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Au commencement de nivôse, en Tan V, comme on disait alors, il y avait bien longtemps que Paris n'avait fêté le Jour de Van.
Le calendrier républicain ne se prêtait point à cette puérilité et la Révolution avait supprimé les étrennes en môme temps que la royauté.
Assurément, si on avait consulté les citoyens d'un âge tendre et les citoyennes de tout âge, la réforme de l'almanach eût été rejetée et on aurait continué en pleine Terreur à s'eiîvë;?èr;an rMenouyellement de Tannée des jouets et des liôiîboxisi màisflés^femàies et les bambins ne comptaient pas dan§ unç société qui se piquait d'imiter les mœui^' de.SJpàrte/ Il leur avait bien fallu se résigner, et, d^pui&ll^â, ïei (îâdeaux, les visites, voire même les cômplîmérft^^diii''' janvier étaient proscrits... au nom de la liberté, blëii entendu.
Heureusement, une loi qui avait contre elle les mères et les enfants ne pouvait pas survivre beaucoup
1 LB3 COLLETS MOIBS
— régime qui l'avait promulguée, et le premier jour de DQée 1791 vit la restauration de la fête des petits. Au uferoement de laConventioa avait succédé celui du rectoire, et ta France venait de passer des jours si mbres qu'elle éprouvait un immense besoin de s'aiiser.
Aussi ce Jour de l'an qui, par hasard, tombait un nancbe, fut-il à Paris un jour de joie universelle, i se remit k s'embrasser et à se faire des présents ec la même ardeur qu'on apportait naguère à se àÈacer et à s'emprisonner.
Ce n'était pas que les partis eussent désarmé, mais il nblait qu'ils eussent signé une trêve de vingt-quatre lires dans la boutique d'un coa&seur, car la somme ise dépensa en sucreries serait incalculable, — su^ al si on voulait l'évaluer en assignats. Plus d'unmusdin, dans cette mémorable journée, consacra à ses iplettes une cinquantaine de mille livres en papier, qui du reste ne représentait guère plus de douze lis d'or.
Le Palais-Royal, qn'on appelait encore le Palaisalitô, s'était paré pour la circonstance, et, vers le T, tout étincelait de lumière sous les arcades de ses leries encombrées de promeneurs.
Du côté du perron de la rue Vivienne surtout, l'afence était énorme et l'éclairage splendide. Grossie r la troupe bigarrée des agioteurs qui avaient fait de coin leuç^artier^liébStaJi'tiîxmue roulait bruyamint du c^tçtçr.dii ^auVA^ ati ni^àtre de la Monlanr et débordaj:t.garfQtsius^'aux abords du Cirque ibli en 1789 ^u.'ijiil^ïni.iacdin et devenu le Lycées-Arts. . ."... .-, -:•■:: :
Adossés à lÉt.'^è'«aÛuFîi ï(!ûâe.iboutîque de bijoutier i s'ouvrait to'uî près du Café Velloni — le rival Iieu- IX du Café de Foy — deux hommes causaient à ^oix sse, et semblaient s'inquiéter fort peu du tapage qui
se faisait autour d'eux. Ils ne s'occupaient pas davantage des bagues à deux faces, des soucis d'or, des boucles d'oreilles en filigrane et des coupes d'argent montées sur ébène qui s'étalaient à la vitrine de l'orfèvre.
On pouvait aisément juger à leur mine qu'ils n'étaient pas venus là pour choisir des cadeaux d'étrennes.
L'un, le plus âgé, portait l'habit carré avec les larges boutons de métal, les basques tombantes et le collet engbncé, la culotte à larges plis, les bottes montant jusqu'au-dessous du genou et le chapeau à bords relevés en gondole. Il était de taille moyenne, mais large d'épaules et affligé d'une légère tendance à l'embonpoint. Sur son ventre, déjà proéminent, pendait un volumineux paquet de breloques qu'il s'amusait à faire sauter d'une main distraite, pendant que de l'autre il s'appuyait sur un bâton noueux et tordu qu'on appelait, dans le langage du temps, un pouvoir exécutif.
C'étaient l'encolure et la tenue d'un riche munilionnaire ou d*un agioteur heureux, et, à première vue, la physionomie de ce quadragénaire semblsîit d'accord avec ses allures de financier de fraîche date, car il avait le teint fleuri et le regard assuré ; mais, en observant de plus près le front sillonné de rides profondes et la bouche, dont les coins se contractaient souvent et dont les lèvres ne s'ouvraient jamais pour sourire, on devinait que ce masque impassible devait cacher des desseins plus profonds que les spéculations de Bourse.
L'homme qui causait avec ce personnage ne lui res-> semblait guère*
Petit, grêle et porteur d'une figure chafouine où on lisait clairement l'astuce et l'effronterie, il était assez piètrement vêtu, et le trait caractéristique de son costume était un immense bonnet en peau de renard. Cette coiffure de geôlier lui tombait jusque sur les yeux et couronnait de la façon la plus grotesque sa tête pointue et sa face en lame de couteau.
Personne cependant ne taisait attention à lui, car, au milieu des étraogetés de costume qui couraient > les rues, ce bizarre accoutrement semblait tout lie, et on s'en étonnait d'autant moins qu'il était 6 par beaucoup d'agioteurs subalternes. Les deux ■locuteurs pouvaient donc échanger en toute sûdes phrases courtes, qui avaient sans doute trait affaires du jour, car il y était souvent question de dats, d'assignats, d'inscriptions et de quarts à r-e.
La cote du louis est à 1,S00 livres, disait Tbomme queue de renard. Je viens de la voir atïcbée sur âté à l'étalage de Corcelet. Dr&le d'habitude qu'ils jrise là tout de même, les marchands de comess, de coller le cours de l'or à la croûte qui sort )url
Avant un mois, j'espère bien qu'il sera à 25,000 :s, grommela le causeur aux breloques sans releette remarque.
Ma foil citoyen Liardot, ça ne m'étounerait pas, lUt si nous recevions de bonnes nouvelles d'Angle- , mais elles n'arrivent pas vite.
Neuf heures moins dix minutes, Gabassou, dit le en Liardot en tirant de son gousset une de ses montres; le rendez-vous est pour neuf heores ses. Il n'y a pas encore de temps de perdu.
C'est égal, reprit le nommé Gabassou, je ne suis ranquille. Le Palais-Égalité est plein de mouches arras, et si l'envoyé de vos correspondants de res ne prend pas bien ses précautions, il est capae se faire pincer et nous avec lui.
Celui-ci m'est annoncé comme le plus habile de [ios agents à l'étranger, et, d'ailleurs, je loi ferai ;on. En attendant qu'il paraisse, va donc voir un iù ils en sont au perron.
On monte toujours, je le gagerais sur mon bon*
net à poil, mais je vais aller faire un tour de ce côté-là et je reviendrai vous dire ce que font les assignats.
— Bon! Seulement si, à ton retour, tu me vois en conversation avec un particulier, file tout droit à Thôtel et ne t'endors pas cette nuit.
— Compris, patron! on fera sa besogne en conscience, mais soyez prudent.
Après avoir soufflé cette dernière recommandation à l'oreille de son maître, Gabassou se glissa dans la foule avec la souplesse de l'animal dont la dépouille lui servait de couvre-chef, et disparut.
Il n'avait pas tourné les talons depuis trente secondes qu'un jeune homme, arrivant du côté des galeries de bois, s'arrêta devant le café Velloni et se mit à examiner à travers les vitres les amateurs qui dégustaient dans l'intérieur de l'établissement leur glace en brique ou leur biscuit aux amandes.
Si intéressant qu'il fût, ce spectacle n'absorbait pas tellement l'attention du nouveau venu qu'il ne lançât à la dérobée quelques coups d'œil à l'homme aux breloques, toujours planté à deux pas de là contre la boutique du bijoutier.
De son côté, le citoyen Liardot observait sournoisement cet inconnu qui valait certes bien la peine d'être regardé, car il tranchait par sa tournure et par sa mise sur la masse des promeneurs.
Grand, mince, cambré et fièrement campé sur ses hanches, il avait trouvé le secret de rester élégant et gracieux sous le ridicule costume à^incroyahle dont il était affublé. Il est vrai qu'il y avait introduit des modifications heureuses. Ainsi, sa cravate de mousseline, au lieu de lui cacher entièrement le menton, selon la mode du jour, laissait à découvert son cou bien attachés; ses bottes, plus justes que ne l'admettait l'usage, faisaient valoir sa jambe admirablement tournée; enfin,
bit vert-bouteille, à boutons de nacre et à collel dessinait sa taille fine et souple, au lieu d'af comme il convenait alors, la forme d'un sac
iqu'il eût la peau brune, son visage avait une sien javéaile et gaie que ne démentaient pas ses
yeux noirs et brillants. Rien qu'à son pas dé- : à une certaine façon de tourner la tête et de ! en montrant des dents blanches, une femme
deviné que ce charmant cavalier était brave, e, — c'était le mot du temps pour dire amou- — et un peu fat.
;it07en Liardot ne fut sans doute pas satisfait ultatdeson examen, car il fronça le sourcil et doucement de deux ou trois pas. Il s'apprêtait à ler, sans affectation, quand le jeune homme [tiit à lui en portant poliment la main à son u. Liardot s'arr&ta court et l'attendit de pied
non toutefois sans serrer le manche de son D à bout tordu.
lonsieur!... dit l'inconnu d'une voix trop bien e pour zézayer le jargon de l'époque, n'y a-t-il pour votre service, citoyen? inter-
le personnage aux breloques.
Monsieur, reprit imperturbablement le jeune e, pourriez-vous me dire quelle e»t la moitié de fuutre?
stte question, qu'on devait prendre pour une ise plaisanterie, à moins d'être initié à sa signi- 1 secrète, Liardot répondit sans hésiter :
'ix-sept. '
aintenant, monsieur, que pensez-vous de cejouantinua le jeune homme en tirant de sa poche et en plomb qu'il présenta à la lumière d'un let.
iilhoaette de deux figures royales, celles de
LES GOIXBTS NOIRS
Louis XYI et de Marie-Antoinette, se dessina aussitôt sur la muraille.
—Assez! dit vivement Liardot; cette imprudence est inutile.
— Il faut cependant bien se reconnaître, répondit l'inconnu avec beaucoup de calme.
— Soit ! mais c'est fait maintenant. Je suis venu à Tendroit désigné. Vous êtes arrivé à l'heure exacte. Nous n'avons rien de plus à nous dire ici. On nous attend ailleurs ; partons !
— Je suis à vous, monsieur; mais je suppose que la séance de cette nuit sera longue, et je voudrais, avant de m*y rendre, faire une petite acquisition dans cette boutique.
— Quoi! chez ce bijoutier ! quelle est cette folie ?
— Oh! pardon, mon cher complice, nous servons toas les deux la même cause, mais ce n'est point une raison pour que vous m'obligiez à négliger mes affaires de cœur. Je viens de débarquer à Paris après toutes sortes d'aventures périlleuses que je vous raconterai plus tard. J'y compte retrouver une femme charmante que j'adore, qui m'adore et que je n'ai pas vue depuis cinq ans. C'est aujourd'hui le jour de l'an, et vous trouverez bon que je profite de mon passage au Palais- Royal pour lui acheter ses étrennes.
Et, sans attendre la réponse du citoyen Liardot, le jeune homme entra dans la boutique.
— La peste soit du muscadin ! grommela le grave personnage. Quels sujets on nous envoie maintenant! C'est à croire que de l'autre côté de la Manche nos amis ont perdu la tête.
Pendant qu'il se livrait à ce monologue en piétinant pour tromper son impatience, l'étranger examinait sans se presser les joyaux que le bijoutier étalait devant lui faisait son choix et payait sans marchander.
— Allons, monsieur, ôtes-vous enfin prêt à me sui-
8 LES COLLETS HOIBS
ne? lui dit Liardot dès qu'il eut remis le pied dans la
galerie.
— Tout ce qu'il y a de plus prêt, répondit gaiement le ieoae homme, et vous me mènerez au bout du de, si cela peut vous être agréable; seulement, s-moi le plaisir de regarder cette bague et ditess'il s'est jamais rien vu de plus merveilieux. C'est charmant, mais partons, s'il vous plaît. Le où nos amis sont réunis estsitué fort loin d'ici et... ■Bahl j'ai de bonnes jambes. Voyez-moi cette ture en perles et ce cercle en filigrane avec une ée en émail au milieu. C'est divin I ' De gr&ce, monsieur, sortons du palais, ou bien je laisse vous tirer d'affaire comme vous le pourrez, }us verrons ce que dira le comité de Londres quand li rendrai compte de votre conduite.
' Trêve de menaces, monsieur, dit l'étranger en igeant de ton tout à coup; je sais que j'ai une mis- £ remplir et je n'ai pas besoin que vous me rappemon devoir. Montrez-moi le chemin. Je vous sui-
ardot se le tint pour dit et se dirigea rapidement le passage obscur qui s'ouvrait à côté du théâtre
tansier et qui conduisait à la ci-devant rue de Ri-
ieu devenue, depuis la Révolution, la rue de la Le citoyen Cabassou n'avait point reparu et son
;re', avant de quitter la place, chercha vainement
^eux dans la foule le fameux bonnet en peau de
ird.
• Oîi allons-nous? demanda le jeune homme en dé-
shant dans la rue de la Loi.
- Tout en haut de la Chaussée-d'Antin, répondit niquement Liardot.
- Diable I vous aviez raison de dire que la course l longue ; pour l'égayer, m'est avis que nous ferions i de nous éclairer réciproquement sur nos persou-
nalités respectives. Nous sommes destinés à opérer ensemble et il me paraît bon que nous nous connaissions un peu.
— On a dû .vous renseigner à Londres sur mon compte.
— Fort incomplètement, je vous assure. On m'a dit, que je vous rencontrerais le {"janvier, à neuf heurts du soir, auprès du café Velloni. On m*a donné le mot de passe et le signe de reconnaissance. Je n'en sais pas plus long.
— Et je n'en ai pas beaucoup plus long à vous apprendre. Je m'appelle Liardot. J'étais, avant 1789, intendant de M. le duc de Chalus. Si je ne l'ai pas suivi en émigration, c'est que je croyais être plus utile à notre cause en restant à Paris.
• — Très bien, monsieur. A mon tour de me présenter moi-même. Je suis le baron Aymeric de Gandeilh; j'avais vingt ans quand mon père a été massacré à l'Abbaye en septembre 1792. J'ai réussi alors à émigrer et je vous réponds qu'ensuite je n'ai pas perdu mon temps. Pas un coup de fusil ne s'est tiré à la frontière que je n'en aie pris ma part. J'étais à Toulon, à Quiberon...
— Avec les Anglais, hélas 1
— Sans doute. Auriez-vous par hasard des scrupules sur la légitimité de l'appui que nos bons voisins prêtent à notre cause?
— Je souhaite son triomphe aussi ardemment que vous, mais j'ai horreur du concours de l'étranger.
Ce langage simple et grave impressionna probablement le baron de Gandeilh, car il resta silencieux pendant plus d'une minute, ce qui ne lui était point habituel. Les deux compagnons cheminaient côte à côte sur le pavé fangeux de la rue de la Loi, et ils allaient arriver devant le long bâtiment de la Bibliothèque dont la Révolution n'ayait pas changé la physionomie. Ces
iO LES COLLETS NOIRS
parages, en dépit du Jour de l'an, étaient assez déserts, et les rares passants qu'on rencontrait semblaient très pressés de rentrer chez eux.
— Notre parti est maintenant assez nombreux, reprit Liardot, et nous sommes assez bien organisés pour tenter un soulèvement à Paris avec toute chance de succès.
— Très bien, mon cher complice. Débarrassons-nous de Barras et de sa séquelle par la seule force de notre association, je ne demande pas mieux. L'or de la perfide Albion y sera bien encore pour quelque chose, puisque je suis chargé de remettre à notre grand-maître une somme assez ronde en guinées et en bank-notes, mais enfin ce seront des bras français qui agiront.
— C'est bien quelque chose, monsieur. Parlons maintenant de votre voyage. Etes-vous sûr ne n'avoir été signalé nulle part? Les espions sont nombreux sur la côte.
— Oui, mais je suis plus fin qu'eux. J'ai fait mon petit débarquement par une nuit où les contrebandiers les plus enragés n'auraient pas osé mettre le nez dehors.
— A Tendroit ordinaire, je suppose?
, — Mon Dieu 1 oui, près du Tréport, et j'ai trouvé, au haut de la falaise, un brave garçon qui m'a procuré un costume complet de colporteur. J'étais fort laid sous ces habits-là, mais ils sont bien commodes pour dépister les citoyens municipaux. Groiriez-vous qu'à Forges, une petite ville entre Neufchâtel et Rouen, j'ai vendu du fil et des aiguilles à la femme du commissaire du district! Inutile de vous dire que je suis venu d'étape en étape, couchant tous les soirs chez un fermier de nos amis.
— Oui, le système des gîtes est parfaitement combiné; mais où donc vous êtes-vous arrêté pour changer de vôtements avant d'entrer à Paris?
IBS COLLETS IffOIKS 11
— Oh I pour ma dernière nuit, j'ai fait un grand détour. Je tenais à la passer dans un château, et, en effet, j'ai été reçu dans les ruines de celui de Ghoisy-le- Roi par un vieux garde qui fut jadis au service de mon père et qui, s'étant fait marchand de bois, exploite tranquillement le parc de feu Sa Majesté Louis XV.
— C'est une imprudence, s'écria Liardot, et vous me permettrez de vous dire, monsieur, que vous n'auriez pas dû vous écarter de l'itinéraire qu'on vous avait tracé.
— Bahl La Ramée a beau vendre des fagots aux républicains, il est resté bon royaliste et il se mettrait au feu pour moi. D'ailleurs, il m'attendait, car je lui avais écrit de Londres.
— Autre faute, monsieur. Le Directoire s'est bien gardé de supprimer le cabinet noir, et les lettres sont souvent décachetées.
—Mais on ne connaît pas mon écriture et on ne se défie pas de La Ramée qui est un citoyen très bien noté dans sa section. Sans lui, ou plutôt sans sa fille, cette petite Laurette qui jouait avec moi quand j'avais dix ans, je n'aurais certes pas pu m'équiper convenablement pour faire mon entrée à Paris.
— Je vous demande pardon, vous auriez trouvé des vêtements à la ferme de Bobigny, tout près du Bour* get, la dernière étape.
— Pas des vêtements du bon faiseur, tandis que Laurette m'a choisi tout cela avec un goût... voyez-moi cet habit!... est-il assez coupé selon les règles du suprême bon ton?... Et ce collet noir tranche-t-il assez sur le fond du costume?
— J'admire, dit amèrement Liardot, que vous ayez conservé assez de liberté d'esprit pour vous occuper des modes du jour.
— Je voiis prie de croire, mon cher, que je me battrai fort bien en frac vert-bouteille, et j'ai là dans
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les poches de ma culotte pistache deux pistolets qui tiendraient en respect tout le club des Jacobins.
— Je n'en doute pas, mais quant à votre collet noir...
— Gomment I vous y trouvez à redire 1 N'est-ce donc pas le signe de ralliement de notre association, le talisman qui m'ouvrira les portes du cénacle? C'est une cocarde blanche que ce collet noiri
— Je ne dis pas le contraire, mais il n'en est pas moins fort imprudent de le porter dans la rue, et, à votre place, moi, je l'enlèverais.
*— Quoil vous voulez que j'ôte mon habit?
— Inutile. Le collet doit être mobile, se retirer et se remettre à volonté. C'est ainsi que le portent nos hommes du club de Clichy.
— Vraiment? eh bien, je ne leur en fais pas mon compliment, et ce procédé rappelle trop les changements de couleur du caméléon pour que je l'emploie. Mon collet tient à mes épaules^ et je ne Tôterais pas pour les trois couronnes de la Grande - Bretagne.
— Dieu veuille qu'il ne nous mésarrive pas en route, soupira Liardôt; nous voici dans un quartier où les rixes sont fréquentes.
Ils venaient de passer devant l'hôtel Talaru, dont la Terreur avait fait une prison, et, à mesure qu'ils se rapprochaient du boulevard, le mouvement et le bruit renaissaient. Bientôt ils arrivèrent devant un établissement qui faisait alors fureur, celui du glacier Garchy.
Neuf heures et demie venaient de sonner et les théâtres commençaient à se fermer. C'était l'instant précis où le tout Paris élégant du Directoire accourait dans ce salon banal pour y savourer les pêches glacées ou les sorbets à l'orange. Vingt voitures encombraient déjà la rue de la Loi^ à la porte de l'heureux Napo-
litain, et les piétons faisaient cercle autour de sa devanture.
— Peste! quel luxe! s'écria le baron.
— Venez, monsieur, venez, je vous en supplie; il n*est pas sans danger de nous arrêter, murmura Liardot en tirant son compagnon par la manche.
— Bah! un instant seulement, rien qu'un instant; le temps d'examiner cette merveilleuse en robe de gaze. Ah! parbleu! voilà qui est curieux! Elle a des cothurnes autour de ses jambes nues et des anneaux aux doigts de pied.
— C'est fort curieux, en effet; mais, si nous nous attardons ici, no.us risquerons de ne jamais arriver à destination.
— Pourquoi donc, cher complice?
— Parce que le maître de ce café est signalé comme royaliste et que les abords de sa boutique sont toujours surveillés.
— Ah! il est royaliste, ce brave homme. Pardieu! vous me donnez envie d'aller lui serrer la main.
— Vous êtes fou ! s'écria Liardot en voyant que le jeune homme faisait mine d'entrer dans la grande salle entourée de glaces de Venise et éclairée par de superbes lampes en cristal de roche.
— Calmez-vous, monsieur, je vous suis, ripostaM.de Candeilh, qui avait bien de la peine à s'arracher à ce spectacle enchanteur.
— Je crains qu'il soit déjà trop tard, dit tout bas son mentor en voyant des groupes menaçants se former derrière eux.
Le baron fit volte-face et se vit serré de près par des hommes de mauvaise mine. Il voulut jouer des coudes pour se dégager, mais il se heurta à une foule compacte, et force lui fut de reculer.
— Je vous avais averti; c'est vous qui l'aurez voulu, lui dit à l'oreille le sage Liardot.
14 LES COLLETS NOIBS
— Qu'est-ce donc?
— Eh ! ne voyez-vous pas que nous sommes tomBés au milieu d'une bande de coupe-jarrets terroristes qui en veulent à Garchy et à ses pratiques? La baLgas^re va commencer, tâchons de nous en tirer.
— Pas avant d'avoir pris la défense du beau sexe, mon cher. Vous entendez bien que je ne laisserai pas insulter de jolies royalistes par ces drôles, sans...
M. de Candeilh parlait encore quand une violente poussée le sépara de son compagnon et faillit lui faire perdre l'équilibre. Une douzaine d'escogriffes, vêtus de longues houppelandes et coifTés de bonnets phrygiens enfoncés jusqu'aux yeux, venaient de se ruer à la fois sur la devanture dont les glaces volèrent en éclats. L'émigré, qui avait réussi à se remettre d'aplomb sur ses jambes, distribua au hasard quelques horions, mais il ne put résister à ce flot humain, et il se trouva jeté au milieu du café avant d'avoir pu se rendre compte de la façon dont il y était entré.
Les envahisseurs avaient des sabres cachés sous leurs redingotes et dégsdnèrent en vociférant :
— A mort les cï-devant/ Assommons les muscadins I A bas les collets noirs!
Ces menaces hurlées par des voix avinées produisirent dans le café un désordre facile à imaginer. Les belles dames en robe à la grecque ou à la vestale se levèrent précipitamment et se réfugièrent dans les bras de leurs cavaliers. Ceux-ci, à vrai dire, ne senablaient pas d'encolure à les protéger, car la partie masculine dé la société se composait principalement de beaux fils de la jeunesse dorée qui ne brillaient point parla force physique.
Cependant, les coquins en bonnets rouges faisaient rage, brisant tables et glaces, rossant d'importance l'infortuné Garchy et faisant main-basse sur l'atgenterie, voire même sur les bijoux des femmes.
LES GOUETS NOIRS 15
Le baron assistait fort perplexe à ce saccagement gé- Qéral. Le sang-froid lui étant revenu aussitôt que Tassaut avait commencé, il s'était souvenu un peu tard qu'il avait une mission à remplir et que son imprudence pouvait lui coûter cher. Le mieux qu'il eût à faire maintenant, c'était assurément de tâcher de s'esquiver et de rejoindre Liardot, dont les prédictions ne s'étaient que trop vérifiées ; mais, outre qu'il n'était pas aisé de sortir, il lui en coûtait de laisser s'accomplir de pareilles infamies sans prendre parti pour les opprimés. Il s'arrêta à une résolution mixte, c'est-à-dire qu'il se promit de n'intervenir qu'au cas oh une des victimes réclamerait sa protection et de se borner à se défendre si on l'attaquait personnellement.
