‹ Les collets noirsChapitre 2 sur 2 · I.B8 GOUBTS NOIBS · texte numérisé non relu

I.B8 GOUBTS NOIBS

tre exécuteurs chargés du maniement de la corde se livraient à des manœuvres préparatoires dont le but était facile à saisir. Ils hissaient et abaissaient alternativement le nœud coulant pour s'assurer que le chanvre glissait bien dans Tanneau suspendu à la voûte.

En même temps, Gandeilh remarqua que plusieurs lampes s'étaient éteintes et que la lumière des autres avait sensiblement diminué. Les bourreaux voulaient sans doute, par humanité, épargner à la victime la vue des apprêts de son supplice.

Cependant, l'accusateur en robe rouge avait quitté son siège pour aller rejoindre le président et les juges qui, eux aussi, s'étaient levés et groupés au fond de la salle.' Aymeric n'entendait pas ce qu'ils disaient; mais, à la vivacité de leurs gestes, il jugea qu'une délibération, peut-être même une discussion, venait de s'engager entre eux. Sans trop savoir sur quoi il fondait cette opinion, il se figura même que le président, malgré ses airs rogues, lui était favorable, tandis que l'accusateur cherchait à convertir à la sévérité ceux des juges qui penchaient pour l'indulgence.

Tout à coup le baron vit le tribunal reprendre séance, pendant que l'homme en rouge s'approchait des exécuteurs. Un instant après, deux des frères pendeurs se détachèrent et vinrent saisir le patient.

Aymeric ne daigna pas articuler un mot. Pour rien au monde, il n'aurait consenti à formuler une prière, et il aurait cru déroger en lançant des injures à ces sicaires obscurs.

Ils le prirent sous les bras, le forcèrent à se lever et l'emportèrent tout debout jusqu'à l'endroit où se balançait la corde. Là, les deux autres lui appliquèrent . sur les yeux le bandeau qu'on lui avait enlevé à son en- ^ trée dans la salle. \

— C'est inutile, dit fièrement Gandeilh. Je suis habitué à regarder la mort en face.

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Personne ne lui répondit et il s'attendait à sentir le contact du chanvre autour de son cou, quand la voix du président s'éleva pour lui crier :

— Baron de Gandeilh, il est encore temps de sauver votre vie. Voulez-vous nous dire le nom de cette femme?

' j'meric haussa les épaules.

— ^ i' '"e quelques secondes, et vous allez paraître devant Dite. . votre conscience ne vous reproche-t-elle rien?

— Elle me reproche de m'être fourvoyé avec des assassins.

— Réfléchissez encore. Si vous nous livrez ce non), vous serez libre sur-le-champ.

— Finissons-en, s'il vous plaît. Il est indécent d'abuser ainsi de ma situation. Si j'étais tombé entre les mains des sans-culottes, ils ne me feraient pas tant languir.

— Je n'ai plus qu'une observation à vous adresser.

— Tâchez qu'elle soit courte.

— Vous persistez à vous taire, parce que vous craignez de compromettre votre maîtresse. Je dois vous avertir que, loin de la préserver, votre silence la condamne. Après votre mort, notre association ne se tien • dra pas pour satisfaite. Elle est puissante et persévérante, vous n'en pouvez douter. Eh bien! toutes ses forces seront employées à découvrir le nom que vous voulez nous cacher, et, quand nous le saurons, cette femme...

— Allons! ayez le courage d'achever.

— Cette femme aura le môme sort que vous.

r- Je m'attendais à cela, et, si j'avais pu hésiter un seul instant, ce que je viens d'entendre me déciderait. Plutôt mourir cent fois que de m'associer à des misérables qui tuent des femmes.

Un nouveau silence suivit cette ûère réponse. Dans

la situation où se trouvait Aymeric, les sens acquièrent une finesse extraordinaire, et il crut entendre chuchoter à quelques pas de lui. Puis, la voix s'éleva de nouveau lente et grave :

— Baron de Candeilh, avez-vous une dernière volonté à exprimer?

— Aucune. ' —Les papiers et l'argent que vous portez sur vous

appartiennent à notre association. Ils vont donc être saisis sur votre corps, dès que vous aurez rendu le dernier soupir; mais nous pouvons transmettre un message, une recommandation suprême à un parent, à un ami. Parlez librement.

— Je suis seul au monde et n'ai nullement besoin de vos services. Ahl cependant, quand vous écririez à vos correspondants de Londres, faites-moi le plaisir de leur dire que je suis mort en soldat et que vous êtes des sots. J'ai dit.

Un murmure plus prononcé s'éleva, et Candeilh crut qu'il les avait enfin piqués au vif et qu'on allait donner le signal de son supplice. C'était ce qu'il désirait ardemment, car si indomptable que fût son énergie, les forces physiques commençaient à lui manquer.

— Passez-lui le nœud coulant, cria le président.

Et aussitôt la corde frôla le visage du condamné et s'enroula autour de son cou.

— Vous avez une minute pour recommander votre âme à Dieu, reprit la voix.

Aymeric, dans la vie qu'il avait menée, avait quelque peu oublié les croyances de son enfance, et pourtant il pria.

Il y a des instants solennels où, si on sondait le cœur des incrédules les plus endurcis, on y trouverait le repentir. A plus forte raison, le baron de Candeilh, qui, tout en vivant à la diable, n'avait jamais fait pro-

fession d'impiété, eut-il la volonté d'élever son cœur et de mourir dans la religion de ses pères.

Son oraison suprême fut sincère et fervente. Elle se prolongea, du reste, au delà du terme fi^é par le barbare président; et, après une centaine de secondes, Aymeric commença à se demander pourquoi il n'était pas déjà entré dans l'éternité.

Il n'entendait plus absolument rien, et les mains qui le soutenaient s'étaient retirées. La corde entourait toujours son cou, mais elle ne serrait pas.

Aymeric allait crier pour reprocher à ses bourreaux de le laisser souffrir si longtemps, lorsque ses jambes reçurent comme une légère secousse. Un instant après il ressentit aux bras la même sensation. Puis il lui sembla que le nœud ne touchait plus sa gorge.

Il serait impossible d'analyser ou seulement de décrire l'état mental dans lequel ces impressions toutes physiques jetèrent le baron.

Il crut d'abord avoir franchi le terrible passage et se réveiller dans l'autre monde, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que le sang circulait plus librement dans ses membres si longtemps comprimés , et que son cerveau surexcité acquérait une rapidité de conception inouïe. Bientôt il fit machinalement une tentative pour marcher et il reconnut que ses jambes n'étaient plus attachées. Il voulut remuer les mains : les mains étaient libres.

Un cri s'échappa de sa poitrine, et il allait arracher son bandeau, quand il sentit qu'on lui saisissait le bras. En même temps, une voix, qui n'était plus celle du président des Collets noirs, lui disait à l'oreille :

— Taisez-vous; suivez-moi, et, si vous ne voulez pas être poignardé à l'instant môme, n'essayez pas d'enlever votre bandeau.

Candeilh obéit ayec la ponctualité d'un homme qui vient d'échapper miraculeusement à la mort et qui n'a

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pas envie de retomber dans la fosse où il a failli choir. Son protecteur inconnu s'était emparé de la manche droite du fameux habit vert-bouteille et le tirait après lui comme une mère traîne son enfant.

I Les j amibes de l'héroïque baron flageolaient un peu, mais il aurait pu dire, sans se vanter, que ce n'était pas de peur. Il avait tout simplement peniu l'habitude de marcher, depuis deux heures qu'il était lié comme un paquet ; il la reprit bien vite et il ne tarda pas à retrou- Ter aussi sa lucidité d'esprit qu'il employa naturellement à tâcher de s'expliquer le prodigieux dénouement de son aventure.

Que s'était-il passé dans le souterrain pendant qu'il avait la corde au cou et les yeux bandés? quelle puissance invisible avait arrêté sur les lèvres du président l'ordre fatal? Avait-on seulement voulu jouer pour le patient une lugubre comédie et les Collets noirs s'avisaient-ils d'imiter les grotesques épreuves des francsmaçoos? Aymeric venait-il d'assister à une scène préparée d'avance et à un simulacre de supplice?

Il eut beau retourner dans sa tête cet étrange problème, il ne put arriver à le résoudre.

Seulement, le souvenir du cocher auquel il avait cassé les reins d'un coup de pistolet lui revint à l'esprit, et il se dit que les amis du mort devaient être trop irrités pour se livrer à des farces de ce genre. Qui l'assurait même que tout danger était passé et que son guide ne le conduisait pas à un autre supplice?

— Ils auront peut-être eu honte de pendre un gentilhomme, pensa-t-il, et on m'emmène pour me brûler la cervelle dans quelque coin.

Cependant, il remarquait très bien qu'on lui faisait parcourir le chemin par lequel il était venu, car il avait rencontré l'escalier et monté les vingt-cinq marches. L'air vif du dehors lui frappait maintenant le. visage et lui procurait un bien-être inexprimable. Son guide

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continuait à l'entraîner et même il accélérait l'alkre.

— 11 est probable que mon cadavre les aurait gênés, se dit Gandeilh, tandis qu'en m'expédiant en plein air, dans lin lieu désert, ils feront passer ma mort pour un suicide.

Il lui vint alors une violente tentation d'arracher son bandeau, de se débarrasser de l'étreinte dé cet homme et de fuir à toutes jambes; mais il pensa que cet essai de révolte n'aboutirait qu'à accélérer le moment fatal, car son conducteur devait être armé et prêt à frapper.

D'ailleurs, il lui semblait qu'il existait entre eux comme un pacte tacite et qu'il y aurait lâcheté à le violer. Les autres CoUets noirs pouvaient les suivre à son insu et il ne se souciait pas de leur donner le spectacle ridicule d'une tentative d'évasion, lui qui se flattait de les avoir étonnés par son impassibilité héroïque en face du plus hideux supplice. Il continua donc à suivre son guide, et ce n'était pas chose facile pour un hojnme qui avait les yeux bandés, car, à force de hâter le pas, on en était presque arrivé à courir.

A chaque instant Gandeilh buttait contre une pierre ou accrochait sa jambe à un buisson, mais l'infatigable conducteur le relevait d'un bras vigoureux et l'entraînait de plus belle. Cette course à l'aveuglette dura bien dix minutes, au bout desquelles Aymeric haletant sentit que l'inconnu ralentissait son train et finalement s'arrêtait.

Pour le coup, le baron crut que sa dernière heure avait sonné et, avant de mourir, il voulut voir le ciel une dernière fois. Il porta donc la main à son bandeau, mais on lui évita la peine de l'enlever.

Le guide lui lâcha le bras et d'un geste rapide dénoua le mouchoir de soie.

Aymeric poussa un cri et resta confondu d'étonné* ment.

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Il faisait grand jour et les rayons d'un pâle soleil d'hiver le frappaient au visage, si bien que ses yeux, déshabitués de la lumière, regardaient sans voir.

Un homme était debout devant lui, appuyé tranquillement sur un bâton, et semblait attendre qu'il eût repris un peu ses esprits.

Le trouble du baron ne dura pas au delà de quelques secondes, et, dès qu'il fut en état de reconnaître les objets, il s'attacha tout d'abord à dévisager son mystérieux sauveur. Sa stupéfaction ne connut plus de bornes quand il s'aperçut qu'il devait la vie à l'homme du Palais-Royal, à celui qui probablement l'avait dénoncé au club, en un mot, au citoyen Liardot.

C'était bien lui, avec ses larges épaules, sa figure énergique et froide, son chapeau en gondole, ses paquets de breloques et son pouvoir exécutif avec lequel il se mit à exécuter un moulinet, comme s'il eût voulu montrer la vigueur de son poignet. Il regardait tranquillement le baron et semblait jouir de son air étonné.

Cette scène muette se passait dans un terrain vague, à côté d'une longue allée de vieux arbres alignés contre la chaussée d'un boulevard. Un mur en ruine s'étendait au loin sur la droite et, par ses brèches, on apercevait de grands bâtiments percés de fenêtres grillées.

Pas le moindre passant ne se montrait à l'horizon de ce désert; seulement d'aigres fanfares perçaient l'air et se mêlaient aux roulements discordants d'une demidouzaine de tambours. Des défenseurs de la République s'exerçaient dans un champ voisin à battre et à sonner la charge, le rappel ou. la générale, les trois grandes harmonies de la Révolution.

Aymeric cherchait à s'expliquer comment il avait été amené là, mais il eut beau examiner les alentours, il n'y aperçut pas trace de l'entrée d'un souterrain. La Toiture, les chevaux, le cocher blessé, tout cela s'était

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évanoui eomme les fantômes disparaissent aux premières lueurs de l'aurore. C'était à croire que les événements de la nuit n'avaient existé que dans son imagination, et il aurait peut-être fini par se persuader qu'il venait de rêver, s'il n'avait eu devant les yeux une preuve vivante de la réalité de son aventure. Le citoyen Liardot, en chair et en os, était là pour démontrer que les romans les plus invraisemblables pouvaient fort bien se dérouler en plein Paris duDirectoire.

— Monsieur, lui dit enfin le baron, vous venez de me tirer d'une situation désagréable ; à ce titre, je vous dois de la reconnaissance et je vous serais infiniment obligé si vous vouliez bien m'apprendre le but de la comédie à laquelle je viens d'assister.

— Vous croyez qu'il s'agissait d'une comédie? demanda froidement M. Liardot.

— Un peu forcée, funèbre même, si vous voulez, mais enfin je ne puis pas prendre au sérieux la parodie de tribunal secret et les préparatifs de pendaisoa dont on m'a régalé pendant deux heures.

— Vous avez tort. C'était on ne peut plus sérieux.

— Ainsi le club des Collets noirs, auquel vous et moi nous avons l'honneur d'appartenir, allait pour me souhaiter la bienvenue m'expédier sans cérémonie dans l'autre monde?

— Votre mort avait été votée à l'unanimité et vous alliez être exécuté séance tenante. C'est toujours ainsi que nous punissons Tapparence même d'une indiscrétion, et le cas s'est déjà présenté plus d'une fois.

— Ahl vraiment! mais c'est parfait et on n*est pas plus expéditif. Une association établie sur ce pied doit infailliblement faire de grandes choses et je m'étonne que le Directoire soit encore en place, dit Candeilh d'un air railleur. Puis-je vous demander maintenant à quelle circonstance je dois la flatteuse exception dont j'aiété'l'objet?

— Je suis précisément chargé de vous le dire. Vous devez la vie à un membre du club; au dernier moment, il a fait valoir en votre faveur des raisons qui ont déterminé le tribunal à revenir sur sa décision.

— Peste 1 voilà un confrère précieux et, s'il a jamais besoin de moi, je serai charmé de lui être utile. Je suppose que, pour me défendre, il s'est appuyé sur l'invraisemblance des rapports de vos agents.

— Vous vous trompez. Il pouvait d'autant moins récriminer contre ces rapports, qu'ils émanaient de lui, pour la plus grande partie.

— Qu*a-t-il donc dit, alors? car, en vérité, je n'y suis plus du tout.

— Il a dit qu'un homme assez courageux pour se laisser tuer plutôt que de dénoncer une femme était un compagnon sur lequel on pouvait compter en toute occasion. Il a représenté que les caractères de cette trempe étaient rares et que nous ne devions point nous priver des services d'un affilié qui ne tremble pas devant le dernier supplice. Celui-ci, a-t-il dit, ne nous trahirait pas quand même on viendrait lui offrir la vie au pied de la guillotine. Faisons grâce à sa légèreté en faveur de son énergie.

— Du diable si j'aurais deviné cela! Ainsi ces excellents juges ont goûté les conclusions de mon éloquent défenseur?

^- Pas sur-le-champ. Ils ont voulu tenter une dernière épreuve et on vous a passé le nœud coulant pour voir si le contact du chanvre fatal agirait sur vos nerfs.

— Bien m'en a pris alors de n'être pas nerveux.

—L'essai, cette fois, a été décisif. Vos juges se connaissent en courage et ils ont été parfaitement édifiés sur le vôtre.

— Parbleu I je me sens porté pour eux d'une tendresse particulière, mais leur décision a dû vivement

contrarier ce grand flandrin en robe rouge qui jouait le rôle d'accusateur.

— Mais non, dit M.Liardot avec une contraction des lèvres qui pouvait à la rigueur passer pour un sourire,

— Quoi! celui-là aussi s'est rallié au parti de l'indulgence I

— C'est lui, au contraire, qui y a ramené les autres, car c'est lui qui vous a défendu.

— Que me dites-vous làl... voilà un beau trait... mais c'est à n'y pas croire... Comment s'est-il subitement pris de sympathie pour moi qui lui étais inconnu?.,.

— Pas autant que vous le pensez, et, du reste, il n'a point agi par sympathie personnelle. Il a cru servir notre cause en vous sauvant, voilà tout.

— Peu m'importe le motif. Je lui dois la vie et j'espère que vous qui le connaissez, vous me fournirez l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance.

-^ Rien de plus facile. Votre défenseur, monsieur le baron de Candeilh, c'est moi.

— Vous!... c'était vous qui étiez là-bas sous cette robe rouge...

— Moi-même, et, si vous en doutiez...

— Je n'en doute pas, morbleu! et je vous jure que désormais c'est entre nous à la vie, à la mort, mon cher... mon cher...

— Liardot. Je pensais vous avoir déjà dit mon nom.

— Oui, certes, vous me l'aviez dit, et il a fallu toutes ces histoires pour me le faire oublier; mais, si la tête est légère, le cœur est bon, le bras solide et tout cela est à votre service.

— J'accepte, dit gravement l'homme aux breloques.

— Gomme on devrait se défier de ses premières impressions! s'écria Candeilh. Croiriez-vous qu'à notre première rencontre vous ne me plaisiez pas du tout?

— Et moi je vous avoue franchement que vos airs évaporés, vos projets amoureux etl'étourderie que vous

avez commise en vous jetant dans la mêlée chez Gar* chy m'avaient mis en défiance contre vous. Maintenant que j'ai vu de mes yeux commeùt vous vous comportez en face de la mort, je suis revenu de mes préventions. J'avais d'ailleurs déjà conçu une meilleure opinion de vous dès le moment oîi vous avez refusé de vous expliquer avant d'être bien sûr que vous n'aviez pas affaire à des agents de police déguisés en Colkts noirs.

— Oui, dit Aymeric en souriant, j'ai quelque expérience du métier de conspirateur ; mais, maintenant que nous sommes une paire d'amis, expliquez-moi donc un peu quelle situation m'est faite par les événements de cette nuit, car enfin tout s'est passé en interrogatoires solennels et en préparatifs inquiétants pour mon cou, de sorte que j'en suis à peu près au même point qu'hier soir, quand nous nous sommes rencontrés devant le café Velloni.

— C'est très juste et je vais vous mettre au courant, pendant que nous cheminerons vers mon domicile, car il serait dangereux de stationner trop longtemps ici.

—Au fait, je n'y songeais pas... le voisinage du souterrain; diable ! il ne faut pas que les Jacobins le découvrent... un local si bien choisi... oh on peut pendre tes.gens, sans crainte d'être dérangé.

— Nos précautions sont trop bien prises. Il est bon cependant de nous éloigner; d'ailleurs, vous devez avoir besoin de repos.

— Ma foi I non. Rien ne me maintient allègre et dispos comme les aventures hasardeuses.

— C'est à merveille; mais venez, car nous avons un long trajet à faire et je n'ai pas de voiture...

— Inutile, je préfère aller à pied, dit vivement Aymeric auquel le voyage en dormeuse avait laissé un souvenir médiocrement agréable. Il n'est point indiscret, je suppose, de vous demander dans quel quartier nous sommes ici ?

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— Non, certes; nous sommes ici au haut du faubourg Saint-Denis, sur un terrain où se tenait autrefois la foire Saint-Laurent, et qui dépend du ci-devant couvent de Saint-Lazare, aujourd'hui propriété nationale.

— Je ne m'en serais jamais douté. Un champ de foire où il pousse du blé, un couvent où on à établi une école de trompettes et de tambours! C'est, en vérité, un charmant régime que le Directoire. Et me permettez-vous aussi de vous demander où nous allons?

— Nous allons chez moi; j'habite le quai des Théalins et j'y occupe des bâtiments assez vastes pour vous oifrir une chambre convenable.

— Je vous suis très obligé, dit vivement Candeilh ; mais, pour la suite de nos opérations, il peut être utile que j'aie un domicile séparé du vôtre. Je crois, du reste, que j'ai déjà trouvé ce qu'il me faut.

— Ah! dit Liardot assez étonné, déjà!

— Mon Dieu ! oui, un hasard heureux... hier soir...

— Je n'insisterai pas pour que vous habitiez chez moi. Cela pourrait en effet présenter plus tard des inconvénients ; mais si vous pensiez à loger chez votre maîtresse, je serais obligé de vous dire...

— N'ayez aucune crainte de ce côté-là, cher ami, interrompit Aymeric enriant ; ma maîtresse n'est point en état de me recevoir à demeure et j'ai d'autres visées pour me caser. Mais, à ce propos, il faut bien que je vous demande comment notre comité entend la liberté qu'il a gracieusement consenti à me laisser. Si je devais être surveillé comme un écolier, je vous avouerai en toute franchise que je préférerais reprendre le chemin de Londres.

— Inutile. C'est moi qui réponds de vous et désormais vous n'aurez plus de rapports qu'avec moi seul.

— Pardieu! je ne demande pas mieux.

— Nous nous verrons chaque jour; je vous communiquerai les nouvelles et les instructions que j'aurai

reçues. Nous échangerons nos idées et nous agirons toujours de concert.

— Tout cela me convient à merveille.

— Quant à vos amours, reprit M. Liardot avec une pointe d'ironie, il suffira que nous nous donnions réciproquement notre parole d'honneur, vous de ne jamais laisser échapper un mot imprudent devant votre maîtresse, moi de ne jamais chercher à connaître ni son nom, ni sa demeure.

— Sur ma foi, voilà qui est parler d'or, et je jure àe bon cœur.

— Bien! de mon côté, je vous promets qu'il ne sera plus question de cela entre nous.

— C'est dit. Je suis charmé de n'avoir plus affaire qu'à vous. Je ne vous cacherai même pas que votre comité supérieur ne me plaît pas du tout et que je n'ai aucune envie de conspirer avec ces gens-là.

— Je conçois que votre première entrevue avec eux vous ait impressionné défavorablement. Ils ont été un

. peu vifs, j'en conviens, et leurs procédés...

— Non, non, vous n'y êtes pas. Je ne leur en yeux nullement d'avoir commandé de me pendre. Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que je ne suis pas pour les demi-mesures. J'en ai vu bien d'autres quand je chouannais avec Georges Cadoudal. Un paysan, soupçonné d'avoir donné un renseignement quelconque aux bleus, était attaché à un arbre et fusillé sur place. Ainsi, vous pouvez croire que les actes de rigueur ne me répugnent pas quand ils sont nécessaires. Le pauvre diable qui vous servait de cocher en sait quelque chose.

Au fait, je n'y pensais plus, et s'il a une femme... des enfants, je suis prêt à réparer...

— Rassurez-vous, il n'en mourra pas et Tassociation aura soin de lui.

— Très bien. Je vous disais donc que ce comité me

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déplaisait, mais c'est à cause de l'Attirail dont il s'entoure. Dites-moi, je vous prie, à quoi riment ces souterrains, ces masques, ces robes blanches et rouges, bonnes tout au plus à faire peuf à des enfants? Il faut laisser ces fantasmagories à une certaine Anne Radcliffe, qui écrit en Angleterre des romans noirs qu'on lit beaucoup à Paris, m'a-t-on dit.

— Vous auriez raison si tous nos affiliés étaient de votre trempe; mais, c'est seulement ainsi qu'on peut agir sur les esprits vulgaires.

— C'est possible, après tout. Et, d'ailleurs, je gagerais que vous avez à Paris des muscadins qui s'enrôlent dans les Collets noirs, uniquement pour avoir l'occasion de se réunir dans une cave obscure et de prêter serment sur un poignard.

