‹ Les collets noirs (volume 2)Chapitre 1 sur 3 · TOME DEUXIÈME · texte numérisé non relu

TOME DEUXIÈME

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Midi Tenait de sonner, et une belle journée d'hiver avait fait sortir de bonne heure le tout Paris du Directoire.

Lestes, fringants^ la démarche alerte et le visage épanoui, Georges Salviac et son ami Charles du Fougeray venaient de tourner le coin de la rue delà Loi et débouchaient sur le boulevard de Coblentz. Aiguillonnés par un appétit matinal, ils se dirigeaient à grands pas vers le café où .JVI";! Jîaçdy, .upe des célébrités culinaires de répocpi^,^av&iJ-i|itrénîsé':là nsiôde toute nouvelle des déjeuners' ^^ la fourchette.

Le lieutenant éta^it^i^ebu/îïvec'uhe exactitude toute militaire chercher ^on ami à' dix heures précises, et il n'avait pas été méfliacSceracnl "surprix de le trouver encore au lit. Son éConnernent n*ava4t fait qu'augmen* ter, quand le soi-disant du Fougeray lui avait donné

Il i

l'explication des préparatifs de voyage qui encombraient sa chambre.

Après les premières effusions de la vive amitié qui lui faisait regretter très sincèrement le départ si précipité de son cher Gharle3, le jeune officier n'avait pu s'empêcher de laisser éclater sa joie en apprenant qu'il s'agissait d'une visite au quartier général de l'armée d'Italie.

— Que vous êtes heureux et comme je vous envie ! s'était-il écrié vingt fois.

Inutile d'ajouter que le baron avait très habilement présenté son histoire de fournitures et que son ami avait rédigé, séance tenante, avec un véritable enthousiasme, une lettre d'introduction auprès de son ancien chef. Les termes en étaient même si hyperboliquement élogieux, que Candeilh, toujours prudent, s'était vu obligé de le supplier de les atténuer.

Finalement, il avait été convenu que, le voyageur ayant achevé de boucler ses malles, dame Gertrude se chargerait de les faire porter à la malle-poste, et que les deux amis ne se quitteraient pas de toute la journée jusqu'au moment du départ. On devait commencer par déjeuner, puis faire un tour de promenade aui Champs-Elysées et enfin revenir par le faubourg Saint- Germain, afin que le citoyen du Fougeray pût présenter ses hommages et faire ses adieux à M™" Salyiac, la mère.

Quant à Georges, l'amitié ne lui avait point fait oublier l'amour et il s'était informé de Thérèse avec beaucoup de soiB^p^tUâè.yMài^Gerbû^ au lieu d'appeler sa fille eomme^êllè avait*' accbtitumé de le faire toutes les fois que- ''le ^lie|i{Qp|i4^1 paraissait, Gertrude lui dit d'un air trisie! c^é» ^enfant avait eu la fièvre toute la nuit et *g[ûNeIl^*^^tïtiU^Jfe^ofe trop souffrante pour le recevoir. : /::^\u z^-.'-i^^i

L'officier n'osa point insister, et Candeilh^ qui savait

à quoi s'en tenir sur cette maladie et surtout sur ses causes, fut charmé d'esquiver ainsi une entrevue embarrassante.

Les deux inséparables s'étaient donc acheminés vers les.boulevards, causant aussi gaiement et aussi intime* ment que si leur liaison eût datée de dix ans.

Le temps favorisait leur promenade et leur fournissait un spectacle-' gratuit qui les intéressait autant l'un que l'autre, car les deux jeunes gens, éloignés depuis trois ou quatre ans de Paris, pour des causes fort différentes, le trouvaient absolument nouveau.

Salviac, parti comme engagé volontaire au commencement de l'an 11^ en était resté au Paris sombre et désolé de la Terreur. Aussi ouvrait-il de grands yeux en assistant à cette espèce de renaissance des voitures qui caractérisa précisément les premiers jours de l'année 1797.

Aymeric, émigré en 1792, comparait mentalement ce luxe de véhicules fraîchement inventés à la majestueuse carrosserie qu'il avait admirée aux derniers jours de la royauté déchue.

A peine eurent-ils mis le pied sur le sol de la contreallée, celle-là même où ils avaient fait connaissance trois jours auparavant, qu'ils se trouvèrent au milieu d'un tourbillon inexprimable. Sur la chaussée filaient comme des flèches voitures lancées à fond de train et chevaux conduits à toute bride. C'était à qui dépasserait l'autre, et on aurait dit que to^is ces promeneurs enragés avaient juré de brûler ce pavé où l'herbe poussait si tranquillement sous le règne des Jacobins. On ne voyait que cabriolets haut perchés sur des roues énormes^ pkaétons, vis-à-vis, carricks, soufflets et autres chars aussi légers que leurs conducteurs, mais toujours prêts à verser en un clin d'œil.

— Tudieul s'écria le baron, on voit bien que nous sommes en progrès, car les carrossiers m'ont l'air de

fabriquer des véhicules tout exprès pour tuer ceux qui les mènent. Tout cela ferait la culbute, si le vent soufflait seulement un peu fort.

—Que voulez-vous? dit philosophiquement Georges, il faut bien que ces Parisiens se divertissent. 11 est vrai que là-bas, en Italie, nos soldats n'ont pas de souliers.

— Je voudrais bien savoir ce que penserait de cela le roi Louis XV, lui qui disait autrefois : « Si j'étais lieutenant de police, je défendrais les cabriolets. »

— Bah! Louis XY se serait entendu à merveille avec M. de Barras, qui ne vaut pas beaucoup mieux que lui.

— Qui vaut moins, cher ami, car ses maîtresses n'approcheront jamais de la Dubarry.

— Voyez donc ce cheval sans queue et sans oreilles qui traîne ce boghey garni d'une balustrade. On dirait un roquet attaché à une casserole.

— Et cette amazone qui s'est fait lier sur sa sellé avec une courroie, de peur de choir. Elle a Tair d'une écuyère de foire.

— Et ces muscadins avec leurs jambes en pincettes et leur dos en voûte.

— ^Tiens I ils parlent anglais ; j 'ai entendu un very-weli

— Parbleu! c'est le salut à la mode. Il parait qu'un jeune homme qui monte à cheval sans lancer une demi-douzaine de very-well à chaque temps de trot passe pour un garçon-marchand endimanché. Heureusement que ça n'empêche pas Pichegru de frotter les Anglais en Hollande.

Tout en échangeant ces joyeux propos, ils étaient arrivés à ce coin du boulevard que bornent à l'ouest la rue Grange-Batelière et à l'est la rue du Mont-Blanc. Là, ce fut bien autre chose.

Ils étaient tombés au milieu àxx petit Coblentz y comme on disait alors.

G*était à la fois le rendez- vous des mécontents, le

camp du bon ton et la promenade des jolies femmes. Six rangées de chaises de paille encombraient le passage, et là venaient s'asseoir tous ceux et 'toutes celles qui boudaient la République. Cela ressemblait à un salon de Tancien régime transporté en plein air, et le baron de Candeilh ouvrit de grands yeux en retrouvant là les manières d'un monde disparu.

Toute la légion des aimables, des agréables, des mcroyables figurait à la parade royaliste, et Candeilh n'était point sans quelque souci d'y être reconnu. On n'entendait que grasseyements , zézaiements et autres mignardises de la voix qui rappelaient ces volières où gazouillent des oiseaux variés.

Les muscadim passaient et repassaient, gesticulant, énumérant leurs maîtresses et leurs parents guillotinés, parlant tout à la fois de la journée du Dix-Août, de leur coureur pris chez Franconi et de la clé de leur loge à Feydeau demandée par une dame, contant le dernier «jacobin rossé, et le pantalon de Charette acheté vingt-six louis pour en faire une relique, et l'histoire d'une jeune fille qui venait de se jeter à la Seine avec le roman de Faublas suspendu à son cou, et rhistoire du vin de Constance de Barras.

A tout moment les wiskis jetaient dans cette foule bigarrée de nouveaux élégants arrivant du quai des Quatre-Nations, où ils venaient de prendre, au café Rigny, un punch au lait et d'applaudir la pendule, couverte d'un voile, qui jouait l'air réactionnaire en vogue, le Réveil du Peuple.

Ils se reconnaissaient aux dix-huit boutons de leur habit, chiffre cabalistique qui était une allusion au comte de Provence, auquel les fidèles donnaient déjà le titre de roi Louis XVIII.

Ce singulier tableau faisait hausser les épaules à Georges Salviac et amusait fort le baron de Candeilh : mais, à vrai dire, ils s'occupaient surtout des femmes.

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Elles s'étaient pour la plupart cantonnées sous les arbres et se chauffaient assises aux pâles rayons d'un soleil de janvier, dépréciant les assignats, calomniant la Gabarrus et souriant aux jolis garçons qui passaient.

L'une, en spencer à la chouanne, étalée sur quatre chaises, caressait son carlin et expliquait à sa voisine l'anagramme que le Mercure universel venait de trouver dans les mots : a Révolution Française » : — La France veut son roi. D'autres, babillant et badinant, fripaient de leurs doigts roses des éventails en crêpe noir lamé et pailleté d'argent qui étaient alors une véritable manifestation, car on y voyait un saule pleureur dont les feuilles, habilement découpées, figuraient les portraits de la famille royale. Tout s'en mêlait jusqu'au châle, dont la bordure et les broderies rappelaient ingénieusement des profils proscrits.

Enfin, les royalistes pures se produisaient en toilette de grand deuil ; mantelet noir à dentelles, robe grise et bas à coins brodés d'une fleur de li^ d'argent qu'elles ne se faisaient pas faute de montrer en posant avec grâce un pied mutin sur le bâton d'une chaise.

— Voilà qui est inouï, sur ma parole, — j'ai presque envie de dire panachée, — s'écria le faux du Fougeray. On se croirait au camp du prince de Gondé.

— Aussi l'endroit s'appelle-t-il Goblentz, riposta Georges. Avouez que la République qui souffre tout cela n'est pas bien féroce.

— Penh! ces gens ne la renverseront pas, mon cher, et elle a raison de les laisser s'amuser un peu.

— C'est égal ! s'écria le lieutenant, quand je pense qu'il y a deux mois je pataugeais dans les marais d'Arcole, avec de braves garçons qui recevaient plus de boulets autrichiens que de pains de munition, il me prend des envies d'aller chercher quatre hommes et un caporal pour conduire tous ces mirliflors de brigade en brigade jusqu'au bivouac de l'armée d'Italie.

LES COLLETS MOIBS

— Vous auriez là de tristes soldats , et je vous juré que si je servais dans Tarmée de Gondé ou dans les bandes de Gadoudal, je ne voudrais pas d'eux non plus.

— Le fait est que si Monsieur, comme vous appelez, je crois, le frère de Louis XVI, si Monsieur n*a que des gaillards pareils pour le remettre sur son trône, il court grand risque de finir ses jours en Angleterre ou en Allemagne.

— M'est avis que Monsieur ne pense guère à revenir en France; mais laissons là les hommes et convenez que les femmes sont charmantes. Tudieu! quelles tournures, quels minois, quelles tailles ! Moi qui débarque d'Amérique, je m'imaginerais volontiers que je viens de mettre le pied dans le paradis de Mahomet.

— Bah ! les Milanaises vous feront oublier nos marquises de contrebande, et, en attendant que vous soyez à même de me donner des nouvelles des Italiennes, il ne faut pas que les Françaises nous fassent oublier notre déjeuner.

— Par ma foi ! vous avez raison; d'autant que j'ai une faim de loup.

— Moi aussi, pardieu I heureusement que nous voici devant le café Hardy. Je crois môme sentir comme un parfum de côtelettes qui me réjouit le cœur, et, si vous m'en croyez, nous ne nous arrêterons pas aux bagatelles de la porte et nous irons examiner, sans plus tarder, les grillades de cette bonne M"*® Hardy.

— Voilà qui est parler d'or, mon cher ami, et vous allez voir ce que c'est qu'une fourchette américaine.

Les deux jeunes gens franchirent les deux ou trois marches qui formaient le perron de l'établissement à la mode, Georges en frisant sa moustache, Aymeric en lançant une dernière œillade aux merveilleuses.

Ceux qui chercheraient à se faire une idée approximative de ce que pouvait être en l'an V le café Hardy,

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se tromperaient du tout au tout s'ils s'avisaient de le comparer aux restaurants de nos jours.

Le café Hardy ne ressemblait à rien de ce que nous voyons aujourd'hui, et, pour s'expliquer la vogue dont il a joui jusqu'à la fin du Consulat, il faut se. rappeler un détail oublié des mœurs du temps.

Avant la Révolution, la vieille société française ne connaissait guère le repas que nous appelons maintenant le déjeuner, et cela par une excellente raison, c'est qu'elle dînait au milieu de la journée. Le grand couvert de Louis XÏV était servi à midi, et les successeurs du Roi'-Soleil ne prirent jamais leur principal repas plus tard que deux heures.

Cet usage était suivi par la cour et la ville, comme on disait alors, c'est-à-dire par tous ceux qui se piquaient de savoir vivre. Quant au peuple proprement dit, il mangeait, comme il l'a toujours fait et comme il le fait encore, aux heures où il avait faim, en quoi il se montrait plus sensé que les classes supérieures.

De l'habitude générale de couper en deux la journée par un plantureux dîner, était née l'aimable coutume de souper à dix heures, et cet arrangement était on ne peut plus logique sous l'ancien régime : le gros repas du jour pour l'apparat, le fin repas du soir pour l'intimité.

Tout cela n'a plus de raison d'être pour la génération actuelle. Time is money — le temps, c'est de l'argent. La journée est faite pour travailler et la nuit pour se reposer. Aussi n'y a-t-il guère plus que les désœuvrés qui soupent.

Sous le Directoire, on avait pris la question par l'autre bout. On s'était mis à dîner à cinq heures et on soupait fort peu. Tout au plus donnait-on des thés après le spectacle. En revanche, on avait inventé le déjeuner.

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Les Parisiens, claquemurés chez eux pendant les néfastes années de la Terreur, avaient naturellement éprouTé après le 9 thermidor le besoin de sortir à tout propos. Fatigués du brouet noir auquel la Révolution les avait réduits si longtemps, sous prétexte d'imiter les Spartiates, ils soupiraient après la bonne cuisine tout autant (qu'après le grand air. Il en résulta qu'au lieu de se contenter comme autrefois d'une collation frugale et matinale prise à domicile, citoyens et citoyennes se mirent à courir les lieux publics, en quête d'une nourriture réparatrice.

Après la réclusion et les longs jeûnes imposés par la guillotine, le maximum, les assignats et autres inventions jacobines, c'était bien le moins qu'on se régalât de promenades et de victuailles. Aussi, en compulsant les annales gastronomiques, découvre-t-on sans peine que la plupart des restaurateurs célèbres du dix-neuvième siècle ont allumé leurs fourneaux sous le Directoire.

Par une heureuse coïncidence avec ce débordement d'appétits, il se trouvait que la Révolution avait fait des loisirs forcés aux plus illustres maîtres de l'art culinaire. Cuisiniers de ducs et pairs, cuisiniers d'archevêques, cuisiniers de fermiers généraux jetés sur le pavé depuis qu'on avait coupé le cou à leurs maîtres, tous ces fils de Vatel, au lieu de se tuer comme leur ancêtre, s'étaient tout bonnement mis au service d'un nouveau seigneur, — le public.

De cette pantagruélique époque datent les gloires nouvelles de Gorcelet, déjà renommé pour ses truffes au vin de Champagne, de Beauvilliers, qui servait chaque jour à cinq heures un dîner exquis pour quinze personnes, de Robert, célèbre par sa cave de premier choix, de Véry, chez qui on choisissait les mots sur une carte in-folio imprimée à quatre colonnes, enfin de » Méot, le grand Méot, le cuisinier des grands galas offi-

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ciels du Directoire, qui occupait avec ses fourneaux et ses dîneurs un véritable palais, le ci-devant hôtel d'Argenson, dont les bâtiments s'étendaient sur toute la longueur de la rue des Bons-Enfants.

Après tous ces maîtres du grand art de la bouche, était venue une femme intelligente, la citoyenne Hardy, laquelle avait résolu de combler une lacune dans la journée des gourmands. Au lieu de se borner à offrir aux habitués du boulevard de Coblentz le chocolat k la tasse, le café à la crème, le punch au lait et les glaces en brique, elle avait imaginé de présenter, à côté de ces légers produits, des nourritures plus substantielles. Ce fut un trait de génie, et cette adroite combinaison conduisit promptement la dame à une fortune aussi solide que ses déjeuners.

Son café devint tout à coup le rendez-vous de la jeunesse dorée aussi bien que des gros fournisseurs républicains, et il prit une physionomie si curieuse que le baron de Gandeilh en fut tout ébahi.

A peine son ami Georges l'eut-il introduit dans la salle ronde oil trônait M™* Hardy, qu'il se trouva en face d'une cheminée monumentale où brûlait un feu à rôtir un bœuf entier. Devant ce gigantesque brasier s'étendait une vaste plaque en fonte toute couverte de charbons ardents et hérissée de grils. Un joli marmiton, en veste blanche et en bonnet pareil, surveillait cette imposante batterie de cuisine avec le sérieux d'un officier d'artillerie dirigeant le feu de ses canons. Sous son œil vigilant, cuisaient côte à côte côtelettes, rognons , saucisses , beefsteaks , boudins , emplissant l'air d'arômes appétissants et de grésillements harmonieux.

Les déjeuneurs, assis à distance devant de petites tables rondes, s'extasiaient à ce doux spectacle, régalant leur odorat de ce fumet et leurs oreilles de cette musique culinaire. Chacun suivait de l'œil le morceau qu'il

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convoitait, et, quand il le jugeait à point, appelait le marmiton qui l'enlevait prestement du feu et l'apportait sur une assiette brûlante.

Les raffinés ne craignaient pas de se lever pour venir piquer eux-mêmes leur mets préféré. Ils se servaient, pour cette importante opération, d'une longue fourchette d'acier placée à cet effet sur le manteau de l'immense cheminée, et c'était merveille de voir les allées et venues des muscadins en quête d'une grillade.

La citoyenne Hardy, du haut de son comptoir, surveillait les mouvements des consommateurs, comme un capitaine de vaisseau surveille les manœuvres de l'équipage du haut de son banc de quart, et notait avec soin les plats qui passaient tout fumants sous l'inspection de son regard attentif.

On mangeait, on causait, on buvait, on riait d'aussi bon cœur qu'aux temps heureux où la France ne pensait qu'à se divertir sous le Régent, et, de fait, le Directoire succédant à la Terreur fait à peu près le pendant de l'époque joyeuse et débraillée qui vint après les sombres années de la vieillesse de Louis XIV. Ce fut la Régence de la République.

Aymeric se trouvait là dans son élément, et il lui suffit d'un coup d'œil jeté en connaisseur sur le personnel et le matériel de cet aimable endroit, pour oublier les graves soucis de l'avenir et dupasse.

— Parbleu ! mon cher Georges, vous avez eu une idée louable et voilà qui me réconcilie tout à fait avec le nouveau régime. Quels parfums! quels appétits! quelle animation! Je n'ai rien vu de pareil, depuis... depuis que je me suis embarqué pour l'Amérique.

— Et moi donc, dit en riant le jeune officier, moi qui viens de me nourrir pendant un an avec du pain de munition et de Ibl polenta/

— Dont je tâterai aussi dans quelques jours. C''^\

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pourquoi, si vous le permettez, je vais vous offrir un déjeuner destiné à faire époque dans nos deux existences. Seulement, en votre qualité de familier de la maison, je vous laisse le soin de le commander.

— A vos ordres, cher ami, dit Georges ; je vais dire deux mots à M"® Hardy pour qu'elle envoie son officieux nous chercher à la cave deux bouteilles d'un certain Montrachet dont j'ai fait la connaissance en vendémiaire de l'an lY ; mais nous ferions bien de commencer par nous assurer d'une table.

— Diable! en effet, tout est pris, si je ne me trompe, et les déjeuneurs sont plus serrés ici que les accusés sur les bancs du tribunal révolutionnaire.

— GhutI dit tout bas le lieutenant, ne parlons pas politique. La salle est pleine de gens qui ne demandent que plaies et bosses, et j'ai trop d'appétit pour me soucier de ramasser une querelle avant le déjeuner.

— Bah ! s'écria le baron, les habitués ne me font point l'effet de se recruter parmi les sans-culottes, et la matinée ne finira pas, je l'espère, comme la soirée chez Garchy.

— Ne vous y fiez pas trop. De ce côté-ci, il y a plus de muscadins que de patriotes, mais là-bas, dans la salle de billard, les derniers sont souvent en majorité.

Georges désignait du geste une galerie qui faisait suite au restaurant et qui paraissait tout aussi fréquentée, car on y entendait des conversations animées et le choc incessant des billes.

— Ces messieurs ne me feraient pas peur, dit Aymérie avec insouciance.

— J'en suis très persuadé, mon cher Charles, mais je vous ferai remarquer que, moi, je suis un peu des leurs et je vous demande en ami de vous modérer.

— Vous avez raison, morbleu 1 et je veux être pendu si, d'ici à trois quarts d'heure, je desserre les dents pour

autre chose que pour manger. Allons conférer avec la citoyenne Hardy.

Georges ne demandait pas autre chose, et les deux amis traversèrent le salon au milieu d'une double haie de déjeuneurs. Gandeilh crut remarquer qu'on les regardait beaucoup et qu'on chuchotait sur leur passage, mais il ne s'inquiéta guère de ce détail.

M"* Hardy, vive et joyeuse commère d'une quarantaine d'années, les accueillit par un de ses plus aima* bles sourires, et leur demanda d'un air engageant s'ils . ne consentiraient pas à déjeuner dans la salle de billard. Toutes les tables du restaurant étaient occupées, mais on avait dressé tout près et au-delà de la porte de communication des guéridons supplémentaires où on serait tout aussi bien servi, assurait la dame.

— Qu'en dites-vous ? demanda Georges à son ami.

— Je dis que nous avons trop faim pour attendre et que, si on n'est pas trop mal de l'autre côté...

— Allons voir cela, reprit le lieutenant.

Lapièceoù on jouait n'était séparée de celle où on

mangeait que par une cloison ouverte au milieu, et, quand ils y entrèrent, les jeunes gens virent en effet des tables libres, avec couvert tout dressé.

Du reste, il n'y avait pas foule autour des billards : trois ou quatre couples d'amateurs tout au plus et une demi-douzaine de spectateurs composant la galerie. Seulement, ce public ne ressemblait en rien à celui qui prenait sa réfection sous les yeux de la dame du comptoir. Ce n'étaient que figures sombres, mines renfrognées et habits râpés. On aurait juré qu'on entrait dans un autre monde, et que ces tristes citoyens avaient été convoqués là tout exprès pour faire contraste avec les sémillants déjeuneurs.

Si on avait fait quelque attention aux nouveaux venus dans le premier salon, là, ce fut bien autre chose. Les carambolages et les conversations s'arrêtèrent

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comme par enchantement et on se mit à dévorer des yeux les deux jeunes gens assez osés pour franchir la ligne de démarcation qui séparait les deux camps.

Le lieutenant Georges s'arrangea pour ne regarder personne, afin d'éviter toute occasion de querelle, et, désignant une petite table, il dit à son camarade :

— Celle-ci vous convient-elle?

— A merveille. Je vais en prendre possession pendant que vous irez demander le Montrachet et faire votre choix à la cheminée. Allez vite, revenez de même, déjeunons gaiement et au diable les jacobins!

— Charles, dit vivement l'officier, rappelez-vous ce que vous m'avez promis.

— Tiens I c'est vrai, je n'y pensais plus, s'écria Candeilh en riant aux éclats; mais, soyez tranquille, je ne recommencerai plus.

L'étourdi baron aurait-il tenu sa parole ? On peut en douter, mais sa sagesse ne fut point mise à l'épreuve, car les mots imprudents qu'il avait lâchés n'étaient pas tombés dans des oreilles inattentives.

Les deux joueurs les plus rapprochés, appuyés sur leurs queues de billard comme des sentinelles sur leurs fusils, lançaient aux nouveaux Venus des regards malveillants. Quand ils entendirent envoyer les jacobins au diable, ils s'avancèrent avec un ensemble fraternel vers l'auteur de cette imprécation.

L'un de ces chatouilleux personnages était vieux et l'autre jeune, comme s'en aperçut Aymeric en leur faisant pour la première fois l'honneur de les regarder. Le jeune, vêtu d'une sorte de carmagnole grise et coiffé d'un bonnet orné de la cocarde tricolore, avait la piètre mine d'un révolutionnaire de bas-étage ; le vieux était vraiment une figure remarquable.

Simplement, mais proprement habillé, court, trapu, large d'épaules, il montrait un visage fortement gravé de la petite vérole, osseux, carré, et éclairé par des

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yeux noirs d'une yivacité incroyable* Un front large couronné par une forêt de cheveux ])lancs, d'épais sourcils grisonnants et une large bouche contractée par un sourire sardonique complétaient cet ensemble peu gracieux, mais frappant.

Du premier coup d'œil, on devinait que cet homme n'était pas le premier venu et Gandeilh ne s'y trompa point. Aussiy sans se préoccuper le moins du monde de l'autre quidam, le baron fit-il tout d'abord face à l'adversaire qui lui parut valoir la peine qu'on lui tînt tête.

A sa très grande surprise, cet homme passa à côté de lui sans le regarder et s'en alla prendre par le bras le lieutenant Georges, qui ne lui avait certes pas donné sujet de se fâcher, car il n'avait pas ouvert la bouche.

— Tu es le fils de Salviac, le député à la Convention ? lui dit-il d'une voix grave et sonore.

— Oui, murmura le jeune officier tout interdit.

— Et de la citoyenne Salviac que j'ai vue avec ton père aux dîners de Deforgue ?

— Oui, citoyen, mais...

— Tu sers à l'armée d'Italie, pas vrai ?

— Sans doute.

— Avec Bonaparte. Tu étais à Montenotte, à Lodi, à^ Arcole?

— Où j'ai été blessé. Oui, citoyen. Pourquoi ces questions ?

— Pour savoir depuis quand bon sang peut mentir.

— Je ne comprends pas.

— Quoi! tu ne comprends î)as que le fils du collègue de Danton et de Camille Desmoulins se déshonore en se montrant ici au bras d'un aristocrate I

— Je savais bien, mon cher Georges, que je finirais par vous compromettre, dit Candeilh en ricanant.

— C'est trop fort, s'écria l'officier exaspéré, et, si votre âge ne vous protégeait pas, je vous corrigerais

comme vous le méritez, citoyen donneur de leçons I

— Ah ! très bien ! voilà que lu me menaces maintenant, dit l'homme aux cheveux blancs; il ne te man« quait plus que d'insulter le meilleur ami de ton père.

— Vous ?

— Oui, moi, qui Tai défendu à la Convention, moi qui ai prié Robespierre à genoux de ne pas le faire décréter d'accusation, moi qui ne l'ai pas abandonné, même au tribunal révolutionnaire, et qui ai failli le suivre à l'échafaud.

— Boni voilà qui devient curieux, murmura le faux du Fougeray.

— Qui donc ôtes-vous? balbutia Georges.

— Je m'appelle Legendre, dit Thomme en relevant fièrement sa face énergique.

— Le conventionnel ? celui qui au 9 thermidor...

— Ta mère ne t'a donc jamais parlé de moi?

— Ma mère!... oh! sil... je me souviens... elle a bien souvent prononcé votre nom devant moi... elle m'a dit cent fois que vous aviez risqué votre vie pour sauver mon père.

— Eh bien ! crois-tu maintenant que j'aie le droit de te reprocher de fréquenter des chouans?

Salviac baissa la tête pour cacher sa rougeur et ne trouva pas un mot à répondre, mais Gandeilh n'avait pas les mêmes raisons que lui de se taire, et il jugea que le moment était venu d'intervenir.

— Je suppose, dit-il en toisant Legendre de la tête aux pieds, je suppose que cette gracieuse qualification s'adresse à moi.

— Je ne te parle pas, répondit brutalement le vieux conventionnel.

— Fort bien ; mais, moi, je vous parle, reprit le baron d'un air doucereux que Georges connaissait bien, et je vous parle pour vous dire que je ne tolère jamais les injures.

— Charles, je vous en supplie, murmura le lieutenant.

-— Or, continua Gandeilh, vous avez eu certainement l'intention de m'injurier en m'appelant chouan, et je me flatte que vous voudrez bien m'en rendre raison.

— Il paraît que tu te crois encore à la cour de l'Autrichienne. Apprends, citoyen aristocrate, qu'un républicain ne verse son sang que pour la République et vas porter ailleurs tes rodomontades.

— Ce qui veut dire, si je ne me trompe, cher monsieur, que vous refusez de vous battre?

Cette fois,Legendre ne se donna même plus la peine de répondre. Il tourna le dos à Aymeric et lança au jeune officier un regard méprisant.

C'en était trop pour la patience de l'émigré ; il bondit sur place et il se serait porté à quelque extrémité, si Georges ne s'était jeté au-devant de lui.

— Soit! grommela Gandeilh furieux; je pardonne à ce vieux fou, puisque vous m'en priez, mais je voudrais bien trouver dsrtis l'honorable société un homme que ses principes politiques n'empêcheraient pas de se battre.

— rCet homme est devant toi, citoyen, dit en se croisant les bras l'homme à la carmagnole.

— A la bonne heure! au moins je pourrai passer ma colère sur quelqu'un.

— Mais, mon cher ami, s'écria Georges, il n'y apoint eu d'insulte ni de votre part, ni de celle du citoyen, et je ne vois pas...

— Fais excuse, jeune homme, interrompit le sansculotte; l'aristocrate a dit en entrant : Au diable les jacobins I

—Je l'ai dit et je le répète, vociféra Candeilh. —Tu l'entends.

— Eh bieni après tout, vous n'êtes pas ici pour défendre les jacobins, et le citoyen Legendre ne me dé-

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mentira point, lui qui a crié à Robespierre : « Lt sang de Danton f étouffe. »

— Tais-toi, Salviac, tais-toi, dit Legendre avec yéhémence. Robespierre fut un tyran et j'ai contribué à l'abattre, mais j'aimerais mieux qu'il ressuscitât que de voir la contre-révolution triompher, et cet homme, dont tu as fait ton ami, est un contre-révolutionnaire.

Le lieutenant allait répliquer, mais le soi-disant du Fougeray lui coupa la parole :

— Assez de politique cumme cela, mon cher Georges, dit-il sèchement; vous êtes soldat et vous devez comprendre que je ne tolère pas qu'on se moque de moi. Veuillez donc me laisser m'expliquer avec monsieur, qui se prétend disposé à venir sur le pré.

— On ne peut plus disposé, articula le citoyen en exécutant un moulinet avec sa queue de billard.

— Très bien. Ce ne sera pas long à régler. Je me nomme du Fougeray; comment vous appelez-vous?

— -Oracchus Marcandier.

— Charmant, en vérité. Et vous consentez à vous battre?

— Non-seulement j'y consens, mais je l'exige.

— Boni à quoi? au couteau, à la pique, à la hache? demanda Candeilh avec mépris.

— Au sabre ou à l'épée, comme tu voudras.

— A l'épée alors. Mais je te préviens que je quitte Paris ce soir et que, si tu as tout de bon l'envie d'en découdre, il faut que ce soit cette après-midi.

— Ça me va, et même tout de suite ; je pourrai revenir finir ma partie de billard avec le citoyen Legendre.

— Ohl tu me laisseras bien le temps de déjeuner.

— Tiens! l'aristocrate qui a peurl

— Peurl tu oses dire que j'ai peur! cria lé baron. Et il s'avança pour saisir à la gorge son insolent

adversaire.

— Charles! en vérité, c'est de la folie! dit Georges

LB8 GOIXBTS NOIRS 19

Salviac en le retenant par la basque de son habit.

Le citoyen Gracchus cependant s'était mis hors de portée des atteintes de Candeilh et se repliait sur un groupe d'amis à peu près] aussi déplaisants que lui. Quant à Legendre, il était retourné au billard et regardait dédaigneusement cette scène en essayant des carambolages.

—Viens, drôle, cria Aymeric, choisis deux des escogriffes qui te font compagnie et sortons. Mon ami me servira de témoin; il m'indiquera bien une salle d'armes où on nous prêtera des épées, et un terrain où je puisse me donner la joie de te crever la peau. N'est-ce pas, Georges?

— Je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez, lui dit à l'oreille le lieutenant, mais je vous répète que ce duel est insensé.

— Allons, es-tu prêt? hurla l'émigré qui n'était plus en état d'écouter une sage observation.

— On y va I répondit Gracchus Marcandier d'un air goguenard; nous avons tout ce qu'il nous faut, car Toilà mes deux témoins et une paire de fleurets démouchetés.

L'aimable sans-culotte exhibait en effet des armes, qu'un de ses acolytes venait de lui passer, après les avoir prises sous une des banquettes qui garnissaient la salle de billard.

— Quant à un terrain, continua-t-il, nous n'aurons pas besoin de chercher bien loin. A deux pas d'ici, nous avons le jardin des Capucines où j'ai déjà descendu une ou deux douzaines d'aristocrates.

-- C'est bon ! pas tant de paroles, dit dédaigneusenient Candeilh. Marchez devant, nous vous suivrons.

— Mais pensez donc que vous devez partir ce soir, lui souffla l'officier.

—Raison de plus pour ne pas remettre l'affaire à demain.

30 LES GOIXGTS NOIBS

— Et puis, cet homme a la mine d'un coupe-jarret.

— Il ne coupera pas les miens, je vous en réponds..

— Ses témoins n'ont pas meilleure mine que lui, et, en conscience, je ne devrais pas prêter la main à un guet-apens en consentant à vous accompagner.

— Ne craignez rien. J'en ai vu bien d'autres.

— Et, d'ailleurs, reprit Georges en élevant la voix de façon à être entendu dans le groupe ennemi, le citoyen a ses deux témoins, et, moi, je suis tout seul. Vous me donnerez bien le temps d'aller chercher un ami pour m'assister.

— Ahl ah! tu canes aussi, à ce qu'il paraît, citoyen lieutenant, ricana Gracchus.

Ce fut le tour de Georges Salviac de bondir sous l'injure, et peu s'en fallut qu'après avoir prêché la modération il ne donnât l'exemple de voies de fait qui auraient été le signal d'une mêlée générale.

L'apparition d'un personnage qu'on n'attendait guère vint donner un autre tour à la scène.

Grand fut l'étonnement du baron de Gandeilh quand il sentit une main lui frapper sur l'épaule, et quand, après s'être retourné vivement, il se trouva en face de M. Liardot.

— Bonjour, mon cher du Fougeray, dit avec calme le mari de Ghristiane. Vous êtes un peu surpris de me voir ici, n'est-ce pas?

— J'avoue... en effet... je ne m'attendais pas...

— Je savais que vous partiez ce soir et j'avais oublié dans notre conversation d'hier quelques avis très importants pour le succès de notre affaire. Je suis donc allé chez vous et je n'y ai trouvé que votre hôtesse, qui m'a dit que vous étiez venu déjeuner du côté du boulevard. Une bonne inspiration m'a conduit tout droit ici et, si vous avez quelques intantsà m'accorder...

— Pardon, monsieur, dit Gandeilh atec embarras, mais c'est que...

LES COLLETS NOIES âl

— Je ne me trompe pas, interrompit Liardot, la personne qui vous accompagne est bien le lieutenant Salviac qui a eu l'obligeance de vous donner une lettre pour son général?

— Oui, monsieur, et j'aurai l'honneur de vous présenter tout à l'heure mon ami Georges, seulement...

—Eh ! là-bas ! cria Marcandier, aurez -vous bientôt fini vos salamalecs. Est-ce que vous croyez que nous sommes faits pour attendre le bon plaisir des aristocrates?

— Qu'y a-t-il donc? demanda tranquillement Liardot en feignant d'apercevoir pour la première fois le groupe hostile.

— Citoyen, s'empressa de répondre Georges, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je sais votre nom et je suis sûr que vous allez être de mon avis. Du Fougeray vient de se prendre de querelle et voudrait vider cette affaire sur-le-champ. Je soutiens qu'il est impossible que les choses se passent ainsi et qu'il vaut mieux...

— Attendre, hein? grand tratneur de sabre, cria l'homme à la carmagnole; tenez, vous n'êtes qu'un tas de clampins, tous tant que vous êtes.

— Pardon, citoyen, dit Liardot en s'avançant vers Tinsulteur; est-ce à moi que tu t'adresses?

— A toi comme aux autres, munitionnaire de malheur; je te connais bien, va! C'est toi qui accaparais les farines enl'ati II, pendant que nous crevions de faim en faisant queue à la porte des boulangers.

— Moi aussi je te connais, dit Liardot sans montrer la moindre émotion; tu as déserté des gardes-françaises en 89 et Fouquier-Tinville t'avait nommé guichetier de la Force en 93.

— Eh ! ben! après? je ne m'en cache pas et même je m'en vante.

— Tu en as le droit, citoyen, mais moi j'ai celui de te réquisitionner pour un coup d'épée.

a t£S COLLETS NOtBS

— Ah! bah! tu veux en manger aussi, toi!

— Mon Dieu! oui, et, puisque tu devais t*aligner avec le citoyen que voici, nous ferons d'une pierre deux coups

— Ça me va! s'écria le drôle, et, si tu veux passer le premier, ça m'ira encore tout de même.

— Non pas ! non pas ! s'écria le baron; je réclame le droit d'ancienneté.

— Nous réglerons cela sur le terrain, dit froidement le financier; commençons par nous y rendre; rien ne nous empêche de partir, puisque les citoyens ont des épées toutes prêtes.

— Alors, en route pour les Capucines ! cria Gracchus.

Deux des goujats qui lui faisaient cortège se détachèrent ; l'un d'eux cacha les fleurets sous sa carmagnole, et, le citoyen Marcandier en tête, ils traversèrent fièrement le salon où grillaient toujours les côtelettes que les deux jeunes gens s'étaient fait fête de déguster.

— Venez, messieurs, dit Liardot, en montrant le chemin à Gandeilh, qui le suivit avec empressement, et au lieutenant qui montrait beaucoup moins d'ardeur.

— Georges Salviac, cria le vieux conventionnel, tu vas servir de témoin à un aristocrate contre un patriote. Souviens- toi que ton père est mort pour la liberté.

Le jeune officier se garda bien de répondre à cette malédiction finale et sortit la tête basse.

Les muscadins attablés dans le restaurant ne s'étaient point émus de ce qui se passait dans la salle de billard. Ils étaient bien trop occupés à savourer la cuisine de M"** Hardy pour s'inquiéter d'une querelle entre des jacobins et des inconnus. Aussi les deux groupes passèrent-ils presque inaperçus.

— N'est-ce pas l'ex-conventionnelLegendre qui vient de vous adresser si vivement la parole? demanda Liardot à Georges Salviac.

LES COIiUSTB NOIKS 23

<— Cest bien lui, dit le lieutenant d*un air contrit; il a montré beaucoup d'amitié et de dévouement à mon père, dans une fatale circonstance.

— Je sais cela, monsieur, reprit affectueusement le financier^ et je sais aussi que, malgré les excès révolutionnaires auxquels il s'est porté, Legendre est un honnête homme.

— Je vous remercie d'apprécier ainsi le caractère d'un ami que ma mère, tient en haute estime, et, en vérité...

— On m'a assuré qu'il passait toutes ses journées ici à jouer au billard, interrompit Liardot.

— On me l'avait dit aussi, et si j'y avais songé, j'aurais certainement évité d'y venir, car sa vue m'a rap^^ pelé de pénibles souvenirs.

— Youdriez-vous veiller à ce que ces gens-l& ne nous faussent pas compagnie, dit Liardot au moment où ils débouchèrent sur le boulevard. J'ai quelques mots à dire à M. du Fougeray pour nos affaires de commerce et je vous demande la permission de rester un instant en arrière.

Le lieutenant s'inclina et rejoignit les trois sans-culottes qui attendaient leurs adversaires dans des poses narquoises. Il leur parla sans doute un langage énergique, car ils se décidèrent incontinent à se mettre en marche vers la porte des Capucines. Georges les laissa fendre brutalement la foule, comme des rustres qu'ils étaient, et se contenta de les suivre à quelques pas de distance.

Le baron de Candeilh et Liardot, restés seuls, marchaient à côté l'un de l'autre, et aucun des deux ne paraissait pressé d'entamer une conversation.

— Je vois avec regret, monsieur, dit enfin le mari de Ghristiane, que vous oubliez facilement mes recommandations et vos promesses. Je vous avais prié et vous m'aviez juré de ne vous occuper que de vos préparatifs de départ, et je vous trouve ici engagé dans une que-

24 LBS C0LLBT8 NOIRS

relie de cabaret, dans un duel avec un drôle de la pire espèce, au risque de compromettre les intérêts de notre cause et le succès de votre mission.

—-Le hasard a tout fait, répondit Gandeilh d'un air assez embarrassé. J'avais passé la matiiiée avec le lieutenant et j'en avais obtenu une lettre d'introduction, écrite en termes si chaleureux que le général ne peut manquer de m'accueillir fort bien. Je ne pouvais guère refuser de passer ma journée avec un homme qui venait de me rendre un pareil service; il a voulu à toute force m'amener déjeuner ici et, franchement, je ne devais pas m'attendre à y ramasser une affaire avec un jacobin, d'autant que ces drôles-là ne se battent guère. Le mal est fait maintenant, mais il n'est pas grand et j'aurai tôt fini d'envoyer ce maroufle rejoindre dans l'autre monde son patron Robespierre.

— Vous croyez? demanda ironiquement Liardot.

— Je ne le crois pas, j'en suis sûr. Un gueux de. cette espèce ne doit pas savoir tenir une épée, et, eût-il quelque teinture de l'escrime, il n'en serait pas moins embroché comme une mauviette. Aux pages, j'étais déjà de première force , et comme je n'ai cessé de pratiquer depuis, en France, en Angleterre et ailleurs, je vous promets que mons Gracchus n'aura pas beau jeu avec moi.

— Et moi je vous affirme que, si vous vous battiez avec lui, il vous tuerait.

— Oh! ohl monsieur, voilà une affirmation un peu bien téméraire. Pourrais-je vous demander sur quoi vous la fondez ?

— Sur ce fait fort simple que Marcandier a été cinq ans maître d'armes au régiment des gardes-françaises.

— Vous êtes certain de cela?

— Parfaitement certain. Je puis même ajouter que je l'ai vu tirer autrefois et qu'il avait une supériorité marquée sur tous ses adversaires.

— Bah ! depuis qu'il s'est fait guichetier, septembriseur et tout ce qui s'ensuit, il aura oublié son premier métier.

— Je ne le pense pas, attendu que cet homme n'a pas cessé un seul instant de donner des leçons pendant la Terreur.

— Et à qui, bon Dieu !

— Mais, d'abord aux gentilshommes qu'il était chargé de garder à la Force et puis aussi à des conventionnels qui voulaient singer les aristocrates, Hérault de Séchelles, Dubois-Crancé , Fabre d'Eglantine et bien d'autres.

— Bon I je lui ferai voir que l'ancien jeu est toujours le meilleur.

— Ne vous en flattez pas. Ce Gracchus, depuis le 9 thermidor, s'est trouvé sur le pavé et, pour gagner honnêtement sa vie, il s'est mis à la solde de quelques lâches coquins de la Montagne qui le paient pour chercher querelle aux royalistes et les tuer à coup sûr. Il ne se vantait pas quand il vous disait tout à l'heure qu'il en avait couché une douzaine sur le carreau.

— Vous avez donc entendu ce qui s'est passé dans celte maudite salle de billard?

— Je n'en ai pas perdu un mot, attendu que j'avais reconnu tout d'abord votre voix et que j'ai voulu avant de me montrer savoir de quoi il s'agissait. Je suis donc resté appuyé contre la cloison qui sépare les deux pièces et j'ai suivi la querelle tout à mon aise..

— Ainsi, mon illustre adversaire m'a, selon vous, cherché noise avec préméditation.

— Certainement, et je ne conçois pas que vous en doutiez encore, quand vous venez de le voir tirer des fleurets démouchetés du coin où il les tenait en réserve.

— pardieu ! vous avez raison ; les gens de bien n'ont

Il 2.

26 liBS GOLiBTS NOIRS

pas l'habitude d'avoir un magasin d'armes sous les banquettes d'un billard, et, à ce procédé, j'aurais dû reconnadtre le spadassin de profession.

— Il est à souhaiter, monsieur, qu'en Italie, vous montriez plus de prudence et plus de persq[ttcacité, dit Liardot.

— En Italie ! répéta gaiement l'émigré, mais vous savez bien que je n'irai pas.

— Quelle est cette plaisanterie?

— Elle serait lugubre, si c'en était une, mais je parle fort sérieusement. Je n'irai point en Italie, par une raison que vous ne contesterez pas, puisque c'est vous qui l'avez mise en avant ; par la raison que les morts ne voyagent pas et que je vais être tué tout à l'heure.

— Et moi je vous affirme que vous vous trompez.

— Peste I quelle confiance vous avez en mes talents ! Je tire proprement, c'est vrai, mais si ce goujat a été maître d'armes, je ne réponds de rien.

— Yous ne me comprenez pas, dit froidement Liardot. Il ne s'agit point ici de votre science en escrime. Si complète qu'elle soit, elle ne vous servirait guère contre un homme qui fait métier et marchandise de bottes secrètes. Vous ne serez pas tué, parce que vous ne vous battrez point.

— A mon tour, je ne comprends plus, car il me semble que si nous allons de ce pas à l'enclos des Capucines, ce n'est point pour le plaisir d'y faire la conversation avec ces trois jolis sans-culottes.

— Parfaitement raisonné.

— Bien I alors vous espérez sans doute que l'affaire va s'arranger? Il m'en coûte, cher monsieur, de vous enlever cette illusion, mais la loyauté m'oblige à vous dire que vous vous abusez absolument. Quand le baron de Gandeilh a engagé une querelle, fût-ce avec un valet de bourreau, il la mène jusqu'au bout.

LBS COLLETS ROIRS 27

— Si VOUS aviez bien voulu, monsieur, me permettre de m'expliquer, vous vous seriez épargné bien des paroles oiseuses. Vous avez eu querelle avec cet homme, moi aussi ; nous sommes deux qui avons des insultes à venger. Je réclame la priorité, voilà tout.

— Quoi ! vous élevez la prétention de vous battre avec ce drôle avant moi ?

— Je n'élève aucune prétention,.je réclame un droit, ou plutôt j'exprime une volonté.

— Dn droit! une volonté! répéta Aymeric en faisant un haut-le-corps.

— Mon Dieu! oui, et je consens à prendre la peine de vous donner des raisons que vous êtes assez intelligent pour apprécier.

— Je suis, par ma foi, curieux de les entendre.

— Ecoutez-les donc. Vous êtes, en ce moment, n'est-il pas vrai, chargé d'une mission par le club des Collets noirs?

— Sans doute. Mais...

— Cette mission, vous devez la remplir, sans y apporter aucune espèce de retard, c'est-à-dire partir ce soir par le courrier de Lyon où votre place est retenue.

— Et je compte bien partir en effet, si...

— Si l'épée de votre adversaire ne vous couche pas sur le carreau. Je n'en doute pas; seulement comme c'est là une éventualité, non pas probable, mais certaine,il est évident que vous allez être retenu à Paris, tout au moins par une blessure grave.

— Eh I après tout, si je suis tué ou blessé, un des nôtres ira en Italie à ma place.

— Vous oubliez que c'est absolument impossible. Un autre n'aurait ni votre courage, ni votre intelligence, ni votre connaissance des hommes, ni surtout la lettre d'introduction que vous portez dans votre poche et qui vous est entièrement personnelle. Vous voyez donc bien que vous seul êtes en mesure d'abor-

der le général Bonaparte^ et que, par conséqueni, votre existence est indispensable au succès de notre entreprise.

— Mais, mordieu!! s'écria Gandeilh exaspéré, il fallait alors m'enfermer, me tenir en chartre privée jusqu'à l'heure de mon départ, car enfin je ne suis pas cause de ce qui m'arrive, et, maintenant que le mal est fait, vous ne pouvez pas exiger que je digère les provocations grossières de ce manant.

— Il n'a pas dépendu de moi de vous enfermer en effet, répondit Liardot avec un calme de plus en plus glacial, et je vous prie de croire que je n'y aurais pas manqué, si cela eût été possible. Vous me forcez à vous rappeler que vous m'aviez donné votre parole de vous occuper exclusivement de vos préparatifs de voyage et que je devais me croire en droit d'y

compter.

Le souvenir invoqué par le mari de Ghrîstiane eut pour résultat de faire rentrer en lui-même l'impétueux émigré. Il ne pouvait disconvenir qu'il eût promis de se tenir tranquille toute la journée ; et, comme il sen* tait que sur ce point il aurait le dessous, il changea d'argumentation.

— Soit! dit-il, j'ai eu tort, et j'avoue que cette affaire peut avoir des conséquences très fâcheuses; seulement, permettez-moi de vous faire observer que, si ma personne est utile au triomphe de notre cause, la vôtre l'est bien davantage. Quelque mérite qu'il vous plaise de m'accorder, je ne suis, après tout, qu'un rouage obscur de cette grande machine que vous dirigez seul. Moi mort, la mission auprès de Bonaparte sera retardée, abandonnée même, si vous voulez. Notre cause ne sera pas perdue pour cela; tandis que, si vous veniez à disparaître, personne ne serait en état de renouer les innombrables ûls que vous tenez tous dans votre main. Le club des Colkts noirs perdrait en

un instant le fruit de deux années de peines et de travaux. Pour mieux dire, la conspiration n'existerait plus, et le roi que nous servons tous les deux serait en droit de penser que nous Tavons trahi, vous en compromettant des intérêts sacrés, moi en ne m'opposant point à une pareille folie.