La position qu'il occupait dans la salle se prêtait du reste fort bien à ce projet.
Le hasard avait voulu qu'au milieu de ce tumulte il se trouvât porté dans un coin, tout près du comptoir où, un instant auparavant, trônait la belle M"* Garchy. Retranché dans son angle comme dans une forteresse, Gandeilh observait la scène tranquillement, non toutefois sans avoir eu la précaution de prendre dans sa poche un pistolet qu'il tenait tout armé, sa main derrière le dos.
Le désordre était à son comble, et, à la lueur d'un ou deux quinquets échappés au désastre, le jeune homme assistait à un spectacle qui aurait suffi pour lui \ donner une idée des mœurs de cette époque. Les sacripants poursuivaient leur œuvre sans que personne Uni du dehors au secours des victimes. Les cochers des wiskis couleur chocolat, des cabriolets couleur jonquille et des viS'à-vis couleur gris-de-lin qui stationnaient devant la porte, regardaient ces violences en riant aux éclats et ne semblaient nullement disposés à prêter main-forte à leurs maîtres. Il est vrai que, par ce temps de fortunes rapides, tel qui, aujourd'hui, sefai-
sait traîner en carrosse, la veille encore montait der- ^ rière, et, en conscience, les nouveaux riches ne pouvaient pas attendre un dévouement bien ardpnt de serviteurs qui les méprisaient. Toujours est-il que la tourbe des laquais s'amusait beaucoup et que les passants accourus du boulevard n'y trouvaient point à redire.
Quant à Tintervention de la police, il n'y fallait pas prétendre. La police avait bien autre chose à faire quje d'empêcher quelques sans-culottes de houspiller des aristocrates renforcés. Aussi, les pauvres femmes, qui savaient à quoi s'en tenir sur ce point, s'échappèrent-elles comme elles purent, laissant montres et bracelets aux mains des assaillants et regagnant leurs équipages au milieu des huées. Les hommes n'avaient guère fait meilleure contenance, et le champ de bataille n'avait pas été disputé aux sauvages qui s'étaient permis cette incursion à la façon des Tartares.
Un seul, parmi les consommateurs si rudement dérangés, n'avait point subi patiemment les injures et les menaces.
Autant qu'on en pouvait juger à sa mise, ce n'était point ce qu'on appelait alors un incroyable. 11 ne portait ni cadenettes en oreilles de chien, ni collet engoncé, ni cravate vermicellée, et pourtant, au moment où la bagarre avait commencé, il était assis près de deux femmes en tunique à la Minerve et ^n bonnet à la jockey qui avaient bien la mine d'appartenir à la catégorie des belles évaporées dont la jeunesse dorée faisait ses délices.
De taille moyenne et d'apparence à la fois leste et robuste, il aurait pu être un champion redoutable, s'il n'eût porté le bras droit en écharpe. Malgré ce désavantage, il avait essayé de faire tête à l'orage et il s'était levé pour couvrir de son corps ses deux compagnes; mais la table avait été renversée, lui-même avait
trébuché contre un tabouret et les femmes s'étaient enfuies en poussant des cris lamentables.
— Gredins! brigands! lâches! hurlait leur défenseur impuissant en s'escrimant du seul bras qui lui restât.
Et comme le chœur des bonnets rouges lui répondait pour donner le change sur les véritables desseins de la bande :
— Mort aux chouans I
Il reprenait d'une voix qui dominait le bruit :
— Je ne suis point un chouan, moi! Je suis un patriote et je vous couperai les oreilles.
En même temps, sa main gauche cherchait à son côté une épée absente ; mais ses gestes et ses injures n'eurent d'autre effet que d'attirer sur lui trois ou quatre bandits qui commencèrent à le rouer de coups de plat de sabre, et l'un d'eux s'apprêtait à se servir du tranchant pour lui fendre la tête, quand le baron crut devoir sortir de sa neutralité. Il fit un pas en avant, détourna le bras levé sur le jeune homme et, le saisissant par la basque de sa redingote, il l'attira vivement dans l'angle du comptoir où il s'était cantonné dès le début.
— Restez là à côté de moi, dit-il d'un ton bref à celui qu'il venait de sauver. A nous deux, nous ferons peur à toute cette canaille.
— Merci, citoyen, répondit l'homme au bras en écharpe. Ah! si je n'étais pas blessé!
La conversation ne pouvait pas continuer longtemps, car la meute était là, furieuse et d'autant plus acharnée cpi'elle rencontrait pour la première fois un essai de résistance. Elle s'élança sur les deux imprudents qui osaient se défendre, mais la fîère attitude du baron imposa aux plus avancés.
— Au large ! cria-t-il, je n'aime pas qu'on me serre de trop près.
18 LES COLLETS NOIKS
La bande hésita et Candeilh pensa que l'occasion était bonne pour se faire jour.
— Allons, messieurs les sabreurs, dit-il en s'avançant, un peu de place pour que j'aille prendre Tair avec mon ami. On étouffe en ce lieu, ma parole d'honneur. •
Bien que ces derniers mots n'eussent pas été prononcés avec le zézaiement à la mode, ils n'étaient pas faits pour plaire aux bonnets rouges.
— Il n'y a pas de messieurs ici, vociféra un grand coquin aux formes d'Hercule, et ta parole d'honneur ne vaut pas un assignat de dix sous.
— Place, répéta tranquillement le baron qui marchait toujours en avant, la tête haute et les mains derrière le dos.
— Laisse-le donc filer, ce Clichim de malheur, dit un autre brigand; nous ne sommes pas venus pour perdre notre temps à nous disputer avec des royalistes.
— T'as raison, Gracchus! pendant que nous nous chamaillons, les camarades vident les tiroirs de Garchy, appuya un troisième sacripant.
— Allons, messieurs, aux tiroirs et bonne chance ! leur cria Candeilh.
Tout annonçait que le danger d'un dénouement tragique était conjuré, car les drôles aimaient mieux piller que de s'exposer aux coups d'un gaillard déterminé. Par malheur, en quittant l'encoignure du comptoir, le baron avait mis en lumière une partie de son costume qui, jusque-là, avait échappé aux regards des assaillants. Le collet noir tranchait si bien sur la nuance claire de l'habit qu'il était impossible de ne pas l'apercevoir, pour peu que celui qui le portait se présentât de profil. La vue de ce signe de ralliement bien connu changea les dispositions des bandits.
— C'en est un I
"- A bas le muscadin I
— n sort du club de Clichy !
Ces exclamations partirent à la fois et les sabres se levèrent de nouveau*
— Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda Aymeric deCandeilh d'un air hautain; serait-ce la couleur de mon collet qui vous déplaît? Ah! je comprends, vous aimeriez mieux qu'il fût rouge... rouge-sang, n'est-ce pas?
— Allons, mauvais Clkhien, ne fais pas le malin, cria Torateur de la bande, et, si tu veux que nous te laissions sortir, dégrafe ton collet et jette-le par terre pour que nous crachions dessus.
— Mon collet ne se dégrafe pas; il est cousu à mon habit, dit le baron en ricanant.
—Alors, ôte ton habit.
— J'aurais peur de m'enrhumer.
— Faut-il que je t'aide? hurla le grand coquin qui paraissait commander aux autres.
— Je vous remercie, monsieur, dit Gandeilh avec une douceur affectée, et même je veux bien vous avertir que, si vous vous permettez de me toucher, je vais vous tuer comme un chien.
—Me tuer! allons donc! Est-ce qu'on me tue comme ça!
— Je ne sais pas, cher monsieur, comment on vous tue; mais j'ai l'honneur de vous répéter qu'il est défendu, sous peine de mort, de porter la main sur une partie quelconque de ma personne ou de ma toilette.
— Oui, parlons-en de ta toilette! T'as l'air d'un per roquet.
— Gare aux coups de bec alors, dit l'émigré qui commençait à pâlir de colère.
Le chenapan qui l'injuriait le toisa un instant pour s'assurer qu'il n'était point armé.
— De qui portes-tu donc le deuil, vilain chouan ?
cria-t-il, en saisissant le fameux collet noir et en essayant de Tarracher.
— De toi, scélérat! répondit Gandeilh d'une voix tonnante.
En môme temps, par un mouvement rapide comme J'éclair, il lui porta au visage le pistolet qu'il tenait caché derrière son dos, et lui fit sauter la cervelle.
En tombant foudroyé, le scélérat renversa deux ou trois de ses acolytes, et ce fut le signal d'une débandade générale. La masse des assaillants reflua sur le groupe des curieux qui encombraient la porte, et le vide se fît en moins de temps qu'il n'en avait fallu au ba^on pour lâcher son coup. Il n'eut pour sortir qu'à enjamber le cadavre et à distribuer au hasard quelques bourrades.
Une fois dans la rue, il n'eut d'autre pensée que de mettre de l'espace entre lui et ceux qu'il supposait disposés à le poursuivre. Machinalement il tourna du côté du boulevard et il y arriva bientôt.
Le bruit avait diminué à mesure qu'il s'éloignait de la boutique ravagée de Garchy et finit par cesser tout à fait. A peine percevait-on encore une rumeur lointaine, écho très affaibli des criailleries de la foule attirée par le coup de pistolet.
Le baron s'arrêta, pour reprendre haleine, au pied d'un vieil ormeau qui s'élevait tout juste en face de la terrasse de Frascati, mais de l'autre côté des allées. Alors seulement il se souvint de son compagnon, le citoyen Liardot, perdu de vue tout au commencement de labagarre. L'accident était on ne peut plus fâcheux, et Gandeilh commença à regretter amèrement de ne pas avoir écouté les conseils de son prudent conducteur.
— Où a-t-il pu passer? murmurait-il.
. L'éclairage de la ville ayant été depuis longtemps supprimé pour cause de désordre dans les finances
|:<BS COLLETS NOIIlS 21
municipales, le boulevard était fort sombre ou, pour mieux dire, on n*y voyait pas beaucoup plus qu'au milieu de la forêt de Bondy.
— Allez donc le découvrir, par une obscurité pareille, reprit le baron; et quand je pense qu'autrefois on se plaignait des lanternes de M. le lieutenant de police !
Et, après un instant de réflexion, il ajouta, en frappant du pied :
—Voilà ce que c'est aussi que de vouloir faire le paladin en pleine capitale du Directoire. En vérité, je commence à croire que je ne me corrigerai jamais. Pourvu que cçs enragés n'aient pas profité de mon départ pour assommer le brave garçon qui avait un bras en écharpe. Ils sont bien capables de s'être mis dix contre un... mais non... ces gens-là sont comme les corbeaux... l'odeur de la poudre les chasse et ils ne s'acharnent que sur les cadavres...
Et il termina ce monologue en disant entre ses dents :
— tout cela est bel et bon, mais du diable si je sais ce que je vais devenir.
La situation en effet n'était pas gaie et le baron Aymeric de Gandeilh courait grand risque d'aller achever dans quelque prison directoriale la mission dont il avait été chargé à Londres par de hauts personnages. Il ignorait absolument oti se réunissait la société secrète à la- . quelle il se faisait gloire d'être affilié et, l'eût-il su, il aurait eu sans aucun doute beaucoup de peine à s'y introduire sans être présenté par un homme connu des chefs de la conspiration. Il avait bien un vague souvenir d'avoir entendu Liardot dire que pour aller au club il fallait passer par la Chaussée-d'Antin, mais c'était là une indication tout à fait insuffisante.
Aymeric fut tiré de ses méditations et de ses incertitudes par un incident assez facile à prévoir. Un
22 LES GOLLBTS NOIRS
homme se montra de Tautre côté da boulevard et se mit en devoir de traverser la chaussée. Il paraissait se diriger justement vers l'arbre devant lequel Gandeilh avait pris racine ; mais, quoiqu'il fît très sombre, on distinguait à la lenteur de ses mouvements qull avançait avec un certaine hésitation.
— Est-ce qu'un de ces manants se serait ravisé et viendrait me chercher noise en plein air? grommelat-il entre ses dents. Pardieul celui-ci va voir beau jeu.
Le baron avait encore à la main le pistolet dont la balle avait couché sur le carreau un des pillards du café Garchy. Il le remit dans sa poche, en prit un autre qui était encore chargé, l'arma et attendit.
L'homme qui s'approchait entendit sans doute le craquement sec de la batterie, car il s'arrêta et regarda devant lui avec attention. Gandeilh profita de ce répit pour se cacher derrière son arbre, dont il comptait user comme d'un retranchement. L'inconnu se remit à avancer et atteignit bientôt la contre-allée.
— Au large, citoyen, lui cria Gandeilh, qui tié voulait pas se laisser serrer de trop près; au large, ou je vous casse la tête.
De nos jours, il faut Tavouer, une injonction formu* lée en ces termes violents aurait pour effet de mettre en fuite un passant, fût-il brave comme une lame de sabre; mais, sous le Directoire^ elle n'avait rien de très surprenant, et, en ce temps de brigandage organisé, on ne se dérangeait pas pour si peu. Non-seulement le promeneur nocturne ne joua pas des jambes, mais il fit encore un pas de plus au risque de recevoir du plomb dans la cervelle. Il est vrai qu'il eut soin de s'écrier, pour répondre à ce qui-vive énergique :
— C'est donc vous, citoyen! Enfin je vous retrouve* Voilà plus d'un quart d'heure que je cours après vous dans toutes les directions*
I ' I il. i . - I . 1 I ■ . Il ■ ■ I II.
Gaodeilh crut d'abord avoir affaire à Liardot, mais cependant il ne reconnaissait pas la voix de basse-taille de son complice, comme il l'appelait, et les expressions pacifiques du nouveau venu ne le rassuraient qu'à moitié.
— Nommez-vous, morbleu I cria-t-il; nommez-vous, si vous voulez que je désarme.
— C'est moi qui étais chez Garchy tout à l'heure, et c'est à vous que je dois de n'avoir pas le crâne fendu.
— Bah! c'est vous? Montrez un peu patte blanche... c'est-à-dire faites-moi voir votre bras en écharpe, afin que je sois bien sûr de ne pas avoir devant moi un en* uemi.
— Qu'à cela ne tienne, dit le jeune homme en avançant le coude pour mettre en évidence le linge attaché à son cou.
Devant cette manifestation analogue à celle qu'emploient les parlementaires envoyés vers une place assiégée, le baron crut devoir abaisser son pistolet.
— En vérité, cher monsieur, je suis charmé de vous revoir, dit-il d'un ton dégagé.
— Grâce à vous, citoyen, j'ai échappé à ces brigands, et je vous jure que je ne vous aurais pas quitté, si mal* heureusement je n'avais trébuché en passant sur le corps du coquin que vous avez tué..« Quand j'ai pu gagner la rue, vous aviez déjà disparu, mais j'avais entrevu que vous vous dirigiez vers le boulevard et j'ai couru après vous... Pour vous retrouver, je serais allé au bout du inonde...
— Vraiment? Vous me comblez, cher monsieur, et je ne mérite pas tant de reconnaissance. Ce que j'ai fait est tout simple. Si vous vous étiez trouvé à ma place et moi à la vôtre, vous m'auriez rendu le service de me délivrer de ces drôles. Un gentilhomme ne saurait agir autrement.
— Un gentilhomme! répéta le nouveau venu avec une nuance d'étonnement.
Évidemment il n'était pas habitué à entendre cette expression, quelque peu tombée en désuétude^ par le temps d'égalité qui courait alors.
— Je ne suis pas noble, citoyen, dit-il doucement; mais je crois, en effet, qu'en pareille circonstance je me serais conduit comme vous dites, en gentilhomme.
— Je n'en doute pas, monsieur. Et maintenant puisje vous demander en quoi je puis encore vous être
utile?
— M'être utile!... mais c'est moi au contraire qui voudrais acquitter une dette de reconnaissance en me mettant à votre service.
— Infiniment obligé, monsieur; je n'ai besoin de rien, ni de personne, répondit Candeilh, dont la défiance s'accentuait de plus en plus.
Il y eut un silence.
Les deux hommes s'observaient dans l'ombre, et l'entretien, commencé sur un ton amical, menaçait de tourner d'une façon toute différente entre le sauveur et le sauvé.
— Tenez, citoyen, dit enfin le jeune inconnu, je vois que vous n'avez point envie de faire ma connaissance, mais je ne saurais me fâcher de cela, car, à Paris et en ce temps-ci surtout,, on a toujours raison de ne pas se fier au premier venu...
— Je n'ai pas dit que vous fussiez le premier venu, interrompit assez impertinemment le baron.
— Non, mais vous avez pu le penser et je n'ai pas le droit de vous en vouloir, car vous venez de me rencontrer dans un lieu public où ne se rassemblent guère que des oisifs et des femmes galantes...
— Eh bien! c'est de votre âge et du mien.
— Soit! seulement, je ne puis oublier qu'il s'est passé chez ce glacier des choses graves.
— Peuhl
— Vous y avez tué un homme et vous en avez sauvé un autre qui tient absolument à ne point passer pour un ingrat. Veuillez me laisser achever, je vous en prie, ajouta vivement le blessé en voyant que Gandeilh allait encore l'interrompre.
Je vous disais donc que je veux vous assurer de ma gratitude avant de nous séparer, et pour cela je n'ai pas besoin de savoir qui vous êtes, mais j'ai bien, le droit de vous dire mon nom et mon adresse, afin que si jamais l'envie vous prenait de recourir à un brave garçon qui vous est tout dévoué, vous sachiez où le trouver.
Je me nomme Georges Salviac; je suis lieutenant en premier dans la trente-deuxième demi-brigade, et j'ai reçu un coup de lance dans le bras à Arcole, en brumaire dernier; c'est pourquoi je me trouve à Paris en congé de convalescence et cela à mon grand regret, je vous le jure.
— Ah ! vous êtes militaire, monsieur, dit Gandeilh d'un ton beaucoup moins sec.
—Depuis la réquisition de l'an II ; j'ai débuté comme caporal au siège de Toulon.
— A Toulon? Tiens I voilà qui est particulier.
— Y étiez-vous aussi? Seriez-vous un soldat comme moi, citoyen?
— Non, non, pas comme vous... Continuez, monsieur, je vous prie.
f— Je vous disais donc que je suis venu ici me guérir de ma blessure. Il y a quinze jours que je m'y promène et je m'y ennuie déjà, quoique je sois bien heureux d'embrasser tous les soirs ma vieille mère. Je loge chez elle, rue Saint-Germain-des-Prés, n<> 22, et je serais bien heureux de vous y recevoir s'il vous plaisait d'y venir. Voilà, citoyen, tout ce que j'avais à vous dire. Excusez-moi de vous avoir retenu si longtemps.
26 LES COLLETS MOIAS
Et âaluant avec une grâce naturelle, qui aurait fait honneur à un homme de qualité, l'officier fit trois pas sur la chaussée pour s'éloigner. Ce fut au tour du baron de regretter sa raideur et de la racheter par des avances.
— Pardon, monsieur, un mot^ de grâce, dit-il vivement.
— A votre service, citoyen.
— Monsieur, je n'y tiens plus et il faut que je vous dise que votre franchise me touche on ne saurait davantage. Je viens de me conduire avec vous comme un vrai provincial qui débarque par le coche et se défie des gens de Paris. Oubliez ma sottise et touchez là.
Georges Salviac prit la main qu'on lui offrait un peu tard et la serra cordialement :
— A la bonne heure, s'écria-t-il, je savais bien que vous vous lasseriez de faire froide mine à un homme qui s'est senti porté d'amitié pour vous à première vue et qui, de plus, vous doit très probablement de pouvoir répondre encore à l'appel, car le sabre de ce chenapan m'aurait fendu la tête. Et maintenant, j'espère que nous allons être une paire d'amis.
— Morbleu I je le veux bien, cher monsieur, quoique nous ayons fait connaissance un peu brusquement.
— Les plus courtes présentations sont les meilleures, et. j'espère bien que demain matin vous viendrez me demander à déjeuner. En attendant, puis-je vous être t)on à quelque chose ce soir?
Le baron se grattait l'oreille et ne se pressait pas de répondre.
— Ce gueusard en bonnet rouge ne valait pas la corde pour le pendre, reprit Georges, mais enfin vous l'avez envoyé ad patres assez lestement. La police ne s'inquiète guère de ces bagatelles, cependant si la fantaisie lui venait de poursuivre Tafiaire et que vous lus-
siez obligé de vous cacher pour quelques jours, mon logement est à votre disposition.
Candeilh persistait à se taire, mais il pensait qu'il avait bien d'autres raisons de se cacher que le meurtre du sacripant en question.
— Avez-yous besoin d'un renseignement quelconque sur Paris, sur les Parisiens, sur l'armée, sur le Directoire, sur les dames à la mode?
Ce n'était pas d'un renseignement, mais de dix renseignements que le baron avait besoin ; par malheur, ils étaient tous d'une nature fort délicate.
— Je ne peux pourtant pas, pensait-il, demander à ce soldat de la République l'adresse du club de Clichy où l'on conspire contre son gouvernement.
Enfin, après avoir rajusté son collet noir, que la lutte avait un peu dérangé, et remis son dernier pistolet dans sa poche, il se décida à répondre :
— Ma foi, mon cher camarade, dit-il gaiement, puisque vous y mettez tant de bonne grâce, je vous avoue que vous pouvez m'être très utile et cela sans plus tarder. Imaginez-vous que je suis arrivé à Paris ce soir môme, et que j'y viens voir une femme que j'adore.
— A vrai dire, interrompit l'officier, je m'en doutais un peu; je gagerais même que la citoyenne est charmante.
— Charmante, elle l'est; citoyenne, je ne sais pas, mais peu importe. Le diable, c'est qu'il y a un jaloux et que j'ai tout intérêt à lui dissimuler tna présence à Paris.
— A merveille! quelque ci-devant sans doute, ou quelque fournisseur enrichi en spéculant sur nos pauvres soldats, car il n'y a que ces gens-là qui aient de jolies femmes I Vous ne doutez pas, j'espère, du plaisir que j'aurai à vous aider à lui souffler la sienne.
'— Ëht bien, alors, il faudrait m'aider d'abord à
28 « LGS G0LLET3 NOIRS
trouver un petit logement discret, où on ne fût pas -trop curieux sur les allées et venues des locataires...
— Compris ; il faut que la belle puisse y venir à Tinsu de son tyran et que le quartier ne, soit pas trop fréquenté, ni les voisins trop gênants...
— C'est cela; et même si je pouvais me dispenser d*exhiber des papiers au propriétaire, j'aimerais bien cela. Mon jaloux a des accointances avec le gouvernement, et, s'il lui revenait par quelque agent de police que je suis à Paris, il deviendrait féroce.
— Diable!... mais, rassurez-vous, je crois que j'ai ce qu'il vous faut... à moins que le quartier ne vous effraie; il est un peu éloigné, mais il n'en est que plus solitaire.
— J'irais à la barrière d'Enfer, s'il le fallait.
— Oh! ce n'est pas si loin... rue des Marais-Saînt- Germain ; j'ai là ma vieille nourrice qui loue un petit logemeut meublé, au fond d'une cour, avec fenêtres donnant sur un jardinet et entrée séparée, et je crois qu'en ce moment elle cherche précisément un locataire paisible... Or, je suppose que vous êtes paisible...
— Comme un mouton.
— Je l'ai bien vu tout à l'heure; mais, pour parler sérieusement, je crois que le petit pavillon de ma bonne Gertrude fera admirablement votre affaire et, si le cœur vous en dit, je vais vous y conduire sans plus tarder. Gertrude sera peut-être couchée, mais nous la réveillerons.
— Non, cette nuit, j'ai l'emploi de mon temps...
— Ahl très bien, je comprends; on vous attend à quelque balcon. Parions que vous avez une échelle de soie dans votre poche.
— Je n'ai aucune espèce d'échelle et je ne sais môme pas s'il y a un balcon ; mais, à ne vous rien celer, je crois qu'on m'attend, et, à ce propos, j'ai un autre service à vous demander.
— Disposez de moi comme d'un frère. Faut-il griser
un portier, occuper un mari, rosser un passant indiscret?., je suis votre homme.
— Rien de tout cela. Je veux seulement vous demander... vous allez vous moquer de moi... où est située la rue de Lille.
— Quoi? en vérité? vous ne la connaissez pas? —Mon Dieu, non. C'est assez ridicule, car je suis u^
vieux Parisien, quoique je n'aie pas vingt-cinq ans et que j'aie beaucoup voyagé dans ces derniers temps; mais ce nom ne me rappelle rien.
— Ah ! j'y suis, rue de Lille, ci-devant de Bourbon. —Bah!