M. Liardot fit un signe de tête affirmatif .

— Soit! il faut des glaives, des simarres, des cagoules, toutes les friperies et toutes les ferrailles que vous voudrez pour ces gens-là. Mais, moi, je suis d'une autre école, et je pense qu'il y a seulement deux manières de combattre un gouvernement.

La première, celle que j'ai toujours pratiquée jusqu'à présent, consiste à l'attaquer de vive force. C'est superbe. On se bat dans les bois, dans les landes, sur les grandes routes, comme nous le faisions en Bretagne ; mais je conviens que généralement cela ne mène pas à grand'chose, quoique ce soit fort amusant.

L'autre manière, c'est de provoquer un soulèvement à Paris et d'enlever le ou les personnages qui constituent le susdit gouvernement. Pour atteindre ce résultat, les souterrains me paraissent tout à fait inutiles. Il ne faut qu'un millier de gens déterminés, conduits par un chef décidé à réussir ou à se faire tuer. Qu'en dites-vous?

M. Liardot avait suivi ce discours avec beaucouj) d'attention, tout en cheminant à côté d*Aymeric do

CandeUh le long du faubourg et de la rue Saint-Denis, mais il ne paraissait pas très convaincu.

— Monsieur le baron, dit41 en hochant la tête, permettez-moi de vous exposer une troisième méthode

qui est la mienne.

— Non-seulement je vous le permets, mon cher, mais je vous en prie, car je ne demande qu'à m'instruire, dit gaiement Aymeric.

— Je vous ai dit tantôt, je crois, reprit Liardot, que n'ayant pas l'honneur d'être noble, n'ayant souffert ni dans ma personne, ni dans mes biens sous le nouveau régime, j'aurais pu m'en accommoder, me désintéresser de la politique et m'occuper uniquement de faire fortune...

— Assurément, vous n'en avez eu que plus de mérite à embrasser la bonne cause.

— Je ne vous dis pas cela, monsieur le baron, pour m'attirer vos éloges, mais pour bien établir dans votre esprit la sincérité de mes convictions. Je suis aussi royaliste que vous, mais non par les mêmes motifs. Vous, monsieur de Candeilh, qui êtes gentilhomme, vous défendez votre ordre, votre suzerain; moi, je combats pour la France.

— Et moi aussi, pardieu 1

-^ J'ai donc voué ma vie à cette tâche glorieuse, continua Liardot avec une animation qui ne lui était point habituelle.

Depuis plus de deux années, je poursuis mon dessein lentement, patiemment; rien ne m'arrête, rien ne me rebute ; nous échouerions dix fois que je recommencerais encore. C'est moi qui, à force de peines et de prudence, ai fondé notre association des Collets noirs. J'ai enrégimenté des combattants, rassemblé des espions, gagné des serviteurs du gouvernement, organisé l'agiotage et accaparé l'or à ce point qu'il dépend presque de moi n^aintenant de provoquer Ja banqueroute de l'Etat.

LES GOLtETS NOIRS

En un mot, tout est prêt. La trame est ourdie, les fils sont dans ma main, je n'ai plus qu'à donner le signal, et tout cela a été fait sans bruit, sans secousse.

Je n'ai eu besoin ni de solliciter les Anglais de débarquer en France, ni de soulever les Parisiens pour les envoyer se faire écharper inutilement sur les marches de Saint-Roch. Je veux plus et mieux, et je l'aurai.

— Peste 1 mon cher, je conviens que votre méthode est la bonne, et je commence à croire que vous êtes l'homme avec lequel je veux marcher. Seulement, une simple question, vous dites que vous n'avez plus qu'à donner le signal. Alors, qu'attendez-vou^ donc?

— Que nous soyons sûrs, absolument sûrs de réussir. La tentative du 13 vendémiaire a coûté la vie à trop de braves gens pour que je veuille la recommencer.

— Diable I cela peut nous mener loin. Quand on conspire, si on s'obstine à ne rien livrer au hasard, on court grand risque de laisser passer les meilleures occasions. Puisque, selon vous, la France est fatiguée de l'anarchie, que pouvez-vous craindre? Convoquez vos Collets noirs, armez-les, donnez-moi le comriiandement et marchons sur [le Luxembourg pour aller souhaiter la bonne année à Barras en le jetant par la fenêtre.

' — Nous y précipiterions cet homme et nous ferions passer ses quatre collègues par le même chemin «que nous n'en serions pas beaucoup plus avancés.

— Eh I que vous faut-il donc alors?

— Il nous faut l'armée, et je ne puis trop vous recommander, si le hasard vous mettait en relations avec des officiers, d'user dans notre intérêt de l'ascendant que ne manqueront pas de vous donner sur eux votre esprit, vos manières et votre bravoure.

— Je ferai de mon mieux, dit modestement Aymeric.

— Pour atteindre ce but, il faut tout d'^hord aviser

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à VOUS établir à Paris sur un pied convenable, sans cependant attirer l'attention. On n'y regarde pas de trop près maintenant pour tolérer la présence des émigrés. Il sera bon cependant de vous créer une personnalité et un passé de fantaisie. Vous pourriez par exemple vous donner comme ayant quitté la France avant 1789 pour prendre du service en Amérique. C'est un pays qui se gouverne démocratiquement et un citoyen de cette république n'éveille pas les soupçons. Vous au* riez soin en même temps de professer une haute adrni* ration pour l'armée française et d'afficher votre désir de la connaître en fréquentant ses chefs.

— Tout cela me semble fort bien combiné, et je sui- ^Tai d'autant plus volontiers vos avis qu'ils s'accordent à peu près avec les instructions que j'ai reçues à Londres avant mon départ. On m'a recommandé tout spécialement d'étudier l'esprit de la garnison de Paris.

— Alors je puis compter que vous agirez en conséquence.

— Certainement, et, à ce propos, il est temps que je vous remette enfin les dépêches et l'argent qu'on m'a confiés là-bas et qu'on m'accusait ici d'avoir compromis. Avec sa rage de pendre, votre tribunal secret à négligé d'en prendre possession*

—11 m'a délégué ses pouvoirs, et je recevrai les fonds eu dépôt, si vous le désirez. Quant aux papiers, je sais ce qu'ils contiennetit. Il suffira que vous me les don* niez demain, quand vous aurez terminé votre installation, car je suppose que ce soin va vous occuper toute la journée.

— J'pspère que ce sera vite fait; je vais habiter tout près de chez vous, avantage que j'apprécie fort.

— Chez des gens sûrs?

— Je le crois.

— Soyez prudent, murmura Liardot d'un air peu rassuré.

— Gomme Fabius Cunctator, puisque l'histoire romaine est à la mode, dit le baron avec insouciance. Mais si je ne me trompe, nous voici au Pont-Neuf et notre voyage tire à sa fin.

Ils venaient en effet de déboucher sur le quai, et leur conversation était si animée, qu'ils ne s'étaient pas aperçus de l'énorme distance parcourue à travers Paris.

— Dieu me pardonne! s'écria Gandeilh, je crois qu'ils ont établi un corps-de-garde dans le bâtiment de la Samaritaine. Plus de cascade! plus de carillon I ces sansculottes ne respectent rien. Quant à la statue du bon Henri, je ne m'étonne pas qu'ils l'aient jetée dans la rivière.

— Oui, dit Liardot, ces gens-là ont fait de Paris une ruine et de la France un désert. Mais leur règne va finir, je l'espère, et il se fait temps de nous séparer pour aller chacun de notre côté travailler à en assurer le terme. Au bout du pont, je vais vous quitter. Il importe que je vous revoie le plus tôt possible, et le meilleur moyen de nous rencontrer serait, ce me semble, que vous me fissiez l'honneur, monsieur le baron, de venir dîner chez moi demain soir.

• — Très volontiers, mon cher. Je vous avouerai même que je ne serai pas fâché de refaire connaissance avec la cuisine française. Ces diables d'Anglais n'ont aucune idée d'un ragoût présentable.

— Mon cuisinier a quelque réputation, dit modestement Liardot.

— Je suis convaincu qu'il la mérite. Vous êtes trop intelligent pour n'avoir pas compris qu'une bonne table est un puissant élément de succès, surtout par ce temps de vilains à peine décrassés qui ont soif de toutes les jouissances.

— Je suis tellement de cet avis, que Je réunis souvent à mes dîners des personnages qui tiennent de près à ce gouvernement que nous exécrons tous les deux. Demain, justement, j'aurai un munitionnaire général

tES G0LLBT3 NOIRS 133

des armées de la République et quelques fournisseurs très bien en cour directoriale.

— Et ne craignez-vous pas que ma présence à votre dinar provoque les commentaires de ces traitants ?

—Vous passerez, c'est convenu, pour un citoyen du ^ S

Nouveau-Monde. t

— C'est que je n'en ai guère la tournure. 1

— Oh! mes convives ne sont point en état de distin- y gaer entre un bomme de cour et un colon de la Louisiane.

— Au fait, je tâcberai de prendre le ton. Ce sera difficile, mais cela me formera.

— Ainsi, vous me promettez de venir demain à cinq heures.

— Je vous le promets*

— Vous savez que j'babite le ci-devant quai des Théatins. Il est inutile de vous fatiguer la mémoire à retenir le numéro. Tous les voisins vous indiqueront ma maison.

— Voilà qui est dit. Vous me présenterez à vos invités; je leur ferai voir comment on se comporte à table, et, après le dîner, vous trouverez bien le moyen de m'accorder un quart d'beure de tète-à-tête, pour que je puisse vous remettre enfin les papiers et l'argent.

— Je serai à vos ordres, monsieur le baron.

— Mon cher Liardot, dit Gandeilh, je n'aime pas les compliments, et je laisse les grandes pbrases aux avocats jacobins, mais je veux pourtant vous dire avant devons quitter, que le baron de Gandeih n'oubliera jamais le service que vous lui avez rendu cette nuit, et que vous pouvez faire état de lui comme d'un frère.

Le citoyen Liardot répondit à cette déclaration par une forte étreinte à l'anglaise qui arracha un léger cri de douleur à son nouvel ami. Les doigts de la main gauche d'Aymeric n'étaient pas encore remis du coup lie bâton qui les avait meurtris.

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— Vous aurais-je fait mal, sans le vouloir? demanda Liardot assez surpris qu'un héros si ferme en face de la mort fût si douillet quand on lui froissait la peau.

— Ce n'est rien, dit Candeilh en rougissant un peu. Je crois que je me suis foulé le poignet dans la bagarre chez Garchy. N'est-ce pas la» rue Dauphine que voilà en face de nous?

— Ci-devant Dauphine, aujourd'hui de Thionvillè.

— Ah oui I je supposais bien qu'on l'avait destituée de son nom monarchique ; mais savez-vous qu'un voyage à travers votre nouveau Paris est un véritable cours de géographie?

— Je vais suivre le quai, monsieur le baron, dit Liardot, et vous voulez, je crois, remonter vers Sairit-Sulpice...

— Non, vers Saint-Germain-des-Prés.

— Nous allons donc nous séparer jusqu'à demain soir. Oserai -je encore une fois vous rappeler que la prudence est le premier devoir d'un conspirateur?

— Sur ce chapitre, j'en remontrerais à un Serpent.

— Hum 1 murmura Liardot avec un demi-sourire, au serpent qui perdit Eve, je le crois, mais c'est précisément ce qui m'inquiète.

— Bah! vous me prenez donc pour un étoumeauqui court après le premier cotillon venu?...

— Eh I il me semble que la citoyenne Paméla...

— ' Allons, je confesse que cette nuit je me suis conduit comme un enfant, et mal a failli m'en prendre... Il faisait si mauvais dehors et je m'ennuyais tant... Soyez tranquille, on ne m'y attrapera plus.

— Je le souhaite pour vous, pour nous, et aussi pour... la femme que vous aimez.

Cette fois, Candeilh devint pourpre. 11 ne s'attendait point à cette allusion à la noble jeune fille qu'il avait outragée par ses légèretés nocturnes, et il eut quelque velléité de demander au citoyen Liardot de quoi il se

mêlait, n préféra cependant s'en tirer en se jetant à

côté de la question. ']

— Et à propos de cette Paméla, reprit-il d'un air îj dégagé, dites-moi donc où vous trouvez des agents fe- I melles de cette force ; car je suppose que la beauté qui ] m'a séduit pendant un quart d'heure est au service des ?1 Collets noirs, ;!

—Cette créature est la maîtresse d'un munitionnaire... celui avec qui je vous ferai dîner demain... et nous la payons pour nous fournir des renseignements sur les opérations que ce Mondor républicain fait avec leDirectoire ; aubesoin môme, nous l'employons, comme cette nuit, à nous rendre certains services actifs; mais elle ne connaît qu'un de nos agents subalternes et elle ignore pour le compte de qui elle agit. Il est môme très probable qu'elle croit ôtre à la solde de la police du gouvernement.

— Je vois, mon cher, que vous en remontreriez à Machiavel et je tâcherai de me former à votre école. En attendant, je m'en vais de ce pas m'occuper de mon logement et aussi de mon déjeuner, car je me sens un appétit féroce. Rien ne creuse l'estomac comme une pendaison interrompue. Adieu donc, ou plutôt au revoir.

Et, saluant Liardot avec la même désinvolture que s'il eût effleuré le parquet de l'œil-de-bœuf de Versailles, au lieu de fouler le pavé boueux du quai cidevant de Gonti, Àymeric de Candeilb s'éloigna par la nie Dauphine.

Las COLLETS NOIKS 137

Aymeric avait mis de la discrétion à ne pas abuser plus longtemps de la compagnie de son nouvel ami, et surtout il éprouvait un très vif besoin de se retrouver seul après les aventures bizarres et terribles qu'il venait de traverser.

Ainsi qu'il arrive toujours après une nuit sans sommeil^les idées se pressaient et se confondaient dan^ son cerveau fatigué. L'image de Ghristiane y heurtait celle de Paméla; la scène du souterrain s'y embrouillait avec * celle delà maison de jeu, la voix grave du citoyen Liardot et les gais propos du lieutenant Georges Salviac s'y unissaient pour former un concert imaginaire.

En un mot, le baron se perdait au milieu de ces' souvenirs accumulés et n'était guère en état d'en tirer des conséquences raisonnables. Aussi ne se fatigua-t-il point à chercher des solutions ou à bâtir des projets. Il se contenta de presser le pas pour arriver plus tôt au rendez-vous donné la veille par le jeune officier républicain.

Il faut le dire à sa louange, ce n'était pas seulement l'appétit qui l'y poussait. Georges lui inspirait une très vive sympathie et il lui tardait de le revoir.

Pour la première fois de sa vie, Aymeric de Gandeilh s'apercevait qu'on peut difTérer d'opinion sur les gouvernements de ce bas-monde et cependant s'eslimer, voire mèihe s'aimer réciproquement.

Lui, le royaliste, Témigré, le combattant de Quiberoû, le camarade de Georges Gadoudal, il découYrait dans la peau d'an républicain, d'un volontaire de Valmy, d'un soldat de Bonaparte, un fier et élégant compagnon, un ami franc et loyal, un brave auquel il ne manquaitpour figurer dans l'armoriai de lanoblesse française que de descendre des croisés.

Cette trouvaille avait jeté un certain désarroi dans ses préjugés politiques, mais elle lui avait ouvert des horizons nouveaux. Il reconnaissait maintenant que la jeune armée de la jeune République pouvait compter dans ses rangs d'autres officiers que des sans-culottes déguenillés et poltrons.

— Midi est encore loin, pensait-il en tournant le coin de la rue Mazarine pour remonter vers Saint-Germain-des-Prés par la rue de Seine et la rue Jacob; je gagerais pourtant que ce garçon m'attend déjà.

Et il se cambra dans son habit vert-bouteille que les agitations nocturnes avaient légèrement fripé. .

— Pardieu! murmura-t-il, je serai charmé de le revoir. Il n'est pas né, comme nous disions avant la Serénissime République, mais c'est dommage, car il a de la race, et je crois que je m'accommoderai mieux de lui que de ce Liardot, qui ressemble à un puritain du tempk de Gromwell.

Tout en faisant ses réflexions, le brillant baron ne négligeait pas de regarder les pasants et surtout les passantes.

Tout ce monde de la rue, dont l'exil l'avait déshabitué, l'intéressait comme les naturels d'un continent lointain intéressent le navigateur fraîchement débarqué. Depuis qu'il avait quitté Paris, tout y était changé, et, quoi qu'il fut vêtu à la dernière mode de l'an V, ses airs de tête rappelaient si bien l'ancien régime, que les hommes le regardaient de travers et les femmes en gou riant. Il toisait dédaigneusement les hommes, déco-

chait une œillade aux femmes , quand elles étaient jolies, et passait sans s'inquiéter des murmures que provoquait çà et là son collet noir.

Il eut, du restO) quelque peine à reconnaître son chemin, quand il arriva dans les parages de Tàncienne abbaye de Saint-Germain. Le vieil édifice avait été livré, comme tant d'autres, à l'industrie et on y avait établi une raffinerie de sucre.

Cette destination lui avait valu d'échapper au marteau des démolisseurs; mais elle ne l'avait pas préservé de rincendie ; car, en 1794, sa magnifique bibliothèque avait été presque entièrement brûlée. La poste aux chevaux venait de s'y installer aussi, et une foule de petits marchands s'y étaient établis de leur autorité privée, creusant des boutiques, perçant les murs, à peu près comme les tarets perforent la carcasse d'un navire échoué.

Aymeric s'adressa à un de ces commerçants parasites pour se renseigner sur le domicile de Georges Salviac dont il avait eu l'étourderie d'oublier le numéro.

Il se trouva que le lieutenant, quoique très récemment revenu d'Italie, jouissait dans le quartier d'une notoriété due à sa bonne mine et à son bras en écharpe.

— C'est le fils à la citoyenne Salviac, la veuve du conventionnel, de l'ami de Camille Desmoulins, dit au baron un gros marchand .de ferrailles qui fumait sa pipe sur le seuil de sa niche. Fameuse patriote, et qui n'aime pas les ci-devant. Si c'est chez elle que vous avez affaire, tournez à droite au bout de la rue; c'est la deuxième porte à main gauche.

— Merci, monsieur, dit Aymeric en regardant entre les deux yeux son donneur de renseignements dont la figure ne lui revenait guère. Un mot encore.

— Quatre, si vous voulez, citoyen, riposta le marchand d'un ton rogue.

i40 Lf:S COLLETS l^OIRS

— Monsieur, reprit Gandeilli en appuyant sur cette qualification anti-républicaine, permettez-moi de vous demander si ce monsieur Camille Dumoulin ou Desmoulins est celui qui eut, il y a tantôt trois ans, le désagrément d'avoir le cou coupé en assez mauvaise compagnie?

— Pardinel c'est assez connu, dit le revendeur bourru, et, si vous fréquentez le lieutenant Salviac^ vous n'êtes pas sans savoir que son père a tâté aussi du rasoir national. Jl était de la fournée de Camille, de Danton et des autres.

— Ah! il était de cette fournée, comme vous le dites avec tant d'élégance, cher monsieur. Je l'ignorais et je vous suis on ne peut plus obligé de me l'apprendre. Serviteur, monsieur le... ma foi! monsieur le citoyen, prononça Candeilh en pirouettant sur ses talons.

— A qui en a-t-il donc, ce muscadin-là? grommela l'industriel quand le baron fut hors de portée.

— Hum ! murmurait de son côté Aymeric, le fils d'un individu guillotiné avec Danton I... voilà qui vaut qu'on y réfléchisse. Si je plantais là ce rejeton d'un montagnard pour aller déjeuner ailleurs? Oui, mais comment trouverai-je à me loger sans passeport, maintenant que j'ai refusé les offres de service du bon Liardot?

Le fringant émigré se grattait l'oreille tout en s'acheminant vers la rue Saint-Germain-des-Prés, et ne trouvait point de réponse satisfaisante aux questions qu'il se posait à lui-môme.

— Bah! s'écria-t-il tout à coup, ce garçon est un brave soldat, incapable de me trahir... D'ailleurs, je savais bien qu'il ne descendait pas des preux... son père a mal fini... mais, par le temps qui court, l'échafaud anoblit... et puis, après tout, je ne suis pas venu à Paris pour y fréquenter mes pairs... C'est dit... arrive qui plante... pour aujourd'hui, je m'encanaille.

LES COUETS HOIRS 141

A dix pas da coin de la rue, il avisa la maison désignée et, sans plus délibérer, il s'en approcha.

L'habitation du lieutenant n'avait point mauvaise apparence. C'était un logis de construction ancienne qui avait la mine d'avoir été jadis une dépendance de Fabbaye Saint-Germain.

Aymeric souleva le lourd marteau d'une porte cochère massive et frappa un coup magistral.

— Pour un républicain, disait-il entre ses dents, ce SaMac est superbement logé. J'ai l'air d'aller visiter un chanoine à prébendes ou un conseiller au Parlement.

Un pas sonore se fit entendre, la porte s'ouvrit et Georges se montra sur le seuil, le visage radieux et la main ouverte.

— Je savais bien que vous viendriez, dit-il joyeusement. Ma mère ne voulait pas le croire, et elle va être bien heureuse de vous voir.

— Diable I c'est juste, pensa Gandeilh, il y a la mère, la veuve du conventionnel... et moi qui n'y pensais plus!

11 répondit cependant à l'accueil du lieutenant avec une cordialité qui n'était pas jouée, car ses sympathies venaient de se réveiller à l'aspect de la franche et loyale figure de son compagnon d'aventures nocturnes.

— Ma foi! mon cher camarade, s'écria-t-il, vous avez une façon de recevoir les gens qui vous réjouit le cœur et qui fondrait la glace.

— De la glace I J'espèrei qu'il n'y en aura jamais entre nous. Quant à mon cœur, il s'enflamme très vite et il brûle très longtemps.

— Alors nous pourrons nous entendre, car je me flatte aussi d'être incandescent, et, entre volcans...

—Y a-t-il eu éruption cette nuit? demanda gaiement Georges en se penchant à son oreille.

— Oui, oui, répondit Gandeilh, et même tremble-

142 LES COLLETS NOlRS

ment de terre qui a failli m'anéantir, tout volcan que je suis. Mais laissons cela, car il me tarde d'être présenté à M"** Salviac, ajouta-t-il vivement.

Le baron venait de se rappeler à temps les recommandations du prudent Liardot, et il voulait couper court aux allusions à ses aventures nocturnes.

— Elle vous attend avec impatience; je lui ai raconté le fier coup de main que vous m'avez donné, et elle veut absolument vous sauter au cou à votre entrée. Ainsi, préparez-vous, reprit l'officier en passant son bras valide sous le bras d'Aymeric.

Celui-ci n'envisageait pas sans effroi laj perspective d'être embrassé par la veuve d'un Dantonien.

— Si elle savait ce que je viens faire en France, penisait rémigré, elle aurait moins envie de m'accoler que de me mordre.

— A propos, mon cher sauveur, s'écria Georges, savez-vous que cette nuit vous avez oublié de me dire votre nom et que je n'ai pas osé vous le demander?

Aymeric ne s'attendait pas à cette question, ou plutôt il n'était pas préparé pour y répondre à brûle-pourpoint, et l'obscurité qui régnait dans l'escalier lui fut d'un grand secours pour cacher sa rougeur. Il se souvint cependant fort à propos de la leçon que M. Liardot lui avait faite et il pensa sur-le-champ à se donner pour un petit gentillâtre revenu tout récemment d'Amérique.

— C'est pardieu vrai! s'écria-t-il, et c'est d'autant plus mal de ma part, que vous avez commencé par me dire le vôtre. Je m'empresse donc de réparer mon impolitesse en vous apprenant que je m'appelle Charles du Fougeray, que mon père était lieutenant-criminel dans un baillage de Normandie, et qu'après avoir mangé à peu près toute ma légitime de cadet, je m'en suis allé chercher fortune à la Louisiane oti j'ai en eflet réussi à amasser du bien que je viens dépenser à î>aris.

J'espère, mon cher Georges, que voilà des renseignements complets et précis.

—Ajoutez qu'ils me ravissent.

*- Et pourquoi?

— Parce que je m'étais imaginé que vous étiez un très grand seigneur, et que notre révolution vous avait ruiné, peut-être même persécuté...

