‹ Les collets noirs (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · L ::iiix^i>î 3e pue <^ei&piKrher de tressaillir · texte numérisé non relu

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pas pour la ranimer, car, depuis le départ, ils n'avaient desserré les dents ni l'un ni l'autre. Du reste, on arrivait au terrain des Chartreux,

Cette solitude désolée s'étendait au delà et autour de l'allée de l'Observatoire. Elle présentait de place en place des dépressions profondes qui semblaient creusées tout exprès pour qu'on pût y ferrailler en paix, Boisjoly en guigna une qui lui parut propice et y descendit en disant :

— Voilà notre affaire. Une terre aussi droite que le pavé de la caserne. Pas un bourgeois sous notre rayon visuel. C'est le moment d'en découdre.

Pendant qu'il dénouait les cordons de l'enveloppe de toile où les armes étaient serrées, La Hamée cherchait à tirer son jeune maître à part pour tenter encore de lui parler raison ; mais Candeilh, qui avait hâte d'en finir, le prit par le bras et le conduisit devant son adversaire.

— Monsieur, dit-il d'un ton bref, il est temps que je vous présente mon témoin.

— Et moi le mien, répondit Georges non moins vivement. Le capitaine Boisjoly, officier comme moi dans la garde du Directoire.

— M. Escoublac, dit La Ramée, ami de ma famille, et propriétaire à Choisy-le-Roi.

— Escoublac! répéta tout bas Georges, comme si ce nom lui eut rappelé quelque lointain souvenir.

— C'est bien mon nom, citoyen, dit l'ex-garde-chasse un peu étonné de l'étonnement de Georges; mon nom de père en fils ; mais je ne sais pas encore le vôtre et vous me feriez plaisir de me le dire.

— Je m'appelle Georges Salviac.

— Georges Salviac 1 s'écria La Ramée en reculant de trois pas; de quel paysôtes-vous?

— Du Quercy. Pourquoi cette question?

— Et votre mère a épousé le citoyen Salviac, l'avo-

cat de Gahors, qui est devenu député à la Convention ?

— Sans doute, répondit Tofflcier stupéfait.

— Ah! je vous le disais bien, monsieur le baron, que ce duel était Impossible, s'écria le bonhomme, oubliant dans sa joie qu'il trahissait l'incognito de son jeune maître.

— ^ Quelle est cette sotte plaisanterie? demanda Gandeilh très irrité.

— Je ne plaisante pas et je vous répète que vous ne pouvez pas vous battre contre monsieur.

— Pourquoi? me diras-tu pourquoi, vieux fou?

La Ramée hésita un instant. Il regardait Georges qui ne comprenait rien à cette étrange scène. Puis, tout à coup, le vieux garde se mit à crier :

— Ah ! ma foi ! tant pis ! il ne sera pas dit que La Ramée aura laissé la race des Candeiih s'entre-tuer. Vous ne pouvez pas vous battre contre ce jeune homme, monsieur le baron, parce que... ce jeune homme est votre frère.

A ce mot, Georges pâlit. Une question lui vint aux lèvres, mais il n'eut pas la force d'articuler une parole .

Boisjoly avait lâché les épées qu'il était occupé à déballer, et ouvrait des yeux énormes.

Aymeric fut le seul à oser demander un éclaircissement de cet étrange propos. Il saisit La Ramée par le collet de son habit, le traîna ainsi à quelques pas de son adversaire, et lui dit d'une voix qui tremblait de colère :

— Explique^toi.

— L'explication est bien simple, répondit tout bas l'ex-garde-chasse; seulement, vous concevez que je ne pouvais pas vous la donner devant ce jeune homme. Le vieux baron de Candeiih était terrible dans son jeune temps, et il n'y avait dans le domaine fille ni femme qui lui résistât. La mère de ce garçon que vous voulez tuer était la sœur du magister de notre

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village, et elle était belle comme tous les anges du paradis. Je n'ai pas besoin de tous dire le reste.

•—D'où vient alors ce nom de Salviac? demanda brusquement Aymeric.

— Du mari, parbleu ! un brave jeune homme de Gahors, un avocat, ma foi ! La petite s'était sauvée à la ville après son accident. Il en devint amoureux ; six mois après il Tépousa bravement et il reconnut l'enfant.

— Tu es bien sûr de ce que tu avances?

— Sûr, comme je suis sûr qu'il y a un Dieu, Tout le pays du Quercy a su l'histoire, et, si vous n'étiez pas parti si jeune, elle vous serait revenue aux oreilles. L'enfant était né en cachette chez une paysanne, tout près de chez nous, une brave femme qui s'appelait Gertrude Peyrelade.

— • Gertrude! di&^tu?

•-«- Oui ; elle avait une fille, mais en vrai mariage celle-là, et elle s'en est venue à :Paris au commencement de la révolution. Si jamais vous la rencontrez, vous pourrez lui demander ce qu'il en est.

*-^ Et cette Gertrude a dû me voir moi aussi dans mon enfance?

— Elle vous a fait sauter sur ses genoux plus de cent fois.

— Voilà donc pourquoi elle me regardait tant, murmura l'émigré.

Et le souvenir lui revint tout à coup de l'étonnement bien plus vif encore qu'avait laissé paraître la veuve du conventionnel, quand elle l'avait reçu pour la pre^^ mière fois.

— « Elle croyait revoir les traits de mon père, dit-il à demi-voix.

— Le fait est que vous lui ressemblez à croire que c'est lui, tandis que ce jeune officier tient plutôt de sa mère. Mais, c'est égal, je vous jure par tout ce qu'il y

a de plus sacré que Georges Salviac est le fils, par nature, du baron de Gandeilh.

Aymeric poussa un cri étouffé, fit un geste de désespoir et s'enfuit comme un fou, laissant La Ramée se tirer, comme il le pourrait, de la difficile situation qu'il venait de créer à Georges, à Boisjoly et à lui* même.

Où allait l'émigré? Il n'en savait rien, et il n'avait qu'une pensée, celle d'échapper à la fatalité qui le poursuivait jusqu'à le jeter l'épée à la main en face de son propre frère.

Il courut sans regarder derrière lui tant que le souffle ne lui manqua point, et, quand il s'arrêta, hors d'haleine et à bout de forces, il s'aperçut que le hasard l'avait conduit dans un quartier désert où il n'avait pas souvenir d'être jamais venu.

A sa gauche, s'étendait une plaine nue et désolée, où se dressaient de loin en loin quelques maisons en ruines. A sa droite, des jardins maraîchers coupés de grands murs au-dessus desquels pointaient les toits décrépits et le clocheton d'une abbaye dévastée. Devant lui, une longue allée, autrefois plantée de superbes ormeaux dont la plupart avaient servi à chauffer les sans-culottes.

Le dôme des Invalides, qu'il aperçut au fond de ce tableau navrant, lui servit de point de repère.

Sa course affolée l'avait conduit, sans qu'il s'en doutât, vers les régions alors fort peu habitées de Vaugirard. Il y était arrivé très vite en suivant les voies diagonales qui allaient du terrain des Chartreux au mur d'enceinte. La barrière se trouvait tout près de l'en*droit où il s'assit sur un tronc d'arbre oublié là par les patriotes en quête de combustible gratuit.

Ses idées tourbillonnaient dans sa tète et il cherchait vainement à les rassembler, mais il y en avait une qui dominait toutes les autres.

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— Gomment faire maintenant pour mom*ir? répé-* tait-il en se frappant le front.

Il avait compté sur Tépée de Georges pour se débarrasser de la vie, et voilà qu'il rencontrait un frère au lieu d'un exécuteur.

C'était le dernier coup, et moins que jamais il eût consenti à traîner une existence que la perte de Ghristiane lui rendait insupportable. Il se retrouvait donc en face de l'inexorable nécessité du suicide, et, s'il avait eu dans ses poches un des pistolets dont il s'était si vaillamment servi lors de son premier séjour à Paris, il n'aurait pas délibéré longtemps avant de se brûler la cervelle.

Par malheur, il les avait très volontairement oubliés dans sa chambre à Ghoisy-le-Roi, d'abord parce qu'il voulait laisser à son adversaire le choix des armes, et surtout parce qu'il voulait se soustraire à la tentation de casser la tête à quelque passant dont la figure lui aurait déplu.

Il s'était levé ce jour-là d'une humeur qui faisait que la chose n'avait rien d'improbable.

Faute de ses armes, il lui restait bien la rivière, mais le genre de mort qu'il y aurait trouvé lui inspirait une répugnance instinctive. L'idée que son corps serait repêché et attirerait sur la berge de la Seine des badauds républicains suffisait d'ailleurs pour Ten détourner. Et pourtant il était bien décidé à ne pas survivre aux funérailles de son amour.

Tout à coup, il se leva les yeux brillants, la figure rayonnante. Il avait trouvé.

— J'ai brûlé la fausse lettre de cet odieux Liardot, dit- il avec feu; je n'ai donc plus à rougir de la mission qu'il m'a donnée au nom des Collets noirs. Qui m'empêche d'aller trouver au camp des Sablons les officiers qu'il m'a nommés? Ils ont déjà été sondés et on peut espérer qu'ils ne sont pas mal disposés. Je sais comment on parle à de^ soldats. Si je puis les décider à

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se déclarer sur-le-champ, je marcherai avec eux, et, si peu que ces pleutres du Directoire se. défendent, il y aura bien une balle pour moi dans l'échauffourée qui s'ensuivra.

Si j'échoue... eh bien! si j'échoue, il est probable qu'on m'arrêtera et que je serai fusillé. Dans tous les cas je suis sûr de mourir et de mourir pour le roi. J'y vais.

Quelle que fût la valeur réelle de ce projet, Texécution en était facile.

Le camp des Sablons, établi dans la plaine de ce nom^ qui s'étendait alors entre Neuilly et la barrière du Houle, occupait à peu près la place que couvre aujourd'hui le village des Ternes.

Il était à peine deux heures, et Gandeilh avait tout le temps de remplir sa mission avant la nuit. Il s'achemina donc à grands pas vers les Invalides, afin de gagner le camp par la route la plus courte.

L'hôtel fondé par Louis XIV était devenu un Prytanée où la République avait la prétention de nourrir une centaine de pauvres diables, éclopés de la guerre civile de Vendée. L'église avait été naturellement transformée en magasin militaire, et sur les baraques construites autour du noble monument on lisait cette inscription pompeusement grotesque : « Fabrication de& canons de fusil pour faire respecter aux tyrans Vunité et l'indivisibilité de la République ou pour leur donner la mort, p

L^émigré détourna les yeux avec dégoût de toutes ces profanations, et il se hâta de traverser l'esplanade au bout de laquelle il s'estima fort heureux de trouver un bac pour pjsisser l'eau; car, à cette époque, depuis le pont Louis XVI, devenu le pont de la Révolution, jusqu'au pont de Sèvres, on ne pouvait traverser la Seine qu'en bateau.

Une fois sur la rive droite, il descendit les Champs-

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ElyséeSy tout peuplés de gamins en carmagnoles de siamoise rayée et en bonnets de police, s'ébattant sur les pelouses vertes. C'était peut être le seul coin de Paris qui eût gagné à la Révolution, car ce vieux cours où le beau monde de l'ancien régime ne se montrait guère que le jour de Longchamps, et en grand gala, était devenu depuis la Terreur une promenade très fréquentée par la bourgeoisie et par le peuple.

GandeUh ne s'y arrêta guère et passa rapidement la barrière de l'Etoile.

Au delà des deux grands pavillons de l'octroi, aujourd'hui démolis, ce n'était plus qu'un désert. Il restait à peine debout cent cinquante arpents du bois de Boulogne; le reste avait été abattu pour en faire des fagots que le gouvernement vendait au plus offrant, comme il venait de vendre la Muette et Bagatelle.

Au bord de la Seine, Neuilly comptait à peine quelques douzaines de maisons éparses, et les Ternes se composaient d'une ferme et de trois cabarets.

Mais le baron ne s'amusa point à considérer ce triste paysage. Il avait aperçu dans la plaine les premières tentes du camp et il marcha tout droit, comme il aurait marché à l'assaut.

Son thème était déjà fait dans sa tête, et toute la question pour lui était de savoir s'il rencontrerait les officiers auxquels il devait porter les périlleuses propositions du club. Il y en avait deux surtout à aborder avant tous les autres : l'adjudant général Ramel, qui commandait les troupes, et un certain chef d'escadrons de dragons nommé Malo, que Liardot lui avait particulièrement recommandé.

Gandeilh résolut de commencer par le moins élevé en grade, qui devait être plus facile à aborder.

A mesure qu'il approchait du camp, il rencontrait plus d'animation dans ces solitudes, caries cabaretiers, les colporteurs, les cantinières et autres industriels

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qu'attirent invariablement les grandes agglomérations d'hommes s'étaient établis en foule autour du front de bandière. Il se lança dans ce dédale d'échoppes et de cuisines en plein vent, espérant y trouver quelques soldats disposés à lui fournir les indications dont il avait besoin.

Il rencontra en effet beaucoup de soldats, mais ivres pour la plupart, déguenillés, débraillés et porteurs de physionomies repoussantes. On aurait dit qu'on les avait recrutés parmi les sans-culottes de la pire espèce, et Aymeric vit bien qu'il n'était plus au bivouac de l'armée d'Italie.

Pendant qu'il circulait lentement parmi les rangées de tables souillées de vin et de graisse, cherchant quelque visage honnête à qui s'adresser, il se trouva au détour d'une baraque en face d'un personnage simplement, mais proprement vêtu, dont Fair bonasse lui plut au premier coup d'œil. La sympathie qu'il éprouva était sans doute partagée, car cet homme l'aborda en le saluant avec une politesse de l'ancien régime et lui demanda en excellents termes s'il cherchait quelqu'un et si on pouvait lui être utile.

— Fort obiigétjinonsieur, dit Gandeilh enchanté. Je cherche en effet la tente du commandant Malo, et si, par hasard, vous connaissiez cet officier...

— Je le connais parfaitement, monsieur, et je me ferai un véritable plaisir de vous conduire chez lui, dit l'inconnu avec empressement.

— Vraiment, monsieur! s'écria Gandeilh, tout à la fois enchanté d'être si bien tombé et surpris du singulier hasard qui le favorisait ainsi.

— Rien de plus facile, reprit l'inconnu. La tente du commandant est sur l'autre face du camp, mais il ne faut pas plus de dix minutes pour y arriver, et je suis fort heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce petit service.

LES COLLEÏS NOIRS Hi

L'émigré remercia en termes chaleureux ce bourgeois obligeant, et s'achemina à côté de lui à travers les tables et les gamelles qui encombraient ce bivouac moins guerrier que gastronomique.

Il n'avait pas la moindre défiance de son compagnon, mais il crut pourtant devoir l'examiner un peu. Il vit un homme de cinquante ans à peu près, mis comme un marchand aisé, porteur d'une figure douce et sympathique qui ne manquait point de finesse.

— Le commandant 'est sans doute de vos amis, monsieur? lui demanda Gandeilh pour se renseigner un peu mieux.

— Je n'ai point cet honneur^ répondit le cicérone; je ne le connais même que de vue, pour l'avoir aperçu très souvent au camp où je viens toutes les semaines inspecter le gérant d'un débit de liqueurs qui m'appartient. Tenez, cette grande baraque là-bas. Les officiers y viennent assez souvent le soir causer en prenant un petit verre.

— Ah t ah ! très bien, murmura l'émigré tout à fait rassuré. Et, faites-vous de bonnes affaires?

— Heu! heu! la République n'est pas riche, et la solde de nos braves est bien maigre.

— Surtout si on la leur paie en assignats.

— Hélas ! oui. Vilaine monnaie, et m'est avis qu'il serait bien temps d'en revenir aux vieux écus de six livres.

Ce propos, ponctué d'un gros soupir, éveilla Tattention de Gandeilh, car un homme qui regrettait tout haut le numéraire ne pouvait pas être un révolutionnaire bien fervent, et il se mit à examiner sa nouvelle connaissanc du coin de l'œil*

— Parbleu! pensait-il, ce serait drôle si ce gaillard-là était, lui aussi, un agent des Collets noirs. Liardot est capable d'en avoir expédié d'autres que moi, en • prévision du cas où je m'abstiendrais de remplir ma

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mission. Rencontrer justement un concurrent dans le premier passant auquel je m'adresse, voilà qui serait curieux.

— Monsieur, reprit Tinconnu d*un air insinuant, s'il vous plaisait de vous rafraîchir dans mon établissement après que vous aurez parlé au commandant, je serais tràs flatté.

— Mais, je ne refuse pas. Seulement, je crains que notre conversation ne soit un peu longue.

— Oh I le café est ouvert jusqu'à l'heure où on bat la retraite.

— Eh bien, nous verrons.

Et l'émigré se demandait :

— Est*ce un conspirateur ou tout simplement un imbécile?

Le marchand de liqueurs, ou soi-disant tel, s'abstint du reste d'insister. Il se contenta de faire remarquer à rémigré qu'ils arrivaient à la partie du camp occupée par la cavalerie.

