ÉPILOGUE
De tous les personnages qui ont figuré dans cette histoire, le baron de Gandeilh n'était peut-être pas le plus à plaindre.
' Il avait eu la mort qu'il souhaitait, la mort debout, la mort foudroyante et glorieuse.
11 était tombé en criant : « Vive le roi/ » et en pensant à Ghristiane.
En prison, il s'était réconcilié avec Dieu, et le souverain juge, dans sa miséricorde infinie, l'avait sans doute absous de ses fautes.
Pour l'amant désespéré, le supplice c'était la délivrance. Pour le chrétien, c'était l'entrée dans un monde meilleur. Pourquoi Aymeric aurait-il regretté la vie?
Et Ghristiane? Gomment eût-elle supporté le fardeau de l'existence que la fatalité lui avait faite? L'émotion qui l'avait tuée lui avait épargné de longues années de tortures et, en la rappelant à lui, Dieu avait eu pitié d'elle.
Mais Georges Salviac qui s'était cassé la jambe en sautant par la fenêtre, et qui était resté sanglant et brisé sur le pavé de la cour pendant qu'on fusillait son frèrer, quelle douleur pourrait se comparer à la sienne !
11 faillit en mourir, et il fallut tous les soins de sa mère et tout l'amour de Thérèse pour le forcer à vivre.
Le moment le plus cruel fut peut-être celui où Bois-
joly vint tout ému lui raconter la fin héroïque de l'é- migré, et lui demander comment il fallait s'y prendre pour s'acquitter de sa promesse en remettant la bague à M"* Liardot.
La Ramée avait devancé le capitaine, et il était venu rapporter chez M"' Salviac le corps de la malheureuse fiancée de l'émigré.
Il fallut passer la bague au doigt d'une morte.
Trois femmes suivirent seules les cercueils des deux amants qui reposèrent du moins dans le même tombeau.
M. Liardot ne se montra point, et nul ne sut s'il était venu le naatin qui suivit l'exécution, pour charger à la tête de ses hommes l'escorte du condamné. Mais, pendant bien des mois, toutes les fois que M*"* de Saint- Clair et Thérèse allaient pleurer sur la fosse de Ghristiane et d'Aymeric, elles y trouvaient des fleurs fraîches.
Le mariage du jeune capitaine fut célébré longtemps après la catastrophe, car la fracture était dangereuse et une convalescence pénible suivit une guérison lente.
Au moment même où la fille de Gertrude devenait M™' Salviac, le coup d'Etat du 18 fructidor écrasait les modérés du Directoire et du Conseil des Cinq-Cents,
Les derniers débris du club des Collets noirs se dis- ^ persèrent tout à fait, quand leurs chefs partirent pour Cayenne en très bonne compagnie.
Le renégat Barras venait de frayer le chemin à Bonaparte et d'inventer du même coup la déportation.
Préparer l'avènement du despotisme et envoyer des citoyens libres mourir misérablement sous le ciel dévorant de la Guyane, c'était vraiment jouer de malheur pour un républicain.
Le comte de Barras ne l'était guère que de nom, mais l'ex - conventionnel Legendre qui ne renia jamais la démocratie, prit un très grand plaisir à expédier au-delà des mers des hommes comme Barbé- Marbois, Pichegru, La Villeheumois et tant d'autres. 4
Il est vrai que trois ans plus tôt, ce vertueux Dantonien les aurait fait guillotiner.
Evidemment, les mœurs s'étaient adoucies, ce qui n'empêcha point les vaincus de fructidor de succomber pour la plupart à la faim et à la fièvre, pendant que Ijegendre expirait doucement dans son lit, de la belle mort des sages et des heureux.
Il n'eut pourtant point, avant de partir pour l'autre monde, la satisfaction d'apprendre que Liardot souffrait toutes les douleurs de l'exil sur les plages inhospitalières de Sinnamari.
Liardot resta introuvable, quoique la police du Directoire eût mis sur pied ses plus fins limiers pour le dépister.
On ne le saisit pas plus que son commis Goujard, qui avait disparu en même temps que lui.
Il est probable pourtant qu'ils restèrent à Paris jusqu'à la fin de l'an V, car la grande association dont le chef des Collets noirs était l'âme, ne pouvait pas se dissoudre, tant qu'il lui restait quelque chance de succès.
Les affiliés agissaient sourdement et isolément, mais ils agissaient.
A partir du 18 fructidor, ils comprirent sans doute que tout était fini, car on n'entendit plus parler de Liardot, et il s'écoula près de sept années avant que l'indomptable royaliste rentrât en scène.
Il y reparut pourtant et joua un rôle actif dans un des épisodes les plus dramatiques et les moins connus du commencement de ce siècle, — la conspiration de Georges Gadoudal.