— Ahl j'y suis. Cette idée vous est venue quand je vous ai dit que j'étais royaliste et quand je vous ai prié de ne plus m'appeler citoyen...

—Mais j'avoue, en effet...

— Royaliste, je le suis; c'est chez moi affaire d'habitude comme d'être appelé monsieur; mais je n'en suis pas plus grand seigneur pour cela. Ma famille se trouvait placée sur l'extrême limite qui séparait la bourgeoisie de la noblesse. Je pouvais choisir. Je me suis mis du côté de la noblesse quand j'ai vu qu'on la guillotinait, parce que mon tempérament me porte volontiers à prendre le parti du plus faible.

—Je m'en suis aperçu cette nuit, dit gracieusement Georges. Tout ce que vous m'apprenez là m'enchante, et je vois que nous pourrons être une paire d'amis; mais voici la porte de la salle où ma mère nous attend. Je vais vous introduire.

— Pourvu que la veuve n'ait pas le coup d'œil plus juste que son fils I se disait le baron en franchissant le seuil.

Quelle que fûtl'idée qu'il avait pu se faire deM°®Salviac, il ne s'attendait certes pas à se trouver en présence d'une personne aussi imposante.

La mère de Georges se tenait debout devant un fauteuil qu'elle Venait de quitter en entendant le bruit des pas de son fils. Elle était complètement vêtue de deuil, et le noir faisait encore ressortir la pâleur mate de ses traits qui semblaient avoir été taillés dans un bloc de marbre.

144 LES GOUBTS NOIRS

■ I ■ ■ Il I ^^M— — ll^B— ^«P— ■ I III ■ * I ■ '— - - -

Ses cheveux, d'un blanc de neige, contrastaient étrangement avec ses grands yeux d'un éclat singulier surmontés de sourcils couleur de jais qui se rejoignaient presque, comme ces arcs que les femmes d'Orient tracent avec dukehol, sur leurs fronts d'ivoire. Sa ha^e taille, sa fière prestance, un je ne sais quoi de rigide jusque dans lés plis de sa longue robe de laine, tout cela contribuait à lui donner l'air d'une matrone romaine ; et pourtant, à la pureté du teint, à la fraîcheur des lèvres, à l'absence complète de rides, on pouvait juger qu'elle avait à peine quarante-cinq ans. Elle tenait ses deux mains croisées sur sa poitrine, des mains de duchesse, et sa bouche, en s'ouvrant pour saurîre d'un sourire triste, laissait voir l'émail éblouissant de ses dents.

Cette apparition se dressait en pleine lumière, près de Tunique fenêtre qui éclairait la salle, et le baron de Gandeilh s'arrêta frappé de surprise et d'admiration.

— Ma mère, dit Georges tout joyeux, voici le brave ami qui m'a sauvé la vie hier soir. Venez donc, mon cher Charles, ajouta- t-il en tirant par la main Aymeric, qui était resté dans l'ombre.

— Soyez le bienvenu dans notre maison, citoyen, dit M™® Salviac d'une voix harmonieuse et grave.

— Elle aussi ! pensait Candeilh ; elle me donne du citoyen, à moi qui aurais envie de l'appeler : Votre Majesté.

Tout choqué qu'il fût de ce titre démocratique, le baron jugea convenable de garder sa réflexion pour lui ou plutôt de la traduire par un compliment.

— Madame, dit-il en s'avançant, je suis l'obligé de Georges, puisque le léger service que je lui ai rendu hier me vaut d'être accueilli par vous. Croyez que, dés cet instant...

Le reste de sa phrase s'arrêta dans sa gorge, et le se-

millant émigré resta court, ni plus ni moins qu'un écolier intimidé par une grande dame.

Un éclair lancé par les yeux noirs de la veuve avait subitement mis son éloquence en désarroi et brûlé ses fleurs de galanterie. Elle le regardait comme jamais aucune femme ne l'avait regardé, car elle l'examinait avec une attention pénétrante et, en même temps, elle paraissait éprouver un sentiment d*horreur ou tout au moins de répugnance qu'il n'était point habitué à inspirer. Ses lèvres remuaient sans prononcer une parole, et cependant Aymeric crut deviner qu'elles cherchaient à exprimer cette pensée :

— Quelle effrayante ressemblance I

Le silence qui suivit cette scène muette n'aurait pas tardé à devenir embarrassant, si Georges n'était venu ranimer l'entretien avec sa joyeuse vivacité.

— Chère mère, s'écria-t-il, je sais maintenant le nom de notre ami, et j'aurais dû commencer par te le dire. Voilà ce que c'est que de courir les bivouacs et les casernes : on oublié la civilité puérile et honnête. Mais je vais réparer ma sottise. Donc, je te présente Charles du Fougerây , un bon Français, quoiqu'il habite l'Amérique.

— Du Fougerây, répéta la veuve avec un accent qui parut des plus singuliers au baron de Candeilh.

— Du diable si on ne dirait pas qu'elle me connaît ! pensa-t-il; et au fait.... qui sait si je n'aurai pas rencontré cette superbe républicaine quelque part... avant la Révolution...

— Dans quel département ôtes-vous né, citoyen ? demanda lentement M°® Salviac.

— Est-ce qu'elle va me faire subir un interrogatoire? se dit Aymeric.

Et il répondit tout haut :

— Je me suis embarqué, madame, pour la Nouvelle- Orléans, bien avant qu'il fût question de découper nos

vieilles provinces en petites tranches, de sorte qu'il me serait difficile de vous nommer le département où j'ai vu le jour; mais je suis sûr d'être venu au monde en Normandie.

— C'est singulier 1 A vos traits, à votre regard, au son de votre voix, j'aurais cru que vous étiez né dans le midi de la France.

— Peste! quel flair I Décidément, elle a des instincts de lieutenant de police, et il fera bon me tenir sur mes gardes.

La pensée du baron se refléta quelque peu sur sa figure, et il prit un certain air pincé que l'excellent Georges crut pouvoir attribuer à l'insistance un peu trop accentuée de sa mère.

— Gascon, Bourguignon ou Normand, dit-il vivement, peu importe, pourvu qu'on soit Français, et Charles du Fougeray m'a bien prouvé hier soir qu'il l'était.

— Je sais, mon cher enfant, que le citoyen a pris ta défense. ••

— Certes, il l'a prise, et quand j'étais seul contre dix. C'est là une action qui vaut un brevet d'origine et même un certificat de civisme, ou je ne m'y connais pas. Aussi n'ai-je pas pensé à demander ses papiers à un ami qui venait de me préserver d'avoir la tête fendue.

L'intention de reproche contenue dans cette réponse n'échappa point à la veuve.

— Veuillez m'excuser, citoyen, dit-elle avec effort, si la surprise que j'ai éprouvée en vous voyant m'a fait oublier un instant tout ce que nous vous devons.

En parlant ainsi, elle s'assit avec une lenteur et une dignité qui inspirèrent à Candeilh cette réfleidon intime:

— Tiens 1 la statue qui s'installe dans une bergère. Inutile de dire qu'il se garda biend'exprimer une idée

LES COLLETS NOIRS l4l

aussi irrévérencieuse, et qu'au contraire il s'efforça d'être aimable pour se faire bien venir de Timposante mère de Georges.

— Mon Dieu, madame, dit-il en s'inclinant gracieusement, je ne suis point habitué à produire une si vive impression et je crains que ma figure et mes façons d*outre-mer vous semblent bien étranges. Aussi je réclame toute votre indulgence.

Que voulez-vous I on ne s'embarque pas impunément à dix-huit ans pour un pays de sauvages ; mais mon trop long séjour en Amérique ne m'empêche pas d'apprécier l'honneur dé votre accueil.

— Plût au ciel que la France ressemblât à ce pays de sauvages... la liberté y serait fondée.

— Décidément, madame, je joue de malheur, car voilà que, sans le savoir, je vous ai peut-être choquée en parlant légèrement de nos voisins de l'autre côté de l'Atlantique.

— Peu s'en est fallu qu'il y a trois ans je ne partisse moi-mêmepour cette terre que la République a fécondée, dit lentement M™® Salviac. Si je n'avais pas eu de fils...

— Oui, mais heureusement vous en aviez un, chère mère, dit gaiement le jeune officier, et j'espère bien que vous ne quitterez jamais le pays pour lequel ce fils se bat. Avec ou sans Convention, la France est toujours la France, et je...

— Georges I interrompit la veuve en lui lançant un regard sévère.

— Au reste, laissons cela et occupons-nous un peu de notre ami, reprit le lieutenant. Il vient de débarquer à Paris, après une absence de plusieurs années, et il n'y connaît personne* Il me semble que le soin de lui procurer un logement nous regarde, et j'ai trouvé ce qu'il lui faut chez cette brave Gertrude. Il sera là à merveille et il restera notre très proche voisin, ce qui me fait espérer. ••

— Que nous nous verrons souvent; j'y compte bien, dit le baron, et je compte aussi que madame votre mère me permettra de venir quelquefois lui présenter mes hommages et l'expression de ma gratitude.

Cette fois, la veuve, au lieu de relever le compliment d'Aymeric, garda un silence que celui-ci interpréta d'abord par un refus d'agréer ses futures visites.

Assez piqué, il se préparait à lever la séance, quand il fut frappé de l'expression qu'avait prise la physionomie de cette majestueuse personne. Ses joues pâles s'étaient subitement colorées, et ses yeux qui brillaient sous leurs longs cils noirs regardaient Gandeilh avec une persévérance singulière. En même temps, ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour parler et cependant elle n'articulait pas un mot. Il était évident qu'elle hésitait à dire à l'ami de son fils une chose qui lui tenait au cœur.

— Citoyen, prononça-t-elle enfin, ma maison sera toujours ouverte à celui qui a défendu Georges contre des bandits. C'est à vous, à vous seul de juger s'il vous convient d'y revenir.

— Pouvez -vous en douter, madame ?

— Laissez-moi achever, je vous prie. Votre nom, le nom que mon fils vient de m'apprendre m'est complètement inconnu, et si votre visage m'a rappelé le souvenir de... d'une personne que j'ai vue autrefois, il n'en est pas moins vrai que nous ne nous étions, vous et moi, jamais rencontrés, avant l'heure présente.

— Je suis sûr, en effet, madame, de n'avoir pas encore eu cet honneur, car vos traits ne sont pas de ceux qu'on oublie, dit galamment Candeilh, assez intrigué de ce début.

— Mais, sans vous connaître, reprit M"' Salviac, je sais que vous appartenez à une famille attachée à l'ancien régime. N'eussiez-vous pas fait cette confidence hier à mon fils, j'aurais deviné rien qu'à vos manières

et à votre langage que vous n'avez pas pu saluer avec enthousiasme notre grande Révolution, car elle a dû vous enlever des privilèges ; peut-être même a-t-elle persécuté, sinon vous, du moins les vôtres,

— Où diable veut-elle en venir? pensait Aymeric, qui répondit d'un air dégagé :

— Peuh I nous étions d'assez pauvres sires dans notre petit baillage de la généralité de Rouen, et la République ne nous a pas pris grand'chose, car nos droits féodaux se composaient de quelques redevances... deux ou trois douzaines de chapons gras en sus de nos fermages... A tout prendre même, la Révolution m'a rendu service, puisque j'ai fait fortune à l'étranger...

— Elle ne vous en a pas moins forcé à vous expatrier, et j'ai peine à croire que vous lui en ayez de la reconnaissance.

— Moins que je n'en ai pour vous, madame, assurément, mais...

— Eh biep, avant de me vouer ce sentiment si rare, veuillez m'écouter. Vous êtes jeune, et certes je n'ai pas le droit de vous rendre responsable des crimes de la noblesse...

— Ma mère I je vous en supplie! dit vivement Georges qui souffrait pour son ami.

La veuve lança à son fils un regard sévère et reprit avec une animation croissante:

— Je la hais, cette noblesse^ parce que depuis des siècles elle opprimait mon pays; je la méprise, parce que moi, ta mère, j'ai eu à souffrir autrefois du lâche abus de la force que d'infâmes privilèges autorisaient sous le règne de nos tyrans,

Gandeilh se tenait à quatre pour ne pas lancer quelque impertinence de l'ancien régime à cette véhémente prêtresse de la démocratie. Il se contint cependant, moins dans la crainte de se compromettre que

par une vieille habitude de respect à l'endroit des femmes.

— L'homme qui m'a donné son nom, continua M"** Salviac, partageait mes haines et mes enthousiasmes. Il est mort pour la liberté ; il a été envoyé à l'échafaud par des hommes qui croyaient en le faisant périr sauver la grande cause du peuple; je leur ai pardonné leur erreur, comme lui-même la leur pardonnait en marchant au supplice, mais je n'ai point abjuré sa foi et je suis prête à donner à la Révolution ma vie, celle démon ûls...

— Madame, interrompit l'émigré avec toute la douceur dont il était capable dans un pareil moment, les sentiments que vous exprimez ne sont pas tout à fait les miens, mais la légère différence d'opinions qui nous sépare ne changera rien au respect que je vous porte et à l'amitié que j'ai vouée à Georges.

— Ma mère, s'écria le lieutenant, bien décidé cette fois à abréger une scène pénible, avant de me débarrasser du brigand qui voulait me tuer, M. du Fougeray ne m'a pas demandé si j'étais républicain ou royaliste, et en vérité...

— Tu as raison, mon fils, je ne veux pas que celui auquel tu dois la vie puisse se méprendre à l'intention qui a dicté mes paroles. J'ai voulu simplement lui dire ceci : L'homme sous le toit duquel vous êtes en ce moment siégeait à la Convention sur les bancs de la Montagne. Il a contribué à abolir la monarchie et, quand vint l'heure de prononcer sur le sort du dernier des rois, il fut un de ceux...

— Quoi I s'écria le baron perdant subitement tout son sang-froid, il a voté...

— La mort, dit froidement M""* Salviac.

Candeilh devint pâle et se mordit les lèvres jusqu'au

sang.

—Et maintenant, citoyen, reprit la veuve d'une

LES COLLETS' ROIBS 15!

voix lente et solennelle, maintenant que vous savez chez qui vous êtes, la porte de cette maison vous sera toujours ouverte et vous pouvez compter sur le dévouement de ceux qui l'habitent.

Un silence glacial succéda à cette péroraison pendant laquelle Aymeric avait failli éclater.

— Dans quel guêpier me suis-je fourré I pensait-il. Tomber justement chez la veuve d'un régicide, ces choses-là n'arrivent qu'à moi I

Peu s'en fallut qu'il ne se décidât à envoyer tout simplement promener la compagne et la progéniture de feu le conventionnel. Il réfléchit, cependant, que la violence serait de mauvais goût, et, d'ailleurs, il se rappela fort à propos que l'aide de Georges Salviac lui était presque indispensable pour se procurer un domicile. Il se résigna donc à contenir les transports qui l'agitaient, et, vraiment, étant donné le caractère irascible dont la nature l'avait pourvu, ce n'était pas un mince sacrifice qu'il faisait là aux intérêts du club des Collets noirs.

— Madame, dit-il en accentuant encore ses formes polies, je vous sais le meilleur gré de votre franchise, et je n'y vois qu'un motif de plus pour cultiver des relations auxquelles j'attache beaucoup de prix. Il est très vrai que ma famille n'a peut-être pas suffisamment compris autrefois tous les bienfaits que la Révolution apportait à la France, mais je me suis embarqué si jeune et je m'occupais si peu de la politique à la Louisiane que je me trouve très tiède sur ces grandes questions-là. Aussi , j'espère qu'elles ne nous diviseront pas, et en prenant congé de vous, madame, j'ose solliciter mon pardon pour l'émotion que ma première visite a pu vous causer.

Gandeilh débitait ce jargon avec l'aisance d'un homme que l'usage du monde a blasé sur l'emploi des formules mensongères. Au fond^ il se promet-

tait de ne jamais remettre les pieds chez la mère, tout en continuant à fréquenter le fils.

Georges, très confus de la réception faite à son nouvel ami, ne demandait qu'à mettre fin à la visite et il s'empressa de donner le signal du départ.

— Gertrude nous attend, mon cher Charles, dit-il en posant familièrement la main sur l'épaule du baron.

— Et Thérèse aussi, n'est-ce pas? dit M"® Salviac en souriant.

Sa physionomie s'était rassérénée, et les sévérités de la Romaine avaient fait place au:» tendresses de la mère.

Gandeilh ne put s'empêcher d'admirer sous ce nouvel aspect la superbe créature dont les emportements révolutionnaires l'avaient si fort irrité tout à l'heure; mais en même temps, comme il avait toujours l'esprit très alerte à l'endroit des noms féminins, il se disait :

— Il paraît qu'avec Gertrude il y a une Thérèse. Tant mieux, pardieu I Gertrude est un nom rébarbatif en diable, et qui sent sa duègne d'une lieue, tandis que Thérèse...

— Venez-vous, cher ami ? lui dit Georges, après avoir embrassé sa mère.

Aymericnese fit pas prier pour partir, mais il poussa la dissimulation jusqu'à baiser la main de M°® Salviac et celle-ci n'eut pas la cruauté de la retirer, quoique cet hommage à la mode de l'ancien régime jurât bien fort avec les mœurs républicaines.

— Je viens de mentir comme un laquais, pensait l'insouciant baron ; je puis bien appliquer mes lèvres sur le bout des doigts de cette enragée... elle les a fort jolis, ma foi!

Une minute après, il franchissait le seuil de la sombre maison en compagnie du lieutenant qui avait la mine un peu penaude.

— Il faut pardonner à ma mère de ne pas vous avoir reçu aussi cordialement que je l'aurais voulu, dit-il

avec embarras, c'était la première fois qu'elle vous voyait et j'avais eu le tort, en lui racontant notre rencontre de cette nuit, de lui parler de vos opinions.

— Laissons cela, mon cher Georges; M""® Salviac a tous mes respects et même toute mon admiration. D'ailleurs, je fais trop bon marché de la politique pour qu'elle puisse jamais élever entre nous le moindre nuage.

— Dites-vous vrai? Eh bien, je vous jure que vous m'ôtez un gros souci, .car j'espère que nous sommes faits pour être amis, et je craignais que ma mère n'eût tout gâté. Et pourtant, quand vous la connaîtrez mieux vous verrez tout ce qu'il y a de bonté, de générosité sous son air froid et sous ses discours sévères... Elle a tant souffert que personne n'aurait le courage de lui en vouloir. Si vous saviez dans quelle affreuse situation elle s'est trouvée après la mort de mon pauvre père... seule avec sa douleur, car j'étais déjà parti pour Tarmée, et je ne pouvais ni la protéger ni même la consoler.

— Pourquoi évoquer ce triste passé ? dit vivement Candeilh. Pensez à l'avenir qui vous apportera un beau grade et une femme charmante et conduisez-moi bien vite au logis que vous m'avez choisi, car je vous avouerai en toute humilité que je meurs de faim et que j'aspire prosaïquement à déjeuner.

— Que ne parliez-vous plus tôt ! Et, en vérité, je ne sais où j'ai la tête, de ne pas vous avoir offert...

— De plus, j'aurais bien besoin de faire un brin de toilette, car je suis fagotté comme un Auvergnat et je ne m'étonne pas si M™® Salviac m'a dit que j'avais l'air d'arriver du fin fond du Midi.

En lançant cette boutade, Candeilh n'avait d'autre but que de découvrir, s'il se pouvait, la cause de l'étonnement que la veuve avait montré en voyant son visage. •

i54 LES COLLETS NOIRS

— Ge n'est pas tout à fait cela, mon cher ami, dit le jeune officier en riant; à îa couleur de vos cheveux et de votre teint, ma mère vous a pris pour un compatriote, car elle est née elle-même bien au delà de la

Loire.

— En effet, j'aurais dû deviner que le soleil du Midi avait seul pu dorer l'admirable beauté de M"* Salviac. On dirait qu'elle a du sang grec ou espagnol dans les

veines.

— Et cependant ma mère ei3t née tout simplement dans un pauvre pays qui confine au Périgord.

— Vraiment ! c'est à n'y pas croire, et je me demande quel est le sol qui nourrit une race qu'on dirait issue d'une colonie phocéenne.

— Un sol qui ne produit guère que du maïs et des châtaignes et qu'on appelait ci-devanL le Quercy.

— Le Quercy I répéta le baron avec un étonnement dont Georges était bien loin de soupçonner la cause.

— Mon Dieu, oui. Le père de ma mère était un paysan qui cultivait un petit domaine pour le compte de son seigneur, entre Brives et Sarlat. J'espère que vous voilà renseigné.

Il serait difficile de décrire la stupéfaction dans laquelle ce renseignement géographique plongea le baron.

Georges venait de lui citer précisément le coin de terre où il avait été élevé, lui, Gandeilh, et une si singulière coïncidence était bien faite pour l'étonner, surtout quand il se rappelait que M™® Salviac avait laissé percer en le voyant une émotion inexplicable.

Avait-elle donc connu autrefois quelqu'un de sa race, et sa figure lui rappelait- elle un souvenir de jeunesse? Très intrigué par ce petit mystère, Aymeric eut assez de puissance sur lui-même pour dissimuler ce qu'il éprouvait et pour mettre l'expression de sa curiosité

sur le compte de Tintérèt que lui inspirait la famille du lieutenant.

— Mais, s*écria-t-il avec un naturel parfait, il n'est pas possible que M°* Salviac ait passé de longues années dans ces contrées barbares. Ses manières, son langage appartiennent à la meilleure compagnie et, si elle est née à la campagne, elle a dû certainement être élevée à Paris.

—Vous vous trompez, mon cher ami. Ma mère avait vingt ans, je crois, quand elle épousa mon père qui était un pauvre avocat sans causes, et elle a habité Gahors avec lui, jusqu'au jour oti il fut nommé représentant du peuple. C'est là que j'ai passé mon enfancer II est vrai que, moi, je ne me suis pas formé et que j'ai gardé l'air provincial.

— Vous, mon cher Georges, allons donci vous avez l'air d'un soldat, ce qui est bien différent; mais, c'est égal, je ne puis m'habituer à l'idée que M™® Salviac n'a pas toujours vécu dans le monde des duchesses.

— Décidément, Charles, vous êtes un aristocrate incorrigible, si vous n'admettez pas qu'une bourgeoise, iîlle d'un paysan, puisse être autre chose qu'une pécore ridicule.

— Je n'ai jamais dit cela.

— Non, mais vous le pensez; et, entre nous, je vous le pardonne; car, tout républicain que je suis, les femmes de nos modernes enrichis me semblent risibles. Elles veulent attraper les façons de l'ancienne cour et elles ne parviennent qu'à les parodier. Les ci-devant se moquent d'elles et c'est bien fait.

— Nul ne sera jamais tenté de se moquer de votre mère, mon cher Georges, et, quant à moi, elle m'inspire du respect, de l'admiration et... un peu de frayeur.

— Ah! oui, dit en riant le jeune officier, je conçois que ses opinions politiques vous fassent peur, et moimême je confesse qu'elles sont un peu trop absolues.

*88 IBS COLLETS NOIRS

Que voulez-vous! Elle a voué à la mémoire de mon père un véritable culte, et le malheur qui nous a frappés explique et justifie, je crois, la violence des doctrines professées par sa veuve.

T ^ ?'!" "6 plaise que je m'en offense! Ce n'est nas moi qm blâmerai jamais l'enthousiasme pour une cause, alors môme que cette cause ne serait pas la mienne, et, si je hais quelque chose, c'est l'hypocrisie doucereuse de ces gens, comme on en voit tanUujoùT d hui, qui trouvent moyen de s'accommoder du nouveau régime sans rompre avec l'ancien.

— Nos fournisseurs, par exemple, nos agioteurs et tous ces gens qui ont profité de la République poZ ^ tailler des fortunes dans les dépouilles de lamonarchi?

