CHAPITRE II LES COLLÈGES D’ARTISANS SOUS LA RÉPUBLIQUE
Cette époque fut beaucoup plus favorable que ne l'avait été la précédente au développement des corporations.
Valerius Publicola, l’un des fondateurs de la République romaine, fit une proposition de loi tendant à dégrever les artisans pauvres des lourds impôts qui pesaient sur eux (Plutarque) et la loi des XII Tables (dont Gaïus rapporte le texte dans son Commentaire sur cette loi: loi 4, Dig., XLVIE 22; — Giraud, Enchiridion, Loi des XII Tables, VIE, ft 28), proclament le principe de la liberté d’association : His autem potestatem facit lex pactionem quam velint sibi ferre, dum ne quid ex publica lege corrumpant. Cette législation libérale fut le point de départ de la création d’un grand nombre de collèges: les barbiers apparaissent en 454, les boulangers vers 580 (Pline, XVIIE, 11; — Humbert, la condition des ouvriers libres à Rome, Rec. de l’Ac. de législ. de Toulouse, t. XVIL p. 395).
Que cette disposition soit empruntée à la législation de Solon, comme laffirme Gaïus, c’est très possible, étant donné ce que nous savons (V. ch. 1) sur la législation d'Athènes, où l’on estimait le travail, l’industrie et le commerce: mais, quoique Rome ait beaucoup emprunté à la Grèce, même avant la
conquête, il ne faut pas en conclure que les deux peuples aient eu des lois semblables : ils avaient un esprit trop différent, et, à cette différence de vues, correspondait naturellement une différence de législation, les deux se tiennent: protection intelligente à Athènes, lourde et embarrassante tutelle à Rome.
Il ne semble pas que cette sage disposition ait beaucoup amélioré la situation des artisans ; on en fait toujours peu de cas, on les supporte plutôt, parce qu’ils sont utiles, Comment pouvait-il en être autrement lorsqu'on songe que le Romain primitif, plus encore qu'aucun peuple jeune, est, avant tout, un guerrier, un citoyen, un agriculteur; quand on entend Brutus, revenu à Rome pour soulever le peuple contre les Tarquins, mettre en avant cet argument sur lequel il insiste assez longuement : Tarquin a forcé des citoyens à travailler: Opifices el lapicides pro bellatoribus factos (Tite-Live, E, 59); lorsqu'on voit dans les comédies de Plaute tourner en ridicule les boutiquiers et, en général, tous ceux qui se livrent à un métier manuel (Avant-propos du Mercator, par M. Naudet).
Toutes ces idées et ces tendances se résument dans ce vers superbe de Virgile :
Tu regere imperio populos, Romane, memento.
Écrasée sous le poids de la réprobation publique, l’industrie ne pouvait progresser: les artisans ne jouissent pas du titre de citoyens, puisqu'on va jusqu'à leur refuser le droit de porter les armes. Ce n’est que dans les situations désespérées, lorsqu'il
ÉNONNE SE
devient impossible de se passer d'eux, comme au ‘cas de tumulte, d’invasion des Barbares (les Gaulois), qu'on veut bien se rappeler leur existence, qu'on à recours à eux, qu'on les arme: alors seulement ils commencent à compter, et encore, uniquement parce qu’ils font nombre (Tite-Live, VITE, 20).
Un obstacle nouveau allait se dresser pour entraver encore le développement de l’industrie et des corporations : avec les conquêtes de Rome naquirent les grandes fortunes, et elles entraînèrent avec elles une révolution dans ce que nous appelons le « train de maison. » Alors apparurent ces véritables armées d'esclaves que les riches entretenaient sur leurs domaines, et qui exerçaient les professions les plus variées : domestiques, régisseurs, agriculteurs, artisans ; quelques-uns même étaient fort habiles (Plutarque, Vie de CGrassus).
Écrasés par la concurrence servile, manquant de capitaux, car ce n’est guère qu’à l’époque des Scipions, après les guerres puniques, que Rome connut le luxe (dont l’industrie, d'ailleurs, ne retira pas grand profit, puisque les esclaves exerçaient à peu près toutes les professions), obligés de chômer, de fermer boutique continuellement par suite des troubles civils, des luttes du forum, des guerres extérieures, de l'approche de l'ennemi, ou des jours néfastes, qui étaient fort nombreux, les artisans se trouvaient dans une situation des plus désavantageuses, et on comprend qu'ils aient cherché à en sortir par tous les moyens possibles.
C'était là un danger auquel on n’avait pas songé:
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les occasions ne leur manquèrent pas, et nous les voyons figurer dans tous les troubles civils, évènement qui, comme on le sait, n’était pas rare à Rome. On s'explique parfaitement leur présence et action ; les corporations avaient pris une extension considérable: elles représentaient une portion très importante de la population, remuante et facile à mettre en mouvement, qui ne demandait pas mieux que de sortir de la situation inférieure qui lui était faite, et de prouver à cette société dédaigneuse qu'elle était devenue une force avec laquelle il fallait compter, qu’elle entendait avoir sa place au soleil, son rang dans la hiérarchie sociale.
On a, cependant, voulu nier le rôle politique des collèges d'artisans, en prétendant que ceux qui en ont parlé ont fait la confusion avec un état de choses constaté dans leur pays, vu à leur époque.
Mais, pour prouver le rôle politique des corporations, nous avons autre chose que les considérations que nous venons de présenter; les textes sont nombreux qui le constatent, surtout à propos d’une des circonstances où ce rôle devait le plus énergiquement s'affirmer : les élections. Les candidats devaient s’estimer très heureux lorsqu'ils avaient réussi à se gagner quelques collèges : disposant d’un nombre considérable de voix, ils pouvaient assurer le succès à leur protégé.
Cest ce que Quintus écrit à son frère Cicéron, qui briguait le consulat: Æabes..….. omnes publicanos, lotumque fere æquestrem ordinem.…. aliquot collegia (et les sodalitates dont Cicéron s'était acquis
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la reconnaissance (Lettre de pelilione consulatus, I, V). Quintus donne à son frère quelques conseils, et il ajoute: {la quum el hos ipsos, propler suam ambilionem qui apud tribules suos plurimum gralix possunt, lui studiosos in centurtiis habebis : el celeros, qui apud aliquam partem tribulium propter municipit aul civilatis aut collegii rationem valent, cupidos lui constlilueris, in optima spe esse debebis (id., VIIT).
En temps ordinaire, on n’a pas assez de mépris pour les collèges ; on tolère l’artisan, parce qu’on en a besoin, parce qu'il est Pindispensable auxiliaire de l'existence sociale, mais voilà tout.
Mais qu'une occasion se présente, où l'intérêt personnel est fortement en Jeu, où l’on désire arriver à tout prix, par tous les moyens possibles, et les collèges vont prendre une importance toute nouvelle : c’est à qui se les rendra favorables, c’est à qui s’assurera leur concours par des dons ou par des promesses. Comme Cicéron, on les accable sous les coups d’une méprisante éloquence lorsqu'ils vous sont hostiles (Post reditum in senatu, 13), et, au contraire, lorsqu'ils vous sont favorables, on leur prodigue flatteries et éloges : Nullum est in hac urbe collegium, nulli pagani aut montani..…… qui amplissime, non modo de salute mea, sed eliam de dignitate decreverint (Pro domo sua, 28).
Les Gracques durent avoir recours à un aussi puissant auxiliaire; pendant la lutte entre Marius et Scylla, les collèges d'artisans s'étant déclarés pour Marius, s’attirèrent la vengeance de son rival