P. Mérimée, Artiste, t« avril i
C’est ici surtout que les lacunes de l’histoire sont déplorables. On aimerait, en présence de César, à s’arrêter, à étudier sous son côté artistique la physionomie de cet homme extraordinaire, le premier en tout. Malheureusement l’éclat de son génie militaire a absorbé l’attention de l’histoire; c’est à peine si elle a gardé souvenir de l’illustre amateur.
Nous savons qu’il recherchait avec passion les antiques, gemmas, toreumata, signa, tabulas operis antiqui animosissime comparasse '. Mais s'il adore les antiques, César sait aussi encourager magnifiquement les modernes. C’est lui qui payait 400,000 fr. (80 talents) deux tableaux de Timomaque. Arcesilas, l’ami de Lucullus dont je parlais tout à l’heure, Damophile et Gorgas, peintres et modeleurs grecs, travaillèrent à la décoration des édifices superbes qu’il fit élever ou réparer, le grand Cirque notamment, qui contenait 25 o,ooo spectateurs assis, et son Forum dont le terrain seul lui avait coûté 20 millions de francs (100 millions de sest.). En même temps, César s’occupait d’embellir les principales villes de l’Italie , des Gaules, d’Espagné, d’Asie et de Grèce, et envoyait à Corinthe une colonie pour repeupler la ville, la relever de ses ruines et rétablir les statues ensevelies sous jes décombres*.
r . Suétone, Cces., XLVII.
2. Suétone, Cces., XXVIII; Plutarque, Cces., 74; Winc- KELMANN, VI, 5.
Ce trait seul, qui tranche si profondément avec les pillages effrénés du siècle , n’est-il pas un de ceux qui font le plus honneur à ce grand caractère?
Au reste, César n’a rien des idées étroites de son temps. Ses collections ne sont pas exilées dans des villas 1 2 ; il a des vues plus larges et plus hautes. Il fait construire au Capitole des portiques provisoires pour en faire une exposition publique*. Ses cabinets de pierres gravées , — il en comptait six , — vont décorer le temple qu’il élève à Vénus Genitrix ; il étudie le plan d’une vaste bibliothèque publique dont Varron aura la direction; enfin, il ouvre au peuple ses beaux jardins du Tibre, et y installe sa galerie de tableaux et de statues 3 4 .
a Les jardins de César, amateur délicat des arts , devaient être remplis de chefs-d’œuvre ; les anciens n’en parlent pas, mais nous pouvons en juger par deux belles statues qui en proviennent, l’une probablement, le Méléagre du Vatican, l’autre certainement, la Vénus de l’Ermitage *. »
Cicéron en dit assez pour nous prouver que ces jardins devaient être une merveille de goût et
1. In villarum exilia. Pline, XXXV', 9. Voir Cic. ad Att., 252, au sujet de la villa de Ce'sar à Nemi.