- Bah ! que nous fait tout cela ? Entre nous je ne viens à Pans que pour m'y amuser, et je trou;e^gu"à mon âge à notre âge, mon cher Georges, ce qïil v a dMus sérieux dans la vie, c'est l'amoSr.Êtes'vous'd:

— Tout à fait et je ne m'en cache pas, surtout av^r vous qm m'avez déjà fait certain aveu qumd nous nous sommes séparés, non loin de la ru^ d^e Bourïon Est-Il indiscret de vous demander si vous avez été hen' reux dans votre expédition ? ^^"'

- Tout s'est passé à merveille, répondit le baron avec l'empressement d'un homme qui veut détourner une conversation embarrassante. Mais, puisque îous me parlez de mes amours, mon cher Georges il mS bien permis de vous faire remarquer que vfus ne^'f vez pas encore dit un seul mot des vôtres

r.C ^\' T *î"°"'' ''*°"* "«" ^^ mystérieux et ce n est guère la peme que je vous en entretienne. Ces his-

Sn H'M ^° '"f «««""'^^ P«"^ ^«« ^""-e^ qu'à condition d être relevées par des aventures et des dangers

-Pour les autres, quand les autres sont des indi^ rents, encore passe ; mais pour un ami I

LES GOLLBTS NOIRS 157

— Même pour un ami. Ah! si j'avais comme vous des entrevues de minuit, des murs à escalader, un jaloux à braver, quelles belles confidences je vous ferais! Mais que dire d'une passion qui suit paisiblement son cours comme une rivière coulant sans bruit et sans cataractes entre des bords fleuris?

— Peste! mon cher, pour un lieutenant delà trentedeuxième demi-brigade, vous avez des comparaisons bien champêtres. On jurerait que vous me récitez une idylle de M™* Deshoulières.

— Voilà ce que c'est que d'être né dans une métairie du Quercy.

— Bah! vous calomniez vos compatriotes, et je sais des Gascons qui n'ont aucun goût pour les bergerades, dit le fringant rejeton des Gandeilh. Et puis, cher ami, vous me ferez difficilement accroire que vous avez guerroyé un an dans le Milanais, sans avoir subjugué en passant quelques belles dames italiennes, comtesses ou princesses, ne fût-ce que pour bien établir la supériorité des armées républicaines. Or, les Padouanes, les Véronaises et les Mantouanes n'ont jamais passé, que je sache, pour des amantes langoureuses et douces; pas plus que la houlette ne conviendrait à un vainqueur de Gastiglione et d'Arcole.

— Oh ! ma bergère ne garde pas ses moutons sur les rives de l'Adige et elle ne ressemble pas du tout à Juliette... ni moi à Roméo.

— Eh! eh! si vous étiez né au temps desMontaigu et des Gapulet, vous auriez fait assez bonne figure sur le fameux balcon, au premier chant de Talouette.

— Vous avouerai-je que j'entre tout simplement par la porte et que je ne vois ma belle qu'en plein jour?

— G'est moins poétique assurément, mais c'est beaucoup plus commode. Et maintenant, puisque vous avez commencé votre confession, vous me devez bien de l'achever.

158 LES GOUETS NOIRS

— J'aurais d'autant plus mauvaise ^âce à vous refuser cette satisfaction, que Roméo veut vous mener chez Juliette.

— Bahl et quand cela?

— Aujourd'hui^

— Vraiment?

— Vraiment.

— Vous me ravissez, mon cher Georges, mais ce ne sera pas, j'espère, avant que j'aie pu réparer Iç désordre de ma toilette de voyage.

— Ohl ma Juliette vous recevra très bien tel que vous êtes. D'ailleurs, avec toute la bonne volonté du monde, il me serait impossible de faire autrement.

— Gomment cela, cher ami? Pourquoi ne me donneriez-vous pas le temps de remonter un peu ma garde-robe avant de me présenter à l'idole de votre cœur?

— Parce que nous allons de ce pas chez l'idole.

— Ahl pour le coup, je n'y suis plus et je veux être damné si je comprends.

— Vous comprendrez tout à l'heure.

— Permettez, permettez, c'est un véritable guetapens et on prévient au moins les gens quand on veut les exposer au feu de deux beaux yeux. Vous qui êtes un héros, vous vous moquez de ces timidités-là ; mais moi qui n'ai pas pris Toulon, — au contraire, — je demande à changer d'habits pour soutenir l'assaut.

— Impossible. Nous sommes en marche.

— Et puis, vous savez que j'ai une foule de choses à faire ce matin. Me loger, d'abord, déjeuner ensuite, sans compter que je n'ai pas dormi cette nuit et que ne serais nullement fâché de me reposer.

— Vous vous logerez, vous déjeunerez, vous dormirez même si vous avez encore sommeil, après que vous aurez vu celle que j'aime.

— Georges, vous êtes un homme terrible, soupira le

baron avec un air de résignation des plus comiques. Pour me rassurer un peu, dites-moi du moins si la belle est d'un abord aimable et si ses yeux ne me feront pas tourner la tête.

— Ses yeux sont bleus et tendres, et son accueil ne vous intimidera point, car je commencerai par lui dire que vous êtes mon ami.

— Est-ce que, par hasard, il s'agirait de la dame en compagnie de laquelle je vous ai rencontré chez Garchy? demanda vivement Gandeilh, que la perspective de se retrouver en face de la traîtresse Paméla ne séduisait nullement.

— Qui? cette drôlesse que j'ai vue hier pour la première fois au théâtre Montansier, et qui m'a imposé sa société et celle d'une autre créature de sa sorte, sous prétexte qu'elle n'avait pas sa voiture et qu'elle mourait de soif? Fi donc I

— Excusez-moi, cher ami; nous autres exilés, nous ne sommes pas si difficiles, et, quand on débarque à Paris, après des années d'absence, on est pardonnable de prendre du clinquant pour de l'or.

— Vous ne m'accuseriez pas d'avoir si mauvais goût si vous connaissiez Thérèse.

— Thérèse? qui cela Thérèse? Joli nom, ma foi. Il me semble que je l'ai déjà entendu prononcer tout à l'heure.

— En effet, par ma mère.

— Bon ! boni j'y suis maintenant. M"*° Salviac vous a dit que la Thérèse en question vous attendait chez Gertrude.

I Le lieutenant sourit et fit un signe affirmatif .

— Mais, reprit le baron, si je ne me trompe, cette Gertrude, c'est la très obligeante personne qui doit me louer un logement?

— Elle-même.

— Et qui a été votre nourrice?

— Justement.

— Alors, M"*" ou M"« Thérèse...

— M"" Thérèse est sa fille.

— Et votre maîtresse.

— Pardon, mon cher ami, dit Georges en rougissant un peu; Thérèse est pour le moment ma fiancée et j'espère qu'un jour elle sera ma femme.

Aymeric lança à son jeune compagnon un regard où se peignait une compassion ironique assez mal dissimulée.

— Mon Dieu, oui, reprit le lieutenant, je vais peutêtre vous paraître bien naïf, mais je ne conçois guère une autre façon d'aimer une femme que Ton estime.

— Je suis loin de vouloir vous contredire, se hâta de répondre Candeilh, et, si vous me voyez un peu surpris, c'est que vous et moi nous sommes à un âge où, d'ordinaire, on ne songe point à se marier, mais si j'avais su...

— Ohl je ne vous en veux pas, et je conviens même qu'un officier de fortune ne devrait pas songer à se donner tous les soucis d'un ménage, mais je suis trop amoureux pour m'arrêter à ces bagatelles.

. — Pardieu ! vous avez bien raison. En ce monde, il ne faut jamais marchander avec son cœur. Maintenant, à quand la noce, car je compte bien que vous m'inviterez?

— Nous n'en sommes pas tout à fait là ; mais, si je suis nommé capitaine à la prochaine promotion, comme je l'espère, ma foi! je demande à passer avec mon grade dans la garde du Directoire et j'épouse ma chère Thérèse.

— A merveille, mon ami. Si vous n'étiez pas heureux, c'est que Dieu ne serait pas juste; car, pour peu que M"® Thérèse ait seulement la moitié des qualités que je connais à son futur époux...

LES COLLETS NOIES 16f

— Elle! Ah! mon cher Charles, c'est un ange, une perle... aussi bonne que jolie... et avec cela un caractère channant, une gaieté à dérider un goutteux, la douceur d'une enfant et la grâce d'une jeune fille... Au surplus, TOUS allez la voir dans un instant, car nous voici au coin de la rue des Marais.

En effet, la conversation avait abrégé le chemin pour les deux amis et ils touchaient au but de leur course, bien qu'ils eussent interrompu leur marche plus d'une fois, quand l'entretien devenait assez intéressant pour nécessiter un temps d'arrêt.

— Permettez-moi de vous remercier de la confiance que vous me témoignez, dit gravement le baron. Je suis on ne peut plus flatté que vous me jugiez digne d'être présenté à une personne aussi accomplie et d'habiter sous le toit de Madame sa mère.

Ce compliment cérémonieux cachait, il faut bien l'avouer, une et même plusieurs mauvaises pensées.

D'abord, Aymeric, persuadé que le lieutenant s'était amouraché ridiculement d'une petite grisette, se disait : le* cher Georges est un niais. De plus, comme il avait fort bonne opinion de sa propre personne, il trouvait que ce soldat de l'armée d'Italie était bien imprudent d'introduire chez sa belle un représentant des élégances de l'ancien régime. Il aurait pu ajourter : un séducteur peu scrupuleux, car l'émigré ne s'était jamais fait faute de courtiser la femme d'autrui, pourvu qu'elle fût jolie, et il était peu probable qu'il dérogeât à ses habitudes par considération pour les mérites d'un fils de conventionnel régicide. Mais Georges Salviac n'était point homme à chercher des sous-entendus dans les discours de son ami.

— Ohl ne me remerciez pas tant, dit-il d'un air fin. En vous engageant à loger chez ma bonne vieille nourrice, j'ai fait un profond calcul d'amoureux et, si vous

acceptez son hospitalité, c'est tous qui me rendrez service.

— Expliquez-moi cela, de grâce.

— C'est que j'aurai un prétexte pour venir bien pïus souvent passer une heure ou deux dans la petite maison de la rue des Marais.

— Un prétexte 1 En avez-vous donc- besoin? La charmante Thérèse vous tiendrait-elle rigueur? ou bien dame Gertrude aurait-elle les façons revôches d'une duègne espagnole?

— Rien de tout cela. Seulement, ma mère trouve que je m'absente un peu trop souvent et elle est presque jalouse de mes visites dans le voisinage; tandis que maintenant mon sauveur a bien le droit de compter que je viendrai le voir tous les jours.

— Très bien, cher ami, c'est moi qui gagnerai à cet arrangement, mais... excusez mon indiscrétion... M°® Salviac ignore-t-elle donc vos projets de mariage?

— Elle s'en doute et elle ne m'a jamais laissé entrevoir qu'elle s'y opposât, mais je crains qu'elle ne les approuve pas complètement.

— EneflTet... je conçois... la différence des conditions... murmura Gandeilh qui, au fond, pensait que la. fille d'une nourrice et le fils d'un ami de Danton étaient nés pour se donner la main.

— Vous n'y êtes pas, dit Georges avec un demi-sourire; ma mère n'a aucun préjugé de ce genre, et, d'ailleurs, elle tient en haute estime, Gertrude, qui est de notre pays et qui fut sa camarade d'enfance, mais... il y a une autre raison que vous ne soupçonnez guère...

— J'avoue que je ne vois pas bien...

— Ma mère est éloignée de cette union parce que... le croiriez -vous... parce que Gertrude est royaliste.

Cette fois, Gandeilh partit d'un bruyant éclat de rire dont Georges ne comprit pas toute l'impertinence. Il lui semblait du dernier bouffon qu'une vieille paysanne,

devenue femme de chambre ou quelque chose d'approchant, se donnât le luxe d'avoir les mêmes opinions que la noblesse, et les scrupules politiques de M"*® Salviac ne lui paraissaient pas moins plaisants.

— Vraiment ! s'écria-t-il en s'efforçant de reprendre son sérieux; vraiment cette excellente Gertrude est restée fidèle à la bonne cause... je veux dire à la cause du roi... mais, mon cher défenseur de la République, savez-vous que c'est très flatteur pour mon parti... Songez donc!... une bonne femme qui n'a certes pas le moindre intérêt au rétablissement de Sa Majesté Louis le dix-huitième sur le trône de ses pères...

— Gertrude n'agit jamais par intérêt, dit le jeune officier que ce ton plaisant contrariait un peu.

— Et ce qui ferait encore bien plus d'honneur à mes opinions, reprit Aymeric, ce serait que M"® Thérèse pensât comme madame sa mère. Voilà une recrue dont nous serions fiers 1 II est vrai que vous ne tarderiez pas à nous l'enlever, monsieur l'amoureux républicain I

— Thérèse ne s'occupe pas de politique, répondit vivement Georges pour couper court aux appréciations un peu risquées du baron. Du reste, chez Gertrude, c'est plutôt un instinct qu'une idée arrêtée; elle a été élevée dans le respect des anciens seigneurs. Ma mère, elle, place la République au-dessus de toute chose, et je crois bien qu'elle a rêvé de me voir épouser une Romaine ou une Spartiate...

. — Tenons-nous-en aux Athéniennes, dit le baron; c'est démocratique, mais du moins c'est encore élégant, et je parierais que M"® Thérèse...

— Voyez-vous d'ici ce grand mur couvert de mousse? interrompit Georges avec l'impatience d'un amoureux.

— Là-bas, à notre droite? vers le milieu de la rue?

— Oui.

— Serait-ce la maison où vous me conduisez?

— Justement.

— Mais cela vous a toute l'apparence d'un vieil hôtel seigneurial, et du diable si je me serais douté qu'on y louait des chambres garnies.

— En effet, le logis ne ressemble guère aux bruyantes auberges qui étalent leurs façades aux alentours du Palais-Égalité. C'est le goût de ma chère Thérèse qui a influé sur le choix de ce domicile et, entre nous, je crois que j'y ai été pour quelque chose, car Gertrude aurait préféré demeurer aux environs de la rue de la Loi où sa fille est obligée d'aller tous les jours reporter son ouvrage.

— Comment I son ouvrage!

— Mais, oui; Thérèse fait des fleurs artificielles pour nos élégantes, et le magasin qui lui confie du travail est précisément en face de la rue Feydeau.

— Ah! très bien! j'ignorais... il faut m'excuser... j'oublie toujours que nous sommes en république.

Georges se mit à rire d'un rire si franc que Candeilh en resta tout déconcerté.

— Je vois ce que c'est, dit le lieutenant; depuis que je vous ai parlé des opinions royalistes de Gertrude, vous vous êtes imaginé que ma fiancée devait être une belle demoiselle incapable de travailler de ses mains. Eh bien ! Thérèse est une simple ouvrière et c'est encore un très beau parti pour un petit officier qui n'a que la cape et l'épée...

— Je n'ai rien voulu dire qui vous fût désagréable, mon cher Georges. Si on a vu jadis des rois épouser des bergères, on a vu aussi, et tout récemment, des républicains épouser des filles nobles, quand ce ne serait quo votre Bonaparte qui vient de donner son nom à la veu^ c du marquis de Beauharnais.

— Oh! je ne suis pas Bonaparte, dit gaiement Georges, et je vous assure que je ne me plains pas de mon lot. Thérèse n'est ni marquise, ni créole, mais je dout(» qu'elle perdît à la comparaison avec la femme de mon

général. Et, quant à son métier, si vous saviez comme il est élégant et coquet. Songez donc ! copier des roses, des bleuets, des héliotropes! L'été, elle a ses modèles sous les yeux, car elle travaille dans le petit jardin qui s'étend entre les deux pavillons... vous la verrez de votre fenêtre...

— Voilà une perspective qui suffirait à me décider, dit galamment le baron.

— Au reste, reprit Georges, qui rougissait déjà de plaisir et d'impatience, vous allez juger si j'ai bon goût, car nous voici arrivés.

Les deux amis se trouvaient alors devant la porte du logis. Le jeune officier souleva le marteau de bronze et frappa deux coups discrets, ainsi qu'il convient à un visiteur épris et respectueux.

— On nous attend, dit-il en adressant à Aymeric un signe d'intelligence.

— Bah!

— Oui; j'étais si content de vous caser ici que je suis allé ce matin de bonne heure vous annoncer à Gertrude.

— Et à M"* Thérèse aussi, ajouta Gandeilh avec un sourire, car je ne suppose pas que vous soyez venu uniquement pour voir sa mère.

Le lieutenant allait répondre, mais la porte s'entrebâilla et une femme montra dans la pénombre du vestibule une figure avenante.

— Te v'ià, p'tiot, dit-elle.

Pas n'était besoin qu'on la nommât pour que le baron sût à qui il avait afi'aire. Ses traits, sa taille et son accent offraient le type le plus pur de la paysanne du Midi, à peine dégrossie par le séjour de Paris, verte encore d'allure et libre dans son langage comme une vraie Gasconne qu'elle était. Rien qu'en la regardant, on devinait qu'elle avait pu être métayère, mais jamais servante.

166 tES COLLETS NOIRS

— Et tu amènes ton moussu? reprit-elle en faisant signe à Aymeric d'entrer.

Celui-ci, qui s'était tenu jusqu'alors en arrière, s'avança pour franchir le seuil, et aussitôt Gertrude poussa ime exclamation patoise qui Témut comme une réminiscence de la patrie absente.

— Cap dé Diousl s'écria la bonne femme, on dirait notre défunt sei^neuT... Hau/ fillot, si es rfe la Gascogne?

La scène qui avait eu lieu chez M°*' Salviac se renouvelait, mais cette fois plus vive et plus claire, puisque la vieille nourrice précisait la ressemblance.

— Que le diable soit de la folle I grommelait Aymeric d'assez méchante humeur; toutes ces femelles ont juré de me reconnaître. Passez donc deux ans à la cour de Versailles et quatre ans en émigration pour qu'à première vue on vous jette au nez votre originel

— Laisse-nous entrer, maman, dit Georges en repoussant doucement sa nourrice, qui ne se pressait pas de livrer passage. Mon ami est un peu basané; ce n'est pas une raison pour qu'il soit né dans nos montagnes du Quercy.

— Je le regrette, ajouta Gandeilh; mais je suis encore obligé de confesser devant madame que j'ai été nourri dans une ferme au milieu des plats herbages de la Normandie.

Gertrude coùtinua à le regarder avec une attention qu'il coinmençait à trouver gênante.

— En vérité, maman, reprit Georges, on dirait que tu as envie de nous fermer la porte au nez.

— Moussu, dit la paysanne, si tu n'es pas dé la Gascogne, tu né soutiendras point que tu n'es pas noble.

Ce discours fort inattendu s'adressait au baron, que toutes ces inquisitions mettaient assez mal à son aise.

— Noble? ma bonne dame, répondit-il en tâchant de prendre un air naïf, je crois bien que mon père l'était un peu, mais est-ce qu'il y a encore des nobles?

LES COLLETS MOlKS 467

— S'il y en a encore 1 mais il y en aura toujours, et, puisque tu Tes, fiUot, tu as bien fait de venir loger chez Gertrude Peyrelade.

Je"vous avais prévenu, murmura Georges en se

penchant à l'oreille d'Aymeric C'est chez elle une véritable manie...

— Très flatteuse pour la noblesse française, répondit tout bas Candeilh pendant que Gertrude était occupée à refermer la porte derrière eux; on ne dira plus maintenant que les aristocrates sont impopulaires.

— Viens, filloty reprit la nourrice, je vais te montrer

ta chambre.

— Dis donc, maman, est-ce que Thérèse est sortie pour reporter ses fleurs? demanda Georges avec une certaine timidité.

— Elle est en bas, dans la salle, et elle t'attend, moussu le soldat.

Tout en causant, Gertrude conduisait les deux jeunes gens à travers un large vestibule qui aboutissait d'un côté à la rue des Marais et de l'autre à une cour étroite flanquée de chaque côté d'un long corps de logis à un

seul étage.

Au delà de cette cour, s'étendait un jardinet planté d'arbustes taillés autrefois selon la méthode classique deLenôtre, et poussant, depuis quelques années, en toute liberté, comme s'ils eussent, eux aussi, été éman* cipés par la Révolution.

L'hiver y avait flétri les fleurs du dernier été, mais un parterre coupé d'allées soigneusement ratissées et de jolies plates-bandes bordées de buis témoignaient du soin avec lequel ce coin de terre était entretenu. Un massif de rosiers dépouillés de leurs roses occupait le centre du carré, et on devinait sans peine que la jeune fleuriste devait établir là, pendant les beaux jours, son cabinet de travail.

Aymeric avait le coup d'œil prompt et il avait em-

168 LBS COLLETS NOIRS

brassé en un instant l'ensemble de ce tableau paisible et coquet, mais il cherchait surtout une figure qui ne se montrait pas encore.

— A gauche, moussu, dit Gertrude, c'est notre logement; à droite, tout le pavillon est à vous et j'espère que vous vous y plairez, car les oiseaux viendront chanter dès le matin sous vos fenêtres et vous ne perdrez pas un rayon de soleil.

— Le moindre rayon des yeux de M"® Thérèse ferait bien mieux mon affaire, pensait le baron qui était décidément incorrigible.

Et il s'écria bien haut :

— Mais, ma bonne dame, c'est un paradis que vous m'offrez là, et moi qui ne suis pas un ange...

— Je ne l'offrirais pas à tout le monde, interrompit Gertrude, et j'ai déjà refusé plus d'un locataire. Encore l'autre jour, il est venu un citoyen qui avait été de leur moulin à paroles, de leur Convention, comme ils appelaient ça; je n'ai pas voulu de ses assignats et je l'ai envoyé loger ailleurs.

Georges poussa le coude à son compagnon comme pour lui dire :

— Vous voyez que je n'avais pas exagéré en vous parlant du caractère de la bonne femme.

— Ma chère dame, dit gravement Gandeilh, je suis charmé et flatté de devenir votre hôte, mais je crains de vous gêner un peu, car il pourra m'arriver de rentrer un peu tard, et je suppose que dans votre quartier les veillées ne se prolongent guère...

— Oh! que si. D'abord Thérèse travaille quelquefois jusqu'à minuit, et puis vous aurez une clé et vous pourrez aller et venir à toute heure.

— Voilà qui est à merveille, et je n'ai plus qu'à vous prier de me montrer la chambre que. vous me destinez, car pour le reste nous nous entendrons toujours. Votre prix sera le mien.

— Non, non, c'est le vôtre qui sera le mien, dit vivement Gertrude. Par le temps qui court, les nobles n'ont pas toujours la bourse bien garnie, et j'aimerais mieux vous loger un an pour rien que de vous voir aller frapper à la porte d'une mauvaise auberge pleine de ces coquins de sans-culottes, de ces buveurs de sang...

— Maman 1 maman! dit Georges en riant et en la menaçant du doigt, tu oublies toujours que je suis de

ceux-là...

Toi, jamais de la viel tu n'es pas de leur race...

non, tu n'en es pas ! et si tu savajg ce que je sais. ..

Gertrude interrompit brusquement le fil de son discours, comme si elle eût craint d'en trop dire, et, tirant le baron par la manche, elle lui cria :

Venez, moussu, venez. L'escalier est un peu étroit,

mais il n'est pas long.

Et elle se mit à grimper les marches qui conduisaient au premier étage du pavillon de droite, aussi vite que si elle avait eu encore ses jambes de vingt ans.

Tout en la suivant, Candeilh avait fort bien remarqué que son ami Georges regardait souvent à la dérobée du côté de l'autre corps de logis, et il avait môme cru entrevoir, à travers une porte vitrée, une figure jeune et fraîche. Aussi abrégea-t-il, le plus qu'il put, l'inspection du local que lui destinait la brave paysanne.

Du reste, elle n'avait pas trop vanté le logement. Il était gai, parce que le jour y pénétrait par deux larges fenêtres entourées extérieurement de plantes grimpantes, et très convenablement meublé.

Par un hasard assez rare à cette époque où sévissait le goût grec et romain, les sièges et le lit étaient à l'ancienne mode, et une vieille tapisserie à personnages tenait avantageusement sur les murs la place des affreux papiers peints si chers aux bourgeois modernes. Aymeric eut l'intuition que M"® Thérèse devait avoir présidé à ces arrangements intérieurs; il savait

170 t£S COLLETS NOI&S

qu'elle était jolie, et il en concluait qu'elle devait halv les choses vulgaires, en quoi il ne se trompait point.

— Je n'aurai jamais été si bien logé, s'écria- 1- il avec conviction.