Qui sait, quand les faits seront connus à Londres, si on ne m'accuserait pas de vous avoir cédé ma place par lâcheté? Vous voyez bien, monsieur, qu'il faut que je me batte.

Liardot cette /ois ne daigna point répondre. Il se contenta de désigner de la main au baron la porte de l'enclos des Capucines devant laquelle leurs adversaires et Georges Salviac les attendaient ; car on avait marché tout en causant, et on était arrivé au lieu choisi pour se couper la gorge,

Aymeric comprit l'impossibilité de continuer une discussion de ce genre devant l'ennemi et il se tut, en se réservant d'agir quand on serait sur le terrain. Et cependant une voix secrète lui soufflait cette pensée peu chevaleresque :

— Si Liardot était tué, Ghristiane de Limeuil serait veuve !

L'enclos des Capucines, comme on disait alors, n'était autre chose qu'un terrain vague attenant au jardin de l'ancien couvent de ce nom, jardin immense qui ne contenait pas moins de six arpents.

De nos jours, on a bâti là- dessus trente maisons et percé quatre ou cinq rues magnifiques, — entre autres, la rue de la Paix. En ce temps-là, on y brûlait tous les matins des millions d'assignats démonétisés, et la fumée de ces richesses livrées aux flammes par ceux qui les avaient créées empoisonnait tout le quartier.

Du reste, si les religieuses Capucines avaient depuis plusieurs années disparu, les vastes bâtiments qu'elles habitaient jadis étaient restés debout; debout aussi, les

30 LES GOLtfiTS NOIRS

arbres séculaires dont on voyait encore, avant février 1848, les derniers survivants ombrager la cour du ministère des affaires étrangères. Seulement la grande galerie du couvent était devenue sous le Directoire une sorte de musée comique.

Des caricatures la tapissaient du haut en bas et se renouvelaient chaque jour, car Jamais à aucune époque l'esprit français ne se montra plus fertile en pamphlets crayonnés.

On riait de tout, non pas, comme dit Figaro, de peur d'avoir à en pleurer, mais parce qu'on en avait trop , pleuré.

La charge s'en prenait aussi bien au club révolutionnaire de l'hôtel de Salm qu'au club royaliste de Clichy, et les collets noirs n'y étaient pas plus épargnés que les bonnets rouges. Celle qui obtenait alors le plus de succès ne prenait parti pour personne, car c'était un simple rébus représentant une lancette, une laitue et un rat, ce qui voulait dire : L'an VII les tuera et pouvait s'entendre à volonté des républicains ou des monarchistes.

A vrai dire, le petit groupe, composé de Liardot, de Candeilh et du lieutenant Salviac, ne songeait guère en ce moment à se divertir en examinant les curiosités de ce Panthéon de la malice. Le financier restait grave et impassible comme de coutume; l'émigré était partagé entre l'envie de donner un bon coup d'épée à un sansculotte et le dépit que lui causait sa très fausse situation vis-à-vis du mari de Ghristiane; Georges, qui cheminait depuis dix minutes en l'honorable compagnie des chenapans du billard, avait recueilli dans leur conversation des renseignements peu rassurants sur l'issue probable du duel.

Gracchus Marcandier ne s'était point gêné pour raconter devant lui ses exploits de spadassin, et il n'avait même pas pris la peine de cacher son ancienne profession de maître d*armes.

Aujourd'hui, on ne tolérerait plus que le moindre prévôt de régiment croisât le fer avec un amateur, cet amateur fût-il de première force, mais alors les lois du duel étaient aussi méconnues que toutes les autres. On se battait plus souvent dans la rue qu'autrement et on s'inquiétait fort peu d'égaliser les chances, de môme qu'on ne se montrait pas difficile sur le choix des armes, car on se servait des premières venues, et on vit plus d'une fois, en l'an V, des combats à la hache, au poignard, voire môme au gourdin. Salviac qui savait cela ne pouvait donc pas faire grand fonds sur cette fin de non-recevoir; il ne s'en proposait pas moins de la faire valoir à tout hasard.

On entra dans l'enceinte, les trois jacobins en tête, et Liardot, qui passa le dernier, eut soin de refermer une espèce de barrière en planches destinée à barrer la communication avec le boulevard.

L'enclos était parfaitement désert et le mur assez élevé pour empocher les passants de voir la bataille. Il s'agissait maintenant de chercher une place propre à ferrailler, et il faut croire que le duelliste sans-culotte avait déjà opéré dans ce lieu, car il se dirigea tout droit vers un coin retiré où le terrain était uni comme un plancher. Deux grands ormeaux s'élevaient aux deux bouts d'une allée et semblaient avoir été plantés là pour marquer la limite jusqu'à laquelle il serait permis de rompre.

Candeilh et ses compagnons suivirent sans mot dire, et, dès qu'on se trouva tous réunis sur ce préau naturel, l'ex-maître d'armes aux gardes françaises se mit à se dépouiller de sa carmagnole et à retrousser ses manches.

— V'ià les broches, choisissez, mes poulets, dit un de ses camarades en jetant sur le sol la paire de fleurets qu'il tenait sous le bras.

Aymeric fit mine de se baisser pour en ramasser un, mais Liardot le retint.

— Eh! ben/beàu muscadin, criaGracchus, il paraît que tu n'es plus si pressé d'en découdre.

Candeilh ouvrait la bouche pour lui répondre, lorsque le mari de Christiane Técarta doucement de la main et vint se placer devant lui. Salviac étonné -s'avança aussi et cessa tout à fait de comprendre quand il vit Liardot ôter tranquillement son habit, le plier avec soin et le déposer sur une grosse pierre.

— Qu'est-ce qui lui prend donc, au vieux? ricana le coupe-jarret. Est-ce qu'il confond nivôse avec thermidor, qu'il se met en bras de chemise comme s'il voulait monter à la Courtille en plein été?

Le financier le laissa dire et releva un des fleurets.

— Eh! là-bas, crièrent à la fois les trois sans-culottes, laissez-donc ces joujoux-là tranquilles. C'est pas à vous que nous avons affaire.

— Vous vous trompez, dit froidement Liardot. Vous nous avez insultés tous les deux, et vous vous battrez avec mon ami tout à l'heure, si le cœur vous en dit, mais c'est moi qui commence.

— Ah I mais non ! mais non ! ça ne me va pas du tout cet arrangement-là, grommela l'homme à la carmagnole.

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que c'est au muscadin que j'en veux, et que je n'ai pas besoin de m'aligner d'abord avec un bourgeois pour me faire la main. Il me faut du sang de royaliste ce matin.

— N'est-ce que cela qui vous arrête? Eh bien, consolez-vous, je suis aussi royaliste que monsieur.

— Possible! mais tu as Tair d'un marchand de pruneaux de la rue Saint-Denis, et je chasse un autre gibier que les épiciers de ton espèce. C'est un cUchien que je veux découdre, un Collet noir, un de ces mirliflors à cadenettes qui nous ont tué l'autre soir un de nos camarades chez Garchy.

Candeilh crut l'occasion excellente pour entrer en

scène. Jusqu'alors il avait écouté ce colloque avec une émotion bien naturelle, mais il n'avait point ouvert la bouche.

— Citoyen goujat, dit-il d'un air mielleux, je me fais un véritable plaisir de vous apprendre que c'est moi qui eus l'honneur, il y a trois jours, d'envoyer dans l'autre monde votre gredin d'ami.

— Ah ! gueusard, hurlèrent en chœur les bonnets rouges.

Ils allaient se jeter sur l'émigré, quand Georges Salviac vint se placer en travers. Avec son bras en écharpe, il n'était pas très redoutable, et cependant il fit si bonne contenance que les bandits s'arrêtèrent et se mirent à confabuler entre eux.

— Vous voyez bien, monsieur, reprit Aymeric en se tournant vers Liardot, que j'ai tous les droits possibles à la priorité.

— Vous venez de dire une sottise en apprenant à ces coquins votre exploit du café Garchy, répondit à demi* voix le mari de Ghristiane ; je ne vous permets pas d'en faire une autre en risquant ici votre vie qui, ne l'oubliez pas, appartient au Comité.

Le baron, pâle de dépit, chercha un nouvel argument et n'en trouva point; mais, fort mal à propos pour les intentions belliqueuses de son ami, le lieutenant intervint dans la discussion.

— Messieurs... commença- t-il.

— Dis donc : citoyens, mauvais soldat de Bonaparte ! interrompit Marcandier.

— Citoyens, soit! mais ce duel ne peut pas avoir lieu.

— Parce que ?

— Parce qu'on ne se bat pas au fleuret démoucheté avec un maître d'armes, et que nous n'avons pas apporté de pistolets.

— Toutes ces raisons-là, c'est bon pour des aristocrates.

— Si VOUS avez peur, tas de chouans, dites-le, mais ne cherchez pas à entortiller les patriotes.

— Personne n'a peur ici, et, pour vous le prouver, voici ce que je propose. Celui de vous trois qui a été prévôt de salle se croisera les bras, et mon ami se battra avec un des deux autres.

— Allons donc I pour qui nous prends-tu ? répondirent avec un ensemble touchant les acolytes du professeur d'escrime.

— Pour des lâches, pardieu 1 riposta Salviac avec mépris.

— Pardon, mon cher Georges, dit Gandeilh, mais je crois que vous ne tirerez rien de ces messieurs et je suis en somme le principal intéressé dans cette petite affaire. Je vous supplie en conséquence de me laisser la régler à ma guise.

— Viens-y donc la régler! cria le spadassin démocrate qui avait ramassé l'autre fleuret et dessinait des feintes en battant des appels du pied.

Aymeric, sans môme prendre le temps de se dévêtir, courut à Liardot et chercha à s'emparer de l'arme qu'il tenait à la main. Mais celui-ci avait compris la nécessité de brusquer les choses et il fut plus leste que l'émigré. D'un seul bond en avant, il se plaça en face du champion révolutionnaire et lui poussa la pointe de son fleuret si près des yeux que, malgré lui, l'homme se trouva forcé de se mettre en garde et de croiser le tev.

Le baron s'élança en criant :

— Je proteste I je réclame mon tour I

Il était trop tard, et toute tentative pour arrêter Liardot n'aurait eu d'autre effet que de l'exposer à manquer une parade.

Les deux témoins en bonnet rouge eurent beau crier :

— Ce n'est pas de jeu !

LES COLLETS NOIBS 35

Le combat était engagé, et Tadversaire que Liardot contraignait à se défendre se contenta de dire entre ses dents :

— Puisque tu veux en manger aussi, vieux ci-devant je vas te donner ton compte, et le muscadin ne perdra rien pour attendre.

La présence d'esprit du mari de Ghristiane avait tranché la difficulté, comme Alexandre coupa le nœud gordien.

— Morbleu I voilà qui est trop fort, dit l'émigré entre ses dents.

— Du calme ! murmura Georges à son oreille.

— Du calme 1 je voudrais bien vous y voir. Vous ne comprenez donc pas que me voilà déshonoré à tout jamais, s'écria Gandeilh, rouge de colère.

— Est-ce qu'on se déshonore en ne se battant pas avec de pareils drôles ?

— S'il ne s'agissait que d'eux ! mais vous ne savez pas que Liardot est le...

Salviac lui serra fortement le bras pour lui rappeler que le silence à observer par les témoins est un des articles inscrits dans le code du duel, et, sans le savoir, il l'empêcha de commettre une grave indiscrétion en prononçant le nom de Ghristiane.

Le spectacle qu'ils avaient sous les yeux valait d'ailleurs bien la peine qu'on le regardât.

Par calcul et peut-être par prudence, les deux compagnons du maître d'armes s'étaient rangés contre le mur à distance respectueuse des pointes qui venaient de se croiser, et les combattants commençaient à ferrailler entre les deux ormeaux.

Pendant les premières passes, l'adversaire de Liardot continua ses rodomontades :

—Mille tonnerres I vociférait le chenapan, j'ai bon appétit ce matin et il y a longtemps que je n'ai mangé de l'aristocrate.V'là le moment de faire coup double»

36 IBS COLLETS NOIRS

Liardot ne disait pas un mot, mais ses yeux flamboyaient.

Quand il s'était mis en garde, ses témoins avaient échangé un regard inquiet, il leur était venu à tous les deux la même pensée, à savoir que l'exercice de la paisible profession d'agioteur n'avait rien de commun avec celui de l'escrime, et que le financier devait être beaucoup plus fort sur le cours des louis que sur le contre de quarte.

— 11 va se faire embrocher comme un poulet, murmura Georges. Que le diable confonde le uhlan qui m'a donné ce maudit coup de lance tout juste à point pour m'empêcher de m'aligner à la place de ce brave homme.

Aymeric se taisait, mais il en pensait bien davantage.

— Si j'avais chargé ce misérable jacobin au lieu de m'amuser à discuter, se disait-i^ j'aurais fait mon devoir et je n'aurais pas à me reprocher une lâcheté... car c'est une lâcheté... Moi seul étais en cause, et on ne se fait pas remplacer sur le terrain comme dans le service de leur sotie garde nationale. Décidément, si Liardot est tué, je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle.

Pendant qu'il se livrait mentalement à ces désagréables réflexions, les assistants du sans-culotte prenaient des mines allongées, et, au lieu de vociférer des plaisanteries ou des injures comme au début de Taffaire, ils gardaient un silence prudent, signe certain qu'ils n'envisageaient plus sans quelque inquiétude l'issue du combat.

Gracchus Marcandier lui-môme, l'incomparable Gracchus, héros de la pointe et de la contre-pointe, champion des terroristes et grand démolisseur d'aristocrates, avait mis une sourdine à sa langue. Au lieu de déblatérer dans l'idiome des halles, il s'appliquait à

LES GOLLBTS NOIRS 37

étudier le jeu de son adversaire, et il commençait à comprendre que l'alTaire serait plus sérieuse qu'il m l'avait cru.

En dépit de son âge, de sa carrure massive et de son embonpoint déjà très prononcé, Liardot faisait bonne figure sous les armes. Fermement campé sur ses jambes solides comme des arcbes de pont, la poitrine bien effacée, la tête rejetée en arrière, le regard fixe et la .main bien placée, il se montrait à ses témoins étonnés dans une pose tout à fait académique.

— Sur ma parole, grommelait Aymeric, je crois que ce marchand d'assignats est capable de me donner une leçon d'escrime. Après toutes celles que j'ai reçues de lui depuis trois jours, il ne manquerait plus que cela.

— M. Liardot ne me paradt pas gauche à manier l'épée, lui souffla Georges Salviac.

— Non, parbleu I et il est en garde comme Saint- Georges que j'ai beaucoup connu à Londres.

— Tant mieux, morbleu ! mais du diable si je me serais attendu à voir un fournisseur se tenir comme un tireur de profession.

— Je vous dis que cet homme sait tout, peut tout et veut tout, murmura l'émigré.

La bonne opinion qu'il avait du mari de Christiane ne tarda point à se vérifier.

Pendant quelques secondes, les deux adversaires n'avaient fait que s'observer, et les fleurets s'étaient à peine engagés. Tout à coup, Liardot passa un dégagement si serré qu'il aurait tenu dans la bague de M"' de Limeuil, et la botte en tierce suivit avec une rapidité si foudroyante que le sans-culotte arriva tout juste à la parade, si juste même que le coup de pointe érailla sa chemise à la hauteur du sein.

— Ah ! le gueux I il est de première force, murmura le drôle.

— De première force, tous avez dit le mot, citoyen Gracchus) ^^oilODça iranquilletneùt le financier.

Candeilh, émerveillé de ce début, poussa le coude à son ami le lieutenant, (|ui ne se sentait pas d'aise.

-^ i'ai dans l'idée que l'affaire finira bien, dit tout bdà celui-ci.

Gepenâdht, l'atfreux Marcandier s'était ramassé sur lui-même, coiiime une araignée se replie au fond de sa toile quand elle rencontre uiie guêpe au lieu du moucheron qu'elle attendait. Au lieu d'attaquer, il se tenait sur une défensive savamment calculée, bien couvert par son avant-bras à çlemi-ployé, et tout prêt à profiter d'un mometit d'inattention de son adversaire.

■»— Eh bien I citoyen maître d'armes, dit Liardot d'uii air railleur, nous avons donc oublié ces beaux coups de seconde, ces belles feintes que tous exécutiez d'une si brillante façon, quand vous teniez la salle à la caserne des gardes-françaises. Voyons. Je vous attends.

Gracchus patent un instant vouloir se piquer d'honneur et regimber sous les sarcasmes. îl risqua un coupé dans les armes, suivi d'iin coup de seconde, assez bien amené, mais il rencontra le fleuret de soft imperturbable adversaire, et cette tentative n'eut d'aiitre résultat que de lui faire attraper une égratignure au poignet.

— Il me semble, brave Gracchus, que votre jeu a beaucoup petdu de sa précision, reprit le financier. Voilà ce que c'est que de se faire valet de prison et pourvoyeur de guillotine. On oublie son premier niétier. Vous baissez, Gracchus, vous baissez.

— ^ Tu terras tout à l'heure si je baisse, scélérat d'aristocrate ! bredouilla Marcandier qui arrivait peu à peu au paroxysme dé la colère.

— Le misérable coquin est perdu, dit Georges.

— O'ést nioti àtis, répondit Candeilh, mais ce que j'admire, c'est la désinvolture avec laquelle notice ami

LES GOLLteTS îfOlkS M

Liardot inknQ raffairë. Od ne ^ battait ni mieux, ni plus gaiement soûs l'ancien ibé^iine.

La menace que Gracchus venait de faire entendre ne fut point suivie d'effet^ du mbins iihmédiateinent, et Liardot recommença seâ objurgations méprisantes,

— Décidément, ilparadtqtie tous ne voulez pas bouger, citoyen, dit-il de ifea voix grave et mordante. Serait-ce par hasard que vous avez peur?

Marcandier écumait de rage^ mais il n'attaquait point.

— i Allons, reprit son terrible adversaire, je vois quMl est temps de irous donner tihe leçon, car vous me semblez un peu rouillé sur l'escrime.

Et, joignant l'exemple à la parole, Liardot entama une série de bottes si magistralement poussées que le sans-culotte, serré de près, commença aussitôt k rompre.

— Mauvais système, lui cria le financier; on a beau reculer, on finit toujours par arriver à un mur ou à un fossé. Et teùei, je me rappelle qu'aux gardes-françaises vous enseigniez un jeu qui ne manquait pas de mérite, mais qui pécbait en plusieurs points essentiels... les parades de prime, entre autres.

Ces derniers mots furent appuyés d'un Coup droit qui entama Tépaùle de Marcandier.

Le malheureux rompait toujours, et on voyait bien qu'il commençait à perdre la tête.

— Voussoiivenez-vous, citoyen, reprît Liardot, d'un èettaiii assaut que vous donnâtes dans la salle du Manège, ters 1785, et oii vous fûtes si bien boutonné par un jeu*he homme du régiment de Champagne. Ce gaillard-là avait le coup d'œil sûr, le poignet solidéi et il usait s.ouvent de ce tnaudit coup de prime que vous ne savez point parer.

Gracchus devint livide. Ses lèvres tremblaient et on aurait dit que ses yeux allaient sortir de leurs orbites.

A force de reculer, il en était arrivé peu à peu à s'adosser à un des ormeaux qui marquaient la limite de ce champ-clos improvisé.

— Bien. Vous voilà où je voulais vous amener, dit le mari de Ghristiane, et le moment me paraît venu de vous montrer que le coup du prévôt au régiment de Champagne est aussi bon aujourd'hui qu'il y a douze ans.

La botte finale partit en même temps que la funèbre plaisanterie du . terrible chef des Collets noirs. Poussé par son bras comme un trait par une catapulte, le fleuret vengeur alla trouer la gorge de Gracchus Marcandier, qui tomba comme une masse.

Ce sanglant dénoûment eut pour effet de mettre en fuite les deux acolytes du mort. Us détalèrent avec un ensemble admirable, sans s'inquiéter le moins du monde de leur infortuné camarade, qui se tordait sur le sol dans les dernières convulsions de Tagonie.

Liardot jeta dédaigneusement son arme et tourna le dos sans plus de cérémonie au misérable qu'il venait d'envoyer dans l'autre monde.

Le lieutenant et l'émigré avaient couru à lui. La secrète rancune de celui-ci ne tint point contre son enthousiasme, car il serra énergiquement la main du mari de Ghristiane, qui ne lui rendit point son étreinte.

— Peste! monsieur, comme vous avez mené ce drôle I s'écria Gandeilh. G'est à croire que vous maniez répée depuis votre plus tendre enfance. Vous parliez tout à l'heure d'un prévôt du régiment de Ghampagne. Sur ma parole, il n'aurait pas mieux tiré, et, pour un homme de finance, vous vous en acquittez comme si vous n'aviez fait que cela toute votre vie.

— Je n'ai pas toujours été homme de finance, répondit Liardot en remettant son habit.

— Quoi I est-ce que ce fameux prévôt...

LES COLLETS NOTBS 41

-— C'était moi, monsieur. J'ai eu l'honneur de servir le roi avant de devenir intendant de M. le duc de Chalus.

Vous voyez bien que j'avais raison de vouloir me battre à votre place.

LES COUETS NOiaS 43

Depuis le milieu du dix-buitièmâ siècle, TbAtel des Poster était établi là où il se trouve encore i^ujourd'bui, dans 4e vastes bâtiments construits autrefois par le duc d'Epernon et occupés en dernier lieu par un fermier général.

En Tan Y, comme à présent, c'était donc de rétroite rui3 PUtrière, alors tout récemment baptisée du nom de Jean-Jaoques^Housseau, que partaient cbaque soir les courriers. Seulement, les voitures qui transpor- ^ient les lettres de Paris dans les grandes villes de France n'avaient encore reçu aucun des perfectionnements qu'on y apporta plus tard, 0t elles étaient d'une simplicité toute primitive.

Une large et longue caisse, terminée en avant par un cabriolet, montée sur quatre roues et suspendue sur des ressorts à peu près aussi flexibles que ceux d'une cbarrett.e ; (elle était la structure de ces véhicules arriérés.

Les voyageurs assez courageux pour s'y embarquer, outre le danger d'être arrêtés, dépouillés et même sabrés en route, comme pela arrivait de temps en temps, couraient encore le risqpe d'arriver h destination gelés ou toqt au moins moulus.

Les caho}.s étaient rudes sur les çb^mins fort mal entretenus du Directoire, et il fallait de plus, quand on usait de ce n^oy^n de transport fourni par le gou-

vernement, se contenter d'un étroit compartiment ouvert au vent et à la pluie.

Aussi, la vue de la malle de Lyon qu'on achevait de charger dans la grande cour de l'hôtel des Postes, inspirait-elle des réflexions peu réjouissantes à Aymeric de Gandeilh.

Cinq heures allaient sonner et, depuis plu^ de vingt minutes, l'émigré en tenue de voyage stationnait sur le perron du bureau des départs, en compagnie de son ami Georges Salviac qui avait tenu à rester avec lui jusqu'à la dernière minute.

La journée avait passé bien vite et, après l'issue tragique du duel de l'enclos des Capucines, Aymeric s'était vu contraint de subir de nouveau les recommandations de Liardot et même un peu ses reproches. Le sévère chef des Collets noirs ne s'était départi en rien de sa froideur habituelle, et la mort de Gracchus Marcandier n'avait fait ni trembler sa voix, ni bouger un des muscles de son visage. Il s'était expliqué avec le baron dans le même langage calme et précis que le soir du dîner des fournisseurs, et il Tavait questionné du ton d'un chef qui veut savoir si son subordonné a bien compris ses instructions.

Aymeric, du reste, acceptait avec plus de soumission le rôle que les circonstances lui avaient assigné, parce qu'il reconnaissait maintenant, un peu malgré lui, la supériorité du mari de Ghristiane. Depuis trois jours, c'était la troisième fois qu'il lui devait la vie, car il ne pouvait se dissimuler que le drôle, si lestement expédié par le financier, l'aurait infailliblement couché sur le carreau, lui, Gandeilh, qui ne possédait ni la vigueur ni les bottes secrètes de Liardot.

On s'était quitté, sans se serrer la main, et le dernier mot du vainqueur de Gracchus avait été :

— Souvenez-vous que j'ai votre parole de ne pas revenir à Paris avant d'en avoir reçu l'ordre.

A bien dire, Témigré se sentit très soulagé quand il se retrouva seul avec Georges, et il ne dissimula point sa joie. Autant la reconnaissance qu'il devait au mari de (]hristiane lui pesait, autant il éprouvait de sympathie pour le fiancé de Thérèse. Leur amitié, quoique de date bien récente, s'était cimentée dans de si graves circonstances qu'elle était déjà devenue presque ft*atemelle.

Ce ne furent pendant les heures qui leur restaient gu'effusions de tendresses et échanges de confidences.

Le nom de Thérèse revint souvent dans cette causerie intime et Georges déclara qu'il serait homme à retarder, s'il le fallait, l'époque de son mariage plutôt que de se passer de son cher du Fougeray pour lui servir de témoin. Sur ce point délicat, Aymeric se montra fort réservé, et il avait assurément pour cela d'excellentes raisons après les singuliers incidents de la nuit.

La visite d'adieux à M""* Salviac, la mère, se passa fort bien aussi, et l'austère veuve se montra moins rigide qu'à la première entrevue. Peut-être pensait-elle qu'un homme qui s'en allait en Italie approvisionner une armée républicaine méritait quelque sympathie, en dépit de sa qualité de ci- devant.

Après avoir pris congé d'elle, les jeunes gens allèrent dîner gaiement chez Méot et se rendirent ensuite bras dessus, bras dessous, à l'hôtel des Postes.

Avec la nuit, la fraîcheur était venue et, depuis qu'ils piétinaient dans la grande cour des malles, ils avaient eu tout le temps de se morfondre, car les courriers du Directoire ne brillaient point par la célérité de leurs opérations. Celui qui devait conduire à Lyon le soi-disant fournisseur était un gros homme, rouge de visage et court de jambes, qui se trémoussait sous sa houppelande fourrée et criait à tue-tôte sans avancer beaucoup en besogne.

46 XiSS COLLETS NOIAS

^— Holàl mon brave, lui dit Gandeilb, sommesrQpus bientôt prêts à partir? Il ne fait pas chaud ioi.

-^ On attelle, citoyen, on attelle, souffla le conducteur obèse, mais il fera encore moins chaud cette nuit,

-«•^ Bah I j'ai un bon manteau et des bottes fourrées et, d'ailleurs, à trois, en nous serrant dans le cabriolet nous n'aurons pas trop froid ; car nous sommes trois, n'est-ce pas?

— Oui, mais l'autre voyageur ne tient guère de place, allez I

— Serait-ce par hasard une femme? demanda vivement rémigré chez qui le naturel revenait au galop.

— Une femme I répétale courrier d'un air goguenard. Pas de danger, ma foi! tes citoyennes ne se soucient 'guère da courir les relais par le temps qu'il fait. Mon voyageur est un gamin, le fils d'un de mes amis de Lyon que j'emmène par-dessus le marché, parce que la deuxième place n'était pas retenue*

— Ah! c'est différent, dit Aymeric avec un soupir qui fit éclater de rire le lieutenant Salviac.

— Charles, mon cher ami, les femmes finiront par vous jouer un mauvais tour, s'écria-t-il gaiement.

— Peuh! je n'en rencontrerai guère au bivouac de l'armée d'Italie, répondit sur le même ton le faux du Pougeray.

— C'est égal. Défiez-vous de votre cœur. Il prend feu comme la poudre, et le sentiment n'est point d'ordonnance, là-bas, dans rétat-major de Bonaparte.

— En voiture, citoyen, en voiture, cria le conduc^ teur, on n'attend plus que vous.

Cet appel interrompit la conversation des deux amis, et, en se retournant, ils s'aperçurent qu'en effet les chevaux étaient attelés et le postillon en selle.

Leurs adieux furent courts, mais pleins de cordialité, et ils s'embrassèrent énergiquement avant de se séparer»

tBS COLLBTS NOIRS 47

— Vous ôtes bien le citoyen Charles du Pougeray, s§ r0n()&ot à Lyon pour affaires de commerce? demanda au baron un employé à lunettes qui venait de sortir du bureau.

Candeilh se souvint à temps que ceCte question s'a- 4res8ait à lui, mais il s'en fallut de peu qu'il oubliât sop nom d'emprunt. Cependant, il grimpa dans la cage incommode où il était condamné à faire cent vingt lieues d'une traite, et il ne fut pas peu surpris 4'y trouver un voyageur déjà installé.

— J'ai le coin, n'est-il pas vrai, courrier? demanda rémigré, qui se proposait de dormir fort et souvent.

•rrr-Oui, oul, c'cst couvcnu. Le petit se mettra au milieu, entre nous deux, dit le gros conducteur,

Aymeric s'établit dans son angle sans cérémonie et aussi sans contestation, car son jeune compagnon de route s'empressa de lui faire de la place.

Un instant après, le chargement du cabriolet était complet.

Georges et Candeilh échangèrent au vol un a bon voyage! » et un « au revoir; » le chef de l'équipage postal cria : Roulez I Le postillon fit claquer son fouet, et les chevaux partirent au grand trot.

Par un singulier revirement de son esprit mobile, l'émigré, qui avait été si gai toute la journée, se trouva pris d'un accès de tristesse dès que la lourde voiture eut tourné le coin de la rue. Il pensait à tout ce qu'il laissait derrière lui, et sa légèreté habituelle ne tint p^s contre l'idée que chaque tour de roue Téloignait de Christiane. Aussi, lui qui causait volontiers, ne fit'-il aucune tentative pour engager la conversation avec ion voisin.

Il est vrai que ce compagnon ne paraissait pas non plus désireux de causer. C'était bien un enfant, autant du moins qu'on en pouvait juger à sa taille et à sa lï^inoe encolure, car son visage disparaissait entière-

ment dans les plis d'une immense cravate de laine, et Il était coiffé d'un bonnet fourré qui lui descendait jusque sur les yeux.

On roula silencieusement dans Paris pendant près d une heure et, une fois qu'on eut passé la barrière, Candeilh jugea qu'il était temps de fermer les rideaux de cuir pour se préserver du froid. En se livrant à cette opération assez compliquée, il toucha par hasard la mam de son jeune voisin appuyée sur le tablier, et ce contact involontaire lui procura une sensation singulière.

A sa grande surprise, Aymeric avait touché une main dont la peau était. douce comme du velours et qui se retira prestement dès qu'elle rencontra la sienne.

D'ordinaire, les écoliers de douze à quinze ans n'ont point l'épiderme si délicat, et, en hiver surtout, leurs doigts sont volontiers affligés de crevasses et d'engelures. Quoique en définitive l'incident n'eût qu'une bien mince importance, il n'en est pas moins vrai qu'un soupçon bizarre traversa l'esprit de l'émigré.

— On jurerait que c'est une main de femme, pensat-il.

Et aussitôt il se mit à examiner son voisin autant que le lui permettait l'obscurité de la nuit.

Il ne vit pas grand'chose, et il remarqua seulement que ce compagnon de voyage poussait la discrétion jusqu'à lui laisser le plus de place possible, se reculant de façon à serrer de très près le gros courrier, lequel occupait bien à lui tout seul presque la moitié du cabriolet.

Aymeric fit divers mouvements sans arriver à aucun contact. C'était à croire que le jeune voyageur se rapetissait à volonté ou qu'il fondait comme une boule de neige au soleil.

— Décidément, se dit le baron, ce garçon est de la

f LES COLLETS NOIRS 49

nature des sensitîyes. Il se replie sur lui-même dès qu'on le touche.

La supposition qui lui avait tout d'abord passé par la tête lui semblait extravagante. Cependant il voulut en avoir, comme on dit, le cœur net.

— Hél jeune homme, dit-il en donnant un grand coup de coude à l'enfant, voulez-vous m'aider à attacher le rideau de cuir? Le froid commence à piquer, et m'est avis que nous ferons sagement de nous clore avant de nous endormir.

Le voisin tressauta sur la banquette, en se sentant poussé, mais il n'articula aucune espèce de réponse à cette demande bienveillante. Aymeric, fort intrigué de ce silence, renouvela son invitation sans obtenir plus de succès. Le gamin ne desserra pas les dents. Gela devenait étrange et valait la peine d'être éclairci.

— Dites donc, courrier, est-ce qu'il est muet le fils de votre ami? cria l'émigré.

— Quoi? qu'est-ce qu'il y a? Est-ce que nous versons? grommela le gros conducteur brusquement tiré de son premier somme.

— Je vous demande si le petit camarade est sourd ou si on lui a coupé la langue. Yoilà cinq minutes que je l'appelle pour m'aider à fermer les portières et il reste silencieux comme un poisson. Serait-ce par hasard qu'il veut se moquer de moi? Faites-moi donc l'amitié de lui dire que, s'il continue, je serai obligé de lui tirer les oreilles.

— Inutile, citoyen. L'enfant est très sage et pas farceur du tout. Seulement, je vas vous dire... Il est malade.

— Ah ça, mon brave homme, mais c'est vous maintenant qui plaisantez. Vous n'avez pas la prétention de me faire croire qu'un malade qui court la poste est hors d'état de parler.

— Je vas vous dire, citoyen, reprit le courrier qui

50 I.BS GQLtBTS NOIBS

affectionnait cette formule ; le petit a son mal dans le gosier ou dans la poitrine.

r-^Bahl

-TT Mon Dieu I oui, les médecins ont dit qu'il était poumonique et qu'ils lui défendaient de prononcer tant seulement : « bonsoir » ou « merci, » même que c'est pour Qa que son père le fait revenir à Lyon, rapportaLU changement d'air, et, pour lors, comme ils ne sont pas riches dans oUe famille-là, je ramène le jeune homme aux frais de la République.

— Ahl diable I c'est différent, murmura Gandeilh, tout aussitôt pris de pitié pour le malheureux enfant qui s'en allait sans doute mourir au pays natal.

L'émigré avait bon cœur, quoiqu'il fût blasé sur bien des choses, et, s'il faisait peu de cas delà vie des autres et même de la sienne, du moins les souffrances humaines ne le laissaient jamais indifférent. Il cessa donc de tourmenter son pauvre petit voisin et il eut bien vite oublié l'histoire, assez insignifiante en somme, de la main caressée par mégarde. Il se reprocha même un peu d'avoir eu l'imagination si prompte à s'enflammer, et, pour réparer sa bévue, il se mit à arranger de son mieux le rideau de cuir afin de garantir le jeune malade du vent et de l'humidité.

On arrivait d'ailleurs au premier relai.

Le courrier descendit pour donner un coup de main aux deux postillons qui changeaient les chevaux, et, h la lueui^de la lanterne que tenait le garçon d'écurie, Aymeric put entrevoir que l'enfant ne montrait véritablement rien de suspect.

Il s'était pelotonné pour se réchauffer, il avait l'air de sommeiller déjà et les précautions qu'il prenait pour se cacher la figure s'expliquaient de reste par le désir, bien naturel dans son état, de se préserver du froid.

pésormais édifié sur son compte, Cs^ndeilb s'accota

im GOUBTS NOIRS 51

d^ns la coin du cabriolet, se couvrit avec soin et chercha à s'endormir dès que la malle se remit en route.

Il y réussit d'autant plus aisément qu'il avait passé une nuit blanche et que la journée avait été laborieuse 0t fertile en émotions. Il ne tarda donc point à tomber dans un sommeil profond, à peine interrompu de temps à autre par le tapage qui se faisait autour de la voiture quand on relayait.

Il rêva même qu'il était reçu à bras ouverts par le général en chef, qui lui proposait de prendre à sa place h commandement de l'armée d'Italie, pendant que lui, Bonaparte, s'en irait tout droit faire en personne sa soumission au roi Louis XYIII, lequel résidait alors à Blankenbourg.

L'émigré acceptait Toffre et chargeait sans scrupule à la tête d'un escadron républicain.

Ce songe enchanteur eut pour effet de lui faire lancer à son jeune voisin des bourrades qui ne lui étaient certes pas destinées, puisque le dormeur croyait sabrer les Autrichiens.

La nuit se passa ainsi presque tout entière, et ce ne fut guère qu'une demi-heure avant le jour que le froid réveilla Aymeric. En ouvrant les yeux, il s'aperçut que les fameux rideaux de cuir étaient ouverts. Le courrier était occupé à les relever soigneusement, et Gandeilh, tout transi et encore assoupi, se demandait vaguement pour quel motif *ce gros bonhomme se liyrait à cette manoeuvre assez intempestive.

L'aube blanchissait déjà l'horizon, maïs un brouillard matinal s'était abattu sur la route et la cachait si bien que l'émigré distinguait à peine le postillon qui trottait sur le porteur de devant.

A force de regarder pourtant, il crut reconnaître que la malle roulait au milieu d'une forêt. De grands arbres montraient à droite et' à gauche leurs troncs ran-

gés comme des soldats en bataille et leurs branches dépouillées de feuilles.

— Brr! murmura-t-il en se frottant les yeux; il fait un froid de loup ce matin et une brume à se croire en Ecosse.

— Si nous y étions, ça vaudrait mieux, grommela le courrier qui avançait à chaque instant la tête hors du cabriolet.

— Dites-moi, mon ami, lui demanda Gandeilh, quelle mouche vous pique de nous faire respirer ainsi Tair du crépuscule? Je me sens gelé jusque dans la moelle des os et il y a de quoi tuer le ûls de votre ami.

En disant cela, il se tourna du côté de l'enfant et vit qu'il était toujours enfoui sous ses manteaux et qu'il avait l'air de dormir. Seulement il grelottait et on entendait ses dents claquer sous la cravate de laine qui lui couvrait le bas de la figure.

— Sacrebleu! reprit l'émigré, vous avez donc juré de nous faire tous crever de froid I

— Je vas vous dire, citoyen, commença comme toujours le gros homme, c'est que je suis obligé d'avoir l'œil en avant des chevaux.

— Le postillon ne sait donc pas son métier?

— C'est le meilleur de toute la route de Lyon ; mais, voyez-vous, nous sommes ici dans un mauvais passage. Il n'y a pas un mois qu'on y a arrêté la malle ; les gueux de chouans qui ont fait le coup n'ont pas encore été pinces par la gendarmerie, et, ma foi ! il fait bon se tenir sur ses gardes.

— Oh! oh! dit Gandeilh, voilà qui change la thèse, je vais me mettre sur le pied de guerre. Seulement, vous calomniez les chouans, mon brave homme, et je gagerais que ces gens-là sont des sansculottes.

— Chouans ou non, méfions-nous, murmura le cour-

rier, car nous arrivons à l'endroit où, le mois passé, ils s'étaient cachés dans un fossé.

— S'ils se montrent, j'ai là de quoi leur dire deux mots, répondit l'émigré en tirant de ses poches une paire de pistolets d'arçon.

En même temps, il se penchait pour tâcher de voir à travers le brouillard qui devenait de plus en plus épais.

11 y avait bien cinq minutes qu'il regardait ainsi sans rien distinguer, quant tout à coup l'enfant assis à côté de lui se mit à crier :

— Les voilà I Prenez garde à vous !

— Tiens! il parle, à présent, dit Aymeric stupéfait. Le baron de Candeilh s'était retourné vivement pour

regarder le jeune malade dont la langue venait de se délier d'une façon si subite, mais il n'eut pas le loisir de pousser bien loin ses observations, car le courrier se mit à dire d'une voix émue :

— C'est vrai!... ils sont là... devant nous... je les vois... ah! citoyen, nous sommes perdus.

— Perdus ! allons donc î cria l'émigré ; il n'y a de perdus que les lâches. Avance, postillon I avance, sacrebleu! ou je te casse la tête.

Et se penchant sur le tablier, un pistolet dans chaque main, il regarda de tous ses yeux.

La malle descendait rapidement une côte très raide et très courte, au bas de laquelle on entrevoyait les parapets d'un petit pont jeté sur un ruisseau qui traversait la forêt. Le vent du matin soufflait avec plus de force en s' engouffrant dans cette espèce de ravin, et une rafale chassa tout à coup le brouillard qui roulait à ras de terre ses larges flocons grisâtres.

Ce fut comme le rideau qui se lève au fond d'un théâtre pour laisser voir un décor nouveau, car la scène changea comme par enchantement.

Au delà du pont, des deux côtés de la route qui à

0iBt endroit faisait un coude, quatre hommes se tenaient debout, divisés en deui;: pelotons et couchant en joue la voiture avec de longues escopettes. Un cinquième, leur chef probablement, s'était planté au beau milieu de la chaussée et brandissait un grand sabre. C'était une attaque h main armép dans toutes les règles.

Autant que Gandeilh en put juger, ces gentilshonames de grand chemin étaient vêtus en paysans et s'étaient barbouillé la figure avec de la suie. Mais il ne perdit point de temps à les examiner et il fit son plan en moins d'une seconde.

Evidemment, les drôles comptaient profiter pour arrêter les chevaux de l'instant où la malle-poste, arrivant au bas de la côte, allait ralentir son train. Si on réussissait à forcer l'allure, on pouvait leur passer sur le ventre 0t, comme un peu plus loin la route tournait brusquement, si on parvenait h doubler ce cap protecteur, on leur échappait.

Restait, il est vrai, la désagréable chance de recevoir de^ balles daps la décharge générale dont ils ne manqueraient pas de saluer la voiture au passage. Mais Gandeilh s'inquiétait peu de ce détail, et il avait assez pratiqué en Bretagne l'enlèvement des convois du gouvernement pour connaître la théorie de ce genre 4'opérations.

— T S'ils n'ont pas l'esprit de viser les chevaux, nous spmmes sauvés, dit-il entre ses dents.

Sas compagnons du cabriolet ne paraissaient pas partager cet esppir, car le gros courrier poussait des grognements de terreur et le jeune voyageur se cramponnait de ses petites mains au bras d'Aymeric, et cela avec une telle énergie que l'émigré fut forcé de se débarrasser à grands coups de coude de cette étreinte fort gênante pour viser. Quant au postillon, il paraissait partagé entre la crainte de recevoir un coup de

fusil dans la poitrine, s'il avançait, et un coup de pistolet dans le dos, s'il arrêtait. Au fond, il n'était point éloigné de se ranger à l'avis de la majorité, et, comme il y avait quatre fusils contre deux pistolets, il retenait déjà sournoisement l'attelage et la voiture ne roulait plus guère que par la vitesse acquise.

— r Enlève tps chevaux de devant, gredin, ou je te brûle, lui cria encore une fois Gandeilh.

— Halte ! ou vous êtes tous morts I hurla la voix rauque du chef de la bande, qui n'était plus guère qu'à dix pas et qui continuait à espadonner avec son grand sabre.

Le moment était décisif et l'aventure menaçait de mal finir, quand Aymeric s'avisa d'un trait de génie.

Sa main gauche appuyée sur le tablier venait de rencontrer par hasard une courroie détachée des rideaux de cuir et terminée par une forte boucle en fer. Saisir cette lanière, se pencher en avant et piquer de l'ardillon la croupe des deux chevaux de brancard, ce fut l'affaire d'un instant pour l'adroit émigré. Il s'était, bien entendu, préalablement débarrassé d'un de ses pistolets en le remettant de force entre les doigts tremblants de son petit voisin.

L'effet de cette manœuvre fut véritablement électrique. Les bidets de poste bondirent comme des cerfs touchés par des grains de plomb, chassèrent en avant le por|,ei|r et le sous-verge, et enlevèrent la malle aussi lestement qu'une plume.

— Fouette, canaille, fouette dur et nous passerons, cria en môme temps Gandeilh au postillon, qui, se sentant emporté malgré lui, comprit qu'il n'y avait plus à hésiter, et se mit à jouer vigoureusement de la mèche et de l'éperon.

La lourde carriole arriva comme une trombe au bas de la côte, et les chevaux emportés par leur élan re^

montèrent au triple galop la courte montée où les brigands s'étaient postés.

— Gouchez-Yous, morbleu ! couchez-vous, cria Candeilh aux deux occupants du cabriolet.

Le conducteur n'avait point attendu cet avertissement pour disparaître dans les profondeurs de la caisse; mais l'enfant, affolé sans doute par la peur, se leva et fit mine de se jeter devant Aymeric en criant :

— Ah ! mon Dieu I ils vont le tuer!

Fort heureusement, il n'eut pas le temps d'achever son mouvement qui aurait beaucoup gêné le baron.

La rencontre dura l'espace d'un éclair.

Les chevaux de volée étaient si bien lancés que l'homme au sabre n'eut pas le courage de les attendre et sauta de côté en criant à tue-tête :

— Feu! feu donc, mille tonnerres!

Le drôle évita le poitrail qui l'aurait envoyé rouler à quinze pas, mais il ne fut point assez leste pour échapper à la balle que Gandeilh lui envoya en pleine figure et à bout portant. Quatre détonations répondirent au coup de pistolet du [courageux voyageur qui entendit tout près de son oreille un court sifflement et un petit cri étouffé ; mais la malle avait passé et tournait déjà le coin du bois. Des hurlements de douleur et (Je rage s'élevèrent derrière elle et ce fut tout. Le fusil à aiguille n'était point encore inventé, et la décharge dont la bande venait de saluer l'équipage ne fut pas renouvelée.

— Pique toujours, cria Aymeric au postillon qui n'avait plus besoin d'être excité, car il fouaillait ses bêtes à tour de bras.

On arrivait en chemin droit et le pauvre garçon, qui croyait encore sentir les bandits à ses trousses, menait ventre à terre, si bien que, cinq minutes après la rencontre, les voyageurs n'avaient plus rien à craindre.

— Sommes-nous sauvés ? demanda une voix lamentable qui semblait sortir du coifre de la voiture.

— Quittez votre trou et vous le saurez, répondit rémigré toujours penché en dehors de la voiture pour voir si les voleurs ne se montraient pas.

Encouragé par cette invitation quelque peu méprisante, l'infortuné courrier montra au niveau de la banquette sa figure ordinairement rouge comme une pivoine et devenue terne comme le brouillard.

— Allons, morbleu I à votre poste, continua Candeilh sans se retourner.

Et il ajouta en haussant les épaules :

— Si le Directoire n'a à son service que des poltrons de cette force, je ne m'étonne plus qu'on pille si souvent les malles-poste.

Cependant le gros homme était parvenu, après beaucoup d'efforts, à extraire sa massive personne des régions basses où il l'avait prudemment enfouie, et il reprit son coin en soufflant comme un phoque.

— Où sommes-nous ici? demanda le baron, toujours occupé à examiner la route.

— A deux lieues de Montereau, soupira le courrier. Nous y serons dans vingt minutes, si nous marchons de ce train-là.

— Boni une ville devant nous, personne à l'horizon du côté du bois, une route droite comme le tapis vert de Versailles; décidément, le défilé est passé, et nous pouvons désarmer, dit Gandeilh en se rasseyant dans le cabriolet aussi tranquillement que s'il venait d'examiner une compagnie de perdreaux courant dans les sillons.

Une fois en place, il se retourna pour voir quelle contenance tenait son jeune voisin.

L'enfant, plus entortillé que jamais dans son manteau et dans sa cravate, n'avait point bougé ; mais il tremblait bien fort, et Aymeric eut pitié du pauvre

58 tES tOLLËfS NOiRâ

petit. Il lui ôta doucement des mains le pistolet qu'il lui avait fait tenir de force; et, tirant de sa poche une gourde pleine de rhuin^ il lui dit doucement :

— Buvez, mon garçon, cela vous remettra le cœur.

Le jeune malade, au lieu de répondre, se ï'ecula vivement, et Gandeilh s'aperçut alors que le collet de son manteau était taché de sang.

— Ah! cette fois, c'est trop fort, s'écria-t-il, et tu seras pansé, malgré toi, jeune entêté!

En môme temps, d'un geste brusque, il abaissait là cravate de laine qui cachait le visage du blessé.

Celui-ci essaya bien de se défendre, mais sa très faible irésistance ne lui fut d'aucun secours contre les mains nerveuses du baron de Gandeilh. La cravate tomba, le bonnet de fourrure enfoncé jusqu'aux yeux se releva de lui-môme dans les mouvements de la courte lutte qui venait de s'engager, et le prétendu malade eut beau se cacher la figure avec ses doigts, Aymeric le reconnut et poussa un cri de surprise.

Il venait d'entrevoir, sous cet étrange accoutrement, le charmant visage de Thérèse.

— Vous I vous ici, mademoiselle ! Et dans ce costume I s'écria l'émigré stupéfait.

La jeune fille ne répondit pas plus que la veille, alors qu'elle voulait se faire passer pour un enfant poitrinaire, mais elle se mit à fondre en larmes.

Définir ce qui se passa dans le cœur et dans l'esprit de Gandeilh serait d'autant plus difficile, que le cœur se trouva tout à coup en contradiction formelle avec l'esprit.

Le cœur disait : Voilà une paUvre créature qui a quitté follement pour le suivre sa mère et son fiancé ; sa mère, qui n'a qu'elle au monde ; son fiancé, qui l'adore et qui est ton ami. Il te faut la leur rendre. Si

tu abusais de cette occasion, tu ne te conduirais point en gentilhomme.

Mais l'esprit soufflait tout bas : Tu n'as rien à te reprocher en cette aventure. La petite est venue d'ellemême se prendre à la glu, parce que tu lui as tourné la tête, comme tu la tournes à toutes les femmes. Ce n'est pas ta faute si tu es séduisant. Et puis, le mal est fait. A l'heure qu'il est, la fuite de Thérèse est connue, on la cherche, et il est fort probable qu'on t'accuse de l'avoir enlevée. Si tu ne recueillais pas les profits de cette situation, tu serais un grand sot.