— Eh oui I nous avons débaptisé les rues et bien d'autres choses encore. Vous comprenez que ce nom de Bourbon sonnait mal aux oreilles de nous autres patriotes. On l'a remplacé par celui de la ville de Lille> en l'honneur de l'héroïsme des canonniers Lillois pendant le mémorable siège de 1793.
—Bon, bon I il ne s'agit que de s'entendre. Eh, n;iais, savez-vous qu'alors le logement de la rue des Marais me convient à merveille I
— C'est donc rue de Lille que respire l'objet?. ••
— Justement.
— Et vous allez de ce pas?...
— Je vais de ce pas à mon rendez-vous que je tiens beaucoup à ne pas manquer.
—Voilà qui tombe on n^ peut mieux. Je rentre chez moi et nous pouvons faire route ensemble.
— J'accepte votre compagnie de grand cœur, cher camarade, à condition pourtant que vous ne renoncerez pas pour m'accompagner à d'autres projets.
— Je n'ai pour le moment que celui d'aller me coucher...
— Vraiment? Et ces deux dames en tunique échancrée et en bonnet de velours puce dont vous étiez le cavalier servant chez Garchy ?
30 LES COLLETS NOIÏÏS
— Oh I ces princesses-là ne s'inquiètent guère d*un pauvre officier de fortune comme moi. Je les avais rencontrées au théâtre de la Montansier, et je leur avais oiïeti des glaces. Elles les ont savourées, j'ai failli êtBe assommé ; nous sommes quittes. Elles se seront sauvées au Pavillon de Hanovre pour y rejoindre quelque favori de Plutus.
— C'est on ne peut plus mythologique, dit le baron en souriant du langage de ce temps, qui usait et abusait des dieux de TOlympe. Puisque mieux n'avez à faire, mon cher camarade, je serai charmé de profiter de votre compagnie.
— Bon ! mais, si vous m'en croyez, nous prendrons un chemin détourné pour passer l'eau, c&r il serait peut-être imprudent de suivre la rue de la Loi où la bataille du café Garchy a dû attirer la patrouille.
— Très bien. Je me laisse conduire.
— Nous allons suivre la ligne des boulevards et nous traverserons la Seine au pont de la Révolution, à moins que ce détour ne vous semble trop long... il ne faut jamais faire attendre les Grâces.
— Mon rendez-vous n'est que pour minuit; nous avons donc plus d'une heure devant nous, et, par ma foi, je ne serai pas fâché de revoir un peu ce coin de mon Paris d'autrefois.
— Alors, dit Georges, par le flanc droit et au pas accéléré.
Aymeric de Candeilh s'engagea avec son guide dans la longue allée qui bordait le boulevard. Ils n'eurent pas fait cent pas qu'ils rencontrèrent un peu plus de lumières et un peu plus d'animation. Des cafés et des restaurants étaient encore ouverts au petit Goblentz, c'est-à-dire à la place occupée aujourd'hui par le boulevard des Italiens. Au coin de la rue Louis-le- Grand, il y avait môme des équipages arrêtés à la porte d'un ^acier qui faisait conciurrence à Garchy.
LES COLLETS NOIBS 31
[ Le baron regardait curieusement toutes ces magnifl- ; cences frelatées que le nouveau régime avait inaugurées ' à la grande joie des Parisiens saturés des sévérités lacé- ; démoniennes de la Terreur, et il est probable qu'il se I laissait aller à ses souvenirs du passé, car il ne desser- I rait pas les dents.
— Que pensez-vous de ce luxe, citoyen ? lui demanda le lieutenant. On voit bien que nous ne sommes pas des sauvages, comme les émigrés en font courir le bruit.
— Mon cher camarade, voulez-vous me permettre de vous demander une faveur? dit Gandeilh au lieu de répondre à cette invite à l'admiration.
• — Une faveur? à moi ? Quelle faveur pourrait bien . vous accorder un pauvre soldat républicain?
— Promettez-moi d'abord de ne pas vous fâcher.
— C'est promis.
—Eh! bien, faites-moi la grâce de ne plus m'appeler
citoyen.
— Bahl s'écria Georges stupéfait; le mot vous blesse
donc?
— Non, il m'agace.
— Mais alors... vous seriez... Au fait, à votre costume, j'aurais dû m'en douter...
— Ma foi I puisque vous le devinez, je ne vois pas pourquoi je nierais que je suis né royaliste et que royaliste je mourrai... le plus tard possible, bien entendu. Et maintenant que vous savez à quoi vous en tenir sur la mauvaise connaissance que vous avez faite ^ voulez vous que nous tirions chacun de notre côté? Le boulevard est large ; vous prendrez l'allée de gauche, moi celle de droite ; ce sera conforme à nos opinions respectives. Vous m'avez appris que la rue de Bourbon s'ap-
I pelait maintenant la rue de Lille. Muni de ce renseignement, je suis à peu près sûr de ne pas m'égarer, et, en vous quittant, je n'en resterai pas moins votre obligé. Est-ce dit, camarade?
— Non, ce n'est pas dit, s'écria chaleureusement' Georges. Je me doute bien que vous êtes un aristocrate, peut-être même un émigré, mais pour sûr vous n'êtes pas un de ces muscadins à oreilles de chien qui grasseyent et qui font la roue au Palais-Egalité, pendant que nous nous battons, nous autres, en Italie et en Allemagne. Ça me suffit, et je ne vois pas i pourquoi je me brouillerais avec un brave parce qu'il ne pense pas comme moi. Nous resterons amis et nargue de la politique.
— On ne saurait mieux parler, seulement, si vous 1 le voulez bien, nous allons faire une petite conven- j tion. !
— Quelle convention?
— Nous allons jurer de ne jamais dire un mot de nos opinions.
— Hum! par le temps qui court, ce sera peut-être; difficile, mais enfin, va pour la convention.
— Quand l'un de nous s'échappera sur la politique, l'autre lui rappellera sa promesse, et on passera sur-lechamp à un sujet plus gai.
— 'C'est entendu.
— Bon I et à présent, lieutenant, racontez-moi vos campagnes.
— Me raconterez-vous les vôtres?
— Moi, c'est bien différent, je n'ai jamais servi,
— Pas même dans l'armée de Condé?
— Camarade, je vous rappelle à l'ordre.
— C'est juste. Par la même raison, je dois m'abstenir de célébrer devant vous nos victoires républicaines.
— Soit ! dites-moi seulement si ce petit général qui vous commande là-bas mérite sa réputation militaire.
— Qui? Bonaparte?
— Oui, ce gentilhomme corse qui a débuté par reprendre Toulon.
— Je ne sais pas s'il est gentilhomme, mais je vous
tSS GOUÈTS I70IBS 33
réponds que c'est un soldat qu'on aurait apprécié même sous l'ancien régime. Quand il nous est arrivé à Tarmée des Alpes en Tan lY, nous n'avions ni pain, ni I souliers, ni victoires depuis deux ans, et il nous a procuré tout ça en huit mois. Les souliers et le pain laissent peut-être encore à désirer, à cause de ces coquins de fournisseurs, mais pour des victoires, nous en avons à revendre... Montenotte... Lodi... Castiglione... Arcole...
— Oui, oui, je sais... depuis Fontenoy on n'avait jamais si bien rossé l'ennemi.. , Il faut dire que ce Wurmser qui commande les Autrichiens est un imbécile.
— Possible, mais en ce moment Bonaparte lui ménage une surprise là-bas, du côté de l'Adige... un de ces jours, vous entendrez le canon qui nous annoncera une nouvelle journée...
— Je ne demande pas mieux, mon cher; car, tout royaliste que je suis, j'aime la France, je vous prie de
; le croire.
— Nous voici bientôt arrivés à la place de la Révolution, dit Georges, et nous ferons bien d'ouvrir l'œil en la traversant... le lieu est assez désert.
— Quoil dit le baron d'une voix qui tremblait malgré ses efforts pour cacher son émotion, ce grand
I espace vide, c'est là que...
I — Eh ! mon Dieu, oui, soupira Georges, qui avait évidemment deviné quels terribles souvenirs se réveillaient dans l'esprit de son compagnon, c'est là que pendant deux ans a foncticmné le rasoir national, le moulin à silence, comme ils l'appelaient. Vilaine époque et vilaine invention, camarade.
— Ahl c'est votre avis?
— Gomment, si c'est mon avis ! mais plutôt deux fois .qu'une. Je suis républicain et même très ardent, je
vous jure, mais je n'ai jamais compris en quoi la guillotine pouvait être utile à la République.
34 IBS COLLETS NOIRS
— Et pourtant vous ayez servi le gouvernement qui la faisait fonctionnel*, mon cher lieutenant.
— Croyez-vous donc qu'aux armées nous pensions à ce qui se passait ici? Nous nous occupions de brosser les Autrichiens et de nous procurer des vivres, à quoi nous ne réussissions pas toujours. C'est tout an plus si, de temps en temps, il nous tombait sous la main quelque lambeau d'un vieux journal où nous lisions qu'on avait jugé et exécuté des conspirateurs. Cinq minutes après, nous allumions notre feu de bivouac avec la feuille et nous n'y pensions plus.
— C'est vrai, lieutenant, murmura le baron après un silence, le sang versé ne doit pas retomber sur ceux qui se battaient pour la France.
Georges trouva qu'il était de bon goût de se taire pendant la traversée de la funeste esplanade et Gandeilh lui sut gré de son silence.
Ils longeaient le mur des Tuilleries, et le baron détournait la tête pour ne pas voir la place oti tant de tètes illustres étaient tombées. Au delà des pavés oti se! dressait naguère l'échafaud, on distinguait dans Tombre, comme une masse coufuse, une statue colossale de la Liberté perchée sur un énorme piédestal et, un peu plus loin, un arbre de la Liberté à moitié desséché.
On voyait briller à l'entrée des Champs-Elysées le^ lumières de nombreux cafés, mais tout le terrain qui s'étendait entre le Garde-Meuble et le pont restait silencieux et sombre. On aurait dit un lieu maudit.
Candeilh poussa un soupir de soulagement en arrii vaut au quai, et son compagnon essaya de reprendre la causerie interrompue, mais il n'y réussit qu'à moitié. Des visions funèbres obsédaient le jeune royaliste^ à ce point qu'il ne répondait guère que par monosyllabes, et la conversation finit par tomber tout à fait.
LES GOLLBTS NOIRS 35
Après avoir passé l'eau et remonté le cours de la Seine jusqu'au bout du pont ci-devant Royal, les deux amis ne pouvaient plus faire route ensemble, puisqu'on était arrivé à la hauteur de la rue de Lille où le baron était attendu. ,
— Votre belle doit s'impatienter, mon* cher camarade, dit Georges, et je ne me pardonnerais pas de retarder votre bonheur. Nous allons nous quitter, mais je compte sur votre visite demain matin. Tous savez où je demeure?
—Parfaitement, et je serai exact, mon cher lieutenant, car je me sens plus enclin que jamais à devenir votre ami.
— Et moi donci s'écria Georges en lui serrant la main à la briser. Retrouverez-vous votre chemin au milieu de nos voies débaptisées? Vous savez que la rue de Lille, c'est-à-dire la rue de Bourbon, est là à deux pas.
— Maintenant, j'irais les yeux fermés.
— Alors, bonne chance et à demain, cria Georges en s'éloignant rapidement par le quai Voltaire.
Âymeric de Gandeilh le suivit des yeux quelques instants et le vit se perdre dans rombre projetée par les hautes maisons du quai.
— Yoilà un brave garçon qui a bien tout ce qu'il faut pour être des nôtres, murmura-t-il en frappant du pied; et un jour ou l'autre, si notre conspiration tourne mal, il commandera peut-être le peloton d'exécution quand on me fusillera... ce qui n'empêche pas qu'il m'attend pour déjeuner avec lui. Irai-je?... pourquoi pas?
Et l'émigré ajouta par forme de conclusion :
— Décidément la vie est amusante sous le règne de Sa Majesté Barras P'.
Puis il se mit à remonter à grands pas la rue du Bac. Celle-là du moins avait conservé sa dénomination inoffensive, et Gandeilh connaissait trop bien le quartier pour s'y égarer. Seulement, à la rencontre de la rue de Bourbon, il se trouva assez embarrassé. Les indications sur lesquelles il se dirigeait pour aller à son rendez-vous manquaient sans doute de précision, car il hésita un instant s'il descendrait la rue dans le sens du cours de la Seine ou s'il la remonterait.
— Ghristiane m'a écrit qu'elle habitait un pavillon isolé, au bout d'un grand jardin, à côté d'une petite porté percée dans un mur couvert de lierre, pensait l'amoureux baron.
La rue de Bourbon est longue; mais, en la suivant
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depuis le commencement, je finirai bien par trouver la maison. Donc, il faut remonter vers la rue des Saints- > Pères. J'en serai quitte pour revenir sur mes pas, si c'est de l'autre côté.
Ce projet très sensé fut aussitôt mis à exécution, et Gandeilh s'en alla marchant lentement au milieu de la chaussée et tâchant de reconnaître les maisons à droite et à gauche, ce qui n'était pas très facile, à cause de Tabsence d'éclairage.
Le cœur lui battait bien fort, et, depuis qu'il avait mis le pied dans la bienheureuse rue, il avait complément oublié les épisodes qui venaient de remplir cette soirée agitée. Il ne pensait même plus au citoyen Liardot et à l'importante mission dont ce personnage devait l'aider à s'acquitter. Le club des Collets noirs, rémigration de Londres, la cause de la royauté, tout cela s'était effacé de son esprit pour y faire pladè à l'image unique d'une femme adorée.
C'est qu'en vérité celle qui attendait Aymeric n'avait rien de commun avec les idoles du jour, attifées à l'Athénienne et pensant à la sybarite, pas plus que ses amours ne ressemblaient à ces liaisons éphémères qu'on nouait et qu'on dénouait avec autant de facilité que les ceintures dorées.
Christiane de Limeuil venait de sortir du couvent de Panthemont quand elle avait vu pour la première fois dans l'hôtel de son père le baron de Candeilh, cadet d'une très noble et très pauvre famille du Quercy. Cela se passait en 1789, et le jeune gentilhomme venait offrir son épée au roi qui en avait déjà grand besoin, car les serviteurs de la monarchie se faisaient rares. A ce litre, Aymeric avait été chaudement accueilli par le vieux comte de Limeuil, mais à ce titre seulement, car ce seigneur était fort riche et ne se souciait nullement de donner sa fille à un cadet de Gascogne. L'exirême réserve qu'il apportait dans ses relations avec
lËs COLLETS Koiàs 39
Candeiih n'avait point empêché les deux jeunes gens de se sentir entraînés Tun vers l'autre par une inclination naturelle et de se le dire, d'abord avec les yeux, et un peu plus tard dans uu langage très passionné qui eût fait sourire les gens de Tancienae cour.
Il faut croire que Tamour vit de contrastes, car cette sympathie réciproque n'était fondée sur aucune ressemblance de caractère ni d'éducation.
Ghristiane était née douce, tendre et un peu rêveuse, avec un fond de fermeté que les périls de la, vie devaient développer un jour. On ne lui avait guère enseigné au couvent que la religion et les connaissances superficielles qui constituaient alors toute Téducatian d^une fille noble, et, comme elle avait perdu sa mère de très bonne heure, sa jeune âme n'avait subi aucune, influence.
Le comte, homme de cour avant tout, avait confié Ghristiane aux soins d'une gouvernante dont l'action se bornait à peu près à surveiller les leçons de clavecin de son élève. Gomment cette enfant timide et igno* rante du monde avait-elle aimé à première vue un gar* çon qui apportait à Paris les qualités bruyantes et les défauts dangereux de sa province arrosée par la Garonne? G'était un mystère, même pour elle, même pour lui.
Aymeric avait passé son enfance à rosser les petits paysans autour du castel délabré de son père, son adolescence à effaroucher les bergères, sa jeunesse à aimer et à batailler un peu partout.
Dans les parages où il avait vu le jour, on naît, dit le proverbe gascon, avec une épée dans une main et une carte dans l'autre. Aymeric n'avait point failli aux instincts de sa race. Il était bretteur, joueur, audacieux, ambitieux et capable des plus grandes choses, comme des plus mauvaises.
11 s'était épris deM"° de Limeuil comme par un coup
de foudre; il le lui avait dit sans la moindre hésitation, et il n'aurait pas eu plus de scrupule à renlever,si elle avait bien voulu y consentir. Seulement, sa passion, très sincère et très ardente, ne Tempêchait point de courir les brelans, d'aller sur le pré toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, et, entre temps, de couper les oreilles à quelques vilains pour s'entretenir la main.
La Révolution agit sur cette nature complexe comme le feu qui purifie tout . agit sur la gangue où est enfermé un métal précieux. En passant au creuset du malheur, le caractère du baron de Gandeilh s'épura et finit par s'élever à la hauteur des formidables événements qui se précipitèrent pour l'accabler.
Pourvu d'une commission d'enseigne dans les gardes suisses, il se battit comme un lion au dix août^ et n'échappa au massacre que par miracle. Son père était venu le rejoindre à Paris après l'incendie de son modeste manoir du Quercy, brûlé par les paysans des environs. Arrêté presque aussitôt, il eut le malheur d'être enfermé à l'Abbaye et eVar^z, c'est-à-dire en style révolutionnaire, égorgé par les septembriseurs.
Aymeric réussit à sortir de France à travers mille dangers, mais il n'eut pas le pouvoir de faire partager sa fortune à Ghristiane. La jeune fille ne quitta point son pè^'e qui fut enfermé à Sainte-Pélagie comme suspect.
Trois ans s'écoulèrent sans que le baron en apprît davantage sur le sort de celle qu'il aimait. Il avait bien lu dans les gazettes le nom du comte de Limeuil sur une longue liste de victimes exécutées quelques jours avant le 9 thermidor; mais qu'était devenue sa malheureuse fille? Il l'ignorait absolument et il n'avait aucun moyen de s'en informer.
Ses premières années d'exil n'avaient pas été oisives et, comme il l'avait dit au lieutenant Salvîac, il n'y avait guère eu d'entreprise militaire à laquelle il n'eût pris part contre la Révolution.
Les idées modernes avaient fort peu de prise sur sa cervelle gasconne, et pour lui la France était toujours là où était le roi. C'était donc sans le plus petit remords de conscience qu'il avait deux fois envahi le sol de sa patrie à la suite des armées anglaises.
A ce métier, brave et intelligent comme il l'était, il devait rencontrer promptement la mort d'un soldat ou faire une fortune rapide. Sa bonne étoile le préserva des boulets et des balles et la fortune ne se fit pas attendre.
A la fin de l'année 1796, la baron de Gandeilh jouissait de la notoriété la plus flatteuse parmi les gros bonnets de rémigration. Les princes l'aimaient pour sa hardiesse et pour son esprit vif et gai. Les ministres anglais appréciaient fort sa finesse doublée d'audace et la fertilité de son esprit souple et ingénieux : ils lui avaient confié déjà plus d'une mission difficile et il s'en était acquitté merveilleusement, si bien qu'il se trouva tout naturellement désigné pour étudier et diriger au besoin le mouvement royaliste de l'an V.
Ce fut aussi vers cette époque, qu'à sa grande surprise et,à sa plus grande joie, un agent du club de Glichy, qui avait réussi à passer en Angleterre, lui apporta un jour une lettre de Ghristiane. M"' de Limeuil lui écrivait qu'elle avait été sauvée de l'échafaud par le dévouement d'un ancien serviteur de sa famille, qu'elle vivait à Paris dans des conditions d'existence sinon brillantes, du moins tolérables et qu'elle serait bien heureuse de le revoir.
La tête méridionale d'Aymeric s'enflamma sur-lecbamp, et sa réponse fut brûlante. A travers cent aventures galantes et dix liaisons plus ou moins scabreuses, le baron avait gardé un véritable culte pour ses premières amours ; en apprenant que Ghristiane vi- Tait et qu'elle l'attendait, il oublia dédaigneusement ses maîtresses de rencontre pour ne plus penser qu'à la
noble fille qui lui avait gardé son cœur. Une correspondance s'engagea, aussi active qu'elle pouvait l'être entre deux amoureux séparés par un bras de mer et par les précautions guerrières de deux nations ennemies.
Quand Aymeric eut soliîciié et obtenu de venir en France avec une mission secrète, il s'empressa d'annoncer son arrivée à M"* de Limeuïl et reçut la veille de son départ de Londres un très court billet ^ elle lui disait qu'elle l'attendrait chez elle toute la nuit du !•' au 2 janvier. Elle ajoutait quelques indications très succinctes sur le domicile qu'elle occupait à Paris et sur le moyen d'y pénétrer; mais, pas plus dans cette lettre que dans les précédentes, elle ne s'expliquait sur la nouvelle situation que-cinq ans de malheurs et d'abandon lui avaient faite.
Aussi, en avançant avec précaution dans cette rue de Bourbon où Chistiane demeurait, le baron éprouvait-il une émotion très complexe. Il était partagé entre l'ardent désir de revoir une maîtresse chérie encore plus que respectée et une vague inquiétude de la retrouver enchaînée par quelque lien social.
Autrefois, ce genre d'obstacles que crée le monde n'aurait été qu'un attrait de plus et il se serait fait un jeu de tromper un mari ; mais, par une contradiction bizarre, ses mœurs légères ne l'empêchaient point de rêver une union légitime; M"® de Limeuil était assez noble et assez pure pour qu'il se fît honneur de la présenter, comme sa femme, à la petite cour des princes exilés, et, Lovelace converti, Aymeric ne s'enflammait plus que pour un dessein avouable. Le tout était que ce dessein fût exécutable, et de ce côté-là Candeilh n'était pas tranquille.
— Pourvu seulement que je puisse trouver la maison, murmurait-il en marchant à pas de loup et en fatigant ses yeux à percer les ténèbres qui régnaient
IBS COUBTS N0IB8 43
dans la rue. Les indications sont un peu vagues : un grand mur, une petite porte, un vieux lierre, cela peut se rencontrer partout. Il est vrai qu'il y a la lumière verte à la mansarde du pavillon; mais il doit être^ une heure indue et Christiane a pu se lasser de m'attendre. Enfin, cherchons toujours.
Il chercha, et son exploration ne fut troublée pat aucune rencontre fâcheuse; car, à cette époque et après la nuit tombée^ les passants n'abondaient pas dans la rue de Lille. Les grands hôtels qui la bordaient, en partie démolis, en partie abandonnés, n'étaient pas pour donner de l'animation à ce quartier où on retrouvait l'image assez exacte de la royauté déchue, car on n'y voyait que des ruines majestueuses.
A une portée de mousquet de la rue des Sainte-Pères, Aymeric commençait à désespérer de trouver le pavillon et se préparait à rebrousser chemin, quand il crut voir briller à sa gauche, et à trente pieds audessus du pavé, une certaine lueur qui semblait être un signal.
Il fit précipitamment quelques pas et ses derniers doutes se dissipèrent. C'était bien une lampe entourée d'une gaze verte qui éclairait une fenêtre percée sous le toit d'un pavillon isolé.JIl reconnut le mur, la porte, et palpa de ses mains le lierre décrit dans la lettre de M"* de Limeuil. Il n'y avait plus à s'y tromper, et il ne restait au baron qu'à exécuter la dernière partie de ses instructions.
Très ému, mais très résolu, il s'approcha, et, après voir regardé et écouté un instant pour s'assurer qu'aucun témoin indiscret ne l'observait, il frappa trois fois ses mains l'une contre l'autre à intervalles égaux.
Par cette nuit froide et silencieuse, les moindres bruits portaient très loin, et cet appel sonore dut être entendu jusqu'au bout de la rue. On n'y répondit cependant pas sur-le-champ, et il y eut une minute de
44 ' LBS COLLETS NOIRS
profond silence, qui parut bien longue au, baron. Cependant il crut percevoir au delà du mur le son d'un pas léger et le frôlement d'une robe ; puis une voix contenue demanda :
— Est-ce vous, Aymeric?
Quoique fort troublé, Candeilh eut la force de répondre distinctement :
^-Oui, Ghristiane, c'est moi.
La porte s'ouvrit et les deux amants se trouvèrent en face l'un de l'autre.
Ghristiane tenait une lampe à la main. Candeilh comprit que toute effusion de tendresse serait intempestive et peut-être même dangereuse sur ce seuil éclairé. Il se contint et suivit silencieusement M^^® de Limeuil qui, après avoir refermé la porte et tiré les verroux, le conduisit dans une pièce située au rez-dechaussée du pavillon. Là, elle posa la lampe sur une table carrée dont les pieds en bronze doré figuraient des griffes de sphinx, et resta droite, immobile et muette, les yeux attachés sur Aymeric et les lèvres entr'ouvertes. L'émotion lui ôtait le mouvement et la parole, mais elle ajoutait à sa beauté, car son visage naturellement pâle s'était coloré du sang qui courait sous sa peau transparente et son regard brillait sous ses longs cils.
