‹ Les collectionneurs de l'ancienne RomeChapitre 10 sur 74 · Tite-Live, VI · texte numérisé non relu

Tite-Live, VI

Aux Tyndaritains Verrès avait pris le principal objet de leur culte, un Mercure en bronze. L’enlèvement de cette statue indique bien quelle était alors la puissance des préteurs , si toutefois le récit de Cicéron ne se ressent pas d’une certaine amplification oratoire. Dès le premier jour de son arrivée à Tyndaris, Verrès avait ordonné d'enlever le Mercure de son piédestal et de l’amener à Messine. Sopater, le premier magistrat de la ville, eut le courage de refuser. Aussitôt Verrès le fait saisir par ses licteurs; on le dépouille de ses vêtements, et il est garrotté en plein hiver, par une pluie battante, à l’une des statues équestres de la place. Le sénat de Tyndaris épouvanté se jeta aux pieds de Verrès, qui n'accorda la grâce de Sopater qu’en échange du Mercure.

Trois statues A’ Apollon venaiçnt, l’une de Syracuse, l’autre de Lilybée, la troisième d’Agrigente. Cette dernière était un des meilleurs bronzes de Myron. La signature du maître était incrustée en petits caractères d’argent sur la cuisse même du dieu, ce qui lui donnait un nouveau prix, car ces signatures sont assez rares chez les Grecs '.

Au temple d’Enna, le préteur avait enlevé deux figures colossales en marbre, une Proserpine et une Cérès, et une autre figure de la même déesse en

l. Le comte de Caylus (Mémoire à l’Académie du i er juin 1753) donne quelques signatures de sculpteurs. Le Discobole du Vatican porte aussi le nom de Myron; mais c’est une copie et la signature a été également copiée. (Voir page 63.)

bronze et de dimension moindre. Notre amateur paraît affectionner ce type *, comme celui d’Apollon, car j’en retrouve encore un échantillon dans la Cérès de Catane, chef-d’œuvre de la plus haute antiquité. Aucun homme ne l’avait jamais vue. Enfermée dans une sorte de sanctuaire, elle était sous la garde de femmes mariées et de jeunes vierges. Comment Verrès est-il arrivé jusqu’à elle? Toujours est-il qu’une nuit elle fut enlevée, et qu’elle figurait dans sa galerie.

Mais la statue favorite du préteur était celle d’un jeune homme jouant du luth. Elle venait d’Aspende, en Pamphylie; l'artiste, dont le nom nous est inconnu, avait représenté le musicien chantant et s’accompagnant à la sourdine, d’où le dicton des Grecs : A la sourdine comme le Cithariste d’Aspende. Verrès avait placé cette statue dans une sorte de boudoir réservé, loin des curieux, comme pour montrer, dit Cicéron, qu’il était encore plus habile à cacher son jeu que le musicien lui-même.

Au reste, quand un objet d’art tentait Verrès, il faut avouer que tout lui était bon pour l’obtenir. Il y avait à Ségeste une Diane colossale en bronze, le carquois sur l’épaule, et tenant d’une main un arc, de l’autre un flambeau, triple symbole de Diane, de la Lune et d’Hécate. Du premier coup-

I. Fréquent d’ailleurs en Sicile, où l’agriculture était très en honneur. M. Ampère pense que la belle Cérès Féconde du Vatican peut être une de celles de Verrès. (III, 347.)

d’œil, Verrès avait jugé l'œuvre; il l’avait demandée sans succès. A partir de ce jour, taxes exorbitantes, menaces aux citoyens de leur faire perdre tous leurs procès, levées extraordinaires de matelots, contributions excessives; il n’a de cesse que lorsque les Ségestains en larmes viennent lui offrir leur statue.

Je ne cite que pour mémoire les figures enlevées aux temples d’Hercule à Agrigente, de Proserpine à Syracuse, de Junon à Samos et à Malte, de Diane à Perga, aux villes de Chios, de Tenedos, d’Assore, d’Halicarnasse ', les statues en ivoire dont Verrès raffolait et dont il possédait des morceaux exquis 1 2 ; j’arrive aux peintures.

La Pinacothèque 3 contenait un nombre considérable de tableaux de la meilleure époque grecque, provenant de Grèce et d’Asie, ainsi que d’autres ouvrages moins importants confisqués par Verrès à son ami Sthenius, qui se permettait de collectionner à côté de lui. On y remarquait aussi une suite de tableaux de batailles d’une extrême rareté, notamment un combat de cavalerie livré par le roi Agathocle ; enfin vingt-sept portraits des rois ou tyrans de la Sicile. Toutes ces peintures, que l’on

1. Car l’Asie n’avait pas été moins balayée ( everriculum , balai, jeu de mots de Cicéron sur le nom de Verrès) que la Sicile.

2 . Une, entre autres, placée dans la main d’une Cérès colossale à Enna, et que Verrès avait enlevée, ne pouvant déplacer la statue elle-même à cause de son grana poids.

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