— Vous badinez, moussu, dit Gertrude, et je sais bien que ça ne vaut pas tant seulement les galetas de défunt le seigneur de chez nous; mais je vous l'olTre de bon cœur.

— Et je l'accepte de même, ma chère dame.

— Maintenant, vous n'avez plus qu'à faire porter votre valise.

— Ma valise... répéta Gandeilh avec un certain embarras.

— Très bieni très bien! s'écria l'officier, nous pourvoierons à cela dans la journée, mais à l'heure qu'il est, le plus pressé, ce me semble, c'est de vous conduire au restaurant, car vous devez avoir grand besoin de déjeuner. Voilà vos arrangements terminés avec maman ; vous pourrez vous installer ici quand vous voudrez. Partons.

— Pas avant que madame m'ait accordé la permission de saluer M^^® Thérèse, et, entre nous, mon cher Georges, je ne veux pas abuser de votre obligeance au point de vous faire abréger votre visite à votre fiancée. Ce serait de la cruauté; vous allez rester ici, et je saurai bien trouver tout seul le chemin du restaurant.

Ce n'était pas sans intention que le baron avait prononcé le mot de fiancée, car il voulait savoir si les projets matrimoniaux de l'officier étaient agréés par la mère de la jeune fille. Gertrude ne sourcilla point, mais Georges lui sauta au cou en l'appelant sa chère maman, comme s'il eût voulu établir ses droits à la main de Thérèse.

— Non, mon cher Charles, s'écria-t-il, je ne vous quitterai pas ainsi, et je suir sûr que Thérèse m'en voudrait de vous abandonner^ vous qui, cette nuit, au«

riez pu si bien passer votre chemin au lieu d'entrer chez Garchy pour empêcher ce gueusard de me fendre la tête.

Candeilh ne trouva plus d'objections et suivit Gertrude qui traversa la cour et introduisit les deux amis dans la salle où travaillait sa fille.

Dire qu'il y avait plus que de la curiosité dans le désir qui poussait le baron à voir Thérèse, ce serait peutêtre exagérer; m^is cependant Aymeric était doué d'une imagination bien prompte à s'enflammer pour les beautés nouvelles. Peut-être même que si le lieutenant avait pu soupçonner le faible de son ami à l'endroit du sexe féminin, il se serait moins pressé de l'établir à demeure dans la maison de sa future femme.

Tout au contraire, il croyait Candeilh garanti contre les entraînements passagers par la passion dont il lui avait fait l'aveu. Un homme qui traverse les mers pour venir au rendez-vous donné par une maîtresse adorée ne lui semblait pas susceptible de s'embraser au premier éclair de deux beaux yeux inconnus. En un mot, Georges avait foi en la solidarité qui devrait lier entre eux tous les amoureux, preuve qu'il n'était pas très versé dans la diplomatie du cœur.

L'éclair ne jaillit point tout d'abord.

Il régnait dans la salle basse, oti Thérèse était assise devant une table chargée de fleurs artificielles, un demi-jour auquel il fallait s'habituer. La fiancée de Georges se leva en voyant entrer un étranger.

— Ma chère, dit le lieutenant en prenant Aymeric par la main,, je vous amène M. Charles du Fougeray, qui m'a sauvé la vie hier.

Ces simples mots valaient assurément mieux qu'une froide présentation à la manière anglaise, et cependant ils eurent pour effet de troubler visiblement la jeune fille. Ses joues se colorèrent et. ses paupières s'abaisse-

172 LES GOLLBTS NOIRS

rent un instant, pendant que ses lèvres balbutiaient quelques mots à peu près inintelligibles.

— Bon! c'est une petite sotte, se dit charitablement le baron.

Et, s'inclinant avec toute la désinvolture d'un homme accoutumé à saluer des marquises, il dit de sa voix la plus douce, celle qu'il prenait pour parler aux femmes :

— Mademoiselle, je ne sais pas si j'ai vraiment sauvé notre ami Georges, mais je sais fort bien qu'à partir de ce matin c'est moi qui suis son obligé.

Thérèse ne répondit à ce compliment assez galamment troussé que par une belle révérence de pensionnaire. Seulement, au couvent, il est de règle de tenir les yeux fichés en terre, et Aymeric constata que ceux de la demoiselle se livraient à un minutieux examen de sa personne, à lui, baron deCandeilh.

La première idée qui lui vint fut qu'elle aussi lui trouvait une ressemblance. M"** Salviac et Gertrude avaient éprouvé la même impression et ne s'étaient pas gênées pour la laisser paraître. Cela tournait à la persécution, et le baron agacé de ces perpétuelles réminiscences méditait déjà d'y couper court par une incartade à sa façon, quand il crut démêler un autre sentiment dans l'obstination que la jeune fille mettait à le regarder en dessous.

Il se connaissait en œillades féminines et il lui sembla que celles de Thérèse n'avaient rien de rétrospectif. C'était bien au présent qu'elles s'adressaient, c'est-àdire à un élégant cavalier, moins grand et moins robuste peut-être que l'amoureux lieutenant^ mais autrement vêtu et 'surtout autrement tourné.

— Eh! eh! pensa le cadet de Gascogne, est-ce que sur ce terrain la République aurait le dessous ?

— Monsiçurva demeurer chez nous, ditGertrude avec une joie naïve, et j'espère qu'il ne^ s'ennuiera pas trop ici.

— M'ennuyer chez vous! s'écria Gandeilh en décochant à Thérèse un regard significatif.

Fort à propos, il se souvint que Georges était là et que, si aveuglé qu'il fût par son amour, il pourrait bien s'apercevoir de la sympathie qui venait de s'établir à première vue entre son ami et sa fiancée. Il ajouta donc par forme d'hommage rendu à la priorité des droits :

— Si M. Salviac veut bien de temps en temps m'admettre en tiers dans les fréquentes visites qu'il vous fera, chère dame, je m'estimerai trop heureux.

C'était annoncer indirectement qu'il n'entendait pas se prévaloir de sa qualité de locataire pour multiplier les entrevues avec sa charmante voisine, et Georges lui sut un gré infini de cette façon discrète d'accepter l'hospitalité.

— Cher ami, dit- il avec effusion, je venais ici tous les matins, j'y ;iriendrai maintenant deux fois par jour et vous ne serez jamais de trop.

— Sur ce point cependant, il serait bon de consulter mademoiselle, reprit Aymeric en souriant.

— Les amis de M. Salviac sont les miens, dit Thérèse d'une voix qui fit à l'émigré l'effet d'une musique céleste.

En même temps, elle levait la tête et présentait de trois quarts son ravissant visage qu'un rayon furtif du pâlesoleil de janvier vint précisément éclairer à travers la porte vitrée. Gandeilh resta littéralement ébloui.

Ce n'était cependant pas l'expérience qui lui manquait pour apprécier à sa juste valeur la beauté d'une femme, et il n'avait rien de commun avec les timides bacheliers qui s'éprennent à première vue de la première jouvencelle venue et qui décrocheraient les étoiles pour les comparer aux prunelles de leur idole. Non, le baron était de l'école de Don Juan, et si la litia de ses conquêtes ne contenait pas encore mille et ^rois noms, elle offrait cependant un assortiment assez com-

plet et assez varié. Mais, ni dans les petits appartements de Versailles, ni dans les salons dorés de la pairie anglaise, ni sur les bords de la Méditerranée où il avait aimé autant que guerroyé naguère, Aymeric n'avait rien vu d'aussi parfait que la fille de Gertrude.

On aurait dit que les grâces tendres du Nord s'étaient fondues en sa personne avec l'éclat splendide de la beauté méridionale. Elle avait des pays aimés du soleil la pureté sculpturale des lignes, le ton mat et chaud de la peau, tandis que ses cheveux d'un blond doré et ses grands yeux bleus n'auraient pas déparé une vierge Scandinave. Mais le trait caractéristique de cette ravissante figure, c'était une bouche adorable, aux lèvres rouges comme une fleur de grenadier, aux dents blanches comme des perles d'Orient, une bouche à la fois rieuse et sensuelle. Rien que cette bouche aurait suffi pour tourner la tête au baron de Gandeilh, lequel n'avait jamais brillé par sa constance en amour et changeait beaucoup plus facilement de maîtresses que de convictions politiques.

Il tomba incontinent dans une extase telle qu'il faillit, par son attitude trop admirative, détruire tout l'efTet des prévenances qu'il venait de dédier au futur mari de cette incomparable merveille. Un instant de plus et il serait même devenu ridicule, car il était demeuré le cou allongé, le coude arrondi et la jambe tendue sur la pointe du pied, dans la pose classique des abbés galants de l'ancien régime.

Georges vint le tirer d'embarras en lui frappant sur l'épaule pour lui rappeler qu'il n'avait pas encore déjeuné et qu'il se faisait grand temps de partir.

Aymeric prit congé en affectant de détourner les yeux de la divine apparition qui l'avait ravi. Si c'était un calcul, il n'était pas mauvais ; car Thérèse, profitant du moment où elle était sûre de ne pas rencontrer son regard, l'examina de la tête aux pieds.

LES COLLETS NOIBS 175

Gertrude remit à son locataire une clé de la porte d'entrée et se lança dans une foule de promesses relatives aux félicités qui attendaient le prétendu Charles du Fougeray, quand il habiterait la chambre du pavillon. La bonne dame ne s'était aperçue de rien et elle ne soupçonnait point que le baron de Gandeilh se serait volontiers contenté de coucher en plein air, au pied des rosiers du jardin, à condition d'avoir ses entrées à toute heure dans la salle oh travaillait Thérèse.

Quand les deux amis se retrouvèrent dans la rue, Georges fut le premier à engager la conversation sur Tentrevue qui venait de finir.

— La femme que vous aimez n'est pas plus belle, n'est-ce pas? dit-il avec l'enthousiasme d'un amoureux.

— Non, murmura le baron.

Et il ajouta mentalement :

— Pauvre Ghristianel... si elle m'entendait l

YI

Le citoyen Liardot passait pour un homme de ressource, aussi bien dans le monde des affaires qu'au club des Collets noirs, et il n'avait jamais mieux prouvé les qualités pratiques de son esprit que par la façon ingénieuse dont il avait su tirer parti des vastes bâtiments du ci-devant couvent des ci-devant Théatins.

Cette communauté avait eu, en d793, le sort de tous les ordres religieux. Les moines proscrits s'étaient dispersés, les uns pour se cacher en province ou pour passer à l'étranger, les autres pour jeter le froc aux orties, et l'Etat était resté maître incontesté des cloîtres, des dortoirs, des cours, des jardins et de l'église.

La Révolution avait fait place nette, mais les hommes de la Terreur s'étaient trouvés fort empêchés d'utiliser au profit de la République cette propriété nationale. Tout au plus aurait-on pu la transformer en caserne; seulement, on n'avait pas d'argent pour payer les appropriations indispensables, et, de plus, les soldats qu'on aurait dû y loger avaient pour le moment fort à faire de défendre les frontières menacées, et il n'était guère question de leur procurer les loisirs de la vie de garnison dans Paris. Le comité de Salut public s'était donc décidé à mettre provisoirement en location les immeubles confisqués, et, pendant deux ans, on les ^vait vus occupés successivement par un loueur de voi-

tures, par un manège, par un marchand d'antiquités et par une table d'hôte.

Sur ces entrefaites, c'est-à-dire à la fin de l'an III, Liardot s'était présenté, et il avait acquis pour une somme dérisoire une propriété qui devait valoir un jour plusieurs millions.

Ce n'était point au hasard que cet heureux financier avait choisi les bâtiments des Théatins pour y installer définitivement ses bureaux et ses salons. Les uns et les . autres ne désemplissaient guère, et le citoyen Liardot aurait eu bien de la peine à trouver ailleurs autant d'espace et autant de facilités pour diriger les multiples opérations qui l'occupaient.

Au rez-de-chaussée, sur le quai, il avait établi des comptoirs ouverts aux spéculateurs, et même des magasins où, selon la coutume d'alors, on trafiquait de toutes les denrées imaginables.

De nos jours, un banquier ou un agent de change qui, à côté de sa caisse, ouvrirait boutique pour débiter des chandelles, des pruneaux ou des chaussures, deviendrait la fable du monde financier. Sous le Directoire, on n'était pas si fier et les princes de l'argent ne dédaignaient point d'être épiciers ou revendeurs de vieilles bardes.

Après le bouleversement social qui avait confondu tous les rangs, il n'était pas très extraordinaire qu'on mêlât ensemble tous les commerces. Les distinctions n'avaient pas plus subsisté entre le haut négoce et le trafic infime qu'entre les fils des croisés et les laquais enrichis.

Depuis les beaux jours des actions du Mississîpi et de la rue Quincampoix on n'avait pas vu pareille fièvre. Paris entier agiotait pour vivre et vivait pour agioter.

Les femmes s'en mêlaient et même plus que les hom- Tiies. Celles qui possédaient des diamants s'en défaisaient

pour acheter des parties de batiste ou des approyisionnements de beurre, lesquels étaient revendus ensuite pour procurer aux joueuses un bénéfice qui leur permît de spéculer à nouveau sur le cours du sel ou des suifs.

Les petites bourgeoises couraient par les rues, traînant d'énormes paquets de toile ou de mousseline. Les blanchisseuses allaient colportant chez leurs pratiques des gants ou des savons. Les courtisanes ne lisaient plus les romans libertins de Grébillon fils ou d'Andréa de Nerciat ; elles passaient leurs matinées à feuilleter un opuscule bien plus intéressant, — VOpération des changes, par le citoyen Ruelle, — menant ainsi de Iront le commerce de la galanterie et celui des denrées. En un mot, tous et toutes vendaient de tout.

On aurait dit que la grande ville trafiquait de ses nippes comme une lorette aux abois et que la vieille société liquidait le passé dans une vente par autorité de justice.

Les Petites Affiches sont assurément le journal le plus intéressant de cette époque, où Paris dégoûté des supplices, remplaçait le spectacle des fournées de la guillotine par les émotions plus douces d'une interminable enchère. C'est dans la collection de cette feuille vénérable, qu'on ne lit guère aujourd'hui qu'au fond des études de notaire ou d'avoué, c'est sur ces pages jaunies qui exhalent encore un vague parfum de friperie, qu'il faut aller chercher l'empreinte de ce règne des trafiquants.

Les produits les plus invraisemblables, les plus hétéroclites y sont offerts au public par des particuliers et des particulières.

Voici un citoyen qui voudrait céder « deux chevaux de bronze, six cents milliers pesant de bons pruneaux à trente-trois sous la livre et une superbe électricité avec une glace de trois pouces de diamètre. » Un autre, qui

demeure rue du Jardin-des-Plantes, annonce à vendre « des essieux d'affûts de canon tournés à la marque de Tarsenal, des tuyaux de pipes turques précieux en bois de jasmin et d'ébène et un Ecce Homo, » Un autre a des commodes en tombeaux et en demi-tombeaux, une peau de renne propre à faire une superbe culotte et une partie de vrais crayons anglais. » La citoyenne Lenormand se défera « de parties de sucre, de café, de riz, de fécule de pommes de terre, d'une robe de satin de la plus grande fraîcheur, de talc de Venise en grande quantité et de quatre tamis tout neufs. » Enfin, un spéculateur veut trouver acheteur pour « une guitare, un four de pâtissier, un tambourin, un galoubet, et un lit mécanique propre pour les malades. »

Liardot, le riche financier, ne faisait donc que se conformer aux us commerciaux du temps et il ne dérogeait point en établissant des boutiques au-dessous de ses salons du premier étage.

II. ne s'en était pas moins taillé dans les appartements du ci-devant prieur des Théatins une habitation splendide, et l'ex-réfectoire des bons pères lui avait fourni tout naturellement une incomparable salle à manger.

Chez Liardot, on dégustait les vins les plus exquis et les produits gastronomiques des deux mondes au-dessus d'un magasin de vieilles futailles, et on dansait sur un parquet qui servait de plafond à un entrepôt de graisses. Ainsi, au rez-de-chaussée, fonctionnait le trafic et, sur cette base mercantile, s'élevaient les riches galeries où l'agioteur dépensait noblement sa fortune acquise dans le négoce. C'était presque une allégorie.

Il faut ajouter qu'en ouvrant des débits publics, le financier n'avait peut-être pas eu seulement en vue des spéculations lucratives. ^

Les marchandises variées qu'il y étalait ne manquaient pas d'attirer des pratiques de toute catégorie, cl les muscadins y coudoyaient les sans-culottes. Dire

que ceux-là y étaient mieux accueillis que ceux-cî, et que les collets noirs y avaient le pas sur les bonnets rouges, ce serait altérer la vérité.

Les commis du citoyen Liardot avaient Tordre formel d'être polis et obligeants pour tout le monde, et ils s'acquittaient de leurs fonctions avec la plus louable impartialité.

Seulement, il pouvait bien arriver parfois, surtout à la tombée de la nuit, qu'un acheteur engagé dans un marché difficile passât dans l'arrière-boutique afin de mieux discuter avec l'employé. Dans ce cas, presque toujours le colloque commercial s'animait si bien et se prolongeait tellement que les volets du magasin se fermaient avant que la pratique sortît.

Un observateur aurait pu remarquer aussi que les gens affligés de cette bizarre manie de faire leurs emplettes à la brune n'avaient ni la mine farouche ni l'alfure débraillée des terroristes en disponibilité, mais le quai des Théatins n'était pas très fréquenté le soir, et les bâtiments du couvent occupaient une telle étendue de terrain que les voisins étaient encore plus rares que les passants.

Liardot pouvait donc, s'il le voulait, recevoir, sans craindre d'être inquiété, tous les affiliés de son club et, en même temps, ouvrir à deux battants les portes de ses salons aux puissants du jour. M. de Barras luimême et le chef de sa police, M. Cochon, qui n'avait pas encore jugé à propos de modifier son nom, auraient pu assister aux fêtes données par 1§ citoyen Liardot et s'asseoir à sa table somptueuse. Ils n'auraient rien vu de suspect.

Les heureuses dispositions du monastère transformé en hôtel étaient complétées par l'existence d'un immense jardin, presqu'un parc, planté d'arbres séculaires, parsemé de celliers, de granges, de hangars, et, grâce à des murs d'une hauteur respectable, préservé

182 LES COLLETS KOIUS

des regards indiscrets. On rencontrait môme, au fond de cette Thébaïde, deux ou trois bâtiments isolés qui avaient peutrôtre servi jadis de lieu de réclusion h des moines fautifs et qu'on pouvait utiliser pour y loger des conspirateurs.

Du reste, le citoyen Liardot jouissait dans le quartier d'un excellent renom et on n'enviait pas trop sa richesse de récente origine. Cette bienveillance générale prenait sa source dans les bienfaits qu'il répandait volontiers sur les pauvres d'alentour.

Quant à l'épouse de l'opulent agioteur,^ car il était marié, — on la rencontrait rarement hors de son hôtel, mais on savait que les ci-devant comtesses ruinées trouvaient toujours chez elle des secours qu'elle ne refusait pas davantage aux veuves des jacobins les plus enragés, eussent-elles, avant le 9 thermidor, tricoté dans les clubs et hurlé autour des charrettes.

Lorsque son mari recevait, ce qui arrivait* au moins une fois par décade, elle sortait des appartements où elle vivait très retirée et venait faire les honneurs de la table ou du salon. Ceux qui l'avaient vue s'acquittant de ce devoir étaient unanimes à raconter qu'il était impossible de s'en tirer avec plus de grâce et de dignité. Seulement, soit que les conversations financières n'eussent aucun intérêt pour elle, soit qu'elle fût d'un naturel silencieux. M"*'' Liardot parlait fort peu.

Les époux passaient d'ailleurs pour faire le plus excellent ménage du monde et jamais la médisance n'avait môme effleuré la réputation de l'épouse.

Un dernier détail suffira pour caractériser la maîtresse de cet opulent hôtel. Elle ne recevait jamais de femmes, ni à ses dîners, ni à ses soirées, ni même en visite, et cette singularité ne laissait pas que de provoquer des commentaires.

La plupart pensaient qu'elle voulait rogner sans partage sur une cour exclusivement masculine. D'autrcî

tÉS dOLLÊTS NOIBS 183

insinuaient que sa vertu se refusait à admettre les compagnes de messieurs les munitionnaires et autres manieurs d'argent, lesquelles ne se piquaient point do mœurs bien farouches. Quelques-uns, peut-être mieux avisés, imaginaient qu'en fermant sa porte au beau sexe elle voulait marquer qu'elle recevait la société du citoyen Liardot, et non, la sienne à elle.

Quoi qu'il en fût d'ailleurs de ces appréciations, le surlendemain du Jour de l'An, un quintidi soir, la citoyenne Liardot, superbement vêtue, des diamants de mille louis aux oreilles et une rivière de cent mille livres ruisselant sur ses admirables épaules, trônai^ au fond d'un salon doré, au milieu d'un groupe empressé d'adorateurs plus ou moins sincères.

Son mari donnait ce jour-là un de ces grands dîners décadaires dont la renommée faisait jaunir de dépit le cuisinier de M. de Barras.

11 avait réuni une douzaine de convives, tous au moins quadragénaires et tous possesseurs d'une de ces incalculables fortunes que Rivarol appelait a de terri • blés objections contre la Providence. »

La mode n'était plus alors aux habits galonnés et aux chapeaux bordés de point d'Espagne, comme sous l'ancien régime, et pourtant ces richards remplissaient de leur opulence jusqu'à l'air qu'on respirait autour d'eux. Oft eût dit que l'or leur sortait partons les pores et qu'ils rendaient en marchant des sons métalliques.

Quant à leurs figures, elles avaient entre elles un certain air de famille et, en les examinant en bloc, on aurait été tenté de croire qu'elles appartenaient toutes à la même lignée de laquais bombardés de l'antichambre au salon par un coup d'agio.

Ils parlaient une langue qu'ignoraient leurs devanciers, les Samuel Bernard, les Bouret et les Beaujon, et ils n'avaient gardé des traditions de la maltôte que l'insolence.

Pour être juste, il convient d'ajouter que le citoyen Liardot tranchait par sa mine et par ses façons sur Tensemble de ses invités. Non qu'il eût la tournure et encore moins les grâces d'un homme de cour, mais sa physionomie exprimait autre chose qiie l'amour du lucre et Tappétit des jouissances. On y lisait habituellement une fermeté froide, et sous ce masque impassible, un observateur aurait pu deviner des passions d'autant plus violentes qu'elles étaient plus contenues.

Ce soir-là, du reste, il paraissait plus soucieux que de coutume. Sa journée avait été laborieuse et le soin incessant de ses affaires ne lui avait pas même laissé le loisir de s'entretenir un seul instant avec sa femme.

Il se présentait d'ordinaire chez elle dans J'aprèsmidi et il avait coutume d'y rester jusqu'à l'heure du dîner, mais le 15 nivôse, autrement dit en vieux style le 3 janvier, il avait reçu tant de monde qu'il avait été contraint de déroger à ses habitudes.

A peine avait-il eu le temps de faire prévenir M™® Liardot qu'elle aurait ce soir-là de nombreux invités et, parmi eux, un nouveau convive.

C'était du reste une pure formalité de politesse qu'il remplissait en l'avertissant, car la dame s'inquiétait fort peu des gens qu'il plaisait à son mari d'admettre. Elle pensait sans doute qu'elle leur devait sa présence et rien de plus. Toujours est-il qu'elle semblait médiocrement ravie de jouer un rôle dans cette fête gastronomique.

Vainement les Mondors républicains s'épuisaient-ils à lui tourner des madrigaux, aussi lourds que leurs personnes ventrues. EUq n'y répondait que par des sou • rires de commande et l'expression de ses yeux n'était guère d'accord avec l'épanouissement forcé de ses lèvres. On y lisait une mélancolie profonde et son regard errait vaguement sur l'ennuyeuse assistance.

— Elle a ioué à la baisse de l'or et elle vient d'ap-

LES COLLETS NOIUS !85 "j

prendre que le louis est monté ce soir à dix-neuf mille livres, souffla à l'oreille de son voisin un gros homme dont le triple menton avait bien de la peine à s*enfouir dans les plis de son immense cravate de mousseline.