Grande, svelte et coiffée seulement de ses longs cheveux blonds, au milieu de cette salle meublée à la grecque, elle avait l'air .d'une statue d'Hébé, déesse de la jeunesse.
Le baron, stupéfait de la retrouver plus belle qu'au jour de leur séparation, la regardait avec une expression d'amour passionné qui fit bientôt place aux démonstrations les plus vives et les plus tendres. Il voulut la serrer dans ses bras, mais elle le repoussa ; alors, il tomba à ses pieds et saisit une de ses mains qu'il couvrit de baisers.
lES COLLETS NOTBS 45
— Enfin, je vous revois, Christiane... je vous revois et vous m'aimez encore... et maintenant que vous êtes libre, rien ne nous empêchera plus de nous appartenir...
Ces phrases brûlantes et beaucoup d'autres qui appartiennent à rétemel vocabulaire des amants, jaillirent comme un torrent impétueux de la bouche d'Aymeric.
M"® de Limeuil n'y répondit que par des larmes et fit signe au baron de se relever et de prendre place sur un canapé dont les formes anguleuses et grêles témoignaient du goût que la nouvelle République affichait pour les modes de l'antiquité romaine.
— Il est vrai que je vous aime, Aymeric, dit-elle d'une voix tremblante, mais je ne vous ai pas dit que je fusse libre.
— Mariée... vous êtes mariée?... s'écria Candeilh.
— Croyez-vous donc, mon ami, dit tristement Christiane, que si j'eusse été maîtresse de mes actions, après la mort de mon père, je n'aurais pas tout bravé pour vous rejoindre en Angleterre? Je savais que vous viviez, que vous combattiez pour notre sainte cause, car Técho de votre nom m'arrivait quelquefois par les gazettes, mêlé à un récit de bataille. Vous ne pouvez pas douter de moi à ce point de penser que, libre, j'aurais hésité à m'enfuir de cette ville maudite pour aller vous dire: Aymeric, nous sommes fiancés; voulez- vous que nous soyons époux f
— . Ainsi vous ne pouvez plus être à moi... vous appartenez à un autre, murmura Candeilh avec accablement. Ah! pourquoi m'avez-vous écrit de veiiir?
— Ecoutez ce que j'ai à vous dire et vous me jugerez après.
— Oh! je vous pardonne... et s'il ne me reste d'autre lot que le désespoir de vous perdre après vous avoir revue... eh! bien, il yaura toujours pour moi quelque part douze balles jacobines...
— Mes pressentiments ne m'avaient donc pa^ trompée... vous venez en France pour conspirer, s'écria M"® de Limeuil avec un accent de terreur qui aurait suffi pour révéler à Aymeric qu'elle l'adorait.
— Pourquoi le nierais-je maintenant? dit le baron d'un air sombre ; oui, je viens pour conspirer contre Iqs exécrables tyrans qui exploitent et qui avilissent ce malheureux pays, et je ne repasserai pas la frontière avant de les avoir abattus ou bien je tomberai sous le plomb de leurs soldats... à moins qu'ils ne me fassent l'honneur de dresser pour moi la guillotine où leurs prédécesseurs ont envoyé toute la noblesse française. Au temps où nous vivons, c'est la mort que doit souhaiter un loyal gentilhomme, et, comme je suis le dernier de ma race et que personne ne me regrettera...
— :Ne blasphémez pas, Aymeric. Vous savez bien que, si vous mouriez, je n'aurais plus qu'à mourir aussi.
— Eh ! vivez donc, puisque vous m'aimez, vivez donc en partageant mes dangers, ma fortune, et je vous jure que votre amour me donnera la force de triompher...
— Je vous ai déjà dit de m'écouter, interrompit Christiane. Quand vous aurez entendu jusqu'au bout l'histoire de quatre années d'amères douleurs, quand vous saurez ce que la fatalité a fait de moi dans le passé et ce que j'espère dans l'avenir, vous serez libre, Aymeric, libre de m'oublier, libre même de mourir. ••-
— Qu'avez-vous donc à me dire ?
— Je vous ai écrit que j'avais été sauvée de l'échafaud par un ancien serviteur de ma famille...
— Oui, et s'il ne dépendait que de moi de récompenser son dévouement. . .
— Mais, dans une lettre exposée à tomber entre des mains ennemies, je n'ai pas pu vous expliquer comment il m'avait sauvée.
— Non... certes, balbutia Candeilh que ce début inquiétait, déjà.
LES GOUETS NOIRS 47
— Vous devinez bien que, pour jouir de quelque influence sur les membres du Comité de salut public, cet obscur ami de la maison de Limeuil devait leur per* suader qu'il était de leur parti.
— Soit ! ' I — C'est ce qu'il fit au péril de sa vie, car il n'était
pas aisé de tromper des hommes que l'exercice de la tyrannie rendait soupçonneux à l'excès et, plus d^une fois, il faillit payer les sollicitations dont il les obsédait en montant sur l'échafaud où ils venaient d'envoyer mon père. Il avait eu l'occasion de rendre service autrefois à l'un de ces despotes qui disposaient de notre vie et qui pouvaient choisir dans le troupeau dé* prisonniers comme un boucher désigne la brebis qu'il destine à l'abattoir. Il lui demanda ma grâce.
— Et il l'obtint?
— Oui, à une condition.
— Laquelle? demanda le baron d'une voix tremblante.
— A condition que je deviendrais sa femme.
— Le misérable! l'infâme !... c'était lui sans doute qui avait inspiré à ce scélérat du Comité cetteidée infernale..
— Vous vous trompez, Aymeric. Il fit au contraire de longs et persistants efforts pour l'en détourner. Il se porta garant de mon civisme... le civisme d'une enfant de dix-neuf ans... 'il offrit pour cautionner ma liberté toute sa fortune... rien ne put venir à bout d'une résolution basée sur un calcul de méchanceté raffinée... le misérable qui disposait de mon sort trouvait un odieux plaisir à forcer une fille noble à se mésallier.
— Oui... je comprends... et vous, pauvre jeune fille... pour fuir le couteau qu'ils tenaient suspendu sur votre tête, vous avez cédé... Christiane de Limeuil est devenue la citoyenne... Comment se nomme-t-il ce vertueux serviteur qui a consenti à recevoir la fille 4e son maitre de9 mains de l'assassin de soq maître?
— Je VOUS ai prié de m'écouter; je vous prie maintenant de ne pas m'interrompre, dit sévèrement Ghristiane. L'homme dont vous pariez en termes méprisants, savez-vous ce qu'il a fait? Il est venu me dire dans ma prison : Mademoiselle, si vous vous résignez à sauver votre tète en subissant Taifront de porter mon nom, je jure devant Dieu que je resterai, après comme avant cette union forcée, le plus humble des serviteurs de votre maison et que je n'userai jamais des droits odieux que me donnerait la loi.
— Il a fait cela? s'écria le baron.
— Il l'a fait, et comme je lui représentais que notre mariage n*en serait pas moins indissoluble et que je ne devais pas engager ainsi l'avenir, il me rappela ce que j'avais oublié...
— Achevez I
— Il me rappela que les prêtres de notre sainte religion catholique étaient tous morts ou proscrits, qu'aucun d'eux ne bénirait notre mariage; que, par conséquent, ce mariage n'aurait aucune valeur devant Dieu, ni même aux yeux du monde où je suis née, et qu'un jour viendrait où, le trône et l'autel étant relevés, il dépendrait de moi de rompre une union cimentée seulement par une vaine formule...
— Est-ce possible? ne cherchez-vous pas à me tromper parce que vous avez pitié de moi?
— Sur mon honneur déjeune fille, Aymeric, je vous ai dit la vérité.
— Mais alors... vous êtes libre, s'écria le baron avec un transport de joie qu'il ne chercha point à maîtriser.
— Libre?... non, je ne le suis pas.
— Que voulez-vous dire?
— Qu'à cet homme auquel 'je dois la vie, je dois encore trois années, sinon de bonheur, au moins de calme et de liberté. Que, si humble que soit sa naissance, mon
LES GOLIETS fïOIRS 40
sauveur s'est conduit avec moi comme aurait pu le faire le plus noble, le plus généreux, le plus délicat des gentilshommes; qu'il a non-seulement tenu son serment de me traiter comme sa fille ou comme sa sœur, mais qu'il a respecté, jusqu'à mes faiblesses, jusqu'à mon goût pour la solitude ; en un mot, je veux dire que mon bienfaiteur a le droit d'attendre de moi que je ne rejetterai pas comme un fardeau incommode le nom quil m'a donné, que je ne l'abandonnerai pas, lui qui est venu me chercher au fond d'une prison. Sans lui je serais morte... si je fuyais avec vous, c'est lui qui mourrait....
— Mais il vous aime donc! dit Aymeric avec explosion.
Christiane baissa les yeux et se tut.
— Répondez I Répondez-moi, au nom du ciel!
— Vous le voulez? Eh bien! oui, je crois qu'il m'aime.
— Et vous osez l'avouer?
r- Pourquoi le cacherais-je?
— Pourquoi? mais parce que si cet homme vous aime, cet homme qui a sur vous les droits d'un mari, qui habite le même toit que vous, qui peut vous voir, vous parler à toute heure du jour et de la nuit, il a dû vous dire qu'il vous aimait et tâcher de vous faire partager son amour...
En vérité, madame, ajouta froidement le baron en «élevant, je m'étonne que vous ayez pu me croire assez simple pour prendre au sérieux cette romanesque histoire et je me demande pourquoi vous m'avez appelé ici pour l'entendre.
—Aymeric, vous êtes injuste et cruel, dit Christiane avec dignité; vous me brisez le cœur, et je souffre plus par vous en ce moment que je n'ai souffert depuis qu'ils ont assassiné mon père ; mais n'attendez pas de moi que je m'abaisse jusqu'à prier ou même jusqu'à
50 LES COUBTS NOIRS
me justifier. Je vous aimais... vous doutez de moi... je vous pardonne... Adieu!
Elle n'avait pas achevé que le baron tombait à ses pieds, pâle et troublé au point de pouvoir à peine parler.
— Oui, balbutia-t-il, oui, je suis cruel, je suis plus que cruel... je suis lâche... car c'est une lâcheté de vous torturer ainsi... mais je vous adore... et vous le savez... et, vous aussi, vous vous plaisez à me désespérer... Qu'ai -je à attendre de l'avenir maintenant, puisque vous êtes résolue à ne jamais quitter cet homme?
— Yous avez à attendre que lui-môme vienne me rendre la liberté.
— Et vous supposez qu'il le fera un jour?
— J'en suis sûre.
— Mais c'est insensé ! Quand se lèvera-t-il donc ce jour où votre mari qui vous aime — vous en convenez — vous offrira de renoncer à vous?
— Il se lèvera, Aymeric, alors que le roi de France sera remonté sur le trône de ses pères, quand Ghristiane de Limeuil aura repris son rang et qu'elle n'aura plus besoin d'abriter son nom sous celui de ce dévoué serviteur que vous calomniez. Ce jour-là, il n'attendra pas que je le fasse souvenir de la distance qui nous sépare ; il déchirera notre prétendu acte de mariage, et il partira... dût-il en mourir.
— Âhl je n'aurais pas ce courage et je doute qu'une pareille abnégation puisse se rencontrer chez un homme.
^— Vous ne le connaissez pas, vous ne savez pas ce que cette âme cachée sous une enveloppe vulgaire renferme de noblesse et de désintéressement.
— Son nom?
— Son nom! c'est la seule chose que je pç veuille pas vous dire.
— Il ne dépendra cependant que de moi de le savoir demain. Cette maison n'est ni introuvable, ni inconnue dans le quartier, et...
— Il vous serait très facile d'apprendre à qui elle appartient, c'est vrai; mais je vous demande votre parole d'honneur de ne pas vous en informer. Vous allez me la donner et je suis sûre que vous la tiendrez.
— SoitI je vous la donne, dit Aymeric, après un court silence. Peu m'importe en effet ce nom, mais allez-vous aussi exiger de moi la promesse de ne plus chercher à vous revoir? Faut-il qu'après avoir eu la joie de vous retrouver au bout de quatre ans d'exil, je me condamne volontairement à vous oublier?
^- Si j'avais voulu vivre séparée de vous pour tou-
^ jours, Aymeric, je ne vous aurais pas écrit que je vous
attendais. Laissez-moi vous expliquer le plan que j'ai
conçu pour que nous puissions nous revoir sans courir
de dangers.
— Quand il y en aurait de terribles...
— Vous les braveriez, je le sais, reprit Christiane en souriant de cette échappée d'esprit gascon; mais vous m'accorderez qu*^il est inutile de me compromettre...
— Ah! oui, c'est vrai I... votre mari... dit Aymeric avec amertume.
— Mon mari, contre lequel vous vous irritez bien à tort, me laisse complètement libre de mes actions, et, si vous en voulez la preuve, sachez que mon appartement particulier est situé dans ce pavillon où il li'éntre jamais, quoique nous soyons ici dans une dépendance de son hôtel.
— Un gentilhomme ne se conduirait pas, je le reconnais, avec plus d'égards, mais... I
— Je vous verrai donc ici toutes les nuits, si cela vous plaît. 1
— Si cela me platti mais vous savez bien (|ue je voudrais passer ma viç à vos pieds.
— Vous oubliez déjà le service du roi, dit en souriant Ghrîstiane. ir suffira que chaque soir vous passiez vers minuit dans la rue de Bourbon. Quand vous verrez briller à la fenêtre la lumière verte, vous pourrez faire le signal convenu, je vous ouvrirai.
— Et vous me permettrez de rester près de vous... jusqu'au jour... de vous dire... de vous prouver que je vous adore...
Aymeric parlait d'une voix que La passion faisait vibrer; sa poitrine se soulevait, ses veines se gonflaient et dans ses yeux brillait le feu d'un amour trop violent pour se contenir encore longtemps.
— Pensez-vous donc, lui dit la jeune fille avec une froideur hautaine, que mon honneur puisse avoir quelque chose à craindre d'Aymeric de Candeilh? Si je n'avais pas eu foi en votre loyauté, croyez -vous que je vous aurais fait asseoir là, près de moi, sous le toit de l'homme que j'estime le plus au monde?
Aymeric se mordit les lèvres et, malgré l'emportement de son sang méridional, il ne put s'empêcher d'admirer la fière enfant qui rejetait loin d'elle jusqu'à la pensée d'une insulte et qui bravait le contact d'un amour brûlant avec la sécurité de la salamandre se jouant au milieu des flammes.
Il lui prit doucement la main, la l)aisa avec respect, et lui dit ces simples mots :
r— Je vous obéirai, Ghristiane.
— J'y compte, mon ami, dit-elle avec calme. Ainsi, c'est convenu. Toutes les fois que je pourrai vous recevoir, la lueur de la lampe vous en avertira; si vous ne la voyez pas briller, ne vous tourmentez pas de ce contre-temps. Il arrive quelquefois que je suis obligée de faire les honneurs du salon de mon mari, ou de l'accompagner à quelque fête...
— Ah ! soupira le baron avec une grimace significative.
— C'est un devoir qui me pèse, mon ami, mais c'est an devair, et je. suis résolue à le remplir; mais regardez la robe que je porte... je n'ai pas oublié que la France est en deuil.
Aymeric, dans les transports de cette entrevue ardemment désirée, n'avait pas remarqué la toilette de M"« de Limeuil.
AuUeu de sacrifier au goût néo-grec de l'époque, Ghristiane portait un fourreau noir d'une coupe très simple; un fichu blanc couvrait entièrement ses épaules et se croisait sur sa poitrine pour venir se rattacher à une ceinture flottante. Il y avait dans ce costume sévère comme une réminiscence de la malheureuse reine Marie-Antoinette, et la beauté de M"® de Limeuil ne perdait rien à se parer de ce touchant souvenir.
•^Maintenant, Aymeric, il faut nous quitter, ditelle en lui tendant de nouveau la main qu'il venait de baiser.
— Pas avant que j'aie passé à votre doigt cet anneau de fiançailles, dit vivement le baron, qui tira de sa poche le bijou acheté dans la galerie du Perron, au Palais-Égalité.
Ghristiane rougit en prenant la bague, et, pendant qu'elle l'examinait, ses yeux se mouillèrent de larmes. —-Vous avez bien fait de choisir une pensée, murmura-t-elle, c'est la fleur que je préfère.
—Je le savais et, pour la trouver, j'ai bouleversé toute la boutique du bijoutier, s'écria étourdiment Gandeilh.
-—J'aurais mieux aimé cependant une bague qui eût appartenu à votre mère, fût-ce une bague d'argent, soupira Ghristiane.
Le baron, un moment décontenancé, se remit bientôt, car M*^^ de Limeuil passa l'anneau à son doigt et lui dit de sa voix harmonieuse et grave :
—Vous voyez, Aymeric, que je suis libre.
En effet, sa main blanche et fine ne portait pas le moindre bijou, et le mariage forcé ne lui avait pas imposé Taffront d'une alliance.
— Merci, Christiane, merci de m'avoir gardé ce doigt et laissez-moi baiser l'anneau que je viens d'y mettre, murmura Gandeilh avec une émotion contenue. Si je meurs avant que vous soyez ma femme, il vous restera au moins quelque chose de moi*
— Vous ne mourrez pas, Aymeric, et cette année qui commence ne s'achèvera pas sans que Dieu ait scellé notre bonheur et sauvé la France.
— Priez-le, Christiane, moi j'agirai, dit le Gascon en se redressant fièrement.
M^^** de Limeuil s'apprêtait à reconduire son fiancé, quand il lui prit un remords.
— Où trouverez-vous un asile à cette heure, mon ami? demanda-t-elle.
— Partout. D'ailleurs, la nuit est déjà fort avancée, et, au pis-aller, j'attendrais le jour.
— Quoi! vous voulez errer dans P^ris, et avec ce costume, par ce temps froid et humide...
— Ohl je n'ai pas de manteau, c'est vrai; mais j'ai passé tant de nuits en Bretagne à courir les bois en plein hiver, que je puis bien en employer une à circuler dans les rues.
— Avez-vous des armes au moins?
— Une excellente paire de pistolets et un poignard de fabrique anglaise. C'est plus qu'il n'en faut pour mettre en déroute toutes les patrouilles du Directoire.
— Songez qu'il faut être prudent pour ne pas compromettre les intérêts qui vous sont confiés.
— Ma chère Christiane, je ne suis pas un enfant, dit le baron doublement piqué, car la jeune fille semblait mettre en doute ses aptitudes de conspirateur et, de plus, il attendait une autre réponse. Je porte dans ma ceinture tout ce qu'il faut pour me défendre et pour
acheter la conscience des cinq directeurs, car je suis chargé de banknotes et de guinées. Avec ces préservatifs j'aurais bien du malheur si je restais dans rembarras.
M"® de Limeuil l'écoutait, les yeux baissés, et l'hésitation qu'elle éprouvait se reflétait sur son visage. Elle eut cependant assez d'empire sur elle-même pour refouler le sentiment de commisération qui la portait h offrir à son fiancé de rester.
— U est temps que nous nous ^îttkiBB, dK^Tle d'une voix ferme. Parlez kjmem et que Dieu vous garde.
Le baron s'inclina silencieusement, se laissa conduire jusqu'à la porte et se trouva dans la rue avant d'avoir repris son aplomb. Au fond, il avait espéré un autre dénouement à son entrevue nocturne, et il faut bien dire que, sans avoir prémédité d'abuser du têteà-tête, il était cependant venu au rendez-vous avec des idées fort différentes de celles qu'il emportait en sortant.
Aymerîc de Gandeilh n'avait jamais été d'un naturel timide, pas plus en affaires de cœur qu'à la guerre, et à la fin du dix-huitième siècle on avait une tout autre façon d'aimer que de nos jours. Aussi, quoique sa passion pour Ghristiane fût profonde et sincère, le baron comptait l'exprimer plus vivement qu'il ne l'avait fait.
Certes, il avait fallu que la jeune fille exerçât sur lui un bien grand ascendant, pour que ce brillant gentilhomme, coutumier de tous les succès, contînt sa fougue dans les bornes du respect et limitât ses vœux à solliciter une simple promesse de mariage.
La franchise et la dignité que M"' de Limeuil avait mises à lui faire l'aveu de sa tendresse avaient produit ce miracle. Aymeric s'en allait plus épris qu'il n'était venu.
U serait téméraire cependant d'affirmer qu'il n'éprouvait pas quelque confusion à se retrouver dans la rue
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après une heure d'entretien avec une femme aimée, et qu'il eût souhaité d'être vu par ses amis de l'émigration anglaise dan< ce rôle d'amoureux transi.
La preuve qu'il n'avait pas prévu cette brusque terminaison d'un rêve charmant, c'est qu'il ne s'était nullement précautionné d'un gîte pour la nuit.
Et, par le fait, son embarras était extrême.
Rôder par la ville jusqu'au matin était un moyen fort dangereux d'employer sa nuit, d'abord à cause de son costume léger, et surtout à cause des mauvaises rencontres auxquelles il allait être exposé. Il tombait une pluie fine qui [devait promptement transpercer le triomphant habit vert-bouteille à collet noir, et, de plus, il était déjà payé pour savoir que les rues n'étaient pas sûres. Il ne pouvait pas songer à aller réveiller, rue Saint- Germain- des-Prés, son nouvel ami, Georges Salviac, qui devait être couché depuis longtemps. C'eût été lui avouer que sa bonne fortune n'avait pas eu de suites, et Gandeilh avait trop d'amour-propre pour se décider à humilier ainsi 1^ noblesse française devant un petit officier plébéien.
Il en était à se demander s'il n'irait pas heurter à tâtons à la porte de la première hôtellerie venue, au risque de s'entendre demander des papiers qu'il eût été Tort embarrassé d'exhiber', et il délibérait encore quand il crut voir une forme humaine se glisser le long du mur du jardin.
Avaint qu'il eût le temps de fuir ou de se mettre en défense, Aymeric reçut un violent coup de bâton sur la main gauche, qu'il avait instinctivement étendue en entendant siffler le gourdin.
Il bondit en arrière, et son premier mouvement fut de chercher son pistolet pour casser la tête au malandrin qui se permettait de Tassaillir ainsi. Heureusement son cerveau fut plus prompt à concevoir que son bras à agir, et il ne lui fallut qu'une seconde pour en-
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Tisager les grave» inconvénients d'un esclandre à la porte de Ghristiane. Faire feu, c'était réveiller tout le quartier, compromettre l'habitante du pavillon, peut-être même attirer son mari. Le baron pensa qu'en semblable occurrence il n'y avait point de déshonneur h fuir, et, sans donner le temps à l'ennemi de redoubler son attaque, il se mit à joder deà jambes avec énergie.
Il est bon d'ajouter qu'il se proposait de faire volteface quand il serait sorti de la rue de Bourbon et de brûler la moustache à ce bàtonneur de gens, dès qu'il jugerait pouvoir faire feu sans que l'explosion attirât aux fenêtres les voisins de M"^ de Limeuil. A sa grande surprise, il ne fut pas poursuivi. Soit que l'homme à la trique craignit un retour offensif, soit qu'il eût des raisons particulières pour ne pas s'éloigner du mura l'ombre duquel il se tenait embusqué, il ne bougea point.
Le baron avait couru tout d'une haleine, jusqu'au quai Voltaire, et il ne s'arrêta qu'au milieu du pont cidevant Royal. Là, il crut pouvoir souffler et réfléchir un peu à cette bizarre et fâcheuse aventure.
Revenir bredouille d'une expédition galante, et rossé par dessus le marché, c'était un double mécompte auquel Gandeilh n'était point habitué, et dire qu'il maugréait, ce ne serait point assez. 11 écumait comme un lion furieux, et il jetait au vent qui soufflait à travers les arbres dépouillés du jardin des Tuileries tous les jurons connus à la cour et même en d'autres lieux. .
Le pis était que sa main contusionnée lui causait une douleur atroce. Il l'examina à l'obscure clarté qui tombe des étoiles et il constata avec rage qu'il avait deux doigts fort endommagés.
Le coup ne pouvait partir que d'un bras jacobin, et Gandeilh était obligé de reconnaître que la populace révolutionnaire frappait fort etjuste, ce qui porta son irritation au plus haut degré. Si, en ce moment, un bonnet à poils de renard ou môme un simple bourgeois se fût
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montré à portée du furibond Aymeric, il aurait à coup sûr passé un mauvais quart d'heure ; mais un calme absolu régnait aux abords déserts du pont. Force fut à rémigré de dévorer sa colère et, pour toute consolation, d'envelopper la main lésée avec un fin mouchoir de batiste.