En attendant que l'émigré eût choisi entre ces deux conseils, l'imprudente fiancée de Georges continuait à sangloter et à se voiler autant qu'elle le pouvait. Quant au gros bonhomme de courrier, il regardait cette scène avec un air tout à la fois indifférent et goguenard.

Tout à coup, Aymeric se souvint qu'il avait vu des gouttes de sang tomber sur le manteau de Thérèse.

— Vous êtes blessée ? dit-il avec une émotion sincère.

— Non, ce n'est rien, balbutia la jeune fille.

— Ne serait-ce qu'une égratignure, il faut que je la voie.

Et Gandeilh, écartant de force les mains de sa charmante voisine, reconnut que le lobule de l'oreille avait été éraflé par une balle qui avait passé à un pouce du crâne et était allée se perdre dans la capote du cabriolet.

Attirer la tête de Thérèse contre sa poitrine, étancher le sang avec un fin tnouchoir de batiste, ce fut tôt fait, et, pour dire la vérité, l'enfant ne se défendit guère.

Le danger était passé, et à Tétat d'exaltation où l'avait jetée la vue d' Aymeric s'exposant aux coups des bandits, succédait tin moment de faiblesse bien excu-

sable. La nature féminine reprenait ses droits, et l'héroïque voyageuse, qui avait soutenu sans pâlir la vue de quatre fusils braqués contre sa personne, s'évanouit bel et bien entre les bras de l'émigré.

Celui-ci commença par examiner de près la blessure, qui n'avait guère lésé que Tépiderme et qui ne saignait déjà plus. Il put se convaincre aisément qu'elle n'aurait aucune suite fâcheuse.

Peut-être s'attarda-t-il un peu trop à contempler les contours charmants de cette oreille délicate et transparente comme une coquille nacrée.

Pour l'excuser, il faut dire qu'il était impossible de rêver une création plus parfaite. C'était une oreille de marquise, petite, finement enroulée et colorée de rose tendre; une oreille à désespérer le peintre Boucher, dont Candeilh tenait les œuvres en grande estime.

L'émigré s'arracha pourtant à la contemplation de ce délicieux objet, et, tirant de sa poche un flacon de sels, il le fit respirer à Thérèse, qui ouvrit les yeux et le regarda d'un air étonné; mais la mémoire lui revint bien vite, et elle s'arracha brusquement à l'étreinte d'Aymeric.

— Je vous en supplie, laissez-moi, soupira-t-elle en rougissant jusqu'au blanc des yeux.

— Vous souffrez, mademoiselle? dit doucement le baron. Si vous voulez me permettre de vous panser, j'ai là toute une petite pharmacie portative, et je suis en état de remplacer un chirurgien, car j'ai vu beaucoup de blessures .en ma vie.

— Je le savais Jbien que vous aviez fait la guerre et que vous alliez en Italie pour la faire encore, interrompit la jeune fille.

A ce trait, qui lui rappelait la singulière entrevue de la nuit précédente dans sa chambre de la rue des Marais, Aymeric ne put s'empêcher de sourire.

— La guerre! murmura-t-il en se penchant jusqu'à

LES COLLETS NOIBS 61

effleurer de ses lèvres la joue de Thérèse; je ne me battrai plus jamais que pour tous défendre, et je préférerais mourir que de vous déplaire, car je vous aime.

En ce moment, c'était l'esprit d'Aymeric qui remportait sur son cœur.

— Ne me parlez plus ainsi, répondit vivement Thérèse.

Le geste qu'elle fit pour le repousser déplut au baron de Gandeilh.Ilse redressa et se cantonna dans son coin d'un air vexé.

— Pour qui me prend donc cette petite folle ? pensait-il. Sa cervelle de linotte aurait-elle conçu l'idée saugrenue de me faire accroire qu'elle veut me suivre en Italie, dans le but unique de veiller sur mes jours? Pardieu I je lui ferai voir qu'elle s'abuse ou j'y perdrai mon nom.

Et il résolut de se renfermer désormais dans une dédaigneuse indifférence, sachant par expérience que la froideur de l'homme aimé est le plus sûr moyen d'exciter les passions d'une femme; mais son cœur commença à lui dire :

— Si pourtant tu te trompais ! Si cette rouerie n'était que de la naïveté I Une coquette y aurait mis plus de façons et se serait fait valoir davantage avant d'abandonner pour toi sa maison et son fiancé. Et puis, une coquette ne se serait point affublée de cet affreux bonnet en peau de renard et n'aurait point essayé de ce stratagème enfantin.

Pendant qu'Aymeric donnait ainsi audience aux conseils de son honnêteté native, la malle courait toujours à fond de train vers Montereau, dont on voyait déjà poindre le clocher dans le lointain.

— Eh ! courrier, cria-t-il au conducteur, qui commençait à se remettre d'une alarme si chaude, il paraît que vous ne craignez pas la plaisanterie.

62 LBS GOLLBTS NOIRS

M*est avis que vous vous êtes assez moqué de moi avec rhistoire de votre ami de Lyon qui a un fils poitrinaire.

— Je vas vous dire, citoyen, répondit le bonhomme d'un ton patelin ; moi, je ne connais que le règlement : j'ai deux places dans mon cabriolet, il me faut deux voyageurs. Vous n'en aviei retenu qu'une. Pour lors, la citoyenne est venue hier, une heure avant le départ, me payer le prix de l'autre...

— Que vous avez mis dans votre poche.

— Ça, c'est mon affaire et ça ne regarde que Tadmînistration. D'ailleurs, il n'est pas défendu de recevoir un pourboire, et la citoyenne m'a donné en supplément un assignat de mille livres, à condition que je vous laisserais croire qu'elle était un garçon.

— Toutes ses économies de petite fille y auront passé, pensa'Aymeric.

— Maintenant, mon métier, c'est de vous conduire à Lyon tous les deux. Nous y serons dans trois jours, si on ne nous tue pas en route, et, là-bas, vous vous débrouillerez avec la citoyenne.

Gandeilh ne jugea point à propos d'insister. Il commençait à entrevoir un côté de la question auquel il n'avait pas songé d'ahord. Comment s'acquitter de sa mission auprès du général Bonaparte avec une femme sur les bras ?

— Sarpejeu ! se disait-il, il ferait beau me voir arriver au bivouac de l'armée d'Italie avec une jeune fille en guise de porte-manteau. Non I mille fois non I Je ne me soucie point d'apprêter à rire à messieurs les officiers de la République, et il faut que je fasse en sorte de m'alléger de ce bagage en jupons.

Et il tomba dans une méditation qui n'avait d'autre objet que de trouver un moyen honnête de se débarrasser de Thérèse.

La pauvre enfant ne remuait plus, ne parlait plus et

LBS COLLBTS NOIBS 63

fermait les yeux, peut-être pour éviter de céder h la tentation de regarder Aymeric.

On arrivait aux premières maisons du faubourg de Montereau, et le postillon jetait déjà aux curieux attirés par les claquements de son fouet, la nouvelle du grand combat soutenu contre les chouans.

Ge fut une traînée de poudre, et l'histoire, colportée par tous les polissons de l'endroit et transmise de bouche en bouche, eut bientôt attiré dans la rue les habitants des deux sexes, si bien qu'au moment où la malle s'arrêta pour relayer, elle fut entourée par une foule avide de détails.

Le courrier s'agitait beaucoup et proclamait très haut son intention d'aller faire son rapport au citoyen maire. Thérèse se cachait de son mieux et semblait disposée à ne point bouger du cabriolet; mais Aymeric sauta à terre en disant entre ses dents :

— Du diable si je sais comment tout cela va finir !

11 n'avait pas encore posé le pied sur le pavé raboteux de la bonne ville de Montereau qu'il était entouré, pressé, tiraillé et assourdi de questions incohérentes.

— Qu'est-il donc arrivé, citoyen?

— Est-ce vrai que les brigands étaient au moins soixante?

— Et que vous en avez tué quatre en deux coups de pistolet?

— Non, c'est Giffard, le postillon, qui les a assommés avec le manche de son fouet.

— Et l'enfant qui était au milieu a été blessé.

Ces phrases ineptes se croisaient par-dessus la tête de l'émigré, qui ne savait auquel entendre et finit par jouer des coudes en appuyant cette manœuvre de quelques jurons énergiques.

La' foule s'écarta de ce voyageur si peu disposé à narrer ses exploits et elle se rabattit sur le courrier et

le postillon, qui ne demandaient pas mieux que de bavarder. Gandeilh put donc bientôt respirer un peu plus à l'aise.

D'ailleurs, après avoir dételé, les deux hommes delà poste s'étaient solennellement acheminés vers la mairie, et ils entraînèrent à leur suite tout le cortège des oisifs. Le baron profita de cet instant de répit pour s'asseoir sur une borne, à quelques pas de la voiture où l'enfant qui avait nom Thérèse dormait ou feignait de dormir.

— Ces imbéciles vont revenir tout à Theure avec la municipalité, la maréchaussée et tout ce qui s'ensuit, se disait-il; on interrogera les voyageurs et, quand on verra que mon voisin est une femme habillée en homme, ce sera un joli tapage dans la bourgade. Les jacobins de l'endroit sont capables de l'arrêter comme suspecte ; je ne voudrai point laisser aller en prison cette pauvre fille, je m'en mêlerai, on m'arrêtera aussi, et alors... alors tous les beaux plans de M. Liardot s'en iront à vau-l'eau. A quoi peuvent tenir pourtant les destinées de l'Europe !

Puis il ajouta en frappant du pied :

— Encore, si j'avais eu le profit de cette sotte escapade; mais non, j'ai failli être tué par des voleurs de grand chemin, je manquerai ma mission, me voilà exposé à la vengeance des Collets noirs; et tout cela parce qu'une lubie a passé par la tête de cette péronnelle. Et de {plus, à mon retour à Paris, Georges m'accusera de la lui avoir enlevée, et je serai forcé de me couper la gorge avec ce brave garçon. Morbleu ! c'est à planter là cette maudite malle-poste et à laisser M"* Thérèse se tirer d'affaire comme elle l'entendra.

Aymeric fut arraché à ces réflexions désagréables par quelqu'un qui vint le tirer doucement par la manche. Il se retourna furieux, très persuadé qu'il allait se trouver encore en face de quelque indigène en quête de nouvelles et ires décidé à l'envoyer promener.

LES C0LLET9 NOIRS 65

A sa profonde surprise, il vit une femme âgée, dont les beaux cheveux blancs et la physionomie à la fois digne et bienveillante inspiraient la sympathie à première vue.

Cette respectable personne était vêtue d'un déshabillé d'étoffe à grands ramages qui avait l'air d'avoir été taillé dans une vieille robe de cour. Elle s'appuyait sur un jonc à bec de oorbin et regardait l'émigré avec des yeux qui exprimaient tout à la fois l'étonnement, la joie et une certaine inquiétude.

Gandeilh, de son côté, l'examinait avec une attention profonde, et il croyait démêler dans les traits de la dame quelque lointaine ressemblance avec une figure à lui connue.

— Vous avez donc oublié la meilleure amie de votre pauvre mère, mon cher Aymeric? lui dit à demi-voix la vieille femme.

En entendant prononcer son véritable nom, l'émigré recula de trois pas, puis revint pour voir dé plus près l'étrange citoyenne qui Tinterpellait ainsi.

— Gomment! balbutia-t- il, vous seriez... mais non, c'est impossible I la meilleure amie de ma mère, c'était...

— C'était moi, mon cher enfant; oui, moi, Athénaïs- Rosemonde, marquise de Saint-Clair, autrefois dame d'honneur de notre malheureuse reine, et, présentement, la citoyenne Clair, depuis qu'on a supprimé les marquisats et les saints.

La bonne dame souriait doucement en s'annonçant sous ses titres anciens et nouveaux.

— Ohl madame la marquise, je suis vraiment impaiv donnable, s'écria Candeilh; mais aussi comment me serais-je attendu à vous rencontrer dans ce village sous ce costume?

— Chut I fit M"* de Saint<31air, en mettant un doigt sur ses lèvres. Je m'estime heureuse d'avoir trouvé ici

fl6 tBS C0UST8 HOIRS

un asile chei un de mes anciens fermiers ; car mon ehâteau et mes terres de Champagne sont bel et bien coï^fisqués, et même si on voulait m'appliquer la loi sur les émigrés, je crois qu'on pourrait me couper le eou.

*^ On m'avait dit en Angleterre que vous aviez eu le sort de tant de nos amis.

-^ On 8*était trompé, Dieu merei I interrompit gaie*ment la vieille dame. Je me suis sauvée à temps, liuit Jours avant le dix août, et voilà six mois que je suis rentrée d'Espagne. Excepté mon brave Pilois, qui m'a oédé la maison que j'habite et qui veut bien oontinuer à me payer la rente qu'il me devait avant 1789, personne ici ne sait mon nom, et je vis fort tranquille, en attendant le retour du roi que je ne verrai pas.

Mais vous, mon cher enfant, vous que j'aimais tant, que j'ai si souvent fait sauter sur mes genoux, comr ment se fait-il que vous soyez en France, et où allezvous ainsi?

•— En Italie et, comme vous, n^adame, je suis obligé de me cacher sous un faux nom, dit Gandeilh, devenu rêveur.

— Ah I mon cher Aymerio, je vous devine, soupira la marquise. Je me souviens encore que dans votre enfonce vous n'aviez peur de rien, etqu'À Versailles vous aviez la réputation d'un batailleur. Gageons que vous êtes venu à Paris pour conspirer, que vous êtes poursuivi par les agents de oes pleutres du Directoire et que vous cherchez ïi gagner la frontière.

•r^ Q'esl... oui... c'est à peu près cela, murmura distraitement rémigré.

-p- Alors, mon enfant, disposez de moi. Je ne suis qu'une pauvre vieille femme, mais je puis encore offrir à un ami une retraite sûre ; ma maison est celle que vous voyez là, à l'angle de la rue ; vous passerez pour mon neveu... nous forgerons une histoire... et, d'ailleurs, Pilois répondra de vous à la municipalité. -

I4S3 CQLLBT9 NQIR8 Q7

^^^^ ■ X I 11 11 II I I I I -- ^- ^^.^ .^^ - m. M

Aymaric ne disait rien, ms^is il paraisç^it en proie h une agitation très vive.

— Madame, s'éoria-i-il tout à coup, voulez-vous me rendre uu service dont je vous serai reconnaissant toute ma vie ?

— Je suis toute h vous. Que faut-il faire?

— Recevoir chez vous une jeune fille et l'y garder jusqu'à mon retour d'Italie, qui sera très prochain,

— Une jeune fille! ahl monsieur le baron, m'est avis que l'émigration ne vous a point amendé. Prenez garde I les amourettes vous perdront I

— Il ne s'agit point d'amourettes, mais d'une bonne action.

— ^D'ailleurs le mal est fait, n'est-ce pas? dit finement la marquise. Eh bien! je serai fort aise de vous aider à le réparer.

— Oh! madame, si vous saviez..,

— Mais, j'y pense, quand me l'amènerez -vous, votre jeune fille? Où est-elle?

— Là, dit Aympric en montrant du doigt la malleposte où Thérèse, enfoncée dans le coin du cabriolet, faisait semblant de dormir, quoiqu'elle n'eût pas un seul instant perdu de vue l'émigré.

— Bah! un enlèvement! murmura M*"® de Saint- Clair. Sous le Directoire, je pensais que ce n'était plus la peine de recourir à ces grands moyens-là.

— Un enlèvement bien involontaire, je vous le jure. C'est une pauvre enfant qui s'est amourachée de moi follement et qui s'est enfuie de la maison maternelle.

— Peste I avec vous et vêtue en homme!

— Marquise, ce serait trop long à vous expliquer, car j'aperçois le courrier qui revient de la mairie, et dans un quart d'heure je serai en route.

— Quoi ! vous voulez que cette enfant se décide à rester avec moi, sans m'avoir jamais vue, et vous pen-

S6Z la persuader pendant le temps qu'on mettra à atteler les chevaux I

— Marquise, je compte sur vous pour cela.

— Allons, décidément, dit M"*« de Saint-Clair en souriant, vous êtes bien le fils de votre père, et toute votre race des Gandeilh a le diable au corps. Dépêchezvous de m'amener la petite avant que tous ces croquants arrivent.

Le baron ne se le fit pas dire deux fois, et en trois sauts il fut auprès de la voiture.

— Mademoiselle, dit-il de sa voix la plus douce, voulez- vous me revoir dans un mois, dans quinze jours peut-être, ou bien aimez-vous mieux que je vous reconduise sur-le-champ chez votre mère?

— Chez ma mère! répéta la jeune fille avec un mouvement d'effroi.

— C'est le seul parti qui me reste à prendre, si vous ne consentez à m'attendre ici, et je ne dois pas vous cacher que, si vous m'obligez à rentrer dans Paris pour vous y ramener, vous m'exposerez à un très grand danger.

— Oh I tout plutôt que cela ! s'écria Thérèse. Mais... que ferai- je ici... seule?

— Vous ne serez pas seule. Je vais vous confier à... à une amie de ma mère.

— Je reste, dit la fiancée de Georges en sautant à bas du cabriolet.

Aymeric ne lui laissa point le temps de se raviser. Il la conduisit à M"*» de Saint-Clair qui l'attendait à quelques pas et qui commença par l'embrasser sur le front.

— Elle me rappelle ma fille, ma pauvre Marie que j'ai perdue à dix-huit ans, murmura la bonne marquise en essuyant une larme ; mais, mon Dieu 1 comme la voilà fagottée I

11 faut bien avouer que le petit groupe offrait en ce

moment un singulier tableau : Aymeric regardant alternativement la charmante enfant qu'il rendait à ellemême et la malle-poste qu'on attelait ; Thérèse baissant les yeux et rougissant comme une pensionnaire prise en faute; M"® de Saint-Clair souriant de l'émotion et de l'embarras des deux jeunes gens. Gela ressemblait assez à une peinture de Greuze.

— Allons, les voyageurs, en voiture I cria le gros courrier : nous avons perdu assez de temps ici.

Gandeilh baisa avec un respect attendri la main de la marquise, s'inclina gravement devant Thérèse et lui dit:

— Je vous donne ma parole de gentilhomme, mademoiselle, que je reviendrai bientôt.

Avant que l'enfant fût remise du trouble qui l'empêchait de lui répondre, il avait sauté dans le cabriolet en jetant ces mots à Toreille du conducteur stupéfait:

— La petite reste ici. Pas un mot, et tu auras six louis en arrivant à Lyon.

Cinq minutes après, la malle roulait sur la route de Bourgogne, et Gandeilh se disait tout bas :

— G'est dommage. Thérèse est bien jolie. Mais, bah! j'ai assez de péchés sur la conscience pour pouvoir, une fois dans ma vie, me permettre une bonne action.

LBs <ioujrrs hoibs 11

ïll

Le royaume des justes n'est pas de ce monde, et bien des gens se permettent de persécuter les justes, sous prétexte que, TEvangile leur ayant garanti des félicités immortelles dans l'autre vie, ils sont faits pour souffrir dans celle-ci.

Il arrive pourtant parfois que les bonnes actions trouvent leur récompense sur terre, et Gandeilh eut bientôt l'occasion de se convaincre que la vertu peut porter bonheur.

D'abord, la fin du trajet en malle-poste fut aussi calme que le début avait été agité. On ne rencontra plus de brigands ; les ressorts de l'antique voiture ne cassèrent point en route; le gros courrier se montra plein de prévenances pour son unique et généreux voyageur; de plus, il ne ronflii pas trop fort. En un mot, sauf la fatigue inévitable sur de pareilles routes et dans un véhicule si mal suspendu, le Voyage fut charmant.

A Lyon, où il ne séjourna qu'une nuit, l'émigré trouva un gite convenable et n'eut à subir aucune des tracasseries que la police du Directoire ne ménageait guère aux citoyens libres circulant sur le territoire de la République. Il est vrai que son passeport était parfaitement en règle et que ses papiers et lettres de recommandation étaient libellés de façon à dérouter les plus subtils agents de M^ Cochon, — le Fouché dé Barras.

72 LES COLLETS JfOIRS

Le club des Collets noirs avait bien fait les choses.

Gandeilh eat de plus la chance inespérée de trouver un Toiturier qui s'en retournait à Ghambéry, après avoir amené à Lyon un gros fournisseur de l'armée d'Italie, et qui ne mit que deux jours pour le conduire dans la capitale de la Savoie. Là, par surcroît de bonheur, il apprit que les neiges n'encombraient pas trop, malgré la saison, le difficile passage du Mont-Genis, et il put louer un traîneau qui le déposa un peu moulu et un peu gelé, mais sain et sauf, à Suse, de l'autre côté de la montagne.

Le plus fort était fait comme fatigue physique, mais la partie délicate de sa mission commençait à peine.

Dès qu'il eut mis le pied en Italie, son premier soin fut de prendre langue et de s'informer des positions qu'occupait l'armée française; mais les nouvelles qu'il recueillit dans la modeste auberge où il alla prudemment descendre à Turin lui parurent légèrement contradictoires.

Le Piémont était alors divisé en deux grands partis : les conservateurs qui regrettaient l'ancien état de choses, et les progressistes qui ne rêvaient que républiques cisalpine et transalpine. Les premiers faisaient naturellement des vœux pour le succès des armes Autrichiennes, tandis que les autres ne juraient que par Bonaparte et ses soldats en pantalons à raies tricolores.

Il résultait de cet antagonisme de grandes divergences dans l'appréciation de la situation des belligé« rants.

L'émigré, qui cau.sait un peu avec tout le monde, entendit d'abord un abbé turinois affirmer que le chevrier Corse, comme il appelait le général républicain, était cerné par deux armées impériales et qu'il allait bientôt subir dans les lacs de Mantoue le môme

sort que Pharaon, lequel, comme chacun sait, fut englouti dans la mer Rouge. Mais il écouta aussi un petit avocat de Novarre déclarant que le vieux Wurmser en était réduit à nourrir ses Kaiserlichs avec du rheval, qu'il allait capituler un de ces matins, et que les derniers Allemands auraient repassé les Alpes avant un mois.

Ge qu'Aymeric démêla de plus clair dans tous ces bavardages, ce fut que le quartier général des Français était toujours à Yérone et que leurs opérations mili* taires se bornaient pour le moment à continuer le siège de la patrie de Virgile. Quant à Bonaparte, on ne savait pas au juste où il était, mais on s'accordait à dire qu'il avait quitté momentanément son armée et poussé une pointe du côté de Bologne, pour aviser à certaines difficultés avec le gouvernement du pape.

Des renseignements aussi confus n'étaient point faits pour aider l'émigré à remplir sa mission. Cependant, après y avoir mûrement réfléchi, il jugea qu'il serait puéril de courir au hasard après ce général si mobile, et qu'il était plus sensé de se transporter directement à Vérone, où Bonaparte ne pouvait manquer de rentrer un jour ou l'autre.

En conséquence, il fréta dès le lendemain un de ces voiturins qui sillonnaient alors incessamment l'Italie depuis les lacs subalpins jusqu'au fond de la Galabre, et que les diligences remplacèrent plus tard, au grand désespoir des artistes.

Par ce mode de transport primitif, on ne voyageait pas vite, mais on couchait tous les soirs dans un lit et on avait le temps de visiter les villes. Il est vrai qu'Aymeric ne venait pas en Italie pour admirer les tableaux ni les églises, mais il tenait beaucoup à rester maître de ses mouvements. Il fit donc marché avec le vetturino qui s'engagea à le conduire à Vérone en cinq jours, H 5

moyennant double paye, il est vrai, car il n'allait pas ordinairement de ce train-là.

Au moment du départ, il arriva comme toujours que le conducteur de cette espèce de coucou italien présenta à Gandeilh un voyageur qu'il disait être de ses amis particuliers, et, en lui demandant pardon de la liberté grande, le supplia de l'admettre en tiers.

Aymeric avait bien envie de refuser, mais ce personnage lui fit l'effet d'un grotesque Piémontais, denoii- Jocrisse, demi-Pasquin, car il possédait les ridicules d'en deçà et d'au delà des monts, et il disait des sottises dans les deux langues.

L'émigré pensa qu'il en pourrait peut-être tirer quelques renseignements utiles et que, dans tous les cas^ il s'en amuserait chemin faisant. D'ailleurs, il n'était pas fâché de s'assurer les bonnes grâces du maître de cette carriole qui portait la fortune du club des Collets nom. On partit donc le lendemain dès l'aube et on alla coucher à Gasal.

En route, Gandeilh apprit que son compagnon était marchand de bœufs et qu'il se rendait à Vérone, afin de tâcher de s'entendre avec le munitionnaire général de l'armée française pour une grosse fourniture de viande sur pied.

Le trafiquant en bêtes à cornes répondait au doux nom d'Angelo Papagallo et possédait une intarissable faconde qui ne tarda point à ennuyer l'émigré. Cet homme lui apprit pourtant beaucoup de choses qu'il avait intérêt à savoir, par exemple, que le général Bonaparte était fort irrité contre les fortunes scandaleuses qui se faisaient dans les approvisionnements de l'armée, et qu'il parlait souvent de faire pendre un ou deux fournisseurs pour l'exemple. Aymeric, bien entendu, s'abstint de lui confier ses projets, mais il lui laissa croire qu'il comptait de puissants protecteurs parmi les officiers de l'état-major du général en chef.

La seconde journée les conduisit à Pavie, la troisième dans un village sur les bords de TOglio et la quatrième à Gastiglione, ce bourg qu'une victoire française avait immortalisé l'année précédente. Là, on commença à rencontrer des détachements qui rejoignaient l'armée, et Gandeilh s'aboucha avec deux ou trois officiers, qui lui dirent que les troupes se concentraient et qu*on s'attendait très prochainement à une grande bataille.

Le lendemain, qui était le 12 janvier 1797, Aymeric pressa le départ afin d'arriver à Vérone avant la fermeture des portes. Il espérait y trouver Bonaparte, que l'annonce d'une attaque des Autrichiens avait dû ramener à son quartier-général.

Ce jour-là, tout alla bien encore, jusqu'au passage du Mincio, mais là on rencontra les avant-postes de la division Rey, qui tenait le pays depuis Desenzano jusqu'au-dessous de Peschiera, et on perdit du temps à parlementer et à exhiber les papiers.

On put cependant continuer et le voiturin qui, contrairement à l'habitude de ses pareils, ne volait pas son argent, mena Gandeilh grand train sur une route très accidentée. Mais on tomba dans la division Masséna et les interrogatoires recommencèrent, si bien qu'il était fort tard quand on arriva à la porte de Vérone.

Le baron n'avait pas pu s'empêcher d'admirer la tenue martiale et l'air de bonne humeur de ces soldats républicains qu'il était de mode à Londres de considérer comme un ramassis de bandits déguenillés. Il les comparait mentalement à ses anciens compagnons d'aventures, les émigrés de Coblentz et les paysans de Cadoudal, et il se disait que la restauration du roi n'était peut-être pas si avancée qu'on le croyait à l'armée de Condé. Mais, après tout, il n'avait affaire qu'à leur général et il se pouvait qu'il fût de meilleure composition que son armée.

Pour entrer dans la place, ce fut bien un autre em^^

barras. Les portes étaient gardées comme on les garde dans une ville en état de siège, et Tofiicier qui commandait celle où le voiturin se présenta se montra fort peu disposé à lui livrer le passage.

Pendant que Gandeilh discutait avec lui et faisait sonner, bien haut qu'il apportait une lettre au général en chef, une calèche de voyage toute couverte de boue arriva au grand galop de six chevaux à l'entrée du pont-levis.

— Assez causé. Faites place, cria le lieutenant républicain.

— Mais, monsieur, reprit Gandeilh, je vous répète qu'il faut que je parle au général Bonaparte ce soir même.

— Et que lui voulez-vous, au général Bonaparte ? dit derrière lui une voix dont le timbre mordant l'impressionna singulièrement.

Aymeric, surpris et choqué, fit volte-face pour voir le personnage qui lui adressait la parole sur ce ton impératif. 11 aperçut à la portière de la calèche une figure pâle illuminée par des yeux étincelants.

Le piètre équipage arrêté derrière le voiturin était suivi par un peloton de hussards dont les chevaux soufflaient bruyamment comme s'ils venaient de faire une longue course.

— Monsieur, cria l'émigré, vous êtes sans doute officier français, et peut-être avez-vous quelque autorité dans Vérone. Soyez donc assez bon pour en user en ma faveur. J'arrive de Paris sans débrider pour parler au général en chef, et voilà qu'on m'arrête pour je ne sais quelle formalité.

— On fait bien, dit le voyageur de la calèche. La place est en état de siège. Vous n'êtes pas militaire. Allez lire le règlement.

— Eh! morbleu! je le connais le règlement, mais je sais aussi qu'en pays étranger, un Français qui rencon-

tre un compatriote a bien le droit de se réclamer de lui, surtout quand ce Français...

— Je vous ai déjà demandé ce que vous aviez à dire au général Bonaparte, interrompit brusquement le personnage aux yeux vifs.

— J'ai à lui remettre une lettre.

— Une lettre! de qui?

— De son officier d'ordonnance, Georges Salviac, lieutenant à la 32* demi-brigade, actuellement en congé à Paris.

— Ah I ah ! et qu'y a-t-il dans cette lettre?

— C'est ce que je ne puis dire qu'au général, dit sèchement Georges.

— Quand êtes-vous parti de Paris ?

— Le 16 nivôse au soir.

— Quelle route avez-vous suivie ?

— Je suis venu par Lyon et le Mont-Genis. J'ai loué une voiture à Turin et j'ai couché hier à Castiglione, Pourquoi me demandez-vous cela?

— Pour le savoir. Qu'avez -vous vu en passant le Mincio ?

— Des avant-postes français qui s'attendaient à être attaqués et qui chantaient la Marseillaise.

— Vous n'avez pas rencontré d'Autrichiens en route?

— Pas un seul.

Pour que l'émigré répondît ainsi aux questions d'un inconnu, il fallait qu'il eût subitement réussi à dompter son caractère, peu porté par nature à subir patiemment de pareils interrogatoires. A vrai dire, il enrageait de tout son cœur et il mourait d'envie d'envoyer au diable l'impertinent qui se permettait de lui parler comme un maréchal de France aurait parlé jadis à un simple soldat. Mais il y avait dans le coup d'œil de cet homme une puissance magnétique contre laquelle Aymeric essayait vainement de lutter. 11 n'était pas

78 LES C0LtET8 NOIRS

jusqu'au son de sa voix qui ne le fît tressaillir malgré lui.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel il rongea son frein et tâcha de reprendre son sang-froid. Ce fut seulement alors qu'il remarqua l'attitude respectueuse de Tofficier qui lui avait refusé rentrée.

— Monsieur est citoyen français, laissez-le passer, dit le voyageur.

Et il ajouta, en s'adressant au baron:

— Venez demain matin à sept heures précises au palais Canossa, et ayez sur vous la lettre du lieutenant Salviac.

Cette courte phrase fut suivie d'un geste de commandement. Les soldats qui gardaient le pont-levis s'écartèrent, la calèche partit au galop et disparut sous la porte.

Candeilh stupéfait la regardait filer, quand l'officier lui frappa sur l'épaule en disant :

— Vous avez de la chance, citoyen. Un quart d'heure plus tard, vous couriez grand risque de coucher à la belle étoile, et, quand on n'est pas accoutumé au bivouac, c'est dur.

— Merci, mais quel est donc ce personnage qui a le pouvoir de lever si lestement les consignes? demanda l'émigré.

— Comment! vous ne le connaissez pas?

— Non, certes.

— Au fait, vous êtes Parisien, vous, dit le capitaine en haussant les épaules, et le personnage, comme vous l'appelez, est plus connu en Italie qu'au Palais- Royal.

— Je ne suis pas Parisien, riposta Candeilh avec humeur, mais il est bien permis, je pense, de ne pas nommer à première vue tous les généraux de l'armée... car je suppose que tel est le grade de ce monsieur si pâle et si maigre.

LES GOUETS NOIRS 79

— Vous avez deviné. Seulement, celui-là n'est pas un général comme les autres.

— Bah! comment rappelez- vous?

— Napoléon Bonaparte, dit Tofficier d'un air goguenard.

— Quoi! c'est lui! dans cette mauvaise calèche I sans épaulettes! sans broderies!

— Ah çà, on voit bien que vous arrivez de la ville où trônent c^s farceurs empanachés du Directoire! Est-ce que vous vous imaginez qu'il faut être doré sur toutes les coutures pour rosser les Kaùerlichs?

L'émigré était tellement ébahi qu'il ne trouva pas un mot à répondre. Et pourtant il ne s'intimidait pas aisément. Elevé dans les idées de son père, qui lui avait appris que le roi n'était que le premier des gentilshommes de son royaume, — pri'mus inter pares, — Gandeilh aurait soutenu sans embarras l'abord solennel de toutes les Majestés de la terre. Mais tant de simplicité dans la grandeur, cela dérangeait si fort les conventions admises qu'il se sentait complètement désarçonné.

Pour la première fois de sa vie peut-être, il comprenait qu'avec un tel chef et les petits soldats qu'il avait vus en route, la république Française pourrait bien donner du fil à retordre à l'Europe.

— J'aimerais mieux avoir affaire à Barras et à toute sa séquelle galonnée, pensait-il, qu'à ce petit Corse en vieux frac usé. Du diable, si je sais comment il prendra ce que j'ai à lui dire 1

1/officier vint mettre un terme à ses étonnements et à ses inquiétudes en lui rappelant qu'il était temps de profiter de la permission octroyée par le général.

Gandeilh se décida à remonter dans son voiturin, où il trouva le signor Papagallo dans une agitation impossible à décrire.

— Lé héros, il vous a parlé, s'écria-t-il en son jar-

80 LES COLLETS KOIRS

gon. Lé libératour rfe l'Italie, 2*/ a daigné nons^proiézer.,. car il m'diprotézé aussi, moi, povero, puisque sans louï, sans vous, signore illustrùstmo, ze n'aurais pas coucé ce soir dans oun lit, moi que zé souù si fatigué.

— Vous me remercierez plus tard, dit brièvement Aymeric. Pour le moment, contentez-vous d'indiquer à ce voiturier l'auberge où il doit nous conduire.

— Aile Due-Torre, aux Deux-Tours, signor, c'est la meilloure, et nous serons tout près du palais Ganossa, là où lé héros il est lozé.

Le vetturmo ayait compris, il toucha ses chevaux et la carriole se mit à rouler par les rues étroites de Vérone.

— Ah! signori isi i;2 vouliez lui pailler de mes bœufs, au héros^ soupirait à chaque instant le doux Papagallo. Ils sont si gras! zé souis sour que si ses soldats en goûtaient seulement pendant kouit zours, ils seraient invincibles.

— Ils le sont, pardieu ! bien déjà, grommelait l'émigré, au lieu de répondre au marchand de bétail.

La ville où s'aimèrent jadis Roméo et Juliette était pleine de troupes. On ne voyait par les rues que fantassins rejoignant leurs casernes, hussards fumant leur pipe accoudés aux balcons et ne songeant pas plus au chant de l'alouette qu'aux vieilles querelles des Gapulets et des Montaigus.

Tout annonçait qu'on se préparait à une action prochaine, et le retour précipité de Bonaparte n'était pas pour contredire cette supposition.

— Il me paraît que je tombe mal, pensait Gandeilh. Si on doit se battre demain, le héros, comme rappelle cet imbécile, le héros n'aura guère le loisir de m'écouter.

Cependant on arriva ^ux Deux-Tours, où les voyageurs trouvèrent à se loger convenablement, quoique l'auberge fût pleine d'officiers de toutes armes et de tout

IBS COUBTS NOIBS 81

grade, mangeant bien, buvant mieux et portant sur leurs figures martiales la confiance et l'audace.

Cette vue n'était point faite pour rassurer l'émigré sur le succès de ses grands projets; mais, comme après tout, il n'était homme à reculer en aucun cas, il s'affermit de son mieux dans sa résolution d'aborder le lendemain le redoutable général en chef de l'armée d'Italie. Il régla donc ses comptes avec le voiturin, soupa frugalement et souhaita ensuite le bonsoir à PapagaUo, qui rêvait déjà d'approvisionner un jour toutes les armées de la République, grâce à 4a haute protection de son compagnon de voyage.

— Si ce Bonaparte est un honnête homme, il est capable de me faire fusiller, se disait Aymeric en gagnant sa chambre à coucher. Que deviendront Ghristiane et Thérèse? Bah! M"* de Limeuil épousera Liardot pour tout de bon et la marquise de Saint-Clair adoptera Thérèse.

Il se réveilla au moins trois heures avant le jour, quoiqu'il eût fort mal dormi toute la nuit, en dépit des fatigues du voyage. Il touchait au moment critique et il savait que, dans la matinée qui allait suivre, son sort devait se décider : car c'était bien de son sort qu'il s'agissait.

Aymeric ne se dissimulait point qu'il jouait là une partie dont sa vie était l'enjeu. Si le général républicain prenait mal la proposition des Collets noirs, il pouvait fort bien faire fusiller leur messager.

La chose devait lui être d'autant plus facile que les ois contre les émigrés n'étaient point encore abrogées, et qu'il suffisait de constater l'identité de M. de Candeilh pour être en droit de lui loger douze balles de plomb dans la tête. Or, cette identité, le baron avait résolu de la dissimuler autant qu'il le pourrait, mais il n'était pas absolument sûr d'y réussir.

Ce Bonaparte, si inopinément rencontré, lui parais*

82 LBS COLLETS NOIRS

sait homme à déjouer toutes les ruses, et il avait gardé de ses regards perçants une impression indéfinissable ; mais le sort en était jeté, et il fallait, bon gré, mal gré, risquer le tout pour le tout.

C'était là du rçste une extrémité à laquelle Aymeric s'était vu réduit plus d'une fois dans le cours de sa vie aventureuse, et il en prit gaillardement son parti.

A cinq heures du matin, il était debout, et à six heures et demie il sortait de l'hôtel des Deux-Tours, avec un valet de place, pour se faire conduire au palais Ganossa.

L'audience, accordée la veille, était pour sept heures précises, et il savait que l'exactitude est une qualité fort appréciée des grands capitaines. Seulement, il craignait que le général n'eût oublié un rendez-vous donné pour ainsi dire au vol. Bonaparte devait avoir, en ce moment surtout, d'autres soucis que celui d'écouter un inconnu qui lui apportait une lettre d'un simple lieutenant d'infanterie.

— J'en serai quitte pour attendre, pensait l'émigré en cheminant par les rues de Vérone; et cependant, quand on compte parmi ses aïeux trois chevaliers tués à la première croisade, il est vraiment dur de faire antichambre chez un petit officier de fortune dont les ancêtres vivaient de châtaignes dans les maquis de la Corse.

Le superbe dédain qu'il professait pour les parvenus de la République n'avait point empêché le baron de faire avec beaucoup de soin une toilette appropriée à la circonstance.

11 s'était bien gardé, pas n'est besoin de le dire, de se vêtir en muscadin, et il avait choisi dans sa valise une tenue sévère et simple. Sa longue redingote, ses bottes molles et son petit chapeau à bords retroussés lui donnaient un certain air de militaire en bourgeois qui ne devait point être déplacé au quartier-général.

Ses traits animés et réguliers, sa tournure dégagée et

sa démarche vive ne juraient point du reste avec ce costume martial, et les soldats qu'il rencontrait le regardaient comme s'ils avaient eu envie de lui adresser le salut réglementaire.

Le mouvement et l'animation a'avaient fait qu'augmenter depuis la veille, et les Italiens eux-mêmes semblaient piqués de la tarentule, car on les voyait courir sur les quais de TAdige et se former en petits groupes où on gesticulait beaucoup pour se disperser un instant après. Évidemment, d'importantes nouvelles circulaient dans cette foule, et Candeilh ne douta plus qu'il ne se passât au dehors de graves événements quand il vit passer au grand galop un officier français, portant une dépêche.

Il essaya de se renseigner auprès du valet qui lui servait de. guide, mais il n'en put tirer autre chose que des phrases laconiques.

— Les Tedeschi \Te\iexmeni, Les T^éfe^cAi descendent des Alpes, répétait ce cicérone peu communicatif .

Aymeric savait bien que les Tedeacht c'étaient les Allemands; mais il ne démêlait pas s'ils étaient vainqueurs ou vaincus. Peu lui importait d'ailleurs, pourvu que le général consentît à le recevoir.

Sept heures sonnaient quand il se présenta à la grande porte du palais Ganossa, où il dut s'adresser à un jeune officier qui se promenait sous le vestibule, le sabre au côté et la pipe à la bouche.

Ce dernier accessoire lui parut un peu trop démocratique. Sous l'ancien régime, la pipe n'était guère à l'usage que des soldats et des Suisses, et les gentilshommes la tenaient en grand mépris. Candeilh conçut donc tout d'abord une assez pauvre idée de ce lieutenant qui lui lançait au visage de grosses bouffées d'une fumée puante, mais il changea d'opinion quand il l'entendit s'exprimer en termes choisis et avec un^ politesse parfaite, t

84 L68 COLLETS NOIBS

— Monsieur, lui dit l'officier, permettez-moi de vous demander si vous êtes la personne que le général a rencontrée hier soir à l'entrée du pont-levis, au moment où il arrivait de Bologne?

— C'est moi-môme, monsieur, répondit l'émigré, agréablement surpris de ne point être traité de citoyen.

— Le général va vous recevoir, monsieur, quoiqu'il soit fort occupé en ce moment, et, si vous voulez bien prendre la peine de monter au premier étage, vous trouverez dans le salon de l'état-major un aide de camp qui vous introduira.

Aymeric salua et passa, non sans s'étonner de ce singulier amalgame de formes exquises et d'habitudes soldatesques.

— Décidément, pensait-il, ces républicains -sont capables de tout. En voilà un qui s'exprime comme s'il avait été élevé sur les genoux d'une duchesse et qui se pavane en public avec une pipe entre les dents.

Au premier étage, ce fut bien autre chose. Cinq ou six officiers étendus sur des divans se levèrent dès qu'il entra, et l'un d'eux vint à lui, le chapeau à la main, pour s'enquérir du motif de sa visite.

Aux premiers mots qu'il prononça, l'aide de camp s'inclina en disant :

— Le général a donné l'ordre de vous faire entrer sur-le-champ, monsieur. Veuillez me suivre.

Gandeilh, confondu de rencontrer partout tant d'empressement, commençait à se demander si le nom de Georges Salviac ne cachait point quelque haute personnalité de l'armée républicaine. En effet, sa lettre semblait être un talisman qui levait tous les obstacles.

Il ne s'arrêta cependant pas bien longtemps à réfléchir sur ce sujet, car il fut aussitôt introduit par l'officier si courtois dans un grand salon meublé à l'ita-

lienne, c'est-à-dire fort peu, et la porte se referma sur lui.

On était au mois de janvier et le jour commençait à peine à poindre, de sorte qu'Aymeric ne distingua pas tout d'abord un homme debout, dans un coin, les mains derrière le dos et la tête penchée en avant.

Il l'aperçut cependant au premier mouvement qu'il fit, et il reconnut sur-le-champ le général delà calèche. Inutile d'ajouter qu'il le regarda de tous ses yeux, et il lui fut d'autant plus facile de l'examiner qu'il s'écoula bien une ou deux minutes avant que Bonaparte lui adressât la parole.

Il vit un homme de petite taille, très maigre, les cheveux légèrement poudrés, coupés carrément audessous des oreilles, et tombant par derrière jusque sur ses épaules. Les traits étaient comme taillés à angle droit; les joues caves faisaient saillir encore davantage le nez et le menton ; le teint d'une pâleur mate accusait une origine méridionale.

Le conquérant de Tltalie portait un habit de drap bleu foncé, sans revers, boutonné jusqu'en haut et orné d'une broderie d'or presque imperceptible, une culotte de daim blanc et des bottes à revers. Son chapeau, posé sur une table, était surmonté d'une petite plume rouge et s'élevait sur un énorme amas de papiers, à côté d'une courte épée engaînée dans un fourreau de cuir.

Tout à coup, le général releva la tête, fit en avant trois ou quatre p^s saccadés et dit brusquement à Aymeric :

— C'est vous à qui j'ai parlé hier?

— Oui, général.

— Où est la lettre du lieutenant Salviac?

— La voici.

Bonaparte la prit d'un geste nerveux, fit sauter le cachet et lut rapidement.

— Vous êtes bien le citoyen du Fougeray? demanda-t-il en lançant à Candeilh un regard qui fit perdre à l'émigré une partie de son aplomb.

— Oui, général.

— Et vous venez d'Amérique pour me proposer une fourniture ?

— Pour cela et pour voir le capitaine qui a gagné dix batailles en huit mois.

Bonaparte tressaillit et toisa de la tête aux pieds le

visiteur.

— Vous n'êtes pas Américain, dit-il de sa voix mordante ; vous n'êtes pas fournisseur, et vous devez avoir autre chose à me dire que des flatteries.

Cette phrase, jetée d'un ton brusque, frappa le baron comme un coup d'épée en pleine poitrine.

Toute sa diplomatie tomba subitement devant une attaque directe et, comme après tout, la dissimulation n'était pas son fort, il prit la résolution de démasquer sur-le-champ ses batteries.

, — C'est vrai, répondit-il en se redressant, je ne suis ni Américain, ni fournisseur.

Et il ajouta mentalement : #

— Si Liardot m'entendait, comme il regretterait de ne pas avoir laissé ses collègues des Collets noirs me pendre haut et court.

— Alors, qui êtes -vous? demanda Bonaparte en le regardant comme s'il avait voulu lire dans son âme. '

Aymeric eut encore un instant d'hésitation, mais il lui vint à l'esprit cette pensée que les manœuvres obliques ne devaient pas réussir avec l'homme du pont d'Arcole et il se décida à charger à fond.

— Je suis le baron de Candeilh, dit-il en se redressant; émigré en 1792 et rentré en France, il y a quinze jours, par la falaise de Biville.

Après avoir ainsi brûlé ses vaisseaux, il n'avait plufi

qu'à attendre son arrêt, et il l'attendit la tête haute et l'œil étincelant.

Il y eut un instant de silence. Le général en chef de l'armée républicaine n'avait pas sourcillé, mais il scrutait la physionomie de cet audacieux qui osait lui avouer en face sa qualité de rebelle.

-^ Vous savez, dit-il enfin, que la loi punit de mort les émigrés rentrés avant leur radiation de la liste ?

— Je le sais.

— Et que mon devoir est de vous envoyer devant une cour martiale qui vous condamnera sur une simple déclaration d'idendité?

— Je ne le conteste point.

— Vous savez aussi que la sentence sera exécutée dans les vingt-quatre heures?

— Parfaitement.

— Alors, que venez-vous faire ici?

— Vous demander un entretien de vingt minutes, après lequel vous disposerez de moi comme il vous plaira.

— Vingt minutes I croyez-vous donc que je puisse vous les accorder, quand les Autrichiens vont peutôtre m' attaquer dans une heure?

— Général, vous leur avez déjà fait voir que vous saviez employer le temps mieux que tous les capitaines de la vieille école, et vous m' écouteriez toute la journée que vous auriez encore le loisir de les battre à plateconture. A la guerre, il s'agit encore moins de frapper vite que de frapper juste.

— Vous êtes militaire?

— Je l'ai été jusqu'au dix août.

— Et depuis?

— Depuis... je me suis battu... en irrégulier.

— Contre qui?

— Contre ceux qui m'avaient proscrit.

— Vous voulez dire contre la France,

— Soit! je ne tiens pas à équivoquer sur les mots.

— Vous avez servi à l'armée de Gondé?

— Non. On y parlait trop et on n'y agissait pas assez. J'ai fait trois campagnes avec Georges Cadoudal et j'ai diSfendu Toulon.

— Toulon I

— Oui, général, et je vous affirme que, sans vous, les soldats de la Gonvention ne l'auraient jamais repris.

— Peut-être, s'ils avaient été commandés par des officiers aussi braves et aussi intelligents que le lieutenant Salviac. Gomment le connaissez-vous?

— Je ne l'avais jamais vu avant le 1" janvier 1797. Ge jour-là, j'ai eu l'occasion de lui rendre un service; en retour, il m'a recommandé à vous. G'est moi qui suis son obligé.

Bonaparte fit un mouvement, le premier qui lui eût échappé depuis le début de ce singulier dialogue. Quant au baron de Gandeilh, il avait déjà retrouvé tout son sang-froid, et, avec sa finesse habituelle, il s'était bien vite aperçu que sa franchise laconique valait mieux que toutes les stratégies si minutieusement indiquées dans les instructions du comité supérieur des Collets noirs,

— Qu'avez-vous à me dire? demanda sèchement le chef de l'armée républicaine.

— Général, commença l'émigré, j'arrive de Paris et je ne vous apprendrai rien en vous disant que Paris ne regarde que vous, ne parle que de vous, n'espère qu'en vous. ,

— Qu'espère-t-il? ^

— Que vous le délivrerez des bavards qui l'oppriment et des fournisseurs qui le dévorent.

— Ici, je fais taire les bavards et fusiller les fournis- ^ seurs. Les affaires du Gouvernement ne sont pas les miennes. i

— Est-il possible, général, que vous teniez à couvrir

de votre gloire les saltimbanques empanachés qui parodient la royauté dans les salons du Luxembourg et couvrent de honte notre malheureuse patrie ?

— Ma gloire ! s'écria Bonaparte en s'animant tout h coup, que parlez-vous de ma gloire !

— Mais, général, il me semble que depuis le grand Frédéric...

— Si je mourais demain, repnt l'ex-lieutenant d'artillerie avec un accent indéfinissable, si j'étais tué demain, et je puis l'être, car demain je vais jouer une partie décisive, eh! bien, je n'aurais pas vingt lignes dans une Histoire Universelle. Croyez-moi, monsieur, ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien. Je débute à peine dans ma carrière.

— Un début qui commence par Montenotte et continue par Lodi, Gastiglione, Arcole...

