‹ Les collectionneurs de l'ancienne RomeChapitre 8 sur 74 · av. J.-C · texte numérisé non relu

av. J.-C

4. Il est vrai que Cicéron n’épargne pas Verrès comme préteur de la ville; mais lui eût-on confié un poste semblable s’il avait été le brigand que Cicéron nous représente ?

Dans les provinces romaines, le pouvoir des proconsuls était excessif. Non-seulement la justice, mais les finances, les troupes de terre et de mer, les approvisionnements, l'administration étaient concentrés dans leurs mains. La tentation était trop grande, la Sicile trop riche en merveilles, et le pillage trop dans les mœurs Verrès ne sut pas y résister.

« Je nie, dit Cicéron, que dans toute la Sicile, dans cette province si riche, si ancienne, parmi tant de cités et de familles opulentes, il y ait un seul vase d’argent, un seul bronze de Corinthe ou de Délos, une seule pierre précieuse, une seule perle, un seul ouvrage en or ou en ivoire, une seule statue de bronze, de marbre ou d’ivoire; je nie qu'il y ait une seule peinture, une seule tapisserie que Verrès n’ait recherchée, qu’il n’ait examinée, et, quand l’objet lui a plu, qu’il n’ait enlevé. »

Cicéron lui-même se piquait d’être amateur, et j’ai toujours soupçonné, dans son acharnement contre Verrès, une pointe de rivalité. Je ne cherche pas à excuser Verrès, mais, s’il pillait effrontément, qui donc,. parmi les généraux de Rome, pouvait lui jeter la première pierre*? D’ailleurs, je ne suis

1. Les arts florissaient en Sicile parmi les Grecs expatriés. Toutes ses villes étaient remplies d’ouvrages de premier mérite, ainsi que l’attestent ses belles médailles. (Winckelmann, VI, 4 .)

2. Cicéron lui-même (Pro Icgc Man., 22 et 23 ) parle de ces vols comme d’un abus général : « Quas civitas est in Asia,

pas chargé d’instruire son procès, Cicéron m’a mis à l’aise sur ce point; puis comment juger un accusé sur l’attaque seulement, quand la défense ne nous est pas parvenue 1 ? J’avouerai donc volontiers que cette grande figure de collectionneur, passionné pour les chefs-d’œuvre de l’antiquité jusqu’au crime, a quelque chose de saisissant, et que je ne puis me défendre d’un peu d’indulgence pour ces illustres coupables dont notre siècle a produit deux exemples fameux.

Les documents sont nombreux sur la galerie de Verrès. Cicérôn à la main, nous pourrons, pour ainsi dire, en dresser le catalogue *.

A l’entrée de son palais,. Verrès avait fait placer les vantaux des portes du temple de Minerve à Syracuse. Les bas-reliefs en ivoire incrusté d’or, d'un admirable travail, représentaient des sujets relatifs à l’histoire de la Sicile. Ils étaient surmontés d’une superbe tête de Gorgone, également en ivoire. Les montants et les traverses étaient garnis de clous d’or provenant des mêmes portes.

quæ non modo imperatoris aut legati, sed unius tribuni militum animos ac spiritus capere possit. »

1. Sur les quatre Verrines, la première seule fut prononcée. Or, ce n’est pas faire injure à Cicéron que de supposer un peu d’embellissements oratoires dans les trois dernières, et notamment la quatrième, de Signis, qui furent composées à loisir, dans le silence du cabinet, sans être destinées à jamais être récitées en public.

2. Tout ce qui suit est extrait pour la plus grande partie de la quatrième Verrine, de Signis, et de la deuxième.

DE L’ANCIENNE ROME. l3

A l’intérieur, on remarquait de magnifiques tapisseries à personnages, brodées d'or, dépouilles des plus riches palais de Malte, de Messine, d’Halèse et de Syracuse *. Le mobilier, dont une partie avait été léguée à Verrès par la courtisane Chélidon, était aussi d’une richesse extraordinaire, et recouvert d’étoffes et de coussins de pourpre brodés à la main. Pendant trois ans, les meilleurs ateliers de broderie, les plus nobles dames de la Sicile n’avaient travaillé que pour leur proconsul.

Dans le vestibule, autour de l’atrium et du péristyle, dans chaque salle du palais et jusque dans le parc, dont les terrasses terminaient cette enfilade majestueuse qui caractérise les maisons romaines, partout un peuple de statues ! Elles étaient disposées avec un goût parfait, tantôt dans les entrecolonnements, tantôt devant les colonnes elles-mêmes ou dans des niches construites tout exprès.

C’était en première ligne le fameux Cupidon de Praxitèle, le frère de celui qui faisait faire tant de pèlerinages à Thespies 1 2 . Cette merveille du cabinet de Verrès est parvenue jusqu’à nous à travers vingt siècles de révolutions, s’il est vrai que l’admirable torse de l’Amour qui se trouve à Rome soit la réplique faite par Praxitèle lui-même de son chefd’œuvre de Thespies 3 . A côté, était un Hercule en

1. Les tapisseries d’Heius, de Messine, passaient pour valoir à elles seules 200,000 sest. (environ 4o,ooo fr:).

Page 1