— Heureusement que Liardot est toujours à la hausse, répondit le voisin qui, par un contraste bizarre, présentait le type achevé du muscadin maigre et dégingandé.

— En voilà un qui s'intéresse peu à la prospérité financière du Directoire; si on le laissait faire, l'assignat de mille francs tomberait à deux sous.

— Vous parlez de notre amphitryon? dit un troisième personnage, auquel un exubérant jabot de den* telle et un visage écarlate donnaient une vague ressemblance avec un dindon.

— Oui, et je soutiens que, si le cuisinier n'a pas plus la tête à ses sauces que Liardot n'a ce soir Tesprit à la conversation, le dîner sera manqué.

— Le fait est qu'il a bien plutôt la mine d'un accapareur ruiné par le maximum que d'un homme disposé à nous faire les honneurs d'une poularde truffée.

— Bah! il pense à la forte partie de cuirs qu'il a achetée hier.

Si ces charitables faiseurs de conjectures avaient pu lire ce qui se passait dans la tête du citoyen Liardot, ils auraient été bien surpris. Les nuages qui chargeaient son front ne devaient se dissiper qu'à l'arrivée d'un invité attendu avec autant d'inquiétude que d'impatience.

Le baron de Gandeilh ne se montrait point, et Liardot se demandait quel pouvait être le motif de ce retard. Déjà vingt fois, depuis qu'il l'avait quitté la veille, il s'était repenti d'avoir renoncé volontairement à toute surveillance sur le néophyte du club des Collets noirs.

Abandonné à lui-même sur le pavé de Paris, ce

186 LES COLLtTS KOIRS

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conspirateur un peu trop frivole pouvait s'être permis cent incartades toutes plus dangereuses les unes que les autres, et son répondant en était à regretter de Tavoir cautionné devant le tribunal secret. Liardot comptait d'ailleurs profiter de sa présence au dîner pour le chapitrer en sortant de table et pour lui tracer nettement son rôle dans la conspiration.

jDependant, six heures étaient sonnées depuis plus de vingt minutes et M. de Gandeilh ne paraissait pas. Avait-il oublié la date, brouillé l'adresse dans sa cervelle d'étoumeau, ou s'était-il attardé dans quelque nouvelle aventure galante? Liardot se creusait la tête pour deviner le véritable motif de ce retard et il n'y parvenait point.

Ses convives, tous pourvus d'appétits impérieux et habitués à dîner au premier avertissement de leur estomac, ses convives commençaient à piétiner d'impatience. Le bourdonnement des causeries avait diminué peu à peu; les galanteries s'arrêtaient dans les gosiers altérés, et, au lieu de compliments, on n'entendait plus que des bâillements mal étouifés.

La dame du logis était la seule à attendre avec une souveraine indifTérence qu'il plût à son mari de donner le signal de passer dans la salle à manger. Sans doute son esprit était ailleurs, et il lui importait peu d'avancer ou de retarder les joies culinaires auxquelles ses invités se pâmaient d'aise par avance.

Le malaise finit par devenir si général et le silence si complet, que Liardot essaya de tromper la faim de ^es invités en ranimant la conversation.

— Je ne vous demande plus, messieurs,, qu'un quart d*heure de grâce, dit-il en s'efforçant de prendre un air gai. La personne que j'attends est arrivée avanthier à Paris, et il faut avoir quelque indulgence pour un homme qui débarque de la Louisiane.

. — Il paraît que dans ce pays-là on ne dîne pas à

LES GOUETS NOIRS

ITieure des honnêtes gens, grommela le peronnage au jabot de dentelle.

— Est-il riche votre Américain? demanda brutalement le gros financier à triple mento.

— Soyez tranquille, mon cher Griffard, dit Liardot avec ironie, je ne voudrais pas compromettre vos millions en les faisant dîner avec un pauvre diable.

— Un pauvre diable! il y en a donc encore, zézaya le muscadin maigre, qui, en venant, avait failli écraser sous les roues de son wùki un vieillard mourant de faim.

— Je ne sais pas si on en rencontre beaucoup à Paris, mais mon jeune ami m*a assuré qu'à la Nouvelle- Orléans un citoyen qui ne possède pas au moins cinq cent mille dollars est un gueux.

— Alors il les a, les cinq cent mille? demanda le convive obèse en passant sa langue sur ses lèvres comme un chat qui flaire une souris à croquer.

— Oh ! mieux que cela. Il est fils de mon correspondant, qui possède les plus belles plantations de la Louisiane et huit cents nègres pour les cultiver.

— Huit cents nègres! s'écria l'incroyable efflanqué; ces républicains de l'autre côté des mers sont pleins d'intelligence.

— Allons, puisqu'il est si millionnaire, on peut lui pardonner de 5e faire -un peu attendre.

—D'autant plus que j'entends parler dans l'antichambre et que ce doit être lui.

— Pourvu qu'il n'ait pas oublié la leçon que je lui ai faite, disait tout bas Liardot.

Les deux battants de la grande porte du salon furent solennellement poussés, et la voix d'un laquais galonné sur toutes les coutures annonça :

— Le citoyen du Pougeray.

M""" Liardot ne daigna pas tourner la tête pour voir p'^lui {|ui entrait. Le nom qu'elle venait d'entendre lai

était parfaitement inconnu, et le choix (}es convives de son mari l'intéressait fort peu.

Parmi les invités, au contraire, il se produisit ce léger trépignement que les journaux, dans leurs comptes rendus des débats parlementaires, qualifient de : a mouvement d'attention. » Le muscadin maigre cambra sa longue échine, l'homme obèse se campa le ventre en avant et les jambes écartées, le fournisseur à face rougeaude chiffonna son jabot avec la prétention évidente d'imiter un geste du feu maréchal de Richelieu. Bref, tous se mirent, comme on dit, sous les armes afin de recevoir le nouveau venu.

Celui-ci du reste fit une entrée qui prouvait surabondamment que son séjour à l'étranger ne lui avait rien enlevé de son aplomb et de ses grâces françaises. Il s'arrêta une seconde à la porte du salon, comme pour laisser à la compagnie le temps d'admirer sa triomphante prestance et sa toilette mirifique, après quoi il s'avança le sourire aux lèvres et du pas assuré d'un homme habitué à fouler le parquet des petits appartements de Versailles.

Son air et sa tournure contrastaient si bien avec l'apparence empesée et vulgaire des autres convives, qu'il s'éleva autour de lui une sorte de murmure admirateur.

Ce n'était pas pourtant que le costume s'écartât des modèles insensés que la mode imposait alors à ses fidèles. Au contraire, rien n'y manquait : ni l'habit à pans carrés, à collet engoncé, ni la cravate écrouélique, vermicellée de rouille, ni la culotte pochée par Sarrasin, godant tout du long et attachée au genou par un seul "bouton, ni les bas à larges bandes bleues dont les plaisants disaient qu'ils ressemblaient à « un pied saigné mal bandé, )) ni les fines bottines pointues, petitesfilles des souliers à la poulaine du moyen-âge.. Seulement cette défroque, aussi hétéroclite que les mœurs

LES COLLETS WOIRS 489

du temps, était portée d'une certaine façon et le gentilhomme perçait sous Vincroyable.

Liardot avait poussé un soupir de soulagement en voyant apparaître enfin l'invité dont le retard lui avait causé tant de souci. 11 se détacha vivement du groupe et vint au-devant de M. du Fougeray.

— Bonjour, cher citoyen de la Louisiane, lui criat-il bien haut, afin de lui remettre en mémoire la fable convenue entre eux Tavant-veille.

— Bonjour, cher associé, répondit le baron qui entra sur-le-champ dans l'esprit de son rôle.

Liardot ajouta tout bas :

— Très bien, cela. Continuez pendant le dîner à régler vos paroles sur les miennes et tout ira à merveille.

Aymeric répondit par un coup d'œil d'intelligence et reprit :

— Je réclame l'honneur d'être présenté à M"' Liardot.

— Venez, dit le financier avec empressement.

Et, le prenant par la main, il le conduisit vers le sopha où la dame du logis attendait avec indifi'érence qu'il plût à son mari de lui amener le convive retardataire. Elle n'avait pas cherché à l'apercevoir quand il était entré et, eût-elle senti à son endroit quelque curiosité, elle n'aurait pas pu la satisfaire, car les lourds personnages qui l'entouraient lui barraient la vue avec leurs corps épais.

Ils daignèrent cependant s'écarter pour laisser passer l'amphitryon et, comme ce mouvement s'exécuta subitement, la dame et le baron se trouvèrent face à face avec autant d'imprévu que si on avait levé tout à coup un rideau tendu entre eux.

La surprise n'eut même lieu que deux ou trois secondes plus tard, car Aymeric débuta par s'incliner profondément, le dos en voûte, les bras arrondis et les

i93 LES COLLETS NOIRS

yeux fichés en terre. Mais, dès qu'il se releva, ce fut un véritable coup de foudre. Christiane de Liraeuil était devant lui.

C'était bien elle. Christiane de Limeuil était la femme de ce Liardot qui, l'avant-dernière nuit, avait tenu entre ses mains la vie du baron de Candeilh.

Ce qu'il fallut à Aymeric de puissance sur lui-môme pour retenir le nom qui allait s'échapper de ses lèvres, pour arrêter l'élan qui le poussait à tomber aux pieds de la femme aimée, pour modérer son geste et composer son visage, cela dépassait vraiment les forces humaines. Un conspirateur bronzé contre les émotions par toute une vie d'aventures pouvait seul réaliser ce prodigieux effort.

Candeilh y réussit et, sauf sa pâleur, nul symptôme ne trahit son trouble et ses angoisses.

Christiane fut moins impassible. Elle avait reconnu tout à coup l'homme qu'elle, adorait et elle s'était levée à demi, les yeux démesurément ouverts, les deux mains appliyées sur sa poitrine pour comprimer les l^attements de son cœur. Ses lèvres avaient murmuré des mots entrecoupés, puis la malheureuse femme était retombée épuisée, haletante, anéantie.

Son mari n'avait pas perdu un détail de cette scène muette, et il se demandait en pâlissant :

— Comment se connaissent-ils?

Il n'eût peut-être tenu qu'à lui de le savoir; car, s'il eût interrogé Christiane sur-le-champ, elle n'aurait pas eu le courage de mentir, et elle lui aurait crié :

— Oui, je le connais depuis ma jeunesse, depuis Tâge où j'étais heureuse et libre, je le connais et je l'aime.

Liardot n'était pas homme à donner en pâture à la malignité de ses convives ses inquiétudes conjugales. Il faillit étouffer, mais il eut la force de se contenir.

LES COLLETS NOÎBS lOl

Cependant Christiane avait fermé les yeux comme un condamné qui attend sur Téchafaud le coup de la mort et qui ne veut pas le voir venir.

Le silence devenait déjà embarrassant, et les assisr tants commençaient à échanger des regards dont la signification n'était pas douteuse. Aymeric comprit le suprême danger de la situation et Timpérieuse nécessité d'y parer sur-le-champ.

— Mon cher, dit-il en se tournant vers Liardot et en s'efforçant de paraître gai. Je vois que je viens de produire sur madame mon effet ordinaire.

— Monsieur! interrompit le financier d'un ton menaçant.

-r- Mais oui, reprit tranquillement Candeilh, c'est encore cette malheureuse ressemblance dont la nature m'a affligé.

— Que voulez-vous dire?

— Eh! mon Dieu, il paraît que ma figure rappelle trait pour trait celle d'un homme probablement fort connu à Paris, et qui, de plus, devait être un affreux coquin; car, depuis mon arrivée dans la capitale, W^^ Liardot est la troisième personne sur laquelle je produis l'effet de la tête de Méduse. C'est peu flatteur pour moi, mais c'est ainsi.

Et Candeilh ajouta, en s'adressant au groupe des convives devenus fort attentifs :

— Si ces messieurs connaissaîent par hasard le particulier qui se permet de promener mon visage par la ville, je leur serais bien obligé de m'indiquer l'endroit où il me sera loisible de lui couper le nez et les oreilles, afin d'éviter à l'avenir toute confusion.

Personne ne répondit, par la raison que personne ne trouvait que l'étranger ressemblât à un Parisien de mauvais renom.

—Je gagerais, reprit le baron, que mon sosie est un de ces affreux sans-culottes qui, avant votre 9 thermi-

192 LES COLLETS Noms

dor, à ce que nous disaient en Amérique Jes gazettes Anglaises, s'amusaient à courir les rues de Paris le soir pour terroriser le beau sexe.

Cette phrase paraissait s'adresser à Liardot, mais elle avait été imaginée pour venir en aide à sa femme en lui fournissant une explication assez plausible de son embarras, l/intcntion fut saisie, car la pauvre Christiane fit un violent effort et réussit à prononcer quelques mots.

— Excusez-moi, monsieur, dit-elle, je n'ai pas été maîtresse de ma première impression, et vous ne vous êtes pas trompé en attribuant ce singulier effet de votre présence à un effrayant souvenir... qui se rattache à l'époque où j'étais emprisonnée comme suspecte... menacée chaque jour de passer devant le Tribunal révolutionnaire...

— N'achevez pas, madame, s'écria le baron; n'achevez pas, de grâce. Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir causé une douloureuse émotion. Voilà ce ce que c'est que d'arriver du Mississipi... on oublie l'histoire de France et on commet des balourdises.

La porte s'ouvrit, et un majordome annonça le dîner, fort à propos pour les deux amants qui se trouvaient sur une terrible sellette. Peu crédule de sa nature, Liardot n'avait point accepté sans contrôle l'ingénieuse invention de l'émigré, et cependant il croyait Christiane si peu capable d'un mensonge qu'il inclinait à admettre cette histoire de ressemblance. D'ailleurs, où et comment aurait-elle pu rencontrer Candeilh, qui courait depuis cinq ans toutes les aventures de l'émigration?

Le mari se rasséréna donc, tout en se réservant de questionner plus tard sa femme et aussi le baron qui, depuis son arrivée, lui avait déjà donné tant de souci.

— Allons, mon cher Griffard, la main à la citoyenne, dit-il au plus millionnaire de ses invités.

LES COLLETS NOIRS lOH

Le gros homme affligé de cet aimable nom s'avança avec la grâce d'un ours apprivoisé, et présenta à la pauvre Christiane une main velue et carrée qu'elle ne toucha point sans frissonner.

Sous le DirfîCtoire, on n'en était pas encore à offrir le bras aux dames, et cette obligation de livrer ses doigts effilés à des contacts déplaisants était une de celles qui répugnaient le plus à M™® Liardot dans les grands dîners du quintidi.

La foule des invités suivit avec empressement, car la légère diversion produite par l'entrée de l'étranger n'avait point calmé les appétits et les soifs de tous ces avaleurs de truffes et d'assignats. Liardot fermait la marche, et le prétendu citoyen du Pougeray, qui était resté à côté de lui, débitait, avec une aisance parfaite, des banalités de circonstance, pendant que Tamphitryon se disait, tout en faisant mine de sourire :

— Lui aussi, il a pâli en la voyant.

Gandeilh, de son côté, pensait à peu près ceci :

— Le dîner sera long et généreusement arrosé. C'est le cas ou jamais de bien m'observer. Mais quelle corvée que ce festin pour ma pauvre Christiane I

Cette dernière réflexion était encore plus juste qu'il ne le pensait lui-même, car il est peu de supplices comparables à celui que M™* Liardot s'attendait à endurer pendant trois heures. Inutile d'ajouter que ses invités éprouvèrent, en franchissant le seuil de la splendide salle à manger, des sensations toutes différentes.

Ce sanctuaire gastronomique était bien fait, il faut en convenir, pour réjouir les yeux.

La galerie qui servait jadis de réfectoire aux moines avait subi de grands changements, depuis que le couvent appartenait à Liardot. On n'en avait conservé que les hautes arcatures et les plafonds en forme de voûte.

Quant à ses dimensions, fort bien appropriées autre^

t94 LES COILETS NOIES

fois aux nécessités de la nombreuse communauté des Théatins, on les avait proportionnées très habilement aux invitations plus ou moins étendues du nouveau propriétaire. Une cloison mobile faite de glaces transparentes, comme on disait alors, en d'autres termes de glaces sans tain, coupait à volonté l'immense galerie au tiers, ou à la moitié de sa longueur, suivant l'importance de la réunion du jour.

Au delà de cette barrière de cristal, s'étendait une merveilleuse serre où les plantes les plus exotiques, les fleurs les plus rares semblaient croître en pleine terre et, doucement éclairées par des lampes enfermées sous des globes de verre dépoli, donnaient Fillusion d'un paysage des tropiques au clair de lune. En deçà, des flots de clarté jaillissant de dix lustres et de cent girandoles faisaient étinceler le magnifique surtout de vermeil et la lourde vaisselle plate.

Des murailles de verdure encadraient les heureux admis à ces banquets féeriques; les nervures gothiques de la voûte disparaissaient sous des guirlandes fleuries; aux quatre angles s'élançaient de leurs caisses en porcelaine des orangers chargés de fruits couleur d'or.

L'aspect de cet Eden profane était si saisissant que le baron lui-même en resta tout ébahi. Il n'avait jamais rien vu de pareil, ni à Trianon, ni chez les lords d'Angleterre, et il se sentait pris d'admiration pour ce beau pays de France où les exilés retrouvaient tant de luxe après tant de désastres.

— Du diable si je me serais douté que ces traitants de la Révolution entendaient la vie de la sorte! pensaitil en regardant ces splendeurs. Faut-il que les marauds nous aient volés, nous autres gentilshommes, pour mettre ainsi de l'or jusque sur les murs!

Cependant Ghristiane était allée prendre place au milieu de Ja table ; elle avait fait asseoir l'illustre Griffard à sa droite, le muscadin maigre à sa gauche.

M. Liardot, qui faisait Tis-à-vis à sa femme, s'était flanqué de deux autres personnages ridicules, et le faux du Fougeray avait trouvé son nom écrit sur du vélin devant le troisième fauteuil côté du mari. Ce soin faisait honneur à Tintelligence du maître d'hôtel, car, cinq minutes avant le dîner, il ne savait pas encore comment s'appelait le convive retardataire et, pour l'inscrire, il lui avait fallu attendre qu'on l'annonçât.

Ce msdtre d'hôtel était, du reste, un précieux auxiliaire pour le financier, qui n'avait guère le temps de s'occuper des détails intérieurs et lui abandonnait à peu pr^ complètement le gouvernement de sa maison. Là ne se bornaient pas ses privilèges, car Liardot ne dédaignait point de l'employer en sous-ordre dans ses opérations d'agio et, à certaines heures de la journée, le citoyen Cabasson accompagnait son maître au perron du Palais-Égalité, — la Bourse d'alors, — et s'y produisait coiffé du bonnet en poil de renard qui était l'uniforme des subalternes, vulgairement appelés aboyeurs, et chargés d'annoncer le cours des valeurs. Le soir cette espèce de maître Jacques républicain, se montrant sous une autre face, endossait une belle livrée noire de majordome.

Les valets inférieurs ne l'aimaient pas et s'imaginaient que M""® Liardot partageait leur antipathie, d'où ils inféraient qu'un jour ou l'autre Cabasson serait mis à la porte. Il n'y paraissait guère à ce dîner, car il s'y produisait dans toute sa gloire, au milieu d'un bataillon de laquais vêtus comme des princes et dorés comme des châsses, donnant ses ordres d'un coup d'œil et gourmandant d'un geste noble les négligences de service ou de tenue. En véritable aristocrate qu'il était, le baronne regardait jamais les figures des gens de livrée, et c'était là une habitude dont, en sa qualité de conspirateur, il aurait bien dû se défaire. Ce soir-là, il ne

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leva pas même les yeux sur Gabasson, tandis que celui-» ci rexaminait avec beaucoup d'attention.

Aymerip était placé presque en face de Ghristiane, dont les yeux attiraient les siens, comme l'aimant attire le fer. Mais, si absorbé qu'il fût par son amour et par l'émotion d'une rencontre aussi inouïe, il n'était point tout à fait insensible aux magnificences étalées devant lui.

Les couverts en or massif, les couteaux à manche d'ivoire et à lame d'argent, les assiettes en porcelaine de Sèvres, les verres en cristal de Bohême n'auraient déparé le grand gala d'aucun souverain de l'Europe.

Dans ce temps où le louis valait quinze à vftigt mille livres, il aurait fallu remplir d'assignats tout l'immense réfectoire des Pères Théatins pour payer ce luxe insensé et insolent. C'est ainsi que le qualifiait dans son for intérieur Aymeric de Gandeilh, et il eut un instant envie de soulever l'éblouissante nappe en toile de Saxe, pour voir si la table n'était pas en x>r aussi.

Les mets qui fumaient sur des réchauds de vermeil dépassaient peut-être en recherche et en profusion ruineuse les splendeurs du couvert.

On ne servait point encore à la Russe, c'est-à-dire en promenant successivement les plats autour des convives, qui ne peuvent ainsi procurer d'autre jouissance à leurs yeux que la lecture d'un menu écrit sur un carton. Du moins c'était, en l'an V, une nouveauté adoptée seulement par quelques forcenés amateurs des modes étrangères. Liardot, avec raison, s'en tenait au vieux service à la française qui permet aux dîneurs de satisfaire tous les sens à la fois.

Sa table était comme un musée gastronomique où on aurait pris à tâche de rassembler des échantillons des plus rares et des plus délicieux produits des deux mondes. La truite saumonée des Grands Lacs, le sterlet du Volgr. s'y rencontraient souvent avec le coq do

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bruyère de la forêt Noire, le grouse d*Écosse et Tananas des Iles.

Et, ce quintidi précisément, on aurait dit que les terres et les mers les plus lointaines s'étaient disputé rhonneur de satisfaire la gloutonnerie de ces Turcarets de nouvelle fabrique.

Ce qui rendait encore plus prodigieuse cette réunion de victuailles exotiques, c'est que, pour le moment, la République française était en guerre à peu près avec l'univers entier. Il y avait là tel poisson qui avait dû être péché en Suisse ou en Italie sous le feu des Autrichiens, tel fruit des Antilles qui avait coûté à un corsaire Malouin un combat naval avec une frégate Anglaise.

Le baron n'en revenait pas.

Cependant les autres convives avaient commencé à savourer des joies culinaires que le retard causé par l'inexactitude de Gandeilh relevait encore d'une vivo pointe d'appétit. On n'entendit guère pendant le premier quart d'heure que le bruit des fourchettes et le tintement cristallin des verres, agrémenté par des soupirs de satisfaction, des clappements de langues et d'autres onomatopées de la goinfrerie. On mangeait et on buvait trop vite pour se donner le temps de parler.

Le Madère authentique rapporté par un vaisseau de la Compagnie des Indes, et le Marsalla acheté directement au Père cellérier du couvent des bénédictins de Monréale avaient répandu leurs flots d'or liquide, sans que la langue des dîneurs se fût déliée.

Pour tout dire, il faut ajouter que Gandeilh avait apprécié en connaisseur ces deux produits insulaires et qu'au troisième verre il jugeait déjà moins sévèrement le luxe de son amphitryon. Aussi éprouva- t-il bientôt le besoin de rompre ce demi-silence qui marque le premier entr'acte d'un grand dîner.

Encore fallait-il chercher un sujet de conversation

, qui ne compromît rien ; la politique et Tamour lui étant interdits, et pour cause, il se rejeta sur la cuisine.

— Ce qui m'étonne, messieurs, dit-il' en s'adressant à ses voisins, c'est que la France, qui a renversé tant de choses, ait conservé les grandes traditions de Yatel, qui fut pourtant un chef absolument monarchique.

— Jeune homme, dit un puissant porteur de breloques qui siégeait à sa droite, Testomac n'a pas d'opinions.

— Et le mien, reprit le voisin de gauche , qui avait Tair gourmé d'un ancien pédagogue, le mien a des tendances anti-républicaines, car il ne s'accommoderait pas du brouet des Spartiates.

— Sur ce terrain-là nous serons tous d'accord, dit gaiement Gandeilh ; je viens de passer cinq ans dans une république où on mange fort mal, et jamais président des États-Unis n'a vu figurer sur sa table les deux potages exquis qu'on vient de nous servir.