— Pour finir peut-être par un désastre effroyable, Savez-vous ce qui se passe en ce moment?

— Je sais que les Autrichiens se rapprochent de Vérone et que vous allez les rejeter de l'autre côté des Alpes.

— Tenez, monsieur, reprit Je général en montrant des papiers étalés sur sa table de travail, voici une dépêche de Joubert qui m'annonce que l'ennemi arrive par le haut Adige et va cerner sa faible division avec tout le corps d'Alvinzy — quarante-cinq mille hommes contre sept mille! En voici une autre où Serrurier, qui assiège Mantoue, m'avertit que Provera marche contre lui à la tête de forces supérieures. Tous deux s'attendent à être attaqués aujourd'hui même et me demandent des renforts. Des renforts! J'ai ici huit mille soldats commandés par Masséna et demain il me faudra lutter contre toute une armée.

Pensez-vous maintenant, que je sois sûr d'être encore compté dans trois jours au rang des grands capitaines ?

— Et si, par impossible, vous subissiez un échec, à

qui la France devrait-elle s'en prendre, sinon à ces pleutres du Directoire?

— Le Directoire I s'écria Bonaparte en se laissant aller tout à fait à l'emportement de sa nature Corse. Est-ce que vous croyez que j'ai conquis l'Italie pour consolider le pouvoir du Directoire? Croyez-vous môme que ce soit pour fonder la République? Quelle idée! une République de trente millions d'hommes avec nos mœurs I Impossible. C'est une chimère dont les Français sont engoués et qui passera comme tant d'autres.

Les Français! il leur faut de la gloire, mais la liberté I ils n'y entendent rien. Voyez l'armée, le soldat, je suis tout pour lui; la nation est comme le soldat : elle veut un chef.

— Ah ! général, que le roi de France n'est-il ici pour entendre un langage si noble, si juste I dit vivement Candeilh qui crut le moment venu d'entamer la grande question.

Il fut bientôt détrompé.

— Le roi de France! reprit Bonaparte d'une voix tonnante. Qui appelez-vous de ce nom? Est-ce le comte de Provence qui s'est enfui en 1790 et qui vil résigné dans un obscur exil, au lieu de regagner sa couronne l'épée au poing et le panache en tête comme son aïeul Henri IV ?

— Il a pour lui son droit, essaya d'objecter l'émigré.

— Eh bien! qu'il le fasse valoir! Mais s'il compte sur moi pour le replacer sur son trône, il se trompe. C'est bon pour un Pichegru, pour un Moreau de rétablir un roi et encore, s'ils s'en avisaient, ils me trouveraient sur leur chemin...

Et le terrible général ajouta en posant sa main fine et blanche sur Tépaule de Candeilh :

— Retenez bien ceci, monsieur. Je ne veux point d'avocats pour gouverner la France, maisjeneveux

IBS COLLETS NOIRS 01

pas non plus jouer le rôle de Monk et je ne veux pas que d'autres le jouent.

— Liardot avait bien jugé cet homnie. Il travaille pour lui,et pour lui seul, pensait Âymeric abasourdi et consterné de cette sortie virulente.

— Maintenant, monsieur, parlez, reprit Bonaparte en changeant de ton tout à coup. Que venez-vous me proposer?

— Rien, général, dit tristement l'émigré. Je ne vous connaissais pas. Je me suis chargé auprès de vous d'une mission que je ne puis plus remplir. Envoyezmoi à la mort si vous voulez. J'aurai entrepris un voyage inutile, mais je ne regretterai pas ma sottise ; car, si j'étais resté à Paris, je n'aurais jamais vu l'homme le plus étonnant du siècle qui s'achève, et peut-être du siècle qui va commencer.

— Jeune homme, dit lentement le futur César, je ne sais ce que l'avenir me réserve, mais je vous jure que vous courez à votre perte.

— Assurément, puisque je vais être jugé par votre cour martiale, répondit Candeilh en relevant fièrement la tête.

— J'aime les hommes comme vous, continua Bonaparte, et, si vous voulez suivre ma fortune, peut-être que la vôtre passera bientôt vos espérances, si hautes qu'elles soient.

— Les hommes comme moi ne servent qu'un seul maître, — celui que Dieu leur a donné.

Le général en chef fit un geste d'impatience, tourna le dos à l'émigré et se mit à se promener à grands pas à travers la chambre.

— Que va-t-il faire de moi? pensait Aymeric. Décidément M. Liardot m'a embarqué là dans une sotte campagne.

— - Vous êtes brave? lui demanda Bonaparte en se retournant tout à coup.

02 LES COLLETS NOIHS

•^ Vous seul avez le droit de me demander cela, dit froidement le baron.

— C'est bien. Revenez ce soir au quartier général. Je partirai probablement à l'entrée de la nuit pour aller prendre le commandement de l'armée. Je vous emmène. Allez, monsieur I

Il n'y avait rien à répondre à ce congé si royalement donné. Aymeric s'inclina silencieusement et sortit; mais, en traversant le salon des aides de camp, il se disait :

— Quel malheur que cet homme ne descende pas de Louis XIV!

La journée du 13 janvier 1797 parut bien longue à Âymeric de Gandeilh.

Il n'avait guère, pour tromper son impatience, que la compagnie du signor Papagallo, et cette distraction était par trop insuffisante. Les curiosités de Vérone le touchaient peu et il n'était point dans une disposition d'esprit à admirer l'amphithéâtre romain ou le tombeau des Scaliger. Aussi, après d'interminables promenades sur l'Erberia et un repas solide à l'auberge des Deux* Tours, se décida-t-il, vers la fin de l'après-midi, à s'en aller rôder aux environs du palais Ganossa pour voir si l'on y faisait des préparatifs de départ.

Il eut beaucoup de peine à se défaire du marchand de bœufs et il fut même obligé, pour le renvoyer, de lui promettre solennellement son appui auprès du général. Bien entendu, il s'abstint d'entrer, avec ce fâcheux, dans les détails de son audience du matin, et il se borna à lui dire en deux mots que Bonaparte l'avait assez bien reçu, confidence qui provoqua d'innombrables exclamations admiratives du fournisseur Italien.

Dès qu'il fut rendu à lui-même, il se mit à réfléchir sérieusement à la singulière conversation qu'il avait eue avec le héros tant révéré par Angelo Papagallo.

Pendant les premières heures qui avaient suivi Tentrevue, Témigré avait été tout à la joie. Il se félicitait de sa franchise audacieuse et il se disait que ce n'était point un si mince avantage d'avoir obtenu tout d'abord le pardon tacite de Bonaparte.

— Il ne fera pas fusiller un homme qu'il veut emmener avec lui à la bataille, pensait-il encore en arpentant à grandes enjambées la petite place qui s'étendait devant le palais. Si j'avais voulu jouer au fin, ce Corse a un œil qui m'aurait percé à jour, et, à l'heure qu'il' est, je serais à me morfondre entre les quatre murs d'une prison en attendant les douze balles réglementaires.

Tout cela était vrai, mais bientôt il en vint à examiner un côté moins satisfaisant de la situation.

Après les violents discours auxquels s'était livré Bonaparte contre les Bourbons et leurs partisans, il n'y avait plus guère à espérer de s'entendre avec lui sur les propositions da club des Collets, noirs. Il n'était que trop clair que le général ne se souciait ni du Roi, ni de la République, et qu'en battant les Autrichiens- comme il le faisait depuis près d'un an, il entendait travailler pour lui-même. Partant, l'objet de la mission du baron de Gandeilh était manqué. Cet insuccès ne pouvait que lui nuire dans l'esprit des gros bonnets de l'émigration, et, bien pis, retarder indéfiniment son mariage avec M"® de Limeuil.

C'était là un point qui le touchait fort ; car, phénomène assez curieux, depuis qu'il était éloigné de Ghristiane,son amour s'était accru dans la môme proportion que la distance qui les séparait.

Dans la comédie de Regnard, le joueur Valère adore d'autant plus sa maîtresse Angélique, que la fortune l'a plus maltraité au lansquenet.

Le cœur d'Aymeric était sujet à des revirements d'an autre genre.

LES COLLETS NOIBS 95

Tant qu'il était resté à Paris, les séductions de toute sorte avaient eu prise sur lui et sa passion s'était dépensée, pour ainsi dire, en menue monnaie. Thérèse, le jeu, le dîner du fournisseur, le déjeuner chez Hardy, le duel, l'aventure du souterrain, voire même les charmes de Paméla, toutes ces émotions du plaisir et du danger lui avaient à peine laissé le temps d'aimer sérieusement la noble femme qui lui avait donné sa foi.

Mais maintenant qu'il se retrouvait seul, entouré d'ennemis ou d'indifférents, à la veille de jouer une partie suprême, ses serments lui revenaient en mémoire, et son amour, épuré par l'absence, reprenait l'empire que les folles journées et les nuits émouvantes lui avaient fait perdre.

L'image de M""" Liardot s'était comme cristallisée dans l'âme mobile du vaillant étourdi et, si Aymeric était destiné à mourir sans revoir sa fiancée, il était sûr du moins de mourir en pensant à elle.

A force de rouler dans sa tête des souvenirs et des projets, à force aussi de peser toutes les paroles du général républicain , il finit par se persuader que tout espoir de réussite n'était pas irrévocablement perdu.

— Cet homme est ambitieux comme César, mais il est fin aussi comme un Florentin du moyen-âge, pensait le baron. Il n'a point répondu à mes ouvertures, mais il ne s'est prononcé définitivement sur rien. Qui sait s'il ne médite pas d'attendre pour se décider le résultat de la bataille qu'il va livrer ?

Après tout, il peut bien être battu. Frédéric l'a été plus d'une fois» Il est vrai que celui-ci manœuvre encore mieux que le héros de la guerre de Sept ans. Il est vrai aussi que ses petits soldats, habillés de bleu, en remontreraient aux énormes grenadiers du roi de Prusse ; mais, à la guerre, on n'est jamais sûr de rien.

Par cela même qu'il a toujours été heureux^ Bona-

parte est condamné à vaincre à perpétuité, sous peine de perdre sa popularité et la faveur de ces beaux messieurs du Directoire, les avocats, comme il les appelle.

Allons ! allons 1 si demain les Autrichiens lui infligent un échec un peu sérieux, il deviendra promptement la risée des Parisiens, il ne sera plus tenté de jouer au grand homme, et il sera peut-être fort aise de causer avec moi des conditions que lui ferait le Roi Louis XVIII, s'il consentait à le ramener en

France.

Gandeilh en était là de ses réflexions, et il venait pour la vingtième fois de faire le tour de la place, quand il aperçut venant à lui l'aide de camp qui l'avait introduit le matin.

Le jeune officier le salua poliment et lui dit d'une voix douce ;

— Monsieur, le général en chef m'a chargé de veiller à vous procurer un cheval et un équipement convenable, afin de vous mettre en état de suivre son étatmajor. Je suis heureux qu'il m'ait désigné pour mar* cher à côté de vous pendant la^ campagne qui va commencer cette nuit, car je suis un des meilleurs amis du lieutenant Salviac.

Aymeric s'inclina et balbutia quelques mots de remerciement.

— Puisque nous sommes destinés à aller au feu coude à coude, reprit l'aide de camp, permettez-moi de me présenter moi-môme. Je m'appelle Henri de Ghampcervon et je suis chef d'escadrons depuis la fin de brumaire.

Cette date républicaine si étrangement accouplée avec un nom à particule acheva de déconcerter l'émigré, que l'obligation de se nommer à son tour troublait déjà beaucoup.'

— Ghampcervon! répéta-t-il machinalement. lime

LBS COLLETS NOIRS 97

semble qu'il y avait autrefois, en Normandie, une famille noble qui s'appelait ainsi.

— C'est la mienne, et je crois môme que je suis un peu vicomte, mais j'ai laissé mon titre à la maison quand je suis parti avec les volontaires de l'an IL Je ne me souviens plus que d'une chose, c'est que nous sommes compatriotes, car le général m'a dit que vous étiez né aux environs de Rouen.

— Oui, oui, c'est bien cela, murmura Candeîlh de plus en plus embarrassé.

— Il m'a dit aussi que vous vous nommiez Charles du Fougeray et que vous étiez revenu tout exprès d* Amérique pour nous voir manœuvrer. Pardieu ! mon cher camarade, vous arrivez au bon moment et, pas plus tard que demain, vous reconnaîtrez que les Français savent encore se battre, depuis qu'ils se sont faits républicains.

En découvrant que Bonaparte avait pris la précaution de le désigner à ses officiers sous le nom qu'il 8'était donné pour l'aborder, le baron se remit de ses alarmes et la présence d'esprit lui revint bien vite.

— Monsieur..., commença-t-il en tendant la main à l'aide de camp.

— Appelez-moi camarade, interrompit gaiement celui-ci. « Monsieur » n'est point d'ordonnance à l'ar» mée d'Italie.

— Eh bien ! mon cher camarade, merci, mille fois merci ! Cela fait du bien d'être accueilli ainsi, quand on a quitté la France depuis cinq ans.

— Vous aurez tout le temps de me remercier cette nuit, car nous partons dans une heure. Venez avec moi choisir un cheval, une selle et un sabre.

— Volontiers, mais si, grâce à vous, je suis armé en guerre, je ne suis point vêtu pour aller à la bataille, et vraiment...

' — Bah! vous êtes fort bien ainsi. J'ai monté ma

première garde en bas de soie et en escarpins. D'ail^ leurs, je puis vous prêter un manteau et des éperons.

— Mon cher camarade, je me rends, dit Aymeric en suivant son nouvel ami qui se dirigeait à grands pas vers le palais. C'est donc demain qu'on livre bataille?

— Très probablement; à moins pourtant que nos bons amis les Autrichiens ne reculent.

— Et est-il indiscret de vous prier de me dire de quel côté nous les rencontrerons?

— Vous m'en demandez plus long que je n'en sais. Il paraît que nos avant-postes sont attaqués partout. Joubert qui est sur le haut Adige a envoyé toute la journée estafettes sur estafettes. De l'autre bout de notre ligne, Serrurier nous a dépêché trois officiers pour demander du renfort. Le général en chef n'a ici que la division Masséna. Où va-t-il la conduire? Je rignore, mais je vous réponds qu'il saura choisir le bon endroit pour battre les Allemands.

— Je vois que dans tous les cas l'affaire sera chaude.

— Ma foi I je ne vous cacherai pas que je l'espère, car j'ai bonne envie de gagner mon grade de lieutenant-colonel.

^ — Et moi d'assister à une victoire. Songez donc,

mon cher camarade, j'ai bien deux ans de plus que vous et je n'ai pas encore vu le feu.

— Mieux vaut tard que jamais, dit le jeune officier en riant. Et puis, on s'y fait bien vite.

— Mon Dieu I dit Gandeilh d'un air modeste, je crois bien que je m'y habituerai, mais, la première fois, on n'est jamais sûr de soi.

— Bahl quand on a votre physionomie et votre tournure, on ne craint pas les balles.

— Ce n'est pas précisément cela, mais j'ai peur..* d'avoir peur.

— Oui, oui, je connais cette sensation-là, et je l'ai

LES COLLETS NOXBS 99

parbleu! bien éprouvée à Jemmapes où je débutais dans remploi de chair à canon. Gela vous prend la veille, et cela vous tient jusqu'aux premiers coups de fusil, mais une fois qu'on y est, on n'y pense plus.

— Je vous crois sur parole, n'ayant jamais essayé.

— Et puis, nous pouvons bien le dire entre nous, dans notre ci-devant caste, la bravoure... c'est de naissance.

Cette fois, Aymeric ne répondit pas, mais il se disait :

— Quand je pense que celui-là se souvient qu'il est gentilhomme et que sa qualité ne l'empêche pas de se battre pour la République ! Sur ma parole, c'est à désespérer de la noblesse de France.

Cependant, Henri de Ghampcervon ou plutôt, comme l'appelaient ses camarades de rélat-major, le comniandant Champcervon passa son bras sous celui de l'émigré et traversa avec lui le vestibule du palais.

Les deux nouveaux amis arrivèrent dans une cour entourée de portiques et remplie de chevaux tenus par des soldats d'ordonnance.

— Venez voir la jolie bête que j'ai fait seller. pour vous, dit l'aide de camp. Vous savez manier un cheval, je suppose.

— Oui, un peu. J'ai appris Téquitation dans ma jeunesse.

— J'en étais sûr, et j'en suis charmé, car Graziella est un peu vive. Je l'ai achetée d'un lieutenant Piémontais qui s'en est défait parce qu'elle l'avait jeté par terre trois ou quatre fois, mais vous verrez quel feu, quelle vitesse. A Arcole, elle a failli m'emporter jusque sur les derrières de l'armée Autrichienne, et sans elle je n'aurais jamais gagné un sabre d'honneur.

— Sous l'ancien régime, vous auriez eu la croix de Saint-Louis.

— Ma foil j'aime autant le sabre, car je compte m'en servir un de ces jours pour fendre le crâne à un uhlan.

100 LES GOLLBTS NOIRS

— Décidément, la République l'a tout à fait gâté, pensait Candeilh, et c'est vraiment dommage.

Cette réflexion intime ne l'empêcha point d'examiner en connaisseur la monture que le commandant lui destinait, et il reconnut bien vite que ce gentilhomme converti ne la lui avait pas trop vantée.

C'était une charmante jument alezane qui avait delà taille, la tête fine, l'œil vif et les jambes sèches et ner* veuses comme celles d'un cerf. Il y avait un porte-manteau derrière la selle, des pistolets dans les fontes et un sabre droit pendu au pommeau par son ceinturon.

Aymeric, au fond, ne se sentait pas de joie, et sa nature batailleuse venait de se réveiller en apercevant tout ce harnais de guerre ; maià il jugea prudent, pour mieux garder l'incognito, de montrer encore un peu d'embarras.

— Eîn vérité ! s'écria-t-il, quand je vais être juché sur co bel animal et attaché à ce grand sabre, j'aurai l'air d'un garde civique s'en allant à la promenade, surtout avec ma longue redingote et mon petit chapeau.

— Spartacus, dit Champcervoii à son ordonnance, viens attacher des éperons aux bottes du citoyen du Fougeray et donne-lui mon manteau et mon petit shako de campagne.

Le commandant avait réponse à tout, et, cinq minutés après, son nouvel ami était équipé de pied en cap.

Pour tout dire, le petit shako était une coiffure des plus incommodes, le sabre battait désagréablement sur les éperons, et le manteau pesait très lourdement sur les épaules; mais, en dépit de tous ces inconvénients, l'émigré avait bonne mine dans cet étrange accoutrement.

— Rien qu'à vous voir boucler votre ceinturon, on jurerait que vous avez servi toute votre vie, lui dit en riant l'officier républicain.

lES GOLIETS NOIRS 101

— C'est peut-être de naissance, comme la bravoure; mais, dites-moi, mon cher commandant, est-ce que le général va partir ainsi?

— Comment, ainsi?

— Excusez mon peu d'expérience. Je vois bien un peloton d'escorte dans la cour et des officiers qui se promènent sous le portique, mais où sont les troupes?

— Ob ! les troupes sont massées depuis deux heures en dehors de Vérone. Elles attendent Tordre de départ, mais elles ne savent pas où elles seront dirigées, pas plus que je ne le sais moi-même. Masséna, qui les commande, est là-haut avec le général en chef, et il est probable que le plan de campagne se décide en ce moment. Seulement, personne ne le connaîtra avant que nous soyons en route,

— - Je comprends ; on se défie des espions.

— Je vous l'ai bien dit que vous aviez l'instinct de la guerre. Maintenant, je suppose que Bonaparte va filer en avant avec nous et l'escadron de service, et que la division suivra à marches forcées afin d'arriver demain de bonne heure sur le terrain. '

— C'est-à-dire qu'elle viendra renforcer Joubert au nord, ou Serrurier au midi, selon que le général aura jugé qu'il vaut mieux se porter d'un côté ou d'un autre.

— Décidément, mon cher du Fougeray, il faut que ^ vous ayez appris la stratégie au collège. Mais, tenez, * voici le grand chef en personne.

Aymeric se retourna vivement et vit, descendant l'escalier du palais, le général Bonaparte, appuyé sur le bras d'un officier aussi maigre que lui, mais plus grand.

Celui-là avait une tête trop petite pour son corps, une figure en lame de couteau et une physionomie assez vulgaire relevée par des yeux qui exprimaient une énergie indomptable.

— C'est Masséna, dit Champcervon à l'oreille de son

102 IBS COLLETS NOIRS

ami, et, où que nous allions cette nuit, je vous réponds qu'il sera là pour nous donner un bon coup de naain, dès que le jour sera levé.

Le baron regardait de tous sec yeux ces deux hommes dont la renommée occupait déjà l'Europe.

Bonaparte, enveloppé dans un grand manteau bleu foncé, lui parut encore plus chétif que lorsqu'il Tavait vu le matin. Masséna le dépassait de toute la tête, et pourtant il suffisait d'assister de loin à leur entretien pour deviner lequel des deux commandait à l'autre.

Us ne tardèrent pas à se séparer, et le général en chef fit quelques pas dans la cour pour rejoindre son cheval tenu en main par un hussard et très simplement harnaché. Cinq ou six aides de camp le suivirent, se dirigeant aussi vers leurs montures et saluant au passage Ghampcervon et son protégé.

— Ah ! vous voilà, monsieur, dit Bonaparte en regardant fixement Gandeilh.

— Général, je profite de la permission que vous m'avez donnée ce matin.

— Vous savez que nous allons nous battre?

— Je l'espère.

— C'est bien, monsieur. Le commandant Ghampcervon vous indiquera ce soir votre place de route et demain votre place de combat.

Pendant qu'Aymeric s'inclinait pour remercier, le général monta à cheval, et une minute après il trottait avec son escorte par les rues de Vérone.

L'émigré s'était modestement placé à la queue de l'état-major, et il eut d'abord quelque peine à maintenir sa jument dans le rang. Graziella caracolait beaucoup, se cabrait de temps en temps, et cherchait visiblement à se débarrasser d'un cavalier qu'elle n'avait point l'habitude de sentir sur son dos.

La folle bête avait afi'aire à plus fort qu'elle. Il la^ ramena de la main et des jambes, et la gratifia d'qne

série de coups d'éperon pour lui bien faire sentir que toute nouvelle tentative de révolte serait inutile. Elle essaya encore un peu de se défendre, mais elle comprit promptement qu'elle avait trouvé son maître, et elle se mit au pas de route.

Le commandant, qui observait Gandeilh du coin de Tœil, hocha la tête en signe d'approbation et les autres officiers commencèrent à regarder le nouveau venu avec plus de bienveillance. Il faut bien avouer qu'ils avaient débuté par chuchoter entre eux en se montrant du coin de l'œil le singulier costume de ce volontaire.

La nuit tomba tout à fait dès qu'on fut sorti de Vérone, par une porte qui n'était point celle que l'émigré avait eu tant de peine à franchir la veille. La lune brillait dans un -ciel pur , mais le froid était assez vif, et les cavaliers commencèrent à ramener soigneusement sur leurs épaules les collets de leurs manteaux.

L'escorte s'était partagée en deux pelotons. Une vingtaine de cavaliers trottaient en éclaireurs à cinquante pas en avant du général. Un peu en arrière de son cheval venaient les aides de camp et les officiers d'ordonnance, parmi lesquels se tenait Aymeric. Le gros de l'escadron fermait la marche.

Tout le monde était silencieux et attentif.

A peine eut-on dépassé une chaîne de collines, au pied desquelles on avait cheminé pendant trois quarts d'heure, que des bruits sourds et répétés frappèrent les oreilles du baron.

C'était comme le grondement d'un tonnerre lointain, mais il ne s'y trompa point et il reconnut sur-lechamp un son à lui très familier. Une canonnade très nourrie pouvait seule produire ce roulement continu que les échos des montagnes se renvoyaient de proche en proche. La bataille se livrait donc en ce moment même à quelques lieues de Vérone. De quel côté? c'est ce qu'il était horsd'éts^t de deviner, car il ne con»

104 LBS COLtBTS HOIRS

naissait pas du tout le. pays. A la rigueur, en plein jour, il aurait pu juger si on marchait vers les Alpes ou si on descendait du côté des plaines marécageuses du Mantouan; la nuit, il ne distinguait pas assez le terrain pour y apercevoir des points de repère,

11 aurait bien volontiers questionné Henri de Champcervon, mais le silence lui paraissait faire partie de la consigne, car personne n'avait encore dit un mot, et, de plus, le commandant montait un cheval qui avait le pas très allongé, et se trouvait en tête du groupe tandis que Graziella était restée en queue. Aymeric se résigna donc à suivre aveuglément la fortune d'un homme qu'il admirait fort, quoiqu'il ne l'aimât guère, et il pensait déjà à toute autre chose qu'au canon, quand il entendit la voix de Bonaparte.

— Commandant Champcervon, disait le général en chef, faites avancer près de moi le citoyen du Fougeray«

Candeilh était tellement absorbé dans ses réflexions, qu'au premier appel il ne reconnut pas son nom d'empruint. Il fallut que Champcervon, retenant son cheval,îvînt lui répéter l'ordre.

Brusquement réveillé de ses rêves, l'émissaire du club des^ Collets noirs pensa perdre les étriers, tant sa surprise fut grande, quand il comprit que Bonaparte voulait lui parler.

Il y avait bien de quoi s'étonner, en effet, qu'à la veille d'une grande bataille, le capitaine qui allait la livrer voulût se distraire de ses graves préoccupations en causant avec un militaire de fantaisie. Telle fut aussi l'impression de l'état-major, car tous les officiers se retournèrent pour examiner avec pius4'attention le mortel privilégié que cet honneur venait chercher au dernier rang de Tescorte.

Cependant, Aymeric se remit bien vite, et, comme il était maintenant complètement maître de Graziella, il la fit volter sur place avec une de^ctérité merveil*

LES COLLBTS NOIBS 105

leuse, et il eut tôt fait de l'enlever au petit galop jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la gauche et un peu en ar* rière du cheval de Bonaparte. Là, il la mit au pas, porta militairement la main à son shako et attendit qu'on l'interrogeât.

— Savez-vous où nous allons, monsieur l'émigi^é? lui demanda le général d'un ton bref.

— Au feu, selon toute apparence, car je viens d'entendre le canon, répondit le baron sans se déconcerter.

— Ah! ah! vous connaissez ce bruit-là, à ce qu'il parait.

— Parfaitement, général ; et je gagerais môme que l'affaire se passe sur un terrain montagneux, car le son se répercute et se prolonge.

— Alors, vous savez où nous allons?

— Non, général; c'est la première fois que je viens en Italie et je vous avoue que je ne, serais pas en état de dire de quel côté est Mantoue.

— Mantoue! Pourquoi me parlez-vous de Mantoue ?

— Parce que j'ai appris que vos troupes de siège étaient menacées d'une attaque.

— C'est vrai. Serrurier doit avoir sur les bras Wurmser, qui défend la place, et Provera, qui a repoussé ce matin nos avant-postes de Legnaco, et qui marche pour le prendre à revers et le jeter dans le lac,

— Serrurier a été à votre école, général ; il ne se laissera pas tourner.

— Ce n'est pas tout, monsieur. Joubert, qui occupe les plateaux de Monte-Baldo, est attaqué depuis ce matin par des forces énormes, et il a été forcé de se replier.

— Il tiendra.

— Qu'en savez-vous?

— Je l'espère, général; je l'espère et je le souhaite.

— Yous le souhaitez ! vous qui depuis cinq ans vous battez contre nous!

Aymeric se mordit les lèvres ; mais il résolut de faire commme Joubert, c'est-à-dire de tenir bon.

— Général, commença-t-il d'une voix où perçait quelque émotion, vous allez me trouver bien outrecuidant, mais je dois vous confesser que j'ai la prétention d'être resté aussi Français que n'importe quel officier de la République.

— Démontrez -moi cela.

— Ce sera difficile, si vous ne voulez pas faire la part du monde où je suis né et de l'éducation que j'ai reçue.

— Alors, vous prétendez qu'un noble a le droit de régler sa conduite d'après d'autres principes que le commun des hommes?

— Oui, général, quand ce noble a vu massacrer son père, proscrire ses amis, confisquer son bien; mais je ne crois pas avoir besoin de cette excuse. Si j'ai émigré, c'est que pour moi, comme pour mes pareils, là où est le roi, là est la France.

— Moi aussi, monsieur, je suis né gentilhomme, et je n'ai jamais cru qu'jon pût emporter sa patrie à la semelle de ses souliers.

— Je ne le crois pas non plus, car je n'ai jamais pu me battre contre des Français sans éprouver un serrement de cœur, mais c'était mon devoir, et je le faisais.

— Pensez-vous donc faire aussi votre devoir en conspirant?

— Assurément, et je n'ai pas le moindre scrupule à attaquer le gouvernement des avocats... ce n'est pas moi qui les nomme ainsi, insinua le baron.

Cette fois Bonaparte ne riposta point par une de ces phrases brèves et tranchantes qu'il affectionnait tant. 11 se tut et le silence qu'il gardait embarrassa bien plus Gandeilh que le dialogue serré du début. Cependant, comme celui-ci pensait que ses dernières ré-

penses avaient porté juste, il n'en voulut point peï'dre le bénéfice.

— Général, dit-il avec une chaleur qui n'était pas simulée, je vous donne ma parole d'honneur que, malgré moi et en dépit de mes opinions, je n'ai jamais pu prendre sur moi de souhaiter des défaites aiix armées de la République, ni m'empêcher d'admirer au fond du cœur ses soldats, et ceux qui les commandent. Tenez! au printemps dernier, j'étais à Londres, rentré en Angleterre après l'affaire de Quiberon et prêt à repartir pour la Bretagne, où je vous le jure, je me suis vigoureusement battu tout l'été. Eh bien ! chaque fois que les gazettes nous apportaient la nouvelle d'une de vos victoires, je me sentais tout fier d'être né entre la Loire et la Garonne. Mes camarades d'émigration avaient beau me représenter que vos succès faisaient du tort à notre cause, je m'imaginais que j'en avais ma part.

— C'est bien, monsieur. Vous êtes jeune, et...

— Pas beaucoup plus que vous, général, interrompit Aymeric, qui trouvait aisément les mots quand il tenait à plaire.

— Vous êtes jeune et vous nous reviendrez un jour, reprit Bonaparte. Croyez-moi, la France ne veut plus d'un roi fainéant. C'était bon après Clovis, mais les monarchies vieillissent comme les hommes, et celle que vous défendez est arrivée à la décrépitude.

L'émigré fit un geste de dénégation.

— Vous voulez rétablir Louis XVIIL Oîi sont vos moyens d'action? Comptez-vous sur les souverains étrangers? Ceux-là, je m'en charge. Espérez-vous que la France va se repentir subitement de ce qu'elle a fait depuis huit ans, venir se jeter aux genoux du comte de Provence et implorer son pardon, comme lin écolier (Jui demande grâce pour ses fredaines? Chimères que tout cela, monsieur. Votre parti a

toujours vécu d'illusions et il en vivra longtemps en^ core. Un bataillon qui crierait : vive le roi ! avancerait plus vos affaires que toutes les rodomontades de vos muscadins et tous les caquets du Petit-Goblentz.

— Je le sais, général, et c'est parce que je le sais que je suis venu en Italie; mais, puisque vous m'interrogez, permettez-moi de vous prouver que nos espérances sont sérieuses. Certes, les muscadins feraient de tristes soldats, inais nous en avons d'autres. M. de Puisaye et M. de Frotté luttent encore en Normandie ; Georges Gadoudal n'est pas près de poser les armes. M. de Précy tient Lyon. Notre organisation embrasse toute la France, partagée en deux vastes commande-» ments : l'un qui comprend l'Ouest et le Nord, l'autre le Midi et l'Est. Les troupes républicaines du camp des Sablons, aux portes de Paris, sont mécontentes; nous avons là des intelligences avec beaucoup d'officiers, et, quand je vous aurai dit leurs noms, vous verrez...

— Assez, monsieur, dit impérieusement Bonaparte, vous oubliez que vous parlez au général en chef de l'armée d'Italie.

Gandeilh arrêté court, s'inclina gravement et retint son cheval pour rentrer dans le rang, car il lui semblait que l'audience était unie.

— Le canon se tait, dit tout à coup Bonaparte, comme s'il se parlait à lui-môme. A l'heure qu'il est, le sort de la journée est décidé. Que sera celle de demain?

Puis il parut réfléchir un instant et, se tournant tout à coup du côté de l'émigré, il lui dit brusquement :

— Vous avez fait la guerre et je me connais assez en hommes pour juger que vous vous y entendez. Si vous étiez à ma place, à qui porteriez-vous secours de Joubert ou de Serrurier?

— Général, je ne suis pas assez bien informé de la situation pour me prononcer, dit modestement Gan-

deilh surpris et presque effrayé d'avoir à résoudre une pareille question.

— Mon objectif est la prise de Mantoue. Si mes troupes de siège sont culbutées, je serai forcé d'abandonner rinvestissement et je perdrai tout mon matériel.

— Dieu me pardonne ! il va me faire un cours de stratégie, pensait Aymeric.

— La vallée de TAdige est la grande route par laquelle les Autrichiens peuvent toujours déboucher sur mes derrières. Joubert en garde la porte, qui est au Monte-Baldo entre le fleuve et le lac de Garde. Si je la laisse forcer, en trois jours je puis être coupé de mes communications avec la France et rejeté dans Vérone. Voilà les deux faces du problème. Gomment le résoudriez-vous?

— Je marcherais vers Joubert, dit sans hésiter l'émissaire du club des Collets noirs, La tentative des Autrichiens pour débloquer Mantoue n'est qu'une feinte. Leur véritable point d'attaque est sur le haut Adige. C'est là qu'il faut aller.

— Et c'est là que nous allons, monsieur, répondit Bonaparte. A deux heures cette nuit, je serai sur le plateau de Rivoli. Masséna y arrivera dans la matinée, et demain soir l'armée Autrichienne n'existera plus.

Et il ajouta en baissant la voix :

— Demain soir, monsieur de Gandeilh, je vous ferai sous-lieutenant sur le champ de bataille. Gela vous vaudra mieux que de conspirer pour le comte de Provence. Allez, monsieur, allez rejoindre vos camarades qui marchent derrière nous.

Dès que le soi-disant Gharles du Fougeray eut repris sa place dans l'état-major, ce fut parmi les officiers à qui s'empresserait de gagner les bonnes grâces de ce nouveau-venu, si fort choyé par le général en chef. Tel capitaine qui tout à l'heure le toisait dédaigneusement et n'aurait pas été fâché de voir Graziella

110 IBS COLLETS NOIRS

le jeter par terre, ne tarissait pas maintenant en compliments sur son talent d'écuyer et en offres de service de toute sorte.

Aymeric ne put s'empêcher de sourire en pensant que jadis les choses ne se passaient pas autrement à Versailles, quand le roi avait distingué quelqu'un dans la foule des courtisans, et il constata une fois de plus que le cœur humain ne change guère.

— Allons! se dit-il philosophiquement, il paraît qu'en république c'est comme sous la monarchie. On a beaucoup d'amis tant qu'on est en faveur, et quand vient la disgrâce, tout le monde vous tourne le dos. J'ai même une vague idée qu'un poète ancien a exprimé cette vérité-là en vers latins.

Du reste, le baron qui avait un peu oublié ses classiques ne s'amusa point à chercher le nom de l'auteur de ce distique fameux, et ses réminiscences ne l'empêchèrent pas de répondre de son mieux aux amabilités de ses camarades d'occasion.

Deux heures ne s'étaient pas écoulées qu'ils étaient les meilleurs amis du monde. Il écoutait, avec une complaisance infatigable, le récit de leurs campagnes et de leurs bonnes fortunes, et il les payait en descriptions de la vie Américaine qui faisaient le plus grand honneur à son imagination.

A vrai dire, ce n'était pas sans arrière -pensée qu'il en usait ainsi, car il comprenait à merveille combien il lui importait de se mettre en bons termes avec l'entourage de Bonaparte : à quoi d'ailleurs il réussit si bien, qu'il apprivoisa jusqu'au chef d'état-major, Berthier, lequel ne rêvait point encore le titre de prince, et se montrait alors très sévère et très taciturne.

Cependant, à mesure qu'on avançait, la conversation tombait peu à peu et elle finit par cesser tout è fait. Le général appelait de temps en temps auprès de lui un officier pour lui donner l'ordre de prendre

les devants afin d*éclairer la route. Il était évident qu'on n'était plus très éloigné de Tennemi et que Bonaparte tenait à se précautionner contre une surprise.

— Quand je pense, se disait Gandeilh, que si ces Autrichiens avaient l'esprit d'envoyer seulement de ce côté-ci un parti de Croates, la destinée du monde serait peut-être changée ! Mais non ; ces gens-là manœuvrent d'après les vieux principes et leurs généraux étudient la tactique dans de gros livres. Ils s'imaginent que la guerre s'apprend comme on apprend le rudiment au collège. Ah! si Gadoudal était ici avec une centaine de gars bretons, M. de Bonaparte serait bientôt enlevé aveq toute son escorte.

L'émigré poussa un gros soupir, mais presque aussitôt il se mit à rire en disant tout bas :

— Il est vrai que j'y perdrais un beau grade, puisqu'il m'a promis de me faire sous-lieutenant demain soir si je me comporte bien au feu.

Cette réflexion en amena d'autres d'une nature moins réjouissante.

Il se prit à penser que l'action qui se préparait allait infailliblement le jeter dans un grand embarras. Comment refuser de se battre sans passer pour un lâche? Et, d'un autre côté, comment charger les soldats de François II, empereur d'Autriche et champion dévoué de la cause du roi de France, sans forfaire à l'honneur^ sans manquer à ses serments de fidélité monarchique? Aider les républicains à vaincre les impériaux, c'était se dégrader à ses propres yeux et presque commettre un crime de lèse-majesté; sans compter que c'était agir directement contre son but, puisque tout Pespoir de réussir dans sa mission repo* sait sur une défaite de Bonaparte.

V Eu fin de compte Témigré s'arrêta à une résolution mixtCi II se promit de ne pas donner le moindre coup de sabre à un Autrichien ^ mais de se tenir de sa personne

aux postes les plus dangereux, à seule fin de ne pas laisser suspecter sa bravoure.

Après cette lutte intérieure si ingénieusement terminée, il se sentit plus calme et il ne s'occupa plus que de gouverner son cheval.

La nuit s'avançait et le pays avait complètement changé d'aspect. L'escorte était maintenant engagée dans un assez mauvais chemin qui serpentait au flanc d'une montagne très haute. La lune^ dans son plein, brillait de tout son éclat au milieu d'un ciel pur et permettait de distinguer au loin la contrée.

A gauche, par échappées, on apercevait une nappe d'eau d'une immense étendue, et Candeilh savait assez de géographie pour comprendre que c'était le lac de Garde, le plus grand de tous les lacs Italiens. A sa droite, il devinait plutôt qu'il ne la voyait une large el profonde vallée qui devait être celle où coulait l'Adige. En face, des croupes pierreuses s'étageaient les unes sur les autres et fermaient complètement l'horizon.

Il y avait longtemps qu'il n'avait adressé la parole au commandant de Ghampcervon et il pensa qu'il était temps de reprendre la conversation, ne fût-ce que pour ne pas avoir l'air d'un homme que l'approche du danger préoccupe trop.

— Nous ne devons pas être loin des bivouacs français, lui dit-il à demi-voix.

— Nous commençons à grimper la pente du Monte- Baldo, répondit l'officier, et nous en avons bien pour une heure, car la montée est rude.

— Et la division Joubert est là, devant nous?

— Au-dessus de nous, vous voulez dire. Oui, Joubert est campé là-haut sur un large plateau, au-delà d'un petit village qu'on appelle Rivoli. Du moins, il y était ce matin ; mais, comme il s'est battu toute la journée un contre cinq, il se pourrait fort bien qu'il eût été forcé d'évacuer la position. C'est ce que m'a dit tout,

h rheure le général Berthier et ce serait dommage, car le point qu'il occupait est la clef de tout le pays.

— S'il s'était replié, il me semble que nous le saurions déjà. Nous aurions rencontré des fuyards.

— On ne fuit pas à l'armée d'Italie, dit Champcervon d'un ton sec .

Aymeric eut sur les lèvres une bonne impertinence en réponse à cette boutade béroïque de son nouvel ami^ mais il se contint.

— Je voulais dire des blessés évacués sur Vérone, reprit-il avec calme. Maintenant, si mes questions ne vous ennuient pas trop, faites-moi donc la grâce de m'apprendre où sont les Autricbiens ?

— Un peu partout, je crois. Ce Monte-Baldo que nous gravissons en ce moment est une sorte de pâté de rochers qui forme une véritable forteresse, difficile à attaquer, facile à défendre, mais qui, par malheur, se trouve isolée au milieu d'un pays plat et, par conséquent, peut ôtre tournée de tous les côtés. Les Kaiserlicks le savent et ils en profitent.

— Quoi ! vous pensez qu'ils ont eu l'idée de cette manœuvre? dit Aymeric en cachant sa joie. Pour des gens battus si souvent, ce ne serait pas mal imaginé.

— Il paraît, toujours d'après les renseignements qu'a reçus notre chef d'état-major, qu'ils se sont partagés en quatre corps. Les deux premiers attaqueront le plateau, si déjà ils ne l'ont fait, l'un par le versant du lac, l'autre par les pentes opposées. Un troisième a dû suivre le pied de la montagne, afin de déboucher sur nos derrières et de nous envelopper complètement. Pendant ce temps-là, le dernier filera sur Vérone le long de l'Adige.

— Diable ! le plan me paraît bien conçu.

— Reste à savoir comment ils l'exécuteront. Tenez ! je parierais que Joubert se sera retranché dans Rivoli et qu'il n'aura pas perdu un canon.

— Le fait est qu'il se servait vigoureusement de son artillerie, hier soir, à l'entrée de la nuit.

— Eh bien ! avant que les Autrichiens aient le temps de hisser leurs pièces par les chemins épouvantables qu'ils ont à parcourir, nous aurons fait bien des choses.

Vous verrez comme notre général va mener l'affaire. On commencera au petit jour par une attaque sur tout le front ennemi. Pendant que nous chargerons, Bonaparte examinera le mouvement et reconnaîtra le point faible des Autrichiens. Masséna entrera en ligne entre sept et huit heures, et il arrivera juste à point pour percer du côté où Alvinzy commencera à reculer.

Ce sera dur, parce que les habits blancs se battent bien, mais ils ne tiendront pas plus de trois ou quatre heures, et avant la nuit nous aurons des prisonniers, des drapeaux et de la gloire, à n'en savoir que faire.

— Et vous un grade de plus, mon cher camarade.

— Ma foi, c'est bien possible, si je ne rencontre pas un boulet malavisé. Mais vous, est-ce que vous ne vous sentez pas quelque envie de devenir des nôtres? Je suis sûr que vous allez vous battre comme un enragé et je ne serais pas étonné que le général vous offrît, après la victoire, une place dans son état-major.

— Oh ! dit Aymeric en prenant un air naïf, je serais bien heureux d'accepter, mais j'ai mon commerce, et, si je devenais officier, mes affaires d'Amérique en souffriraient.

Le commandant n'insista point. Peut-être avait-il conçu quelque mépris pour le camarade qui ne rougissait pas d'avouer ses préférences de négociant. Toujours est-il qu'il ne desserra plus les dents jusqu'au moment où on déboucha sur le plateau.

Là, un curieux spectacle attendait l'émigré.

Sa montre marquait précisément deux heures du matin au moment où le premier « Qui vive? » des

avant-postes lui apprit que Tarmée française était là.

Cette armée, comme l'appelait intrépidement Ghampcervon, se composait d'une poignée d'hommes : quatre demi-brigades, autrement dit quatre régiments d'infanterie, quelques escadrons de hussards et un peu d'artillerie, en tout six à sept mille combattants. Encore ce faible effectif devait-il être fort diminué après le sérieux engagement du 12.

Du reste, la division se gardait bien, — preuve certaine que l'échec de la veille n'avait point ébranlé le moral du soldat. Bonaparte et son escorte furent obligés de se faire reconnaître par les sentinelles à plus de cinq cents toises du village oîi Joubert avait été rejeté par l'ennemi.

On voyait très distinctement le clocher et les maisons de Rivoli, grâce à un splendide clair de lune, dont l'éclat semblait être un présage de victoire, comme le fut plus tard le soleil qui se leva le matin du 2 décembre 1805 sur les hauteurs d'Austerlitz.

Dans les bivouacs français, tout était silencieux et sombre. Pas une lumière dans le village, pas d'autre bruit que le pas cadencé des rondes de nuit résonnant sur la terre durcie par la gelée. C'était bien le cantonnement sévère d'une troupe battue qui se prépare i prendre sa revanche.

Plus loin, la scène changeait. Les Autrichiens occupaient au-delà de Rivoli un demi-cercle de hauteurs étagées en amphithéâtre, et ils avaient allumé des feux immenses, de sorte que l'horizon paraissait comme embrasé. On aurait dit que les soldats de François II célébraient leur victoire à l'avance, tant leurs lignes s'étaient couvertes d'illuminations*

Aymeric n'avait jamais vu un pareil tableau, quoiqu'il eût beaucoup fait la guerre, et il éprouva un véritable saisissement à l'aspect de ce plateau étroit, qui était comme le champ clos où, dans quelques heures,

116 LES COLLETS NOIBS

impériaux et Français allaient vider la grande querelle de la république et de la monarchie.

En attendant le jugement de Dieu du lendemain, c'était la veillée des armes, comme aux plus beaux temps de la chevalerie.

Gandeilh comparait mentalement ce tableau grandiose aux sombres épisodes de ses expéditions à travers les landes et les bois du Morbihan, et il se prenait à déplorer la destinée que la Révolution lui avait faite.

Lui qui était né pour combattre au grand soleil et qui aurait volontiers, comme ses pareils à Fontenoy, salué l'ennemi avant de le charger, il en était réduit depuis cinq ans à guerroyer sur les grands chemins à la façon des bandits espagnols.

En ce moment, il aurait donné bien des choses pour n'être plus voué aux attaques nocturnes et aux œuvres ténébreuiis. Il n'est même pas bien sûr que l'épauktte de sous-lleutenant républicain ne tînt une certaine place dans la somme de ses regrets.

Au passage du Rhin, Louis XIY, à ce que prétend Boileau, se plaignait de sa grandeur qui l'attachait au rivage. Sur le plateau de Rivoli, Aymeric se serait volontiers plaint de ses opinions, qui lui interdisaient de sabrer les Autrichiens. Il se résigna pourtant et suivit en soupirant ses camarades, à travers les grand'gardes.

Le général en chef trouva à l'entrée du village son divisionnaire Joubert et tout un état-major qui était sur pied depuis trente-six heures.

Gandeilh eut à peine le temps d'entrevoir le jeune lieutenant de Bonaparte, car les deux hommes sur lesquels reposait le salut de l'armée entrèrent immédiatement dans une grande maison, — celle du podestat de Rivoli.

— Maintenant, mon cher camarade, dit le commandant Champcervon, nous avons bien deux ou trois

heures devant nous et, si vous m'en creyez, nous les emploierons à dormir. Rien ne dispose à se battre comme un bon somme.

L'émigré avait eu plus d'une fois dans sa vie l'occasion d'expérimenter la vérité de cet axiome militaire, et il ne ût aucune objection.

Yingt minutes après, les deux nouveaux amis étaient couchés côte à côte sur une botte de paille fraîche, au fond d'une écurie, et au bout d'une demi-heure ils ronflaient comme si l'ennemi eût été à cent lieues delà.

Aymeric ne rêva même pas de Christiane, quoiqu'il eût pensé bien souvent à elle pendant la marche, et son sommeil fut si profond que Ghampcervon fut obligé de le secouer pour le réveiller au petit jour. Inutile de dire qu'il se leva avec la prestesse d'un homme accou-, tumé à passer, sans transition, du lit au champ de bataille.

Tout le camp était déjà debout ; la diane sonnée par les clairons envoyait dans l'air son clair et joyeux appel; les canons roulaient avec un bruit sourd pour aller prendre leur place de combat et on entendait ce murmure confus qui suit toujours le réveil d'une armée, — quelque chose comme le souffle de plusieurs milliers d'hommes.

— Je vais à l'ordre chez le général, dit le commandant; dans quelques minutes je reviendrai vous communiquer le programme. En attendant, vous pourrez causer avec les camarades qui sont rassemblés là devant la porte et boire une goutte d'eau-de-vio pour vous réchauffer, car les matinées sont fraîches dans ce beau pays d'Italie.

Spartacusl passe ta gourde au citoyen du Fougeray.

Le hussard s'empressa de détacher une callebasse qu'il portait en sautoir, et de TofFrir à Gandeilh qui ne se fit pas faute d'y aspirer une bonne gorgée.

Il 7,

118 LES COLLETS NOIBS

C'était un type que ce soldat affublé d'un nom Romain.

Grand, sec, osseux, le visage orné de longues moustaches déjà grisonnantes et encadré dans de longues, tresses relevées sous le shako, il réalisait le parfait idéal du vieux troupier, inaccessible à l'émotion, dur à la fatigue, maugréant volontiers, mais ne refusant jamais ni de marcher ni de se battre. Il était bien de ceux qui devinrent plus tard les grognards de la grande armée.

Candeilh, qui l'observait avec une certaine curiosité, eut la fantaisie de le faire causer.

— Eh bien I mon brave, dit-il en lui frappant sur l'épaule, il paraît que ça va chauffer tout à l'heure.

— Ça me fait bien cet effet-là, citoyen, grommela le hussard.

— Et ça ne te déplaît pas, hein?

— Penh! pour ce qui m'en reviendra...

— Ehl qui sait? deux galons sur tes manches ou une arme d'honneur.

