envahissaient les trottoirs dans des atours de fête. Les ateliers dégorgèrent leurs esclaves qui partirent en colonnes vers les faubourgs. Les premières prostituées arborèrent leurs faces peintes au coin des ruelles, et les gardes à cheval firent resplendir leurs casques dans les lumières.

Le landau attendait en bas, portant le deuil de Sonia et la majesté de madame Delaverte... Tell à son tour y monta.

— Voici l'heure de mon départ, dit Maïa. .. je retourne ^à Saint-Cloud... Le cerveau et le cœur m'attendent... Je vous emporte dans l'intelligence de mes sens.

LES CŒURS UTILES 33i

Longtemps ils se contemplèrent, et puis leur rire s'ébroua.

Ilarrisson revint, un peu pâle.

— Vous ne savez point ce que l'on m'apprend en bas... On a trouvé Iluriel tué dans sa chambre. A côté de lui, les dés marquent un et un. Il avait griffonné sur une carte : « Faute d'intérêt, je tourne la page. ))

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