De longues files de chevaux assez mal en point s'étendaient à droite et à gauche. Les pauvres bêtes, attachées à des piquets, tondaient mélancoliquement le peu d'herbe qui poussait sur cette plaine aride, et hennissaient de temps en temps, comme pour envoyer une malédiction au fournisseur qui leur avait volé leur ration de foin et d'avoine.

— Heureusement que ceux de la garde du Directoire ne m^ont pas paru être en meilleur état, dit tout bas Aymeric, qui se voyait déjà attaquant le Luxembourg à la tête d'un escadron de ces tristes rosses.

— La tente du commandant est celle que vous apercevez à cinquante pas d'ici, toute seule, sur le front de bandière, reprit le complaisant personnage.

— Celle qui est surmontée d'un drapeau tricolore?

— Précisément. Et je crois môme que j'aperçois le citoyen Malo assis devant la porte.

— Boni je n'ai plus qu'à vous remercier, monsieur, dit l'émigré qui ne se souciait pas de faire assister son conducteur au début de son entretien avec le commandant.

— De rien, monsieur, de rien ; je suis trop heureux d'avoir pu vous être utile, et j'espère que vous honorerez tantôt mon établissement de votre visite.

Après avoir lancé cette dernière invite à la consommation, le négociant en alcools salua et s'éloigna avec une discrétion dont Aymeric lui sut bon gré. L'ayant suivi des yeux un instant, l'émigré vit qu'il se dirigeait vers sa baraque, comme il l'avait annoncé, et ne s'occupa plus de lui.

Peut-être aurait-il bien fait de réfléchir un peu à la façon d'aborder l'officier républicain. C'était chose assez grave que de s'en aller de but en blanc proposer à un homme, qu'il n'avait jamais vu, de jouer sa tête dans une révolte militaire. Mais, depuis qu'il s'était enfui du terrain des Chartreux, et môme de l'hôtel Liardot, Candeilh se trouvait à peu près dans la même situation d'esprit qu'un soldat lancé dans une charge à la baïonnette.

Le soldat sait qu'il rencontrera des balles et des boulets en route, et pourtant il court toujours sur la ligne ennemie qu'il se croît sûr d^enfoncer, s'il ne tombe pas avant d'y arriver. Comme lui, Candeilh voyait le but et s'inquiétait peu des obstacles. D'ailleurs, il savait que le terrain avait déjà été préparé par les directeurs du club des Collets noirs. Il ne s'agissait plus que de trouver une entrée en matières, et l'émigré, qui n'avait jamais aimé les voies obliques, résolut d'aller droit au fait.

A mesure qu'il approchait de la tente, il distinguait mieux la tournure et les traits du commandant des dragons.

Ce guerrier, que le hasard allait faire l'arbitre de la

destinée du baron, fumait paisiblement une énorme pipe, les bras appuyés au dossier d'une chaise sur la* quelle il était assis militairement, c'est-à-dire à califourchon. Sa figure courte disparaissait presque tout entière sous une énorme moustache grise, et le gland de son bonnet de police, incliné jusque sur Toreille, ondulait gracieusement devant ses petits yeux enfoncés sous d'épais sourcils.

A première vue, Aymeric jugea qu'il allait avoir affaire à un tjrpe de sabreur mécontent, difficile à approcher, mais moins difficile à manier, comme ces bouledogues qui commencent par montrer les dents et finissent par lécher la main qui les flatte. Il se promit d'agir et de parler en conséquence.

Le commandant l'avait déjà aperçu et regardait, sans lâcher sa pipe, cepékin se préparant à l'aborder.

A trois pas Gandeilh s'arrêta, porta la main à son chapeau et dit d'un ton dégagé :

— Salut, commandant, vous ne me connaissez pas, mais je vous apporte des nouvelles de l'armée d'Italie.

— Vous en venez donc? demanda le citoyen Malo.

— J'étais à Rivoli.

— Vous n'avez pourtant pas l'air d'un troupier.

— J'y étais en amateur.

— Ahl grogna le commandant en poussant une énorme bouffée de tabac.

. Il ne paraissait nullement disposé à causer, et ce début n'avait rien d'encourageant. Sans se déconcerter, Gandeilh changea de note.

— Je viens aussi pour autre chose, dit-il froidement.

— Quelle autre chose?

— Je viens chercher la réponse à la proposition que vous a faite dernièrement' un de mes amis, M. Duverne de Presles,

— Sacrebleu I pas si haut donc 1 dit le vieux dragon en se levant brusquement.

LES GOLLSTS NOIRS 245

— Je crois que pour causer nous serions mieux sous votre tente, dit Candeîlh avec un demi-sourire.

— C'est bon. Entrez !

Dix secondes après, le commandant et Témigré étaient assis tout au fond d'un abri de toile qui les cachait aux regards indiscrets.

— Je vous disais donc, commandant, reprit l'émigré, que ces messieurs m'ont envoyé pour vous dire que tout est prêt et qu'ils comptent sur vous et sur l'adjudant-général Ramelpour faire entrer vos troupes dans Paris, ce soir, à dix heures.

— L'avez-vous vu, Tadjudant-général? demanda évasivement le citoyen Malo.

— Pas encore. Mais je vais aller le trouver en sortant d'ici et je suis sûr qu'il est prêt à marcher.

— Lui apportez-vous la lettre?

— La lettre de Bonaparte ? Non, commandant, dit Gandeilh en rougissant un peu. Elle n'est point encore arrivée au Comité, mais nous sommes sûrs qu'une fois le Directoire renversé, la révolution sera saluée avec joie par l'armée d'Italie, aussi bien que par l'armée du Rhin.

— Renverser le gouvernement des avocats, je n'y vois pas d'inconvénients, mais qu'est-ce que vous mettrez à la place?

— Le roi, commandant, le roi de France, qui ne laissera pas pourrir dans les grades inférieurs un brave soldat comme vous.

Le citoyen Malo tordit sa moustache, réfléchit un instant et dit :

— Mon père était maréchal-ferrant à Nanterre. C'est une raison pour que Louis XVIII ne me fasse pas maréchal de France.

Cette fois, Candeilh se mordit les lèvres et reprit en s'efforçant de rester calme :

— La naissance n'est rien quand il s'agit de récom-

penser des services comme ceux que le roi et la France attendent de vous.

— Et moi, je crois que c'est tout. Tenez ! vous qui parlez, vous avez émigré, n'est-ce pas?

— Oui, en 92.

— Vous êtes noble?

— Oui.

— Vous vous appelez le duc, le marquis, lé comte de n'importe quoi?

— Le baron de Candeilh, dit Aymeric qui ne savait point mentir dans les grandes occasions.

— Bon! Eh bien, quand nous aurons travaillé tous les deux à ramener le comte de Provence, et que nous y aurons réussi, croyez-vous qu'il fera pour moi ce qu'il fera pour vous?

— Pourquoi pas?

— Parce que je m'appelle Malo tout court et que je ferais figure à la cour comme un âne au milieu de mon escadron, dit brutalement le vieux troupier.

— Si je ne m'abuse, commandant, vous avez changé d'idées depuis votre dernière entrevue avec ces messieurs.

— Possible.

— Alors, vous refusez ?

— Ce n'est pas moi qui commande le camp. Voyez Ramel.

— J'y vais, dit Candeilh.

Et il se disposa à sortir, convaincu qu'il venait d'avoir affaire à un rusé compère, très disposé au fond à marcher contre le gouvernement, mais peu curieux d'assumer la responsabilité d'une révolte. Il salua froidement l'officier, qui ne se leva même pas pour le reconduire, et il franchit la porte de la tente.

Il n'alla pas loin.

Quatre vigoureux gaillards, qui s'étaient sans doute tenus cachés derrière la toile, se jetèrent sur lui tous

ensemble, le terrassèrent malgré sa résistance énergique et le garrottèrent avec une adresse peu comtnune.

— Enlevez-le et portez-le jusqu'au panier à salade, dit un personnage que Gandeilh reconnut parfaitement.

C'était le bourgeois obligeant qui lui avait indiqué la tente du commandant.

Gandeilh, pendant sa courte lutte avec les drôles qui l'avaient terrassé, hurlait de colère et se défendait comme un lion; mais, quand il se vit définitivement dompté, il fit un incroyable effort de volonté et réussit à dominer subitement sa fureur.

Il lui semblait au-dessous de sa dignité de se plaindre, et il résolut d'imiter les Indiens vaincus qui se laissent torturer jusqu'à la mort, plutôt que de donner à leur ennemi la joie de surprendre sur leur visage un signe de faiblesse ou une impression de douleur. Il se borna à lancer un regard de mépris au commandant Malo. Ce citoyen était sorti de sa tente, attiré par le bruit, et regardait tranquillement, l'opération. Etait-il complice de ce guet-apens? C'est ce que l'émigré ne put pas deviner, quoiqu'il lui parût étrange que l'agent de police eût eu de lui-même l'idée de venir écouter sa conversation à travers la toile ; mais le vieux dragon n'articula pas un seul mot et ne manifesta par un geste, ni son improbation ni son approbation, ni môme son étonnement.

On aurait dit que l'arrestation violente d'un homme par quatre coupe-jarrets de police était la chose du monde la plus naturelle et que cela se passait tous les jours au camp des Sablons.

La scène, d'ailleurs, n'avait attiré personne, la tente du commandant se trouvant placée tout à fait à l'écart, et les soldats se piquant fort peu de rester à leur poste pendant le jour.

Il était difficile d'enlever quelqu'un avec moins de

fracas et plus lestement; car, en moins de cinq minutes, Gandeilh fut porté dans une espèce de carriole à deux compartiments qui stationnait à cent pas du front de bandière.

Ce véhicule était attelé de deux forts chevaux et conduit par un cocher de mauvaise apparence. Le chef de la bande monta à côté de sa capture dans la caisse de l'arrière; deux de ses subalternes s'installèrent sur le devant et on partit.

— Allons! pensait Aymeric; je me suis fait prendre comme un sot, mais je ne regrette rien, car j'ai trouvé ce que je cherchais.

— Ma foi! monsieur le baron, dit tout à coup l'agent de police, vous m'avez donné bien de la tablature depuis un mois.

L'émigré vit dans ce discours une manœuvre pour lui faire avouer ce qu'il n'avait aucune envie de raconter, et il garda un silence dédaigneux.

— Oui, reprit le faux marchand d'eau- de- vie, voilà près de trente jours que nous vou? cherchons, et plus d'une fois nous vous avons manqué d'un quart d'heure. Il est vrai que, le soir de votre retour d'Italie, nous aurions pu facilement vous pincer, mais nous savions ce que vous veniez faire à Paris et nous avions l'ordre d'attendre.

— Qui m'a dénoncé? demanda brusquement l'émigré.

— Monsieur le baron, vous m'adressez là une question fort délicate, dit l'espion avec la plus exquise politesse. Vous nous étiez signalé depuis longtemps, et je pourrais vous dire le jour exact de votre débarquement sur la côte de Normandie ; peut-être cependant le gouvernement aurait-il fermé les yeux sur votre présence à Paris, s'il n'avait été informé tout récemment de faits très graves.

— Informé par qui ?

LES couETS lïoms 249

— Je pourrais me dispenser de vous le dire ; mais j*aime les gens comme vous, monsieur le baron, et je ne ferai point difficulté de vous apprendre que vous devez ce mauvais office à un membre du conseil des Cinq-Cents, le citoyen Legendre.

— Je m'en doutais, dit Témigré entre ses dents,

— Il paraît qu'il a demandé hier une audience au citoyen préfet de police pour lui révéler que vous deviez risquer aujourd'hui une tentative d'embauchage sur des officiers du camp des Sablons, et que votre voyage en France se rattachait à une vaste conspiration contre la République; il faut qu'il ait fourni des preuves, car nous sommes tous sur pied depuis vingt-quatre heures. Je ne regrette pas ma peine, monsieur le baron^ puisque j'ai eu l'honneur de faire votre connaissance.

— En vérité I murmura dédaigneusement Candeilh.

— Tenez! monsieur le baron, je vois bien que vous me méprisez et vous n'avez pas tort. Mon métier n*est pas de ceux qui rapportent de la considération et il y a longtemps que j'ai pris mon parti de ce léger inconvénient. Mais si la profession n'est pas brillante, on peut toujours l'exercer honnêtement et vous vous tromperiez fort si vous pensiez que je suis l'ennemi des nobles et de l'ancien régime.

Aymeric haussa les épaules.

— J'ai servi cinq ans sous M. Lenoir, le plus grand de tous les lieutenants de police de la monarchie Fran* Qaise, et je me flatte qu'il me considérait comme un de ses meilleurs élèves. C'est vous dire, monsieur le baron, que je ne puis ni aimer, ni estimer le ridicule gouvernement que je suis obligé de servir.

A cette singulière profession de foi, l'émigré répondit par un coup d'œil froid, mais il ne put s'empêcher d'examiner un peu plus attentivement cet étrange espion de la République.

Certes, il n'avait ni l'apparence, ni les manières des

sans-culottes, et il se pouvait qu'il ne se fût pas mis par goût à la solde du Directoire ; mais il n'était guère supposable non plus que les tendances royalistes dont il se targuait allassent jusqu'à le décider à prêter la main ;\ une évasion.

Gandeilh ne vit dans ses belles phrases qu'une ruse grossière à l'usage des agents provocateurs de tous les temps, et il se promit de ne pas s'y laisser prendre.

— Afin de vous montrer, monsieur le baron, que je suis disposé à vous être agréable, reprit l'homme, je vous déclare que tout ce que je pourrai faire pour vous sans manquer à mes devoirs, je le ferai.

— Eh bien! alors, dites-moi si les autres chefs du complot sont arrêtés.

— Ils le seront ce soir,

— Tous? .

— Tous. Leurs noms sont connus, leurs démarches surveillées, et nous n'attendions pour a^r qu'un commencement d'exécution.

— C'est moi qui les aurai perdus, pensa Gandeilh. Il me manquait ce malheur.

Et il dit tout haut :

— Où me conduisez-vous de ce pas?

— A l'Abbaye, monsieur le baron, dit Fagent de police d'un air triste.

— A l'Abbaye , répéta Aymeric qui se rappelait la mort de son père massacré par les septembriseurs.

— Mon Dieu ! oui. Cette prison est réservée aux accusés militaires auxquels les émigrés sont à peu près assimilés.

— Très bien. Maintenant, pouvez-vous me dire quelle marche va suivre mon affaire?

— Oh! elle sera menée très vite, monsieur le baron. Depuis le Comité de salut public, les jugements ne traînent pas. Vous serez probablement interrogé ce soir par le citoyen préfet, confronté demain avec vos

complices, et, dans trois jours, quatre jours au plus, vous comparaîtrez devant une commission militaire.

— Qui me condamnera à mort, séance tenante.

— A moins que le gouvernement ne décide qu'il vaut mieux attendre pour obtenir des révélations.

— Pas de moi, je suppose.

— Non ; mais dans un complot aussi étendu que le vôtre, îl y a toujours quelqu'un qui fait des révélations.

— Diable! voilà qui me contrarierait fort, car je suis pressé d'en finir.

— On pourrait aussi disjoindre votre cause; votre position d'émigré rentré sans permission vous place dans une situation particulière.

— Alors, je serais jugé seul?

— Oui, monsieur le baron.

— J'aimerais beaucoup mieux cela; maïs, dans tous les cas, dites-moi, je serai guillotiné, n'est-ce pas?

— Oh 1 c'était bon pour les terroristes de guillotiner les gens. Depuis que nous possédons le Directoire, les mœurs se sont adoucies. On fusille.

— Très bien. C'est tout ce que je voulais savoir, dit tranquillement l'émigré.

— Désolé, monsieur le baron, de ne pas avoir à vous donner de plus agréables renseignements. Je vous jure bien que si cela dépendait de moi, c*est le gouvei^nement du Luxembourg qui passerait devant une commission militaire et non pas vous.

— Touchante sympathie, qui ne vous a point empêché de me mettre la main au collet.

— Le devoir, monsieur le baron, le devoir!

Gandeilh ne dit rien, mais il pensait :

— Etrange autorité que celle de Barras et consorts. Pour se faire obéir, ils sont obligés d'employer des gens qui ont appris l'obéissance sous l'ancien régime.

Cependant la carriole roulait toujours à fond de

252 LES COUETS NOItlS

train. Elle avait marché avec une vitesse incroyable, car elle venait de passer le Pont-Royal et elle filait par le quai des Théatins. Gandeilh donna en passant un coup d'œil à l'hôtel Liardot et vit qu'il ne s'y était rien passé d'extraordinaire, ou tout au moins rien d'apparent.

— Monsieur le baron, dit un peu plus loin l'espion, nous approchons de notre destination. Vous allez être écroué et il est probable que je n'aurai plus Thonneur de vous revoir.

— A moins que vous ne veniez faire un tour à la plaine de Grenelle, le jour où...