— Non. Des coups et voilà tout. Les grades sont pour les ci-devant,

— Les ci-devant/ il n'y en a pas ici, je suppose, et, en république, tous les hommes sont égaux.

— Oui, pour recevoir une balle. Pas pour être portés à l'ordre du jour.

— Bah I Et moi qui croyais que le nouveau régime avait changé tout cela I

— Plus ça change, plus c'est la môme chose, répondit laconiquement Spartacus.

— Tiens! tiens! se dit l'émigré, ce sans-culotte à cheval a plus de bon sens que je ne l'aurais cru.

Cependant, il ne jugea point à propos de prolonger le dialogue et il sortit pour aller rejoindre les officiers d'état-major qui se trouvaient réunis devant la maison du quartier général.

On l'accueillit avec beaucoup de cordialité, et il comprit tout de suite que ses compagnons de route avaient déjà raconté à leurs camarades de la division Joubert la distinction dont Bonaparte l'avait honoré. Du reste, toute arrière-pensée à part, ces guerriers de vingt-cinq ans lui parurent très dignes de figurer dans l'escorte de n'importe quel souverain légitime, et, à vrai dire, il n'en revenait pas de rencontrer tant de politesse et de distinction dans un groupe d'officiers républicains.

On causa tranquillement et sans nulle forfanterie de la nouvelle défaite qu'on allait infliger aux Autrichiens, et Aymeric fut frappé de la confiance qui rayonnait sur tous ces jeunes visages.

— Avec de pareils lieutenants, pensait-il tristement^ ce Bonaparte, un beau jour, entreprendra la conquête de l'Europe, et, ce qu'il y a de pis, c'est qu'il est très capable d'y réussir.

Ses réflexions furent interrompues par le retour de Champcervon, qui descendit en courant les marches du perron de la maison du podestat.

— Bonne nouvelle, messieurs, cria-t-il, nous allons épargner la moitié du chemin aux Autrichiens. La division Joubert est déjà en marche. Elle va attaquer dans un quart d'heure.

Cette annonce fit rompre le cercle à l'instant même. Chacun courut à son cheval, et Candeilh se trouva un instant seul avec le commandant qui appelait Spartacus de toutes ses forces.

— Mon cher, dit-il à l'émigré, le général vous attache à ma personne. Nous resterons à son état-major jusqu'à l'arrivée de la division Masséna. Dès que nos renforts entreront en ligne, nous marcherons avec eux.

— Je suis charmé que nous ne nous quittions pas, mais je crains que ma présence à vos côtés ne vous soit plus nuisible qu'utile.

— Quelle idée! je parierais au contraire que vous me sauverez la vie, mais voici Spartacus avec Graziella et mon bai-brun. A cheval, camarade, à cheval !

A peine les deux amis furent-ils en selle que le commandant reprit en riant : -

— A propos, si la malechance voulait qu'il vous arrivât... un accident, avez-vous une commission à me donner? vous m'entendez... une mère... une sœur... une maîtresse...

Aymeric rougit et hésita un instant, mais il répondit d'un ton ferme :

— Merci, mon cher Henri. C'est inutile; je n'ai ni famille, ni maîtresse. Si je suis tué, coupez une mèche de mes cheveux et, quand vous reviendrez à Paris, vous la remettrez au lieutenant Salviac, en le priant d'annoncer ma mort à un M. Liardot, qui habite le quai Voltaire.

— Ce sera fait, camarade.

— Mais vous, Henri, reprit l'émigré avec émotion, n'avez-vous à me faire aucune recommandation de ce genre?

— Ohl moi, je n'ai jamais eu le temps d'avoir une maîtresse et, en fait de parents, je ne possède plus qu'une vieille tante. Encore a-t-elle émigré depuis cinq ans et m'a-t-elle donné sa malédiction quand je suis parti pour l'armée avec les volontaires de l'an II. C'est égal, si jamais vous la rencontrez en Amérique ou ailleurs, dites-lui que je ne méritais pas d'être déshérité. Elle s'appelle la marquise de Saint-Clair.

Ayant dit, le commandant lança son cheval au galop et Aymeric fut bien obligé de le suivre sans prendre le temps de lui répondre.

— Parbleu I murmurait-il tout en éperonnant Graziella, voilà de ces choses qui n'arrivent qu'à moi ! Revenir d'émigration pour se trouver en pays de connaissance au quartier général de Bonaparte, en vé-^

rite, c'est trop fort, et du diable si je me serais douté que ce commandant des escadrons de la république était le neveu de la meilleure amie de ma mère! Aussi, il me semblait bien que ce nom de Champcervon ne m'était point tout à fait inconnu.

Et le baron ajouta, par forme de conclusion :

— Bah ! que m'importe ! s'il survit à la bataille, il ne me parlera plus jamais de sa tante; s'il est tué, je ferai sa commission en passant à Montereau, et je n'aurai plus d'indiscrétions à craindre.

•Ce monologue l'occupa jusqu'à la sortie du village. Là, il oublia complètement la marquise de Saint-Clair pour regarder de tous ses yeux un tableau qui valait bien la peine qu'on le contemplât.

La brume matinale achevait de se dissiper et les premiers rayons du soleil levant éclairaient le plateau de Rivoli.

Le commandant avait arrêté son cheval sur une éminence que Bonaparte et son état-major occupaient déjà et d'où la vue embrassait tout le champ de bataille. L'émigré vint se placer à côté de son ami et chercha à se rendre compte de la situation des deux armées.

Il avait à ses pieds une plaine coupée par des ondu* lations de terrain et s'élevant en pente douce jusqu'au pied d'une longue ligne de rochers abrupts. Au fond de cet amphithéâtre, que la nature semblait avoir formé tout exprès pour le spectacle d'une lutte suprême, une large tache blanche marquait la place occupée par les troupes Autrichiennes, celles qui la veille et l'avant-veille s'étaient battues contre Joubert. A michemin, se déroulaient comme de longs serpents noirâtres les faibles colonnes Françaises traversant le plateau au pas accéléré pour tâcher d'aborder l'ennemi avant qu'il reçût du renfort.

Pour le moment, si réduite que fût la division Jou-

123 LES COLLETS NOIBS

bert, le combat ne paraissait pas devoir être trop inégal, car les impériaux avaient encore peu de monde sur le terrain, et c'était même pour ce motif qu'ils n'avaient pas poussé plus loin leurs avantages après le très vif combat du 12 janvier. Mais, à certains nuages de poussière qu'il voyait s'élever sur les pentes latérales de la montagne et à certains bruits sourds qui montaient de la vallée, Gandeilh, ayant l'œil et l'oreille fort exercés, comprit que deux corps Autrichiens devaient être en marche pour déboucher de deux côtés différents.

Bientôt, en regardant à sa droite, il découvrit tout le cours de l'Adige encaissé entre le Monte-Baldo et une autre montagne un peu moins élevée. Au delà du fleuve, sur le revers des hauteurs, déûlait lentement une longue colonne de soldats habillés de blanc marchant dans la direction de Vérone. Ceux-là, quoique séparés des Français par un obstacle infranchissable, étaient cependant si rapprochés qu'on distinguait parfaitement les différentes armes et même les officiers à cheval.

— Diable! dit Aymeric, il' me semble que ces gens sont bien fournis en artillerie. Je viens de compter une douzaine de batteries.

— Oui, répondit Ghampcervon d'un air assez indifférent, c'est le corps de Wukassovich, un des lieutenants d'Alvinzy, qui l'a placé là pour nous faire peur, mais nous serions bien sots si nous nous y laissions prendre, car l'Adige n'a pas de ponts et je les défie de le passer à gué. Tout au plus, pourront-ils nous envoyer de loin quelques boulets, et je vous réponds...

Un roulement formidable coupa la parole au commandant. La fusillade venait d'éclater à la fois sur toute la ligne Autrichienne, qui avait subitement disparu dans un nuage de fumée blanche.

l^es colonnes républicaines continuaient à avancer

sans répondre, et leurs rangs se reformaient sous le feu avec une promptitude et une régularité que Témigré ne put s'empêcher d'admirer.

Cinq minutes se passèrent sans qu'il se produisit d*autre incident que les décharges répétées et bien nourries de Tennemi^ qui attendait la charge de pied ferme.

— Ah I ah I voilà nos canonniers qui commencent à se mêler de la conversation, dit le commandant en montrant un point noir dans la plaine.

Les pièces de Joubert se mirent à tirer en salve, et aussitôt un mouvement très marqué se produisit sur la ligne Autrichienne.

— Vous allez voir maintenant travailler nos petits fantassins, reprit Ghampcervon qui rayonnait de joie.

L'effet de sa prédiction ne se fit pas attendre, et l'ennemi , chargé à la baïonnette , commença à s'ébranler, mais en ce moment la fumée devint si épaisse qu'on ne vit plus rien, si ce n'est un fourmillement confus d'hommes s'agitant dans un brouillard blanchâtre.

Aymeric n'avait pas encore regardé le général en chef, qui n'était guère à plus de vingt pas de lui. Il se tourna de son côté et il le vit calme sur son cheval dont il laissait flotter les rênes, observant la bataille avec une lunette appliquée sur son œil droit, la tête penchée en avant, le dos un peu voûté, dans cette pose que la gravure avait déjà popularisée.

— Comme il est bien placé là pour qu'un boulet l'emporte, disait le baron entre ses dents.

Il n'avait pas achevé, qu'un ronflement sourd fit dresser les oreilles à Graziella, et au même instant la terre violemment raclée vola de tous côtés en miettes noires. Le boulet invoqué par Témigré venait de passer devant le groupe de l'état-major, et bien près de Bonapartç ^ui n'avait pas bougé.

— Celui-là vient de la rive gauche de TAdige, dit Champcervon en étendant le bras vers la vallée.

— Vous aviez raison. Us sont à portée, répondit tranquillement Gandeilh.

Le commandant, qui le regardait du coin de l'œil, hocha la tête en signe d'approbation quand il vit que son nouvel ami n'avait pas bronché.

— Ma foi! mon cher du Fougeray, s'écria-t-il, j'aurais volontiers parie que vous ssdueriez le premier boulet qui passerait et je suis charmé de constater que j'aurais perdu.

— Penh ! j'aurais cru aussi que cela me ferait plus d'impression, dit Aymeric en caressant de la main le cou de sa jument. Mais... est-ce que je me trompe? J'ai si peu l'habitude de juger ces choses-là... cependant, regardez donc là-bas... on jurerait que vos soldats reculent.

— Impossible, murmura tout d'abord l'officier. Seulement, il se passe sur la gauche des colonnes quelque chose dont je ne me rends pas bien compte.

— Maintenant, mon cher Henri, j'en suis sûr; la colonne de gauche est repoussée; tenez, voici une demi-batterie française qui se replie au galop... probablement parce qu'elle était sur le point d'être enlevée.

— C'est vrai! mille tonnerres! et je vois des habits blancs qui débordent notre flanc ! Ah I sacrebleu ! c'est le corps de Liptay qui entre en ligne. Ces gredins de Kaiserlichs ont marché plus vite que je ne l'aurais cru.

— Nous allons savoir ce qu'il en est, car le général envoie des officiers dans toutes les directions.

— J'enrage assez que ce ne soit pas notre tour de marcher, mais c'est l'ordre. Il nous faudra attendre Masséna, puisque le général a décidé que nous serions attachés^ à sa division.

— Espérons qu'il ne tardera guère, dit l'émigré dont

LES COLLETS NOIRS i25

les yeux brillaient; les Autrichiens avancent d'un train k être ici dans une demi-heure.

Le vent venait de dissiper la fumée, et le champ de bataille apparaissait maintenant tout entier. Gandeilh n'avait que trop bien vu : Joubert reculait.

On '^voyait distinctement ses troupes décimées se replier par échelons et avec un ordre admirable, pressées par des masses sans cesse grossissantes. Par la gauche surtout, l'ennemi attaquait avec fureur, et les faibles bataillons de la république disparaissaient au milieu d'un véritable flot d'assaillants.

Il était évident que la situation devenait des plus critiques, et Champcervon s'agitait sur son cheval en montrant le poing à l'ennemi. Gandeilh, beaucoup plus calme, observait Bonaparte, qui n'avait pas encore fait un mouvement depuis le commencement de cette lutte acharnée.

Un aide de camp passa devant eux au galop, revenant du combat et eriant :

— Ce n'est rien ! la 89* et la 25® ont été refoulées un instant, mais la 14** a tenu bon. Le colonel Cauvignac vient d'être tué.

— C'est de l'avancement pour vous, dit l'émigré avec un singulier sourire.

— Non, il était de l'infanterie, répondit brusquement Champcervon. Mais je veux que le diable m'emporte si je ne vois pas une autre colonne autrichienne qui débouche là-bas sur la droite,

— En effet, tenez I leurs pièces se mettent en batterie.

— C'est le corps de Qasdanovitch, qui est monté par Incanale, Allons, décidément, je crois que nous ne moisirons guère sur ce tertre où nous nous ennuyons depuis une heure. Mon cheval a des inquiétudes dans les jambes, et moi...

— Ecoutez ! interrompit l'émigré. Il me semble que j'entends battre la charge derrière nous...

— La charge I oui, oui... je reconnais le son de nos petits tambours. C'est Masséna qui arrive. A notre tour, maintenant! cria Ghampcervon eh agitant son sabre.

C'était vrai. Masséna arrivait, comme arrivent tour jours les lieutenants d'un grand capitaine, tant que la fortune le mène par la main, jusqu'à l'heure marquée par le Dieu des armées, l'heure où il trouve un Grouchy et un Waterloo.

Les têtes de colonne de la division débouchaient déjà du village, l'arme au bras, les rangs serrés, marchant de ce pas égal et ferme qui mène à la victoire.

Pas un cri ne partait de cette masse mouvante, et les vieux conscrits trempés au feu de vingt batailles allaient silencieusement à l'ennemi, comme s'ils eussent dédaigné de s'exciter par le bruit. Le son martelé des tambours battant la charge se détachait nettement sur le roulement sourd et cadencé produit par la marche de huit mille soldats sur le sol ferme du plateau de Rivoli. Les baïonnettes reluisaient au soleil et les plumes ondoyantes des commandants de bataillon brillaient comme des flammes rouges sur le fond sombre des uniformes bleus.

C'était si beau et si entraînant que tous les officiers de l'état-major général battirent des mains, et que Candeilh lui-môme eut quelque peine à contenir son enthousiasme. A l'apparition de ces héroïques troupiers, qui arrivaient si fiers et si vaillants après une marche de douze heures, tous les scrupules de Témigré fondirent comme la neige aux rayons de midi, et^ en ce moment, il n'aurait peut-être pas fallu l'exciter beaucoup pour lui faire crier : Vive la République !

— Rendez la main à Graziella et rejoignons la division ! lui dit Ghampcervon. Nous allons marcher avec la 32*, la demi-brigade de notre ami Georges Salviac.

Aymeric ne se le fit pas dire deux fois, et, trois mi-

LES COLtETS VOIRS^ 127

nutes après, les deux amis mettaient leurs chevaux au pas, à la hauteur du serre-file, à gauche delà première ligne de la première brigade de Masséna.

Bonaparte s'était porté au galop au milieu de la diyision, et les deux généraux suivaient le mouvement côte à côte. Gandeilh,qui les regardait, vit qu'ils parlaient avec animation et il remarqua que le chef de l'armée d'Italie étendait souvent la main dans la direction du lac de Garde.

On avança ainsi pendant vingt minutes à peu près.

La lutte continuait furieuse entre les troupes de Joubert, ralliées tant bien que mal, et les Autrichiens de Qasdanovitch qui gagnaient toujours du terrain. On se fusillait presque à bout portant, et l'artillerie ennemie, postée de l'autre côté de l'Adige, continuait à envoyer de flanc une grêle de boulets qui passaient presque tous entre les bataillons déjà engagés et le front de bandière de la division Masséna.

Tout à coup la mêlée se changea en retraite précipitée des soldats de Joubert.

Un fracas épouvantable venait d'éclater au-delà de cette masse confuse. Les canons Autrichiens, hissés à grand'peine sur le plateau, venaient d'ouvrir leur feu et leurs projectiles traçaient de sanglants sillons jusque dans les rangs de nos troupes de soutien.

Gandeilh constata avec une satisfaction sans mélange que sa jument ne dressait même pas les oreilles au sinistre ronflement des boulets qui passaient dans le voisinage, et il était occupé à la rassembler pour être en mesure de l'enlever à la première pression des jambes, quand il aperçut devant lui, à cent toises tout au plus, les profondes colonnes de Qasdanovitch.

Il vit jaillir un immense éclair, il entendit une sorte de déchirement entrecoupé d'éclats isolés. Un cliquetis singulier suivit ce coup de tonnerre et les fusils s'inclinèrent au bras des grenadiers de la 32* comme les

épis SOUS la grêle. La mitraille avait passé dans les baïonnettes.

L'artillerie autrichienne entrait en action sur toute la ligne et la division avançait sous un ouragan de fer.

Il y eut un moment d'hésitation. Les premiers rangs entamés par ce tir presque à bout portant se reformaient héroïquement et les officiers couraient d'une file à l'autre en criant :

— Serrez! serrez!

Gela se faisait avec autant de calme et de régularité qu'à la parade.

— Quels hommes! disait tout bas l'émigré.

— Heureusement qu'ils tirent trop haut, grommela le commandant.

Le vent chassait la fumée du côté de l'ennemi et, dans cette plaine couverte au loin des vapeurs blanches de la poudre, la petite colonne française apparaissait comme un vaisseau naviguant au milieu des brumes polaires et cherchant à percer ce périlleux brouillard. En ce moment, un cri s'éleva sur le front de la 32* :

— A la baïonnette !

Et les soldats se précipitèrent comme une avalanche. Candeilh et son ami les suivirent au petit galop.

— Etes-vous fou? dégaînez donc! cria Ghampcervon en s'apercevant que l'émigré avait laissé son sabre au fourreau.

— Pourquoi faire? Je ne saurais pas m'en servir, dit Aymeric avec un sourire ironique.

Ils n'eurent pas le temps de pousser plus loin cet entretien; car, en moins de cinq minutes, leurs chevaux arrivèrent sur les baïonnettes Autrichiennes.

Ce fut long et terrible. On ne tirait presque plus. On frappait de la pointe et de la crosse, et les cris de rage étouffaient le pétillement des coups de fusil isolés.

Par moments, la ligne ennemie cédait et les Français avançaient ; puis la masse blanche hésitait.

On entendait distinctement la voix des ofûciers Allemands qui excitaient leurs soldats en criant :

— Vorwaertz! Vorwaertzl

Ce cri ramenait en avant les Autrichiens et nos bataillons reculaient pour reprendre presque aussitôt le terrain perdu.

Pendant plus d'un quart d'heure, ce fut comme le mouvement alternatif des vagues sur le sable quand la marée est dans son plein. Enfin, les grenadiers de Qasdanovitch commencèrent à faiblir.

Joubeil; avait rallié ses brigades débandées et tenait tête à Liptay sans reculer d'une semelle.

L'artillerie légère deMasséna décida du sort de l'action. Elle vint s'établir intrépidement au sommet d'un pli de terrain oti elle servait de point de mire à tous les canons de Wukassovitch, tirant par-dessus la vallée de l'Adige. De là elle put foudroyer à courte portée les masses profondes qui débouchaient à chaque instant par la route d'Incanale, et bientôt les impériaux ne se sentant plus soutenus firent volte-face.

Un frémissement courut dans les rangs de la division M asséna quand on vit plier la première ligne, et alors toute l'armée française s'ébranlant à la fois culbuta pêle-mêle fantassins et artilleurs de l'Autriche.

En quelques minutes, la fortune avait changé de face et les Allemands, victorieux au lever du soleil, étaient en pleine déroute à dix heures du matin.

Le commandant arrêta son cheval en voyant qu'il ne s'agissait plus que de sabrer des fuyards et Gandeilh en fit autant très volontiers.

Ce qui s'était passé autour de lui pendant la mêlée ne lui avait laissé qu'un souvenir assez confus. Il avait va luire des baïonnettes à deux pouces de sa poitrine et il les avait évitées en manœuvrant son cheval avec une dextérité sans égale. Il avait entendu siffler des balles que Dieu avait détournées miraculeusement de

130 LBS COILBTS NOIRS

son crâne. Il avait même renversé d'un coup du poitrail de Graziella un Croate qui levait son fusil par le bout du canon pour l'abattre d'un coup de crosse. Mais il avait tenu le serment (fu'il s'était fait à luimême, et la lame de son sabre n'avait pas vu le jour.

A vrai dire, ses scrupules étaient un peu de la même nature que ceux de cet évêque du moyen-âge qui, à la bataille de BouvineSy assommait les ennemis avec une massue pour ne pas enfreindre les défenses ecclésiastiques en versant le sang humain.

Ghampcervon avait été le seul à remarquer la singulière conduite de son ami et, pour le moment, il n'était point d'humeur à juger des cas de conscience; mais il ne s'était pas privé du plaisir de cribler les habits blancs de coups de pointe, et Spartacus, qui chargeait derrière lui, n'était pas resté non plus les bras croisés,

— Quel drôle de négociant vous faites, mon cher du Fougeray 1 dit-il en riant aux éclats. On dirait que vous additionnez des chiffres pendant qu'on s'éventre à côté de yous, et je crois, ma parole d'honneur, que vous avez plus de respect pour la peau des Autrichiens que pour la vôtre.

— Que voulez-vous I soupira l'émigré, mon éducation a été si négligée. On m'a appris à me servir passa^» blement .d'une plume; mais si je voulais me mêler d'espadonner^ je serais capable d'éborgner mes cama^ rades*

Et il ajouta d'un air candide :

— Est-ce que la bataille est gagnée ?

— Sur toute la ligne, cher ami ; mais, si vous m'en croyez, maintenant que nos chevaux ont soufflé, nous allons appuyer une chasse aux Kaiser lichs^ car je vous prie de remarquer qu'au milieu de cette échauffourée je n'ai pas mis la main sur le moindre drapeau. Or, il m'en faut un, et, si je ne me dépêche pas^ il n'en restera plus un seul à prendre.

LES G0LLET8 NOIRS 131

— Rassurez-vous, cher ami, en voici d'autres, dit tranquillement le baron qui, depuis un instant, observait la gauche du plateau.

Ghampcervon se retourna sur son cheval et lâcha un juron épouvantable.

— Ab ! sacrebleu ! s'écria-t-il, il ne nous manquait plus que cela. C'est le quatrième corps Autrichien qui nous a tournés et qui débouche derrière nous; c'est le corps de Lusignan.

— Un nom français, dit Candeilh.

— Eh! oui, c'est un de ces damnés émigrés qui servent contre leur pays et que je souhaiterais tous voir au fond du lac de Garde.

— Que voulez-vous 1 soupira Aymeric avec une grimace ironique; les ancêtres de celui-là ont été jadis rois de Chypre et de Jérusalem ; on peut bien lui passer de ne pas chérir la république.

— Allons donc I les miens, ont conquis l'Angleterre^ et je n'en suis pas plus fier pour cela. Mais, pour le monient, il ne s*agit pas de généalogies, et ce Lusignan va nous tailler de la besogne.

— Je le crains, et je suis vraiment curieux de voir comment votre Bonaparte va se tirer de là.

Ce dialogue fut interrompu par un officier d'ordonnance qui galopait sur un cheval lancé à fond de train et qui cria en passant devant les deux amis :

— Le général en chef vous donne l'ordre de rejoindre rétat-major.

Ghampcervon piqua des deux à l'instant môme. Aymeric lança Graziella, etSpartacus, moins bien monté, suivit à distance.

Après avoir conduit un instant la charge de la division Masséna, Bonaparte était revenu se poster au sommet de Téminence oh il s'était arrêté au commencement de la bataille. L'émigré le revit aussi calme qu'il l'avait laissé.

Autour du chef qui disposait du salut de Tarméc, on s'agitait beaucoup, et Aymeric entendit ses voisins échanger des phrases courtes, mais peu rassurantes. Il n'était pas nécessaire d'avoir une grande expérience de la guerre pour comprendre que la situation des Français était fort compromise.

Les soldats de Liptay et de Qasdanovitch, qui commençaient à lâcher pied, s'étaient arrrêtés tout à coup et ils essayaient courageusement de se reformer sous le feu. Il était évident que, se sentant soutenus par l'arrivée d'une masse considérable de troupes fraîches, ils allaient reprendre l'offensive.

Les républicains étaient maintenant cernés de tous les côtés ; le cercle de fer qui les entourait devait se resserrer de plus en plus et finalement les écraser. Il leur fallait à tout prix essayer de percer en avant ou en arrière ces murailles vivantes, car, sur les flancs, vers le lac de Garde ou vers l'Adige, le Monte-Baldo n'offrait que des précipices.

Les impériaux avaient fort bien jugé la situation, et ils se croyaient si sûrs de remporter une victoire éclatante qu'on voyait les soldats de Lusignan battre des mains et qu'on entendait leurs hurrahs de triomphe.

Gandeilh s'attendait à assister à quelque tentative désespérée de l'armée française, et, comme il ne croyait guère à sa réussite, il commençait à entrevoir pour lui la chance assez désagréable d'être fait prisonnier, peut-être môme envoyé à Vienne.

Un dénouement de ce genre aurait contrarié tous ses projets, et l'aventureux baron n'était môme pas sans inquiétude stfr le sort que lui feraient les Autrichiens, s'ils s'apercevaient qu'il n'appartenait point à l'armée régulière. Or, le shako que Champcervon lui avait prêté ne suffisait point à le transformer en militaire, et le reste de son costume était trop de fantaisie pour que le moindre caporal Autrichien pût s'y tromper.

— Bah ! se dit-il philosophiquement, je me réclamerai de M. de Lusignan. Il doit connaître ma famille, au moins de nom, et, quand je lui aurai conté mon cas, il me fera mettre en liberté.

Diable ! après avoir manqué d'être fusillé par ordre de Bonaparte, il serait trop dur de recevoir douze balles autrichiennes pour avoir eu la fantaisie de voir manœuvrer ce César en herbe.

Pendant que l'émigré se livrait à ces réflexions médiocrement gaies, tout se préparait autour de lui pour un engagement décisif.

Les aides de camp se détachaient du groupe, les uns après les autres, pour aller recevoir un ordre du général et se lancer ensuite ventre à terre dans toutes les directions. En même temps, les Français se formaient : l'infanterie, rangée en deux longues lignes courbes adossées Tune à l'autre, faisant face par conséquent au Sud et au Nord, l'artillerie en position dans les intervalles des bataillons, et la cavalerie massée au pied du mamelon.

Le feu s'était ralenti des deux côtés. L'ennemi cherchait à s'étendre pour envelopper les républicains, et ceux-ci tâchaient de se concentrer pour frapper plus sûrement le coup suprême. Bientôt il ne resta plus dans l'état-major d'autres officiers disponibles que Champcervon etCandeilh.

A ce moment, Bonaparte se mit à descendre la colline au pas, entre Joubert et Masséna, auxquels il donnait d'un ton bref ses dernières instructions. Un autre officier les accompagnait en faisant caracoler son cheval.

Celui-là, Aymeric ne l'avait jamais* vu, et il ne ressemblait guère aux autres généraux de l'armée d'Italie, tous en tenue sévère et soigneusement rasés à l'exemple de leur chef, tandis que ce brillant cavalier portait d'énormes moustaches et une pelisse toute chamarrée d'or et de broderies par-dessus son uniforme.

Il 8

— C'est Lassalle; il commande notre cavalerie, dit tout bas Champcervon. Si nous avons la chance de charger avec lui, nous serons à la bonne place.

Le général en chef s'arrêta devant les deux amis juste au moment où le commandant formulait ce vœu.

— Faites battre la charge et chanter le Chant du Départ, dit-il de cette voix que Candeilh n'entendait jamais sans tressaillir. Il faut que, dans une demi-heure, les deux corps qui ont débouché par Incanale soient rejetés dans la vallée,

— Et ceux-là, général? lui demanda Lassalle en montrant les soldats de Lusignan.

— Ceux-là aussi sont à nous, répondit Bonaparte. Tu vas te mettre à la tête des hussards et les charger à fond, sur leur flanc droit, pendant que Masséna les attaquera de front avec la 18° et la 75° qui ont à peine donné.

-<- Ce ne sera pas long, s'écria Lassalle.

Et il ajouta en se tournant vers le commandant :

— Es-tu des nôtres?

Ghampcervon regardait le général en chef avec des yeux où on lisait le désir d'être désigné pour suivre les hussards et la crainte d'être retenu auprès de Bonaparte jusqu'à ce qu'il lui plût de l'envoyer porter un ordre.

— Allez, messieurs, dit le futur empereur en appuyant sur ce dernier mot.

— Voilà un « messieurs » qui s'adresse à moi, dit entre ses dents l'émigré.

Et, après avoir porté la main à son shako, il enfonça ses éperons dans les flancs de Graziella qui partit comme une flèche.

A ce moment, la canonnade et la fusillade éclatèrent avec un formidable ensemble, et le champ de bataille disparut de nouveau dans la fumée. Aussitôt deux mille voix entonnèrent les strophes entraînantes de Marie-Joseph Chénier.

La Victoire en chantant nous ouvre la barrière; La Liberté guide nos pas...

et les mâles accents des républicains, courant au feu sur un air patriotique, retentirent comme un présage de victoire aux oreilles de l'émigré.

Les hussards étaient déjà formés en colonnes par échelons. Ghampcervon et Gandeilh prirent la tête du premier escadron, et Lassalle cria :

— En avant I

Cette poignée de cavaliers entama la charge au trot d'abord, car elle avait la* moitié du plateau à parcourir avant d'aborder l'ennemi, puis au galop, puis à fond de train quand elle arriva à cent pas des baïonnettes.

— Sabre en main! cria le commandant à son ami qui persistait à ne pas dégainer. Sabre en main, donc I Nous ne sommes plus ici avec l'infanterie, et vous allez passer pour un conscrit.

Gandeilh avait bien envie de ne pas entendre; la crainte de paraître ridicule l'emporta et il tira sa lame du fourreau, juste au moment où arrivaient les premières balles des Autrichiens. Des hommes et des chevaux tombèrent autour de lui, mais il ne fut pas touché, et, vingt secondes après la décharge, son cheval se cabrait et retombait dans le carré ennemi.

Les hussards avaient^ du premier élan, brisé la ligne des soldats de Lusignan et les sabraient avec acharnement.

Aymeric qui possédait tout son sang-froid, eut le curieux spectacle de ces fantassins vêtus de blanc, culbutés, dispersés, hachés comme des épis de blé par la grêle; mais il s'abstint soigneusement de frapper et se borna à se maintenir botte à botte à côté de son ami Ghampcervon.

Spartacus, un peu plus loin, taillait littéralement les Autrichiens en pièces, et son bras se levait et s'abais-

i3G LES COUBTS NOIRS

sait avec la régularité d'un marteau de forgeron sur une enclume. Quant au commandant, le feu lui sortait par les yeux, et il se dressait sur ses étriers comme un paladin du moyen-âge chargeant les infidèles.

Après le premier carré, on en rencontra un second, qui eut le môme sort. Au centre se tenait un groupe d'officiers Autrichiens serrés autour d'un drapeau porté par un grenadier d'une taille colossale.

— A nous celui-là! cria Champcervon en lançant son cheval.

Candeilh le suivit fort à contre-cœur, et ils arrivèrent en même temps que Spartacus et trois ou quatre hussards sur le peloton ennemi.

— Il va se faire tuer comme un fou, disait tout bas l'émigré.

Ce fut une prédiction. Henri de Champcervon renversa un homme d'un coup de pointe, coupa d'un revers la Agure d'un gros capitaine Allemand qui vint se jeter à la traverse, fendit la tête au porte-drapeau et saisit de la main gauche l'étendard aux couleurs de l'Autriche.

L'héroïque commandant brandissait déjà son trophée, quand un soldat ennemi se dressa tout à coup devant lui et l'ajusta à bout portant.

Alors, Candeilh oublia ses belles résolutions de neutralité, poussa son cheval et passa son sabre encore vierge au travers du corps de l'Autrichien. Mais le coup était parti et la balle vint trouer la poitrine de Champcervon.

— Prenez-le, murmura-t-il en tombant.

Aymeric reçut le drapeau de la main défaillante de son ami et voulut le remettre à Spartacus, pour secourir le malheureux commandant, mais le torrent de la charge l'entraîna.

L'émigré était passé héros de la République et héros malgré lui.

Il était cinq' heures et la nuit enveloppait déjà le Monte-Baldo. La bataille venait de finir.

Bonaparte avait vaincu une fois de plus, et le nom de Rivoli était voué désormais à l'immortalité dans les siècles.

Liptay^et Qasdanowitch fuyaient en désordre vers les Alpes; Lusignan avait mis bas les armes avec quatre mille soldats. L'armée Autrichienne était anéantie.

Dans une des premières maisons de ce village que sa victoire venait de sacrer, le général en chef, assis sur le coin d'une table boiteuse, écoutait, les bras croisés et le visage impassible, les rapports de ses lieutenants. Il avait à peine eu le temps de descendre de cheval, et déjà ses ordres étaient donnés pour que les infatigables soldats de la république se remissent en marche dans deux heures.

Masséna qui venait de se tailler, sans s'en douter, un manteau de duc dans les drapeaux conquis sur le plateau de Rivoli, Masséna avait reçu la glorieuse mission de conduire son héroïque division devant Mantoue. Pour se reposer d'avoir battu Alvinzy, elle courait battre Provera.

Bonaparte allait marcher à sa tête, et il se hâtait de prendre ses dernières dispositions pour achever la déroute de l'ennemi avant de quitter de sa personne le Monte-Baldo.

Il n'était pas homme à perdre son temps aux vaines satisfactions d'un si beau triomphe, et, au lieu de passer en revue son armée victorieuse, il se préparait à jouer avec elle une nouvelle partie. Cependant, il voulut se faire présenter les drapeaux enlevés aux Autrichiens.

On rassembla les soldats qui les avaient pris et on les fit défiler devant le général en chef avec leurs trophées.

Candeilh était fort embarrassé du sien, et c^t honneur ne lui souriait guère. Depuis le moment où il avait vu tomber à côté de lui le pauvre Ghampcervon, rémigré maudissait sa gloire et regrettait amèrement d'avoir suivi l'armée Française.

Pour dire la vérité, il n'avait pas tort, et cette victoire n'arrangeait pas ses affaires. L'espoir de convertir Bonaparte aux idées de monarchie légitime s'était envolé au bruit du canon qui avait mis les Autrichiens en déroute. Il ne restait plus à l'ambassadeur du club des Collets noirs qu'à retourner à Paris, honteux et confus* d'avoir échoué dans sa mission extraordinaire ; mais la question était de savoir si le général consentirait maintenant à le laisser partir.

Quand il avait vu l'action se décider et la chance tourner en faveur des Français, l'envie lui était venue de quitter tout simplement le champ de bataille et de s'en aller rejoindre à Vérone le signer Papagallo et le voiturin qui les avait amenés; mais ce projet était beaucoup plus facile à concevoir qu'à exécuter.

D'abord, il ne connaissait pas le chemin, et d'ailleurs comment aurait-il fait pour se tirer de cette inextricable mêlée de vainqueurs et de fuyards, de canons et de chevaux qui s'agitaient sur les pentes du Monte-Baldo? Il n*en serait jamais sorti.

Et puis, il avait perdu de vue Spartacus dans l'effroyable confusion qui avait suivi la charge des hussards, et il ne savait où l'aller chercher pour lui rendre le cheval que le pauvre commandant lui avait prêté.

Aymeric se disait tout cela en galopant au hasard à travers le champ de bataille, pendant que la cavalerie de Lassalle achevait de sabrer un ennemi en déroute ; mais, s'il avait voulu descendre au fond de sa conscience, il y aurait découvert un sentiment dont il ne se serait point cru susceptible.

G^était la religion — il aurait dit la superstition -— du drapeau.

Que faire de ce lambeau de soie jaune et noir, pour la conquête duquel Henri de Ghampcervon avait donné sa yie? Le rapporter au général en chef, après le combat, c'était prendre sa part d'une victoire républicaine. Autant aurait valu renier tout son passé et accepter un grade de la main de Bonaparte, et la fierté du baron de Gandeilh se révoltait à l'idée de déserter, même involontairement, la cause qu'il servait depuis sa naissance.

Et pourtant il ne pensa pas un seul instant à jeter son trophée sur ce champ de carnage où quelque soldat Autrichien aurait pu le ramasser. Il avait beau se dire que les affaires de la Révolution ne le regardaient pas et qu'il n'était pas venu en Italie enlever des étendards à Tempereur d'Autriche pour en faire cadeau au Directoire : une voix intérieure lui criait :

— Si tu rendais ce glorieux haillon aux Allemands, tu volerais la France.

Il le garda et, pour se consoler de contribuer aux triomphes du gouvernement de Barras, il se dit que sans aucun doute il le retrouverait suspendu à la voûte de la cathédrale de Reims, le jour où on y sacrerait le Roi.

Il résulta de cette honorable résolution que l'émigré se vit forcé d'aller beaucoup plus loin qu'il ne l'aurait voulu dans une voie où il était entré tout à fait contre son gré.

Il n'avait pas à se reprocher d'avoir pris le drapeau, puisqu'il n'avait fait que le recevoir des mains défaillantes du commandant, mais il eut bientôt le crève-cœur d'être obligé de le défendre.

Pour ne pas l'abandonner, il fallait bien le serrer

contre sa poitrine et tenir son sabre à la main, ne

- fût-ce que comme porte-respect. Cette attitu4e lui va-

lutrhonneur de servir de point de mire à tous les fusils Autrichiens, et d'être chargé par trois officiers de l'étatmajor de Lusignan.

Il n'y a, môme à la guerre, que le premier pas qui coûte, et Gandeilh se résigna en soupirant à fendre la tète au premier d'un coup de tranchant et à embrocher les deux autres d'un coup de pointe.

Il en fut quitte pour quelques estafilades sur le bras et une balle dans son shako ; mais, à la fin de la journée, il eut la douleur de s'avouer qu'après tant de horions échangés pour le sauver, le drapeau pris par le pauvre Ghampcervon appartenait maintenant pour une bonne moitié à lui, Aymeric, baron jde Gandeilh, qui aurait donné gros pour pouvoir le mettre dans sa poche.

Il n'était pas au bout de ses glorieuses mésaventures. Une fois l'action terminée, pendant qu'il s'en revenait au pas, tout honteux de son triomphe et cherchant à se débarrasser de son trophée, il fut avisé parLassalle, qui galopait vers Rivoli, apportant à son général la nouvelle de la capitulation du corps de Lusignan, et qui s'arrêta court en apercevant l'émigré.

— Vous avez chargé avec nous; votre drapeau compte dans ceux que mes hussards ont pris. Je vous emmène, cria le fougueux chef de la cavalerie républicaine.

Il fallut obéir et lancer Graziella jusqu'à la porte de la maison où Bonaparte venait de s'établir.

Là, le malheureux baron fut complimenté, choyé et même embrassé par les camarades de Ghampcervon, lesquels, il faut bien l'avouer, pensaient moins aux amis morts qu'aux amis vivants. Vainement voulut-il se dérober à rhonneur de paraître devant le général en chef. Il lui fallut affronter l'accueil du vainqueur de Rivoli et ^'exposeï à ses redoutables faveurs.

^onapftrte le reconnut du premier coup d'œil, reçut

de ses mains le drapeau et lui dit d'un ton bref :

— C'est bien, monsieur. Restez, j'ai à vous parler.

Aymeric consterné alla s'adosser au mur et attendit que le défilé fût terminé. Quand les soldats et les officiers qui venaient de gagner leur sabre d'honneur ou leur épaulette eurent quitté la salle, le général en chef de l'armée d'Italie vint droit à l'émigré.

— Pensez-vous encore maintenant que je ferais bien d'aller chercher le comte de Provence pour lui offrir le trône de France?

Cette question tomba sur Candeilh comme un coup de tonnerre, mais il s'attendait à quelque chose de semblable et il ne se déconcerta pas trop.

— Non, répondit-il avec calme, mais je pense, général, que si vous y alliez, la gloire dont vous venez de vous couvrir ne serait pas amoindrie.

— Ainsi vous croyez que j'aurai battu avec une poignée de soldats la meilleure armée de l'Europe pour mettre mon triomphe aux pieds d'un prince podagre qui passera sa vie à traduire Horace pendant que vous, monsieur, vous vous ferez tuer pour lui ?

— Ce prince est mon roi, dit fièrement Ayme^ rie.

Bonaparte recula d'un pas et lui lança un regard qui le fit tressaillir.

— Il est bien heureux d'avoir pour le servir des hommes comme vous, dit-il d'une voix où perçait un peu de colère. Si j'en trouvais de pareils, moi, je les ferais un jour ducs, princes, rois peut-être, mais je ne les enverrais pas mourir de la mort obscure des conspirateurs.

Candeilh s'inclina sans répondre.

— Ainsi vous refusez un grade dans mon armée ? reprit lentement le général.

— Vous me mépriseriez, si j'acceptais.

— Vous VOUS trompez, monsieur, car je ne vous méprise pas pour avoir bravement combattu aujourd'hui avec mes soldats.

— Il dit déjà : a Mes soldats, » pensait l'émigré ; il dira bientôt : « Mon royaume. »

— Et maintenant, qu'allez-vous faire? demanda sèchement Bonaparte.

— ftetoumer à Paris, si vous consentez à me laisser partir.

— C'est bien. Je vais donner des ordres pour qu'on vous fasse traverser les lignes de la division Rey qui garde la route de Desenzano, mais à une condition.

— Laquelle, général?

— A condition que vous direz à ceux qui vous ont envoyé ici tout ce que vous venez de voir sur le plateau de Rivoli et tout ce que vous avez entendu de ma bouche dans le salon du palais Ganossa.

— Quoi! tout? même...

— Môme le cas que je fais du gouvernement de Barras.

— Et, si nous le renversions...

— Si vous le renversiez maintenant, je passerais les Alpes avec mon armée et je vous ferais fusiller, vous et les vôtres. Plus tard, c'est moi qui le renverserai s'il me gêne.

Allez, monsieur I Et, si vous finissez un jour devant une commission militaire, souvenez-vous que je vous ai offert de vous associer à ma fortune.

Aymeric ne profita qu'à moitié de la permission que le général en chef lui avait accordée.

Il s'empressa pourtant de se séparer de cette armée où on prenait des drapeaux qu'on n'avait nulle envie de prendre, et où on recevait des semonces au lieu des adhésions qu'on était venu chercher.

Bonaparte étant parti le soir même avec la division Masséna, l'émigré quitta immédiatement le bivouac de

LES COUBTS NOIRS 143

Rivoli, malgré les instances du brave Lassalle qui voulait absolument l'obliger à lui remettre ses états dé service afin de le porter à Tordre du jour.

Il avait réussi à se débarrasser de son gênant trophée en le déposant sur l'autel de lapatne, comme on disait alors en style révolutionnaire. Il se défit de Graziella par un procédé moins pompeux, car il la consigna tout simplement entre les mains d'un capitaine d'étatmajor, camarade du pauvre Henri de Cbampcervon.

Cet obligeant officier se chargea de rechercher Spartacus, de lui remettre la jument et de faire rendre au corps du brave commandant les honneurs militaires.

En souvenir de son ami d'un jour, Candeilh crut pouvoir conserver sans scrupule le sabre, les éperons, voire même le joli shako qui lui allait si mal et qu'une balle Autrichienne avait troué.

Il regretta vivement de n'avoir pas le temps d'assister aux glorieuses funérailles du malheureux gentilhomme ; mais il se consola en pensant qu'il pourrait bientôt apprendre à la bonne vieille marquise de Saint-Clair qu'elle avait été la tante d'un héros, quoique ce héros ne fût pas mort pour la bonne cause.

Les longs adieux n'étaient pas de mise à l'armée d'Italie, et il ne fallut pas plus d'un quart d'heure au baron pour prendre congé de ses compagnons d'armes. Il leur souhaita, sans trop d'arrière-pensée, de nouvelles victoires ; ils lui souhaitèrent de tout leur cœur un bon voyage, etils ne lui firent pas de questions embarrassantes sur les motifs de sa courte apparition au quartier général. Muni de leurs accolades et d'un laissezpasser signé : Buonaparte, — car le Napoléon de l'avenir écrivait encore son nom à l'italienne, — Aymeric s'en alla coucher cette nuit-là aux avant-postes de la division Rey.

De là, il aurait pu très facilement, le lendemain, gagner Peschiera, Desenzano, et rentrer en France par

Brescia, Milan et Turin ; mais, il avait laissé ses bagages à Vérone, sous la garde d'Angelo Papagallo; de plus, il n'était pas pressé de rendre ses comptes au Comité directeur des Collets noirs, et cela pour beaucoup 4eîraisons : d'abord, parce qu'il s'attendait à être blâmé sévèrement par les juges masqués de ce tribunal secret ; ensuite et surtout, parce que le langage clair, incisif et quelque peu brutal du général çn chef lui avait fait envisager les choses autrement qu'il ne les considérait avant de partir pour Tltalie.

Depuis qu'il venait de voir à l'œuvre les vainqueurs de Castiglione et d'Arcole, promus maintenant vainqueurs de Rivoli, il commençait à se demander si la France, la vraie France, n'était pas là où on récoltait tant de gloire, et si des conspirations ourdies dans des souterrains prévaudraient jamais contre la volonté de tels hommes et de tels chefs. Sa foi monarchique restait intacte ; mais sa croyance au succès définitif du parti royaliste n'était plus la môme.

— C'est pour ce Corse que nous travaillerons quand nous renverserons le Directoire, se disait-il en pensant aux discours que Bonaparte lui avait tenus.

Il faut cependant rendre cette justice à Témigré, qu'en dépit de son scepticisme de fraîche date, il était toujours prêt à mourir pour son roi légitime, et s'il ne s'était agi, en revenant à Paris, que de jouer sa vie dans une tentative, môme désespérée, il y aurait couru ; mais il soupçonnait fort que d'autres chagrins, sinon d'autres dangers, l'attendaient au débotté.

Quelle influence l'insuccès de sa mission allait-il exercer sur ses relations avec Liardot, et, par contre-coup, sur ses rapports avec Christiane ? Si Bonaparte refuse nos propositions, vous m'aviserez et vous attendrez mes ordres pour repasser les Alpes, lui avait dit l'implacable financier. Rentrer en France sans son autorisation, c'était s'exposer pour le moins à se faire interdire la porte de

LES COLLETS NOIRS i 45

l'hôtel du quai des Théatins, et, par suite, renoncer à tout espoir d'épouser jamais M^^* de Limeuil. D'un autre côté, comment Georges Salviac avait-il pris l'étrange escapade de son imprudente fiancée, et, s'il venait à savoir la vérité, comment recevrait-il son ami devenu son rival ?

Ces graves inconvénients d'une arrivée trop prompte, Âymeric les envisagea sous toutes leurs faces, pendant la nuit qu'il passa à se chauffer autour d'un feu de bivouac aux avant-postes de la division Rey.

Après mûre réflexion, il conclut que le plus sûr étaitde rester à Vérone jusqu'à réception d'une réponse de Liardot à la lettre qu'il se proposait de lui écrire. Il serait temps alors de prendre un parti, et si le mari de Christiane lui faisait des conditions trop dures, il se réservait de n'en tenir aucun compte, au risque d'être poignardé de la main d'un afûdé.

L'autorisation de"'traverser l'armée, que lui avait délivrée par écrit le général en chef, ne portait point l'indication d'un itinéraire obligé. Il put donc en user pour revenir à Vérone, et il y arriva pour la seconde fois dans le soirée du 13 janvier.

La nouvelle de la victoire de Rivoli l'y avait devancé.

La petite garnison Française était dans la joie et une partie de la population s'associait franchement à notre triomphe. L'autre, au contraire, toute dévouée à l'Autriche et à Venise, préparait déjà sourdement la révolte qui éclata trois mois après et servit de prétexte à la République une et indivisible du Directoire pour rayer définitivement de la liste des nations la Sérénissime République des Doges.

Les partisans de l'Autriche n'avaient, du reste, pas encore perdu tout espoir, car ils savaient que Bonaparte allait avoir affaire au corps de Provera, secondé par toute la garnison de Mantoue; mais leurs illusions ne furent pas de longue durée.

Jje surlendemain du retour de Gandeilh, on apprit dans Vérone que la sanglante bataille de La Favorite avait été livrée le 16 janvier et complètement gagnée par les Français. La capitulation du vieux Wurmser, qui défendait la dernière forteresse qu'occupassent encore les Autrichiens, n'était plus maintenant qu'une affaire de temps.

On sut bientôt aussi que Bonaparte, la regardant comme certaine et dédaignant de recevoir Tépée de son adversaire malheureux, venait de partir en toute hâte pour les Romagnes, où il avait fort à faire..

L'émigré accueillit cette dernière nouvelle avec satisfaction, car il ne savait pas trop comment le général en chef aurait pris cette infraction à ses ordres.

Prolonger son séjour à Vérone, c'était s'exposer à de graves mésaventures, et, cependant, Aymeric était décidé à ne pas rentrer en France avant d'y être appelé par Liardot lui-même. Seulement, il se confina dans son auberge et se condamna à l'agaçante société du signor Papagallo plutôt que de fréquenter les réunions d'officiers ou même les lieux publics.

Il ne reçut pas la moindre nouvelle de Spartacus et pensa qu'il avait été tué comme son maître, à moins pourtant qu'il n'eût suivi la division Masséna. Force lui fut donc d'attendre, dans une oisiveté énervante, la réponse du chef des Collets noirs.

il lui avait écrit dès le premier jour une lettre assez courte où, en se servant des termes commerciaux convenus entre eux, il lui annonçait son insuccès auprès de Bonaparte, et lui demandait de nouvelles instructions.