La pluie redoublait et le problème de l'emploi de la nuit était moins résolu que jamais. En désespoir de cause, le baron remonta machinalement le quai, le long de la galerie du bord de l'eau, et s'engagea sur le Carrousel.
Cette place ne ressemblait guère alors à ce qu'elle est aujourd'hui, et, au lieu d'une immense esplanade entourée de constructions monumentales, elle n'offrait à l'œil qu'un dédale de ruelles, enchevêtrées dans des maisons basses et entrecoupées de terrains vagues. A peine entrevoyait- on, derrière les baraques ignobles qui l'obstruaient, la façade du palais des Tuileries, sombre, silencieuse et portant encore de plaee en place la marque des boulets du dix août.
Ce spectacle n'était pas fait pour remettre en bonne humeur le baron de Candeilh, qui avait encore présent à l'esprit le massacre de ses soldats dans cette journée funeste. Il passa le plus rapidement qu'il put, et s'engagea un peu au hasard dans une ruelle sombre qui le conduisit devant la façade du Palais-Ii!galité.
A l'aspect de ce portique, alors déshonoré par des de- . vantures en bois qui s'étendaient de chaque côté de la grande entrée, jusqu'à la rue de la Loi et jusqu'à la rue des Bons-Enfants, Aymeric se sentit renaître.
La vie et le mouvement de la grande ville s'étaient concentrés après minuit dans cet immense caravansérail où grouillaient tous les vices parisiens, et l'orgie tumultueuse devait s'y prolonger jusqu'au jour. C'était précisément ce qu'il fallait au baron, car il n'avait besoin que de gagner du temps, et on ne se cache ja-
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mais mieux qu'aa centre du bruit et de l'agitation. Il résolut donc de s'enfoncer sans plus tarder dans le bourbier mouvant, et de se perdre au milieu de la cohue qui tourbillonnait sans relàcbe sous les voûtes de cette hôtellerie toujours ouverte aux passions humaines.
C'était revenir à son point de départ, puisque son odyssée avait commencé au bout de la galerie du perron Yivienne ; mais il ne lui déplaisait pas de repasser par ces chemins encombrés, de revoir ces boutiques aa-dessus desquelles étincelaient en lettres de diamant les noms des bijoutiers, de coudoyer ces aventuriers bottés et ces créatures empanachées. Il se reprocha même de ne pas avoir eu cette idée-là plus tôt, car il n'imaginait pas un meilleur moyen de dissiper ses idées noires et de calmer les transports de colère où l'avait jeté le coup de bâton si rudement asséné par le quidam embusqué dans la rue de Bourbon.
S'il, avait voulu faire son examen de conscience, Àymeric aurait bien découvert encore un autre motif qui le poussait à finir sa nuit au Palais-Égalité.
Il s'était écoulé près de cinq ans depuis qu'il avait quitté Paris pour aller mener la triste vie d'émigré et la dure vie de partisan. Après tant de sombres hivers passés au milieu des brouillards de Londres et tant de rudes campagnes de terre et de mer, il n'était nulle* ment insensible au plaisir de revoir la grande foire du monde civilisé. Au son des orchestres qui annonçaient la fête perpétuelle du Palais, tous ses instincts de cadet de Gascogne, d'homme de cour et de capitaine d'aventures se réveillèrent à la fois.
Il y avait un peu de tout cela dans le fiancé de M"® de Limeuil et, pour peu qu'une de ces trois personnalités reprît le dessus, l'amoureux s'effaçait bien vite. Restait, il est vrai, le conspirateur, l'émissaire politique chargé de secrets d'État et responsable de beaucoup de vies
humaines, mais Gandeilh professait sur ce point des théories particulières.
Il prétendait qu)3 les complots. tramés par des gens à mines renfrognées et à graves discours ne réussissaient janiiais. il affirmait qu'au lieu de se glisser dans l'ombre, vôtus de manteaux couleur de muraille, pour se réunir dans une cave, les conjurés intelligents devaient se montrer, au grand jour, en habits de soie et de velours, mener la vie dissipée des écervelés à la mode et danser à tous les bals donnés par le gouvernement qu'ils voulaient renverser.
Ce système, quelque peu renouvelé de Brutus, contrefaisant le fou pour mieux abattre leâ Tarquins, ce système séduisant et hardi avait fini par être goûté des gros bonnets de l'émigration. Aymeric de Gandeilh réunissait toutes les qualités requises pour le mettre en pratique, et il fut naturellement choisi comme inter^ médiaire entre le comité de Londres et le comité de Paris, lequel n'appréciait pas encore à toute sa valeur la méthode nouvelle.
Le baron eut bientôt l'occasion de constater à ses dépens cette divergence entre les vues du Club des Collets noirs et celles du ministère anglais, mais il la soupçonnait déjà depuis sa conversation avec le citoyen Liardot. Les manières rognes et compassées de ce personnage, ses discours solennels, ses. étonnements à la moindre velléité fantaisiste d' Aymeric, son indignation quand il l'avait vu s'attarder pour acheter un bijou à sa maîtresse ou pour regarder de plus près les impossibles du café Garchy, tout annonçait que Liardot conspirait à l'ancienne mode et que le sémillant baron aurait, un jour ou l'autre, maille à partir avec lui.
Gandeilh, le novateur, ne s'inquiétait guère de cette perspective. Il se savait appuyé de l'autre côté du détroit par de hauts protecteurs, et il se fiait d'ailleurs pleinement aux ressources de son esprit et à Ténergie
de son caractère pour prendre le dessus et imposer sa théorie à ses futurs complices, les Collets noirs. Cependant, il était très marri d'avoir débuté par une véritable étourderie d'écolier en perdant dans le trajet du Perron à Glichy le guide chargé de l'initier aux mystères du club.
L'accident, — c'était ainsi qu'Aymeric qualifiait la mort violente du sans-culotte en bonnet phrygien — l'accident était des plus fâcheux, et le baron aurait donné gros pour remettre la main sur M. Liardot. Ce fut même là une des raisons qui le décidèrent à finir sa nuit au Palais-Égalité.
— Il est très probable, se disait-il en traversant les arcades du théâtre de la République, il est même près que certain que ce bonhomme me cherche de son côté. Or, il sait que je n'ai pas encore de domicile à Paris et il a pu voir que les lieux de plaisir ne m'effrayaient point. Donc, pour peu qu'il soit doué de quelque instinct, il se dira que je dois forcément revenir ce soir au Palais-Royal, comme le lièvre revient à son gîte, et il n'ira pas se coucher sans y promener encore une fois ses breloques sonores.
Ge raisonnement ne manquait pas de justesse, à condition pourtant que le citoyen Liardot eût oublié que le baron lui avait parlé de ses projets de visite nocturne à une maîtresse adorée. Quoi qu'il en fût, Candeilh se lança avec ardeur dans le bruyant bazar où on trafiquait de tout.
Il eut soin préalablement d'essuyer son bel habit, que la pluie avait légèrement fripé, et de ganter sa main gauche dont les doigts étaient devenus tout noirs après le coup de bâton. Il s'assura que ses pistolets n'avaient pas bougé des poches où ils reposaient sous les basques de son gilet à fleurs, et que sa ceinture, gonflée de valeurs anglaises, tenait bien autour de ses reins sous sa culotte pistache. Ainsi préparé à tout éveil 4
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nement, il arpenta rapidement le passage qui conduisait aux galeries de bois qu'on appelait alors le Cam^^ des Tartares, peut-être parce que leurs habitués des deux sexes menaient une vie essentiellement nomade.
En dépit de l'heure avancée, la foule et le bruit n'afaient presque pas diminué. Aymeric fut à la fois étourdi et ébloui.
Ce n'était plus ce tourbillon affairé des agioteurs et des marchands d'assignats qu'il avait traversé au commencement de la soirée. C'était la grande armée du vice se ruant à la conquête du plaisir par tous les péristyles de ce temple consacré aux joies matérielles.
Vagabonds, filous, courtiers de toute sorte s'y précipitaient comme des essaims de frelons. Des nuées de femmes habillées de linon transparent, chargées de plumes et de fleurs, chaussées de cothurnes agrafés avec un gland d'or sur le milieu de la jatnbe nue, s'envolaient de toutes les boutiques, de tous les soupiraux. Dans les souterrains de ce château du diable, les musiques des bals impurs faisaient rage, et sur cette discordante harmonie se détachaient des fanfares de cor de chasse sonnées par des nymphes au fond d'un caveau où Ton soupait au son des instruments à vent.
Le long des murailles couvertes de pancartes où les affiches de spectacle alternaient avec les proclamations politiques, des centaines de crieurs de journaux et de vendeuses de pamphlets s'en allaient hurlant leur marchandise. Les uns annonçaient le Moniteur, gazette na-
tionale içipriméechez Panckoucke, le Batave ou le Sans- Culotte, le Postillon de Calais, le Déjeuner, tAmi des Lois, la Sentinelle, le Journal des Hommes libres, le Miroir, le Thé, le Journal des Inct*oyables, tandis que les autres, pour la plupart anciennes furies de la guillotine, vociféraient sur tous les tons : Bulletin de la maladie de son Altesse sérénissime Mgr Cochon, lieutenant de police de la République, partisan de la contre-révolution, etc.
Le baron contemplait ce tohu-bohu et écoutait cette cacophonie avec un véritable ravissement, qui s'expliquait de reste par un séjour infiniment trop prolongé sur les bords mélancoliques de la Tamise. 11 avait soif de mouvement et de bruit comme un prisonnier a soif d'air et de soleil.
L'extase où il était plongé ne l'empêchait pas cependant d'observer les promeneurs avec des yeux accoutumés à reconnaître l'ennemi de loin. Il constata tout d'abord avec une vive satisfaction que sa personne n^attirait pas trop les regards ; son collet noir même, qui avait presque la valeur d'une protestation antigouvernementale, son collet noir passait presque inaperçu au milieu de cette tourbe uniquement préoccupée de la satisfaction de ses appétits.
En fait d'attaques, Aymeric n'eut à repousser que celles des beautés errantes qui piaffaient autour de lui tout enrubannées comme les chevaux d'un carrosse de noce. Lés hommes ne le regardaient même pas, et il ne reconnaissait aucun visage dans le troupeau sans cesse renouvelé des promeneurs. A peine remarqua-t-il de temps à autre sur son passage deux individus assez piètrement vêtus, qui marchaient côte à côte et que le hasard sans doute amenait face à face avec lui chaque fois qu'il changeait de direction. C'était Liardot qu'il cherchait dans cette foule et Liardot ne se montrait point.
LBS COLLETS NOIRS G5
Le baron eut beau rémonter du théâtre de la Répii- • blique à la salle Montansier, redescendre en passant devant le perron Yivienne jusqu'aux galeries de bois, traverser le jardin encombré par des objets de toute sorte exposés en vente autour du Lycée des Arts, il n'aper çut pas l'introuvable Liardot. Il poussa le soin jusqu'à s'arrêter aux devantures des café les plus fréquentés : Corazza, le Berceau lyrique, le Café Foy, le Café dn Chartres, dans Tespoir d'y découvrir son complice attablé devant une glace ou devant une bavaroise. Ce fut ' peine perdue : le citoyen Liardot n'y était pas, et de fait, Aymeric, d'après ce qu'il savait de son caractère, aurait pu conjecturer qu'il ne donnait pas dans ces frivolités.
La perpétuelle promenade exécutée circulairement à la façon des chevaux de manège commençait à le fatiguer, et, par surcroît de disgrâce, le Palais se vidait peu à peu, à mesure que l'heure s'avançait. Quelle que fût Taffluence des noctambules des deux sexes, il devenait évident qu'elle allait diminuer progressivement, et qu'il arriverait un instant matinal ou Gandeilh resterait à peu près seul à arpenter les galeries désertes. Affronter cette éventualité, c'était s'exposer à se faire enfin remarquer, peut-être arrêter par quelque bande de voleurs ou, ce qui alors était à peu près équivalent, par quelque ronde de police.
Le baren rêvait à la façon d'employer son temps jusqu'au jour, lorsqu'en levant les yeux sur une enseigne à côté du restaurateur Beauvilliers, il vit briller un chiffre colossal qui se détachait en rouge sur un transparent de papier huilé. Cette lanterne fumeuse lui apparut comme la colonne de feu qui guida les Hébreux vers la Terre promise. Il avait reconnu l'enseigne d'une maison de jeu.
Le naoyen qu'il cherchait était trouvé, car il savait que les tripots publics ne fermaient ni jour ni nuit.
66 LES COLLETS Noms
' Sans plus délibérer, le baron enfila danc*rescalier gui conduisait au salon du premier étage.
Dans l'antichambre, où un officieux en demi-livrée brune recevait.les chapeaux, il se retrouva nez à nez avec le couple masculin qu'il avait déjà croisé à plusieurs reprises sous les galeries. Pour la première fois, il fut frappé de la persistance du hasard qui ramenait sans cesse sur son chemin ces deux hommes; mais, comme ils étaient porteurs de figures insignifiantes, il ne s'en occupa point autrement.
Le repaire n'avait pas beaucoup changé d'aspect depuis la Révolution. Gandeilh, qui l'avait quelque peu hanté jadis, revit les immuables croupiers siégeant devant le tapis vert avec l'impassibilité de Romains assis sur leurs chaises curules. A les voir ainsi immobiles et graves, on devinait qu'ils n'avaient pas cessé un seul jour d'étaler les cartes du trente-et-quarante et de pousser la bille dans le cylindre de la roulette, pendant que le couteau de la guillottine battait monnaie sur la place Louis XV.
La seule nouveauté qui frappa les yeux du baron, ce fut une inscription collée sur les glaces où on lisait en grosses lettres cette mémorable profession de foi:
Ici on s'honore du titre de citoyen.
Il était difficile d'imaginer quelque chose de plus grotesque et de plus absurde que cette affirmation démocratique pompeusement étalée dans un pareil lieu. Peut-être fallait-il y voir une allusion à cette vérité incontestable que tous les joueurs sont égaux devant le refait de trente et un et devant le double zéro.
Gandeilh ne fit pas tant de réflexions ; il se contenta de hausser les épaules et s'approcha d'une table de roiilette autour de laquelle se pressaient une vingtaine de pontes. Gç3 ^dor^teurç du hasard célébraient dans un
morne silence les rites du culte mystérieux de l'aveugle déesse Fortune. Presque tous montraient des habits râpés et des figures consternées. On n'entendait que la Toix monotone des croupiers annonçant le numéro sorti et invitante faire le jeu. Quant aux mises exposées surletapiSy elles étaient d'une médiocre importance, et le baron sourit de pitié en voyant les maigres poignées d'assignats que les joueurs tiraient, en rechignant, des poches de leurs lévites usées au contact du tapis vert.
Il se demanda même un instant s'il ne reprendrait pas le chemin de la porte, tant il lui répugnait de se confondre avec ces pUiers de tripot. La table de trenteet-quarante n'était pas beaucoup mieux entourée, et il fallait cependant s'en aller ou prendre place à l'une des parties, car Aymeric ne se sentait pas de force à passer le reste de la nuit en regardant pousser de tristes enjeux de mille livres-papier, ou en buvant la bière que la ferme des jeux faisait circuler gratis dans des cruchons en grès.
La perspective d'en être réduit à errer de nouveau par les rues le décida à rester, sans parler du goût très prononcé qu'il avait toujours eu pour le jeu de hasard. A la vérité il l'aimait gros et avec des gens de bonne compagnie, mais il faut bien se contenter de ce qu'on trouve, et il n'est pas de passion plus accommodante que la passion aléatoire. D'ailleurs, en regardant de plus près la masse exposée devant le banquier, il découvrit sous les liasses d'assignats, certains rouleaux dont la forme indiquait suffisamment le contenu.
C'était la réserve métallique destinée à amorcer les joueurs en état de risquer des espèces sonnantes et trébuchantes. Elle parut à Gandeilh valoir la peine qu'on l'attaquât, et, tirant un double louis de sa poche, il le jeta sur le numéro sept.
Jupiter descendant de l'Olympe sous la forme d'une pluie d'or ne surprit pas plus Danaô que ce bienheu-
G8 £B8 COUm IIOIBS
reux double louis n'étonna les assistants qui le virent tomber. Le baron, dédaignant de s'asseoir entre des voisins de piteuse apparence, avait lancé sa pièce pardessus la tête des pontes, et tous les regards s'étaient tournés de son côté.
Un homme qui risquait de l'or si lestement ne pouvait être qu'un fournisseur ou un étranger opulent, et les croupiers crurent devoir lui dédier leurs plus gracieux sourires pendant que la boule d'ivoire tournait dans le cylindre. Leur figure changea quand cette bille chargée de marquer l'arrêt du destin tomba avec un bruit sec sur le fond de cuivre de la roulette et alla s'incruster tout juste dans la case portant le numéro choisi par Aymeric.
* Les pontes laissèrent échapper un murmure admiratif pendant que le banquier nasillait la formule consacrée :
— Sept, rouge, impair et manque,
— Voulez-vous des assignats? demanda humblement le banquier en allongeant la main vers un tas de papiers malpropres.
— Allons donc! pour qui me prenez-vous? répondit Candeilh d'un ton superbe. Il me faudrait un portefaix pour enlever en monnaie de la République l'équivalent des soixante-douze louis que vous allez me compter. J'ai joué de l'or, veuillez me payer en or.
Les employés de la ferme se résignèrent, non sans soupirer, à lui allonger la somme en belles pièces à l'effigie du dernier tyran, et il Tempocha sans sourciller.
Il venait de la ramasser, quand il aperçut en face de lui les deux individus qu'il avait rencontrés sous les galeries du Palais et dans l'antichambre du tripot. Ennuyé de toujours retrouver devant lui les mêmes figures, il les regarda pour la première fois avec une attention soutenue, et il ne" leur trouva rien de bien remarquable.
LES COLLBTS NOIRS 69
L'un était grand et maigre, l'autre petit et assez replet. Tous deux flottaient entre quarante et cinquante ans; tous deux aussi avaient la mine insignifiante d'employés de bureau et leur mise n'indiquait ni la richesse ni la misère. C'était, en un mot un couple très bien assorti qui serait resté parfaitement indifférent à Gandeilh, s'il n'avait eu la pensée vague que ces gens-là l'observaient.
Il s'aperçut bientôt qu'ils ne jouaient pas, qu'ils no buvaient pas de bière et qu'ils ne parlaient à personne. Pour éclaircir ses soupçons, et comme il avait d'ailleurs médiocrement envie de continuer ce jeu de roulette où il ne pouvait que perdre, en peu d'instants la somme si heureusement gagnée du premier coup, le baron s'éloigna de la table et s'en alla à l'autre bout de la salle se planter derrière les joueurs de trente-etquarante. Là les enjeux étaient un peu plus présentables, et sur le tapis vert on voyait briller par-ci par-là quelques pièces d'or au milieu des assignats.
Gandeilh n'en produisit pas moins beaucoup d'effet en attaquant la banque par masses de douze louis. On se retourna moins vivement qu'à la roulette, mais son jeu ne passa point inaperçu, surtout des croupiers qui avaient flairé en lui un adversaire à redouter.
n gagna d'abord pendant toute une tcdlle, puis il perdit le double d)9 ce qu'il avait enlevé à la roulette, regagna sur la taille suivante *et, finalement, après des alternatives très brusques de bonne et de mauvaise veine, il en arriva à vider tout à fait ses poches. Elles contenaient environ deux cents louis quand il était entré dans le tripot, et cette perte ne laissait pas que de lui être assez sensible.
Ce n'était pas qu'il tînt beaucoup à l'argent, mais il se piquait au jeu et il éprouvait une envie démesurée de continuer. Il n'y avait à cela qu'une difficulté, c'est qu'il lui aurait fallu puiser dans la ceinture où étaient
renfermés les fonds anglais dont il était porteur. Or, cette opération présentait des inconvénients de plas d'une sorte; car, en l'exécutant devant le public, il courait le risque de provoquer des -soupçons sur rorigiue de ce trésor caché, pour ainsi dire, entre cuir et chair. Rien ne l'empêchait, il est vrai, de sortir et de chercher dans les salons quelque endroit écarté où du fouiller son sac il eût la liberté, et il [fut violemment tenté de le faire, car le démon du jeu avait déjà posé sa griffe sur lui.
Cependant il lui prit un scrupule, et il se rappela fort à propos que cet argent avait une destination sacrée. 11 n'était pas tenu d'en rendre compte exactement au comité de Londres, qui avait en lui une confiaiice absolue, mais sa conscience en répondait. Il pouvait très légitimement appliquer à ses besoins personnels, qui se conforidaient avec ceux de sa cause, une fraction de la somme considérable qu'il apportait d'Angleterre; l'exposer au jeu, c'était tout différent.
Qui lui garantissait que, de perte en perte, le trésor ne finirait pas par s'engloutir tout entier dans la caisse des jeux? Se déshonorer à ses propres yeux et subir, par-dessus le marché, le crève-cœur de voir les fonds royalistes grossir les revenus du Directoire, lequel prélevait une forte dîme sur la ferme, cette perspective était de nature à Caire reculer Aymeric de Candeilh.
Pendant qu'il soutenait cette lutte contre l'instinct qui le poussait à essayer de rattraper ses deux cents louis, il avait eu le temps d'oublier le couple inévitable; mais, au plus fort de sa délibération, il l'aperçut de nouveau en face de lui/ Le plus grand des deux inconnus le regardait d'un œil terne par-dessus la chaise du croupier; le plus petit s'était faufilé entre deux pontes et dardait sur lui un regard fixe, à la façon des chats-huants. Pour le coup, cela tournait à la per-
sécution, et le baron commença à entrer dans une colère sourde.
—Morbleu! dit-il entre ses dents, il faudrait que je fusse fou pour continuer à tenter la fortune avec de pareilles figures devant moi. J'y perdrais jusqu'à mon collet noir.
Et, pour couper court à toute velléité de jeu, il s'écarta brusquement de la table et.se mit à se promener à grands pas dans le salon. C'était un assez mauvais moyen de se calmer. Le son aigre de l'or manié par les croupiers lui agaçait les nerfs; il tressaillait à la Toix du banquier annonçant la couleur gagnante, et, quoiqu'il fût séparé du tapis vert par une double haie de joueurs, il suivait la marche de la partie tout aussi bien que s'il avait vu les cartes.
— Au diable le tripot et les damnés Jacobins qui le tiennent 1 murmura-t-il eh frappant du pied. J'aime encore mieux courir les rues, sous une pluie battante, que d'endurer ici le supplice de Tantale.
Quand il avait pris une résolution, Gandeilh ne perdait pas de temps pour l'exécuter. Il franchit comme un trait le salon et l'antichambre, où le garçon préposé au vestiaire fut obligé de l'avertir qu'il oubliait son chapeau, et il descendit l'escalier quatre à quatre.
Cette fois, il trouva les galeries à peu près abandonnées, et il se hâta de les traverser pour aller déboucher sur la place. L'air frais de la nuit avait remis du calme dans ses idées, et il se félicitait de n'avoir pas cédé à l'entraînement irréfléchi qui le poussait à jouer au-delà de son argent de poche. Restait toujours à résoudre le problème de l'emploi du temps jusqu'à l'aube.
GandeiHi commençait à sentir la fatigue, et il y avait bien de quoi ; car, depuis huit heures du soir, il ne s'était reposé qu'un instant chez M"° de Limeuil; encore, durant cette courte halte, Iqs émotions du cœur
73 LBS COLLETS NOIRS
avaient-elles succédé aux lassitudes physiques. Ses jatnbes lui refusaient presque leur service, sa main gauche restait tout endolorie et il éprouvait une sensation de froid très désagréable.
Dans ce désarroi, il s'était arrêté sous les arcades devant le théâtre de la République, et là, le cou tendu, l'oreille au guet, il attendait un fiacre ou un cabriolet de louage, bien décidé, en désespoir de cause, à se faire promener à travers Paris jusqu'à ce que l'ouverture des boutiques lui permît de s'abriter dansquelque café.
Il n'aperçut pas le moindre véhicule; mais, en revanche, il vit, stationnant sur le trottoir de la rue de la Loi, deux hommes qui, de loin, ressemblaient beaucoup à ceux dont la persistance à le suivre l'avait si fort ennuyé. Pour le coup, la colère le prit et il se mit en devoir de traverser la rue afin d'aller dire vertement leur fait à ces entêtés; mais, à mesure qu'il avançait vers eux, les individus reculaient; et, comme à tout prendre, ils avaient l'air de causer paisiblement de leurs affaires, Gandeilh jugea qu'engager encore une querelle serait une imprudence gratuite et il revint sur ses pas.
— C'est bien assez d'avoir déjà ce soir cassé la tète à un sans-culotte, murmurait-il en d^cendant lentement la rue Saint-Honoré, devenue la rue Honoré tout court.