— Ohl nous n'en sommes pas là, Dieu merci, dit l'agent de ce ton dégagé qu'emploient volontiers les médecins pour rassurer un phthisique au troisième degré. Cependant, s'il vous plaisait, monsieur le baron, de me confier quelque message verbal, voire même quelque objet à remettre comme souvenir...

— Merci, dit sèchement Gandeilh. Je ne m'intéresse à personne et personne ne s'intéresse à moi.

— Je vous disais cela, reprit doucement Tespion, parce qu'en écrouant les prisonniers il est d'usage de les fouiller.

Aymeric ne put s'empêcher de tressaillir, non pas qu'il ne s'attendit à subir cette odieuse formalité, mais il venait de se souvenir qu'il portait dans sa poche la bague de Ghristiane. L'idée que son anneau de fiançailles allait être manié et confisqué par un vil guichetier lui inspirait une telle horreur que, s'il avait eu les mains libres, il aurait jeté le bijou par la portière de la voiture. Tout à coup il lui vint une idée :

— Voulez-vovis réellement me rendre un service? demanda-t-il en regardant l'espion entre les deux yeux.

— Oui, certes, monsieur le baron.

— Eh bien, fouillez dans la poche de mon habit. Il y a là un portefeuille qui contient une traite de cinquante

LES COLLETS MOIRS 253

mille livres, payable en or chez un des premiers banquiers de Paris, et une bague qui vaut tout au plus six louis. Gardez la traite pour vous et mettez la bague dans ma bouche. C'est un bijou de famille et je tiens à le porter sur moi quand je marcherai à la mort.

L'agent de police obéit et fouilla son prisonnier avec une prestesse et une dextérité rares. 11 ouvrit le portefeuille, en tira l'anneau et le tendit aux lèvres de Gandeilh qui le fit disparaître dans sa bouche et s'exerça immédiatement à l'y cacher. Mais l'espion ne toucha point à la traite et la réintégra avec son enveloppe de cuir au fond de la poche de Témigré.

Âymeric essaya d'insister ; ce singulier agent lui dit à l'oreille :

-^Pas un mot de plus, monsieur le baron. Nous voici arrivés et vous me compromettriez inutilement.

La voiture s'arrêta et le prisonnier fut reçu par toute une escouade de geôliers, conduit au grefiTe, écroué sous son véritable nom qu'il ne St aucune difficulté de donner, et conduit dans une cellule où on l'enferma à triple clé.

— Ceci est ma dernière étape, murmura-t-il, quand il se retrouva seul, mais j'ai la bague; l'officier qui commandera le feu ne se refusera pas à la remettre à Ghristiane, et cette fois elle sera bien forcée de la garder, car je serai mort.

tËS COLLETS NOIES 285

Il y avait tout juste un mois que la citoyenne Clair, domiciliée à Montereau chez le ci-devant fennier Pilois, étonnait les habitants de cette petite ville en se promenant chaque jour appuyée sur le bras d'une jeune fille ravissante.

On en jasait môme beaucoup, car la bonne dame, à son arrivée dans le pays, se disait privée non-seulement de postérité, mais de parents et d'alliés.

Cette fleur de beauté éclose un beau matin, au confluent de l'Yonne et de la Seine, intriguait d'autant plus les oisifs que personne, absolument personne, n'avait eu le moindre soupçon de la scène de la malleposte. Vainement, le brave Pilois avait-il affirmé qu'il connaissait l'enfant pour être une orpheline abandonnée de sa famille et recueillie par pure charité. Les fortes têtes de Montereau s'obstinaient à soupçonner un mystèfe» et, par le temps qui courait alors, il ne faisait pas bon provoquer la curiosité des citoyens libres.

La marquise avait d'excellentes raisons pour redouter l'intervention de la municipalité dans ses affaires privées, et elle s'attendait d'un jour à l'autre à être mandée au district pour avoir à expliquer quels liens la rattachaient à la jeune Thérèse.

Son âge la mettait assurément à l'abri d'une accusation de maternité tardive et clandestine, car il suffisait de le comparer à celui de cette fillette pour rejeter

2o6 LES GOLtËts Noms

toute supposition inconvenante. Mais, à cette époque de bouleversement universel, où tous les pouvoirs étaient confondus, le premier maire ou adjoint venu se croyait parfaitement investi de l'autorité politique ou judiciaire, selon l'occurrence, et n'hésitait pas un seul instant à s'improviser Salomon pour trancher les cas les plus épineux.

Il pouvait prendre à un de ces sages en écharpe tricolore la fantaisie baroque ou intéressée d'interroger Thérèse et de lui demander comment elle était devenue son administrée. De là à rechercher l'origine de la citoyenne Clair elle-même, il n'y avait qu'un pas.

C'est pour ce motif que la lettre d'Aymeric, reçue dans les premiers jours de février, causa à la marquise une joie très vive. Pour ce motif seul, car, loin d'être fatiguée de la compagnie de Thérèse, elle s'était attachée à elle à ce point qu'il lui en eût beaucoup coûté de s'en séparer.

Le souvenir d'une fille unique et adorée qu'elle avait perdue autrefois n'était point étranger à ce sentimenti mais les charmantes qualités de la petite échappée de la malle-poste n'y avaient pas nui.

M"* de Saint-Clair croyait tout d'abord avoir affaire h une grisette évaporée ou ridiculement sentimentale, et, avec son tact et son expérience de grande dame, elle s'était empressée de scruter habilement le moral de cette singulière victime des séductions d'Ajrmeric.

Elle y fit des découvertes inattendues.

La jeune fille que ce mauvais sujet de Candeilh loi avait jetée sur les bras était bien la plus étrange créature de ce monde sublunaire, où il y en a de si étranges, et, pour démêler le véritable caractère de Thérèse, il fsdlait, comme la marquise, avoir passé sa vie dans c^tte société du dix-huitième siècle, où on savait tout comprendre. Elle seule était en état de deviner

tout ce que l'apparente rouerie de cette enfant cachait {

de naïveté, taut ce qu'il y avait de fraîcheur, de tendresse et de pureté au fond de son petit cœur, si prompt à s'enflammer mal à propos.

En trois jours, elle sut toute l'histoire.

La fille de Gertrude n'ayant jamais été dirigée par sa mère, ni par personne, avait grandi sans connaître le mensonge, mais aussi sans apprendre à résister à un entraînement quelconque. Sa nature fière et délicate Tavait préservée par miracle des pièges grossiers où son ignorance aurait pu se laisser prendre; sa raison ne l'avait jamais avertie d'un danger.

La paysanne du Quercy à qui Dieu, avait donné charge de cette âme d'élite, n'était point assurément sans reproches. Il faut dire cependant,, pour l'excuser un peu, que, suivant la coutume villageoise, elle avait, dès Tenfance de Thérèse, décidé de la marier à Georges, et que ces fiançailles anticipées lui paraissaient suffire pour garantir à perpétuité la vertu et le bonheur de sa fille.

La bonne femme n'y entendait point malice, et les deux futurs conjoints n'avaient pas encore trente ans à eux deux, qu'elle les regardait déjà comme unis à tout jamais, et s'en rapportait à Saîviac pour veiller sur sa femme. La veuve du conventionnel laissait faire et Thérèse aussi. Par malheur, il était arrivé que l'enfant dont on disposait ainsi aimait Georges tout autant qu'elle eût aimé son frère, mais pas plus.

Aymeric avait produit, un beau matin, sur son cœur endormi, l'eff'et d'un rayon de soleil sur une plante qui s'étiole à l'ombre.

Ce jour-là, tout avait fleuri en elle, et le passé s'était effacé comme un rêve s*efface au réveil. C'est tout au plus si elle croyait avoir fait de la peine au lieutenant Salviac en fuyant avec l'émigré, et M"** de Saint-Clair eut beaucoup de peine à lui faire comprendre Ténormité de son extravagance. '^

258 LES COLLETS NOIES j|

Il y avait là une cure difficile à tenter, mais la marquise était de force à Tentreprendre et elle sut la me- ; ner à bien. Il est vrai qu'elle y fut puissamment aidée par le souvenir de certaines sensations nouvelles que Thérèse avait éprouvées pendant son court voyage.

La connaissance du bien et du mal fut acquise par Eve dès qu'elle eut mangé le fruit défendu. L'amour devait éclairer la fille de Gertrude sur le danger qu'il pouvait y avoir à courir la poste avec un beau jeune homme. Le hasard voulut qu'il Téclairât avant le relais de Montereau, et Dieu fit le reste en suscitant de salutaires bandits pour abréger cette dangereuse épreuve.

L'excellente marquise compléta l'œuvre, et, quand le message du baron de Gandeilh arriva, la paix était déjà rentrée dans cette jeune âme, un moment troublée.

. Thérèse avouait que sa conduite avait été insensée, regrettait amèrement le chagrin qu'elle avait dû causer à sa mère, et tremblait d'avoir perdu irrévocablement l'amour de Georges. Mais le moyen de rentrer en grâce? Comment ramener au bercail la brebis affolée? La marquise y songeait sans cesse et ne trouvait rien. Ce n'était pas qu'elle se crût obligée, pour accomplir une bonne action, d'attendre le retour d'Italie de ce fou d'Ayraeric, ni que le voyage de Paris l'effrayât. Mais quelle autorité pouvait -elle espérer de prendre sur une mère irritée, sur un fiancé outragé, elle, pauvre vieille grande dame, inconnue de tout ce petit monde? Elle courait risque de passer pour une intrigante, peut-être même pour la complice du traître du Fougeray, et alors le remède eût été pire que le mal.

Ce qu'il fallait découvrir, c'était une personne respectable, assez connue de Gertrude et de Salviac pour exercer sur eux une influence efficace, assez confiante

dans le récit et dans le repentir de Thérèse pour se porter garante de son innocence.

Par bonheur, il était écrit que ce garnement d'Ay< meric contribuerait à réparer le mal qu'il avait fait, et sa lettre vint fournir un dénouement sortable à un triste imbroglio.

Au seul nom de M™* Liardot, Thérèse se mit à sauter de joie. Ses visites au pavillon de la rue de Lille lui avaient laissé de la femme du financier un souvenir ineffaçable. Jamais elle n'avait rencontré tant de grâce unie à tant de beauté, tant de douceur alliée à tant de noblesse. Quoiqu'elle fût bien éloignée de supposer que le nom vulgaire de Liardot était porté par Tunique descendante des comtes de Limeuil, la fiUe de Gertrude considérait Ghristiane comme une créature d'ordre supérieur, à laquelle il lui serait doux de plaire et d'obéir. Elle se répandit sur son compte en éloges qui firent une vive impression sur M** ° de Saint-Glair.

La bonne dame s'étonnait bien un peu que toutes ces vertus et toutes ces perfections s'avisassent de se trouver rassemblées en la personne de l'épouse d'un fournisseur de la République. Telle était la qualité que Thérèse attribuait à Liardot, et ce titre ne pou^ vait guère passer pour une recommandation. Mais, puisque M. de Gandeilh connaissait ces gens-là, il y avait du moins lieu d'espérer qu'ils étaient en conformité d'opinions avec lui et qu'ils ne dénonceraient pas une ct-devant. M^^ de Saint-Glair se décida donc, sans trop de répugnance, à entreprendre le voyage de Paris, et à s'en aller réclamer le concours de cette citoyenne Liardot que le baron lui recommandait si chaleureusement.

Ge serait calomnier le cœur de la marquise que de croire qu'elle fut insensible à la nouvelle de la mort d'Henri de Ghampcervon. Elle pleura sincèrement ce n^veu dont elle ayaU si souyeat maudit les erreurs,

360 LES COLtETS NOIRS

et elle se reprocha même très amèrement de ne pas les lui avoir pardonnées plus tôt. Du reste, la lettre qui lui annonçait ce malheur était écrite d'un style grave et triste que Témigré n'employait guère, et M*° de Saint-Clair ne put se défendre, en la lisant, d'un pressentiment fâcheux à l'endroit du fils de son amie.

Cette prévision d'un départ précipité dont il se gardait bien d'indiquer la cause, ces adieux anticipés où perçait un sentiment de mélancolie fort étranger à son caractère, toutes ces singularités épistolaires étaient de nature à inquiéter la marquise et à hâter son voyage.

Un jour lui suffit pour faire ses préparatifs. Elle confia son projet au brave Pilois, qui se chargea d'en faciliter l'exécution en procurant un passeport aux citoyennes Clair et Peyrelade, se rendant à Paris pour leurs affaires, et en retenant pour elles deux places dans la patache qui partait le lendemain soir et ne mettait guère plus de douze heures à faire le trajet.

Il fut convenu que les voyageuses, en arrivant, s'en iraient tout droit chez M"" Liardot, dont Thérèse connaissait le domicile, et que, si la négociation pouvait aboutir dans la journée. M™* de Saint-Clair reprendrait aussitôt le chemin de Montereau, non pas toutefois sans avoir poussé jusqu'à Choisy-le-Roi pour embrasser Aymeric, s'il y était encore, et l'informer de l'heu-' reux succès de son ambassade.

Le voyage s'effectua sans encombre, et, un matin, vers huit heures, la marquise et sa protégée débarquèrent au Plat-d'Étain où s'arrêtait la patache de Montereau, laissèrent leur léger bagage à Pauberge, et montèrent en fiacre pour se faire conduire au quai des Théatins.

Il y avait alors deux jours et trois nuits que le baron de Candeilh était enfermé dans la prison de l'Abbaye, où on avait massacré son père. J

La marquise n'avait pas revu Paris depuis Tannée 1790, époque de son départ pour l'émigration. Aussi aurait-elle été assez embarrassée de s'y reconnaître au milieu de tous les bouleversements d'édifices et de tous les changements de nom des rues, si Thérèse ne fût venue à son secours.

La jeune fille lui expliqua comme quoi le quai des Théatins était devenu le quai Voltaire, et comme quoi, pour aller en fiacre rue de Bourbon, il fallait indiquer au cocher la rue de Lille.

C'était par les petites entrées que la fugitive voulait se présenter chez M"* Liardot, d'abord parce qu'elle n'en avait jamais pratiqué d'autres, et ensuite pour éviter de rencontrer des étrangers ou des domestiques. Toutes les fois que la jeune fleuriste avait été reçue par la femme du riche financier, les audiences s'étaient passées dans le pavillon particulier de Christiane. Elle proposa donc à M"* de Saint-Clair de s'y rendre directement, à quoi celle-ci ne fit aucune objection.

La marquise n'avait qu'une idée très vague de ce que pouvait bien être cette M"»* Liardot, dont Aymeric et Thérèse faisaient un si pompeux éloge.

Le nom, il faut l'avouer, ne promettait guère, et la grande dame s'attendait à voir quelque bonne bourgeoise, pleine d'excellentes intentions, mais gauche et vulgaire. Elle en avait, du reste, pris son parti très gaiement, et, pour mener à bien une œuvre charitable, elle aurait bravé bien d'autres inconvénients que celui-là.

C'était donc le cœur gai et l'esprit libre que M"' de Saint-Clair voyait approcher le moment d'entamer la négociation délicate dont elle s'était si généreusement chargée. La petite, au contraire, se sentait de moins en moins rassurée. Elle s'était blottie dans un coin du fiacre et baissait les yeux comme une écolière qui s'apprête à subir un sermon magistral. Il fallut, pendant

le trajet, que la marquise rencourageât un peu, car, plus on approchait de la crise finale, plus elle avait l'air de regretter le paisible séjour de Montereau. Elle supplia même sa protectrice de lui permettre de Fattendre à la porte et de rester dans la voiture pendant les premières explications avec M""® Liardot, promettant d'ailleurs de venir dès qu'on la ferait appeler.

M"® de Saint-Clair consentit à cet arrangement, qui lui semblait plus convenable en ce qu'il la mettait plus à l'aise pour traiter seule un sujet assez scabreux.

Le fiacre s'arrêta bientôt devant le pavillon de la rue de Lille. La bonne marquise embrassa tendrement Thérèse en murmurant à son oreille quelques paroles rassurantes, et sauta à terre avec une agilité toute juvénile. L'espoir de faire du bien lui rendait pour un moment ses jambes d'autrefois.

La vieille Brigitte vint ouvrir et se mit à regarder avec beaucoup d'attention la visiteuse qui demandait sa maîtresse, mais qui s'abstenait naturellement de décliner son véritable nom.

La bonne femme paraissait, du reste, peu disposée à livrer l'entrée, et il fallut pour lever ses scrupules, que M™' de Saint-Clair lui affirmât à plusieurs reprises qu'il s'agissait d'une affaire urgente et tout à fait personnelle à M""^ Liardot. Les manières et le grand air que la marquise gardait sous son modeste déshabillé d'indienne, achevèrent de décider la suivante à introduire cette étrangère dont les traits nobles et fins éveillaient en elle un souvenir confus.

— Madame est dans le jardin, dit Brigitte après avoir fait traverser à M™® de Saint-Clair le rez-dechaussée du pavillon.

Et, ouvrant une porte qui donnait sur une allée plantée de grands ormeaux, elle montra une femme assise sur un banc au pied d'un massif d'arbres verts.

