‹ Les collectionneurs de l'ancienne RomeChapitre 40 sur 74 · Cicéron, Par ad., V · texte numérisé non relu

Cicéron, Par ad., V

DÊ L’ANCIENNE ROME.

hommes qui se passionnent pour ces objets occupent le dernier échelon de l’esclavage 1 2 Vous

voilà stupéfait devant une peinture d’Eschion , devant quelque figure de Polyclète. Je ne veux pas savoir d’où elles vous viennent, ni à quel titre vous les possédez. Mais quand je vous vois en contemplation, en pâmoison, poussant des cris, je dis que vous êtes l’esclave de niaiseries (ineptiarum) . Quoi donc! tout cela n’est-il pas agréable? Assurément, et nous aussi, nous avons l'œil connaisseur ; mais, au nom des dieux, ne tenez pas que ces beautés sont faites pour enchaîner des hommes, mais bien pour amuser les enfants ( oblectamenta puerorum ), etc. »

Cicéron avait soixante ans quand il faisait ces beaux raisonnements; on ne peut donc les mettre sur le compte de la jeunesse, encore moins y chercher une tactique d’orateur qui veut ménager le vieux puritanisme romain. Les Paradoxa ne sont pas des plaidoyers, mais de petits traités philosophiques, a tout-à-fait socratiques et la vérité vraie*.»

1. Avec la même logique, disait Falconet, on peut dire: « Ceux qui seraient passionnés pour la lecture d’Homère, de Démosthènes, de Cicéron, etc., seraient dans le dernier degré de l’esclavage, par la raison que les moindres valets du logis épousseteraient les volumes qui contiennent les productions de ces grands hommes. »

2. Socratica longeque verissima. Cicéron, Parad. prcef.; et ailleurs : « Vous traitez de fiction ce que dit Carnéade d’une tête de Faune (trouvée dans une carrière de marbre), comme si cela n’eût pu arrive'r par hasard, et comme si tous les mar-

Pour Cicéron, l’art n’est qu’un moyen de décoration à la mode. « Cherchez-moi, dit-il à Atticus,

tout ce qui sera propre à orner mon Tusculum

Votre Hermathena sera un excellent ornement pour mon Académie; les Hermès se placent dans tous les lieux d'exercice, et la Minerve convient tout spécialement à celui-ci *.» Plus tard, il écrit à Gallus, qu’il a chargé aussi de lui faire des achats , car Cicéron a le bon esprit de ne jamais acheter directement luimême : « Mon usage est d’acquérir des statues qui puissent donner à ma Palestre l’air des gymnases

de la Grèce J’ai fait construire ici des exhèdres

dans le dernier goût, je voudrais les orner de tableaux ; si quelque chose me plaît pour décorer les pièces de ce genre, c’est bien la peinture*. »

Tout était donc à la mode grecque chez Cicéron ! Son Tusculanum avait une Académie, un Lycée,

bres ne contenaient pas des têtes, même celles de Praxitèle. Car ces têtes se font en ôtant le superflu, et un Praxitèle luimême, pour les faire, ne met rien du sien; mais quand on a ôté beaucoup du bloc et qu’on est parvenu aux linéaments du visage, tout ce qui se trouve perfectionné était auparavant renfermé dans le marbre. Il a donc bien pu se trouver naturellement quelque chose de semblable dans les carrières de Chios. » Cicéron, de Div., II, 61. Falconet, à qui j’emprtfftte cette traduction, ajoute : « O Cicéron, je vous vénère assurément, mais quelles pitoyables idées vous avez de mon métier! Comme vous en parlez ! » Falconet, Observ. sur la statue de Marc- A ur'ele.

1. Hermathena, buste de Minerve sur une gaine; on disait de même Herméros, Herméracle.

2, Ad Gall., 124.

un Gymnase, une Palestre, remplis de peintures et de statues grecques ; lui-même déclamait, écrivait en grec, se modelait sur Démosthènes, et «vidait, c’est son mot, la boutique de parfumerie d'Isocrate et de son école 1 2 . » Quant aux Grecs euxmêmes, il les méprisait selon l’usage de ses contemporains. Contraste singulier, mais essentiellement romain, ainsi que je l'ai expliqué.

Je viens de nommer Démosthènes. En faisant des fouilles près de la villa Aldobrandini, on a découvert une figure admirable en marbre représentant le grand orateur athénien *. Une circonstance donne un intérêt tout particulier à cette découverte; le marbre a été trouvé sur l’emplacement même du Tusculanum de Cicéron. Nous avons donc une des statues de sa collection, et cette statue est celle de Démosthènes!

Sans doute Cicéron l'avait placée près de lui, dans sa bibliothèque, au milieu de ses livres chéris, ses « vieux amis, » comme il les appelait 3 .

Les livres : c’est au milieu d’eux qu’on retrouve Cicéron tout entier; voilà sa vraie passion, la seule où la mode n'ait que faire; « Pensez, écrit-il à Atticus , comme vous me l’avez promis, à me composer

1. Ad Att., 26. Le bon ton était de parler grec, comme aujourd’hui anglais. Les femmes parlaient grec à leurs amants, les maîtres à leurs esclaves.

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