Dans cette épitre, longuement méditée, il avait très clairement laissé percôr son désir de revenir le plus tôt possible, et affirmé que sa présence à Paris serait beaucoup plus utile aux intérêts de la maison que son séjour en Italie où toutes les fournitures étaient données. Grâce

à ce style ambigu, il se croyait à l'abri des indiscrétions de la poste , mais il ne pouvait pas faire que les courriers eussent des ailes.

En ce temps-là, les dépêches expédiées par les voies les plus rapides mettaient au moins six jours pour aller de Vérone à Paris et autant pour revenir. C'était donc en perspective une attente de deux mortelles semaines, sans distraction d'aucune sorte, et au milieu des pires incertitudes. Il subit ce supplice avec résignation, mais ce fut assurément l'époque la plus ennuyeuse de sa vie.

Il y eut des moments où il lui prit envie d'assommer Papagallo pour se distraire, et d'autres où il pensa à se brûler la cervelle.

Enfin, un beau matin, le 30 janvier 1797, le cameriere de l'auberge des Deux-Tours lui remit une lettre constellée de timbres civils et militaires, et arrivée de Paris la veille au soir. 11 courut s'enfermer dans sa chambre pour la lire et le cœur lui battit en la décachetant. Ce fut avec bien plus d'émotion encore qu'il lut la phrase suivante :

(( Nous sommes sur le point de conclure ici une grosse affaire avec le gouvernement et votre concours nous est indispensable. Veuillez donc vous mettre en route aussitôt la présente reçue. A votre arrivée vous nous expliquerez de vive voix les causes qui vous ont fait manquer la fourniture de l'armée d'Italie. »

Cette missive laconique n'était point signée, mais plus bas, dans un angle du papier, une main de femme avait tracé quatre mots qui firent bondir Aymeric de surprise et de joie :

« Venez, je vous attends. »

Une heure après cette lecture Aymeric partait pour la France. Le neuvième jour après son départ de Vérone, il arrivait à Paris, ou, pour parler plus exactement, aux portes de Paris, car il descendit de la

14s LES COLLETS NOIRS

diligence avant de passer la barrière de Charenton.

Ce n'était certes pas pour le plaisir de se promener en plein mois de janvier sur les bords peu fleuris de la Marne qu'il avait pris cette résolution ; mais le baron avait beaucoup réfléchi en route. D'abord, il s'était demandé s'il s'arrêterait à Montereau où il avait laissé Thérèse aux soins de M°® de Saint-Clair : puis il s'était répondu à lui-môme qu'il n'avait pas le droit de retarder, fût-ce même d'un seul jour, le moment où il devait revoir Ghristiane et son mari. L'amour et la politique s'opposaient absolument à ce qu'il s'amusât en chemin, et, d'ailleurs, il était plus sage, à beaucoup de points de vue, de revenir chercher la jeune fille un peu plus tard.

Que s'était-il passé pendant son absence dans la petite maison de la rue des Marais-Saint-Germain? Il l'ignorait, mais il se doutait bien que la fuite de Thérèse avait dû jeter dans une consternation profonde sa mère Gertrude et son fiancé Georges Salviac. Il se disait aussi qu'un amant bien épris finit toujours par savoir à quoi s'en tenir sur les frasques de l'objet aimé, et qu'à force de chercher la belle fugitive le lieutenant avait dû découvrir qu'elle s'était envolée un beau soir en compagnie de son nouvel ami.

Dans de pareilles conditions, Gandeiih ne pouvait guère songer à reprendre possession de son ancien logement. S'il eût commis cette imprudence, il eût été fort mal reçu. La vénération de Gertrude pour les nobles n'allait pas jusqu'à l'amener à faire bon accueil au séducteur de sa fille, car elle n'entendait pas raillerie sur le chapitre de l'honneur.

Lui ramener Thérèse, c^eût été pis encore.

Comment le convaincre que les choses s'étaient passées honnêtement entre une fillette de dix-huit ans et un beau jeune homme de vingt-six, courant les che-

LES COUBTS NOIRS 149

mins ensemble depuis un mois? Gomment surtout persuader cela à Georges?

Une seule personne au monde pouvait peut-être accomplir ce tour de force, et cette personne était Texcellente marquise de Saint-Glair. Mais encore, pour qu'elle pût le tenter, fallait-il d'abord la mettre au courant de la situation, car les paroles échangées avec Aymeric, pendant que la malle relayait, n'avaient pas pu apprendre grand'chose à la bonne dame.

En attendant qu'il fût libre d'entreprendre le petit voyage de Montereau, l'émigré se trouvait donc dans l'impérieuse nécessité de transporter ses pénates ailleurs que chez Gertrude. D'un autre côté, il ne se souciait point d'aller descendre à l'auberge.

Les hôtels parisiens, en l'an Y, n'avaient pas bonne renommée. On y jouait, on y dansait, on y soupait, en un mot on y sacrifiait à Plutus^ à Bacchus, à Gomus, à Vénus et autres dieux ou déesses assez mal faniés. La police y faisait de fréquentes apparitions, mais les honnêtes voyageurs n'y logeaient guère.

Gette décadence des hôtelleries avait commencé sous la Terreur.

Pendant cette aimable période où personne, pas même les citoyens qui habitaient leur propre maison, n'était à l'abri d'une visite domiciliaire, il était assez naturel qu'on ne s'exposât point à coucher dans un lieu banal où les sans -culottes entraient comme les ânes au moulin. De plus, comme on ne pouvait circuler sur le territoire de la République sans risquer d'être arrêté en route par les voleurs et emprisonné à l'arrivée par les jacobins, les citoyens paisibles avaient pris un parti aussi simple que sensé. Us ne voyageaient plus du tout.

Partant, les auberges devenaient inutiles et la Révolution s'en empara pour y installer des clubs ou des corps de garde. G'était logique et on ne pouvait pas

trop lui en vouloir, puisqu'elle avait converti les palais en prisons et les églises en greniers à foin.

Sous le Directoire, les hôtels rouvrirent leurs portes aux nomades de toute catégorie, mais, pour se mettre à la hauteur des mœurs du jour, ils se transformèrent en tripots.

Aymeric, quoique émigré, le savait fort bien, et il ne songea pas une minute à confier sa précieuse personne à un établissement de ce genre interlope. Mal lui en avait pris de s'être risqué une fois dans un bal public, et la race des Pamélas lui faisait peur, sachant par expérience qu'il n'était point d'une trempe à braver leurs séductions.

Décidé à éviter à tout prix les lieux de perdition, il se creusa la tête pour trouver une solution au grave problème du domicile, et il finit par se rappeler de braves gens qu'il avait tout à fait oubliés.

La nuit qui précéda sa première entrée dans Paris, la nuit du 31 décembre au 1°' janvier, il l'avait passée chez un ancien garde-chasse de son père devenu marchand de bois à Choisy-le-Roi. Cette nuit-là, le vieux La Ramée accueillit à merveille le dernier des Gandeilh, et, le lendemain matin, sa fille Laurette se donna beaucoup de peine pour lui procurer les beaux habits avec lesquels il alla se pavaner le soir au Palais- Égalité. Il leur avait promis de revenir bientôt les voir, et il n'était jamais revenu, ayant passé son temps à tuer des coquins dans les rues de Paris et à prendre des drapeaux Autrichiens sur le plateau de Rivoli; mais il était bien sûr d'être toujours reçu par eux à bras ouverts, et l'espoir de retrouver chez ces braves gens un asile sûr et commode le décida à mettre pied à terre avant de passer la barrière.

A Charenton, où il descendit avec son mince bagage, il trouva une carriole peu suspendue, dont le propriétaire consentit, pour quinze cents livres assignats,

c'est-à-dire pour un louis d'or, à le mener jusqu'au bac qui servait à passer la Seine en face de Choisy.

Une fois que le batelier l'eut déposé sur la rive gauche, il n'eut pas de peine à gagner l'habitation de La Ramée, car le château était — ou plutôt avait été — bâti tout à fait sur le bord de la rivière.

Il n'en restait guère alors que des ruines. Une terrasse à moitié écroulée, dont les pierres tombaient, une à une, dans la Seine, quelques bouquets de vieux arbres et un grand corps de logis fort délabré, c'était tout ce qu'on pouvait encore voir du château de Choisy, dessiné par Mansard et terminé par Gabriel, l'architecte du Garde-Meuble, tout ce qui était encore debout du superbe parc planté par Louis XV.

L'ancien serviteur du feu baron de Gandeilh était venu à Paris avec son maître au commencement de la Révolution, et il avait dû à son infime condition le bonheur d'échapper aux massacres de septembre. Ne sachant que devenir et n'osant point rentrer au pays de Quercy; où quelque proconsul de la Convention aurait pu se donner le plaisir de le faire guillotiner en sa qualité de ci-devant valet d'un ci-devant noble, il s'était rais au service d'un marchand de bois du quartier des Filles-du-Calvaire, lequel, vers le milieu de l'an II, fut dénoncé par un voisin comme accapareur et envoyé à la mort par le doux Fouquier-Tinville.

La Ramée avait eu le temps de se mettre au courant d'un commerce qu'il connaissait déjà un peu, pour avoir autrefois vendu beaucoup de fagots coupés dans les bois confiés à sa garde. Il possédait quelques assignats péniblement gagnés, et il n'hésita point à se lancer dans les afl*aires. Vingt mois après, en l'an IV, ayant arrondi son petit capital, il voulut entreprendre une spéculation plus vaste, et acheta, pour un morceau de pain, le château et le parc de Choisy, à seule fin d'en vendre les bois. Il prit avec lui sa fille Laufette,

qu'il avait mise en apprentissage chez une citoyenne couturière, et s'installa bravement dans un petit pavillon construit tout exprès pour M""® de Pompadour.

Aymeric y alla heurter en sortant de la barque du passeur, et trouva son ancien domestique occupé à scier des bûches sous un plafond peint par Boucher.

Dire qu'on Taccueillit avec joie, ce ne serait pas assez. Dès qu'on le reconnut, ce fut du délire. La Ramée fit mine de se jeter à ses genoux et Laurette lui sauta au cou sans vergogne.

Les grandeurs n'avaient gâté ni le père ni la fille, et ils reçurent leur ex-jeune maître comme s'ils eussent encore été logés dans les communs du manoir de Gandeilh au lieu d'habiter un château royal.

Ne voyant plus revenir le baron, après lui avoir donné l'hospitalité d'une nuit, ils l'avaient cru mort, ou tout au moins arrêté, et ils ne tarirent point en actions de grâces quand ils le virent reparaître sain et sauf. Ils ne lui firent point de questions sur l'emploi de son temps depuis le !•' janvier, quoique Laurette en mourût d'envie; mais, en revanche, ils s'occupèrent sur-lechamp d'accommoder à son usage la plus belle chambre du pavillon et de lui servir un repas substantiel.

Aymeric accepta le tout sans se faire prier ; seulement il annonça à ses hôtes que des affaires urgentes Tobligeaient à se rendre à Paris aussitôt après le dîner.

— ^ Je serai certainement de retour dans la soirée, dit-il au vieux garde qui lui demandait timidanent si cette absence durerait un mois comme la première.

La Ramée en crut ce qu'il voulut, mais il s'occupa sur-le-champ d'atteler une espèce de char-à-bancs qu'il possédait. Gandeilh ne permit point qu'il le conduisît plus loin que la barrière, et le congédia en lui promettant de ne pas s'attarder,

L'émigré s'achemina donc seul et à pied vers le quai des Théatins, mais tous ces transbordements avaient pris du temps, et il faisait déjà nuit quand il arriva devant la porte cochère du superbe hôtel de M. Liardot. Là, il s'assit sur une borne, moins pour se reposer d'un si long trajet que pour rassembler un peu ses idées avant de se présenter chez le redoutable chef des Collets noirs. L'entrevue qu'il était venu chercher de si loin allait peut-être décider de son sort et il voulait s y

préparer. ,,

Quoiqu'il fût à peine six heures, pas une fenêtre n e-

tait éclairée sur la longue façade de l'hôtel. — Il paraît que ce n'est pas jour de réception, mur-

mura-Ml. J'aime autant cela, car il me déplairait de

rencontrer par les escaliers quelque sotte face de four-

n.iss6ur«

Cependant, il se demandait aussi comment il allait s'y prendre pour s'introduire dans la demeure de Liardot. Il avait passé par la porte cochère le soir du fameux dîner du quintidi, mais la situation étant bien changée, la plus simple prudence lui commandait d'éviter les grandes entrées, et parmi les petites, il en était une qu'il aurait préférée à toutes les autres.

En faisant le tour par là rue de Bourbon, il aurait pu aller heurter au pavillon de Ghristiane, et il lui eût été plus doux de tomber à ses pieds que de recevoir les embrassades du financier, en supposant que le financier l'embrassât; mais, pour oser se présenter ainsi tout droit chez W^ Liardot, il fallait avoir la conscience nette de toute peccadille, et, par malheur, Aymeric n'en était pas là.

Il se pouvait que le bruit de la fuite de Thérèse fût venu aux oreilles de M"« de Limeuil. Or, cette fuite, si l'émigré ne l'avait point encouragée, » il avait du moins à se reprocher d'y avoir involontairement poussé la pauvre innocente en lui contant des fleurettes qu'elle

prenait au sérieux. Le souvenir de ces fadeurs débitées par lui comme monnaie courante de galanterie lui pesait maintenant autant qu'un remords, et il ne se sentait pas le courage d'affronter l'accueil deChristiane, avant d'avoir réparé sa faute. Il ne songea donc point à pénétrer chez Liardot par les portes dérobées.

D'ailleurs, après la scène qui s'était passée la veille de son départ, c'eût été étrangement abuser de la magnanimité de l'homme qui lui avait si généreusement pardonné une première fois.

Fort heureusement, il lui restait un autre moyen de rentrer en communication avec le chef des .Co/fe^5 noirs. Les boutiques pratiquées dans la partie de l'hôtel qui faisait face au quai devaient nécessairement appartenir au propriétaire de ce vaste immeuble, et, en s'adressant à un des marchands qui les occupaient, Gandeilh avait de grandes chances d'obtenir quelques renseignements préalables. Il pouvait demander si le citoyen Liardot était absent et pourquoi son habitation paraissait déserte. Il pouvait môme, si le boutiquier lui paraissait d'humeur complaisante, le prier, moyennant récompense honnête, d'aller avertir le financier qu'un de ses amis l'attendait dans la rue pour lui parler d'une affaire urgente. Il traversa donc le quai et se mit à se promener tout doucement le long des devantures.

On commençait déjà à fermer, et deux ou trois commis posaient à grand fracas les volets. Cependant un des magasins ne participait point au mouvement général, et, par la porte entre-bâillée,Aymeric aperçut, assis derrière son comptoir, un gros garçon qui lui parut porteur d'une bonne figure.

Il poussa le battant, entra et prit, comme il convenait, un air souriant.

— Mon ami, demanda-t-il poliment, pourriez-vous me dire si M. Liardot est chez lui?

LES COLLETS NOII\S 155

— Et pourquoi n'y serait-il pas, citoyen? dit le commis sans détourner les yeux d'un gros registre où il additionnait des chiffres.

— Mais... la grande porte est fermée... on ne voit pas de lumière aux fenêtres de l'hôtel, et je pensais que le maître avait peut-être quitté Paris.

— Sept et neuf font seize, je pose six et retiens un, marmotta l'employé au lieu de répondre.

Gandeilh qui n'était point d'un naturel patient, reprit en haussant le ton :

— J'ai des raisons pour m'informer de cela, mordieu!

— Adressez-vous au portier.

— C'est ce que je vais faire; mais je commencerai, mon petit ami, par vous tirer les oreilles, cria le baron en donnant sur le comptoir un coup de poing qui fit tressauter le registre.

Cette fois le commis leva la tête et regarda en face ce terrible chercheur de renseignements, qui venait de lui faire faire un énorme pâté sur son addition. Aymeric le vit alors rougir, écarquiller les yeux et ouvrir une large bouche d'oti il ne sortit aucun son.

— Eh bien ! reprit-il en retenant une forte envie de rire, allez-vous enfin vous décider à me répondre? Je suis pressé, j'arrive de voyage...

— Oui, d'Italie, interrompit le commis.

— Qui vous a dit cela? cria l'émigré stupéfait.

— Monsieur, dit le gros garçon en ôtant sa casquette, excusez-moi d'avoir été incivil, et permettezmoi de vous demander : Quelle est la moitié de trentequatre?

— Dix-sept, parbleu! répondit Candeilh sans trop savoir si cette question était le mot de passe ou si cet imbécile de commis continuait tout simplement ses opérations d'arithmétique.

— Monsieur le baron, dit aussitôt ce singulier personnage, je suis vrain^ent confus de ma méprise.

— Vous me connaissez I

— C'est-à-dire que je vous ai reconnu au signalement que M. Liardot m*a donné; mais, permettez que je ferme la porte. Il est inutile que les passants nous voient causer ensemble.

Et joignant l'action à la parole, l'employé joufflu quitta son comptoir, poussa la clôture de la boutique et donna un tour de clef en dedans. Aymeric fronçait le sourcil et tâtait déjà ses poches pour y chercher un poignard qui ne le quittait guère. Tout ce manège lui paraissait fort suspect, et il commençait à se demander si Liardot ne lui avait pas ménagé un guet-apens dans les soubassements de son hôtel. Mais le commis s*avança avec une figure épanouie et s'écria :

— Ahl monsieur le baron, le patron vous attend avec bien de l'impatience et il va être bien content de vous voir.

— Vous êtes donc au service de M. Liardot ?

— Depuis cinq ans, et au vôtre, monsieur le baron. Je m'appelle Goujard, Nicolas Goujard. Le jour, je tiens la boutique et je réponds aux chalands; mais, le soir, je n'ouvre qu'à nos frères du club des Collets noirs et c'est moi qui suis chargé de les conduire dans le ca* binet du patron par un escalier dérobé.

— Fort bien. Alors je bénis le hasard qui m'a inspiW l'idée de m'adresser ici.

— Oh ! je savais bien que les choses ne se passeraient point autrement. Depuis deux jours vous deviez arriver d'une minute à l'autre, et le patron m'avait recommandé d'avoir l'œil au guet. Il se doutait que vous n'oseriez pas frapper à la grande porte et il était convenu que, si je vous apercevais rôdant sur le quai, je viendrais vous chercher pour vous introduire.

— Bon ! mais, une fois le nuit tombée, vous n'auriez pas pu me reconnaître, et si je n'étais venu de moimême...

— C'est à cette intention que j'avais laissé ma boutique ouverte et, comme toutes les autres étaient ferr mées, j'étais sûr que vous vous adresseriez ici.

— Allons! vous avez été prophète et tout est pour le mieux; mais, dites-moi, mon ami, M. Liardot a donc grande hâte de me parler ?

— C'est-à-dire, monsieur le baron, qu'il ne dort plus, tant il lui tarde que vous arriviez.

— Eh bien, me voici, et si vous voulez me montrer le chemin de son cabinet...

— Inutile; le patron n'y est pas.

— Faites-le appeler alors.

— 11 n'est point dans Thôtel.

— Eh ! mais, il me semble que, puisqu'il m'attendait, il aurait bien pu...

— Non, monsieur le baron, il ne pouvait pas. Il est obligé de sortir tous les soirs à six heures précises, depuis que...

— Mais enfin quand le verrai-je?

— Dans une demi-heure, tout au plus.

— Ici?

— Non pas.

— Alors, dites-moi où il est allé?

— C'est surtout pour vous l'apprendre que le patron m'a mis en sentinelle.

— EUi bien, où le trouverai -je ?

— Au théâtre Feydeau.

, — Au théâtre Feydeau I répéta l'émigré; vous êtes fou, mon ami.

— Oh! que nenni, dit Goujard en riant sous cape.

— Quoi! c'est au spectacle que M. Liardot passe son temps dans les circonstances où nous sommes, au moment où je...

— Il n'a pas manqué une seule représentation pendant toute cette semaine.

— Et il y va... seul? demanda Aymeric qui pensait toujours à Ghristiane.

— Absolument seul. C'est-à-dire, entendons-nous, il n*emmène point avec lui M""® Liardot, mais il y rencontre beaucoup d'amis.

— Mais il ne vous a pas chargé de me dire de l'y aller rejoindre.

— Pardon! il me Ta expressément recommandé.

— Voilà qui est curieux, sur ma parole. Et vous ne savez pas pourquoi il tient tant à me faire entendre la comédie au débotté ?

— Non, monsieur le baron, mais je suis sûr qu'il a ses raisons, dit le commis d'un ton qui donna fort à réfléchir à Candeilh.

— C'est bien : où est ce théâtre Feydeau?

— C'est l'ancien théâtre de Monsieur. En prenant par le Carrousel et la rue de la Loi, vous y serez en moins de vingt minutes.

— Et comment trouve rai-je M. Liardot?

— Oh! vous le verrez bien dans sa loge, à moins que vous ne le rencontriez au foyer.

— Il ne vous a pas donné d'autres instructions à me transmettre ?

^-Pas d'autres, monsieur le baron.

— Alors, nos affaires vont bien?

— On ne peut pas mieux. Entre nous, je crois que la poire sera bientôt mûre, dit Goujard en baissant la voix.

— Amen/ murmura Candeilh. En attendant que nous puissions la cueillir, je m'en vais à Feydeau, puisque c'est là maintenant que M. Liardot donne ses rendezvous.

— Eh! eh! murmura le commis, c'est peut-être là aussi que la poire mûrit.

Le baron ne prit point le temps de répondre à cette espèce de prédiction du factotum de M. Liardot. Depuis un quart d'heure, il marchait de surprise en

surprise, et, comme il avait toujours eu horreur de rincertitude, il lui tardait de savoir la raison de cette étrange passion pour le spectacle dont le grave financier du quai des Théatins semblait maintenant possédé. Il se précipita donc hors de la boutique et s'achemina de toute la vitesse de ses jambes vers le théâtre Feydeau, situé dans la rue du môme nom, à deux pas de la rue de la Loi et de la boutique du glacier Garchy où avait commencé une odyssée qui venait de se terminer provisoirement sur le plateau de Rivoli.

Ce ne fut point sans quelque émotion qu'il revit le Palais-Egalité et la boutique de bijoutier où il avait acheté la bague de Christiane ; mais les séductions des nymphes du camp des Tartares, voire môme celles de l'enseigne des maisons de jeu, le laissèrent insensible et il arriva sans incident à la porte du théâtre.

Quoiqu'il fût à peine sept heures, le spectacle était commencé ; car, en l'an V, on n'avait pas encore pris l'habitude de dîner très tard.

La queue des amateurs vulgaires s'était engouffrée depuis longtemps sous l'étroit péristyle ; mais, à chaque instant, de lourds vis-à-vis ébranlaient le pavé de la rue et venaient jeter devant le perron des cargaisons de fournisseurs millionnaires et de dames en toilettes transparentes. Au tournant des voies adjacentes, piaffaient les chevaux de la garde du Directoire, laquelle faisait alors le môme service que la garde municipale d'à présent.

Ce tapage et cette affluence annonçaient que la représentation était des plus brillantes, et l'émigré demeura très perplexe. Il ne se souciait pas d'attirer l'attention en se montrant aux belles places, et il se demandait s'il y avait encore moyen d'entrer au parterre.

Après s'être un peu gratté l'oreille, il se décida pourtant à tenter l'aventure.

Le parterre, le démocratique parterre, était plein.

mais il eut la chance d'obtenir en échange d'un assignat de trois cents livres un billet de parquet, équivalant à peu près à ce qu'on appelle aujourd'hui une stalle d'orchestre.

Quoiqu'il ne fût pas venu là pour le spectacle, il regarda l'affiche en passant, et il vit qu'on donnait le Mariage de Figaro et le Mercure galant.

Le choix de ces pièces le surprit, car elles appartenaient au répertoire du Théâtre-Français, et, en émigration, il n'avait pas pu se tenir au courant des singulières vicissitudes par lesquelles avait passé la salle Feydeau.

Abandonné en 1792 par les boufTons et les chanteuses qui avaient pris peur de la Révolution, l'ancien théâtre de Monsieur avait été acheté, en l'an III, par un hardi spéculateur, ci-devant banquier à Rome, ci-devant joaillier à Gènes, le nommé Sageret. En ce temps de nivellement universel, cet homme avait eu l'idée bizarre de réunir sous sa direction unique la comédie, la tragédie et l'opéra.

Le moment n'était pas mal choisi, car le Théâtre- Français, dit de la République, se mourait, faute de recettes et surtout faute de pièces, celles de Corneille, de Racine et do Molière ayant été rayées comme royalistes. Le théâtre Louvois venait d'être fermé par ordre du gouvernement, toujours pour cause de royalisme.

L'intrépide Sageret avait réussi, malgré les surenchères de la Montansier, et, en pluviôse an V,sa triple exploitation prospérait.

Aymeric s'en aperçut bien dès qu'il fut entré dans la salle.

On en était au premier acte du Mariage de Figaro, quand il prit modestement place sur une banquette peu rembourrée, entre un muscadin mis à la dernière mode du. petit Coblentz et un vieux bonhomme qui avait assez l'air d'un professeur en retraite.

Avant de quitter la France, il avait vu souvent le chef-d'œuvre de Beaumarchais, et les tirades de l'incisif barbier ne Tintéressaient guère. Il ne donna donc qu'un coup d'œil distrait à la scène, où il reconnut cependant la fameuse M"'' Contât, jouant le rôle de la comtesse Almaviva, tout comme au bon temps de l'ancien régime. En revanche, il se mit à regarder le public, se retournant à toute minute, au grand désespoir de ses deux voisins qui sentaient alternativement son coude leur entrer dans les côtes.

L'assemblée lui parut plus nombreuse que choisie, malgré l'éclat des diamants qui étincelaient aux premières loges. Il se souvenait des chambrées moins brillantes, mais plus honnêtes, de Tancienne Comédie- Française, au temps où elle habitait la rive gauche.

Au lieu de ce peuple intelligent du faubourg des lettrés, au lieu de ces vieux habitués qui représentaient le goût de la France, il ne voyait au parterre que des ouvriers, des commis, des ci-devant laquais venus là par hasard, comme ils seraient allés se régaler d'un mimodrame à l'Ambigu ou d'une chopine à la Gourtilie. Aux places réservées jadis à la bonne compagnie s'étalaient des fournisseurs qui se croyaient obligés, de par leur nouvelle fortune, à bâiller là pendant une heure ou deux, des madame Angot à la recherche des belles manières, des impures de troisième catégorie.

Aymeric ne s'arrêta guère à contempler leurs splendeurs frelatées. Il cherchait Liardot, et Liardot ne se montrait point : il se résigna à attendre que la toile baissât, ce qui ne tarda guère. Alors il se leva, fit face à la salle et reprit plus commodément son inspection, résolu qu'il était à dévisager chaque spectateur Tun après l'autre, jusqu'à ce qu'il eût découvert le fournisseur.

Il avait à peine commencé cette espèce de revue, que ses yeux tombèrent sur un individu dont la figure ne

lui était pas inconnue. Ce personnage se tenait debout à l'entrée de la première galerie, les bras croisés sur un gilet blanc à larges revers et le sourcil froncé. L'émigré s'imagina que cet homme le toisait, et il l'examina avec plus d'attention.

Cet échange de regards n'échappa point au muscadin, qui se mit à dire d'une voix Mtée :

— Pardon, citoyen, est-ce que vous connaissez ce buveur de sang?

— Quel buveur de sang?

— Parbleu! cet ex-conventionnel qu'on devrait bien chasser d'ici, ce Legendre...

— Legendre! répéta tout bas Gandeilh, qui se rappela tout à coup sa querelle au café Hardy.

La rencontre était fâcheuse, car Tami de feu Danton l'avait certainement reconnu, et il ne pouvait pas lui vouloir du bien.

— Croiriez -vous, reprit le muscadin, que ce vieux coquin se pavane tous les soirs ici, pour faire les yeux doux à la Contât qui a eu la faiblesse d'être un instant sa maîtresse pendant la Terreur ?

— Joli successeur qu'elle avait donné là au comte d'Artois.

— Que voulez-vous î de deux maux il faut choisir le moindre. Legendre l'aurait fait guillotiner si elle ne lui avait pas cédé. Maintenant qu'il ne peut plus tuer personne, il passe sa vie à dénoncer les émigrés rentrés.

— Diable! voilà qui est bon à savoir, pensa Candeilh.

— Mon Dieu ! oui, et vous ne devineriez jamais pourquoi. C'est parce qu'il a une peur horrible de voir revenir en France M. de Narbonne, son rival, le beau Narbonne, que la Contât adorait en 90 et qu'elle adore toujours. Tenez ! le voilà qui s'éclipse. On voit bien que sa belle ne joue pas dans la seconde pièce.

— Pourvu qu'il ne soit pas allé chercher la garde, dit tout bas le baron.

LES COLLETS NOIKS 163

Gomme , après tout , il n'y pouvait rien , il n'insista point, et il résolut d'utiliser le bavardage de son voisin pour se renseigner un peu sur les spectateurs, avant de se hasarder au foyer à la recherche de Liardot.

— Monsieur, dit-il poliment, vous me paraissez fort au courant des personnes et des choses. J'arrive de la province et je suis fort rouillé sur les histoires Parisiennes. Vous plairait- il de m'instruire ?

— Comment donc ! mais avec le plus grand plaisir, et vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vais partout, je vois tout, je sais tout et je dis tout. Je suis en état de vous apprendre la chronique scandaleuse mieux que le petit Henrion, qui vient de publier un livre^intitulé : Apollon passant en revue les dames du Palais- Egalité.

— Ce n'est pas précisément cela qui m'intéresse et j'aimerais mieux...

— Tenez ! voulez-vous que je vous raconte l'histoire de M"** Lange, la charmante, la séduisante, la merveilleuse Lange que vous allez voir tout à l'heure dans le Mercure galant?

— Ce seraitfortintéressant, je n'en doute pas, mais...

— D'abord, vous saurez qu'elle a acheté les dentelles de la reine, et qu'elle vient de se faire fabriquer une aigrette de diamants de quarante-quatre mille livres. La Tallien en meurt de jalousie. Ils sont trois fournisseurs pour payer ses folies; Leuthrand, un ci-devant vigneron enrichi, Hoppé, un petit commis venu de Hambourg sans le sou, et devenu millionnaire à Paris, et puis le gros carrossier Simon. Pour le moment, elle est en procès avec Hoppé, qui lui réclame deux cent mille livres. H les lui avait données à condition qu'elle quitterait le théâtre ; elle a promis, elle a touché l'argent, et elle est remontée sur la scène. Ah ! et le meilleur de ses amis que j'allais oublier...

— Pardon, monsieur, interrompit enfin l'émigré,

qui n'avait pas encore pu réussir à placer un mol, pourriez-vous m'apprendre à qui appartient cette loge resiée vide?

Il avait un vague soupçon qu'elle était réservée pour Liardot, et il n'était pas fâché de savoir ce qu'on disait dans le public du chef des Collets noirs,

— Parbleu I j'allais vous renseigner quand vous m'avez coupé la parole. C'est la loge d'un homme qui protège à la fois l'incomparable Lange et l'indivisible République; c'est la loge de Son Excellence jacobine Monseigneur le citoyen comte de Barras.

— Et il va venir?

— Il n'aurait garde d'y manquer. Depuis huit jours, il arrive tous les soirs pour la pièce oùjoue sa dulcinée.

— Tiens! tiens! se dit Aymeric. Il me semble que je commence à deviner pourquoi Liardot va si souvent au spectacle cette semaine.

— Croiriez-vous, monsieur, reprit le muscadin, qu'il a osé se montrer ici avec la Tallien?

— Eh! mais, dit Candeilh, j'ai ouï dire que la citoyenne Tallien est fort belle, et cela prouve tout simplement que Barras a bon goût.

— Je ne dis pas le contraire, mais vous avouerez que c'est un peu scandaleux pour un chef de République de se produire en public avec une déesse qui s'habille d'un nuage et porte des anneaux d'or aux doigts de ses pieds nus.

— Bah ! c'est un souvenir du temps où elle se promenait par les rues de Bordeaux travestie en déesse de la Liberté.

— Maintenant, elle va chasser à Suresnes, dans un carrosse gris-de-lin, garni d'argent et attelé de quatre chevaux soupe-au-lait. Mais, savez-vous le dernier mot qui court sur cette Therezia passée grande dame parla grâce du Directoire ?

^^ Jç yovis ai dit que j'arrivais de la province.

LES GOLLGTS NOIRS i^

— Oh ! bien alors, je vais vous le raconter. Figurezvous que, décadi dernier, la Tallien s'est avisée de se promener aux Champs-Elysées, dans un fourreau de gaze, chargée depuis les épaules jusqu'aux che* villes des diamants -que Barras lui a donnés. Tout le monde courait pour la voir et un jeune homme du club de Glichy s'était attaché à ses pas. La belle se retourne et lui dit : « Qu'avez-vous, monsieur, à me considérer? » Savez- vous ce qu'il lui a répondu?

— Ma foi, non.

— Il lui a répondu : « Madame, je ne vous considère pas. J'examine les diamants de la couronne. »

— C'est fort joli, en vérité. Mais, dites-moi, monsieur, si Barras est du dernier bien avec M"® Lange, comment se fait-il qu'il amène ici sa rivale?

— Oh! depuis la Révolution, nous n'y regardons plus de si près. On a beaucoup crié autrefois contre le Parc-aux-Cerfs de Louis XV, mais le roi du Directoire est tout à toutes et je ne désespère pas de le voir un jour à la tête d'un sérail, ni plus ni moins que son bon frère le sultan de Constantinople.

— Et C'est pour donner la souveraineté à cet homme que ce peuple imbécile nous a proscrits et guillotinés, pensait Candeilh.

— Mais, parbleu! le voici, s'écria l'aimable représentant de la jeunesse dorée. Regardez dans cette loge qui s'ouvre et vous allez voir le monstre lui-même , comme on disait au temps de la république d'Athènes qui ne ressemblait guère à la nôtre.

L'émigré n'eut garde de manquer à cette recommandation, et il vit entrer majestueusement un grand et assez gros homme, en habit bleu brodé, tout chamarré d'or.

Ce personnage n'était autre que Paul-Jean-François- Nicolas comte de Barras, noble d'épée et d'armes, cidevant capitaine d'infanterie de marine dans l'escadre

du bailli de Suffren, puis conventionnel, puis régicide, puis commissaire à l'armée républicaine au siège de Toulon, puis président de la Convention et membre du Comité de salut public à la place de son ex- collègue et ami Robespierre qu'il avait envoyé à Téchafaud, puis finalement vainqueur de Vendémiaire et chef du Directoire.

A l'apparition de ce renégat empanaché, Candeilh sentit son cœur se gonfler d'une sainte colère. En face des généraux de la république, serrés dans leurs uniformes râpés par la victoire, il était resté calme et presque respectueux, mais il ne put supporter sans dégoût et sans indignation la vue de ce Louis XIV de foire. Il se contint pourtant et se mit à l'observer attentivement.

Le pseudo-souverain de la pauvre France abâtardie s'avança sur le devant de la loge du pas triomphant d*un tambour-major à la parade, balançant agréablement sa tête pour faire voltiger les trois belles plumes de son chapeau , chiquenaudant d'une main les dentelles de son jabot, et de l'autre se frottant le dos avec la poignée de vermeil de son magnifique sabre.

On ne pouvait nier qu'il eût une belle prestance et même de beaux traits, mais son regard était tout à la fois dur et inquiet, et ses gestes brusques, vulgaires et emphatiques, sentaient en même temps la caserne, le tripot et les tréteaux.

— On jurerait qu'il s'attend à voir le petit Bonaparte entrer et le jeter à la porte comme un laquais, dit tout basAymeric, frappé de l'embarras qui perçait sous les manières pompeuses du potentat d'occasion.

Cependant, Barras s'assit, et la loge se remplit de quelques figures subalternes: le secrétaire Botot, le commandant de la garde du Directoire et autres satellites de cet astre à courte période. On n'en était pas en-

LES GOLLET2S NOIRS 167

core, dans le public de Tan V, à rendre les honneurs royaux à un roi intérimaire, et son entrée ne produisit qu'une médiocre sensation.

11 est vrai que le rideau se leva presque aussitôt, et que Gandeilh fut obligé de se rasseoir, fort marri de n'avoir aperçu ni M™° Tallien, qu'il avait bonne envie d'examiner pour voir si la renommée exagérait ses charmes, ni surtout Liardot, qui l'intéressait encore bien davantage.

On commença le Mercure galant, et il reconnut tout de suite Préville, le grand comédien qui avait charmé le roi Louis XV et le maréchal de Richelieu, le vieux Préville fort cassé par l'âge, mais encore tout plein des grandes traditions de la Comédie-Française.

Les deux voisins de Témigré se relayèrent complaisamment pour le régaler d'an.ecdotes sur les acteurs, et particulièrement sur les actrices de la nouvelle troupe formée par l'ingénieux directeur Sageret avec les débris de toutes les anciennes.

Le muscadin possédait à fond la chronique scandaleuse de ces dames, et le vieillard à mine de professeur ne tarissait point en histoires rétrospectives, de sorte que Candeilh finit par prendre un certain plaisir au spectacle. Passer du drame de Rivoli à la représentation du Mercure galant, la transition était brusque, mais il en avait vu bien d'autres, et lorsque M"® Lange parut dans le rôle de Glaire, toute jeune et toute charmante, il oublia Barras, Bonaparte et même les Collets noirs, pour admirer cette merveille de grâce et de beauté.

L'incroyable lui poussa le coude quand arriva le passage où le public des loges saisissait chaque soir une allusion aux deux cent mille livres données à Tactrice par le fournisseur Hoppé, qui les lui réclamait devant les tribunaux :

168 LES COLLETS NOIKS

Tous les dons qu'en m'aimant vous pouvez m'avoir faite Me 8ont trop précieux pour les rendre Jamais^

disait Claire à M. de Lamothe, autre personnage de la pièce : et les spectateurs d'applaudir à faire crouler le théâtre.

Retenir vos présents, c'est vous aimer encore^

continuait l'actrice de sa voix argentine : et la salle d'éclater derechef en bravos approbatifs.

Gandeilh fut curieux de voir quelle mine faisait Barras à cet endroit scabreux. Il se retourna et il vit que le chef doré du Directoire avait daigné sourire, mais en même temps il aperçut, dans une loge voisine de la sienne, M. Liardot causant fort tranquillement avec un inconnu.

Le financier était sans doute entré après le commencement de l'acte, soit qu'il eût été retardé en route, soit qu'il eût ses raisons pour ne pas se montrer plus tôt.

A partir de ce momeht, l'émigré ne s'occupa plus de ce qui se passait sur la scène. Les séductions de l'incomparable Lange et les grands airs de Barras demeurèrent impuissants à le distraire. Quant au babillage de ses voisins, il lui devint tout simplement insupportable, et peu s'en fallut qu'il ne se levât pour aller rejoindre dans sa loge le mari de Christiane; mais, par malheur, il se trouvait placé fort loin de la porte de sortie. Il lui aurait fallu déranger une longue file de spectateurs, provoquer leurs réclamations et soulever la colère du parterre, résultat qui, en toute autre occasion, lui eût été fort indiff'érent, mais qui, pour Je moment, aurait eu le grave inconvénient d'attirer sur lui l'attention générale. Il se résigna donc à patienter jusqu'à ce que la toile tombât, et il ne répondit plus que par

LES COLLETS KOIKS 1H9

monosyllabes aux saillies du muscadin et aux observations critiques du vieux lettré.

L'heure était enfin venue de connaître l'accueil que le chef des Collets noirs réservait à son messager, et Gandeilh voulait se préparer à l'aborder.

Devait-il aller le trouver dans sa loge ou chercher à le rencontrer dans les couloirs du théâtre? Il penchait pour ce dernier parti, qui lui semblait plus prudent, et bientôt Liardot se chargea de trancher la difficulté, car il se leva dès que l'acte fut fini et sortit avec la personne qui lui tenait compagnie.

Aymeric n'eut que le temps de se précipiter vers Tunique issue du parquet et, coudoyant les uns, écrasant les pieds des autres, il parvint à gagner la porte, au milieu d'un concert d'imprécations qu'il feignit de ne pas entendre.

Il était dehors ; mais le plus fort n'était pas fait; car il s'agissait maintenant de se diriger dans le dédale des corridors de Feydeau. Il se lança un peu au hasard dans le premier escalier qu'il trouva, grimpa à Tétage supérieur, courut comme un fou dans le couloir des loges et n'y aperçut point le financier, fort reconnaissable cependant à sa taille et à sa carrure.

Restait le foyer placé plus haut, de plain-pied avec la seconde galerie. Le baron suivit la foule, qui l'y mena tout droit. Là, son embarras ne fit qu'augmenter, car ce prétendu foyer se composait d*une suite de pièces étroites, fort peu décorées, mais bourrées de monde à ne savoir où marcher. 11 se lança cependant dans ce torrent humain qui roulait de salon en salon, pour revenir sur lui-même, après avoir parcouru toute l'enfilade. En faisant le tour complet, à la façon des chevaux de manège, il pouvait espérer de se trouver face à face avec Liardot.

L^ promeneurs offraient du reste un coup d'œil assez varié pour valoir la peine d'être observés, car le

foyer de Feydeau possédait ce soir-là des échantillons de chacune des couches sociales bouleversées par la Révolution et amalgamées par le Directoire.

L'employé des bureaux de la guerre, en chapeau rond et en houppelande, y coudoyait le jeune officier de hussards galonné et chamarré; le sans-culotte, en carmagnole sale, bousculait le gros agioteur au jabot épingle de diamants, aux breloques sonores. Des nymphes en spencer écarlate lutinaient un munitionnaire et lui jetaient au nez Técorce des oranges qu'il venait de leur offrir. Une harengère passée grande dame, et toute caparaçonnée de dentelles s'en allait donnant le bras à un fort de la halle enrichi d'hier, par une heureuse spéculation sur les farines, et gôné dans son habit carré comme un Hercule qu'on aurait habillé en marquis.

Des incroyables, qui avaient de loin l'agréable apparence d'un buste revêtu d'un sac et monté sur des échasses, lorgnaient des impossibles en tunique à la Galathée et en perruque blonde à la Caracalla, et se dandinaient en fredonnant la chanson à la mode :

Je n*avais qa*un* femme et parfois C'était trop dans le ménage, J'en aurai deux, j'en aurai trois...

Maintenant qu'on peut divorcer...

On parlait de Garât, du délicieux Garât qui se faisait payer quinze cents livres pour roucouler deux ariettes, de la capitulation de Mantoue, dont la nouvelle venait d'arriver à Paris, et du dernier cuir zézayé par M""*" Angot. On jasait de tout, on frondait tout, et on faisait tant de tapage qu'on n'aurait pas entendu Dieu tonner.

Ce fut au milieu de cette cohue bruyante, qu'en achevant son premier tour de foyer Candeilh aperçut enfin M. Liardot.

Le financier n'avait pas changé depuis le départ de son envoyé pour l'Italie. C'était toujours le colosse dont les larges épaules portaient si bien la robe d'accusateur public aux séances nocturnes du club des Collets noirs. Son visage avait gardé l'expression froide et sévère qui lui était habituelle, et ses yeux lançaient le même regard clair et dur.

Au milieu de cette foule bigarrée, qu'il dominait de toute la tête, il avait l'air de la statue du commandeur se promenant à travers la fête au dernier acte du Festin de Pierre.

Fut-ce l'effet de cette ressemblance un peu lointaine avec le fantôme de marbre que Molière a mis en scène? Toujours est-il qu'en se trouvant tout à coup face à face avec son rival et son juge, Gandeilh pâlit et recula comme don Juan, qu'il se piquait d'ailleurs d'imiter en bien des points.

Le mari de Christiane, tout au contraire, ne sourcilla point et accueillit le voyageur d'un signe de tête, comme s'il l'avait vu la veille.

M. Liardot donnait le bras au personnage qu'Aymeric, pendant la représentation, avait aperçu dans sa loge et ne se rappelait point avoir jamais vu ailleurs. Ce compagnon du financier était un homme de petite taille, à physionomie fine et expressive, modestement vêtu et d'allures assez timides. L'émigré eut la présence d'esprit de ne pas articuler un seul mot, et, se dégageant peu à peu des gens qui le serraient de trop près, il réussit à se placer à côté des deux promeneurs et à mettre son pas à l'unisson du leur.

— Je vous attendais depuis deux jours, dit simplement Liardot.

— Je suis arrivé ce matin ; il m'a été impossible de voyager plus vite, se hâta de répondre Candeilh.

— Je le sais. Venez dans ma loge. Nous causerons plus à l'aise.

Là s'arrêta ce dialogue préliminaire et, pendant la traversée pénible du foyer, Aymeric eut le temps de se préparer à soutenir un interrogatoire dans toutes les règles. Seulement, il lui paraissait singulier que le prudent financier admît un tiers dans une conversation dont l'influence pouvait être décisive sur les destinées de l'association.

En arrivant dans le couloir, il eut une surprise d'une nature plus désagréable. Sur les marches d'un escalier obscur qui descendait à l'étage inférieur du théâtre, il crut entrevoir le gilet à la Robespierre du farouche Legendre. L'ex-conventionnel était, pour le moment, en conciliabule avec deux individus d'assez mauvaise mine. Du reste, il ne bougea point en voyant passer les anciens adversaires de ses amis les sans-culottes du café Hardy, mais Gandeilh ne s'en promit pas moins d'avertir Liardot de cette rencontre inopportune.

On entra dans la loge, située à peu de distance de celle de Barras, entre deux grosses colonnes dorées qui faisaient alors l'admiration des habitués de Feydeau : elle était large , profonde et protégée sur le devant par une grille qu'on pouvait lever à volonté pour se mettre à Tabri des regards indiscrets.

Liardot commença par prendre cette précaution fort usitée au temps du Directoire, car les spectateurs de cette époque, avaient souvent besoin de dérober leur personne au public, et les petits journaux prétendaient même que le comte d'Artois avait plus d'une fois passé la frc^ière, sous un déguisement, pour assistât incognito AUX représentations de M"' Contât.

Dès que le grillage fut en place, Gandeilh, Liardot et son ami se trouvèrent plongés dans une demi-obscurité très favorable aux confidences. Le gaz n'était point encore inventé, et le lustre se composait de quarantehuit lampes à la quinquet, qui répandaient dans la salle

une lueur honnête et modérée. Encore était-ce une innovation qui faisait le plus grand honneur à la générosité de l'entrepreneur Sageret, et que toutes les feuilles publiques célébraient à Tenvi.

— Monsieur le baron, commença Liardot d'un ton très calme, permettez-moi de vous présenter M. Duyeme de Presles, ancien officier dans la marine du roi.

Aymeric s'inclina sans répondre ; mais, s'il avait fait plus clair, le financier aurait pu lire sur sa figure la surprise que lui causait cette introduction si inattendue dans un pareil moment.

— Est-ce qu'il veut se moquer de moi? pensait déjà l'émigré.

— Monsieur est membre du comité des Colkts noirs, reprit Liardot.

Cette fois Aymeric fit un mouvement très prononcé, mais il ne trouva pas encore une seule parole,

— Vous ne connaissez pas M. de Presles, monsieur le baron, continua le financier, mais lui, en revanche, vous connaît parfaitement, car il présidait le tribunal de notre club dans la nuit du i*' au 2 janvier.

— Vraiment! s'écria Gandeilh d'un ton railleur. Et il ajouta presque aussitôt :

— Ah ! monsieur, combien je suis charmé de trouver enfin l'occasion de vous remercier. Vous avez eu envie de me faire pendre et vous ne l'avez pas fait. Voilà de ces choses qu'on ne saurait oublier !

— Et qu'on regretterait éternellement d'avoir poussées plus loin, dit l'ex-officier de marine. Je n'ai jamais vu personne se conduire plus courageusement que vous en face de la mort, et j'avais déjà chargé notre frère Liardot de vous exprimer toute mon admiration et toute ma sympathie.

— Trop de bonté, monsieur, répondit froidement Aymeric, qui avait encore sur le cœur les procédés brutaux des maîtres pendeurs du souterrain.

— Il est temps, monsieur le baron, reprit Liardot, que vous connaissiez les noms des chefs de notre comité qui furent aussi vos juges. Lo comité supérieur est composé de messieurs de Presles, ici présent, et de la ViUeheurnois, ancien maître des requêtes, du chevalier des Paumelles et de Tabbé Brottier, sans compter votre serviteur.

— Tous les ordres y sont représentés, à ce que je vois : la noblesse, le clergé...

— Et lé tiers-état en ma personne, interrompit modestement le financier. J'ajoute que nous serions fort honorés de vous adjoindre à nous, si les événements qui se préparent ne devaient rendre cette mesure inutile. On n'a plus besoin de comités et d'assemblées secrètes quand le jour de l'action est proche, et nous voulons employer autrement vos talents et votre énergie.

— Nous allons donc agir, murmura Gandeilh de plus en plus surpris de la tournure que prenait la conférence.

Il s'attendait à être questionné à fond sur son voyage en Italie, et on ne lui en disait pas un seul mot.

— Votre absence est le seul motif qui nous a déterminés à différer encore, mais nos partisans n'attendent que le signal, et c'est vous qui le donnerez.

— Le signal... de quoi ?

— Je vais m'expliquer plus clairement, monsieur le baron. Vous avez échoué auprès de Bonaparte, et je n'ai pas besoin de vous demander la raison de votre insuccès, car la nouvelle de la victoire de Rivoli est arrivée à Paris avant votre lettre, et je connais assez cet homme pour savoir que., maintenant plus que jamais, il veut mettre la main sur le pouvoir et le garder pour lui. Avant deux mois peut-être, il aura conclu une paix triomphante avec l'Autriche, il ramènera ses soldats

à Paris, et, par eux, il sera le maître. 11 faut donc le gagner do vitesse.