La marquise ne se le fit pas dire deux fois et se dirigea d'un pas alerte vers la dame du logis. Celle-ci de son côté s'était levée en voyant paraître une étrangère et venait poliment au-devant d'elle, si bien qu'elles se rencontrèrent au milieu de l'allée.

A mesure qu'elle approchait, la protecttice de Thérèse était de plus en plus frappée do la tournure et des traits de M""" Liardot. A trois pas, elle la reconnut tout à fait.

— Ghristianel s'écria-t-elle ; Ciuisliane deLimeuil! vous ici, ma chère enfant!

La jeune femme fut un peu moins prompte à découvrir sous les rides et sous les cheveux blancs la sympathique physionomie de la marquise qu'elle avait vue bien souvent chez son père, au temps de sa première jeunesse. Cependant, M™*" de Saint-Clair n'eut pas besoin de se nommer pour qu'elle se jetât à son cou.

Après les premières effusions, ce fut un échange de questions affectueuses et de récits entrecoupés de tendresses4 W^^ Liardot raconta brièvement à sa vieille amie comment elle avait été sauvée de l'échafaud par un homme généreux qu'elle avait épousé par reconnaissance. La marquise expliqua gaiement comme quoi la Révolution Tavait réduite à lamisère^ elle qui avait possédé cent mille livres de rente en bonnes terres, et forcée de se confiner à Montereau sous le nom de la citoyenne Clair<

— • Eh bien, ma chère enfant^ dit-elle par forme de conclusion, j'avais déjà pris à peu près mon parti de toutes ces abominations jacobines; mais, puisque je vous retrouve, je suis toute consolée, surtout si vous me dites qu% vous êtes heureuse, et j'espère bien que vous l'êtes.

Christiane baissa les yeux et ne répondit pas.

— Allons, je devine 1 s'écria M""' de Saint-Clair, quelque amourette d'autrefois qui vous trotte encore par la

cervelle... votre mari est, je gage, beaucoup plus âgé que vous et j'avoue qu'il a un bien vilain nom, mais vous venez de me dire qu'il était bon, noble de cœur et môme, je crois, royaliste par dessus le marcbé; eh! bien, vous verrez avec le temps que ces qualités-là en valent bien d'autres. Mais, j'y pense... je vous parle d'amourettes... est-ce que jadis... vous n'avez pas eu un sentiment pour le ûls de ma pauvre chère amie... Marthe de Candeilh?

M^^ Liardot frissonna de la tête aux pieds; majs la marquise était trop lancée pour s'apercevoir du trouble de sa jeune amie :

— Voyons, je ne me trompe pas, et il n'est pas possible que vous ayez oublié ce grand fou d'Aymeric, qui est bien au fond le meilleur cœur du monde.

— Madame, dit Ghristiane, je vous supplie de ne jamais prononcer devant moi le nom de M. de Candeilh.

— Et pourquoi cela, bon Dieu ? Mais vous ne savez pas que c'est à lui que je dois de vous avoir revue, car c'est lui qui m'a envoyée chez une M"*® Liardot, sans me dire que c'était vous. Ma foi ! s'il voulait me faire une surprise agréable, il y a réussi, et, rien qu'à cause de cela, petite, j'entends que vous lui pardonniez.

— Jamais! murmura la fille du comte deLimeuih

— Oh! oh! son crime est donc bien gros? Vous allez me conter cela, mon enfant. Mais, en attendant, laissez-moi vous dire ce qu'il a fait ce garnement dont vous pensez tant de mal.

— Je ne veux rien savoir.

— Un acte de vertu, ma chère petite;* non, vertu n'est pas assez, c'est d'héroïsme qu'il faut dire, de sublime héroïsme.

— Je n'ai jamais douté de sa bravoure, madame.

— Bon ! il s'agit bien de bravoure ! c'est tout {autre

chose; en vérité, depuis Scipion et le chevalier Bayard, je crois qu'on n'a rien vu de pareil.

Çhristiane regarda M"** de Saint-Clair avec une sorte d'effroi, car elle commençait à craindre que l'âge et les malheurs de l'émigration n'eussent altéré sa raison.

— Imaginez-vous, ma chère Limeuil... excusez-moi, je n'ai pas encore pu me faire à ce nom de Liardot ou Lardot... imaginez-vous qu'Aymeric, qui a toujours été un charmant cavalier, comme vous savez, avait fait sans le savoir la conquête d'une grisette... Mais qu'avez-vous donc, mon enfant? vous pâlissez.

— Ce n'est rien, madame, dit Çhristiane avec effort. Continuez, je vous en prie.

— Eh bien, il s'était toujours conduit avec elle comme le farouche Hippolyte, et notez, s'il vous plaît, que la petite est ravissante; seulement, ceci entre nous, il n'avait peut-être pas autant de mérite que vous pourriez le penser, car il aimait sans doute ailleurs; mais enfin c'est déjà très beau d'agir comme il l'a fait.

-^ Qu'a-t-il donc fait ? balbutia M"^° Liardot.

-—Attendez. Mon Candeilh, qui était venu à Paris en cachette et qui conspire toujours un peu, se trouve un beau soir obligé de partir avec une mission du roi pour ritalie. Ne voilà-t-il pas que la petite folle s'était cachée sans sa permission dans la malle-poste et qu'en se réveillant le matin, à vingt lieues de Paris, il la trouve à côté de lui.

"^ Il le savait, madame.

— Tiens! vous connaissiez donc déjà l'histoire. Bhl bien, point du tout, il ne le savait pas, et c'est ici que la Providence se montre. Croiriez-vous, ma chère, que Dieu a permis que je me trouvasse là à point nommé, quand la malle s'est arrêtée à Montereau pour relayer? Ah ! alors, il faut bien que je le proclame, Aymeric a

été superbe. Il m'a confié la petite sans lui en demander la permission, et il est parti sans lui baiser seulement le bout des doigts. Est-ce assez beau? assez...

— Quoi I c'est vous qui avez recueilli cette jeune fille ?

— Moi-môme, et je vous réponds que je Tai chapitrée; mais je dois dire que je n'ai pas eu grand'peine à la guérir; c'était une bouffée romanesque qui lui avait passé par la tête et qui aurait pu lui coûter l'honneur si elle avait eu afi'aire à un gentilhomme moins loyal qu'Aymeric. J'ai eu vite raison de cet enfantillage ; la petite a une mère, un fiancé qu'au. fond elle aime beaucoup et qu'elle adorera dans huit jours, car j'espère bien le lui rendre et je compte même sur vous pour m'y aider.

— Sur moi ! s'écria Ghristiane.

— Certainement. Vous connaissez la mère, qui vous tient, paraît-il, en grande vénération. Le fiancé est Un brave garçon d'officier républicain, qui adore sa Thérèse et qui ne fera pas beaucoup de difficultés pour lui pardonner son escapade, quand vous vous joindrez à moi pour lui attester que, dans tout cela, il n'y a eu qu'une petite fille faisant l'école buissonnière et rien de plus. C'est dit, n'est-ce pas ? Nous allons commencer ensemble des visites de raccommodement qui nous seront comptées en paradis.

— Madame, M. de Candeilh vous a indignement trompée. Il a séduit cette jeune fille, et il met le comble à cette indignité en abusant de votre confiance pour vous associer aune nouvelle fourberie.

— Mais, ma chère enfant, je vous répète que je suis sûre, absolument sûre de ce que je vous dis. Lisez plutôt la lettre qu'il m'a écrite pour me prier de vous amener la petite.

Et la marquise, qui n'avait eu garde d'oublier cette pièce authentique, la tira de sa poche et la tendit à Ghristiane, qui la prit d'une main tremblante,

— Si c'était vrai, j'en mourrais, pensait M"»'Liapdot en dépliant ce papier qui allait peut-être décider de sa destinée.

Ghristiane commença à lire avec une émotion qui ne se peignait que trop sur son visage, et que la marquise remarqua pour la première fois. Quand elle eut achevé, elle était pâle comme une morte et ses yeux se remplissaient de larmes.

— Eh bien! ma chère, que dites-vous de cela? demanda M"® de Saint-Clair. Il n'y a pas à s'y tromper, ce n'est point là le style d'un amant vainqueur. Vous pouvez croire qu'Aymeric ne parlerait pas sur ce ton d'une femme aimée, ni môme d'une conquête passagère, et j'espère que vous ne doutez plus de la pureté de sa conduite.

— Cette lettre prouve qu'il vous a confié cette jeune fille et qu'il n'a plus daigné s'occuper d'elle après l'avoir abandonnée. Elle ne prouve rien de plus.

— Soit! dit vivement la marquise; mais, mon témoignage, à moi, vous ne le récuserez pas. Vous me croirez quand je vous affirmerai que j'ai confessé Thérèse et qu'elle m'a tout dit comme elle l'aurait dit à sa mère, cent fois mieux même, car je soupçonne la brave femme qui Ta mise au monde de n'avoir pas une bien grande autorité sur cette folle tête, tandis que moi je connais ces cœurs de fillettes.

— Et que vous a-t-elle avoué?

— Rien assurément qui puisse la compromettre ni surtout compromettre Aymeric, car il s'est conduit, dans toute cette affaire, de façon à me surprendre, moi qui le connais de longue date. Imaginez-vous que la pauvre enfant s'est littéralement jetée à sa tête, sans savoir, bien entendu, où cela pouvait la mener, et que lui, qu'on appelait autrefois le beau Candeilh, lui qui est d'une race endiablée et qui passait à Versailles pour un bourreau des cœurs, il s'est contenté

de donner à Thérèse les conseils les plus paternels.

— Mensonge 1 murmura tristement M""" Liardot.

— Je vous dis, ma chère Christiane, que j'ea suis sûre. G*est à ce point que je soupçonne anguille sous roche... quelque amour sérieux dans le cœur de ce garçon, car il fallait au moins cela pour le convertir si vite.

— Cette jeune flUe vous a-t-elle dit aussi qu'elle a passé dans la chambre de M. de Gandeilh la nuit qui a précédé son départ? demanda Christiane avec amertume.

La marquise laissa d'abord paraître quelque surprise à cette attaque directe que M"« Liardot ne manqua pas de renouveler en termes plus précis.

— Sa mère a trouvé chez M. de Candeilh les fleurs de son corsage, reprit-elle en baissant la voix.

— Bon ! bon! dit en riant M"** de Saint-Clair, je connais cette histoire. Thérèse me l'a racontée comme les autres. Il paraît que, cette nuit-là, sa petite tête travaillait plus que de coutume. Sa fenêtre donnait tout justement en face de celle d'Aymeric. Ma folle ne dormait point, comme vous pouvez le croire. On ne dort pointa cet âge, quand on a la cervelle farcie de romans. La voilà qui colle son joli museau aux vitres et qui se met à regarder son héros allant et venant dans la chambre.

Elle le voit manier des armes, et elle s'imagine qu'il va se tuer. Admirez cette belle invention d'un esprit à l'envers ! Et elle y court.

Aymeric était prosaïquement occupé à boucler ses malles, et, comme les routes de la sérénissime République ne sont pas sûres, il fourbissait par précaution un grand sabre et deux longs pistolets. Vous devinez Texplication, mais ce que vous ne devinez pas, c'est comment il s'est tiré de ce pas difficile.

Thérèse m'a conté par le menu ce qu'il a fait et

dit. C'est tout simplement sublime. Un sage de l'antiquité, ou mieux encore, un saint du calendrier, n'aurait tenu ni une autre conduite, ni un autre langage.

— Si je pouvais le croire. ..

— Croyez-le, ma toute belle, croyez-le hardiment, et aidez-moi à ramener l'enfant prodigue. Voyons, vous avez bien quelque confiance en mon jugement et vous ne doutez pas de mon cœur. Comment pouvez- Yous imaginer qUe je m'abuserais à ce point, moi qui possède tout au moins une longue expérience ?

— Écoutez, madame, interrompit Christiane très émue, je sens que vous allez rire de ce queje vais vous demander, mais vous ne savez pas.,, vous ne pouvez pas savoir...

— Qu'avez-vous, mon enfant? Moi rire, quand je vous vois troublée au point de m*effrayer. Non, non, vous me jugez mal et...

— Ehl bien, jurez-moi devant Dieu que vous ne cédez pas à un entraînement de votre cœur en répondant de la vertu de cette jeune fille, jurez -moi que M. de Candeilh n'a pas manqué à ses devoirs d'honnête homme et... qu'il ne l'aime pas... qu'il ne Ta jamais aimée.

— Mais je vous le jure et cela sans le moindre scrupule. Thérèse est aussi pure qu'avant cet absurde voyage; elle n'aspire qu'à épouser son capitaine ; elle le rendra fort heureux, et je crois même qu'elle l'adore déjà. S'il en était autrement, jour de Dieu! la marquise de Saint- Clair ne prêterait point les mains à une vilenie.

Aymeric est toujours le brave et loyal gentilhomme que vous avez connu, un peu étoumeau, un peu fat, mais incapable d'une lâcheté ; et, en ce qui le concerne, je serais même très disposée à jurer, mieux : je jurerais qu'il aime une autre femme, et que cet amour est le plus sincère qui se soit jamais logé dans

soilcœur de coureur d'aventures. Mais, vous pâlissez, mon enfant.

— Malheureuse que je suis, murmura Ghristiane, c'est moi qu'il aime !

— Vous I

— Il m'aime et je l'aime... je l'aime de toutes les forces de mon âme.

— Vous l'aimez ! mais vous n'êtes pas libre, Ghristiane.

— Je l'étais I je ne le suis plus, et il âe me reste qu'à mourir.

— Mourir ! Vous ! Mais c'est pour en devenir folle, moi aussi! expliquez-vous! que s'est-il passé enlre vous?

— Quand Aymeric est parti pour Témigration, nous étions fiancés.

— Quoi I le comte de Limeuil avait consenti...

«- Il l'ignorait, mais je lui aurais tout avoué et il n*aurait pas voulu me condamner à un malheur éternel ; d'ailleurs, j'étais résolue à entrer au* couvent ; vous savez nos malheurs... je vous l'ai dit, je fus sauvée par un homme qui n'obtint ma grâce qu'à condition que je consentirais à porter son nom... nous n'avions pas été mariés par un prêtre... M. Liardot m'avait juré qu'au retour du roi il me laisserait libre de rompre notre union... et c'est moi...

La jeune femme ne put achever; les sanglots l'étouffaient.

— Ah I je devine tout! s'écria la marquise. Pauvre petite ! on sera venu vous raconter l'escapade de Thérèse, vous aurez cru que Gandeilh vous avait trahie, et alors...

— Alors, je suis allée me jeter aux pieds de Thomme qui passait pour être mon mari, et je l'ai supplié de faire consacrer notre mariage par l'Église.

— Et... il l'a fait?...

— U m'aimait, lui aussi j il m'adorait, car vous ne

savez pas jusqu'où il a poussé le dévouement et Tabnégation ; il ne voulait pas accepter le sacrifice que je lui offrais, il m'a représenté que je regretterais peutêtre un jour de m'être engagée ; je n'ai voulu rien entendre, car j'avais le cœur ulcéré et la tôte perdue. Depuis trois jours, je suis sa femme.

— Pauvre Aymeric, dit tout bas M"** de Saint-Clair.

— Aymeric! je l'ai revu, madame, dans cette nuit fatale où je me suis enchaînée ; j'ai eu la cruauté de me montrer à lui en habits de mariée ; je voulais le torturer, me venger de tout ce qu'il m'avait fait souffrir, et pourtant, je sentais que je ne pouvais pas arracher de mon cœur cet amour qui était toute ma vie.

— C'est affreux I murmura la bonne marquise.

— Et je l'aime encore I je l'aime plus que je ne l'ai jamais aimé; et je me maudis, et je demande. à Dieu de me foudroyer pour me punir d'avoir brisé ce cœur qui ne battait que pour moi I

— Hélas ! ma chère enfant, je ne puis que vous dire : soumettez -vous à la volonté du Tout- Puissant, car je tremble que votre malheur ne soit doublement irréparable. La lettre d' Aymeric est écrite dans des termes qui m'inquiètent : lui si gai, si insouciant, il me parle comme s'il ne devait plus me revoir.

— C'est vrai ! cette lettre est un adieu I Ah I il me manquait ce malheur d'avoir causé sa mort I

— Oh I je m' alarme peut-être à tort, mais, ditesmoi, qu'est-il devenu après cette triste scène ?

— Il est parti, le regard égaré, la tête en feu.

, — Et c'est sans doute le lendemain qu'il s'est enfin décidé à m'écrire. Ah! mon Dieu! quand je songe que j'aurais pu avoir l'idée de ramener la petite à sa mère trois jours plus tôt. Voilà ce que c'est que la vieillesse !

•^ Il se sera laissé aller au désespoir, il se sera

tué ; ou plutôt, il conspirait, il aura joué sa tète dans quelque entreprise périlleuse, insensée.

— Il conspirait ! je m'en doutais.

— Il conspirait avec mon mari.

La marquise laissa échapper un geste d*étonnement.