— A la ci-devant Reine et à la ci-devant Concîé, n'est-ce pas, jeune homme?

— En effet, c'est ainsi qu'on les a annoncés et j'admire comment on sait maintenant concilier les soupes de l'ancien régime et les formules du nouveau.

— Pourquoi pas? Les tyrans avaient du bon et les jacobins n'étaient point non plus sans mérite. Moi qui vous parle, j'ai dîné avec Amar, Vadier, Vouland, Barrère et tant d'autres, du temps de Robespierre, et je vous réponds que leur cuisine ne craignait pas la comparaison avec celle des aristocrates.

— Quoi! dit le baron, en affectant un air d'admiration naïve, vous avez eu le bonheur de vous asseoir aux banquets de ces grands citoyens?

— Mais oui, jeune homme, mais oui, et je n'en suis pas plus fier pour ça. Parbleu I j'en ai connu bien d'autres; et le petit Bonaparte, quand il n'avait pas le sou

et qu'il venait dîner à trois livres chez Travers, au bout de la terrasse des Feuillants, et Barras, quand il passait toutes ses soirées au tripot d^ Thôtel d'Angleterre.

— Monsieur, reprit Candeilh avec un grand sérieux, je ne saurais vous dire à quel point vous m'intéressez; Me pennettrez-vous de vous demander s'il est exact que les citoyens dont vous parliez tout à l'heure prenaient volontiers leurs repas dans un restaurant de la place de la Révolution afin de jouir de l'agréable spectacle des exécutions?

— Rarement, jeune homme, très rarement. D'abord, il y avait toujours là très mauvaise compagnie, et puis ce gargotier était détestable, et nous dînions beaucoup mieux dans la petite maison que Barrère avait à Passy, sans compter qu'il y venait souvent des déesses telles que la Demailly, la Saint- Amaranthe...

— Oh! oui, les femmes I... voilà encore une des sqpériorités de Paris sur la Louisiane! s'écria Candeilh.

Ce dialogue, oii il n*avait pas cessé un seul instant de se moquer de son gros voisin, avait été couvert par le bruit de la conversation générale.

Après le silence digestif du premier service, les voix s'étaient élevées, d'abord comme un léger murmure : puis, par un crescendo rapide que favorisaient les rasades sans cesse renouvelées, elles avaient atteint le diapason d'un grondement continu. Aussi le baron pouvait-il s'en donner à cœur-joie- de turlupiner le porteur de breloques, le gros sonneur, comme on disait aux galeries de bois. Cependant, au moment de se lancer dans une dissertation burlesque sur les folles beautés du Directoire, il promena Sans affectation un regard circulaire sur les dîneurs et surtout sur les époux Liardot, dont l'attitude l'intéressait bien autrement que les ridicules de son voisin.

Le mari était moins sombre que dans le salon, et

cet heureux changement n'était certes pas dû à Tinfluence des vins exquis si généreusement prodigués à ses convives, car ses lèvres avaient à peine effleuré son verre. , — 11 a eu un soupçon, mais il ne sait rien, pensa Gandeilh; tout à l'heure, après le dîner, quand je le tiendrai dans un coin, je me charge de lui servir une petite histoire qui dissipera les derniers nuages.

Rassuré de ce côté, il examina Ghristiane à la dérobée, et il crut s'apercevoir qu'au lieu d'écouter les sornettes débitées par le citoyen Griffard et son acolyte, * elle tendait toutes ses facultés pour tâcher de saisir au vol un ou deux mots de sa conversation à lui, Gandeilh. Il se disait :

— Que doit-elle penser de cette fatalité qui m'a rapproché de son mari? Sait-elle que nous conspirons ensemble? sait-elle même qu'il est le principal chef des Collets noirs? Il est probable que non. Du moins, dans notre entrevue du pavillon, elle ne m'a rien dit de semblable. Il faut absolument que j'apprenne le plus tôt possible ce qu'il en est, et cette nuit j'irai me promener dans la rue de Bourbon pour voir si le signal brille à la fenêtre.

— Eh bien ! citoyen d'outre-mer, lui cria l'homme aux breloques, vous voilà devenu tout rêveur. Est-ce que vous songez à la Tallien ou à la belle M™® Hamelin qui vient de remettre le cothurne à la mode?

— Adoable, avissantle cothune, grasseya tout à coup le pédant placé à sa gauche, c'est la estoation de l'Olympe.

— Buvons à cette restauration-là en attendant mieux, riposta le baron oubliant de retenir sa langue.

Boire était pour le moment plus facile que de se taire; car, au moindre geste des convives, deux échansons galonnés s'avançaient pour verser le vin couleur de topaze ou couleur de rubis qui brillait dans des flacons taillés à Venise.

— Ge Johannisberg a vieilli cent cinquante ans dans

la cave de Tévêque électeur de Mayence, dit le maître de la maison en se tournant vers le groupe de causeurs dont Gandeilh faisait partie.

— Boni pensa l'émigré, il aura entendu la sottise que je viens de lâcher et, après le dîner, il va me faire de la morale. J*aime mieux cela que s'il pensait encore au trouble de Ghristiane.

— Et ce Tokai, reprit Liardot, fut donné autrefois par Tempereur Joseph II au roi Louis XVI.

— Vous entendez, jeune homme, s'écria le gros voisin de droite ; vous entendez I On ne dira plus que nous avons des préjugés contre les princes de l'Eglise ni contre les rois de la terre, puisque nous buvons leurs vins. Versez-moi des deux, mon ami, dit-il au laquais en lui tendant à la fois ses deux mains, armées chacune d'un ravissant verre à facettes.

— Je me contenterai de goûter le Tokai, dit modestement le faux du Fougeray.

— Et moi j'élis le nectar de l'électeur, cria le pédagogue au zézaiement en reprenant sa voix naturelle. Foin duCécube et du Falernel Horace n'était qu'un plat courtisan d'Auguste.

— Hélas! monsieur, ce n'est que trop vrai, et les poètes sont coutumiers du fait. Votre république a eu bien raison de les supprimer.

— Gomment 1 les supprimer! Mais nous en avons des poètes, citoyen, nous en avons à revendre à toutes les monarchies.

-—Excusez-moi, j'arrive de si loin; on ne rime guère sur les rives de TOhio, et j'avais cru...

— On rime encore sur les bords de la Seine, interrompit l'enragé défenseur des muses républicaines. Allez au Lycée, citoyen, allez y entendre la citoyenne Thaïs Pipelet, la Sapho Parisienne, et le citoyen Demoustier, le Berquin de l'amour, et Baculard d'Arnaud, et Baour-Lormian, et...

âOé LES COLLETS NÔîBâ

— Je VOUS crois sur parole, monsieur, et je ne manquerai pas de régaler mes oreilles des poésies de la citoyenne Thaïs... comment avez-vous dit... ahî Thaïs Pipelet... deux noms qui vont admirablement bien ensemble.

— Ils représentent Talliance de l'antiquité grecque avec la jeune démocratie française, prononça le pédant avec un organe qui semblait sortir de ses bottes.

— Si nous parlions d'autre chose? s'écria le gros sonneur, que les discours du jacobin de lettres semblaient ennuyer prodigieusement.

— Oh! volontiers, dit le baron, revenons à la Demailly et à la Saint-Amaranthe...

— Ah! ah! petit coquin! il paraît que là-bas, dans votre pays de crocodiles, on ne crache pas sur le beau

— Si ce maroufle me parlait de la sorte partout ailleurs que chez Liardot, quelle volée de bois vert je lui administrerais! pensait Gandeilh.

Cependant il se contenta de rire au nez du cuistre, incongruité qui se perdit du reste dans le vacarme général, car la conversation, stimulée par le Tokai de l'empereur Joseph, en était arrivée à rappeler les séances tumultueuses du club des Gordeliers ou de la section des Piques.

Tout à coup son regard rencontra deux yeux dont il n'avait encore aperçu ni l'expression ni môme la direction. Ces yeux-là étaient gris, perçants et lumineux comme ceux d'un chat, etiiss'attachaient avec une persistance marquée à la personne de Christiane. Or, ils appartenaient au maître d'hôtel, le citoyen Cabasson, dont l'émigré ignorait le nom et méprisait profondément les fonctions.

— Que lui veut ce drôle? dit Aymeric entre ses dents; on jurerait. Dieu me damne! qu'il en est amoureux, quoiqu'il la regarde à peu près comme un tigre regarde

une gazelle. Encore un mystère à éclaircir cette nuit. Il fut distrait de cette nouvelle préoccupation par le grammairien croisé de sans-culotte, qui commençait à être ivre et voulait absolument lâcher sur lui les flots de son éloquence pédantesque.

— Savez-vous, citoyen, criait-il à tue-tête, que j'ai ravantage d'enseigner le latin à M^^® Lange et à M"®Lepelletier Saint-Fargeau?

— Enseignez-leur le gérondif et même le supin, si cela peut vous être agréable, mais laissez-moi déguster le Sillery de mon àmi Liardot..

— Savez-vous, continua le cuistre en cadenettes, que nos républicaines parlent maintenant chiffons dans la langue de Virgile...

— Les mémoires qu'on présente aux maris sont-ils aussi écrits en latin?

— Savez-vous que ces belles nymphes, au sortir du thalamus, se coiffent du galéricon conique en forme de ruche? savez-vous que, chaque jour, vers trois heures, elles vont montrer à Passy leurs fiaves perruques' en anneaux de Saturne?

— Que le diable emporte le bavard ! murmurait Gandeilh en se demandant comment arrêter ce flux de paroles.

Le voisin obèse vint à son secours fort à propos.

— Jeune homme, lui dit-il à l'oreille, laissez là ce vieux maître d'école qui a ramassé tout au plus un méchant million en spéculant sur les bouquins volés dans les bibliothèques des ci-devant, et causons un peu, vous et moi, comme des gens sérieux.

— Volontiers, cher monsieur, car je ne suis point de force à tenir tête à un homme qui arrose ses subjonctifs avec du vin du Rhin.

— • Parbleu 1 vous m'avez. l'air d'un garçon comme je les aime: tout rond, pas fier, et du coup d'œil en affaires.

20i LES COLLKTS N01R3

— Je suis on ne peut plus flatté (le votre appréciation, mon cher... mon cher...

r— Margoutin.

— Mon cher monsieur Margoutin. Donc, causons et aussi longtemps qu'il vous plaira. Précisément, voici mon savant qui a trouvé un amateur du rudiment de feu Lhomond dans la personne de son autre voisin, et il ne nous interrompra plus.

— Allons droit au fait, mon cher du Minerai,

— Pardon I du Fougeray.

— Cane fait rien. Combien avez-vous de millions?

— Eh ! eh I dit le baron en hochant la tôte comme un homme qui ne veut pas se livrer au premier venu.

— Oh! n'ayez pas peur. Je n*ai pas envie de vous les emprunter. Moi, j'en ai neuf. Liardot m'a fait entendre que vous en possédiez une demi-douzaine...

— Ah I Liardot vous a dit...

Tout en se mordant les lèvres pour ne pas éclater de rire, Gandeilh prit l'air d'un capitaliste vexé d'entendre énoncer le chiffre exact de sa fortune.

— Oui, mon cher du... n'importe. Liardot n'a pas de secrets pour moi. D'ailleurs, pourquoi vous en cacher? six millions, ce n'est pas le Pérou, mais c'est encore gentil, et, si vous le vouliez, nous pourrions travailler ensemble.

— Travailler! répéta le baron; mais... c'est que je ne suis guère laborieux.

— Farceur ! vous me comprenez bien. Il ne s'agit pas de fendre du bois ou de copier des grimoires de procédure... C'est bon pour le peuple, ces choseslà!...

— Alors... je ne vois pas... balbutia Candeilh de l'air le plus naïf qu*il put prendre.

— Vous ne voyez pas qu'il s'agit de faire suer vos six millions...

LES COLLETS NOIttS 205

— Suer... mes six millions... répéta le soi-disant du Fougeray, qui n'avait pas le moindre million et qui de plus ne se rendait pas bien compte de l'effet des sudorifiques appliqués à l'argent.

— Diable! pour un Américain, vous n'êtes guère clairvoyant. Je vous parle d'employer vos dollars pour leur faire faire des petits. Y êtes-vous à présent?

— Parfaitement I parfaitement I Vous me proposez de spéculer avec ma fortune pour l'augmenter...

—Avec nos fortunes, s'il vous plaît, et nous les doublerons, c'est moi, Margoutin, ex-munitionnaire de Tarmée des Alpes, qui vous le promets.

— Par malheur, je ne suis pas tout à fait le maître de la mienne, et je craindrais...

— Oui, oui, je sais... Liardot m'a dit... il y a le papa qui est là-bas à la Louisiane... mais... écoutezmoi, jeune homme... les pères sont des caissiers donnés par la nature... je n'ai pas de fils, moi... si j'en avais un, je lui dirais : Mon bonhomme, je t'ai créé et mis au monde pour gagner de l'argent... gagnes-en, ou je te déshérite.

— Les pères d'outre-mer n'ont pas absolument les mômes idées. Le mien m'a envoyé en France pour m'amuser, et il s'est contenté de m'ouvrir un crédit...

—Assez rond, je le sais. Liardot ne vous aurait pas invité à dîner avec nous si vous n'aviez pas un crédit assez rond. Eh bien ! ça suffira pour commencer.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr, et je vous réponds que papa vous recevra à bras ouverts quand vous reviendrez à la Nouvelle-Orléans avec trois ou quatre millions en portefeuille...

— Ce serait drôle de faire fortune par ce magot de la Chine, pensait Candeilh en observant son voisin à la dérobée.

Le citoyen Margoutin avait notablement bu et il

atteignait la limite qui sépare la surexcitation de l'ivresse. , . X

Les capiteux vins d'Espagne et de Portugal venaient de paraître sur la table, à peu près comme ces troupes d'élite qu'on tient en réserve jusqu'au moment oil on les lance pour décider la victoire. Le Xérès et le Porto achevaient d'abattre les champions déjà fortement ébranlés par les assauts réitérés des \igoureux Bourguignons, et sans cesse harcelés par la cavalerie légère au casque argenté qui se recrute en Champagne.

C'était l'âge critique du dîner, le moment oîi tout le monde parle à la fois, l'heure où chaque buveur enfourche sa chimère, s'élance dans les sphères éthérées de l'idéal et éprouve le besoin d'ouvrir les plus secrets replis de son cœur à son voisin de table qu'il n'a jamais vu.

La chimère de Margoutin, c'était la spéculation, et au dixième verre de Pacaret il la chevauchait déjà de fa'çon à verser dans tous les fossés.

Expliquez-moi donc positivement de quoi il s'agit, si vous voulez que nous opérions ensemble, dit le baron, qui trouvait amusant de confesser ce vieux

maltôtier.

— Yoilà, jeune homme, voilà, dit Margoutin entre deux hoquets. Il s'agit d'une superbe partie de chaussures.

— Comment! de chaussures?

— Oui, à quatre livres dix sous.

— Que nous achèterons?

' . Sans doute. Cinq cent mille paires qui sont dans des magasins à moi connus et cinq cent mille autres à

fabriquer.

— Total : un million de paires, fit observer Candeilh avec un magnifique sang-froid.

— Juste. La première moitié nous sera livrée demain, la seconde dans un mois.

— Très bien. C'est quatre millions et demi à payer pour le tout. , •

— Vous comptez comme Barème, et je vois que je n*ai pas besoin de vous en dire plus long*

— Pardon ! je n'aperçois pas le bénéfice*

— Comment 1 vous ne saisissez pas ma combinaison?

— Mon Dieu ! non. Nous voilà possesseurs d'un million de paires de souliers, en mesure par conséquent de chausser toute l'Europe guerrière, ou peu s'en faut; mais si l'Europe trouve qu'elles ne vont pas à son pied et nous les laisse pour compte, ou tout simplement si l'Europe est déjà fournie et qu'elle ne se presse pas de nous choisir pour cordonniers...

Le baron s'arrêta en s'apercevant que son futur associé levait les bras au ciel et poussait des grognements inarticulés.

— Est-il possible, s'écria le munitionnairc, qu'en Amérique, dans un pays libre, on Comprenne aussi mal les affaires ?

— Eclairez mon ignorance, cher Margoutin, éclairez-la, au nom de la République une et indivisible.

— Gomment, jeune et naïf citoyen de la Louisiane, vous ne devinez point qu'il n'est pas question de four* nir des souliers à une armée quelconque... Mais je la plaindrais l'armée qui voudrait faire des conquêtes avec les chaussures que je vous propose.

— Le fait est, dit tranquillement Candeilh, que, si la renommée aux cent bouches n'est pas une menteuse, l'armée d'Italie a marché pieds nus de Môntenotte à Aréole. N'est-ce pas vous, cher monsieur, qui la fournissiez ?

— Ne nous écartons pas de la question.

— SoitI Alors que ferons-nous de nos semelles en carton, car e!les doivent être en carton?

— Nous les revendrons cette semaine à un parti-

20] LES COLLETS NOIUS

culier que je connais, et il nous les paiera six livres.

— Excusez mon indiscrétion. Pourquoi le particulier ne les achète-t-il pas directement au lieu de nous faire gagner quinze cent mille livres?

— Parce qu'il ne sait pas qu'elles existent.

— C'est une raison ; mais qu'en fera-t-il de ces bienheureux souliers qu'il aura payés six livres?

— Il les revendra sept ou huit livres trois jours après.

— A qui, bon Dieu?

— A un autre particulier, qui s'en défera à son tour dans la quinzaine avec vingt ou trente sous de bénéfice.

— Ohl s'écria le faux du Fougeray en joignant les mains pour exprimer son admiration. C'est tout à fait le jeu de petit bonhomme vit encore/ auquel je jouais quand j'étais à l'école. On se passait une bûchette allumée, et celui dans les mains de qui elle s'éteignait payait un gage.

— Très joli, très joli 1 c'est justement ça!

— Boni mais qui est-ce qui payera le gage?

— Personne, attendu que, d'ici à deux mois, le prix courant des souliers aura triplé, et que celui qui se décidera à les livrer à l'armée ou au public fera encore une excellente affaire.

— Cher Margoutin, s'écria le baron avec un enthousiasme comique, Law lui-même n'était qu'un pleutre auprès de vous, et ses spéculations sur le Mississipi ne vont pas à la cheville de vos combinaisons de semelles et d'empeignes.

— Lawl je ne connais pas ce fournisseur-là, dit sérieusement Margoutin ; c'est sans doute un de vos gros bonnets financiers de la Nouvelle-Orléans, mais je me chargerais encore de lui en remontrer.

— J'en suis convaincu. Il ûi un peu banqueroute, mais il remuait les millions à la pelle et.,.

— Que complotez-vous donc là, citoyens? demanda

tout à coup Liardot, qui n'entendait qu'à moitié# la conversation de Gandeilh avec son voisin et qui se défiait toujours des imprudences' de l'émigré.

— C'est le très honorable Margoutin qui me donne une leçon de comptabilité, dit Aymeric.

— Il faut bien former la jeunesse, riposta l'homme aux breloques en se rengorgeant.

— Un verre de ce vieux Porto pour arroser la leçon, reprit l'amphitryon. Il est de 1762.

— Nata mecum, glapit le pédant maigre.

— FatI murmura le baron, il voudrait nous faire croire qu'il n'a que trente-cinq ans et il est ridé comme une vieille pomme cuite.

Le latiniste le regarda de ti avers et méditait déjà une épigramme sanglante, quand le muscadin efflanqué qui siégeait à la gauche de la maîtresse de maison se leva, le verre en main, et réclama du geste un moment de silence.

— Citoyens, dit-il en roulant des yeux avinés et en modulant ses phras.es à la façon d'un pigeon qui roucoule, je bois à la santé de la belle citoyenne Liardot, qui réunit en sa personne les attraits des Grâces et les dons des Muses.

Une acclamation unanime accompagna ce toast de circonstance. Tous les convives se levèrent et toutes les mains se tendirent, dans l'espoir de choquer le verre qui reposait vide devant M°** Liardot. Aymeric de Candeilh ne crut pas pouvoir se dispenser de faire comme les autres, quoiqu'il eût cent fois préféré une autre occasion de rentrer eu communication avec Ghristiane.

La jeune femme avait assisté à tout le dîner sans prendre part à aucune des manifestations tumultueuses qui en avaient rempli le dernier acte. Encore moins avait-elle écouté les fadeurs de bas-lieu que ses deux voisins se croyaient obligés de lui débiter.

Le muscadin fluet s'était vainement exténué à lui décocher des madrigaux emprutés à YAlmanack des Muses. Il était même allé jusqu'à lui proposer des énigmes et des charades laborieusement colligées dans le Mercure galant II avait récité V Espérance et le Printemps d'un proscrit, deux délicieuses pièces de vers qui faisaient alors fureur.

Il en avait été pour ses frais de poésie et d'amabilité.

M™' Liardot ne lui avait répondu que par le vague sourire stéréotypé sur ses lèvres de madtresse de maison. Pas un éclair n'avait jailli de ses yeux, pas un muscle de son visage n'avait bougé; elle était restée impassible et froide comme un marbre.

C'était une statue de Diane présidant aux fêtes célébrées par ses prêtres affolés, et contemplant du haut de son piédestal la grande orgie des mystères d'Isis.

Tout autre mari que le citoyen Liardot se serait probablement formalisé de cette indifférence ou, du moins, il aurait tenté de nouer une conversation quelconque entre la belle dédaigneuse et ses convives. Mais l'amphitryon était sans doute habitué de longue date à voir son épouse s'isoler au milieu de la vulgaire compagnie qu'il lui imposait, car il n'avait point sourcillé aux mines les plus méprisantes que M""® Liardot n'épargnait point aux voisins à elle infligés par le hasard. 11 avait même paru se louer de son attitude, et Gandeilh saisit deux ou trois fois un sourire discret échangé entre le mari et la femme.

A ce propos, la conversation nocturne qu'il avait eue avec Christiane revint en mémoire au baron et, comme son imagination était toujours prompte à s'enflammer, il en arriva bientôt à se dire :

— Qui sait s'ils ne s'entendent pas pour se moquer lie moi?

Cette arrière-pensée ne l'empêcha point d^être un

des premiers à s'associer au toast proposé par Télève de Demoustier.

— Nous autres Américains, dit-il de sa voix sonore, nous ne procédons pas tout à fait de môme quand nous portons la santé d'une dame.

— Et comment donc vous y prenez-vous, jeune homme? demanda Margoutin qui était resté. le bras tendu, sans pouvoir atteindre de son verre le verre de Christiane, car son ventre le gênait beaucoup pour se pencher sur la table.

— Nous la sollicitons directement de daigner boire en même temps que nous, reprit le baron, mais nous ne nous permettons pas de trinquer avec elle.

— Il a raison. Trinquer, c'est bien peuple, grommela le sieur Griffard.

— Et puis, ce n'est pas commode, ajouta l'obèse munitionnaire en se laissant retomber sur sa chaise.

— Non, et surtout ce n'est pas respectueux, continua Aymeric qui tenait son verre à la hauteur de sa bouche, mais qui s'abstenait de l'avancer à travers les branchées dorées du surtout de vermeil.

Celui de Christiane restait toujours vide sur la table. L'observation de l'étranger avait fait manquer le mouvement et refroidi les enthousiasmes. De nos jours, on exprimerait la situation en disant que les paroles du faux du Fougeray avaient jeté un froid.

— Savez- vous, mon cher citoyen du Mississipi, dit aigrement le galant aux charades, que ce n'était pas la peine de passer cinq ans aux États-Unis pour en rapporter des idées pareilles? En France, nous en sommçs encore à trinquer comme' nos pères.

— Je sais que vous êtes tous très conservateurs, dit Candeilh avec un sourire ironique ; mais là-bas nous sommes exigeants et nous voulons, quand nous portons la santé d'une dame, entrer avec elle en communication personnelle. ••

212 tes COLLETS NOIRS

— Personnelle est peut-être léger, murmura le cuistre lettré; je consulterai sur ce point M. de Parny.

— Expliquez-vous, jeune homme, expliquez- vous! souffla Margoutin.

— Volontiers, dit le baron sans broncher; vous voulez, je suppose, témoigner à une belle convive qu'elle vous inspire une vive sympathie...