Où allait-il ainsi? Il n'en savait rien, et il marchait plutôt pour se réchauffer que pour atteindre un but déterminé. D'ailleurs, il était de très méchante humeur contre les croupiers, contre les porteurs de gourdins, contre tout le monde enfin, y compris lui-même. Il se reprochait son incartade chez Garchy, son imprévoyance avec le lieutenant, qui lui aurait certainement indiqué un gîte pour la nuit, s'il le lui avait demandé; enfin, pour tout dire, il sa trouvait un peu ridicule de
s'être si yertueusemeat laissé mettre à la porte par Ghristiane.
Ces récriminations intimes occupèrent son esprit pendant que ses jambes le portaient dans un quartier où, malgré l'heure avancée, on trouvait encore une certaine animation. Sur l'emplacement où s'étend aujourd'hui la rue de Rivoli, les couvents adossés à la terrasse des Feuillants s'étaient transformés pendant la Révolution et ne formaient plus qu'une longue ligne de traiteurs, restaurateurs et autres joyeux établissements«
Amené de ce côté par le hasard de sa promenade nocturne^ le baron vit de loin briller une espèce d'illumiuation. Dans sa position d'égaré, c'était le ciel ouvert, et il pressa le pas pour se rapprocher au plus vite de ce phare qui lui annonçait un port, c'est-à-dire un abri dans un lieu public quelconque.
Depuis qu'il avait quitté le Palais-Royal, il n'avait pas pensé à se retourner pour voir si les deux hommes le suivaient encore, et l'apparition des lumières au bout de la terrasse des Feuillants lui fit oublier tout à fait ces équivoques personnages.
Biôntôt il reconnut que ces clartés venaient de la cour de l'Orangerie, derrière l'Assomption, et que l'éclairage se composait d'une rangée de lampes énormes suspendues au-dessus de la porte d'une maison de belle apparence. Des ballons de gaze tempéraient l'éclat de ce luminaire. En même temps, le doux son d'un orchestre arrivait aux oreilles d'Aymeric, comme un harmonieux signal qui lui annonçait que ses peines allaient
finir.
Évidemment, on dansait en ce lieu, et le baron s'étonna de ne pas avoir songé plus têt à se réfugier dans un bal, caries gazettes lui avaient appris que, depuis le 9 thermidor, Paris avait été saisi d'une véritable fureur chorégraphique.
A peine Téchafaud avait-il disparu des places publiques, à peine se réveillait-on du sanglant abrutissement de la Terreur, que de toutes parts les violons s'étaient mis à grincer, les lustres à s'allumer, les jarrets à se tendre. Jeunes et vieux, nobles et bourgeois, victimes et bourreaux, tout le monde semblait se donner la main pour mener ce branle universel.
Le moyen-âge avait vu jadis une folie à peu près pareille, quand il attendait la un du monde, et les vieilles peintures où la danse macabre est représentée sur les murs des cathédrales gothiques, nous ont conservé le souvenir de ces rondes sans un où un squelette conduisait le bal. Sous le Directoire, la Mort ne figurait plus à la contredanse, mais tous les danseurs l'avaient vue de si près, sous une forme ou sous une autre, qu'elle n'aurait point été déplacée au milieu de cette bacchanale. On dansait pour se consoler ou pour s'étourdir; on dansait en gros sabots ou en souliers fins, aux aigres accords de la musette, ou aux sons cuivrés des cors de chasse, on dansait le menuet, la bourrée, la chacone, la trénis et l'anglaise.
Un statisticien de 1797 a énuméré dans Paris six cent quarante-qimtre bals publics en pleine activité, sans compter les réunions par abonnement où la meilleure compagnie ne dédaignait pas de figurer. Ce n'était donc pas une rareté que cette salle pleine de lumière et de musique , à la porte de laquelle le baron avait été conduit par sa bonne étoile, mais c'était à coup sûr une trouvaille dans sa fâcheuse situation.
Il ne s'amusa point aux bagatelles de la porte; et, franchissant d'un pied léger le seuil de ce paradis artificiel, il se trouva dans un vestibule où stationnaient quelques décrotteurs dont le ministère ne lui fut point inutile. Pendant qu'un de ces modestes industriels restituait à ses bottes le lustre qu'elles avaient perdu daiis leur long voyage à travers les rues boueuses, le baron
LES COUETS NOias 75
s'enquit du nom de celui qui donnait la fête, et il apprit avec satisfaction qu'il n'était pas tombé à la porte d'un salon privé, mais bien d'un bal où chacun pouvait entrer moyennant un écu de six livres.
Il lui en restait deux ou trois au fond de ses poches, épaves du naufrage de la maison de jeu, dernières cartouches qu'il avait dédaigné de brûler contre la banque et qui se retrouvaient fort à propos, pour lui éviter le grave embarras de fouiller dans sa ceinture. Il en jeta un au receveur en échange d'un billet d'entrée et, après avoir rajusté sa cravate et donné un léger coup de main à ses cadenettes, il grimpa lestement l'escalier et, guidé par le son de l'orchestre, il arriva sur le seuil d'une immense galerie où l'attendait un curieux spectacle.
Là, sous d'innombrables quinquets, aux accompagnements prolongés des cors qui soupiraient de langoureuses mesures, roulaient trente contredanses* où des centaines de femmes, à peine vêtues de robes à VOmphale, à la Galathée, au Lever de l'Aurore, coiffées de perruques à YAspme ou à la Caracalla, ondulaient comme les fleurs d'un parterre aux premières brises du printemps.
Ébloui tout d'abord par cet éclat qui lui rappelait les fêtes de l'ancien régime, le baron reconnut bien vite la vérité du proverbe : Tout ce qui reluit n'est pas or.
11 régnait dans ce splendide local une odeur asseâs prononcée de soupe à l'oignon, souvenir des anciens goûts de danseurs nouvellement initiés aux belles manières, et, de plus, la politesse en était à peu près bannie. Beaucoup de jeunes gens, entre deux quadrilles, parlaient aux femmes le chapeau sur la tête et, de leur côté, les femmes ne prenaient pas la peine de rendre le salut qu'on leur adressait. Assises sur de longues banquettes, elles lorgnaient impudemment les beaux dan-
seurs, riaient au nez de ceux qui leur déplaisaient, et ne daignaient même pas recourir à leur éventail quand on leur débitait des gravelures.
Cependant, les hommes pour la plupart se promenaient ensemble, par petits groupes de trois à cinq, bras dessus, bras dessous, allant et venant d'tm bout de la salle à l'autre, en front de bandière,, comme dit un recueil du temps. On aurait juré qu'ils exécutaient une évolution militaire.
— Décidément, le monde est fort changé, pensait Aymeric, et ceci ne ressemble guère aux matinées du Petit-Trianon.
Il fut encore bien plus convaincu de cette vérité quand il se mêla à la foule et qu'il put saisir au vol les propos dont elle se délectait. Niaiseries à double sens, anecdotes scabreuses, plaisanteries au gros sel faisaient le fond d'un babillage où dominait le calembour inventé par le marquis de Bièvre aux derniers jours de la monarchie, et digne à tous égards de devenir l'esprit du Directoire.
Écœuré de ce marivaudage de caserne, le baron se demandait à quelle catégorie sociale pouvaient bien appartenir ces beaux fils et ces belles dames, mais il ne parvenait point à résoudre le problème.
Il avait quitté la France à un moment où les castes commençaient à guerroyer entre elles, et n'avait pas assisté à la formation de l'étrange amalgame qui venait de sortir du creuset révolutionnaire. A force de broyer pêle-mêle peuple, bourgeoisie et noblesse, la Terreur avait fait de tout cela un mélange sans nom, pétri dans le sang, fermenté dans les cachots. Ce mélange fut la société du Directoire, bien faite pour étonner même le baron de Gandeilh, lequel cependant ne s'étonnait pas facilement.
Après avoir employé l'espace d'un quadrille à regretter l'ancien régime et à se moquer du nouveau, Aymé-
rie finit par s'apercevoir que, si le bon ton avait disparu, il y avait encore de jolies femmes. Il y en avait môme beaucoup à cette réunion et, avec le costume transparent qu'elles avaient adopté, elles étaient bien obligées de montrer des charmes de bon aloi.
Candeilh, il le faut bien avouer, n'était pas éloigné de considérer cette innovation comme un progrès, et, maintenant qu'il se sentait ranimé par la chaude atmosphère du bai, il se consolait peu à peu des aventures désagréables qui l'y avaient amené. Il en vint même assez promptement à délibérer sur la question de savoir si les graves intérêts dont il était chargé lui interdisaient de prendre part à la prochaine contredanse^ et il se sentait très porté à conclure que sa grandeur ne devait pas l'attacher au rivage.
On voit qu'il avait fait du chemin depuis qu'il avait échangé avec Ghristiane, sur le seuil du pavillon de la rue de Bourbon, un serment d'amour éternel.
En attendant que les cuivres donnassent le signal, il s'amusa à passer en revue les beautés alignées en espalier le long du mur tapissé de glaces, sous les corniches dorées et chargées de girandoles^ La première sur la ' banquette était une grande brune en tunique à la Minerve, coiffée d'une perruque à crochets sur l'œil et douée d'un regard provoquant et d'une taille majestueuse. Elle venait précisément d'être abordée par un homme entre deux âges, dont la toilette simple et sévère contrastait avec les oripeaux multicolores qu'arboraient les jeunes muscadins.
A certains coups d'œil lancés à travers les branches d'un éventail de nacre, et presque au mouvement des lèvres, le baron crut deviner qu'on parlait de lui. Appuyé contre une colonne de marbre arrachée de quelque palais, il observait de loin le manège de la belle, non sans avoir soin de se cambrer pour faire valoir ses épaules bien effacées et sa jambe incomparable.
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' Après un entretien assez court, mais assez vif, du moins en apparence, le citoyen tout de noir vêtu salua poliment la dame assise et s'éloigna. Gandeilh qui le suivait des yeux le vit sortir du salon par la porte donnant sur Tescalier. Une fois débarrassé de ce fâcheux, le brillant émigré avait le champ libre et il en profita pour se rapprocher à petits pas de la bienheureuse banquette.
— Gomment pourrais-je bien m'y prendre pour aborder cette princesse républicaine, se demandait-il tout en frisant les cheveux en tire-bouchon qui lui battaient les joues. Si nous étions à Versailles ou même au Hanelagh de Londres, je ne serais point empêché pour lier conversation, mais du diable si je n'aimerais mieux faire la cour à deux marquises de VŒU-de- Bœuf et à trois pairesses d'Angleterre que de glisser des douceurs dans l'oreille d'une femme habillée comme Laïs ou Phryné. Il faudrait avoir été à l'école d'Alcibiade et j'ai fait de si pauvres humanités...
Pendant qu'il se divertissait en s'adressant à luimôme ce petit discours, la citoyenne autour de laquelle il tournait prenait des airs de moins en moins farouches. Elle jouait de la prunelle avec une impudence naïve, souriait pour montrer ses dents blanches, et avançait un pied que les poètes du temps auraient qualifié de fripon.
Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir que la propriétaire de tous ces attraits était de bonne composition, et Gandeilh avait d'excellents yeux. Aussi prit-il la liberté de s'asseoir à côté de la brune minaudière, en remettant au hasard de l'inspiration le choix d'une phrase pour entamer le dialogue.
On lui épargna tous les embarras du début.
— Bonsoir, beau redresseur de torts, lui dit la dame d'Une voix dont les inflexions langoureuses juraient avec son apparence robuste.
us GOlUfS 50118 79
— En fait de torts, j'ai eu celui de ne pas venii; plus tôt adorer Vénus en votre personne, dit le baron en s'effbrçant de parler le jargon mythologique alors à la mode.
Quant à Tallmion enveloppée dans le compliment) que la déesse avait laissé tomber de ses lèvres de rose, ^ Candeilh ne l'avait pas comprise. Il n'avait saisi qu'une phrase banale, aussi vide de sens que la tête de Vénus était vide de sagesse.
— Âhl chamant! chamanti gazouilla la belle; ma paole (Tkonneu panacée... Il n'y a que les coutisam de l'ancienne cou pou deviner ces fOS€9-là... pas voi que vous étiez de l'ancienne cou?
— Moi ? pas le moins du monde. Je suis négociant à Genève, dit Candeilh avec un aplomb superbe.
— Vraiment ! s'écria la dame en reprenant tout à ûoup l'usage de la lettre R ; à votre mine, je ne l'aurais pas cru. Mais j'aime beaucoup les négociants aussi... quand ils sont riches. Vendez-vous des montres?
— n pardt, pensa le baron, que le grasseyement est exclusivement réservé aux doux entretiens avec les cidevant Pour un horloger, on ne prend par la peine de zézayer.
Et il ajouta tout haut :
— Non, madame, je ne vends pas de montres. J'en achète pour les offrir aux femmes qui me plaisent.
Cettjp galanterie sentait le fournisseur d'une lieue, mais elle ne fut point mal accueillie.
— Pour un Genevois, vous êtes adoable, soupira Vénus; mais, dites-moi, qu'avez-vous fait de ce pauvre garçon avec son bras en écharpe?
— Quel garçon?
— Eh ! ce petit officier qui nous avait offert des glaces chez Garehy.
— Quoi I c'était vous...
— Ah l mon cher, voilà qui n'est pas galant ; et moi
80 lES COLLETS NOIRd
qui crx)3rais que vous aviez emporté mon image gravée là . . . dans votre cœur. . .
Et, tout en parlant, elle posait une main un peu trop potelée sur le revers gauche du gilet à fleurs de Candeilh. Celui-ci se mordait les lèvres et pestait secrètement contre ce hasard, mais il fit, comme on dit, bonne mine à mauvais jeu.
— Pardonnez-moi, ma toute belle, de ne pas vous avoir reconnue.. .je suis si myope, roucoula Témigré en jouant avec un lorgnon à deux branches qu'il portait suspendu au cou.
— Je vous pardonne, très cher, je vous pardonne, vous avez eu & peine le temps de m'entrevoir là- bas... cette algarade, ce désordre... en vérité, tout cela était affreux. Et comment cela a-t-il fini?
Aymeric ne fut pas fâché de savoir que la dame n'é« tait point informée de l'histoire du coup de pistolet, et cette certitude lui rendit tout son aplomb.
— Mais fort bien, reprit-il, nous avons chassé ces affreux drôles et nous sommes restés maîtres de la place; malheureusement, vous n'étiez plus là pour couronner les vainqueurs.
— Qu'avez-vous donc fait de votre compagnon d'armes?
— Il est allé se coucher. C'est un jeune homme vertueux. Et vous, qu'avez-vous fait de votre amie?
— Elle est rentrée au domicile conjugal. C'e^t une mère de famille.
— On ne s'en douterait, pas, prononça le baron avec un sérieux parfait. Mais vous, du moins, ma toute belle, j'espère que vous n'avez pas fait la folie de vous enchaîner à un mari et que ces doigts effilés ne s'encanaillent point aux vulgaires soins du ménage.
— Oh I fi donc I en vérité, vous me feriez rougir; j'ai commis une fois l'imprudence de m'unir à un homme devant l'officier municipal ; c'était au commencement
LES COLLETS NOIRS Cl
de Tan IV, en pluviôse. Eh bien, en germinal, j'avais déjà divorcé.
—Quoi ! en germinal! s'écria Candeilh d'un air d'admiration naïve. C'est prodigieux et nous sommes encore bien arriérés à Genève.
— Pas si arriérés, ce me semble, au moins pour la toilette. Vous portez là un habit qui ne peut avoir été coupé que chez Heyl, le tailleur en vogue, et des bottes à la Leuihrand qui viennent certainement de chez Merrhy.
— Peuhl je suis le torrent de la mode, voilà tout.
— Sans parler de ce collet noir, ajouta la dame d'un air malicieux.
— Oh ! pur hasard I fantaisie de mon tailleur ! s'empressa de répondre Gandeilh décidé à fuir les allusions politiques. Mais, vous-même, citoyenne, il me semble que vous sacrifiez aussi à cette capricieuse divinité...
— Citoyenne! répéta la dame avec indignation, vous m'appelez citoyenne! mais savez-vous bien que cela ne se fait plus, même chez Barras...
— Je confesse que j'ai eu tort ; et si je savais comment on vous nomme... Est-ce Aglaé... Eucharis... un nom de Grâce ou un nom de Nymphe?
— Paméla.
— Oh ! charmant I ravissant I
—Et vous, fils de Guillaume Tell, vous vous appelez?
— Charles Millier, dit au hasard Aymeric. Et maintenant, puisque nous sommes déjà d'anciennes consances, vous plairait-il, adorable Paméla, de faire avec moi quelques tours dans le bal?
— Je suis exténuée, aimable Genevois, et je crois qu'il est temps de songer à regagner mon hôtel.
—Où l'on vous attend, sans doute?
— Moi? Ah! grands dieux! quelle idéel Mais, jeune Suisse que vous êtes, si on m'attendait, je ne rentrerais pas.
— Vous êtes assez jolie pour être capricieuse. Alors c'est vous qui attendez ici ?
— Quoi donc î
— Qu'on vienne vous donner la main pour vous reconduire.
— Et qui cela, s'il vous plaît?
— Èhl mais ce personnage tout noir avec qui vous causiez tout à l'heure.
— Lui I s'écria la belle en éclatant de rire. C'est mon intendant, et je l'ai envoyé appeler mon cocher.
Ce dernier trait déconcerta un peu le baron. Paméla avait réponse à tout, et son adorateur de rencontre ne savait plus trop que penser de cette créature qui courait les spectacles, les boutiques de glacier et les bals publics, sans le moindre cavalier, et qui parlait de son hôtel, de son carrosse et de son intendant, tout comme une duchesse de la vieille roche.
Candeilh n'était pas encore assez versé dans la classification des nouvelles couches sociales pour déterminer à première vue à quelle catégorie la belle appartenait. Au fond, ce détail lui était assez indiiférent; l'aventure lui semblait amusante et il ne demandait pas mieux que de la pousser plus loin.
— Ainsi vous voulez partir sur-le-champ? demandat-il en prenant un air désolé.
— Oui, beau ténébreux.
— Alors je m'en vais de ce pas commander des chevaux de poste pour me ramener à Genève.
— Sans manteau? demanda Paméla en riant.
— Je n'aurai pas froid, mon cœur brûle.
— Quel Suisse inflammable vous faites !
— Vos yeux fondraient tous les glaciers de nos Alpes.
— Le glacier que je préfère, c'est Garchy, riposta la dame qui, pour suivre en tous points la mode, ne dédaignait pas les jeux de mots.
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N ■ - i-iiij ■ mjL ff u T-mm^^r^ — ^— ^ — y^ —
— Délicieux! s*écria le baron; et que dîrai-jé donc de Garchy , moi qui vous y ai vue pour la première fois?
— Ohl vous l'aviez déjà publié. Mais, mon cher Charles, il se fait temps de m'accompagner jusqu'à ma dormeuse. Il me semble que mes chevaux doivent déjà s'impatienter en bas.
— Je vous conduirai au bout du monde, si le cœur vous en dit.
— Non, le bout du monde est trop loin, soupira Paméla en appuyant le bout de ses doigts sur le bras du baron.
— Plus près si vous voulez, dit Gandeilh en se penchant à son oreille.
La belle répondit par une œillade qui n'avait rien de décourageant et l'entraîna doucement vers la porte du salon. Au milieu des enlacements et des entrechats des cavaliers et des danseuses, leur retraite passa tout à fait inaperçue.
Le bal ne semblait pas près de finir et les sonneurs de cor continuaient à souffler dans leurs trompes avec une énergie désespérée, pendant que les couples se trémoussaient comme s'ils eussent été piqués de la tarentule.
Le baron descendit l'escalier d'un air beaucoup pins triomphant qu'il ne l'avait monté, car il se croyait en bonne fortune, et il ne redoutait plus de bivouaquer à la belle étoile.
Cette joie était coupable, il faut en convenir, et, si Christiane avait pu voir son fiancé escortant une coquette, elle aurait conçu pour lui plus de mépris que d*estime. Et pourtant Aymeric l'adorait très sincèrement et très passionnément, mais il avait le cœur si large que les amourettes s'y pouvaient glisser sans en chasser l'amour. Par exemple, dans ce cœur il n'y avait pas de place pour le remords, et ce fut le front levé et le visage rayonnant que rtnfidèle Aymeric donna la main à sa nouvelle conquête jusqu'au bas des degrés,
Paméla ne s'était pas vantée en. parlant de sa dormeuse. L'équipage qu'on décorait alors de ce doux nom stationnait devant la porte attelé de deux grands chevaux bai-bruns. Un cocher monumental, perché sur un siège drapé, tenait en main les rênes, et l'homme vêtu de noir avait ouvert la portière qui laissait voir de moelleux coussins couverts en soie jonquille, la couleur à la mode.
Tout cela avait grand air, et Gandeilh , qui s'y connaissait, se prit à croire que décidément il avait subjugué une des dames les plus qualifiées de la cour de M. de Barras. Qu'elle appartînt ou non à cette aristocratie de nouvelle fabrique, Paméla franchit le marche-pied avec la légèreté d'un oiseau et l'intendant ne manifesta pas le moindre étonnement en voyant Aymeric monter après elle. Il s'empressa même de refermer la portière sur lui. On aurait juré qu'il avait hâte de voir commencer le tête-à-tète.
A peine Gandeilh avait-il pris place à côté de sa conquête que sa voisine jeta un petit cri de détresse :
— Ah! mon Dieu !... mon éventail... il vient de tomber sur le tapis... prenez garde de l'écraser... je vous en supplie...
La recommandation était inutile, car le baron s'était déjà baissé précipitamment pour ramasser cet objet précieux. Mais, par un de ces contretemps matériels qu'on pourrait appeler la malveillance des choses, l'éventail ne se rencontra pas tout d'abord sous ses doigts. Force lui fut donc de rester quelques secondes dans la situation ridicule d'un homme courbé, la tête plus basse que le dos et les mains explorant le tapis. Il entendait vaguement le bruissement de la robe de Paméla, qu'il croyait occupée à se choisir une pose gracieuse et commode au fond de la dormeuse.
Au moment où ses doi^ avaient enfin rencontré l'éventail, où il allait se relever pour le remettre à la
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dame et où il méditait même d'embrasser la main qui devait le recevoir, un bruit plus sec et plus clair frappa son oreille. En même temps, il sentit (pie la voiture partait et il se redressa vivement. Sur les coussins où, un instant auparavant, reposait la beauté qui l'avait séduit, il n*y avait plus personne.
Si le baron avait eu du penchant à croire au surnaturel, il n'aurait tenu qu'à lui de se figurer que sa conquête s'était évanouie dans un nuage, comme les déesses de rOl3rmpe auxquelles Paméla avait la prétention de ressembler. Mais, comme tous les gentilshommes de son temps, il avait lu l'Encyclopédie dans sa jeunesse et il ne croyait pas plus à la Mythologie qu'aux évanouissements des femmes. Il se borna donc à constater une réalité fort désagréable, à savoir que la divine Paméla lui faussait brusquement compagnie.
Gomment avait-elle pu escamoter ainsi sa personne et sauter à terre si adroitement qu'il n'avait rien vu, ni même rien entendu, si ce n'est le bruit de la portière qui se refermait? C'est ce qui lui semblait inexplicable ; mais le motif de cette fugue imprévue l'était encore bien davantage. Fallait-il croire aune mauvaise plaisanterie, à une de ces mystifications fort à la mode aune certaine époque?
Dans tous les cas, Gandeilh était d'humeur à la prendre fort mal, et sdn premier mouvement fut de chercher le cordon pour avertir le cocher de s'arrêter. Il le chercha vainement, et il s'aperçut bientôt que cet utile accessoire manquait à l'intérieur de la voiture.
Pour le coup, son dépit se changea en colère et il se jeta à la glace de la portière pour l'abaisser et tancer Tertement le sot qui s'avisait de lancer ses chevaux au ^grand galop, quand sa maîtresse venait de descendre. Sa tête rencontra un obstacle inattendu. La glace était protégée en dedans par une espèce de treillis en fil d'archal très fin, mais très résistant, quelque chose d'à
peu près pareil à ces grilles minces qu'on place devant les cheminées pour retenir les tisons qui p&urraient rouler sur le parquet. Dans sa précipitation à s'installer à côté de la belle, il n'avait pas remarqué cet étrange appareil.
— Peste! dit-il entre ses dents, il paraît que la citoyenne Paméla n'aime pas à être dérangée quand elle voyage en dormeuse.
Il en était encore à prendre ce grillage pour une précaution destinée uniquement à protéger de tendres tôte-à-tôte; mais, quand il eut usé ses ongles à chercher le ressort qui faisait jouer ce tamis métallique, d'autres idées lui vinrent.
— On devait s'y prendre ainsi jadis pour mener les gens à la Bastille, murmura-t-il.