— Oui, avec mon mari qui dirige un complot royaliste où ils jouent tous leurs têtes ; c'était hier que ce complot devait éclater.

— - Ma chère Ghristiane, demanda tout à coupM^' de Saint-Clair, voulez-vous me présenter à votre mari?

— - Mon mari I répéta la jeune femme éperdue. Que lui direz-'vous?

— Rien qui puisse vous nuire dans son esprit, mon enfant. Quand il saura mon nom, il ne se défiera pas de moi, je l'espère, et il me permettra bien de veiller un peu sur le fils de ma meilleure amie, sur ce pauvre Aymeric que M. Liardot ne doit plus redouter, puisque maintenant vous êtes sa femme.

— Oh! madame, vous seule pouvez faire t^ela et je vous bénirai.

— Certes, je le ferai. Ce n'est point une raisont parce que le baron de Candeilh est malheureux pour l'aban* donner et le laisser se jeter tête baissée dans quelque traquenard jacobin.

— Pourvu qu'il ne soit pas déjà trop tard.

— Bah ! s'il était mésarrivé à la conspiration, vous le sauriez, puisque votre mari en est le chef. Voyons, chère petite, ne perdons par de temps. Où est M. Liardot?

— Le voici, madame, murmura Christiane, qui pâlit en apercevant son mari au bout de l'allée.

C'était bien Liardot qui venait d'apparaître dans le jardin, et chose inouïe, le financier, si calme d'ordinaire et si compassé dans ses allures, arrivait presque en courant.

Christiane eut aussitôt le pressentiment d'un nou-

LES COLLETS NOIRS 27â

veau malheur. Quant à la marquise, elle observait avec une curiosité bien naturelle ce roturier allié au sang des Limeuil, et elle ne pouvait s'empêcher de plaindre la malheureuse jeune femme qu'un dépit amoureux avait enchaînée pour toujours.

Il faut avouer qu'au premier abord la figure du chef des Collets noirs ne prévenait point en sa faveur, mais ce jour-là elle avait une expression presque effrayante. Liardot était livide; ses yeux brillaient d'un feu sombre et sa bouche se contractait sous l'empire d'une émotion violente.

Il se remit un peu cependant en approchant des deux femmes et il salua avec assez de calme. En même temps, son regard interrogeait Ghristiane.

— • Madame la marquise de Saint-GIair^ une amie de ma famille, dit M""® Liardot pour répondre à la question muette de son mari.

Celui-ci s'inclina froidement et dit :

— Ma chère Ghristiane, il faut que je vous parle, à vous seule.

— Fort bien, monsieur, je m'éloigne ; mais je ne m'en vais pas, dit M"® de Saint-Glair, car je viens chercher votre femme pour m'aider à accomplir une bonne œuvre qui ne saurait souifrir de retard.

Et la bonne dame fit quelques pas sous les arbres.

— Qu'y a-t-il donc, monsieur ? demanda vivement M'"» Liardot.

— La conspiration est découverte ; nos amis sont arrêtés; je puis l'être moi-même d'un instant à l'autre. Nous n'avons plus que le temps de fuir, et je viens vous chercher.

— Fuir ! répéta machinalement Ghristiane.

— Oui 1 nous le pouvons encore. Une voiture nous attend au coin de la rue de Bourbon. Les agents se présenteront à l'hôtel par le quai et ils ne nous rencontreront pas. Je me suis ménagé de longue da(e un asile

S14 tiBS COLLETS MOIAS

sûr et j'emporte assez d'or pour nous assurer à l'étranger une existence heureuse. Fuyons, vous dis-je, il n'y a pas une minute à perdre.

— Vous m'avez dit que tous nos amis étaient arrêtés...

— Tous ou presque tous. La police n'a saisi d'abord qu'un des fils du complot. Puis des révélations, faites par quelque traître ou par quelque lâche, sont venues la mettre sur la trace du Comité, Les recherches continuent, et c'est un miracle que je sois encore libre, mais mon nom n'avait pas été livré le premier jour.

— Qu'est-il advenu de... de M. de Gandeilh? demanda Ghristiane avec effort.

— M. de Gandeilh I G'est lui, c'est sa folie qui nous a perdus. Il est allé se jeter comme un insensé dans le plus grossier de tous les pièges. Au lieu d'exécuter mes instructions, il a agi avec une légèreté qui équivaut à une trahison.

— Mais... où est-il?

— A l'Abbaye, depuis trois jours ; et nous l'ignorions, car il n'avait même pas daigné nous avertir qu'il allait risquer cette folle tentative au camp des Sablons, Si, du moins...

Un cri déchirant coupa la parole au chef des Collets noirs et rappela M"^® de Saint-Glair.

— ^ Qu'avez-vous, mon enfant? demanda la marquise en ouvrant ses bras à la pauvre Ghristiane,

— Aymeric est perdu I

— Aymeric I répéta Liardot avec colère.

^^ Oui, Aymeric que j'aime, que je n'ai jamais cessé d'aimer.

— Madame 1

— Vous m'avez trompée, vous m'avez dit qu'il me trahissait; ce n'est pas vrai, et je me maudis d'avoir pu croire un seul instant qu'il était capable d'une pareille infamie.

LES C0LLBT3 NOIRS 278

— Est-ce Yons, madame, demanda Liardot en regardant la marquise d'un air menaçant, est-ce vous qui vous êtes faite la messagère de M. de Gandeilh?

— Qu'appelez-vous messagère, monsieur? s'écria M""* de Saint-Glair furieuse. J'ai ramené une jeune fille qu'on l'accusait d'avoir enlevée, et je ne regrette qu'une chose, c'est de ne l'avoir pas ramenée plus tôt.

— Ghristiane, reprit le financier avec une émotion contenue, je ne vous adresserai ni un repro,che, ni même une question. Ce qui se passe ici en ce moment est une énigme dont je n'ai ni le temps, ni la volonté de chercher le mot. Mais Dieu m'est témoin que je n'ai jamais cherché à vous contraindre; Dieu m'est témoin que c'est vous qui êtes venue, à cette même place où vous reniez aujourd'hui vos serments, me dire : Je veux être votre femme.

— Je ne renie rien, monsieur, et je n'appartiendrai jamais à un autre, mais vous devriez comprendre que je ne puis plus vivre, puisque M. de Gandeilh va mourir.

— Ainsi, vous refusez de me suivre?

— Je refuse, mais je vous conjure de partir. Assez de sang coulera sans que vous versiez le vôtre, et le roi a besoin de vous. Partez, monsieur, partez et oubliezmoi.

— Vous oublier, Christiane ! mais vous ne voyez donc pas ce que je souffre I

Il suffisait de regarder Liardot pour comprendre que ce cœur, bronzé contre toutes les émotions, n'avait pas pu résister à ce dernier coup.

Le chef des Collets noirs pleurait comme un enfant.

— Monsieur, dit la marquise attendrie par le spectacle de cette douleur sincère, je vous jure que j'aime Christiane comme si elle était ma propre fille et que je ne la quitterai pas, quand même ces monstres du Directoire me menaceraient de me faire fusiller comme

ce pauvre baron. Votre vie est plus précieuse que la mienne, car je ne suis qu'une vieille femme.

— Et que ferez-vpus sans moi, Ghristiane? demanda Liardot en s'efforçant de se contenir; que ferez-vous, seule, au milieu des scélérats qui vont s'acharner contre tous les nôtres? Qui sait s'ils ne pousseront pas la cruauté jusqu'à vous impliquer dans le complot? Cet hôtel va être envahi par leurs vils agents; vous pouvez être arrêtée, jetée dans une prison. Fuyez seule du moins, si vous ne voulez pas fuir avec moi.

— Monsieur, interrompit Ghristiane, vous voulez savoir ce que je ferai dans cette ville maudite? Je vais vous le dire. M. de Gandeilh va être jugé, condamné, et si Dieu ne fait pas un miracle, il va mourir. Eh I bien, je ne veux pas qu'il meure. Tout ce qui pourra être tenté pour le sauver, je le tenterai, et, si j'y parviens, je vous jure que là où vous serez je viendrai, je vous jure que vous retrouverez en moi une épouse résignée et que je ne vous quitterai jamais.

— Et si vous échouez, Ghristiane, si M. de Gandeilh.. «

— Si M. de Gandeilh tombe sous les balles républicaines, je ne lui survivrai pas, dit M™' Liardot d'un ton ferme.

-* Ainsi, votre décision est irrévocable ?

— Gomme ma résolution de ne jamais manquer à la foi que je vous ai jurée.

Liardot se tut et on pouvait lire sur son visage le reflet de l'horrible lutte qui déchirait son âme.

— G'est bien, madame, dit-il avec effort. Je vais partir et je n'ai plus qu'une grâce à vous demander^ c'est de me dire oîi vous allez vous retirer, car vous ne pouvez plus rester dans cet hôtel.

-» J'irai demander asile à la mère de la jeâne fille que M"** de Saint-Glair a ramenée, dit sans hésiter Ghristiane.

•^ Et je crois que c'est le plus sage parti que nouâ

tES COLLETi NOIRS 277

puissions prendre, se hâta d'ajouter la marquise. Personne assurément ne s'avisera de venir nous chercher là.

— SoitI dit Liardot; mais, je vous en supplie, ne perdez pas un temps précieux.

— Ce sera vite fait. La petite est là, dans un fiacre, devant la porte de ce pavillon. Elle va être ravie quand elle saura que nous voulons nous réfugier chez elle, et j'en sais assez sur le caractère de sa mère, pour ôtre sûre qu'elle nous recevra à merveille.

— Et moi, dit Ghristiane, je compte que le fiancé de Thérèse nous aidera à sauver M. de Gandeilh.

— Il faudra pourtant bien commencer par rac* commoder les jeunes gens, dit tout bas M"^" de Saint* Clair.

Et elle ajouta, en s'adressant à Liardot :

— Monsieur, je ne vous connaissais pas; mais je vois que ma chère Ghristiane ne m'avait pas trompée en m'assurent que vous aviez le cœur d'un gentilhomme. Yivez pour notre cause, et ne désespérez pas de l'avenir.

Le financier lui prit la main, la baisa respectueuse* ment et s'éloignait sans prononcer une parole, quand la bonne marquise le rappela :

— Monsieur, dit-elle d'une voix très émue, vous ne pouvez pas nous quitter ainsi, sans nous dire où vous allez vous réfugier ; il faut que nous puissions au moins vous écrire.

— Ge serait une grave imprudence, madame, dit froidement Liardot. Je ne compte point quitter Paris, car il est possible après tout que mon nom ne soit point livré à la police par le traître qui a déjà dénoncé trois ou quatre de nos chefs ; peut-être même ne le connaît-il pas.

— Je jurerais bien que M. de Gandeilh n'a rien dit, interrompit la marquise.

— Et je le jurerais aussi, madame. Nous avons été

278 tes GOUETS NOIRS

dénoncés par quelque affilié subalterne qui, évidemment, ne sait pas tous nos secrets, car il m'aurait certainement désigné le premier. Mais, peu importe. L'ami qui m'offre une retraite sûre pourrait être com* promis par une lettre, et je ne me crois pas le droit de vous confier son nom. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je veillerai sur vous et que rien ne m'empêchera, quand le moment sera venu, de vous faire savoir comment nous pourrons nous rejomdre*

Et, sans même lever les yeux sur Gbristiane, le chef des Collets noire courut à une petite porte percée dans le mur du jardin, l'ouvrit et disparut.

— C'est moi qui le sauverai, murmurait-il en mettant le pied sur le pavé de la rue de Bourbon.

Ce monde est plein de contrastes, et plus une situation est tendue, plus il y a de chances parfois pour qu'elle se dénoue heureusement.

Certes, si, vers la fin de janvier, on eût prédit à Georges Salviac qu'il allait retrouver bientôt auprès de Thérèse une félicité parfaite, il aurait fort, mal pris cette amère plaisanterie. Et pourtant, la seconde décade de pluviôse n'était point encore passée, qu'au fond du petit jardin déjà fleuri de la rue des Marais, les deux fiancés rendus Tun à l'autre échangeaient des regards tendres sous les yeux ravis de la bonne Gertrude,

Le plan de la marquise avait réussi sans qu'elle eût besoin de se mettre en frais de diplomatie pour faire rentrer la fugitive en grâce. Ni la mère, ni l'amoureux n'étaient de force à résister à l'expression naïve du repentir sincère de cette enfant plus étourdie que coupable. Et d'ailleurs, la prédiction de M™^ de Saint-Clair n'avait pas tardé à se réaliser, et Thérèse, éclairée par sa singulière aventure, s'était promptement aperçue que Georges avait tout ce qu'il fallait pour lui plaire. L'image de Candeilh s'était efiacé'e comme un rêve, et le souvenir du séduisant émigré n'avait pas tenu contre la présence du jeune, vaillant et généreux capitaine.

A bien prendre, la jeune fille n'avait jamais sérieuser^ent aimé (|ue Salviac, et la passion qui avait soufflé

un instant sur son cœur pouvait se comparer à une de ces brises folles qui s'abattent du haut des montagnes sur la surface unie d'un lac et passent sans en avoir troublé les profondeurs cristallines. Le calme était revenu et avec lui le bonheur. Mais si Thérèse bénissait son heureux retour au bercail, la joie de ceux qui l'entouraient n'était pas sans mélange d'inquiétudes poignantes et d'amères douleurs.

L'ofQcier lui-même en avait sa large part. Après la scène qui avait arrêté d'une façon si imprévue son duel avec Aymeric, il était rentré chez lui accablé sous le poids de cette révélation foudroyante.

Vainement La Ramée, après la fuite du baron, avaitil essayé de rétracter ce qu'il venait de dire, vainement Boisjoly s'était-il efforcé de démontrer à son camarade que le chouan avait arrangé cette histoire h l'avance pour se ménager une retraite sur le terrain. Georges, qui connaissait la bravoure de Gandeilh, n'avait pas douté un instant de la triste vérité. 11 n'eut pas le courage de la dire à sa mère, mais à son trouble, à ses réticences, et surtout en entendant Boisjoly prononcer maladroitement le nom du témoin Escoublac, dit La Bamée, M°* Salviac devina tout.

Déjà frappée de l'étrange ressemblance du faux du Fougeray avec un homme qu'elle avait de trop légitimes raisons d*exécrer, la veuve du conventionnel comprit que la fatalité venait de ramener sur son chemin l'héritier de ce baron de Gandeilh qui l'avait séduite autrefois et qui la forçait maintenant à rougir devant son fils.

Nul ne pourrait dire ce qui se passa dans son âme fière le jour où elle reçut ce coup terrible. Pas un mot, pas un geste, pas un mouvement de son noble visage ne trahit sa souffrance, et Georges la respectait trop pour jamais se permettre une allusion à ce douloureux passé.

Par une sorte de convention tacite, la mère et le fils vécurent ensemble comme si la funeste rencontre d'Aymeric de Gandeilh n'était pas venue bouleverser leur vie. M"^* Salviac semblait môme grendre à tâche d'entrer plus qu'elle ne l'avait jamais fait dans les vues et dans les espérances de Georges.

Le retour de Thérèse et sa réconciliation avec le jeune officier ne provoquèrent, de la part de la veuve, ni un reproche ni môme une question. Bien plus, elle consentit pour la première fois à recevoir chez elle la fille de Gertrude et à la traiter comme sa future bru. Seulement, après le sacrifice en quelque sorte officiel de ses répugnances contre ce mariage, M"^* Balviac se renferma dans un silence absolu et dans une inertie complète.

Elle laissait Georges passer toutes ses journées dans la petite maison de la rue des Marais, mais elle n'y mettait jamais les pieds et ne témoignait point le désir de revoir Thérèse. On aurait dit que, pour se punir d'une faute bien noblement effacée, l'héroïque veuve voulait se condamner à abdiquer tous ses droits de mère.

Si elle s'abstenait de se mêler à l'existence de son fils, bien moins encore s'informait-elle du sort d'Aymeric de Gandeilh. Georges, non-seulement ne prononçait jamais ce nom devant elle, mais il lui cachait avec soin tout ce qui se rattachait aux lamentables aventures du malheureux émigré. M"® Salviac ignorait donc l'arrestation du jeune baron et môme l'installation chez Gertrude de M*'" Liardot et de la marquise.

Les deux protectrices de Thérèse habitaient depuis trois semaines la maisonnette où Aymeric avait logé jadis, et là, choyées, chéries, adorées de tout ce qui les entourait, elles vivaient pourtant dans les plus horribles angoisses.

La découverte de la conspiration des Collets noirs faisait grand bruit dans Paris, mais le public n'en

StM LES GOLLETâ NOIRS

connaissait que très confusément les détails, et il avait fallu que Georges Salviac allÀt aux informations dans les régions gouvernementales pour savoir au juste ce qu'il en était. Son grade de capitaine dans la garde du Directoire et sa réputation d'excellent républicain lui ouvraient toutes les portes et lui donnaient toutes facilités pour se renseigner.

Or, voici ce qu'il avait appris.