— Sans doute ; mais comment?

— Pendant que vous agissiez là-bas, monsieur le baron, nous agissions ici et aux armées de Sambre-et- Meuse et du Rhin. Pichegru est à nous, et Moreau, qui hésite encore, ne nous sera pas hostile après le succès.

— Fort bien. Et à Paris ?

— A Paris, les troupes du camp des Sablons sont très bien disposées. L'adjudant-général Ramel, qui les commande, n'attend qu'un mot pour se prononcer, et ce mot, c'est vous qui le lui direz.

— Moi ! s'écria l'émigré abasourdi.

— Vous lui direz, monsieur le baron, que vous arrivez du quartier général de Bonaparte, que l'armée d'Italie et son chef souhaitent le renversement du Directoire.

— Mais, il ne me croira pas.

— 11 vous croira, car il n'est pas douteux que vous ne soyez en mesure de lui nommer des officiers qu'il connaît, et de lui prouver que vous avez assisté à la bataille.

— J'en ai, pardieu ! bien rapporté un sabre, des éperons et un shako,et je connais à peu près tout rétat-major général, mais ce ne sont pas là des preuves.

— Nous vous en fournirons d'autres. Demain, je vous remettrai une lettre signée Bonaparte qui lèvera tous les scrupules de Ramel^ quand il l'aura lue.

— Une lettre fausse?

— En doutez-vous?

— Non, mais je pense que vous voulez me charger d'une vilaine mission.

— Vous seul pouvez la remplir.

— Pourquoi? Vous ne devez pas manquer d'affiliés peu scrupuleux qui se feront un plaisir de jouer ce triste rôle.

— Aucun de nos affiliés ne revient d'Italie, monsieur le baron, aucun n'a vu le général, assisté à sa victoire, fréquenté son entourage. Aucun ne pourrait se présenter chez le commandant du camp des Sablons sans exciter ses soupçons. J'ajoute qu'aucun n'a votre air, ni votre tournure, ni votre langage, et je vous répète que nous ne pouvons compter que sur vous seul.

— D'ailleurs, insinua l'ancien marin, le service du roi purifie tout.

— J'ai des idées particulières sur ce points monsieur, dit vivement l'émigré.

— Cependant, vous acceptez, j'espère, dit la voix grave de Liardot.

— C'est ce que je vous dirai demain. Maintenant, veuillez m'expliquer comment vous comptez vous y prendre pour supprimer le joli gouvernement du Directoire.

— Ce gouvernement, c'est Barras. 11 vient ici tous les soirs et j'ai soin de m'y montrer aussi régulièrement que lui. La salle est pleine de nos affiliés.

— Je n'ai pas vu un seul collet noir.

— Ils ne sont point assez simples pour exhiber, quand ils sont réunis en grand nombre, un signe extérieur qui les désignerait à l'attention de la police; mais, vous pouvez vous en rapporter à moi, le soir du jour convenu, pendant que les troupes gagnées à notre cause entreront dans Paris et marcheront sur le Luxembourg, Barras sera enlevé, ici, dans sa loge, conduit en lieu sûr, car cet homme ne vaut même pas qu'on le tue, et alors... alors la République aura vécu.

L'éloquence de Liardot fut arrêtée par un bruit de voix qui partait du corridor sur lequel s'ouvrait la loge. On aurait dit qu'on se querellait. L'idée vint à la fois aux trois causeurs qu'on avait pu les écouter, et qu'il serait imprudent de continuer la conversation sans s'être assurés de ce qui se passait.

Aymeric, fort ému de tout ce qu'il venait d'entendre, n'était pas fâché d'éviter qu'on le poussât, séance tenante, jusque dans ses derniers retranchements.

— Je vais voir ce que c'est, dit-il, en sortant doucement de la loge dont il eut soin de refermer la porte derrière lui.

A vrai dire, il était moins pressé de l'apprendre que de se soustraire à des questions embarrassantes. Cependant, il n'eut pas plutôt ouvert la porte, qu'il se félicita grandement d'être sorti à temps pour prévenir un danger très réel.

Le tapage qu'il avait entendu provenait d'une altercation bruyante entre le muscadin, à côté duquel il était placé au parquet, et deux hommes de mauvaise mine qu'il reconnut sur-le-champ. Ces drôles n'étaient autres que les acolytes du spadassin si lestement expédié dans l'autre monde par M. Liardot, au fond de l'enclos des Capucines. Leurs figures étaient de celles qu'on n'oublie point, et, quoiqu'ils eussent revêtu pour venir au théâtre Feydeau des habits un peu moins sordides, l'émigré n'eut aucune peine à se remémorer ces ignobles personnages. Seulement, il ne devinait point encore ce qu'ils pouvaient avoir à démêler avec l'agréable diseur de riens, qui l'avait si bien renseigné sur les faits et gestes de M"" Lange.

11 interrogeait déjà des yeux son ex- voisin, mais celui-ci prit les devants.

— Imaginez, monsieur, dit V incroyable en zézayant outrageusement, que ces deux citoyens ont la prétention de m'empêcher de stationner ici.

— Vraiment? dit Candeilh en s'avançant vers les citoyens en question qui avaient déjà commencé à battre en retraite.

— Mon Dieu, oui I et savez- vous pourquoi ? C'est que je les ai surpris l'oreille collée contre la porte do

la loge où vous étiez et que ma présence les gênait pour continuer à vous espionner.

— Tu mens! mauvais Glichien, crièrent en chœur les sans-culottes ; et ce n'est pas toi qui nous empocheras de rester ici.

— Un démenti ! jour de Dieu, nous allons voir, bredouilla le muscadin qui devint rouge comme une cerise.

— Je prends l'affaire pour moi, dit vivement l'émigré. Et il s'apprêtait à saisir au collet le plus rapproché

des deux goujats, quand, à sa grande surprise, ils prirent la fuite avec un ensemble remarquable. Il les vit enfiler l'escalier, sur les marches duquel il avait cru apercevoir tout à Theure Tex- conventionnel Legendre, et cette coïncidence lui parut suspecte.

— Qui* sait, pensait-il, s'il n'a pas mis ces coquins à mes trousses quand il m'a vu entrer dans la loge de Liardot. Cet homme, qui passe sa vie à dénoncer les émigrés, est capable d'en avoir flairé un en ma personne, et je crois qu'il est temps de m'esquiver.

— Monsieur, lui dit V incroyable, î^ regrette vraiment que vous ne m'ayez pas laissé le temps de corriger ces polissons de terroristes. Ma parole numéraire, je me sentais disposé à les rosser d'importance, et, si l'un d'eux eût été assez osé pour venir avec moi sur le terrain, je l'aurais coupé en quatre comme un navet. '

— Je n'en doute pas, monsieur, dit Gandeilh qui avait toutes sortes de raisons pour en douter.

Mais, ajouta-t-il en comprimant une forte envie de rire, faites-moi donc la grâce de m'apprendre ce que vous entendez par « votre parole numéraire. »

— J'entends la meilleure, dit sérieusement le jeune homme à oreilles de chien ; l'autre, c'est « ma parole assignats. »

— Ahl fort bien ! cette distinction me semble on ne peut plus ingénieuse.

— Et puis, c'est aussi un moyen de se reconnaître. Nous autres, royalistes, nous n'admettons pas le vilain papier-monnaie de la République, et alors... vous comprenez...

— Parfaitement.

— Mais le second acte du Mercure galant va commencer, et, si nous voulons retrouver nos places, nous ferons bien de...

— Excusez-moi, monsieur, j'ai rencontré dans cette loge un ami qui m'a oflert d'y entendre la fin du spectacle, et...

— Oui, je sais, M. Liardot, le richissime Liardot, le roi de l'agio, dit le muscadin en clignant de Tœil d'un certain air.

Excellente connaissance, monsieur, et je vous fais mon compliment bien sincère. Je regrette seulement pour vous que la belle M""® Liardot n'ait point accompagné son époux au théâtre, car elle vous aurait aisément consolé de l'absence de M™' Tallien. Serviteur, monsieur; et si vous rencontrez derechef ces pleutres en carmagnole, rendez-moi le service de les bâtonner d'importance.

Ayant dit, l'aimable voisin pirouetta sur ses talons avec une désinvolture admirable et s'en alla d'un pas léger applaudir de nouveau le jeu de M"* Lange.

— Quand je pense, murmura l'émigré, que ce sautillant mirliflor est peut-être un affilié des Collets noirs. Si Liardot compte sur de pareils soldats pour nous prêter main-forte, j'ai bien peur qu'il ne s'abuse. Un des petits fantassins de Bonaparte mettrait en déroute toute la bande, et je crois que Barras lui-même leur ferait peur.

Gandeilh avait assurément raison ; mais ce raisonnement fort sensé ne le mettait pas sur la voie d'une solution à ses perplexités.

11 n'éprouvait aucune envie de rentrer dans la loge de Liardot ; en revanche, il n'était pas éloigné de l'idée

180 LIJIS COLLETS NOIRS

de courir après les espions de Legendre pour leur couper les oreilles. Mais, d'un autre côté, il avait besoia de se recueillir et de peser un peu la proposition des gros bonnets du club, avant de se lancer dans une entreprise qui lui répugnait fort. Il crut donc que le plus sage était d'aller méditer dans quelque coin solitaire pendant que la représentation s'achèverait, sauf à revenir prendre le financier à la fin du spectacle.

Il venait, d'ailleurs, de s'aviser d'un léger inconvénient auquel il n'avait pas encore pensé. Gomment faire pour rentrer à Choisy-le-Roi au milieu de la nuit, dans un temps où on arrêtait les gens en plein Paris ? Pour rien au monde il n'aurait voulu loger à l'auberge, et les promenades nocturnes à travers la ville ne lui avaient pas si bien réussi une première fois, qu'il fût tenté de les recommencer.

C'était là un problème de plus à résoudre, et il commençait à trouver que les choses ne marchaient pas aussi bien qu'il l'avait cru d'abord.

En attendant qu'il eût pris un parti, il s'éloigna tout doucement de la loge et regagna le foyer.

Les salons que la foule remplissait tout à l'heure étaient à peu près déserts. Tous les spectateurs sérieux avaient regagné leur place dans la salle, et il ne restait guère là que des impures en quête d'un fournisseur, ou de belles impossibles tout occupées à se mirer dans les superbes glaces que les habitués de Feydeau devaient à la prodigalité du nouveau directeur.

Gandeilh passa à côté de ces dames sans les honorer d'un coup d'œil, car, depuis ses récentes aventures, il était fort revenu de ses erreurs passées : les voyages l'avaient formé.

Il alla se jeter, tout au fond du dernier salon, sur une banquette recouverte en velours rouge qui semblait avoir été placée là tout exprès pour favoriser ses médi'

LES COLLETS JîOIRS 18 1

talions. Elles n'étaient pas gaies, car toute la joie qu'il se promettait en rentrant à Paris reposait sur l'espérance de revoir Ghrisliane, et, non-seulement, il ne l'avait pas vue, mais il n'avait entendu prononcer son nom que par un subalterne et par un indifférent.

Le commis de la boutique du quai des Théatins lui avait dit que M""" Liardot n'allait jamais au spectacle; le muscadin avait vanté sa beauté; mais le mari, l'implacable mari, s'était bien gardé de faire la moindre allusion à la noble femme qui portait son nom.

Ce n'était pas que la présence d'un tiers n'expliquât assez ce silence, peut-être calculé; mais un secret pressentiment avertissait Aymeric que Liardot médi-. tait de lui interdire sévèrement toute entrevue avec M"° de Limeuil. Et cependant elle lui avait écrit : « Venez, je vous attends: »

Que voulaient dire ces mots? Etaient-ils gros de menaces ou de promesses ? Et surtout le mari l'avait-il autorisée à les adresser à son rival ? Gandeilh était presque tenté de le croire, puisqu'elle les avait tracés au bas de la réponse officielle du chef des Collets noirs à son messager. Et pourtant il ne s'expliquait guère cet excès d'indulgence de la part d'un homme qui aimait Ghristiane avec toute la violence de sa nature ardente et concentrée.

Etait-ce un piège? 11 ne pouvait guère le supposer non plus ; mais, à tout hasard, il se promit d'agir avec beaucoup de prudence et surtout de s'abstenir de toute visite au pavillon.

Il en était là de ses réflexions, quand il aperçut de nouveau un personnage dont la présence l'avait déjà, beaucoup inquiété. De la place qu'il, avait choisie, il pouvait voir toute l'enfilade des salons, et, à l'autre bout du foyer, il reconnut parfaitement le terrible Le-

gendre, qui se promenait au bras d'un homme tout de noir vêtu.

Si Aymeric avait pu fuir ce persécuteur des émigrés, il aurait assurément battu en retraite, sans aucune vergogne, mais le foyer n'avait qu'une ^^sue, et il n'aurait pas pu en sortir sans se croiser avec celui qu'il voulait éviter. Force lui fut donc de se tenir coi sur sa banquette et de se préparer à faire bonne contenance, si le citoyen Legendre poussait sa promenade jusqu'au bout de la galerie. Il se dit d'ailleurs qu'après tout, sa qualité de proscrit n'était point écrite sur sa figure, et que l'ex-conventionnel ne ferait pefut-être pas attention à lui.

Pour le moment, ce farouche républicain paraissait tort occupé à causer avec son ami en houppelande noire. Il s'arrêtait presque à chaque pas, prenait son interlocuteur par le bouton, et se penchait à son oreille pour lui raconter des choses qui devaient être bien intéressantes, à en juger par l'attention que l'autre mettait à les écouter.

— Que diable peut-il bien dire à ce quidam qui a la mitie d'un agent de police? se demandait Candeilh de plus en plus inquiet.

Après chaque station, le couple avançait de quelques pas pour recommencer un peu plus loin à jaser tout bas.

Ce manège commençait à préoccuper extraordinairement l'émigré, et il allait peut-être se décider à quitter la place, quand il vit paraître à l'entrée du foyer un jeune homme marchant à pas lents et les yeux baissés.

La tournure de ce nouveau venu le frappa tout d'abord; mais ce fut bien autre chose quand il releva a tête, car ce promeneur pensif et solitaire était Georges Salviac.

Aymeric avait plus d'un motif pour ne pas aller se

jeter au cou du lieutenant. D'abord, il ne savait pas trop comment il le recevrait après ce qui s'était passé entre Thérèse et lui, et, de plus, la présence du citoyen Legendre dans le foyer le gênait singulièrement.

Cependant, il se sentait entraîné vers Salviac par une amitié si vive que son premier mouvement fut de se lever pour courir à lui. Mais la réflexion vint bien vite, et il se rassit sur sa banquette, s'en remettant au hasard pour amener ou empêcher la rencontre.

Dans les occasions critiques, Témigré devenait volontiers fataliste, et il avait remarqué toute sa vie que les dénouements sont toujours meilleurs quand c'est Dieu qui s'en charge. Il se contenta donc de suivre des yeux son cher Georges qui s'avançait lentement, le front penché vers le parquet, comme un homme absorbé dans ses rêveries.

Il remarqua, du premier coup d'œil, qu'il ne portait plus son bras en écharpe, et cette preuve de complète guérison lui fit grand plaisir. En revanche, les traits de l'officier lui parurent fort changés et il fut frappé de sa pâleur, de sa maigreur et surtout de son expression de profonde tristesse.

— Pauvre garçon ! pensa-t-il, c'est cette petite folle qui lui trotte par la cervelle, et il est capable de mourir de chagrin, s'il ne la retrouve. Comme je m'applaudis d'avoir été vertueux !

Au moment oh l'émigré faisait cette réflexion consolante, Salviac venait se heurter contre les deux hommes occupés à causer au milieu du foyer. Aymeric vit le vieux Legendre se retourner vivement quand il se sentit poussé; puis, ayant sans doute reconnu le fils de son ex-collègue à la Convention, lui lancer un regard courroucé et s'éloigner à grands pas, suivi par l'homme habillé de noir.

— Bon voyage! dit Candeilh entre ses dents. Main-

tenant, si Georges me voit, je ne serai pas du moins obligé de m'expliquer devant un pareil témoin.

Le lieutenant n'avait pas dit un mot à Tami de son père. Il s'était contenté de faire un geste d'indifférence qui acculsait le trouble profond de son âme, et il s'était remis à marcher sans regarder devant lui.

Encore quelques pas et il allait arriver tout près de la banquette où l'émigré attendait immobile et ému. Il se pouvait aussi qu'il fît volte-face, quoique cette chance devînt de moins en moins probable.

Après une minute d'incertitude, le baron n'y tint plus, car le cœur lui battait à l'étouffer. Il se leva, ouvrit les bras et cria :

— Georges!

A l'appel de son nom, l'officier tressaillit comme un homme réveillé en sursaut, et se redressa vivement; mais, dès qu'il aperçut Candeilh qui venait à lui le visage souriant, il poussa un cri de surprise et de colère, et recula en serrant les poings.

— Lui I murmura-t-il d'une voix étranglée.

— Moi-même, mon cher Georges, dit Ayjneric résolu à jouer jusqu'au bout son rôle d'ami qui n'a rien à se reprocher; moi-môme, arrivé ce soir et ravi de vous rencontrer dans un lieu oîi, à vrai dire, je ne m'attendais guère à vous voir...

— Enfin, je vous retrouve, monsieur, interrompît le lieutenant.

— Pourquoi m'appelez- vous monsieur, mon ami, et quelle raison avez-vous de m'accueillir ainsi?

— Vous osez me le demander? Ahl c'est trop fort, et je ne m'attendais pas à tant d'hypocrisie de votre part.

— Georges 1

— Ayez donc au moins le courage de soutenir votre odieuse conduite, ou je croirai que vous êtes un...

— Ne prononcez pas le mot que vous avez sur les

lèvres, dit précipitamment l'émigré. Je ne pourrais pas l'entendre de sang-froid, et vous m'obligeriez,..

— A quoi? à vous battre avec moi? Croyez-vous donc que je ne saurai pas vous y forcer? Ah I j'ai assez attendu l'occasion qui s'offre enfin, et je vous jure que maintenant vous ne m'échapperez pas.

— Je n'ai nulle envie de vous fuir, Georges, et je vous donne ma parole d'honneur que vous m'accusez à tort.

— A tort I Faut-il que je précise les faits ? Voulezvous me contratindre à vous rappeler ce qui s'est passé.

— Je comprends tout ce que ce souvenir peut avoir de pénible pour vous, mais...

— Ah I vous avouez donc I

— Non. Je proteste, au contraire, que je suis innocent de tout ce dont vous m'accusez.

— C'est bien. Dans la situation que vous nous avez faite à tous les deux, un démenti serait pénible et inutile. Seulement, je vous somme de répondre aux questions que je vais vous adresser.

— Je suis prêt et je vous promets, sur ma foi de gentilhomme, de ne pas vous dire autre chose que la vérité.

— Nous allons voir. Niez-vous que vous ayez enlevé une jeune fille que j'allais épouser? ,

— Formellement.

— Je m'y attendais. Vous ignorez sans doute que la mère de cette jeune fille a retrouvé, après bien des recherches, le marchand qui avait vendu les habits d'homme qu'elle a revêtus pour s'enfuir.

— Ce marchand n'a pas pu dire qu'il me connaissait...

— Non, car vous avez poussé l'audace et la perfidie jusqu'à passer avec moi toute la journée'qui a précédé votre départ; mais c'est vous qui aviez eu l'idée de ce déguisement.

— Je VOUS prouverai le contraire.

— Me prouverez-vous aussi que le courrier de la malle a menti quand il nous a affirmé que cette jeune fille était cachée dans le cabriolet de sa voiture, pendant que vous me serriez si cordialement la main?

— Mlle Thérèse était là en effet ; mais je l'ignorais absolument.

— Et à quel moment avez-vous découvert sa présence ? En arrivant à Lyon, sans doute? dit amèrement Salviac.

— Le lendemain matin, au petit jour, répondit Témigré d'un ton si ferme que Georges parut hésiter un instant.

— Si je vous comprends bien, monsieur, reprit-il, vous voulez prétendre qu'une jeune fille, presque une enfant, a conçu elle-même l'indigne projet de s'enfuir avec un homme qu'elle avait vu deux fois et qui n'avait rien fait pour la séduire.

Aynieric baissa les yeux et ne répondit pas.

— Ainsi, à vous en croire, elle serait venue se jeter dans vos bras, et il vous aurait suffi de paraître pour lui inspirer une passion si vive qu'elle a oublié en un seul jour tout sentiment de pudeur, trahi sa foi donnée à un autre...

Le baron persista à se taire.

— Tant de fatuité ne me surprend point de votre part, continua Georges ; mais fût-il vrai que vous eussiez exercé sur, cette malheureuse une fascination involontaire, vous n'en seriez pas moins coupable.

Aymeric fit un haut-le-corps.

— Non, monsieur, cela ne vous excuserait pas. Votre devoir, à vous qui vous disiez mon ami, votre devoir d'honnête homme, de gentilhomme, si vous voulez, était de lui rappeler ses devoirs et de la ramener à sa mère.

— Je l'aurais fait si j'avais pu le faire.

— Qui VOUS en empêchait?

— L'obligation impérieuse de poursuivre mon voyage.

— En effet, en l'interrompant vous auriez manqué sans doute à gagner quelques milliers de livres. L'honneur d'une femme ne valait pas cela.

— S'il ne s'était agi que d'affaires commerciales...

— Et de quoi s'agissait-il donc? Vous n'alliez pas en Italie, que je sache, pour vous battre contre les Autrichiens.

— Peut-être, dit tout bas Aymeric.

— Tenez, monsieur, cessez de vous réfugier dans des subterfuges qui ne sont dignes ni de vous, ni de moi. Yous reconnaissez vous-même que ma fiancée est partie avec vous et qu'elle y est restée. Vous trouverez bon dès lors que je n'ajoute foi à aucune des excuses que votre imagination saurait vous fournir.

— M'auriez-vous cru davantage si je vous avais ramené M"® Thérèse le lendemain de son départ que, je vous le répète, je n'avais ni encouragé, ni favorisé ?

Ce fut au tour de Salviac à rester muet devant cette question à laquelle, il faut bien le dire, il ne lui était pas facile de répondre.

— Georges, reprit l'émigré d'une voix émue, je vous jure encore une fois que je n'ai point forfait à l'amitié qui nous liait et qu'il dépend de vous de ne pas rompre.

— Moi, votre ami I s'écria Georges pâle de colère. Mais vous ne comprenez donc pas ce que j'ai souffert depuis un mois, vous ne savez donc pas que tout votre sang ne laverait pas l'injure que vous m'avez

faite !

— Ecoutez-moi, Georges. Je ne veux pas renouveler des serments auxquels vous refusez de croire, et à Dieu ne plaise que j'aie un seul instant la pensée de me jouer de votre douleur, mais laissez-moi vous dire encore un mot, un seul.

— Je VOUS écoute.

— Vous voulez vous battre avec moi et je ne songe pas plus à vous refuser une réparation par les armes qu'à vous blâmer de Texiger. A votre place j'agirais comme vous. Je vous demande seulement de m'accorder huit jours.

Le lieutenant fit un geste de refus.

— Vous me connaissez assez pour savoir que je ne chercherai pas à fuir. Eh! bien, si, dans huit jours, je ne vous ai pas prouvé que je n'ai jamais été coupable, nous nous battrons.

— Et comment pourriez-vous me le prouver alors plus qu'au jouiMl'hui?

— En vous ramenant votre fiancée, Georges, ou plutôt...

— Ah ! cette fois, c'en est trop I cria Salviac arrivé tout à coup au paroxysme de la fureur. Me ramener Thérèse ! Et vous croyez que je la recevrai de vos mains ! Vous croyez qu'il vous suffira de me rendre celle que vous avez déshonorée pour que j'oublie votre infamie I

— Prenez garde, monsieur!

— Oui, votre infamie, et je vous le dis en face : vous êtes un traître et un lâche 1

Aymeric*allait lever la main, mais il eut encore la force de se contenir.

— C'est bien, monsieur, nous nous battrons, dit-il d'une voix qui sifflait entre ses dents.

— Où? quand?

— Où vous voudrez, quand vous voudrez. Je demeure à Ghoisy-le-Roy, au château, chez le citoyen La llamée. Je vous apprends cela pour que vous ne me soupçonniez pas de vouloir éviter cette rencontre. Je n'ai pas oublié votre adresse. Demain, mes témoins seront chez vous.

— Je les attendrai, dit Georges, en lui tournant le dos avec mépris.

Aymeric le laissa partir et s'en alla lentement rejoindre Liardot, qui devait s'étonner de son absence.

— Allons, murmurait-il, mon nouveau séjour à Paris commence mal. Un duel où je puis être tué et un complot où je joue ma tête. Pauvre Christiane !

Càndeilh n'eut pas la peine de frapper à la porte de la loge, car il rencontra Liardot dans le corridor. Le fournisseur était seul, et regardait autour de lui d'un air préoccupé.

— Ah ! vous voilà, monsieur! dit-il dès qu'il aperçut l'émigré. Que s'est-il donc passé qui ait pu vous retenir si longtemps?

— Beaucoup de choses. D'abord, en vous quittant, je me suis trouvé nez à nez avec les deux drôles qui accompagnaient votre adversaire le jour du duel, dans l'enclos des Capucines.

— Cela n'a rien d'étonnant, car ils fréquentent beaucoup Feydeau. Je les vois ici à peu près tous les soirs.

— Oui, mais vous ne savez pas que je les ai surpris écoutant à la porte, et je crains fort qu'ils n'aient entendu notre conversation avec vous et avec mon ci-devant juge, monsieur,, . monsieur.,. Gomment l'appelezvous?

— Duverne dePresles. C'est peu probable, car nous parlions bas. Cependant, je les ferai surveiller, et, si leurs allures me paraissent décidément suspectes, ils ne nous gêneront pas longtemps.

— Hum ! je ne sais s'il suffirait de les supprimer pour n'avoir plus rien à craindre. Je crois les avoir vus en conférence avec l'ex-conventionnel Legendre, et, comme celui-là passe pour faire la chasse aux émigrés et qu'il m'a parfaitement reconnu pour m'avoir déjà vu au café Hardy, je ne suis pas absolument tranquille.

— n est moins dangereux que vous ne pensez;

II dl.

mais, néanmoins, j'aviserai à ce qu'on ne le perde pas de vue pendant quelques jours. Est-ce tout?

— J'ai rencontré aussi Georges Salviac, ce lieutenant qui m'a donné la lettre de recommandation pour Bonaparte.

— Ceci est plus grave. Il a dû vous faire des questions sur votre voyage, et...

— Aucune, dit un peu étourdiment Gandeilh.

— Vraiment? Voilà qui est surprenant, murmura Liardot en regardant l'émigré dans le blanc des yeux. Quoi ! l'entretien a duré près d'une heure et il ne vous a rien demandé !

— Presque rien, et je m'en suis tiré par des réponses vagues. Il m'a paru d'ailleurs se préoccuper médiocrement de ce qu'on fait à l'armée d'Italie et, entre nous, je le crois amoureux.

— N'importe. Votre liaison avec lui est un danger en ce moment et je vous engage fort à la rompre.

— C'est fait ou à peu près.

— Mais, n'est-ce pas lui qui vous a indiqué le loge- . ment que vous occupez rue des Marais?

— Que j'occupais, car je ne compte point y retourner.

— Et ce sera sage. Où êtes-vous descendu en arrivant?

— En dehors de Paris, à Choisy-le-Roi, chez un ancien serviteur de mon père qui m'a déjà donné asile la veille du 1" janvier.

— Est-ce un homme sûr?

— Je répondrais de lui comme de moi-même.

— Il ne faut jamais répondre de personne par le , temps qui court ; mais, du reste, j'ai un projet que

vous approuverez, je n'en doute pas.

— Lequel, monsieur ? demanda l'émigré avec une certaine inquiétude.

— J'ai résolu de vous loger dans mon hôtel.

Aymeric pensa tomber de son haut quand il entendit Liardot lui proposer d'habiter sous le même toit que sa femme, et sa figure exprima si bien ce qu'il ressentait que le financier lui demanda froidement :

— Verriez-vous à cela quelque inconvénient ?

— Aucun, monsieur, murmura Candeilh, si ce n'est que mon hôte de Choisy-le-Roi, ne me voyant pas revenir, pourrait s'inquiéter de savoir ce que je suis devenu et faire, pour me retrouver, des démarches compromettantes.

— Mais rien ne vous empêchera, monsieur, d'aller le rassurer dès demain, car je ne prétends point vous garder en chartre privée. Seulement, je vais vous dire les raisons qui me font désirer que vous demeuriez chez moi. Le projet dont je vous ai entretenu tout à l'heure doit être exécuté à très bref délai, sous peine de ne pas réussir. Tous nos hommes sont sur pied nuit et jour, depuis le commencement de cette semaine, et ils finiraient par se lasser. Il faut donc que l'affaire du camp des Sablons se termine très promptement, et quarante-huit heures doivent vous suffire pour décider l'adjudant-général.

— Diable! c'est court.

— Vous trouverez le terrain tout préparé. Comme je vous l'ai dit avant votre départ pour l'Italie, le général Ramela déjà été sondé et vous enlèverez de haute lutte son consentement définitif. Il y a aussi un chef d'escadrons appelé Malo dont je vous ai parlé plusieurs fois et qui est tout à nous.

L'émigré ne trouva rien à objecter, car il se rappelait parfaitement ces deux noms, à telles enseignes qu'il avait failli les prononcer devant Bonaparte.

— Vous sentez, reprit Liardot, que, pour agir vite, il nous importe de rester en communication constante. Je puis avoir besoin à toute heure de vous parler, comme vous pouvez, vous aussi, avoir besoin de me con-

192 lES COUBTS NOIRS

sulter ou de me communiquer d'urgence une nouvelle importante. Par Tarrangement que je propose, nous éviterons des retards préjudiciables et aussi des allées et venues qui finiraient par attirer sur vous Tattentioix de mes gens, peut-être même celle des espions du Directoire. Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas?

— Soit, monsieur! Ce n'est pas à moi de vous rappeler la seule raison qui pourrait s'opposer à mon installation chez vous.

— Ma voiture m'attend dans la rue ; je vous emmène, dit Liardot qui n'eut pas l'air de comprendre l'allusion, fort transparente pourtant, que contenait la réponse de Candeilh. Tenez! voilà ce misérable Barras qui sort de sa loge.

En effet, le sultan de caserne s'avançait vers l'escalier, le bras passé autour de la taille d'une femme vêtue à la grecque.

A la tournure et aux airs de tête de cette créature, Candeilh jugea sans peine qu'elle devait appartenir à la catégorie des beautés faciles qui foisonnaient au théâtre Feydeau. La dame s'appuyait négligemment sur la robuste épaule du héros de vendémiaire, lequel semblait plus fier de cette conquête banale que Bonaparte de sa victoire de Rivoli.

L'émigré fit mentalement la comparaison et il ne put s'empêcher de dire tout bas :

— C'était vraiment bien la peine de jeter bas la monarchie, sous prétexte de pratiquer les mœurs de Sparte !

Liardot lui lança un coup d'œil pour lui recommander la prudence, et les deux conspirateurs se rangèrent afin de laisser passer le brillant cortège du directeur chamarré.

Barras n'avait pas daigné les honorer d'un regard, et ils purent descendre après lui sans que personne fît la moindre attention à eux. Ils attendirent sous le péri-

Las COLLETS NOIRS 193

style du théâtre que le tumulte produit par la sortie des personnages officiels eût cessé, et ils s'en allèrent à pied rejoindre la voiture de Liardot, qui l'attendait au coin de la rue de la Loi.

Aymeric admira la tenue de cet équipage, attelé de deux superbes chevaux noirs et conduit par un cocher tout emmitoufflé de fourrures précieuses. Il remarqua aussi qu'il n'y avait point de valet de pied pour ouvrir la portière. Sans doute, le chef des Collets noirs tenait à n'emmener avec lui que des gens sûrs, et les cochers, obligés de rester sur leur siège, bavardent toujours moins que les fantassins de la livrée.

Liardot fît passer Candeilh le premier, monta après lui, et la voiture partit comme une flèche.

Un souvenir désagréable revint à l'esprit de l'émigré, celui d'un certain voyage nocturne, qui avait si bien commencé et qui avait failli si mal finir. Peut-être même conçut-il quelque appréhension tout d'abord. La douceur et la facilité du mari de Christiane lui semblaient presque suspectes et il était tenté de se demander s'il n'y avait pas encore quelque souterrain au bout de cette course rapide. Mais il se rassura en voyant que le cocher prenait bien le chemin du quai des Théatins.

Du train dont les chevaux marchaient, on devait y arriver en moins d'un quart d'heure, et Liardot jugea probablement qu'il était inutile d'engager une conversation pour si peu de temps, car il n'ouvrit pas la bouche de tout le trajet.

Aymeric ne se sentait pas non plus très disposé à causer; il avait la tête pleine de ses impressions de la soirée; le souvenir de sa querelle avec Georges Salviac le poursuivait comme un remords, et la perspective de tuer un garçon qu'il aimait, ou d'être tué par lui, n'était pas faite pour rasséréner ses idées.

Les torts étaient de son côté, il le sentait bien, quoi-

que la fatalité eût joué un grand rôle dans cette triste affaire. En effet, s'il avait eu le sang-froid de dédaigner les injures de l'officier et de ne pas relever sa provocation, le retour de Thérèse aurait peut-être pu encore arranger les choses. Malheureusement, il était trop tard, et il n'y avait plus qu'à se couper la gorge entre amis.

Candeilh se consola un peu de cette triste nécessité, en se disant qu'il devait être beaucoup plus fort en escrime que le lieutenant de la 32® demi-brigade, et qu'il pourrait s'arranger pour le désarmer ou pour le blesser légèrement.

Quand la voiture arriva au Pont-Royal, ses idées prirent un autre cours. Il envisagea toutes les suites que pouvait avoir son séjour prolongé dans l'hôtel du financier, et il lui parut impossible qu'il ne s'y rencontrât point avec Christiane. Son cœur battait à l'idée de la revoir et il sentait bien que tous les beaux serments faits à Liardot ne tiendraient pas longtemps contre ce voisinage.

Les chevaux passèrent le pont au grand trot, tournèrent à gauche par le quai et s'arrêtèrent devant l'hôtel, dont la porte s'ouvrit comme par enchantement. La voiture s'engouffra dans le large vestibule et conduisit les voyageurs au pied de l'escalier qui menait aux grands appartements.

— Venez, monsieur, dit Liardot. Votre chambre est préparée et je vais vous y conduire moi-même.

— C'est lui qui l'aura voulu, murmurait l'émigré en grimpant les degrés à la suite de l'obligeant fournisseur.

L'hôtel, qui du dehors paraissait désert, était éclairé au dedans comme pour une réception, mais aucun valet ne se montrait et Candeilh arriva jusque dans le grand salon du premier étage sans avoir rencontré personne. Là, M. Liardot le pria de l'attendre un instant, pendant qu'il allait donner quelques ordres, et

sortit par une porte qui conduisait sans doute à son logement particulier.

Le baron entendit le grincement d'un verrou poussé k l'extérieur, et le bruit des pas du financier qui s'éloignait rapidement.

Xa précaution que Liardot venait de prendre était bien faite pour étonner Aymeric et même pour l'inquiéter un peu. Cette fermeture inusitée sentait le guetapens, car, en général, pour recevoir un hôte, on ne commence pas par barricader les portes du salon où on l'introduit : surtout quand ce salon a l'air d'être préparé pour donner une fête, et c'était le cas.

Tous les lustres étaient allumés et les feux de cent iougies se reflétaient dans les glaces de Venise. Un feu clair brûlait dans la vaste cheminée de marbre blanc, autour de laquelle les fauteuils rangés en demi- cercle semblaient attendre de joyeux invités. Une superbe table à pieds de bronze doré et à dessus en mosaïque de Florence occupait le centre de cette pièce, que la solitude faisait paraître encore plus grande. Il y avait de l'or sur touô les lambris et des fleurs sur toutes les consoles.

Cependant le luxe intérieur du splendide hôtel de M. Liardot n'était pas nouveau pour Candeilh, et il se rappelait fort bien les merveilles de la première réception à laquelle il avait assisté. Mais, à une heure si avancée, il n'était pas probable que le financier voulût donner une fête. Les circonstances, d'ailleurs, ne s'y prêtaient guère, puisque, d'un jour à l'autre, la grande partie pouvait s'engager. Quand on va jouer sa tête, on n'a pas d'ordinaire le cœur à la danse, et, si fort que fût le chef des Collets noirs, il ne pouvait pas différer à ce point du commun des mortels. De plus, l'émigré avait remarqué que, sur le quai, rien n'annonçait des préparatifs de gala. Il avait même souvenance que la porte cochère était soigneusement fermée, tout comme

les fenêtres, et que, vu du dehors, Thôtel avait raird'un

tombeau.

— Que diable ! murmurait-il en se promenant à grands pas, ce ne peut pas être à mon intention qu'il a fait les frais de cette illumination, et cela d'autant moins qu'il ne pouvait pas se douter que j'arriverais tout justement ce soir.

Arrivé au bout du salon, il s'appuya machinalement contre le châssis vitré d'une des larges fenêtres qui donnaient sur le quai, et il s'aperçut que de solides volets, hermétiquement clos, cachaient cet éclairage à l'œil curieux des passants et interdisaient même toute communication avec eux. Ces prétendus contrevents équivalaient à des grilles de prison, car on les avait assujettis avec des chaînes et des cadenas.

— Décidément, c'est une Bastille au petit pied que cet hôtel, dit Aymeric entre ses dents.

Cependant cette espèce de réclusion, qu'on semblait vouloir lui imposer, était si peu motivée qu'il reprit sa promenade sans s'émouvoir autrement.

— Pardieul s'écria-t-il tout à coup, je suis un grand sot de ne pas avoir encore deviné que mons Liardot a tout simplement voulu m'interdire l'accès des appartements qui ont vue sur le jardin où est situé le pavillon de Christiane. Il va me loger quelque part sous les toits, dans une mansarde d'où je pourrai contempler à l'aise les marronniers des Tuileries, mais non pas les allées de son parc.

Les jaloux sont toujours plaisants, et un sourire se dessina sur les lèvres du baron à la pensée que le mari de M"® de Limeuil redoutait à ce point une rencontre entre sa femme et son irrésistible rival. Mais cette gaieté ne fut pas de longue durée, et le sentiment de la situation lui revint au galop.

Gomment tout cela allait-il finir? Et comment parviendrait-il à se ménager l'entrevue que Liardot pa-

raissait si résolu à lui interdire ? Il eut beau chercher, il ne trouva point la solution de ce problème, et, quand il fut las de se creuser la tête, il lui prit fantaisie de voir si les autres appartements de réception étaient, comme le salon, préparés pour une fête.

Il se rappelait parfaitement que la superbe galerie, qui servait tout à la fois de salle à manger et de jardin d*hiver, était contiguë à la pièce où il se trouvait, et il Youlut y donner un coup d'œil.

Il reconnut la porte à deux battants par laquelle les dîneurs du quintidi passaient, une fois par décade, pour aller savourer les délices gastronomiques de la table du financier. Il essaya de l'ouvrir doucement, mais il reconnut qu'elle était fermée à clef, et cette découverte le détermina aussitôt à aller faire la même tentative sur l'autre, celle que Liardot avait poussée pour entrer. Là aussi, il rencontra la résistance d'un pêne ou d'un verrou extérieurement placé.

Cette fois, il n'y avait plus à en douter. Aymeric était bel et bien claquemuré entre les magnifiques boiseries d'un cachot doré sur tranche.

Pour le coup, cela devenait incompréhensible et, s'il avait eu l'imagination poussée au noir, l'émigré se serait attendu à une répétition de la scène du souterrain.

En général, pourtant, on n'allume pas tant de girandoles pour envoyer un homme rejoindre ses ancêtres dans l'autre monde, et, si le chef des Colkts noirs avait eu la volonté de se débarrasser de son subordonné, il aurait eu mille moyens de le supprimer sans souiller par un meurtre le salon de son hôtel.

— Serait-ce par hasard une mystification? se demandait Gandeilh. Mais de quel genre et dans quel but?

Il lui vint à l'esprit que peut-être on le regardait par quelque trou caché dans la boiserie, et qu'on voulait

s'amuser de sa frayeur ou tout au moins de son embarras. La chose, à vrai dire, semblait peu probable, et les plaisanteries puériles n'étaient guère de saison. A tout hasard néanmoins, il tâcha de faire bonne contenance et il alla s'appuyer tranquillement contre la cheminée.

C'était d'ailleurs un poste bien choisi pour se garantir contre toute surprise, et il se cambra dans son bel habit mordoré et fredonnant l'air de : Vive Henri quatre !

Il eut à peine le temps de l'achever. Au moment où il chantonnait : Et d'être vert-galant, le bruit d'un verrou glissant dans sa gâche lui coupa la voix. Presque aussitôt, la porte par laquelle Liardot avait disparu s'ouvrit doucement et il vit entrer une femme enveloppée de la tête aux pieds dans une longue mante noire. Elle s'avança lentement vers l'émigré qui pâlit, malgré tout son sang- froid.

— Ghristianel s'écria-t-il.

C'était bien elle. C'était bien ce visage adoré dont l'image lui était sans cesse présente, depuis leurs tristes adieux. Mais ses traits charmants avaient perdu leur fraîcheur; ses joues s'étaient creusées, ses yeux caves brillaient du feu de la fièvre, ses lèvres décolorées se contractaient comme pour maudire le jour où elle avait aimé. M"® de Limeuil n'était plus que l'ombre d'elle-même et elle se soutenait à peine.

— Qu'avez-vous, Christiane ? murmura Aymeric effrayé de ce changement.

Et il voulut lui prendre les mains pour les baiser, mais elle le repoussa d'un geste et se laissa tomber dans un fauteuil, en lui faisant signe de s'asseoir sur lesopha placé de l'autre côté de la cheminée.

L'émigré obéit machinalement, et il eût été difficile de dire lequel était le plus ému de lui ou de M"" Liardot.

— Au nom du ciel I reprit-il d'une voix étouffée, que

LES COLLETS NOIBS 199

s'est-il passé? De quel mal souffrez -vous? Et pourquoi m'accueillez-vous ainsi, moi qui n'ai vécu que dans Tespérance de vous revoir, depuis cette nuit où...

— Vous me le demandez! vous! dit amèrement Ghristiane.

Gandeilh devint encore plus pâle. Il avait enfin compris, et les paroles qu'il aurait voulu prononcer pour essayer de se justifier s'arrêtèrent dans sa gorge.

— Écoutez-moi, monsieur, continua M"® de Limeuil, épargnez-vous des mepsonges inutiles et ne m'imposez pas l'humiliation de les entendre. Je sais tout.

— Non... non... vous ne pouvez pas penser...

— Je sais tout, vous dis-je, mais je ne viens point ici pour vous reprocher de m'avoir indignement trompée. J'avais eu foi en votre loyauté, j'avais cru à vos serments, je vous avais donné mon cœur comme je vous aurais donné ma vie; j'étais insensée et je ne puis accuser que moi, mais je remercie Dieu qui m'a désabusée.

— On m'a calomnié, Ghristiane, et je vous jure...

— Ne jurez pas. Mais qui donc accusez-vous de calomnie? Oseriez-vous prétendre que l'homme dont je porte le nom, l'homme que j'estime et que... et que j'aime s'est servi d'un indigne moyen pour vous déshonorer à mes yeux? Vous vous méprenez, monsieur. Mon mari n'est pas de ceux qui emploient de pareilles armes. Il n'est pas né gentilhomme, lui, mais il est plus noble que les parjures, et il a l'âme trop haute pour descendre jusqu'aux infamies qu'il vous plaît de lui prêter.

— Il me hait, Ghristiane, il me hait, et moi...

— Vous ne devriez pas oublier qu'il a tenu deux fois votre vie entre ses mains et qu'il vous a fait grâce.

— Ah ! c'en est trop ! s'écria Gandeilh en se levant brusquement,

— Je VOUS prie, monsieur, de me laisser achever, dit M"*® Liardot d'un ton glacial. Si j'ai appris votre odieuse conduite, c'est que le hasard m'a fait rencontrer la mère de la jeune fille séduite par vous, au mépris de tout ce qu'il y a de plus sacré, car son fiancé était votre ami. Cette malheureuse enfant venait souvent ici nae demander de lui prêter des fleurs étrangères qu'elle voulait imiter pour les vendre, et je m'intéressais à elle, car j'avais été frappée de sa beauté et de son air de candeur. Après sa fuite, sa pauvre mère, éperdue de douleur. Ta cherchée partout où elle pouvait croire qu'elle s'était réfugiée : elle ne connaissait pas encore l'horrible vérité. C'est par elle que j'ai su plus tard que l'homme qui avait enlevé sa fille s'appelait Charles du Fougeray... le nom que vous aviez pris pour vous faire annoncer dans ce salon,

— Et vous avez écouté cette femme ! vous m'avez condamné sur le témoignage d'une mère affolée! sans m'entendre, sans daigner môme m'écrire pour me sommer de me justifier!

— Vous m'avez bien mal jugée, monsieur, si vous avez pu croire que je pensais un seul instant à disputer à une autre l'homme qui s'est joué de mon amour, comme il s'est joué de l'honneur de Thérèse. Le jour où j'ai eu la preuve de votre trahison, ma décision a été prise, et, par le nom de mon père, je vous jure que cette décision est irrévocable !

— Qu'avez-vous donc résolu? demanda l'émigré d'une voix tremblante.

— Vous voulez le savoir? Eh bien! regardez-moi, monsieur de Candeilh !

Et M""® Liardot, enlevant d'un geste rapide la mante qui l'enveloppait, se leva toute droite devant l'homme qu'elle avait tant aimé.

Aymeric recula stupéfait.

Christiane venait de lui apparaître vêtue d'une robe

LES COLLETS MOIRS 20i

blanche et coiffée d'une couronne de fleurs d'orangei*» C'était le costume complet d'une jeune fille parée pour sa messe de mariage, et l'émigré comprit si bien la terrible signification de cette toilette qu'il laissa échapper un cri de rage.

— Ahl s'écria-t-il, je m'attendais à tout, mais pas à cela.

— Pourquoi donc, monsieur? demanda froidement M"® de Limeuil. Avez-vous pu penser que le jour où mon cœur serait libre, j'hésiterais à devenir devant Dieu la femme de M. Liardot, comme je l'étais déjà devant la loi?

— Libre I vous osez dire que vous êtes libre !

— Oui, monsieur, et cette liberté, c'est vous qui me l'avez rendue.

— Vous n'avez guère tardé à en profiter, madame, dit Aymeric avec colère. Ainsi, vous avez résolu d'oublier vos serments, votre naissance, pour épouser l'ancien intendant d'un ami de votre père, et cela parce qu'une vieille paysanne est venue se plaindre à vous qu'on lui avait enlevé sa fille I Vous m'aimiez donc bien peu que ce prétexte vous a suffi !

— Ne parlez pas de serments, vous n'en avez plus le droit ; et, pour ce qui est de ma prétendue mésalliance, souffrez que je reste seule juge de mes actions. J'estime que ceux-là seuls sont nobles qui se conduisent noblement.

— Il manquait à M"® de Limeuil de se convertir aux idées d'égalité prêchées par les monstres qui ont tué son père.

— Et à vous, il manquait d'insulter une femme. Aymeric tressaillit comme un homme frappé au

cœur, et en ce moment, pour la première fois peutêtre, il mesura toute la profondeur de l'abîme où l'avaient précipité ses folies. Son amour pour Ghristiane s'exaltait encore depuis qu'il comprenait qu'il allait la

SOâ LES COLLETS NOIES

perdre pour toujours et il maudissait la Providence qui avait détourné de sa poitrine les boulets autrichiens.

— C'est donc bien vrai? dit-il d'une voix sourde, vous allez l'épouser !

— J'ai promis, et maintenant que je vous ai vu, je promettrais encore.

— Quand se fera ce mariage ?

— Cette nuit. Dans une heure...

— Dans une heure ! je devine donc enfin pourquoi cet homme m'a attiré ici I II voulait se venger en m'infligeant l'horrible supplice de vous revoir dans vos habits de noce. Ah I moi aussi, je me vengerai.

— Vous vous trompez, monsieur, le hasard a tout fait, et, si vous étiez arrivé un jour plus tard, ce supplice dont vous prétendez tant souffrir vous aurait été épargné. Mais, je veux bien vous le dire, c'est moi qui ai exigé de M. Liardot l'engagement de vous apaener chez lui, dès qu'il vous reverrait. Je ne voulais pas avoir à me reprocher de prolonger une situation intolérable pour vous et pour moi.

— Christiane ! vous raillez, n'est-ce pas? dit Candeilh qui tremblait d'émotion. Cette robe blanche, cette couronne... dites-moi, je vous en supplie, ditesmoi que c'est une affreuse épreuve que vous avez voulu m'imposer... Ehbien, oui, je reconnais que je l'ai méritée, puisque je vous ai fait souffrir; mais je ne suis pas coupable, et vous ne voudrez pas me punir si cruellement d'un tort involontaire.

M"^® Liardot mit la main sur son cœur, comme si elle eût cherché à en comprimer les battements, mais elle ne répondit pas.

— Et puis, reprit Aymeric avec feu, c'est impossible! On ne se marie pas ainsi... la nuit... dans cette ville où les églises sont fermées, les desservants proscrits. Où est le prêtre ? où est l'autel ?

LES COUETS NOIRS 203

— Le prêtre m'attend dans la chapelle du couvent des Théatins que mon mari a sauvée de la destruction en achetant cet hôtel ; un vénérable prêtre, qui fut emprisonné avec nous à la Force et qui a béni mon père à l'heure suprême ou il est parti pour aller au tribunal révolutionnaire. Vous voyez bien, monsieur, que je parle sérieusement.