Le peu de clarté qui filtrait dans la voiture lui permit seulement de reconnaître qu'elle roulait à fond de train dans des rues sombres. Gela avait décidément la tournure d'un enlèvement en règle.
Gandeilh n'était point une jolie femme et pas assez fat non plus pour supposer qu'on l'emportait au grand galop vers le boudoir parfumé de quelque grande, très grande dame dont Paméla n'aurait été que la messagère. De plus, il avait toutes sortes de raisons pour se défier du mystérieux et, en fait d'aventures, il n'aimait que celles oti on y voyait clair.
— Aux grands maux, les grands remèdes, grommela-t-il après quelques secondes de réflexion. Je me casserai peut-être les reins en sautant sur le pavé, mais j'aime encore mieux cette chance-là que celle de coucher dans un cachot gardé par des sans-culottes.
C'était fort bien raisonné, et le baron se mit en quête de la poignée pour ouvrir la portière et s'élancer dans la rue. La poignée manquait comme le cordon d'avertissement.
Cette dormeuse ressemblait fort à une de ces boîtes qu'on donne aux çnfstnts pour les amuser, et qui ne
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tES COLLETS NOTïlS 87
s'ouvrent pas si on ne touche un certain point oîi est caché le secret. Seulement, ce qui compliquait beaucoup le problème, c'est qu'Aymeric était dans Tintérieur de la boîte et qu'il ne s'y amusait pas du tout.
Quand il eut fureté dans tous les coins de sa prison roulante, frappé du poing contre toutes les parois et bouleversé tous les coussins pour voir si la cage n'était pas percée par le fond, il lui fallut bien s'avouer à luimême la triste réalité.
— Je suis pris comme un sot, s'écria-t-il rageusement, dupé par une femme comme un écolier... et par quelle femme!... une Vénus républicaine qui court les spectacles et les bals par abonnement.
Ce dernier trait peignait bien le caractère de Gandeilh. n enrageait beaucoup plus de s'être laissé jouer par une vulgaire créature qu'il ne s'inquiétait des suites dé sa mésaventure.
 la réflexion cependant, il se prit à penser que la nuit pourrait très mal finir. Le carrosse endiablé l'emportait toujours grand train, et la question de savoir oiîi il allait le déposer devenait de plus en plus effrayante.
Le baron était né pour la guerre, car il possédait la précieuse faculté de ne jamais perdre la tête dans les situations graves. Tout au contraire, il semblait que l'extrême danger éclaircît ses idées et triplât son énergie. Il ressemblait à certains généraux qui combinent médiocrement un plan de campagne, mais qui retrouvent toute leur lucidité et toute leur décision sur le champ de bataille. Aussi envisagea-t-il, sans hésiter, les hypothèses par lesquelles on pouvait expliquer cet étrange enlèvement.
H n'y en avait guère que deux.
La première, et la moins probable, c'était que le guet-apens de la voiture faisait suite au guet-apens de la. rue de Bourbon, c'est-à-dire que des gens apostés
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par le mari de Ghristiane s'emparaient de l'amoureux, après avoir essayé de l'assommer à coups de bâton.
L'autre, infiniment moins romanesque, c'était que, l'arrivée à Paris d'un agent de l'émigration lui ayant été signalée, la police du Directoire faisait empoigner cet agent pour le mettre en lieu sûr. Le donjon de Vincennes pouvait bien être au bout de ce voyage forcé.
Gandeilh s'arrêta peu à l'idée d'un mari jaloux combinant une vengeance à l'espagnole. En supposant même que le horion emboursé par Aymeric lui vînt d'un estafier chargé de garder la porte de M"' de Limeuil, il était difficile d'admettre que Paméla se trouvât mêlée à cette histoire conjugale.
Au contraire, il n'était nullement impossible que la donzelle appartînt à la séquelle alors très nombreuse des agents femelles qui espionnaient pour le compte de Barras et consorts. Le Directoire fut par excellence le gouvernement des femmes. Tout s'y faisait par elles, la politique, les fournitures et la police.
. Le baron crut donc sans peine que ses ennemis l'avaient pris par son faible en lui lançant une sirène dont il n'avait pas su éviter les pièges. Il n'en douta plus quand il se rappela les figures hétéroclites des deux hommes qui l'avaient suivi dans les galeries du Palais-Royal et dans içs salons de la maison de jeu. Ces goujats accouplés ne pouvaient être que des mouches de police. Ils avaient sans doute en poche le signalement d' Aymeric de Gandeilh et, l'ayant rencontré sous lesarcades du Camp des Tartares, ils l'avaient /îfe'— c'était déjà l'expression consacrée — et, le voyant entrer dans un bal, ils avaient combiné une opération hardie. Pendant que l'élégant émigré faisait cirer ses bottes dans le vestibule, ils avaient dû monter dans les salons par un autre escalier et là se concerter avec la drôlesse et son prétendu intendant, lequel devait être tout simplement un de leurs camarades.
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Tout cela était assesc plausible.
Un conspirateur moins noble que Candeilh se serait peut-être étonné qu'on y mît tant de façons pour le saisir, mais l'aristocratique agent des princes, le porteur des secrets du ministère anglais, était trop convaincu de sa propre importance pour être surpris de ce luxe de précautions.
— Tout est dit, pensait-il; avant une heure,, la voiture s'arrêtera, on me mettra les menottes et on me traînera devant quelque Jacobin déguisé en magistrat. Il m'interrogera. Je dirai que je n'afi rien à répondre à un maraud de sa sorte. Il me fera fouiller par un porte-clés en bonnet phrygien — les bonnets phrygiens me poursuivent. — On me prendra mes papiers et mon argent, après quoi on me logera dans un cul de-bassefosse, en attendant qu'on m'envoie faire un tour à la plaine de Grenelle.
Ces prévisions très vraisemblables auraient jeté tout autre prisonnier dans un profond abattement. Elles produisirent sur le baron un effet opposé.
— Non, ils ne m'auront pas, s'écria-t-il en montrai^t le poing à ses invisibles ennemis, ils ne m'auront pas vivant, dussé-je mettre le feu à ce damné carrosse. Si je ne réussis pas à y faire un trou, eh bienl je tuerai toujours bien deux ou trois de ceux qui se présenteront pour me mettre la main au collet et je me ferai sauter la cervelle après.
Pour mettre le feu à la dormeuse il aurait fallu avoir des allumettes dans sa poche, et les briquets phosphoriques n'étaient pas encore inventés.
En fait d'ustensiles propres à favoriser une évasion, Aymeric ne possédait qu'un poignard. Il le tira de sa poche et commença immédiatement à s'en escrimer contre le grillage des portières, mais le fil de fer glissait sous les coups et il eut toutes les peines du monde à en crever (Quelques mailles.
LES GOLIETS NOIRS
Il était plus que probable que la voiture arriverait à destination avant qu'il eût le temps de pratiquer une ouverture assez large pour y passer, car les chevaux semblaient accélérer à chaque instant leur allure, et Ir dormeuse filait avec une rapidité incroyable.
Aymeric avait beau écarquiller ses yeux pour tâchei de reconnaître à travers les glaces treillagées le chemin qu'on lui faisait suivre, il ne distinguait presque rien au dehors : à peine quelques masses plus sombres alternant avec des éclaircjes.
L'équipage traversait probablement dés quartiers où les maisons étaient rares; cependant, il roulait toujours sur le pavé raboteux du Paris de l'an V, car les cahots étaient fréquents.
Le baron se repentit alors de ne pas avoir remarqué la direction que le cocher avait prise au départ. Avec un peu plus de présence d'esprit, il aurait pu se rendre à peu près compte de la distance parcourue et mettre à profit par la suite des indications, à la vérité bien vagues. Il était trop tard maintenant pour y songer, et Aymeric se prépara à vendre chèrement sa vie.
Il faut rendre cette justice au baron de Gandeilh qu'en ce moment suprême il pensa à Ghrîstiane.
Quoiqu'il ne fût pas porté naturellement à reconnaître ses torts, il regretta de s'être ainsi jeté à la légère dans une vulgaire intrigue, lui, le brillant gentilhomme, aimé d'une femme de son rang, lui, l'enthousiaste amoureux qui venait de faire à M"® de Limeuil tous les serments imaginables. Sa conscience lui disait tout bas que la catastrophe à laquelle il courait était le juste châtiment de sa forfaiture à la foi jurée, mais l'orgueil lui soufflait qu'un soldat ne doit jamais se laisser aller aux sentimentalités mises à la mode par les femmes.
— Après tout, murmura-t-il, je vais mourir ou tout au moins souffrir pour notre cause, et Ghristiane n'aura
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pas à rougir de son amant... et puis... et puis morbleu ! elle m'oubliera.
Le baron était venu au monde cinquante ans trop tard. Il aurait dû vivre sous la Régence et conspirer entre une partie de pharaon chez Noce et un souper chez M"* de Parabère.
M"® de Limeuil, au contraire, avançait sur son siècle. Elle avait lu J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre; c'est pourquoi elle aimait déjà comme on se mit à aimer bien longtemps après le Directoire, quand Tamour se compliqua de poésîe, — pas tout à fait cependant, car il y avait dans sa passion un fond viril et sérieux qui rappelait plutôt l'attachement de M"® Aïssé pour le chevalier d'Aydie.
De ces dissonances dans la manière de sentir des deux amants, devaient forcément naître des péripéties qu'Aymeric de Gandeilh envisageait sans effroi.
n n'en était plus tout à fait ainsi de sa situation dans la dormeuse de la traîtresse Paméla, non qu'il eût peur dans la basse acception du mot, mais parce qu'il sentait le besoin de rassembler son énergie, comme un soldat qui sait que l'ennemi approche et que l'affaire sera chaude. Il se disait à peu près ceci :
— La voiture s'arrêtera dans une cour ou sous une voûte, la portière s'ouvrira et une voix enrouée me criera de descendre. Je ne répondrai pas, mais je sauterai sur le premier coquin qui se trouvera à ma portée et je l'événtrerai. Les autres reculeront ; je brocherai comme un sanglier tout au travers de cette canaille, et j'ai encore chance de gagner au pied. Le coup de pistolet qui me reste sera pour ceux qui auraient l'outrecuidance de me poursuivre.
Oui, ajoutait-il mentalement, mais après? Ma balle ne les tuera pas tous, et mon autre pistolet est videl Voilà ce que c'est que d'avoir jeté ma poudre aux chenapans de chez Garchy. Si ceux-ci me mettent la main
au collet, avec quoi leur montrerai-Je qu'on ne prend pas vivant un gentilhomme du Quercy ?
Et il s'écria tout à coup :
— Eh ! morbleu ! je me poignarderai comme un vieux RomainI Justement l'antiquité est à la mode.
Quand il eut enfanté ce triomphant projet, Candeilh se trouva soulagé d'un grand poids, car il redoutait pardessus tout de tomber entre les mains d'ennemis qui n'auraient pas manqué l'occasion de le donner en spectacle en le jugeant publiquement. Restaient, il est vrai, les papiers qu'il portait sur lui et que, faute de feu, il ne pouvait pas anéantir, mais il réfléchit que ses instructions étaient écrites. en chiffres et qu'on n'y trouverait ni le plan ni les noms des conjurés.
Rassuré sur ce point, il se mit à rêver encore au moyen de s'évader en route, et, cette fois, il eut une idée.
— Si je réussissais à jeter le cocher en bas de son siégé, se dit l'ingénieux baron, les chevaux s'arrêteraient ; si les chevaux s'arrêtaient, la voiture resterait immobile au milieu du chemin, comme un navire échoué sur le sable; alors le premier passant venu éprouvera le besoin de savoir ce qu'il y a dans cette dormeuse fermée comme un coffre-fort ; s'il ne trouve pas le ressort extérieur pour ouvrir la portière, il cassera une des glaces et il me délivrera. Gomment n'ai-je pas pensé à cela plus tôt?
11 se pouvait en effet que l'exécution de ce plan fût déjà un peu tardive; car, au moment où Candeilh le conçut, la voiture tourna brusquement et commença à rouler sur un sol uni.
— Plus de pavé, s'écria l'émigré; nous sommes en pleine campagne. Il est temps de brûler ma dernière cartouche. Si je manque mon coup, il me restera toujours la crosse de mes pistolets et le fer de mon poignard pour mettre en déroute les drôles quiabaisseroni , le marche-pied*
LES COLLETS NOJItô
Sur cette résolution, il tira de son arsenal portatif les armes à feu dont Tune avait déjà servi, reconnut en introduisant la baguette dans le canon, celle qui était chargée, s'assura avec le doigt que le bassinet contenait de la poudre, arma le chien et se mit à calculer la place oh il fallait viser pour loger une balle dans le dos du cocher perché sur son siège.
Il avait préalablement tâté le cuir de la dormeuse et constaté qu'au dessus de la banquette du devant il n'était pas doublé de t61e comme sur les autres c6tés. Son épaisseur ne devait pas résister à un projectile tiré de très près, et il ne s'agissait plus que d'ajuster adroitement.
Gandeilh allait encore charger sa conscience d'une nouvelle mort d'homme, mais il croyait être dans le cas de légitime défense, et d'ailleurs, en l'an V, on n'y regardait pas de si près.
Le baron se leva à demi, posa un genou sur la banquette^ et, prenant son pistolet à deux mains pour que le mouvement de la voiture ne fît pas dévier la balle, il dirigea le canon de bas en haut et pressa la détente.
Un cri étouffé suivit de près l'explosion, puis vint le bruit de la chute d'un corps. Evidemment le coup avait porté. En même temps la voiture éprouva un violent soubresaut, comme si les chevaux effrayés s'étaient cabrés, et, après quelques oscillations brusques, elle s'arrêta.
— Vive Dieu ! s'écria Gandeilh à moitié aveuglé par l'acre fumée de la poudre, je crois que j'ai mis dans le blanc. Il s'agit maintenant de savoir si une âme charitable viendra me tirer d'ici.
Quand le nuage se fut un peu dissipé, il s'aperçut qu'une des portières était ouverte. L'âme charitable qu'il invoquait commençait-elle déjà à le secourir ou bien tout simplement la secousse av^iit-el fait jouer le
ressort? C'est ce que Gandeilh ne perdit pas de temps à se demander.
L'important était de sortir de sa cage au plus vite et de gagner le large. Il prit donc par surcroît de précaution son poignard dans sa main droite, saisit de la main gauche son pistolet par le bout du canon, comptant s'en servir au besoin comme d'une massue, et se prépara à sauter*
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Au dehors, robscurité était profonde et le silence n'était troublé que par des gémissements sourds, poussés selon toute apparence par le malheureux cocher qui devait être tombé à quelques pas en arrière. C'était l'instant ou jamais de profiter de tant de circonstances heureuses.
Le baron se ramassa sur ses jambes, prit son élan et toucha terre d'un seul bond. Par malheur, il toucha aussi autre chose, car il se heurta contre une poitrine d'homme, et, avant qu'il eût le temps de reculer et de se mettre en défense, deux bras herculéens se refermèrent sur lui et le serrèrent à l'étoufTer.
Cette étonnante prise de corps fut exécutée avec une précision presque mécanique. C'était à croire qu'il était tombé entre les pinces d'une de ces statues machinées dont certains tyrans se servaient jadis, à ce qu'on prétend, pour broyer leurs victimes.
Tout au plus eut-il la force de pousser une imprécation, une seule, car un bâillon solide vint lui fermer la bouche. En môme temps il sentit qu'on lui appliquait un bandeau sur les yeux et qu'une corde souple et mince s'enroulait autour de son corps depuis les jambes jusqu'aux épaules. Une minute ne s'était pas écoulée qu'il était lié coiiime un paquet.
Les inconnus qui venaient de le garrotter avec cette dextérité sans pareille n'avaient pas prononcé une pa-^
rôle ; il était clair qu'ils s'étaient distribué les rôles à l'avance et qu'ils attendaient la voiture précisément à la place oh elle s'était arrêtée.
Le pauvre baron avait eu une idée lumineuse quand il avait pensé à tirer sur le cocher, seulement il l'avait eue trop tard. Il étouffait de rage et il trempait d'écume le bandeau de toile qui lui serrait les lèvres. Avoir dépensé tant d'imagination et tant d'énergie pour aboutir à se jeter ainsi dans la nasse, c'était de quoi le rendre fou de désespoir et peu s'en fallut en effet que son cerveau n'éclatât.
Inutile de dire que les robustes inconnus qui l'avaient attaché ne s'étaient pas fait faute de le désarmer tout d'abord. Âymeric de Gandeilh, le conspirateur émérite, l'audacieux chef de partisans, se trouvait donc livré pieds et poings liés à la merci de ses ennemis, et cela par son inexcusable imprudence.
r— Je n'ai que ce que je mérite.
Telle fut la première pensée qui se fit jour dans son esprit bouleversé. Puis son attention se porta sur une particularité de son aventure qui ne l'avait pas encore frappé.
La police n'aurait pas fait tant de façons et combiné des machinations si compliquées pour arrêter un émigré. Cet appareil mystérieux était absolument superflu; quatre fusiliers conduits par un agent auraient suffi.
— En quelles mains suis-je donc tombé? se dit le baron.
Bientôt il sentit qu'on l'enlevait par les jambes et par les épaules et qu'on l'emportait sans plus de cérémonie que s'il eût été déjà passé à l'état de cadavre.
— La Seine ne doit pas être loin, pensa Gandeilh, convaincu qu'on allait l'exécuter sommairement.
Pour quel crime? Il ne le devinait pais encore, mais il soupçonnait vaguement que ses folies amoureuses pou-
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valent bien être pour quelque chose dans cette triste aventure.
Résigné à. son sort, il employa les dernières minutes d'existence qui lui restaient à tâcher de reconnaître en quel lieu il se trouvait. Il avait repris assez de sangfroid pour noter dans son esprit les faibles indices extérieurs qu'il pouvait encore percevoir. Ainsi il entendit le sable crier sous les pas de ceux qui le portaient, et il en conclut qu'ils devaient traverser un jardin. Une branche tout humide de pluie lui effleura la main et confirma cette supposition.
U observa aussi qu'il était tenu par quatre hommes, et il distingua très nettement le pas d'un cinquième individu. Celui-là ne portait rien et vraisemblablement conduisait le cortège.
Un détail bizarre, c'était qu'aucun de ces gens de mûn ne paraissait avoir pris souci du cocher, qui cependant devait être leur complice. Peut-être était-il mort pendant l'opération de Tenlèvement.
Encore moins s'étaient-ils occupés de la voiture et des chevaux qu'Aymeric entendait hennir dans le lointain. Pour qu'ils laissassent volontairement des traces aussi manifestes, il fallait que la scène se fût passée sur un terrain où ils se sentaient maîtres absolus.
lis marchèrent environ cinq minutes sans se reposer, après quoi il y eut un léger temps d'arrêt, comme pour attendre l'ouverture d'une porte. Puis, la marche reprit; mais cette fois en descendant. Aymeric sentait une secousse à chaque degré et il se mit à compter, sans trop «avoir à quoi lui servirait cette opération d'arithmétique»
L'air était devenu tout à coup plus humide et plus lourd, preuve certaine qu'on s'enfonçait sous une ?oûte. Le baron conjectura qu'on allait le déposer dans quelque souterrain et le laisser là entre une cruche d'eau et un morceau de pain noir. U s'imagina alors
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qu'un jaloux voulait ainsi se venger de lui, et ce procédé ne le surprenait qu'à moitié par ce temps où tout était possible en fait de séquestrations arbitraires.
Il y avait quatre ou cinq ans que grands et petits, gouvernants et gouvernés, jouaient avec la vie d'autrui. Un mari, un amant trompé, celui de Paméla, par exemple, pouvait bien se permettre sous le Directoire ce que le moindre sectionnaire se permettait sous la
Terreur.
Cet homme doit être un moine défroqué, pensa
Candeilh; les sans-culottes l'auront tiré d'un in-pace oîi son supérieur l'avait fait jeter pour ses méfaits, et il veut se donner le plaisir de traiter un gentilhomme comme il fut traité lui-même jadis.
Pour combiner des rapprochements de cette force, il fallait que le baron fût doué d'une âme de fer, car tout autre à sa place se serait borné à faire son acte de contrition. Mais, sans parler des boulets et des balles cent rois affrontés, il s'était sauvé une fois d'un terrible naufrage sur la côte de Bretagne et une autre fois des mains des Bleus qui l'avaient fait prisonnier et qui l'emmenaient pour le fusiller. Il résultait de cette vie accidentée que la mort était pour lui une vieille connaissance, et que la sombre aventure oîi il se trouvait engagé lui apparaissait comme un épisode naturel et prévu de son existence de partisan.
A la vingt-cinquième marche, ses réflexions furent interrompues. Les porteurs s'arrêtèrent et leur chef échangea avec eux quelques paroles à voix basse. Aymeric n'en comprit pas le sens, mais il devina sans peine que le dénouement approchait. Le cortège était sans doute arrivé à la porte du cachot; il ne s'agissait plus que de l'ouvrir.
Candeilh perçut en effet un bruit de gonds rouilles qui grinçaient, puis il sentit qu'on l'emportait de nouveau, et cette fois par un corridor étroit, car il enten-
dait les vôtements de ses bourreaux frôler les murailles.
Dix pas plus loin, ils firent encore une courte station; une clé tourna doucement dans une serrure; une bouffée de cbaleur frappa le baron au visage, en même temps qu'un murmure confus bourdonnait à ses oreilles.
Les quatre porteurs le soulevèrent à bout de bras , et il s^aperçut que ce mouvement avait pour but de lui faire reprendre la position perpendiculaire et de le déposer ensuite sur un siège. Il se laissa faire sans plus donner signe de vie que s'il eût trépassé pendant le trajet et il éprouva même un certain sentiment de bienêtre quand il sentit ses membres emboîtés dans une stalle et son dos appuyé contre une boiserie.
II eut alors une vague intuition de ce qui se préparait autour de lui, et il lui sembla qu'il allait assister^ en qualité de patient, à quelque scène de l'Inquisition.
— Enlevez-lui le bandeau et le bâillon, dit une voix sonore.
L'ordre fut exécuté avec une prestesse incomparable, et le baron recouvra du môme coup l'usage de ses yeux et de sa langue.
n éprouva d'abord un véritable éblouissement.
Au-dessus de lui s'arrondissaient les arcs surbaissés d'une voûte à laquelle étaient suspendues d'énormes lampes qui répandaientunetrèsvive clarté. En face, sur une estrade élevée, siégeaient sept personnes revêtues d'un costume étrange. Ils portaient de longues robes blancbes avec une sorte de pèlerine noire qui leur recouvrait seulement les épaules, et ils étaient masqués.
A droite de cet aréopage se tenait debout une grande figure accoutrée de même, à la couleur près; car sa toge était rouge et noire. Enfin, détail moins rassurant encore, à gauche de l'estrade, une corde à nœud cou-
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lant pendait de la voûte et se balançait à cinq pieds de terre.
Quatre gaillards noirs et blancs comme les juges — probablement les quatre porteurs — surveillaient l'autre bout de cet appareil de pendaison et semblaient n'attendre qu'un ordre pour y accrocher un condamné et le hisser dans les airs.
Aymeric de Oandeilh embrassa d'un seul coup d'œil toute cette mise en scène qui aurait fait honneur à une réunion de francs-juges, mais il ne devina pas le mot de l'énigme.
— Si c'est un mari qui se venge, pensa-t-il, voilà un jaloux d'humeur bien solennelle. Peste! sept magistrats et quatre bourreaux pour laver la tache faite à son honneur, sans compter l'accusateur public I
Cependant, sans savoir à qui il allait avoir affaire, sa première préoccupation fut de montrera ces justiciers inconnus un visage impassible et une contenance assurée. Il commença par promener sur la mystérieuse assistance un regard froid et méprisant, puis sa bouche laissa tomber dédaigneusement ces mots :
— Que me veut-on?
Il n'aurait assurément point parlé sur un autre ton à ses vassaux du Quercy, lesquels du reste n'avaient jamais été beaucoup plus nombreux que les membres de ce tribunal souterrain.
— Vous allez le savoir, baron Aymeric de Candeilh, répondit l'homme en robe rouge.
— Tiens I vous connaissez mon nom? dit l'accusé d'un air dégagé.
— Votre nom et le but de la mission que vous venez remplir en France, reprit la voix de l'accusateur masqué.
— Bahl vous savez tout cela! Eh bien! vous êtes plus instruits que moi, car j'ignorais que je fusse chargé d'une mission, s'écria l'émigré.
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Il était convaincu qu'on lui tendait un piège et il se disait :
— Si ces imbéciles s'imaginent que leur mascarade me fera peur et qu'ils m'arracheront des aveux, ils s'abusent fort.