L'arrestation du ci-devant baron de Gandeilb était un fait isolé que l'autorité militaire cherchait vainement à rattacher au complot royaliste éventé en même temps par la police du citoyen Cochon.

L'émigré, interrogé, n'avait nommé personne et persistait à prétendre qu'il avait agi de son chef en essayant d'embaucher un officier du camp des Sablons, et qu'il ne se connaissait pas le moindre complice^

Gomme il était prouvé qu'il vivait à l'étranger depuis 1792 et qu'il n'était revenu à Paris qu'en nivôse an V, le commissaire du gouvernement paraissait disposé à croire que l'accusé Gandeilh était tout simplement un royaliste enragé opérant pour son propre compte.

Gette opinion, alors môme qu'elle aurait prévalu, ne pouvait influer en rien sur le sort du coupable, car il allait être traduit devant une commission militaire pour deux ou trois crimes dont le moindre entraînait fatalement la peine de mort. Seulement, on inclinait à le juger à part, autant parce qu'on n'espérait plus en tirer aucun éclaircissement, que pour faire un exemple prompt et terrible.

En ce qui concernait le club des Collets noirs, les choses avaient pris une autre tournure. Le ci-devant officier de marine, Duverne de Presles, avait été arrêté le premier entre tous les membres du comité.

Il avait sans doute été dénoncé par les deux drôles en carmagnole que Gandeilh avait surpris écoutant à la porte de la loge au théâtre Feydeau. On n'avait pas

LES COLLETS ROIHS 283

osé mettre tout d'abord la main sur Liardot qui jouissait, même auprès des Directeurs, d'une excellente renommée. Mais, par malheur, après deux ou trois jours de captivité, et sous la menace d'être immédiatement passé par les armes, ce Duverne de Presles avait parlé.

La Villeheurnoy, Brottier et, enfin,, le financier du quai des Théatins avaient été successivement dénoncés par leur pusillanime complice, et Liardot était le seul qui eût su se dérober aux recherches.

Gomme le délateur ne paraissait pas être arrivé au bout de ses confidences, et qu'on opérait tous les jours de nouvelles arrestations, l'affaire pouvait traîner encore longtemps. De là le projet d'expédier séparément rémigré Gandeilh.

Duverne de Presles, qui ne l'avait vu qu'une seule fois et pendant quelques minutes, et qui, d'ailleurs, ne se souciait pas de parler de la tentative du Club sur le général Bonaparte, Duverne de Presles n'avait même pas prononcé le nom d'Aymeric dans ses interrogatoires.

Toutes ces informations, Salviac qui les recueillait une à une, les rapportait fidèlement chaque jour à M"*** Liardot et à la marquise de Saint-Glair.

La malheureuse Ghristiane ne vivait plus depuis l'heure fatale où elle avait connu toute l'étendue de son malheur. Après une crise nerveuse qui faillit l'emporter le soir même de son arrivée chez Gertrude, elle tomba dans une prostration complète d'où les soins assidus de ses bonnes amies furent impuissants à la tirer.

Elle restait des journées entières assise au fond du jardinet, les yeux fixés sur la fenêtre de la chambre que Gandeilh avait habitée, le corps affaissé, les mains inertes, ne se reveillant de sa torpeur que pour écouter les nouvelles apportées quotidiennement par le capi-

284 LES GOLLBTS NOIRS ^

taine Georges. Alors ses joues se coloraient d'une rougeur subite, sa poitrine se soulevait et son cœur se \ mettait à battre avec tant de force qu'elle semblait sur le point d'étouffer. Peu à peu, elle en vint à ce point de sensibilité et d'épuisement, que M"** de Saint-Clair redoutait de la voir succomber à la moindre émotion, et qu'elle recommandait à Salviac de lui ménager les tristes renseignements qu'il récoltait.

De son mari, nul n'avait plus entendu parler depuis qu'il avait disparu parla petite porte de son jardin. On savait que l'hôtel du quai des Théatins avait été visité de fond en comble par la police du Directoire et môme un peu pillé suivant l'usage révolutionnaire. On savait aussi qu'on n'y avait trouvé ni Liardot, ni le commis Goujard^ ni aucun papier compromettant.

Les agents y avaient perdu leurs peines, mais ils ne renonçaient pas à l'espoir de mettre la main sur le chef des Collets noirs, qui avait acquis du soir au matin une immense célébrité.

On prétendait, dans le public, qu'il n'avait pas quitté Paris, et il s'était déjà formé des légendes sur cet insaisissable conspirateur. Chaque fois qu'on ramassait un sans-culotte assommé au coin d'une borne, et cela arrivait assez régulièrement toutes les nuits, les badauds racontaient que c'était l'œuvre du terrible Liardot, qu'ils représentaient comme le chef d'une bande de coupe-jarrets invisibles.

Les choses en étaient là, quand un soir Georges Salviac, Thérèse et M"® de Saint-Clair, réunis autour du fauteuil de Christiane, virent entrer Gertrude tenant une lettre à la main.

Le capitaine venait d'arriver, et sa figure rembrunie semblait présager quelque mauvaise nouvelle.

— Voici un papier qu'un gamin vient d'apporter, dit la paysanne. Le drôle s'est sauvé tout de suite, sans vouloir attendre la réponse.

Ghristiane prit l'enveloppe que lui tendait Gertrude, et devint pâle comme une mocte. Elle avait reconnu l'écriture de son mari.

Georges cherchait à deviner la cause de Témotion qui se peignait sur la figure de M"* Liardot, et il s'inquiétait déjà de la voir pâlir. Ce fut bien autre chose quand elle eut brisé le cachet et lu rapidement la lettre.

Alors elle s'affaissa sur elle-même, et il fallut que la bonne Gertrude la reçût dans ses bras pour l'empêcher de tomber évanouie sur le plancher.

Des soins empressés la ranimèrent, et fort heureusement la crise fut courte.

La pauvre jeune femme fit un suprême effort etten* dit la lettre à Salviac, qui en eût bientôt parcouru des yeux le triste contenu.

« Madame, écrivait Liardot, le jour oh il vous a plu

de vous séparer de moi, vous m'avez fait un serment,

, » Si je parviens à sauver M. de Candeilh, avez-voua

dit, je jure que là où vous serez j'irai vous rejoindre et

que je ne vous quitterai plus.

» Le jour approche où je serai en droit de vous rappeler une promesse que je considère comme sacrée.

» Demain, M. de Candeilh va comparaître devant une commission militaire.

» Les juges sont désignés, l'heure et le lieu de la séance sont fixés.

» Demain soir, M. de Candeilh sera condamné à mort.

» La sentence est sans appel et sera exécutée le lendemain au lever du soleil, dans la plaine de Grenelle.

» Mais je ne veux pas que M, de Candeilh meure et M. de Candeilh ne mourra pas.

» Du fond de l'asile où j'ai pu me réfugier et braver tous les espions du Directoire, je commande encore à une poignée d'hommes dévoués.

« Ib ont roQu l'ordre de se réunir à la plaine de Grenelle pendant la nuit qui précédera Texécution.

D Je serai à leur tête, et je réponds d'eux comme de moi-même.

» L'heure choisie est matinale, et le stipplice d'un royaliste est chose trop commune pour attirer beaucoup de curieux.

» Je me suis assuré aussi que le gouvernement ne déploiera aucun appareil de troupes, afin de ne pas donner trop d'éclat à cette mort qui serait certainement héroïque.

» Le peloton d'exécution et une faible escouade de gendarmerie seront seuls commandés.

» Cette vile canaille sera attaquée et exterminée sans eiFort et sans merci par les quarante braves que j'ai rassemblés.

» Je serai là, d'ailleurs, et je suis certain du succès.

» Une heure après ce coup de main, M. de Gandeilh sera en sûreté, et, dans cinq jours, lui et moi nous débarquerons en Angleterre.

» Je compte assez sur sa loyauté pour obtenir qu'il vous écrive de Douvres, et je compte assez sur la vôtre pour croire que vous viendrez me rejoindre dès que vous serez assurée qu'il me doit la vie. »

Cet étrange billet n'était pas signé, mais nul autre que le chef des Collets noirs n'avait pu l'écrire, et Georges ne s'y trompa point. S'il admirait au fond du cœur la générosité de Liardot, il éprouvait en même temps une douloureuse surprise, et cela pour des motifs que Christiane ne pouvait pas deviner.

— C'est donc vrai? dit-elle en le regardant fixement. Ils vont le condamner demain.

Le capitaine n'eut pas la force de répondre, mais son silence en disait assez.

— Et vous me l'avie» caché! reprit amèrement M"° LiardQt,

LBS COLLETS NOIRS 287

— Je voulais vous épargner des tortures inutiles, murmura Georges,

— Pensiez-vous donc que j'aurais moins souffert en apprenant tout à la fois sa condamnation et sa mort ?

— Sa mort ! mais il ne mourra pas I c'est sa fuite que je voulais vous annoncer en même temps que son arrêt.

— Que voulez-vous dire?

— Que moi aussi j'ai résolu de le sauver,

— Vous, Georges!

— Moi, qui n'ai pas eu besoin de me rappeler qu'Aymeric de Gandeilh est de mon sang pour faire le serment d'arracher à la mort l'homme que vous aimez.

Ces mots si simples bouleversèrent tous les cœurs. Thérèse sauta au cou de son fiancé, M"^" de Saint-Clair lui serra chaleureusement les mains, pendant que Ghristiane lui tendait la sienne.

-— Je l'avais toujours dit qu'il était noble, murmurait Gertrude.

-^Monsieur, s'écria la marquise très émue, c'est très beau ce que vous faites là, et Dieu vous en tiendra compte. Par le dévouement de deux hommes decœur, comme vous et M. Liardot, ce malheureux enfant sera certainement sauvé.

— Le plan de M. Liardot est impraticable, madame, dit à demi-voix Salviac.

— En effet, une attaque de vive force, en plein Paris... si lâches que soient les soldats du Directoire. •«

'— Ils résisteraient, soyez-en sûre, interrompit vivement le capitaine, et le premier ordre que donnerait celui qui commandera le peloton, ce serait de casser la tête au prisonnier; mais, ce n'est pas tout...

— Achevez, monsieur.

— M. Liardot paraît croire que l'exécution aura lieu après-demain au petit jour; il a été mal informé*

•^ Quoi ! elle serait retardée?

283 LES COLLETS NOlIlS

— Hélas! madame, la commission militaire doit se réunir demain matin à dix heures et... tout sera terminé dans la journée.

— Ah ! les misérables n'ont eu garde d'oublier les coutumes du Tribunal révolutionnaire, qui envoyait les condamnés à l'échafaud au sortir de son infernale audience. Il ne leur manque que les charrettes et la guillotine.

— Ainsi le veut la loi.

•— Oh ! monsieur !

— Et si l'exécution était renvoyée au lendemain, je ne pourrais peut-être plus sauver M. de Candeilh.

Ghristiane écoutait les yeux hagards et la main sur son cœur qui battait à l'étouffer.

— Expliquez-vous, monsieur, je vous en supplie^ dit la marquise.

— Madame, je suis précisément de service demain avec une compagnie qui est chargée de garder la salle où siégera le conseil de guerre. L'adjudant-général qui le préside a pleine confiance en moi... j'ai servi sous ses ordres à l'armée d'Italie... Il m'a prévenu ce matin que je commanderais le peloton d'exécution et que je serais chargé de choisir pour en faire partie des hommes sûrs.

— Et vous avez accepté cette odieuse mission !

— Si je l'avais refusée, madame, M. de Candeilh était perdu. J'ai l'ordre de me tenir prêt pour quatre heures, et de conduire directement le condamné à la plaine de Grenelle. Le trajet sera très court, puisque la séance doit avoir lieu à l'Ecole militaire, au bout du Champ-de-Mars, mais la nuit vient de bonne heure et je ferai en sorte d'arriver sur le lieu de l'exécution au moment où le jour baissera...

— Est-ce que je devinerais, bon Dieu? murmura M"* de Saint-Clair.

— On a fait répandre à dessein le bruit que le con*

damné serait fusillé seulement le lendemain, parce qu'on veut éviter la foule. De là vient sans doute Terreur de M. Liardot. Nous serons donc assurés de trouver peu ou point de spectateurs.

— Eh bien? demanda la marquise, émue au point de ne plus pouvoir contenir son impatience.

— C'est moi qui distribuerai les cartouches; et comme j'aurai eu soin d'enlever les balles...

Ghristiane poussa un cri de joie et voulut se lever pour tomber aux pieds du capitaine Salviac, mais la force lui manqua.

— J'ai tout prévu, reprit Georges. Mes soldats me sont dévoués; alors même qu'ils devineraient mon projet, ils se tairaient, car il leur répugne de fusiller des émigrés, et ils savent que M. de Gandeilh est un brave. Ils savent aussi que je serais compromis si on venait à découvrir...

— Compromis ! gravement, peut-être !

•— Ohl j'en serais quitte pour la perte de mon grade, dit simplement Georges, et je suis sûr que ma chère Thérèse ne m'en aimerait pas moins, si je redevenais simple soldat.

Les yeux de sa fiancée lui répondirent par un regard qui en disait plus que toutes les protestations du monde.

— Je veillerai à ce que persontie n'approche de M. de Candeilh quand il sera tombé sous le feu; le crépuscule ne permettra guère aux soldats de voir le corps, et d'ailleurs j'ai demandé et obtenu qu'il pût être immédiatement enlevé par un ancien serviteur de la famille du condamné. J'ai prévenu cet homme qui habite Choisy-le-Roi.

— La Ramée, le garde -chasse du vieux baron, murmura la marquise sans savoir qu'elle réveillait dans le cœur de Georges un douloureux souvenir.

— Lui-même, madame, et je suis assez sûr de son

290 LBS COLLETS NOIRS

attachement à son maître pour n'avoir aucun doute sur le zèle qu'il mettra à remplir sa mission. Demain soir, M. de Gandeilh sera conduit hors de Paris sous un déguisement et je me chargerai de lui faire gagner la

frontière.

— Monsieur le capitaine, il faut que je vous embrasse, s'écria M""» de Saint-Clair en se jetant dans ses bras.

Georges lui rendit son étreinte de grand cœur, et ce fut pendant quelques instants une scène à attendrir M. de Barras lui-même.

— Mieux vaut cent fois ce projet que celui de M. Liardot, disait la marquise.

Et elle ajoutait tout bas :

— Et puis j'aime mieux que mon cher Aymeric doive . la vie à un autre qu'à ce fournisseur.

Ce sentiment très féminin, Christiane le partageait peut-être, mais elle ne le laissa pas voir. Tout au contraire, elle exprima son inquiétude de ce qu'il adviendrait à son mari à la suite de cette tentative périlleuse, et ses regrets de ne pouvoir l'avertir qu'elle était désormais inutile.

Le messager était parti aussitôt après avoir remis la lettre, et nul ne connaissait l'asile où se cachait le chef des Collets noirs.

Salviac la rassura d'un mot :

— Quand M. Liardot se présentera après- demain matin avec ses hommes à la plaine de Grenelle, il* devinera bien que l'exécution a été reculée ou avancée et il se retirera. Plus tard, nous trouverons certainement un moyen de lui apprendre la vérité.

— C'est moi qui la lui apprendrai, dit Christiane, car je tiendrai mon serment, et j'irai le rejoindre en Angleterre dès que M. de Candeilh sera sauvé.

— Mais, j'y pense, dit tout à coup M"*® de Saint- Clair, si ce fou d'Aymeric allait refuser de se prêter à

LES COLLETS noius 291

cet escamotage des balles? Il est capable de tenir absolument à mourir.

— Je ne le préviendrai que pendant le trajet du Ghamp-de-Mars à la plaine de Grenelle et j'espère le décider, murmura Georges Salviac.

— Vous lui direz que Christian e de Limeuil le supplie de vivre, s'écria M""® Liardot.

Le jour fatal était arrivé.

Aymeric de Gandeilh, amené dès le matin de la prison de TAbbaye, attendait dans une salle basse de l'Ecole Militaire le moment de comparaître devant la commission qui allait le juger, ou plutôt le condamner ; car, la loi contre les émigrés étant formelle, il ne s'agissait que de l'appliquer.

Les heures de captivité lui avaient paru bien longues, et les fastidieux interrogatoires qu'il lui avait fallu subir avaient lassé sa patience. La mort, c'était la délivrance et il apprit avec joie qu'elle approchait.

Le matin de cette journée qu'il ne devait pas voir finir, il s'était levé d'une humeur couleur de rose, et il avait procédé à sa toilette avec un soin tout particulier.

— Il faut faire honneur au peuple souverain qui daigne m' envoyer à la mort, avait-il dit en demandant à son geôlier sa culotte pistache, son gilet à fleurs et son habit mordoré.

Et il avait ajouté mentalement :

— Je ferai voir à ces croquants comment un gentilhomme se tient devant les balles jacobines.

Quant à l'audience, qui se préparait, il la considérait comme une dernière formalité plus ennuyeuse que les autres, et il avait résolu de l'abréger en répondant le moins possible aux questions du président.