— Je n'ai plus qu'à mourir, murmura Gandeilh accablé.

— Mourir I vous voulez mourir quand vous pouvez encore réparer le mal que vous avez causé 1

— Que voulez-vous dire, Ghristiane? Ai-je compris? m'offrez-vous de racheter ma faute par une expiation? Si dure qu'elle soit, je l'accepte et je suis prêt à tout endurer, si vous consentez à me pardonner, à me rendre votre amour, à rompre ce mariage...

— Assez, monsieur! vous vous êtes mépris. Je vous ai déjà pardonné, car la religion du Christ nous enseigne à oublier les offenses; mais la seule expiation que je veuille vous demander, c'est de dominer votre orgueil de race et d'épouser Thérèse.

— Et c'est vous qui me conseillez de m'unir à une autre femme? Ah! il faut que vous ne m'ayez jamais aimé!

M""" Liardot baissa les yeux et fit un mouvement pour se retirer.

— Epouser cette jeune fille ! mais je ne l'aime pas , mais mieux vaut cent fois la mort que la honte d'une semblable union !

— C'est vous qui parlez ainsi, vous qui l'avez séduite, arrachée à sa mère, à son fiancé ! Si vous aviez cédé à un entraînement de votre cœur, ce serait du moins un excuse vis-à-vis de vous-même, tandis que ce froid calcul...

— Tenez, Christiane, je sais que vous ne me croirez pas, je sais que j'ai perdu votre amour, votre estime ;

âOi LES COLLETS NOIRS

maïs, gi nous ne devons plus nous revoir, il faut que je vous dise ce qui s'est passé, comment la fatalité a tout fait. Cette malheureuse enfant n'avait plus sa raison, elle me connaissait à peine... je ne lui avais pas parlé trois fois... elle ne m'a pas dit un mot de son projet insensé, elle s'est enfuie sous un déguisement, et c'est à vingt lieues de Paris que je l'ai reconnue, à côté de moi, dans la malle-poste.

— En supposant que cela soit vrai, monsieur, qui vous empêchait de la ramener à Paris ?

— Vous savez bien, Ghristiane, que j'avais juré à votre mari de ne perdre ni un jour, ni une heure, pour remplir la mission qu'il m'avait imposée, et vous n'avez pas oublié les événements qui lui ont permis de disposer de moi.

M™® Liardot laissa paraître sur son visage une émotion qu'elle réprima bien vite.

— Il vous aurait excusé, j'en suis sûre, s'il avait connu le motif de votre retour, dit-elle en s'efforçant de rester ferme. Maintenant, il ne me reste plus qu'une seule chose à vous demander, et j'espère encore que vous me répondrez loyalement, car c'est à moi maintenant de protéger cette jeuiie fille, puisque vous refusez de l'épouser. Où est Thérèse ?

— Elle est, depuis le lendemain de son funeste départ, sous la protection d'une noble femme, dont vous ne récuseriez pas le témoignage si vous la connaissiez.

— Une femme I répéta Christiane étonnée.

r— Oui, une amie de ma mère, qu'un hasard providentiel m'a fait rencontrer à "Montereau, la marquise de Saint-Clair.

— Dites-vous vrai? M™® de Saint-Clair que j'ai vue dans mon enfance chez mon aïeul, le vieux comte de Limeuil ?

— Elle-même, Christiane, et, dans quelques jours,

elle viendra, je l'espère, vous attester que je n'ai pas menti.

— Quelques jours, Aymeric 1 Ah ! ce sera trop tard, s'écria M""® Liardot cédant tout à coup à un entraînement plus fort que sa volonté.

— Trop tard ! quand il dépend de vous seule de différer cet odieux mariage, quand d'un mot vous pouvez me rendre la vie I

— Folle que je suisi dit amèrement Ghristiane, M"^*de Saint-Clair me dira que vous vous êtes débarrassé d'une pauvre enfant qui vous gênait; elle ne me prouvera pas que vous n'avez jamais été coupable.

— Vous interrogerez Thérèse, et...

— J'ai interrogé sa mère, monsieur, et je ne sais comment j'ai pu oublier un instant ce qu'elle m'a révélé.

— Que vous a-t-elle dit ?

— Qu'elle avait trouvé dans votre chambre une fleur tombée du corsage de sa fille, de Thérèse que vous avez reçue chez vous une heure après m'avoir dit adieu.

Aymeric allait protester encore, quand le bruit d'une porte qui s'ouvrait lui fit lever les yeux.

M. Liardot s'avançait calme et grave, comme il l'é-

* tait toujours; mais, à sa pâleur et' au feu qui brillait dans ses yeux, on devinait qu'il était en proie à une émotion profonde. Sévèrement vêtu de noir, il avait

\ plutôt l'air de s'être apprêté pour une cérémonie fu-

' nèbre que pour un mariage.

Candeilh en l'apercevant sentit la colère lui monter

^ au cœur et il fit un mouvement pour aller à la rencontre de l'ho.mme qui venait lui arracher son bonheur, mais Christiàhe le devança et il la trouva sur son

^ passage.

f — Reprenez cet anneau, monsieur, dit- elle d'une voix brisée par l'émotion.

i^ Et elle lui tendit la bague qu'il avait achetée au Pa-

lais-Royal, le soir du 1*' janvier, cette bague qui semblait destinée à jouer un rôle dans toutes les grandes crises de ses malheureuses amours.

Il voulut la repousser, et puis une bouffée de fierté lui souffla de l'accepter sans mot dire et de la mettre dans sa poche. En ce moment, il aurait consenti à souffrir mille morts pour que ce mari triomphant laissât percer un sourire qui lui donnât le droit de lui infliger une de ces insultes qu'on lave avec du sang. Mais Liardot resta impassible comme la statue du Devoir, prit la main de Ghristiane et dit simplement :

— Le prêtre nous attend, madame.

Ces mots firent perdre à l'émigré le peu de sang-froid qui lui restait.

— C'est donc pour me convier à cet odieux spectacle que vous m'avez amené ! s'écria-t-il en tremblant de colère. J'aurais dû m'y attendre, car je savais que vous avez l'habitude des guet-apens.

— Monsieur, dit le chef des Collets noirs, je ne croyais pas être obligé de vous répéter les motifs qui m'ont décidé à vous loger chez moi. L'intérêt de notre cause exige que vous ne quittiez pas cet hôtel jusqu'au moment où il vous faudra payer de votre personne, mais ce moment est prochain. Voici la lettre que vous remettrez demain à l'adjudant-généraiRamel. Si, comme je n'en doute pas, vous parvenez à le décider, ses troupes peuvent marcher après-demain, et ce jour-là vous quitterez ma maison pour n'y plus rentrer.

— Et vous croyez qiie je consentirai à y rester cette nuit ! s'écria Candeilh en serrant les poings.

— Vous êtes libre d'en sortir à l'instant même, dit Ghristiane. Les issues que j'avais fait barricader vous sont ouvertes maintenant, car je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire.

Elle ajouta d'une voix moins assurée :

— Prenez cette lettre, monsieur. Je ne sais pas ce

qu'elle contient, mais je sais que vous allez exposer votre vie pour le service du roi et je... oui, je fais des vœux pour que vous réussissiez dans la périlleuse entreprise que vous allez tenter.

— Eh bien! soit! cria rémigré en arrachant le pli des mains deLiardot. C'est un moyen comme un autre de me faire tuer.

Et il se précipita comme un furieux hors du salon dont la porte, cette fois, céda sans résistance.

Il descendit en courant le grand escalier de Thôtel et rencontra dans le vestibule un suisse en superbe livrée qui, sans lui adresser la moindre question, lui ouvrit la porte cochère. On aurait dit que M. Liardot avait prévu le dénoûment de la scène préparée pour la confusion de son rival.

Quand l'émigré se retrouva sur le quai, il montra le poing à cette maison où il venait de subir un des plus humiliants supplices qu'on puisse infliger à un homme, et surtout à un amoureux. Puis, il retourna s'appuyer sur la borne où, au commencement de cette triste soirée, il s'était reposé avant d'aborder le commis du financier.

L'air froid qui le frappait en face calma un peu sa tête brûlante et il essaya de rassembler ses idées. Ce n'était pas facile, car l'arrêt que la bouche de M"® de Limeuil avait prononcé retentissait encore à ses oreilles, et tout son être se révoltait à la pensée que cet odieux mariage allait s'accomplir.

— Ainsi, disait-il en grinçant des dents, j'aurai été encore une fois le jouet de cet homme! Il s'est servi de moi comme d'un pantin dont il tenait les fils, et j'ai été assez sot pour croire à cette mission en Italie, qu'il a inventée pour se donner le loisir de me voler Christiane.

Sur ce point, la colère faisait assurément déraisonner le baron de Gandeilh, car ce n'était pas la faute de

Liardot si Thérèse avait conçu une folle passion pour sa séduisante personne. Mais son esprit bouleversé n'était point en état de réfléchir.

— Et elle ! reprit-il avec une colère croissante; elle qui prétendait ne vivre que pour moi, elle qui me jurait, il n'y a pas un mois, de mourir plutôt que d'être la femme de ce traitant! Croire toutes les calomnies qu'il a forgées contre moi, me condamner sans vouloir m'entendre, me chasser, ce n'était pas assez ; elle a poussé la cruauté jusqu'à se prêter à cette indigne comédie I Ah! je la maudis, je...

Tout à coup il se frappa le front et s'écria :

— Si pourtant c'était une scène convenue avec ce Liardot? Qui sait si elle n'a pas voulu seulement m'effrayer, m'arracher un aveu, peut-être?

Ou croit facilement ce qu'on désire, et, si invraisemblable que fût une pareille supposition, Gandeilh se sentait assez porté à l'admettre.

Il se disait que la fille du comte de Limeuil ne pouvait pas sacrifier ainsi l'orgueil de sa race, et cela au moment où la conspiration des Collets noirs était à la veille de réussir.

Quelques jours encore peut-être, et le roi de France rétabli sur le trône de ses pères allait rendre à l'émigré, qui l'avait si vaillamment servi, un rang et une fortune. Et Ghristiane aurait choisi cette heure suprême, oîi ses plus chers désirs allaient se réaliser, pour lui préférer un obscur spéculateur que Louis XVIII oserait à peine anoblir I

A force de suivre ces déductions plus passionnées que logiques, Aymeric en vint à regretter d'avoir quitté si tôt la partie, et peu s'en fallut qu'il ne s'en allât heurter à la porte de l'hôtel. Il rêvait déjà d'aller se jeter aux genoux de Ghristiane et de la supplier de lui dire la vérité, lorsque des sons étranges vibrèrent à ses oreilles dans le silence de la nuit.

C'était comme un concert lointain dont les chants graves et doux montaient lentement vers le ciel.

Il écouta avec plus d'attention, et il reconnut que ces bruits harmonieux partaient des bâtiments qui s'étendaient sur le quai vers le Pont- Royal.

Le vaste domaine acquis par M. Liardot comprenait tout le terrain et toutes les constructions du ci-devant couvent des Théatins. Candeilh se rappela alors que de ce côté s'élevaient encore les voûtes de la chapelle des bons pères. Ce lieu saint avait beaucoup souffert de la Révolution, mais le financier, sans respect pour les lois jacobines qui proscrivaient encore les édifices religieux, s'était permis de le faire réparer tout récemment.

Le baron poussa un cri de douleur et de colère.

Il avait copipris. Les sons qu'il entendait étaient ceux de l'orgue, et, en ce moment même, se célébrait la messe de mariage de Christiane de Limeuil.

Alors il s'enfuit sans regarder derrière lui et courut sur les quais déserts jusqu'à ce que l'haleine lui manquât.

Que fit-il ensuite? Où passa-t-il le reste de la nuit? Sur les pierres dé quel hôtel détruit par les révolutionnaires alla-t-il s'asseoir pour dévorer sa colère etsa honte ? Comment résista-t-il à la tentation de se jeter dans la Seine, qui coulait noire et profonde entre deux grèves désolées? Il ne le sut jamais lui-même, et, quand au petit jour il se trouva en face de la barrière, il fut tenté de croire qu'il venait de faire un rêve affreux.

Ce ne fut qu'en approchant de Choisy-lc-Roi qu'il se remit assez pour raisonner un peu plus froidement sur sa situation. Sa volonté d'en finir avec la vie était arrêtée, mais il ne voulait pas mourir avant d'avoir écrit à M"*® de Saint-Clair pour lui demander de ramener Thérèse à sa mère.

C'était là une réparation qu'il croyait devoir à la pauvre enfani C'était aussi un remords qu'il voulait léguer à Christiane.

2iO LES COLLETS NOIRS

— Il faut qu'elle sache que je n'étais pas coupable et qu'elle «ouffre à son tour, elle qui m'a fait tant souffrir, murmurait-il en franchissant la grille du château.

La Ramée était déjà à l'ouvrage, et, en apercevant le fils de son ancien maître, il quitta les fagots qu'il empilait dans la cour pour courir au-devant de lui. 11 l'avait attendu toute la nuit, et il s'était livré aux plus tristes conjectures sur son sort, de sorte qu'il ne lui ménagea point les témoignages de sa joie. Mais il fut bientôt frappé de l'air de tristesse répandu sur le visage de l'émigré, et il s'enquit des causes de son chagrin.

— J'ai ramassé une mauvaise affaire, lui dit brièvement Aymeric.

— Auriez -vous été suivi par une des mouches du préfet de police? Dans ce cas, il faudrait partir sur-lechamp, et je vais...

— Non, j'ai un duel.

— Ah! j'aime mieux cela ; mais un duel avec cfui?

— Avec un officier républicain que... que j'ai rencontré au spectacle.

— Au spectacle ! mais c'était la plus grande imprudence que vous pussiez commettre, monsieur le baron ! Les théâtres sont pleins d'espions, de jacobins, de...

— Tu vois bien qu'il ne m'y est rien arrivé de fâcheux, puisque me voilà.

— Et d'où est venue cette querelle?

— D'une discussion politique.

— Vous n'avez pas, j'espère, été assez fou pour donner votre adresse à cet homme.

— Peut-être, je ne m'en souviens pas; mais il m'a donné la sienne et cela me suffit.

— Gomment! cela vous suffit! mais vous ne comptez pasvous battre, je suppose?

— J'y compte si bien que j'ai fait fond sur toi pour me servir de témoin.

— Vous n*y pensez pas, monsieur le baron I c'est de la folie ! de la pure folie î je sais que vous êtes brave et ce n'est pas pour un coup d'épée que vous risquez d'attraper que je dis cela.

— Pourquoi, alors ?

— Eh I parbleu ! parce que Taffaire fera jaser, parce que la police du Directoire est toujours aux aguets, parce qu'on finira par découvrir que vous êtes entré à Paris sans passeport et que vous n'avez jamais été rayé de la liste des émigrés.

— C'est possible ! dit Aymeric avec indifTérence, mais il n'est plus temps de reculer et, dussé-je être arrêté ce soir, je ne permettrai pas à un officier républicain de dire que j'ai reculé devant une rencontre.

— Ah ! vous êtes bien du sang des Gandeilh, soupira La Ramée. Enfin, où demeure-t-il ce fier à bras? Si vous me chargez d'aller le trouver, je pourrai peutêtre le décider à faire des excuses.

— Non, ce serait inutile. D'ailleurs, nous irons le chercher ensemble.

— Quand ?

— Ce soir. Je ne veux pas que cette affaire traîne, car je puis être forcé de quitter Paris d'un jour à l'autre.

— Soit! monsieur le baron, je vous accompagnerai, dit le ci-devant garde-chasse qui avait son idée.

— En attendant, mon ami, je vais me reposer un peu dans ma chambre; Je suis très las et je tiens à avoir le

, poignet ferme et la main sûre quand nous serons sur le terrain.

La Ramée ne fit plus d'objections et conduisit son jeune seigneur dans le réduit qu'il lui avait préparé.

Là, Candeilh annonça l'intention de se coucher et fit

' promettre à son hôte de le réveiller à midi. A vrai

dire, il n'avait aucune envie de dormir et, dès qu'il

fut seul, il se mit à se promener à grands pas en peu-

sant qu'il ne verrait pas se lever le soleil du lendemain. Il avait fait son plan et il était bien décidé à laisser Tépée de Salviac lui percer le cœur.

Ce dénoûment, quelque lugubre qu'il fût, satisfaisait pleinement ses désirs; non-seulement, il allait mettre fin aux tortures auxquelles le condamnait à tout jamais le mariage de Christiane, mais encore il allait lui épargner une mission répugnante.

La fameuse lettre de Bonaparte que Liardot voulait le forcer à remettre au commandant du camp des Sablons, il pouvait maintenant s'en défaire sans scrupules, puisqu'il était sûr de mourir le soir même. Il la tira de sa poche, la considéra un instant avec dégoût et la brûla sans l'ouvrir.

Un peu soulagé par cette opération, il pensa à écrire h M"»« de Saint-Clair.

La prévoyance du bon La Ramée avait disposé, sur une petite table, des plumes, de l'encre et du papier. Candeilh s'assit tranquillement devant ce bureau improvisé et traça, d'une écriture ferme et nette, les lignes suivantes :

« Ma chère marquise,

» J'ai une triste nouvelle à vous apprendre et un grand service à vous demander.

» Votre neveu, Henri deChampcervon, a été tué à la bataille de Rivoli. Il est mort en combattant héroïquement pour une détestable cause. Vous lui pardonnerez de n'avoir pas donné sa vie au roi et vous le pleurerez, j'en suis sûr, car c'était un noble cœur.

» La jeune fille que vous avez eu la bonté d'accueillir a dû vous dire toute la vérité sur ce qui s'est passé entre nous.

)) C'est une folle tête que vous aurez morigénée comme il convenait, et une âme tendre que vous aurez touchée, je n'en doute pas.

» Je VOUS supplie de ramener cette enfant à sa mèie.

» Vous seule pouvez le faire de façon à ce que sa réputation n'ait point à en souffrir, et vous comprendrez, sans que je vous l'explique, pourquoi je dois m'effacer dans cette circonstance.

)) Je sais tout ce qu'un pareil voyage aura de pénible à votre âge et en ce temps de désolation; mais je sais aussi que vous n'hésiterez pas à braver la fatigue et même le danger pour accomplir une bonne action.

)) Si vous exaucez ma prière, — la dernière que je vous adresserai peut-être, — il faudra, en arrivant à Paris, conduire d'abord la jeune fille chez une madame Liardot, qui demeure quai des Théatins, et qui vous aidera à la faire rentrer en grâce auprès de sa mère.

» Je loge en ce moment au château de Choisy-le- Roi, que l'ex-garde-chasse de mon père a acheté, et vous pouvez m'y écrire.

» Si les circonstances me forcent à partir sans vous baiser les mains, La Ramée vous remettra un sabre qui a appartenu à votre brave et malheureux neveu.

)) Croyez, ma chère marquise, à ma profonde reconnaissance, et pensez quelquefois au fils de votre amie. »

Aymeric signa, plia la lettre et y mit l'adresse de la citoyenne Clair, à Montereau. Après quoi, il se sentit tout dispos pour mourir, car son testament était fait et sa vengeance assurée.

Ml

tiES COLLETS NOIRS 215

M"^® Salviac, la mère, était une Romaine.

Elle avait la beauté sculpturale des femmes de cette grande race du Latium qui donna des maîtres au monde; elle en avait aussi l'âme stoïque et Final térable fierté.

A la voir et à Tentendre, on eût été tenté de croire que son fanatisme républicain était une réminiscence, et qu'elle avait vécu sous un autre nom au temps des Gracques. Peut-être n'aurait-elle pas sacrifié son fils comme le fît Brutus, mais elle ne souhaitait pas pour lui une plus belle mort que celle de Décius, qui se dévoua pour sauver la patrie.

L'horrible fin de son mari n'avait rien changé à ses convictions démocratiques. Elle pensait avec Camille Desmoulins que la guillotine est un coup de sabre et le plus glorieux de tous, quand on périt pour la liberté, et elle innocentait le peuple de ce forfait.

Peut-être ces étranges illusions, cette foi ardente à des mots sonores, puisaient-elles une grande force dans le souvenir de quelque amer épisode de son passé. Toujours est-il qu'elle avait consacré sa vie et celle de tous les siens au culte de cette décevante déesse qui ne descend guère sur la terre que pour préparer Tavénement d'un César.

216 LES COLLETS NOillS

Après avoir vu Robespierre supprimer Danton et les thermidoriens supprimer Robespierre, en pleine oligarchie du Directoire, alors que le règne grotesque d'un Barras I" frayait déjà le chemin à la dictature militaire d'un Bonaparte, M""® Salviac rêvait encore la triple et menteuse devise qui s'étalait alors sur le fronton de tous nos monuments.

Elle croyait si bien à la liberté, à Végalité, à la /ratemité, qu'elle oubliait le sanglant corollaire de ces doux substantifs, le ou la mort, dont le conventionnel Salviac avait subi l'impitoyable application.

Depuis que la nation l'avait faite veuve, elle ne vivait que pour son fils, mais elle l'aimait à l'antique, et elle aurait mieux aimé apprendre qu'il était tombé sous une balle Autrichienne que de le voir pactiser avec les ennemis do la grande révolution, qui avait déjà tué son époux, et menaçait de dévorer, comme Saturne, tous ses enfants.

Georges s'en était aperçu le jour où, pour la pre* mière fois, il lui avait présenté son ami du Fougeray.

A force d'adresse, l'émigré qui se cachait sous ce nom d'emprunt avait triomphé pour un temps des répugnances de M*® Salviac, mais si son séjour à Paris s'était prolongé, Gandeilh aurait infailliblement heurté un jour ou l'autre les croyances de l'inflexible veuve et réveillé son antipathie pour tout ce qui tenait à l'ancien régime.

On peut juger de l'effet que produisit sur elle la nouvelle de l'enlèvement de Thérèse.

Ce n'était pas qu'elle portât un bien tendre intérêt à une jeune fille élevée par sa mère dans des principes, sinon royalistes, du moins, comme on disait alors, contre-révolutionnaires. Elle n'avait jamais approuvé les projets de marige de Georges et elle aurait eu quelques raisons de se réjouir d'un événement qui rendait cette union à jamais impossible. Mais elle avait trop

vivement ressenti Toutrage fait à son fils pour se laisser aller à d'égoïstes faiblesses, et elle n'avait cessé de lui souffler la haine de cet indigne étranger qui avait si odieusement abusé du nom sacré d'ami.

Le jeune officier n'était déjà que trop irrité, et elle aurait pu se dispenser de le pousser dans cette voie.

Dès que les recherches qui suivirent la fuite de Thérèse l'eurent convaincu de la perfidie du faux Charles du Fougeray, Georges n'eut plus qu'une seule et unique pensée, celle de se venger. Peu s'en fallut qu'il ne partit pour l'Italie, à la suite du ravisseur; mais, trois jours après la catastrophe, il reçut l'avis officiel de sa promotion au grade de capitaine dans la garde du Directoire.

C'était la réalisation d'un désir souvent exprimé au temps où il se croyait encore aimé de sa fiancée, et pourtant il maudit le ministre de la guerre qui avait cru récompenser ses services en lui donnant de l'avancement dans un corps privilégié.

Quitter Paris c'eût été déserter, et Salviac se décida à attendre le retour du traître, qui ne pouvait pas manquer de revenir un jour ou l'autre.

Il avait eu cependant la précaution d'écrire à un de ses camarades de l'armée d'Italie, pour le prier de lui signaler l'arrivée au quartier général d'un certain du Fougeray, fournisseur ou quelque chose d'approchant, et surtout de l'avertir quand il se remettrait en route pour la France; mais il n'avait jamais reçu de réponse, par l'excellente raison que sa lettre était adressée au commandant Champcervon, lequel avait été tué glorieusement sur le champ de bataille de Rivoli.

Après vingt jours d'incertitudes, Georges avait fini par se persuader que le voyage annoncé par son rival n'était qu'une feinte et qu'il avait dû s'arrêter en chemin, puis rentrer clandestinement dans la grande ville où on peut toujours se cacher aussi bien qu'au fond d'une forêt vierge.

Alors avait commencé pour le nouveau capitaine un douloureux pèlerinage. Sans rien dire à sa mère, il s'était mis à courir les rues, les cafés, les spectacles, convaincu qu'il finirait par rencontrer le séducteur : les spectacles surtout, car, en sa qualité de Français arrivé tout récemment de la Louisiane, du Fougeray devait être avide d'un genre de plaisir qu'on ne se donne guère dans les savanes Américaines.

Tous les soirs, Georges s'en allait du théâtre Mon* tansier à Feydeau, de TOdéon à l'Opéra, du Vaudeville à la salle d'Audinot, devenue TAmbigu-Comique ; et, partout, scrutant les loges^ inspectant le parterre, parcourant les foyers et les corridors, il cherchait son introuvable ennemi, souhaitant ardemment de le voir face à face et redoutant au fond du cœur d'apercevoir Thérèse à son bras.

Si le courrier de la malle longuement interrogé par Salviac, eût été sincère dans son récit, il eût pu prévenir bien des malheurs, mais cet homme avait trouvé plaisant de raconter qu'il avait conduit ses voyageurs des deux sexes jusqu'à Lyon. Peut-être gardait-il une certaine reconnaissance à Gandeilh de l'avoir grassement payé, et surtout il ne se souciait pas de provoquer une enquête de ses chefs sûr l'embarquement par- dessus bord d'une personne dont il avait bravement mis l'argent dans sa poche, au lieu d'en tenir compte à l'administration.

La visite que Georges avait faite à M. Liardot ne Ta-^ vait pas renseigné davantage. Le financier connaissait déjà l'histoire de l'enlèvement de la jeune fille, car Gertrude était venue l'apprendre à sa femme ; mais il était trop intéressé dans cette afiaire, et cela de plus d'une façon, pour ne pas se montrer très circonspect.

Il avait poliment éconduit l'officier, en lui affirmant qu'il n'avait que des relations commerciales avec le

LES GOLLEtS NOIRS âlÔ

citoyen du Fougeray et en lui promettant de l'avertir dès qu'il aurait connaissance de son retour.

Salviac en était là et désespérait de jamais remettre la main sur l'impudent ravisseur, lorsque le plus singulier de tous les hasards le lui fit rencontrer en plein foyer de Feydeau.

Ce soir-là, il était rentré chez lui le cœur plein d'une joie sombre et il avait passé la nuit à écrire une longue lettre à l'infidèle Thérèse, car enfin il pouvait être tué le lendemain et il tenait à ce qu'elle lût des reproches d'outre-tombe sous lesquels perçait à son insu l'expression d'un violent amour. Il eut beau remanier ses phrases pour les semer de paroles plus amères, il ne parvint jamais à lui dire qu'il la détestait. Ce fut assurément une grande faiblesse, mais que ceux qui n'ont jamais aimé lui jettent la première pierre.

Georges pensait que Taffaire aurait lieu avant la fin delà journée; car, tout en exécrant du Fougeray, il ne le soupçonnait pas de lâcheté. Il jugea donc inutile de l'aller relancer à Ghoisy-le-Roi, bien convaincu qu'il était de ne pas tarder à recevoir ses témoins.

Aussi s'était-il borné à se précautionner d'un ami qu'il était allé trouver de grand matin pour lui raconter la querelle, sans lui en dire le motif.

Cet ami, capitaine comme lui dans la garde du Di^ rectoire, ne se trouvant point de serviice ce jour-là, avait consenti à l'accompagner chez lui pour y attendre le ou les fondés de pouvoir de son adversaire.

A midi, personne n'avait encore paru, à son grand étonnement.

C'était l'heure du dîner chez M"® Salviac, et, comme il n'avait pas voulu inquiéter sa mère en lui racontant ee qui s'était passé la veille, il lui fallut bien trouver un prétexte pour lui présenter son camarade, un brave et vieux militaire nommé Boisjoly, ci-devant soldat dans Royal-Champagne, et du reste excellent républi-

220 LBS COLLETS NOIRS

cain, car depuis bientôt cinq ans il ne faisait que se battre pour le peuple souverain, lequel, entre parenthèse, Ten avait maigrement récompensé.

La veuve accueillit du reste fort bien ce vétéran de l'armée de Sambre-et-Meuse, et le repas fut presque gai. Seulement, au dessert, on eut une visite dont Georges se serait volontiers passé, celle du citoyen Legendre.

L'ex-conventionnel ne venait jamais chez M"* Salviac, quoiqu'il eût été autrefois le collègue, Tami et môme le défenseur de son malheureux mari.

Georges ne l'avait guère vu dans la maison paternelle qu'au temps de sa première jeunesse, ce qui expliquait pourquoi il ne l'avait pas reconnu tout d'abord le jour de leur rencontre dans la salle de billard du café Hardy. Il se rappelait l'avoir aperçu la veille dans le foyer du théâtre Feydeau, un instant avant de rencontrer du Fougeray ,mais il eut beau se creuser la tête, il ne parvint point à s'expliquer d'abord le motif qui l'amenait chez sa mère.

M"^* Salviac reçut le Dantonien avec une émotion toute naturelle, car sa présence réveillait dans son cœur de funestes souvenirs. Quant à Legendre, il se présenta avec l'espèce de brusquerie grave qu'il affectait toujours et qui lui avait valu jadis une certaine autorité sur ses collègues de la Convention.

En dépit de ses dérèglements d'esprit et des sanglantes inconséquences de sa conduite politique, c'était une figure que cet ancien garçon boucher bombardé législateur aux élections de 1792.

Presque seul survivant de toutes les sectes révolutionnaires qui s'étaient entre-dévorées pendant la Terreur, il était venu sous le Directoire s'échouer au conseil des Cinq-Cents et, par un véritable miracle, en ced temps de proscription, il était destiné à mourir dans son lit. Pour le moment, il passait ses matinées à

LBS COLLETS NOIRS 221

jouer au billard chez Hardy, ses après-midi à prendre des leçons de latin et de grammaire ft'ançaise dont il avait grand besoin, et ses soirées à applaudir, à Feydeau, M"' Gontat, le tout sans préjudice de la chasse aux émigrés qui était sa préoccupation de tous les instants. Sa présence dans la maison de M'^^ Salviac pou<vait donc passer pour un événement.

— Salut et fraternité, citoyenne! dit-il en s'asseyant sans qu'on l'y invitât.

La veuve du conventionnel était encore trop troublée pour lui répondre et elle l'accueillit d'un simple signe de tête.

— Je ne viens pas souvent te voir, citoyenne, reprit Legendre, mais je sais que tu es restée fidèle à la cause du peuple, et c'est parce que je le sais que je veux te dénoncer ton fils.

— Me dénoncer mon fils ! répéta M"® Salviac. Que voulez-vous dire, citoyen Legendre?

— Ah I très bien I il paraît que tu deviens aussi aristocrate que lui, puisque tu me dis : Vous.

— Vous savez bien que je ne vous ai jamais tutoyé, dit la veuve, qu'un sentiment de délicatesse naturelle avait toujours empêchée d'employer la grossière formule si chère aux terroristes.

— Moi, je n'ai pas craint de tutoyer Robespierre quand je lui ai crié : a Le sang de Danton t'étouffe, » dit sèchement l'ex-conventionnel.

— Qu'avez-vous donc à m'app rendre? demanda froidement M™** Salviac, sans relever cette allusion à la fameuse séance où son mari avait été vengé du tyran qui l'avait envoyé à l'échafaud.

— J'ai à t'apprendre, citoyenne, que ton fils conspire contre la Révolution.

Un sourire triste et dédaigneux se dessina sur les lèvres de la fière républicaine, et elle tourna les yeux vers Georges comme pour lui dire de se justifier d'un seul

222 LES GOUETS NOIRS

mot. Mais Georges montrait plus d'embarras que d'envie de parler, car il rougissait et il s'agitait sur sa chaise, en balbutiant des mots inintelligibles.

Dès les premiers mots prononcés par Legendre, le jeune officier s'était enfin douté du motif qui l'amenait. Selon toute apparence, le Dantonien avait assisté de loin au colloque dans le foyer du théâtre Feydeau, et, en rapprochant mentalement cette rencontre de celle du café Hardy, il avait dû se figurer que Salviac était toujours l'ami intime du faux du Fougeray, lequel avait bien la mine d'un cï-devànt. Or, pour le détromper, il aurait fallu lui expliquer que ce colloque était au contraire le point de départ d'un duel, et c'était préclsémentce que Georges ne voulait pas dire devant sa mère.

Du reste, il n'avait deviné encore qu'une partie de la vérité, et Legendre se chargea de la lui apprendre tout entière.

— Tu le vois, citoyenne, s'écria l'impitoyable visiteur, ton fils ne répond pas. Il est vrai qu'il a ses raisons pour se taire, mais moi je vais te renseigner suf les gens qu'il fréquente. Sais-tu avec qui je l'ai vu et ce qu'il a fait dans la seconde décade de nivôse? Non, n'est-ce pas? Eh bien, il se pavanait au bras d'un de ces scélérats du club de Glichy qui ont juré de renverser la République.

M*^" Salviac haussa légèrement les épaules et dit sans s'émouvoir :

— Si vous entendez parler d'un jeune homme que Georges a promené dans Paris, vers cette époque, pen* dant toute une journée, vous ne m'annoncez rien que je ne sache. C'était un étranger qui lui avait rendu un grand service et qui n'avait d'un royaliste que le costume.

— Bon ! mais ce que tu ne sais pas, o'estque ce misérable gueux de muscadin, accompagné d'un individu aussi vil que lui et de ton fils ici présent, a cherché

querelle à un patriote de mes amis, que tous les trois ont emmené aux Capucines, Gracchus Marcandier, un pur, un ancien de la section des Piques, et que là ils l'ont tué comme un chien.

— En duel, s'écria Georges. Le combat a été loyal et d'ailleurs cet homme nous avait insultés.

— Vous m'aviez caché cela, mon fils, dit sévèrement la veuve.

En effet, l'officier avait jugé à propos de garder le silence sur la scène du billard et sur ce qui s'en était suivi. 11 craignait de chagriner sa mère, et d'ailleurs l'affaire avait eu une espèce de caractère politique qu'il ne tenait point à exposer devant elle. 11 s'était promis de lui en parler plus tard, quand le voyageur serait de retour, mais il ne prévoyait pas alors un événement qui avait changé la situation du tout au tout.

— Citoyen Legendre, dit M"* Salviac en voyant que Georges se taisait, mon fils a eu tort de se lier avec un homme qu'il ne connaissait pas assez, mais cette liaison n'a eu qu'une fort courte durée.

— Tu crois? demanda ironiquement 1* ex-conventionnel.

— Elle a pris fin par suite du départ pour l'Italie de ce prétendu ami qui a bien mal récompensé Georges, car il a indignement abusé de sa confiance. Il a quitté Paris le soir môme et il n'y est pas revenu.

— Vraiment?

— J'en suis sûre. N'est-il pas vrai, mon fils?

Le jeune capitaine baissa les yeux et ne répondit pas.

— Eh bien, moi, je suis sûr de les avoir vus causant amicalement ensemble, et cela pas plus tard qu'hier soir.

M"*® Salviac pâlit et regarda son fils dont la contenance pouvait passer pour un aveu.

— Ma mère, balbutia-t-il , c'est la vérité; je Tai revu, mais je vous jure...

324 LES COLIiETS NOIRS

-— Que votre entretien n'était point amical. Je votis crois. Alors que pouviez-vous donc avoir à lui dire?

Le malheureux Georges, en ce moment, aurait donné ses épaulettes pour être à cent lieues de Saint- Germain-des-Prés ; mais il ne sut pas môme trouver un mensonge.

Le brave Boisjoly qui, jusqu'alors, avait joué le rôle de personnage muet, crut devoir venir en aide à son camarade, quoiqu'il ne comprît absolument rien à ce propos interrompu :

— Sacrebleu! citoyenne... je veux dire madame, s'écria-t-il d'une voix de tonnerre, vous savez, les jeunes gens ont toujours quelques fredaines à se raconter, et un petit bout de mauvaise connaissance avec un freluquet... nom d'une bombe! il n'y pas là de quoi fesser un kaiser lick.

Boisjoly aurait pu continuer longtemps sur ce ton sans le moindre inconvénient. M°® Salviac ne l'écoutait plus.

Elle comprenait maintenant que son fils n'avait pu s'aboucher avec ce du Fougeray que pour régler les conditions d'un duel à mort, et, si Romaine qu'elle fût, son sang se glaçait dans ses veines.

— Attends, citoyenne, je n'ai pas fini, reprit Legendre, et voici le bouquet. Le muscadin en question est un émigré qui se cache sous un faux nom et qui est rentré en France pour conspirer contre la République.

— Vous vous trompez, s'écria Georges.

— Va-t-en demander si je me trompe au citoyen Cochon, préfet de police, qui le cherche depuis trois semaines et qui vient de retrouver sa piste. Ton gueux d'ami serait déjà arrêté si on ne tenait pas à le laisser libre pour pincer, en même temps que lui, ses complices. Mais, sois tranquille, on ne le perd pas de vue et ça ne sera pas long.

Cochon soupçonne qu'il est venu ici pour embau-

cher des officiers du camp des Sablons; on va le laisser aller et, quand on pourra le prendre sur le fait^ on le coffrera. Alors, tu comprends, citoyen capitaine; dans les trois jours il ira causer avec le peloton d'exécution, là-bas, à la plaine de Grenelle, et quant au fils du républicain Salviac, ce sera son affaire d'expliquer à la commission militaire pourquoi, hier soir, il était en si grand commerce d'amitié avec un chouan.

— Moi, son ami ! moi qui vais me battre avec lui ! Cette phrase échappa à l'officier, avant qu'il eût

le temps de penser au coup qu'il allait porter à sa mère.

— Te battre contre ce traître, contre ce chien de royaliste qui ne vaut pas les douze balles de plomb qu'on lui logera dans le ventre! cria le Dantonien. Et tu crois que je souffrirai çal moi, qui étais l'ami de ton père? Allons donci Je préviendrai le préfet, et, si tu te rencontres encore une fois avec cet homme-là, on vous mettra la main au collet à tous les deux. Jolie fin que tu auras là, citoyen Salviac.

— Vous ne ferez pas cela, dit vivement Georges; du Fougeray m'a gravement insulté, j'ai pris rendez-vous avec lui; s'il était arrêté, il pourrait dire que je l'ai dénoncé pour éviter une rencontre et je serais déshonoré.

— Déshonoré ! connais pas, dit brutalement Legendre, je ne connais que l'intérêt de la République. L'honneur, comme tu l'entends, c'eât de la nourriture d'aristocrate. Tant pis pour toi si tu en manges !

— Au moins promettez-moi de n'avertir la police que demain.

— J'y vais de ce pas. Salut, citoyenne, dit l'ex-conventionnel qui se leva brusquement et sortit comme un furieux.

Personne ne songea à le retenir. Georges et sa mère se regardaient sans oser se parler. Boisjoly,dont l'épais

intellect commençait à saisir un côté de la situation, hochait la tête d'un air grave.

Ce fut M"» Salviac qui eut le courage de rompre ce silence pénible.

— Ainsi, Georges, dit-elle avec une émotion contenue, c'est bien vrai... vous allez vous battre.

— C'est vrai, manière.

— Quand ce duel doit-il avoir lieu?

'— je ne sais... demain, peut-être.

— Vous me trompez, Georges II aura lieu ce soir. C'est parce que vous attendez votre adversaire que vous avez amené ici le capitaine.

Georges avoua d'un signe de tête.

— Allons I allons! citoyenne, s'écria Boisjoly, ne vous tourmentez pas. Salviac Ta lui donner son décompte de solde, à ce clampin d'émigré... Et puis, s'il le manquait, moi je serai 15 pour le repincer au demicercle, quoique le citoyen Legendre n'ait pas tort de dire qu'un paroissien comme celui-là ne mérite pas un coup de sabre.

— Capitaine, dit Salviac, vous le savez aussi bien que moi, il y a des injures qu'un militaire ne peut pas tolérer.

— Je ne dis pas non, mille tonnerres, mais c'est égal ! c'est dur pour un brave de l'armée d'Italie de risquer sa peau contre celle d'un muscadin.

— Et l'ami de votre père a eu raison aussi, dit gravement M"*® Salviac, de mépriser ce préjugé qui fait dépendre d'un combat puéril l'honneur d'un homme libre. Vous êtes citoyen, mon fils, et vous devez tout votre sang à la patrie.

— Ah! cria Georges, je vois que je vous brise le cœur, et, je vous le jure, si ce misérable du Fougeray n'avait fait que m'însalter, j'aurais eu le courage de dévorer ma rage pour vous épargner cette douleur suprême. Mais, vous le savez bien, ma mère, il m'a volé mon bonheur.

Et il se jeta dans les bras de M"' Salviac en pleurant comme un enfant.

— Et puis, murmura-t-il d'une voix étouffée, il m'a déjà tué, car rien ne me rendra Thérèse, et... j'en mourrai.

— Georges!

— Oui, j'en mourrai et pourtant il me semble aue, si j'étais vengé de ce traître, je pourrais encore vivre jusqu'à ce qu'un boulet autrichien r.i'emporte.

— Tu le seras sans exposer ta vie. Legendre t'a dit...

— Ohl ma mère, ne parlez pas ainsi, car je croirais que vous ne m'aimez plus. Dénoncer cet homme ! Ah ! ce serait une infamie.

M"** Salviac n'eut pas la force de lui réponilre et tomba accablée sur le fauteuil qu'elle venait de quitter pour serrer son fils contre sa poitrine. Dans cette âme stoïque, la tendresse maternelle se révoltait encore contre les dures lois sociales que Georges venait de lui rappeler, lorsqu'une servante entra pour annoncer que deux citoyens qui n'avaient pas voulu dire leurs noms attendaient M. Georges dans la rue»

— Ah! ah! il paraîtrait que le chouan est pressé de passer l'arme à gauche, grommela le capitaine Bois-

Joiy.

Il n'y avait point às'3^ méprendre. Ces visiteurs mystérieux ne pouvaient être que du Pougeray et son témoin. Georges adressa à sa mère un regard suppliant.

— Va, mon fils, dit la veuve du conventionnel en se levant toute droite, le bras étendu, les yeux étincelants; va et souviens-toi que je mourrai si tu meui^.

Une mère Spartiate n'aurait pas mieux dit, mais Georges, qui avait le cœur moins stoïque, se garda bien de se retourner de peur de s'attendrir. Il descendit l'escalier en trois enjambées et Boisjoly lui emboîta le pas militairement.

Le vétéran n'aimait pas les scènes de famille, par

rexcellente raison qu'en sa qualité d'enfant trouvé il ne s'était jamais connu de parents à aucun degré. De plus, il ne comprenait pas grand'chose à la situation, et il trouvait beaucoup plus simple de la dénouer sur le terrain que de se fatiguer l'esprit à la débrouiller dans la salle à manger de M"' Salviac. Il fut donc enchanté de quitter la place, quoiqu'il n'en fût encore qu'à son troisième petit verre d'eau-de-vie.

— Voilà le paquet, dit-il, quand il arriva avec son camarade dans le vestibule du rez-de-chaussée.

Il montrait une enveloppe en toile grise et de forme oblongue, qu'il avait eu soin de déposer là en entrant, et qui avait bien la mine de cacher des ustensiles meurtriers.

— Prenez-le et sortons vite, dit précipitamment Georges; ma mère pourrait se raviser.

Et il s'élança dans la rue.

C'était bien duFougeray qui l'attendait. Salviac crut d'abord que son adversaire était venu seul, mais il aperçut de l'autre côté de la chaussée un inconnu qui ne stationnait ^certainement pas là pour rien.

L'émigré salua froidement son adversaire et lui dit sans autre préambule :

— Monsieur, j'ai pensé que vous aviez autant d'envie que moi d'en finir le plus tôt possible. Je suis donc venu moi-même pour abréger les préliminaires de notre rencontre. Elle est, je crois, inévitable et tout pourparler serait inutile. Aussi me suis-je borné à amener unde mes amis pour me servir de témoin.

— J'ai fait comme vous, monsieur, dit sèchement Georges en montrant Boisjoly qni sortait de la maison avec son paquet sous le bras.

— Fort bien. Je vois aussi qu'il apporte des armes, et je vous en remercie ; car, étant étranger à Paris, je n'aurais pas trop su où m'en procurer et ce détail ne laissait pas que de m'embarrasser.

LES COLLETS NOIBS 229

— Il y a là deux sabres, deux épées et une paire de pistolets. Vous pourrez choisir.

— Non pas, monsieur, c'est vous qui choisirez, puisque TOUS êtes roffensé, dit vivement Gandeilh.

— Peu importe. Nous réglerons cela sur le terrain.

— En avez-vous choisi un?

— Non, mais il ne me paraît pas nécessaire d'aller bien loin.

— Où vous voudrez. Je m'en rapporte absolument à vous.

— Eh bien! si vous ne tenez pas à sortir de Paris, je connais dans ce quartier un endroit très commode. C'est l'enclos des Chartreux, au bout de la rue d'Enfer^ Les bâtiments de l'anciea couvent viennent d'être démolis, et il y a sur leur emplacement d'immenses espaces vides où il ne passe jamais personne.

— Marchons alors, dit simplement Aymeric en fai-* sant signe à La Ramée de rejoindre.

L'ex-garde-chasse s'était tenu discrètement à distance, mais il avait suivi des yeux le colloque et il se rapprocha avec empressement.

Gandeilh, en homme de l'ancien régime, s'apprêtait à faire. sur-le-champ les présentations d'usage, mais Georges lui dit à demi-voix :

— Si vous le voulez bien, monsieur, nous ne nous attarderons point ici. Par un hasard que je déplore, ma mère a été informée tout à l'heure de notre duel. Nous sommes devant sa maison, et je craindrais...

— Je vous comprends, monsieur. Acheminons-nous sur-le-champ vers les Chartreux : nos témoins s'aboucheront tout aussi bien là-bas qu'ici.

Georges se hâta d'ouvrir la marche. Aymeric se maintint à la hauteur et à gauche de son adversaire. Boisjoly et La Ramée suivirent sans échanger une parole.

Le vieux capitaine voyait d'un assez mauvais œil ce pékin de piètre mine, et le nouveau châtelain de

Ghoisy-Ie^Roi allait sur le terrain à peu près comme un condamné marche au supplice. II s*était creusé la tête toute la matinée pour trouver un moyen d'arrêter l'affaire, et il avait espéré, jusqu'au dernier moment, pouvoir s'entendre avec le témoin de l'adversaire. Aussi fut-il consterné, lorsque Aymeric coupa court à ses velléités de conciliation en lui déclarant qu'il voulait être son propre ambassadeur et que le rôle de l'exgarde-chasse se boraerait à assister purement et simplement au combat.

L'émigré avait poussé si loin la précaution qu'il était allé heurter lui-môme à la porte de M'*'' Salviac, laissant dans la rue La Ramée, qui en était encore à savoir le nom de l'officier contre lequel son jeune maître allait s'escrimer.

Georges conduisait le groupe, et il se dirigea vers Saint^Sulpice par un dédale de petites rues noires, au milieu desquelles Aymeric reconnut en frémissant les tristes bâtiments de l'Abbaye, l'horrible Abbaye où son père avait été massacré par les bourreaux de septembre. Cette vue n'était pas faite pour égayer ses idées, déjà fort tournées au noir, et il se renferma plus que jamais dans un silence farouche.

Sur tout cet itinéraire obligé pour gagner les Chartreux, ce n'était, du reste, que ruine et désolation. Il semblait que le hasard eût pris à tâche de montrera Gandeilh, décidé à se faire tuer, des spécimens de l'œuvre révolutionnaire, afin de lui donner l'occasion de maudire encore une fois la République avant de mourir.

Des langes séchaient aux fenêtres du séminaire de Saint-Sulpice à moitié démoli. L'église, abandonnée et ouverte à tous les venis, avait élé badigeonnée du haut en bas, en couleur jaune serin, par un barbouilleur patriote.

Effondrés naguère par le poids des charrettes char-

gées de victimes qui sortaient chaque matin de la prison du Luxembourg, les pavés de la rue de Tournon offraient Taspect d'un champ rocailleux, coupé de ravines infranchissables.

Le palais de Marie de Médicis n'avait pas été plus épargné que la Sorbonne, que le collège deCluny, que le collège d'Harcourt, saccagés de fond en comble, que l'Observatoire où les instruments abandonnés gisaient dans la poussière, que le Panthéon dont le dôme lézardé menaçait de s'écvouler, que 8aint-Étienne-du- Mont où les vils ravageurs de 93 n'avaient pas même respecté, sur leur marbre modeste, les épitaphes de Pascal et de Racine.

Quoique le gouvernement de Barras en eût fait sa résidence, le Luxembourg, à peine réparé, était d'un aspect sinistre. Ses pierres taillées en bosse s'effritaient, ses toits d'ardoises montraient de larges crevasses et les vitres manquaient à bien des fenêtres.

Dans le jardin, c'était bien pis encore. On avait brisé les statues, comblé les bassins, cassé les grands arbres. Sous les vieux ombrages où venaient disserter jadis les nouvellistes et les philosophes, des hommes en carmar gnole sale erraient traînant à leurs bras des fllles avinées.

Candeilh ressentit, aussi vivement que le jour où U avait revu Paris pour la première fois, cette impression de tristesse et de dégoût que tout esprit fier et droit éprouvait alors en regardant ce qu'une multitude abrutie avait fait de tant de belles choses.

On approchait du lieu choisi pour le combat, quand rémigré fut tiré de ses sombres réflexion:) par la voix de Georges Salviac.

Après de longues hésitations, l'officier s'était décidé à lui adresser la parole, et cela par un motif des plus honorables.

— Monsieur, lui dit-il avec une émotion visible, je

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