— Vous êtes entré dans Paris hier soir, à huit heures, continua l'interrogateur.
— C'est possible.
— Qu'y veniez-vous faire?
— Je pourrais vous répondre que cela ne vous regarde pas, mais je veux bien vous dire que j'y venais pour me divertir... à quoi j'ai assez mal réussi, du moins jusqu'à présent.
— Ainsi vous avouez que vous arrivez en France uniquement pour y chercher les plaisirs dont vous étiez privé depuis que vous avez émigré.
— Je ne fais aucune difficulté d'en convenir, et je ne chicanerai même pas sur le titre d'émigré qu'il vous plaît de me donner.
— Fort bien. Veuillez nous dire alors ce que vous avez fait depuis l'heure oh vous vous êtes abouché avec un homme qui vous attendait dans la galerie du Perron, près du café Velloni.
— Ah ! pour le coup, je déclare que je ne me crois pas obligé de vous raconter mes faits et gestes, attendu que je nevousreconnaispasledroitde me questionner.
— Et si nous l'avions, ce droit, seriez-voys disposé à répondre?
— Peut-être. Mais je vous avertis que je ne m'incline en ce monde que devant une seule autorité.
— Laquelle?
— Celle du roi Louis, dix-huitième du nom, mon souverain légitime. Tant pis, citoyens, si mes opinions vous décident à me lancer dans l'éternité, au bout de cette corde si ingénieusement disposée. Il ne me plaît pas de les cacher.
Après avoir formulé d'une voix ferme cette déclaration de principes, Aymeric crut s'apercevoir qu'elle avait produit un certain effet sur les juges, car ils se mirent à chuchoter entre eux. Était-ce son arrêt qu'ils prononçaient? Le baron avait toutes sortes de raisons pour le croire, et cependant il ne sourcilla point.
— Vous venez de dire que vous n'obéissiez qu'au roi, reprit lentement l'homme vêtu de rouge ; êtes-yous bien sûr de ne pas l'avoir trahi cette nuit?
Cette question, assurément fort imprévue, rejeta Candeilh dans une mer d'incertitudes. La situation tournait décidément au logogriphe et il n'y comprenait plus un traître mot. Cependant il fallait répondre, et le terrain était si scabreux qu'il résolut de s'en tirer par une phrase évasive.
— Je n'ai jamais trahi personne, dit-il simplement, et cela, je suis prêt à le prouver quand je saurai devant quel tribunal je comparais en ce moment.
— Vous êtes devant vos frères qui sont devenus vos juges.
— Ma foi! citoyen, je vous avouerai que je ne comprends pas davantage.
— Il n'y a pas de citoyens ici, monsieur; il y a le conseil supérieur du Club des Collets noirs, qui vous attend depuis neuf heures du soir et qui vous somme par ma bouche de lui rendre compte de l'emploi dé votre temps.
Cette fois, si maître de lui qu'il fût, le baron ne put dissimuler l'émoi où le jetait cette déclaration. De toutes les hypothèses, celle d'avoir affaire aux Collets noirs était bien la dernière qui lui serait venue à l'esprit.
— La police aura eu vent de ma mission, pensa-t-il, et elle a arrangé toute cette scène à seule fin de me faire parler. Ce n'est pas trop mal imaginé pour des sans-culottes, mais je leur ferai bien voir que je suis plus fin qu'eux.
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— Vous avez entendu. Qu'avez-vous à dire maintenant pour vous justifier? reprit Thomme rouge.
— Me justifier de quoi? Et qu'est-ce, je vous prie, que ce club des... manteaux noirs... des Collets noirs?
— Dites-lui le mot de passe et faites-lui voir le signe de reconnaissance, prononça le président du haut de son estrade.
L'accusateur tira de sa poche un morceau de plomb et le tint au bout de ses doigts, de façon à ce que l'ombre dessinât sur le mur les profils du feu roi et de la feue reine, puis il articula lentement la phrase sacramentelle :
— La moitié de trente-quatre est de dix-sept. Gandeilh commençait à concevoir des doutes ; il se
dit cependant que ces gens-là pouvaient avoir surpris le mot et môme le signe, et il résolut d'attendre des preuves plus sérieuses avant de se livrer.
— Tout cela est de l'hébreu pour moi, murmurat-il en afTectant un air de profonde stupéfaction.
— Messieurs, s'écria l'accusateur, cette comédie n'a que trop duré déjà, et si ce frère indigne persiste à la jouer, c'est pour éviter de répondre catégoriquement. En présence de dénégations aussi impudentes, nous n'avons plus qu'à passer outre, et je demande formellement l'exécution immédiate du traître.
— Allons ! dit philosophiquement Aymeric, il était écrit que je ne m'en tirerais pas... j'aurais pourtant bien voulu savoir... ahl ahl on dirait que les juges se consultent...
En effet, le président se penchait de plus belle à l'oreille de ses voisins, et la délibération du tribunal eut un résultat auquel le baron ne s'attendait guère.
— Frère Onésime, dit le personnage qui paraissait diriger les débâts, prenez cette lettre et mettez-la sous les yeux de monsieur.
Cn des préposés à la corde se détacha du groupe.
reçut des mains de son chef un papier oti brillait un large sceau de cire noire, et alla le placer tout déplié sur le rebord de la sellette où le patient était assis.
A mesure qu'Aymeric lisait, ses yeux s'ouvraient démesurément et ses joues se coloraient d'une vive rougeur. La lettre qu'on lui montrait était tout simplement celle que le comité de Londres avait adressée au club de Paris pour lui annoncer la prochaine arrivée d'un émissaire qui s'appelait le baron de Candeilh. Rien n'y manquait, ni le cachet du comité, ni la signature de deux personnages importants de l'émigration.
Cette fois, la preuve était à peu près irrécusable. A moins de supposer que cette pièce était tombée aussi dans les mains de la police, le baron était bien obligé de croire qu'il se trouvait réellement devant les chefs du club des Collets noirs. Il gardait cependant encore une arrière-pensée, et il la laissa voir dans la première phrase qu'il prononça.
— Morbleu ! messieurs, s*écria-t-il, vous m'avouerez que vous avez une singulière façon d'accueillir vos frères, et qu'un homme enlevé, bâillonné et garrotté est assez excusable de réfléchir avant de vous répondre. Je ne suis pas sorcier, et, jusqu'à plus claire explication, vous ne pouvez pas prendre mon silence en mauvaise part. Que penseriez-vous de moi, si je vous avais tout simplement raconté mes afi'aires, à la première sommation, et sans savoir si vous n'étiez pas des agents du Directoire?
— C'est vrail... il a raison, dirent à demi- voix deux ou trois des juges.
— Nous apprécions vos motifs, dit le président. J'ajoute môme que nous avons été renseignés sur vous par le comité de Londres, et que nous vous croyons brave et intelligent.
— Je vous suis on ne peut plus obligé de cette opinion, dit Candeilh avec une grimace ironique ; mais
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permettez-moi de vous demander comment vous traitez , vos ennemis, vous qui vous préparez à pendre haut et court un de vos amis, ni plus ni moins que s'il était un septembriseur.
— Ne comprenez-vous donc pas que vous avez été amené ici pour vous justifier d'une accusation grave? Le traitement dont vous vous plaignez n'a pas d'autre cause que les soupçons qui pèsent sur vous.
— Moil... soupçonné?... et de quoi, s'il vous plaît? —Le frère accusateur va vous le dire.
—A la bonne heure. Je serai, ma foi, fort aise d'apprendre quel crime j'ai pu commettre depuis que je suis entré à Paris, car je suppose que vos griefs ne remontent pas au temps oîi j'habitais l'Angleterre.
—C'est, en efTet, depuis votre arrivée à Paris que vous avez gravement manqué à vos devoirs, commença l'homme en robe rouge.
— Ahl dit tranquillement Candeilh, me ferez-vous la grâce de me dire comment?
— Vous n'avez pas oublié que vos instructions vous prescrivaient de vous rendre tout droit au Palais-Royal où un frère vous attendait à un endroit désigné.
— C'est parfaitement exact, et je n'ai eu garde d'y manquer.
— Soit! vous conviendrez aussi que vous deviez suivre ce frère, qui était chargé de vous amener devant nous.
—J'en conviens,
—Très bien. Maintenant, prétendez-vous que vous avez rempli cette obligation?
—J'ai suivi le frère et, si je l'ai perdu en chemin, ce n'est pas ma faute.
— Quoi] oseriez-vous soutenir que vous ne vous êtes pas jeté, malgré lui, dans une bagarre que le simple bon sens vous commandait d'éviter? Ne confesserez-vous pas que ce frère, s'étant bien gardé d'entrer
avec vous dans ce lieu rempli d'espions et de femmes galantes, s'est vu forcé de pourvoir à sa propre sûreté et que vous avez profité de son absence pour disparaître ?
— Pardon, monsieur, ditCandeilh avec beaucoup de sang-froid, veuillez distinguer, je vous prie. Il est vrai que je n'ai pas cru devoir laisser d'ignobles drôles maltraiter des femmes; je me flatte même d'en avoir tué un. Mais je nie que j'aie volontairement abandonné mon compagnon. J'ai fait au contraire tout ce que j'ai pu pour le retrouver. S'il a pris peur, et s'il a joué des jambes, je ne saurais être responsable de sa couardise.
— Vous feriez mieux de vous défendre que d'accuser un homme dont la conduite est au-dessus de tout soupçon, dit le président d'un ton sévère. Ce frère a fait ce qu'il devait faire. Après vous avoir vainement cherché, il est accouru ici pour nous avertir. C'est alors que j'ai donné l'ordre à deux de nos affiliés de se mettre à votre poursuite. Ils ont pensé que, n'ayant pas de domicile à Paris, vous reviendriez probablement au Palais-Royal et ils ne se trompaient pas, puisqu'ils vous y ont rencontré vers minuit.
—Boni boni bon! s'écria Aymeric en donnant à ce monosyllabe trois intonations difTérentes. Maintenant je me souviens d'avoir remarqué ces messieurs sous les galeries et ailleurs; mais, en vérité, ils auraient bien pu se dispenser d'organiser un enlèvement pour m'amener ici. S'ils m'avaient dit qu'ils étaient à ma recherche et prouvé leur qualité de membres du club des Collets noirs, je n'aurais fait aucune difficulté de les suivre.
—Vous le dites, mais lien ne le prouve. Nous avons tout lieu de penser au contraire que vous redoutiez de comparaître devant nous.
— Sur ma parole, messieurs, je ne comprends plus du tout. Pour quelle raison aurais-je donc tremblé de me présenter au club, si j'avais su où se tenaient ses
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séances? Serait-ce par hasard de crainte d'être blâmé pour avoir brûlé la cervelle à un Jacobin?
—Écoutez-moi, dit gravement le président. Le but de notre association est trop élevé pour que nous tolérions la moindre faute chez ceux qui la servent. La mort de ce chenapan nous est fort indifférente en ellemême; vous venez tout à l'heure de blesser grièvement un des nôtres, et cependant ce n'est pas cet acte de violence qui vous est reproché en ce moment. Vous avez à expliquer et à justifier des faits bien autrement graves.
—Veuillez préciser.
— Que pensez-vous d'un agent auquel on a confié les intérêts d'une cause sacrée, et qui, pour le plus frivole des motifs, s'expose à se faire arrêter par la police et à compromettre ses frères?
Cette fois, le baron ne répondit pas, et même il baissa les yeux.
— Cette conduite est indigne, n'est-ce pas? reprit le président, et cependant c'est la vôtre, car vous portez m vous des instructions écrites, des listes de conjurés, dix fois plus qu'il n'en faut pour faire avorter nos projets et tomber nos têtes.
— Ces papiers ne contiennent que des chiffres dont ils n'ont pas la clé> balbutia Gandeilh.
—Piètre excuse, convenez-en, car il n'est pas de correspondance secrète que les gens de police ne parviennent à déchiffrer. Vous avez donc débuté par une imprudence qui suffirait seule à motiver les mesures prises contre vous; mais passons! il n'y avait peut-être là que de l'étourderie. Ce que vous avez fait ensuite est malheureusement plus sérieux.
Aymeric ne put s'empêcher de tressaillir en entendant cette allusion à l'emploi de sa nuit.
—Nos agents, continua le président, vous ayant rencontré par hasard, ne vous ont plus quitté jusqu'à
rbeure où, vous voyant entrer dans un bal public, ils sont allés, l'un préparer le piège dans lequel votre libertinage vous a fait tomber, l'autre nous rendre compte de ce qui se passait.
— C'est on ne peut plus ingénieux, dit Gandeilb qui avait repris son aplomb. Je vois avec plaisir que vous êtes admirablement servis.
— Si bien servis que nous connaissons les moindres détails de votre séance de jeu dans un des tripots du Palais- Royal.
— En effet, j'ai joué, et je n'ai aucune raison pour m'en cacher, car je ne me souciais pas d'aller coucher dans une auberge, et je voulais me mettre à l'abri jusqu'au jour. Quel crime y a-t-il à cela?
— Le crime, c'est d'avoir risqué et perdu l'argent qui devait être consacré à notre entreprise ; c'est d'avoir abusé d'un dépôt remis à votre honneur de gentilhomme...
— Moi! cria le baron d'une voix étranglée par la colère; moi, toucher à cet orl m'avilir pour une misérable somme ! Où est le drôle qui .a osé avancer ce mensonge? Où est-il que je lui crache au visage, puisque vous m'avez lié les mains et que je ne peux pas le souffleter?
Il y avait un tel accent de sincérité dans la protestation furibonde d'Aymeric que les juges en furent visiblement impressionnés.
— Vous pouvez me tuer : je vous défends de m'insulterl hurlait-il.
— Monsieur, reprit le président d'un ton moins rude, il ne suffit pas ici de protester. L'agent qui nous a fait son rapport affirme vous avoir vu puiser de l'or dans vos poches, jusqu'à ce que votre dernier louis soit resté sur le tapis.
— En effet, répondit dédaigneusement Gandeilb, je n'ai pas gardé un sou; mais je ne m'attendais pas à
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trouver ici des gens assez simples pour croire que je portais dans les poches de ma culotte les quatre mille gainées qu'on m'a remises à Londres.
— Ainsi, cette somme...
— Ordonnez qu'on me déshabille, si vous avez peur de me délier; vous la trouverez intacte dans la ceinture qui contient aussi la correspondance d'Angleterre.
Après une réponse si nette et si flère, il se fit un si* lence que l'accusé interpréta en sa faveur.
— Voilà une affirmation catégorique, reprit le président; elle sera vérifiée tout à l'heure, mais je dois d'abord vous interroger sur un autre point.
— J'attends, dit sèchement Gandeilh.
—Le frère qui devait vous conduire ici vous a perdu de vue avant dix heures; les agents qui vous cherchaient vous ont rencontré après minuit. Vous ne contestez pas les heures?
— Nullement.
— Alors, qu'avez-vous fait dans cet intervalle?
— Aïe! pensa le baron, les y voilà I
Eh I qu'importe cela? ajouta-t-il tout haut.
— J'ai des raisons particulières pour voiîs adresser cette question.
—Et moi je n'en ai aucune pour n'y pas répondre. Seulement, je suis très embarrassé, car une promenade à travers les rues ne laisse pas des souvenirs bien précis. J'ai marché devant moi, j'ai rêvé et j'ai recula pluie jusqu'au moment oti, fatigué de battre le pavé, je suis revenu me mettre à l'abri sous les arcades du Palais-Royal.
— Soit ! mais il me paraît impossible que vous ne vous rappeliez pas le chemin que vous avez suivi.
— Ma foi! non! Il y a quatre ans passés que j'ai quitté Paris et tout y est fort changé.
— Il est singulier que vous ayez si vite oublié une
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ville que vous avez habitée longtemps, et oîi vous avez certainement conservé des relations.
— Moil et avec qui, bon Dieu? Mon père a été massacré à l'Abbaye et tous mes amis ont été guillotinés. A moins que vous ne me supposiez lié d'amitié avec les citoyens qui trônent au Luxembourg, je ne vois pas
trop... J'ai le regret dé constater que nous ne dites pas
la vérité, interrompit le président.
— Injuriez-moi, monsieur, dit Gandeilh avec hauteur; vous le pouvez, je suis garrotté.
— Il ne s'agit pas ici du point d'honneur; je suis votre juge et je vous somme de vous expliquer.
— Sur quoi, mordieu, sur quoi?
— Est-il vrai, oui ou non, que vous aviez le projet d'aller, en sortant de notre club, voir une femme qui est votre maîtresse, qui n'a pas quitté la France pendant la Terreur, et avec laquelle vous n'avez cessé de correspondre depuis que vous êtes en Angleterre?
Aymerîc devint si pâle que la couleur de son visage
pouvait passer pour un aveu.
— Répondez, reprit le président.
— Je ne sais qui a pu vous dire cela, mais, quand il s'agirait de sauver ma tête, je ne m'abaisserais pas à mentir. C'est vrai. En arrivant à Paris, j'avais dessein de me rendre vers minuit chez une ancienne amie; j'espérais même y trouver un asile.
— BienI Maintenant, avez-vous en effet coinmis cette imprudence d'aller, vous, chargé d'une mission politique et secrète, prendre domicile chez une
femme ?
— Vous voyez bien que non, puisque vos agents m'ont retrouvé rôdant comme une âme en peine autour du théâtre Montansier. Croyez-vous donc que si j'avais eu à ma disposition un gîte agréable, je me se-
rais condamné de gaieté de cœur à passer la nuit dehors, au mois de janvier ?
— Cela prouverait tout au plus que cette femme a craint de se compromettre en vous accordant l'hospitalité; cela ne prouve nullement que vous ne vous soyez pas présenté chez elle.
— Pensez-en ce qu'il vous plaira, peu m'importe.
— Nous pensons que vous avez passé une heure ou deux chez votive maîtresse, et que vous lui avez fait des confidences qui peuvent nous envoyer tous devant un conseil de guerre, car les femmes sont à présent les meilleurs espions du Directoire...
— Ce qui ne vous a pas empêchés d'en employer une pour m'arrêter tout à l'heure.
— Celle-là, nous en sommes sûrs, parce que nous possédons un secret qui nous la livre. Son intérêt nous répond de sa fidélité. Votre maîtresse, nous ne la connaissons pas, et nous ne saurions admettre que nos vies puissent dépendre de son caprice.
— Pardieul messieurs, s'écria Gandeilh, vous me la bâillez belle I Vous imaginez-vous donc qu'un conspirateur n'est plus un homme, et qu'il faut absolument vivre en cénobite pour renverser la République? Ehl sarpejeu! voilà tantôt cinq ans que je guerroie contre elle, et je ne me suis jamais privé de faire la cour aux femmes. Tenez! en 1793, huit jours avant l'affaire de Quiberon, je traversais toutes les nuits un bras de mer à la nage pour aller conter fleurette à la fille d'un gros fermier du pays d'Auray qui tenait pour les bleus, et, je vous réponds que nous ne parlions jamais politique.
— Il ne s'agit pas de cela, mais de nous dire ce qui s'est passé dans cette entrevue, et jusqu'à quel point cette femme est au courant de nos affaires.
— Il faudrait d'abord me ppouver que je suis allé chez elle.
— Rien de plus facile, et le frère accusateur va se
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charger de vous convaincre, dit le président en se tournant vers l'homme habillé de rouge.
Celui-ci^ qui s'était tenu assis pendant ce long inter-r rogatoire, se leva et prit la parole d'un ton animé qui contrastait avec la froideur de l'autre personnage.
— Messieurs, commença-t-il, cet homme ne pourra plus nier sa visite chez sa maîtresse quand il aura été soumis à une épreuve que je vais vous proposer. A peine arrivé au Palais-Royal, au lieu d'écouter les remontrances du frère qui le pressait de se mettre en route, il est entré dans la boutique d'un bijoutier et il y a fait emplette d'une bague pour l'offrir en cadeau d'étrennes à sa maîtresse. Ordonnez qu'on le fouille. Si on ne trouve pas sur lui ce bijou, c'est qu'il l'a donné à sa belle.
— Ëhl ne puis-je pas l'avoir perdu? s'écria Gandeilh assez maladroitement.
— Vous avouez donc que vous ne l'avez plus!
— Eh bien, oui, je l'avoue. Et maintenant, j'espère que vous ne me fatiguerez plus de vos interrogatoires. J'ai une maîtresse, c'est vrai; je suis allé lui souhaiter la bonne année, c'est encore vrai. Si c'est là un cas pendable, je consens à ce que M. de Barras règne et gouverne jusqu'en l'an XL de leur République une et indivisible.
— Le cas ne serait grave que si vous refusiez de la pommer, reprit le président de sa voix calme et lente.
•r-^ l^a nommer I vociféra le baron en s'agitant sous ses liens, vous espérez que je vais vous la nommer!
— Nous ne l'espérons pas, nous l'exigeons.
-^Vraiment! vous croyez que je vais trahir une
femme parce qu'il vous plaît ^e ipe soupçonner? Ah çàl mes maîtres, vous me croyez donc bien lâche J
— 11 n'y a jamais de lâcheté à faire son devoir, et fotre devoir est de tout sacrifier pour le service du roi.
— Tout, excepté mon }ionneur, je suppose. Mais
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tenez, messieurs, je ne sais rien de vous, si ce n'est que nous soutenons la même cause, et je suis tenté de croire que vous ne vous faites pas une idée bien nette des obligations d'un gentilhomme qui combat pour son souverain. Il lui doit tout son sang et je suis aise de vous apprendre en passant que depuis 1792 le mien a coulé trois fois; ce tribut payé, il est libre, seul juge de ses actions ; et, quand on exige de lui une bassesse que le roi en personne n'oserait pas lui commander, il répond par le mépris.
— Vous parlez comme si nous vivions encore à la cour de Versailles, dit le président d'un ton glacial. Aujourd'hui que la France agonise et qu'il s'agit de la sauver, la chevalerie n'est plus de saison.
Nous nous sommes tous dévoués à une œuvre péril- . leuse, et, à chaque minute du jour et de la nuit, notre existence est en jeu. Nous avons donc dû nous imposer des règles inviolables, et celui qui refuse de s'y soumettre est considéré comme un traître. Il faut obéir aveuglément ou mourir. Choisissez.
— C'est fait, dit Aymeric d'une voix claire.
— Alors y vous allez nous dire le nom de cette femme?
— Pour qui me prenez-vous? Je choisis la mort.
Il courut dans l'assistance un certain frissonnement assez semblable à celui qui saisit le public des cours d'assises, lorsque, dans une affaire capitale, le jury rapporte un verdict sans circonstances atténuantes.
— Il est de mon devoir de vous faire observer, reprit le président, qu'en nous le révélant vous n'avez pas à craindre pour votre maîtresse de conséquences fâcheuses. Ce nom, nous qui sommes ici, nous serons seuls à le connaître; celle qui le porte sera simplement soumise à une enquête discrète et à une surveillance occulte; elle pourra donc ignorer que sa liaison avec vous a cessé d'être un secret entre
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deux personnes, et, à ses yeux, vous serez toujours.:.
— Assez 1 cria impérieusement Aymeric. C*est là un calcul de laquais. Trouvez bon que je ne m'y associe point.
— Je dois ajouter encore, continua l'imperturbable président, qu'ici la mort n'est point une vaine menace. Si vous vous obstinez à nous taire ce que nous avons le droit de savoir, vous serez, par le seul fait de ce refus, condamné à périr du supplice réservé à ceux qui nous trahissent, et la peine sera appliquée à l'instant même.
— Quoi! la corde I allons donci vous me ferez bien l'honneur d'un coup de pistolet ou d'un coup de poignard.
— C'est la loi du club des Collets noirs et d'autres que vous l'ont subie.
— Fort bien! reprit le baron avec un indéfinissable accent de raillerie hautaine; pendez-moi comme si je n'étais pas de ceux qui naissent avec le privilège de mourir par le fer ou par le feu. Je ne regretterai pas la vie, maintenant que je sais à quels croquants la Fortune m'avait associé.
Après avoir jeté à ses bourreaux cette insultante apostrophe, Aymeric ferma les yeux à demi et résolut de ne plus sortir d'un silence dédaigneux.
Il se mit à rêver au passé, comme si à quelques pas de lui on n'eût pas tout préparé pour son supplice. L'image de Christiane fut la première qui lui apparut, et pourtant, depuis qu'il avait quitté M"* de Limeuil, il avait déjà renié une fois son amour en cédant aux séductions banales d'une sirène de rencontre. Le cœur du baron avait de ces bizarreries et, avant que le coq eût chanté, il était revenu à la sainte jeune fille qui avait reçu ses serments. Mais, tout en lui dédiant sa pensée suprême, il ne pouvait pas s'empêcher d'observer ce qui se passait autour de lui.
La scène tournait décidément au tragique. Les qua-