Les juges se firent attendre, et il était près de midi, quand on introduisit l'accusé. Le public était peu nombreux, car l'affaire de Gandeilh avait fait beaucoup moins de bruit que celle deDuverne dePresles et consorts. D'ailleurs, en ce temps-là, on était quelque peu blasé sur les divertissements judiciaires, et pour des citoyens qui avaient joui pendant dix-huit mois du spectacle quotidien des fournées de la Terreur, c'était un assez maigre régal que d'assister à la condamnation d'un pauvre diable d'émigré. La salle ne contenait donc guère qu'une vingtaine de soldats et d'invalides venus là pour passer agréablement une heure ou deux, et cinq ou six vieilles femmes, tricoteuses attardées, qui soupiraient en regrettant le bon temps où Fouquier-Tinville expédiait ses soixante ci-devant dans une séance.

Gandeilh jugea superflu de s'incliner devant cette vulgaire assistance, mais il adressa un salut poli au président de la commission, vieil officier à figure énergique et renfrognée. Après quoi, il s'assit tranquillement et se mit à regarder autour de lui en attendant qu'on l'interrogeât.

Bien entendu, il n'aperçut dans le public aucune figure de connaissance ; mais, en revanche, il fut fort surpris de reconnaître derrière les gendarmes de service Georges Salviac en grand uniforme de capitaine.

— Morbleu I pensa-t-il, poiir un Gandeilh de la main gauche, ce garçon manque vraiment de savoir-vivre, ou bien il faut qu'il m'ait gardé une terrible rancune à cause de sa grisette.

Et il détourna les yeux. Du reste, l'audience commençait, et on lui demanda son nom, son âge, son domicile et ses qualités.

— Je m'appelle Aymeric, baron de Gandeilh, dit-il d'un air tout à fait calme ; j'ai vingt-neuf ans, je ne demeure nulle part, et mon unique profession consiste à me battre contre la République.

Une pareille déclaration de principes n'était pas faite pour lui attirer les sympathies de l'assistance, et elle fut accueillie par un murmure général. Le président passa sur-le-champ aux faits qui se rattachaient à la conspiration des Collets noirs, et il n'obtint de l'accusé que des dénégations absolues.

— Je ne connais plus personne à Paris, répondit invariablement Aymeric, et j'ignore s'il existe un comité, un club ou une association quelconque tendant à renverser le gouvernement de M. le comte de Barras.

Il eut soin d'appuyer sur le mot « comte » et il ajouta plusieurs fois :

— J'ai conspiré, je ne le nie point; mais j'ai conspiré tout seul.

Quand le président lui fit observer qu'il était peu probable qu'il eût risqué la tentative d'embauchage du camp des Sablons s'il n'avait pas eu de complices, Candeilh haussa les épaules et dit :

— Pourquoi pas ? Je savais que vos soldats étaient fatigués de la République et dégoûtés du Directoire, et je me croyais bien de force à les entraîner tout seul.

A cette demande :

— Avouez-vous avoir porté les arme? contre la République?

Il répondit fièrement :

— Non-seulement je l'avoue, mais je m'en vante, et je suis tout prêt à recommencer.

Après cette profession de foi, il ne restait plus qu'à passer à l'audition des témoins, et le président y procéda pour la forme.

Il n'y en avait que deux : le commandant Malo et l'agent de police qui avait arrêté l'accusé. Leurs dépositions furent naturellement très insignifiantes, puisqu'ils n'avaient à raconter que des faits déjà connus, et Candeilh ayant déclaré qu'il n'avait à produire aucun témoignage en sa faveur, le président allait déclarer

les débats clos, quand un soldat se leva parmi l'auditoire et s'avança en portant militairement la main à son shako.

L'émigré le regarda et fut très surpris de reconnaître Spartacus.

L'ancien soldat d'ordonnance du pauvre Ghampcervon prit la parole en ces termes :

— Mon colonel, je voudrais dire deux mots au sujet du particulier que voilà.

— Qui êtes- vous d'abord? demanda rudement le président de la commission.

Spartacus déclina sa qualité de cavalier de deuxième classe aux hussards de l'armée d'Italie, présentement en congé temporaire pour cause de blessures reçues à Rivoli.

— Qu'avez-vous à dire? interrogea le colonel.

— J'ai à dire que si le citoyen qui est assis là s'est battu contre la République, il s'est battu aussi pour elle et crânement.

Ce début était bien fait pour éveiller l'attention des juges, et le récit de Spartacus racontant la brillante conduite de l'accusé sur le champ dp bataille fut religieusement écouté. 11 détermina même dans le public un mouvement favorable à Taccusé, et on vit les officiers qui composaient la commission échanger des regards où on lisait clairement des dispositions moins hostiles.

— Ce que dit ce soldat est-il exact? demanda le président.

— Oui, répondit sèchement Gandeilh.

— Gomment se fait-il que vous vous soyez trouvé ce jour-là dans l'état-major du général Bonaparte ?

— Cela ne regarde que moi.

— Mais enfin, pourquoi étiez-vous venu au quartiergénéral ?

— Pour voir comment les républicains se battent.

Il y eut un moment de silence. Le président cherchait évidemment à renouer le fil de ses idées brusquement coupé par l'intervention inattendue de Spartacus.

— Je vous ferai remarquer, dit-il lentement, qu'il est de votre intérêt d'expliquer les motifs de votre présence à l'armée d'Italie; car, faute de les connaître, BOUS devons supposer que vous êtes allé à Vérone pour essayer d'embaucher les officiers de Bonaparte, comme vous avez tenté plus tard d'embaucher ceux du camp des Sablons.

— Supposez-le, si vous voulez.

Telle fut la réponse laconique de l'émigré, et le colonel n'en put tirer autre chose.

En présence d'une pareille obstination, il n'y avait plus qu'à aller aux voix sur le sort de l'accusé, et la commission y procéda sur-le-champ. Après une très courte délibération, le citoyen Gandeilh (Aymeric), cidevant baron, fut condamné à mort à l'unanimité.

— Merci, messieurs, dit l'émigré avec un sourire. Je n'attendais pas moins de vous, et c'est la première fois que je devrai de la reconnaissance à des soldats républicains.

Ce singulier compliment fut débité avec la suprême désinvolture de messieurs des gardes-françaises à Fontenoy invitant les Anglais à tirer les premiers. Le public n'y resta point insensible, et les juges ne cherchèrent pas à cacher leur émotion. Cependant, les gendarmes entourèrent le condamné et le ramenèrent dans la salle où il avait déjà passé deux heures avant l'audience.

— Quand serai-je fusillé ? demanda Gandeilh à un vieux brigadier qui menait l'escorte.

— C'est pour ce soir, dit tristement cet homme.

— Ai-je encore une heure à moi ?

— Oh! deux ou trois. Le peloton n'est pas encore commandé.

— Et je puis être seul, en attendant Tordre du départ?

— Non, mon officier, je dois rester ici de planton, à moins que le capitaine ne veuille vous tenir compagnie lui-môme. .

— Le capitaine qui commandera le feu ?

Le brigadier fit un geste affirmatif. En ce moment, la porte s'ouvrait et Candeilh vit entrer un officier qu'il reconnut sur-le-champ.

— Quoi! c'est vous, monsieur ! s'écria l'émigré. Morbleu ! je ne m'attendais pas à vous revoir, mais je suis charmé de n'avoir point affaire à un étranger pour le peu de temps qui me reste.

— Touchez là, citoyen. Vous êtes un brave, dit Boisjoly, car c'était lui qui se présentait en grande tenue.

Aymeric serra la main que le vieux reître lui offrait et lui dit vivement :

— J'ai un service à vous demander.

— Deux, si vous voulez.

— C'est de remettre à une femme la bague et la lettre que vous trouverez sur ma poitrine après l'exécution.

— Ce ne serait pas de refus, mais ce n'est pas moi qui commanderai le peleton, et sacrebleul j'en suis bien aise, car...

— Mais, votre camarade voudra-t-il...

— Oh ! il s'en chargera volontiers, car il vous connaît aussi, et môme mieux que moi. C'est Salviacl

— Georges I s'écria Candeilh en pâlissant.

— Oui, Georges Salviac, et, à sa place, je me serais fait remplacer, car enfin, elle n'est pas écrite dans le règlement, cette corvée-là, mais il faut croire qu'il avait ses raisons.

— Oui, je comprends, dit amèrement l'émigré. Les liens du sang ne comptent pas, quand il s'agit de

sauver la République. Sa mère lui aura cité Thisloire romaine.

— Je n'en sais rien, mais elle vient de l'envoyer chercher en toute hâte, et il m'a chargé de vous tenir compagnie jusqu'à ce qu'il revienne. Il sera ici dans une heure.

— C'est bien, monsieur, j'ai le temps de l'attendre, car je suis sûr qu'on ne commencera pas sans moi, dit Candeilh avec un sourire.

Fidèle aux promesses qu'il avait faites la voille fi M™° Liardot, Georges Salviac n'avait pas manqué d'aller, dès le matin, s'entendre avec le président de la commission militaire sur les tristes dispositions à prendre pour que tout fût terminé dans la soirée.

Il avait été convenu que le peloton d'exécution serait commandé pour quatre heures, car il pouvait survenir des incidents de nature à prolonger l'audience.

On était à la fin du mois de février, et, pour aller de l'École Militaire à la plaine de. Grenelle, il ne fallait pas plus de vingt minutes. On pouvait donc en finir avant la nuit, et le capitaine avait calculé qu'il aurait tout juste le temps d'arriver sur le terrain à la chute du jour.

La séance s'étant ouverte seulement à midi, il conçut d'abord quelque inquiétude. Un retard de deux heures pouvait avoir pour conséquence de faire renvoyer l'exécution au lendemain et de déranger tout le plan de délivrance si laborieusement combiné.

Il se glissa dans la salle assez préoccupé de ce qui allait s'y passer, mais l'affaire prit dès le début une tournure telle qu'il fut bientôt rassuré. Aymeric ne répondait que par des dénégations ou par des impertinences à l'adresse de la République, et sa résolution de ne pas se défendre apparaissait si clairement que le débat ne devait pas durer longtemps.

L'intervention de Spartacus avait failli le compli-

quer, mais l'attitude de l'accusé y avait mis bon ordre : "^ si bon ordre même, qu'à deux heures le jugement était rendu et que Salviac, après avoir craint qu'on allât trop lentement, commença à craindre qu'on eût été trop vite.

Pour peu que le président eût l'idée d'avancer le moment du départ pour la plaine de Grenelle, on y *^ arrivait en plein jour et la fraude devenait très difficile. Afin de parer à ce danger, Georges eut soin de quitter l'audience un peu avant le prononcé de Tarrôt, et il alla prier le camarade Boisjoly qui se promenait dans les cours de l'École de le remplacer auprès du condamné. Il le chargea aussi de dire au président que, lui Salviac, il était obligé de s'absenter pour une heure, mais qu'il serait de retour à temps pour prendre le commandement du peloton.

Il savait qu'on ne changerait pas le tour de service, à moins de motif très grave ; d'ailleurs, il comptait bien ne pas s'éloigner, et pour le cas où, par impossible, de nouveaux ordres seraient donnés, il dit à son planton ^ de venir le chercher dans le Champ-de-Mars, où il alla tout simplement s'asseoir au pied d'un arbre.

Il n'avait d'autre but que de se rendre un moment * introuvable et, par conséquent, de gagner du temps ; mais il n'avait pas plus tôt franchi la grille de l'École, qu'un soldat courut après lui pour lui remettre une ^ lettre qu'on venait d'apporter à son adresse.

Georges fut très surpris de reconnaître sur l'enveloppe l'écriture de sa mère et encore plus étonné de lire ces phrases courtes et émues :

« Mon cher enfant, il faut que je te parle sur-lechamp. Il y va de notre honneur.

» Je t'attends à la maison. Quitte tout pour venir. Dans une heure, tu reprendras ton service. »

M"® Salviac n'était pas prodigue de mots inutiles, et pour qu'elle écrivît de ce style, il fallait qu'elle eût de S

bien puissantes raisons d'appeler son fils auprès d'elle.

Georges se serait jeté au feu pour sa mère, et, pour lui, le moindre de ses désirs était un ordre. Il regarda sa montre et vit qu'il pouvait disposer de deux grandes heures.

Un fiacre passait. Il sauta dedans, en lui promettant un écu de six livres s'il brûlait le pavé.

Boisjoly était déjà prévenu, et Salviac savait que le vieux troupier exécutait fidèlement toutes les consignes, y compris celles que lui donnait un ami. Il partit donc très rassuré sur ce qui allait se passer en son absence à l'Ecole Militaire , mais très inquiet de ce qui l'attendait rue Saint-Germain-des-Prés.

Par un hasard assez rare, il était tombé sur un fiacre qui marchait à merveille, si bien que le trajet ne dura pas plus de vingt-cinq minutes.

Sa mère l'attendait dans cette grande pièce très mal éclairée où elle avait reçu naguère la visite d'Aymeric de Gandeilh.

— Tu n'es pas malade, j'espère 1 s'écria Georges en l'embrassant.

— Non, mon fils, dit tristement la veuve du conventionnel.

— Mais... cette lettre?

— Je te l'ai écrite, parce que je sais que tu as résolu de pousser le respect du devoir jusqu'à refuser de te soustraire à l'exécution d'un service commandé, et parce que je sais que l'obéissance sera peut-être audessus de tes forces.

— Que veux-tu dire, mère, balbutia l'officier trèstroublé par ce début.

— Je veux dire, Georges, qu'un homme va mourir, justement condamné pour avoir porté les armes contre la République, un homme...

— Qui te l'a appris?

— Peu importe I je le sais; et je sais aussi que ce

traître à sa patrie porte un nom que nous ayons le droit de maudire. En lui va finir une race exécrée, et si jamais supplice fut mérité, c'est celui que va subir le fils du baron de Gandeilh qui fut le bourreau de ta mère. Mais toi, Georges, toi seul en France, tu ne dois pas, tu ne peux pas le conduire à la mort.

La voix de M ""* Salviac s'altéra en prononçant cette phrase qui devait lui rappeler de bien amers souvenirs.

— Et c'est pour me dire cela que tu as voulu me voir? s'écria Georges.

— Oui, mon fils, reprit gravement la veuve. Je rougis de ma faiblesse, car je suis républicaine, et cet homme est le plus dangereux ennemi de la République; mais je suis femme et mon cœur se révolte à l'idée que tu vas faire répandre un sang qui coule aussi dans tes veines.

— Ma mère I

— Ecoute. J'ai lutté longtemps, j'ai voulu m'endurcir contre cette lâche pitié et laisser la fatalité faire son œuvre. Tu te soumettais bien, toi, si jeune, si bon, toi que le hasard a fait son obligé et qui lui as pardonné le mal qu'il t'a causé : tu acceptais sans hésiter le triste devoir que t'imposait la loi militaire; tu étais stoîque, et moi, ta mère, j'aurais dû te donner l'exemple de la fermeté. Eh bienl je sens que je n'en ai pas le courage, car je pense à ce que tu dois soufi'rir.

— As-tu donc pu croire un seul instant...

— Je crois que tu te résignes avec horreur au plus affreux de tous les sacrifices, et je veux t'épargner cet épouvantable héroïsme.

— Tu te trompes... tu ne sais pas...

— Je devine ce que tu vas me dire, mais j'ai tout prévu. Si rigoureux que soient tes chefs sur l'exécution d'un ordre donné, ils ne repousseront pas la prière d'une mère qui veut préserver son fils d'un supplice plus cruel cent fois que celui du coupable.

— Une prière ! de toi ! à mes chefs !

— Oui, mon fils. Au moment où on te remettait ma lettre, le président de la commission militaire en recevait une où je lui apprenais la vérité et où je le suppliais de changer ton tour de service.

Georges devint pâle comme la mort et poussa un cri déchirant.

— Ah ! ma mère, qu'ayez-vous fait? dit-il en se frappant le front avec désespoir,

— Ce que toute mère aurait fait à ma place.

— Et vous avez pu supposer que j'aurais consenti à commander les soldats qui devaient tuer mon frère, si je n'avais pas eu la certitude de le sauver!

— Le sauver! répéta M™** Salviac très émue.

— Oui, le sauver. Tout est prêt; j'ai enlevé les balles des cartouches, les grenadiers me sont dévoués, les amis de M. de Candeilh sont prévenus. Il vivra, si je suis là pour veiller sur sa vie.

— Georges ! y penses-tu? c'est trahir la République, déshonorer ton uniforme.

— Etque m'importe I Je suis son frère, et je ne veux pas qu'il meure... il est encore temps... Adieu, ma mère, adieu.

Et il chercha à se dégager de l'étreinte de M™° Salviac qui le serrait contre sa poitrine.

— Mais c'est toi qui mourras, si on vient à découvrir... la loi militaire est impitoyable pour un refus d'obéissance.

— Laissez-moi partir ou je me brûle la cervelle, dit Georges en s'arrachant des bras de sa mère.

Et il se retourna pour courir à la porte.

Un homme alors se dressa devant lui, et dit froidement :

— Salviac, tu ne sortiras pas.

— Legendre ! s'écria l'officier. Ah I je savais bien que la main de ce buveur de sang était dans tout cela.

C'était bien Tami de Danton qui venait d'apparaître tout à coup comme un oiseau funèbre. Il s'était tenu caché dans le coin le plus obscur de la salle, et Georges était si préoccupé en entrant qu'il ne l'avait pas aperçu.

— Voilà donc où en est venu cet enfant qui porte le nom du meilleur républicain que j'aie connu, dit amèrement l'ex-conventionnel. Ce n'était pas assez de fréquenter des chouans; tu veux maintenant les soustraire à la punition de leurs crimes !

— Laissez-moi passer, cria Salviac furieux.

— Pourquoi ? pour que tu ailles grossir le nombre des traîtres, pour qu'un scélérat d'émigré échappe au supplice qu'il a si bien mérité. Non! non! je te le défends, entends-tu, Georges Salviac ?

— Et moi je vous dis qu'il faut que je parte, dit le capitaine en serrant les poings.

— Ah ! ah ! tu me menaces, je crois ! tu veux employer la force. Il te manquait cela de vouloir frapper l'ami de ton père. Eh bien, essaie !

Georges recula. Il était fou de colère et de douleur, et il n'écoutait môme plus sa mère qui l'appelait du fauteuil où elle s'était affaissée ; mais il n'osait pas encore porter la main sur Legendre.

— Tu hésites ! reprit le terrible Dantonien d'une voix railleuse. Eh bien! tu as raison ; car tu aurais beau m'assommer, tu n'arriverais pas à temps pour sauver ton infâme royaliste. J'ai écrit aussi au président, moi, membre du conseil des Cinq-Cents, et je lui ai demandé d'avancer l'exécution.

— Place! place! cria Georges en se ruant sur lui.

Mais Legendre avait la force et l'agilité du tigre. Avant que le capitaine pût le saisir, il ouvrit la porte à laquelle il était adossé, sortit et la ferma en dehors à double tour.

Salviac poussa un hurlement de rage et courut à la fenêtre.

C'était le seul chemin qui lui restât à prendre pour sauver son frère.

LES COLLETS NOIBS 307

Le jour baissait déjà, et la brume d'une triste soirée de février montait de la Seine et se répandait peu à peu sur la plaine de Grenelle.

Ce quartier, aujourd'hui couvert de maisons et d'usines, qui s'étend du Ghamp-de-Mars aux fortifications, ne comprenait alors que des terrains vagues, coupés çà et là par quelques murs garnis d'espaliers et à peine variés de loin en loin par de timides essais de culture. Le désert commençait à la barrière, et ces parages solitaires étaient éminemment propres à la triste destination qu'on leur avait assignée sous le Directoire, et qu'ils conservèrent jusqu'à la fin de la Restauration.

La place choisie pour les exécutions militaires était un champ carré entouré de fossés à moitié comblés, et borné du côté de la campagne par un mur à hauteur d'homme, qui semblait avoir été bâti là tout exprès pour y adosser les condamnés. On y arrivait en vingt minutes à pied, après avoir franchi l'enceinte de la ville.

La plaine, ce soir-là, n'était pas plus fréquentée que d'habitude et rien n'annonçait qu'on allait y fusiller un homme.

On apercevait bien quelques citoyens, attardés dans la banlieue, et hâtant le pas pour rentrer en ville avant la nuit. Mais, à l'endroit fatal, il ne s'était pas formé le moindre rassemblement, soit que le public fût blasé

sur ce genre de spectacle, soit plutôt qu'il ignorât l'heure du supplice.

La Ramée qui la connaissait, n'avait eu garde de manquer aux instructions données par Georges Salviac, et il était arrivé longtemps avant le moment fixé au pied du sinistre mur. Il y avait pourtant été devancé par une femme vêtue de noir, et ce ne fut pas pour le vieux serviteur une médiocre surprise que d'apprendre qu'il n'était pas le seul à s'intéresser à son maître.

Ghristiane, — car c'était elle, — reconnut pour l'avoir vu deux ou trois fois chez son père, au commencement de la révolution, l'ancien garde-chasse de la maison de Gandeilh.

Elle savait que le capitaine l'avait associé à ses projets, et elle alla droit à lui pour se nommer et expliquer les raisons qui l'amenaient là. Mais elle eut quelque peine à persuader La Ramée, car le bonhomme était prudent et ne se souciait point de livrer son secret à une inconnue.

Gependant, à force de lui parler de Salviac et de son plan, mais surtout après lui avoir dit qu'elle était la fille du comte de Limeuil, elle finit par lui inspirer toute confiance. Il avait eu vent jadis des projets de mariage d'Aymeric avec une noble demoiselle qui ne pensait point encore à devenir M"® Liardot, et, comme il ne manquait pas de finesse, il devina à peu près la vérité.

Du reste, ni lui, ni Ghristiane n'étaient disposés à parler beaucoup et leur entretien fut court. La Ramée donna l'assurance que tout était préparé pour assurer la fuite du baron de Gandeilh. Ghristiane affirma qu'elle aurait le courage d'assister au simulacre d'exécution, mais que, sa présence pouvant troubler Aymeric, elle se tiendrait au moment suprême derrière le mur au pied duquel il devait tomber... vivant.

A vrai dire, Tex-garde-chasse se serait bien passé du

surcroît d'embarras que lui apportait M"" de Limeuil, et il fit mentalement quelques réflexions désobligeantes poixr le sexe féminin en général.

Peut-être aussi n'avait-il pas tort de blâmer Christiane d'être venue, et certes, si M™® de Saint-Clair eût été consultée, elle se serait opposée de tout son pouvoir à cette folie. Mais la jeune femme n'avait parlé de son projet à personne, et elle avait quitté ses amies de la rue des Marais en leur disant qu'elle allait prier pour Aymeric avec le vieux prêtre qui l'avait mariée.

Gomment avait-elle trouvé seule le chemin de la pleine de Grenelle et reconnu la place marquée pour le supplice? Elle n^aurait peut-être pas pu le dire, mais rinstinct du cœur l'y conduisit, et la rencontre de La Ramée fit le reste.

Après une heure d'attente qui leur parut bien longue à tous les deux, celui-ci commença à manifester quelque inquiétude.

La nuit approchait et le triste cortège ne se montrait point.

On pouvait craindre que l'exécution eût été remise, et Ghristiane frissonnait à cette pensée, car elle connaissait les terribles conséquences d'un retard. Mais, vers quatreheures et demie, le vieux garde, qui avait d'excellents yeux, crut remarquer dans le lointain un certain mouvement.

Le temps était très sombre et la brume s'épaississait de plus en plus, ce qui était fort heureux. Bientôt, il n'y eut plus de doute. Un petit groupe de soldats s'avançait lentement dans la plaine.

— Voici le moment, madame, dit La Ramée d'une voix émue.

Ghristiane lui serra la main, regarda un instant le sinistre peloton encore trop éloigné pour qu'elle pût reconnaître Aymeric et Georges Salviac, leva les yeux

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au ciel comme pour demander à Dieu de veiller sur le condamné et alla se blottir derrière le mur.

La Ramée était trop ému pour s'inquiéter beaucoup de M"' de Limeuil et, dès qu'elle eut disparu, il ne pensa plus à elle. Toute son attention était concentrée sur la troupe qui venait de se montrer dans la plaine.

Déjà on voyait luire par intervalles les baïonnettes des soldats, mais le jour était si bas qu'on ne distinguait pas bien nettement la composition du groupe. Il était précédé par une bande, assez peu nombreuse du reste, de gamins qui s'en venaient courant et gambadant assister au supplice de l'émigré.

Cet âge est sans pitié et il ne s'était guère trouvé que des enfants pour avoir la patience de guetter à la porte de l'École Militaire la sortie du condamïié. De loin, ils avaient l'air de corbeaux voletant autour d'un blessé et attendant qu'il tombe pour le déchiqueter.

La Ramée se serait bien passé de leur présence, mais il s'y attendait, car il ne pouvait guère espérer rester seul spectateur de l'exécution, et il avait fait son plan en conséquence.

Il savait que Georges Salviac se chargerait d'emmener les soldats, aussitôt que le condamné serait tombé, et il comptait veiller sur le corps de façon à ce que personne n'en approchât. Il importait en effet que les curieux ne vinssent pas examiner de près ce faux cadavre.

Pour plus de sûreté, il comptait demander au capitaine Salviac, devant tous les assistants, la permission de l'enlever et même le prier de faire disperser, par ses grenadiers, après l'exécution, les individus qui feraient mine d'en approcher. La nuit ne tarderait pas à lui venir en aide et, à la faveur de l'obscurité, il pourrait aisément accomplir le reste de sa tâche.

Bientôt l'escadron mouvant des polissons envahit le

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terrain, et La Ramée se trouva entouré de ces drôles qu'il aurait eu bonne envie de ■ recevoir à coups de pied.

Cinq minutes après, les acteurs du drame arrivèrent à leur tour sur le théâtre où il allait se dénouer, et le vieux serviteur de la maison de Gandeilh vit avec upe émotion indicible le fils de son maître marchant tranquillement en tête du peloton qui allait le fusiller.

Aymeric avait les mains libres et portait la tête haute. n causait en riant avec l'officier qui commandait le détachement, mais cet officier n'était pas Georges.

La Ramée, surpris et consterné tout d'abord de cette substitution de personnes, se rassura un peu en reconnaissant le capitaine Boisjoly.

— Le fils Salviac ne se sera pas senti le courage de faire tirer, même à poudre, sur son frère, pensa l'exgarde-chasse; ou bien il aura eu peur que ses chefs n'aient vent de sa parenté de la main gauche, et il aura chargé son ami de le remplacer.

Cependant, en dépit de ce raisonnement quelque peu hasardé, La Ramée avait le cœur serré et l'émotion le paralysait à ce point qu'il n'osa pas faire un mouvement pour attirer l'attention de Gandeilh.

La troupe entra dans l'enceinte et se rangea, l'arme au pied, à dix pas du mur. Le condamné et le capitaine s'avancèrent côte à côte. Boisjoly tortillait sa moustache grise et paraissait fort troublé, mais Aymeric n'avait jamais été plus gai.

Un silence profond s'était fait dans les rangs des gamins, et La Ramée se trouvait placé assez près pour ne pas perdre une seule des paroles de l'émigré.

— Ma foi I capitaine, disait gaiement le condamné, je vous avoue que je suis désolé de vous quitter si vite, mais vous savez que je n'y puis rien.

— Ni moi non plus, malheureusement, grommela Boisjoly.

— Je VOUS remercie des bonnes heures que vous venez de me faire passer, reprit Gandeilh, et maintenant il ne me reste plus qu'à vous rappeler que je compte sur vous.

— Soyez tranquille, citoyen... je veux dire monsieur, je ferai ce que je vous ai promis, balbutia le vieux troupier, plus ému cent fois que s'il s'était trouvé en face d'une batterie autrichienne.

La figure de La Ramée s'éclaira, car il ne douta plus que tout fût convenu entre le baron et l'officier pour un simulacre d'exécution.

— C'est devant ce mur que je dois me placer, je suppose? demanda l'émigré.

Boisjoly fit signe que oui.

— Alors, finissons-en, mon cher capitaine, car il ne faut pas faire attendre ces messieurs, dit Aymericen se tournant du côté des spectateurs.

Alors seulement il aperçut La Ramée qui venait de faire un pas vers lui.

— Voulez-vous me permettre de dire adieu à un vieil ami ? demanda-t-il en montrant l'ex-garde-chasse que Boisjoly reconnut parfaitement.

Le capitaine n'avait garde de refuser, et La Ramée se précipita vers Aymeric qui lui donna une cordiale accolade.

— Ne craignez rien, je serai là, quand ils seront partis, dit tout bas le bonhomme.

— Boni bon ! je comprends, et je te remercie d'être venu, répondit vivement l'émigré.

Et il ajouta en se dégageant de ses bras :

— Adieu! adieu!

La Ramée sentait qu'un plus long colloque pourrait paraître suspect aux soldats qui n'étaient pas dans la confidence, et il alla reprendre sa place parmi les spectateurs.

L'émigré fit trois pas et vint s'adosser au mur der-

rière lequel Christiane attendait dans d'horribles angoisses.

La nuit venait rapidement, et il faisait déjà assez sombre pour qu'il fût bien difficile aux spectateurs de suivre tous les détails de l'exécution.

On voyait Gandeilh debout, les bras croisés, attendant la mott dans une fière attitude. On n'aurait pas pu voir, après le feu, si les balles avaient porté.

La Ramée calculait cela et n'avait plus peur, quoique le cœur lui battît bien fort.

Boisjoly était revenu se placer à la droite de ses soldats. Il fit un signe avec son sabre qu'il tenait à la main. Le peloton avança de trois pas et apprêta les armes.

Alors, Aymeric vint au-devant des grenadiers, ôta son chapeau et le jeta loin de lui, en criant d'une voix vibrante :

— Vive le roi I

La dernière syllabe de ce défi suprême jeté à la République fut étouffée par les coups de fusil.

Un éclair brilla et le baron de Gandeilh tomba la face contre terre.

La Ramée eut bien de la peine à se contenir, cependant il comprit qu'il était trop tôt pour courir à son maître et il ne bougea point. Les gamins qui l'entouraient auraient bien voulu s'approcher du cadavre, mais toute velléité de ce genre fut sévèrement réprimée par le capitaine.

— Au large, canaille, s'écria- t-il, au large ou je vous fais casser les reins à coups de crosse.

Cette menace, appuyée par deux ou trois soldats qui se détachèrent du peloton, eut pour effet immédiat de mettre en fuite les odieux drôles. Boisjoly s'approcha aussitôt de Tex- garde-chasse et lui dit, en jurant pour cacher son émotion :

— Sacrebleu ! voilà ce que j'appelle mourir en brave,

mille millions de tonnerres I Voulez-vous que je vous laisse deux de mes hommes pour vous aider à enlever le corps?

. — Merci, capitaine, c'est inutile; j^ai amené quelqu'un, balbutia La Ramée.

— Alors, adieu, citoyen, dit brusquement le vieux soldat qui ne voulait pas qu'on le vit pleurer.

Et se retournant vers le peloton, il commanda :

— Demi-tour. Au pas accéléré. Marche.

Trois minutes après, la petite troupe et son chef étaient déjà loin.

Le demi-jour qui avait permis aux grenadiers de viser faisait place à une obscurité que le brouillard augmentait encore.

La Ramée resté seul à la place où il s'était tenu pendant l'exécution ne distinguait plus que vaguement le corps immobile de l'émigré.

Autour de lui, le silence était profond. Ghristiane avait eu le courage de ne pas bouger.

Il attendit ainsi plus d'un quart d'heure. D'abord, il voulait laisser aux soldats le temps de s'éloigner et, puis il se sentait beaucoup moins rassuré.

La proposition que Boisjoly venait de lui faire Tavait profondément troublé. Gomment le capitaine pouvaitil penser à lui offrir l'aide de ses soldats, si Aymeric n'était pas mort? Fallait-il croire que Georges Salviac, trompé sur le moment fixé pour l'exécution, avait commis une fatale erreur?

A cette pensée son sang se glaçait dans ses veines, et pourtant, il voulait sortir de cette horrible incertitude.

— Je suis-là, dit-il à demi-voix.

Personne ne lui répondit.

Il renouvela son appel avec plus dé force et sans plus de succès.

Peut-être Gandeilh craignait-il de se relever trop tôt.

Peut-être n'était-il pas sûr que c'était bien son fidèle serviteur qui l'appelait et voulait-il par prudence continuer à feindre d'être mort.

La Ramée rassembla toute son énergie et, après avoir écouté encore un instant pour s'assurer que personne ne rôdait aux environs, il s'élança.

— C'est moi, dit-il en s'agenouillant pour aider son maître à se relever; c'est moi... ils sont partis... Il est temps de fuir.

Le corps ne fit pas un mouvement.

Eperdu, La Ramée le toucha d'une main tremblante et poussa un grand cri.

Le sang coulait par dix plaies béantes.

Aymeric avait été foudroyé.

Le vieux serviteur se jeta sur lui et le prit dans ses bras en sanglotant.

Alors une forme noire se dressa devant lui.

Ghristiane avait entendu ses gémissements et elle était accourue, folle de terreur.

— N'approchez pas, madame, cria-t-il en étendant les bras pour l'empêcher d'avancer.

La malheureuse jeune femme le repousisa et se précipita sur le corps de son amant.

Elle ne se releva pas.

La Ramée voulut l'arracher à cette horrible étreinte, et il y parvint avec beaucoup de peine. Mais il sentit que la tête de M™® Liardot retombait inerte sur sa poitrine et que ses mains étaient froides.

Il mit la main sur le cœur. Le cœur ne battait plus. , L'émotion avait tué la fiancée de l'émigré.

Ghristiane de Limeuil et Aymeric de Gandeilh étaient 'unis enfin — unis dans la mort.

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