— G*est justement ça, dit Griffard en roulant des yeux de phoque amoureux.

— Vous levez votre verre, comme j'avais l'honneur de vous le dire tout à l'heure, et vous la regardez.

— Nous la regardons, reprit le muscadin maigre, qui s'empressa d'extraire son menton des profondeurs de sa cravate et de darder à sa voisine une œillade brûlante.

— Si votre politesse lui agrée, reprit imperturbablement Gandeilh, la dame vous répond par un gracieux sourire et trempe ses lèvres dans le vin...

— Pas dans le môme verre? interrompit le facétieux Margoutin.

— Non, mais il faut que le vin effleuré par sa bouche soit du même crû que celui avec lequel vous venez de boire à sa santé. C'est une sorte de communion à distance. Ainsi, par exemple, ce cristal est rempli de vin de Porto, je le vide à l'intention d'une personne... elle me répondra en goûtant aussi du vin de Porto, no fût-ce qu'une goutte.

^— Et si la dame n'est point d'humeur à pratiquer la communion à distance? demanda malicieusement le citateur d'Horace.

— Elle détourne les yeux et elle ne boit pas, monsieur, répondit l'émigré en regardant Christiane et eu vidant Son verre d'un seul trait.

11 y eut un silence à peine marqué, — quelques secondes seulement, — et ce fut assez pour que des impressions diverses vinssent se refléter sur les figures des dîneurs.

M"® Liardot pâlit légèrement, mais ne fit pas mine de toucher à son verre, qu'un valet trop intelligent venait précisément de remplir avec la liqueur de 1762, — nata mecum, disait le pédant jacobin.

Les autres convives, gens épais de leur naturel et tous d'ailleurs plus ou moins avinés, ùe virent que la déconvenue du jeune étranger qui avait prétendu leur apprendre les usages du beau monde. Aussi saluèrentils de leurs rires bruyants la démonstration négative de la belle citoyenne Liardot, qui n'avait point voulu répondre au toast à l'américaine.

-^ Eh! ehl jeune homme, voilà, ou je ne m'y connais pas, une opération manquée, cria le spéculateur en chaussures dont l'hilarité lourde rappelait les grondements du tonnerre.

— Une bonne républicaine pratique l'indépendance du cœur, insinua le muscadin langoureux.

— Cette leçon vaut bien... une rasade, sans doute, ajouta l'homme versé dans les littératures anciennes et modernes.

— Vous avez raison, messieurs, dit le baron avec un calme affecté, et j'ai eu tort de croire que nos coutumes d'Amérique auraient du succès en France.

— Excusez-moi, monsieur, articula lentement la voix harmonieuse de Christiane; je n'aime pas le vin de Porto.

— Miracle! elle a parlé! grommela Margoutin, pendant que le reste de l'assistance saluait d'un murmure flatteur cette réponse ambiguë.

L'amphitryon était évidemment mal à son aise, et ce fut sans surprise que ses voisins le virent appeler d'un signe le maître d'hôtel et lui parler à l'oreille. Depuis plus d'un quart d'heure déjà le dessert avait fait son apparition, dessert digne des trois premiers services de ce festin homérique.

On avait servi dans des jattes de Chine et du Japon

des pyramides de fruits merveilleux. Les pêches de Montreuil, mûries par quelque procédé féerique, les raisins de Fontainebleau conservés à grands frais s'étalaient à côté des oranges de Malte et des bananes des Iles, comme si le financier eût voulu prouver par raison démonstrative que les saisons n'existaient pas plus pour lui que les distances.

Tous ces trésors avaient été mis au pillage sans la moindre vergogne par des convives qui, moins de trois ans auparavant, se contentaient fort bien pour dîner d'une soupe à l'oignon, d'un litron de haricots et d'un morceau de fromage de Gruyère. Bien plus, ils semblaient repus, mais non satisfaits, et on aurait dit qu'ils comptaient encore sur quelque surprise pour terminer la fête.

Liardot qui connaissait son monde, la leur avait réservée.

Au moment où les respirations devenaient bruyantes, où les regards obscurcis par les fumées des plus généreux crûs d'Espagne et du Cap erraient, vaguement perdus dans des rêves bachiques, où Aymeric de Gandeilh cherchait sans les rencontrer les yeux de Ghristiane, la table se fendit tout à coup par le milieu. On vit poindre et grandir rapidement un magnifique lilas blanc, qui balança bientôt sur les convives ses grappes parfumées, pendant que de charmants oiseaux perchés sur ses rameaux s'envolaient en gazouillant.

Ge fut alors un murmure d'admiration qui couvrit le ramage des convives ailés, et les compliments s'élevèrent en chœur, comme un hymne au dieu des assignats qu,i permettait ces splendeurs aux républicains vertueux.

— G'est plus beau que chez Barras, prononçaGrifîard.

— Il y a de quoi faire crever Ouvrard de jalousie, s'écria Margoutin.

. — Ça rappelle le festin de Trimalcion, dit le latiniste.

LES COLLETS NOIUS 215

— Qui ça, Trimalcion? Un agioteur? demanda Vincroyable^

— Un Romain de la décadence, reprit le sans-culotte érudit en haussant les épaules. Seulement, chez lui, les petits oiseaux s'envolaient tout vivants du ventre d'un sanglier farci.

— J'aimerais autant ça, grommela Margoutin.

— Vous n'appréciez donc pas les pinsons et les fauvettes? soupira le muscadin sentimental.

— Si, quand ils sont gras, riposta le fournisseur obèse du ton d'un ogre sentant la chair fraîche.

— Cet homme assurément n'aime pas la musique, dit entre* ses dents le baron de Gandeilh.

La vorace sentence proférée par Margoutin clôtura la série des exclamations provoquées par cette merveille végétale et animale.

En même temps que l'arbuste printanier poussait et fleurissait, en plein hiver, pour réjouir les sens de tous ces citoyens passés millionnaires, les grandes glaces sans tain qui encadraient la salle à manger s'abaissaient doucement et les splendeurs tropicale^ de la galerie apparaissaient aux yeux ébahis des dîneurs.

Les douces lueurs qui tombaient du plafond donnaient aux plantes rares, dont ce paradis artificiel était Semé, une teinte -douce et argentée qui faisait rêver aux bois d'orangers de Sorrente par une belle nuit d'été.

Dans cette forôt plantée au premier étage, il y avait des allées, des massifs et des clairières tout aussi bien que dans les verdures semées au grand soleil par la !

main du bon Dieu. .

On pouvait s'y promener à deux, la main dans la j

main et, en levant les yeux vers les lumières fac- ^

tices cachées sous les gazes bleues dans un ciel de !j

cristal, se figurer qu'on s'aimait à la clarté des étoiles, et prendre à témoin la blonde Phœbé en échangeant des serments d'amour éternel.

2^16 LES COLLETS NOIBS

On pouvait, abrité par les dards épineux d'un cactus ou d'un aloès, y jurer la mort des tyrans comme les trois Suisses au pied des sapins du Grûtli, et ensuite, sous les fruits d'or d'un citronnier en caisse, y discuter les bases d'une colossale spéculation sur Thabillemcnt des troupes du Directoire.

On pouvait même y prendre le café.

A vrai dire, c'était seulement à cette dernière occupation que le citoyen Liardot conviait pour le moment ses invités.

Au rayonnement plus vif qui s'échappait d'un des bouts de la galerie, les dîneurs avaient compris que là les attendait cette joie complémentaire et obligatoire après un plantureux festin, — le moka brûlant avec tous ses accessoires alcooliques.

La disposition de la petite fête qui succédait à la grande était digne du génie organisateur de l'amphitryon du quai des Théatins.

Une table en laque de Chine occupait le centre d'un rond-point, de verdure, autour duquel régnait un banc de gazon dont l'herbe poussait aussi verte que dans un pré et s'émaillait de marguerites qui semblaient écloses aux premiers feux de l'aurore. Un ruisseau d'eau courante, échappé d'une fontaine de cristal, courait en babillant sur des cailloux derrière une haie d'aubépines en fleur, et de grands lauriers au feuillage métallique s'élançaient du milieu d'un énorme buisson de grenadiers chargés de bouquets écarlates.

Deux grands laquais taillés comme des faunes représentaient les divinités familières de ce bocage mythologique, et manœuvraient gravement les vases où fumait le noir breuvage chanté eu mille périphrases par l'abbé Delille.

La cafetière, le pot au lait, le sucrier, les tasses môme, tout était en or. On se serait cru chez le roi Midas.

LES COLLETS NOÏBS 217

Quant aux liqueurs destinées à couronner les études auxquelles les convives venaient de se livrer sur les diverses espèces de boissons fermentées, elles étaient simplement contenues dans des flacons dé cristal de roche, qui s'alignaient en bataillon serré sur une étagère en bois des îles et présentaient un front de bandière à faire reculer les ivrognes les plus déterminés.

Ceux qui venaient de quitter la table du citoyen Liardot étaient de force à livrer combat à tous les alcools du monde connu, et ces formidables préparatifs ne leur arrachèrent que des sourires de satisfaction.

Christiane était allée s'asseoir sur un coussin, préparé pour elle au milieu du banc de gazon, et présidait aux apprêts de ce dernier acte avec la résignation d'une femme qui a fait aux convenances conjugales le sacrifice de sa soirée complète.

La fin de la corvée paraissait, du reste, devoir être moins pénible que le commencement. Les têtes étaient montées à un tel diapason qu'on ne s'entendait plus du tout et que les convives, mettant bas toute retenue, ne s'occupaient que de leurs jouissances gastronomiques et négligeaient complètement la maîtresse de la maison. Ils s'étaient du reste séparés par petits groupes, pour savourer tout à leur aise le café confectionné avec les précieuses fèves de Moka venues directement d'Aden, à la barbe des croisières Anglaises.

Ce café superlatif était une des gloires de Liardot, et plus d'un, parmi les nouveaux enrichis, l'avait vainement sollicité de lui en céder quelques sacs.

L'amphitryon donnait des ordres à ses gens, pendant que les causeries s'animaient. Quand il vit chacun de ses invités bien embarqué dans un colloque et chevauchant son dada, —c'est-à-dire le munitionnaire parlant souliers au pédagogue qui voulait à toute force lui apprendre le latin, et Griffard dissertant sur les grandes manières pendant que le muscadin maigre lui récitait

218 IBS COLLETS NOIES

un sonnet, — Liardot se rapprocha tout doucement du baron qui se tenait un peu à l'écart, lorgnant Ghristiane du coin de l'œil et méditant une savante manœuvre pour se glisser vers le banc de gazon.

— Venez, mon cher du Fougeray, lui dit-il à haute voix en passant son bras sous le sien, venez, que je vous montre les curiosités de ma serre. J'ai là justement un arbuste tout nouvellement importé du Japon, — un camélia, je crois que c'est le nom qu'on lui donne en botanique.

— Très volontiers, dit Aymeric qui n'était pas fâché d'en venir enfin à une explication à laquelle il s'était préparé depuis son entrée.

Ils s'éloignèrent lentement, appuyés l'un sur l'autre comme deux vieux amis heureux de se revoir après une longue séparation, et pourtant ils n'échangèrent pas une parole jusqu'à ce qu'ils eussent mis entre eux et les invités toute la longueur de la salle à manger.

Le bosquet consacré à la dégustation du café occupait un des bouts de la galerie; les végétations arborescentes remplissaient l'autre extrémité du ci-devant réfectoire des moines, et, pour aller du rond-point à la serre, il fallait traverser le berceau fleuri sous lequel venait de se terminer un des plus admirables repas qu'ait vus Tan V, de gourmande et voluptueuse mémoire-

Candeilh ne put s'empêcher de donner en passant un coup d'œil mélancolique à la table abandonnée.

Le lilas miraculeux semblait se conformer à sa triste pensée, comme on dit dans le récit de Théramène, car , ses branches penchées prenaient déjà des airs de saule pleureur en s'inclinant sur la nappe, laquelle avait maintenant l'aspect d'un champ de carnage, tant elle portait de corbeilles de fruits saccagées et de bouteilles vides.

Aymeric, impressionné par la brusque transformation de tant de merveilles, ne put se défendre d'un

rapprochement douloureux. Il se demandait si l'amour de Ghristiane de Limeuil avait passé comme venait de disparaître en un clin d'œil la superbe ordonnance du festin, et il se répétait tout bas, non sans amertume, la dédaigneuse réponse de la jeune femme.

. — Elle n'aime pas le vin de Porto ! pensait-il ; autant valait me dire : Je ne vous aime plus. Si je lui disais, moi, que je n'aime pas les filles nobles qui épousent des fournisseurs par devant l'officier municipal.

Aymeric, pour être juste, aurait bien dû commencer par faire son examen de conscience, et, sans parler de l'escapade commencée à la Redoute avec Paméla, il avait peut-être à se reprocher d'autres torts du même genre ; maisLiardot ne lui laissa pas le temps de réfléchir, car, à peine furent-ils arrivés au plus épais du massif, entre un magnifique catoxantha et une fougère gigantesque du cap de Bonne-Espérance, qu'il lui adressa brusquement la question suivante :

— Connaissiez -vous autrefois la fille du comte de Limeuil?

La botte était droite et savamment calculée.

Un jouteur moins solide et surtout moins bien averti que le baron s'y serait très certainement laissé prendre, mais Gandeilh qui s'attendait à quelque chose de pareil, opposa un front d'airain à cette dangereuse attaque. Toutefois, il se garda bien de faire l'ignorant, car il avait un double écueil à éviter, et, s'il fallait impérieusement dominer toute émotion en entendant prononcer ce nom, d'un autre côté, c'eût été outrepasser le but que de paraître tomber des nues.

Liardot devait être trop bien instruit des coutumes de l'ancien régime pour ne pas savoir que toutes les familles de grande noblesse se connaissaient entre elles, au moins de nom. Une dénégation absolue lui aurait donc paru suspecte et Aymeric s'en tira bien plus habilement.

— Voulez-vous parler, demanda-t-il sans s'émouvoir, d'un gentilhomme Périgourdin ou Toulousain qui tenait grand état de maison à Paris et qui avait charge à la cour, vers 1788?

— C'est bien cela, dit Liardot déjà un peu déconcerté par l'aplomb de son invité.

— Je me le rappelle parfaitement, reprit Gandeilh ; c'était un grand vieillard encore vert que je ne voyais jamais sans son grand cardon de Saint-Louis et qui prisait énormément de tabac d'Espagne.

— Très bien! mais sa fille? reprit l'amphitryon avec une légère nuance d'impatience.

— Ma foi I quant à sa fille, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère. Peut-être l'aurai-je vue un jour où j'ai été invité chez la reine à Trianôn ; mais, comme ce n'était point un parti auquel pût se permettre d'aspirer un pauvre cadet arrivant de sa province, je ne la regardai même pas et je n'eus d'yeux que pour M""' de Polignac et M"'^ de Lamballe.

N'ai-je pas lu dans les gazettes que le vieux comte avait été guillotiné le môme jour,.si je ne me trompe, que M*"" Elisabeth.

— Oui, dit Liardot d'une voix sourde, il a eu l'honneur de monter sur l'échafaud en même temps qu'une princesse de sang royal.

— Eh bien! et sa fille, qu'est-elle devenue? demanda le baron avec une naïveté qui leva les derniers doutes du mari de Ghristiane.

— Je... je ne sais pas trop. Elle a été, je crois, recueillie par des amis du comte.

— Ah ! j'avais pensé... comme vous vouliez savoir si je la connaissais... que vous aviez de ses nouvelles.

— Non, au contraire; des parents de son père m'ont écrit de l'étranger pour m'en demander, dit vivement Liardot. C'est pour cela que je m'adressais à vous.

— Désolé de ne pouvoir vous être ulile; mais, en

émigration, j'ai si bien oublié mes anciennes relations de Versailles que je ne suis guère en état de fournir des renseignements. Puisque nous voilà seuls, ne jugezvous pas qu'il serait opportun de causer un peu d'affaires sérieuses?

. — Sans doute et c'est bien dans ce but que je vous ai entraîné de ce côté-ci. Seulement nous devons être brefs, car nous avons fort peu de temps à nous, si nous voulons que notre absence ne soit pas remarquée.

— Je vais être concis comme Tacite et, d'abord, je vous remets les papiers du comité de Londres, dit Gandeilh, en tirant prestement de sa poche un paquet d'un très petit volume scellé de deux grands sceaux de cire noire.

— Merci. Je lirai cela cette nuit, répondit Liardot. Et il fit disparaître le pli sous son gilet brodé.

— Plus, une liasse de bank-notes, reprit l'émigré en puisant de nouveau dans les lavges basques de son habit. Il y en a là pour cent mille livres, à moi confiées par nos amis d'outre-Manche pour les besoins de notre cause. Ils m'ont autorisé à garder pour mon usage personnel deux mille louis en or. J'en ai dépensé une centaine pour me vêtir proprement, mais je suis prêt, si vous le souhaitez^ à déposer le reste sur l'autel de la patrie, comme on disait en 92.

— Inutile, monsieur le baron, dit Liardot. Cet argent ne saurait &tce mieux placé qu'entre vos mains et, si je prends les bank-notes, c'est uniquement pour vous débarrasser d'une responsabilité...

— Qui me pèse fort depuis deux jours, je vous en réponds. Vous ea savez quelque chose; car, sans votre gracieuse intervention, ce joli paquet m'aurait fait pendre par le cou, jusqu'à ce que mort s'en suive, — style des juges de la perfide Albion. Or, ce genre de trépas étant tout à fait inusité dans ma famille qui est d'épée, je tiens essentiellement à ne plus être ac-

cusé de dilapidation comme un simple commis des gabelles.

— Soyez sans crainte à cet égard ; mais les minutes sont précieuses ; veuillez donc me raconter très brièvement comment vous avez employé votre temps depuis avant-hier. Je ne vous demande pas de détails, mais j'ai besoin de savoir où vous demeurez, comment vous avez arrangé votre vie.

— On ne peut plus juste. Apprenez donc que grâce à l'intervention d'un ami, j'ai pu louer tout près d'ici, rue des Marais, le logement dont je vous avais, je crois, déjà parlé.

— Et vous avez donné un nom d'emprunt, je suppose?

— Du Fougeray, Charles du Fougeray, fils d'un petit magistrat au bailliage de Rouen, établi négociant à la Louisiane.

— La même fable que chez moi. Elle a du bon, quoique peut-être eût-il mieux valu éviter ce semblant d'aristocratie, le du, le bailliage...

— Bah! pourquoi donc? Qui veut trop prouver ne prouve rien, et si je m'étais affublé de quelque individualité populacière, j'aurais été fort embarrassé pour la soutenir, tandis que du Fougeray me plaît ; cela vous a un petit air de bourgeois anobli par une savonnette à vilain qui me charme, et il me semble déjà que j'ai été du Fougeray toute ma vie. .

— Soit! la meilleure preuve du reste que le nom est assez bien choisi, c'est que mes convives l'ont accepté d'emblée. Maintenant, laissez-moi vous faire encore une ou deux questions. D'abord, la personne qui vous loue ce logement, a-t-elle des enfants, un mari, des parents, quelqu'un à son service? En un mot, n'aurez-vous jamais affaire qu'à elle?

— Elle a une fille, répondit l'émigré, après une imperceptible hésitation.

— Ah!

— Oui, une grande créature qui travaille en journée, que j'ai à peine entrevue et à laquelle je ne parlerai probablement jamais y s'empressa d'ajouter ^ymeric.

En mentant ainsi, il obéissait à un sentiment dont il ne se rendait peut-être pas très bien compte. Que Gertrude*eût ou n'eût pas de fille, cela importait évidemment assez peu au citoyen Liardot, mais cela pouvait intéresser beaucoup sa femme, et l'amoureux de Ghristiane de Limeuil se défiait instinctivement des confidences conjugales.

— Excusez-moi, dit le chef des Collets nom, excusezmoi si je me permets de vous donner un conseil, mais vous savez que toutes les conspirations qui ont avorté misérablement ont été trahies par des femmes.^

— Oui, oui, et je sais aussi que, sous ce rapport, vous n'avez pas en moi une confiance absolue. Je ne nie pas que je sois quelque peu sujet à caution à l'endroit du beau sexe, mais je vous prie de vous rappeler que j'aime ailleurs.

— Ah! oui, murmura Liardot, la femme à laquelle vous êtes allé souhaiter la bonne année et porter une bague pour ses étrennes le 1"' janvier, à minuit.

— Visite qui, par parenthèse, a failli me coûter fort cher, au fond d'uii certain souterrain, situé du côté de la ferme Saint-Lazare.

— Chut! souffla l'amphitryon en mettant un doigt sur ses lèvres. Est-il indiscret de vous demander si vous avez revu la dame de vos pensées, — ou à la pensée ; car, si je ne me trompe, votre cadeau était une bague dont le chaton figurait une pensée entourée de perles?

— J'ai passé en tout une heure en tête à tête avec elle depuis que je suis à Paris, dit Aymeric que toutes ces questions commençaient à ennuyer considérablement.

— Je compte sur votre prudence pour l'avenir, reprit Liardot, et je n'ai plus qu'à vous prier de me dire le nom de cgt ami providentiel qui vous a indiqué le logement de la rue des Marais... A propos, quel est le numéro de la maison?

— Numéro 12.

— Vous sentez que j'ai des raisons pour vous Te demander; je puis avoir besoin de vous d'un instant à l'autre, et il faut qu'à toute heure de jour et de nuit je sache où vous prendre.

— Rien de plus facile. Je ne m'absenterai jamais sans dire où je vais.

— Hum! grommela Liardot d'un air médiocrement convaincu. Enfin, votre introducteur chez elle est militaire, m'avez-vous dit avant-hier, et il s'appelle?

— Georges Salviac, lieutenant à la 32* demi-brigade, employé à l'armée d'Italie, pour le moment en congé à Paris,* à la suite d'une blessure reçue dans la dernière affaire contre les Autrichiens.

— Salviac! il y a eu, ce me semble, un conventionnel de ce nom-là.

— Qui a été guillotiné avec Camille Desmoulins et Danton.

— Précisément, et qui, comme ses dignes acolytes, avait voté la mort du roi, le misérable !

— Georges est son fils unique.

— Son fils! s'écria Liardot en bondissant sur place comme un lion frappé d'une balle. C'est à son fils que vous avez demandé de vous procurer un logement?

— A lui-môme.

— Mais c'est de la folie, monsieur le baron, c'est vouloir mettre les intérôts les plus sacrés de notre sainte cause à la merci d'un de nos ennemis.

— Je ne le crois pas.

— Quoi! vous ne croyez pas que le rejeton d'un conventionnel ne peut être qu'un monstre?

— Je crois, cher monsieur, que Georges est un loyal soldat, incapable de jamais trahir personne, et encore moins de dénoncer votre serviteur qui a eu la chance de lui rendre un grand service.

— Un service ! vous avez rendu service à un républicain?

— Eh ! mon Dieu, oui, dit Gandeilh avec impatience ; j'ai empêché un coupe-jarret de lui fendre la tête chez Garchy, et je pensais oiême vous avoir raconté cela. L'important, c'est que je vous réponds de la loyauté de ce garçon comme de la mienne, et vous admettrez bien que la vie que j'ai menée depuis ma jeunesse m'a appris à connaître les hommes.

— J'espère du moins que vous n'avez pas fait votre confident de ce lieuteuant de Bonaparte.

— Non, car mon principe est de ne jamais tenter personne. Pour Georges Salviac, comme pour vos convives de ce soir, je suis Charles du Fougeray, fils d'un robin décrassé et royaliste platonique. Sa mère ellemême, la veuve du supplicié, une républicaine de la vieille roche, a goûté cette ingénieuse histoire et permet au jeune défenseur de la liberté de me fréquenter,

— Gomment! la mère aussi I

— La mère aussi. Quand on prend de la démocratie, on n'en saurait trop prendre et, d'ailleurs, si vous voulez bien me faire la grâce d'y réfléchir, vous reconnaîtrez que mes nouvelles relations peuvent nous devenir fort utiles dans un moment donné.

— Je ne dis pas non, cependant...

— Tenez, par exemple, voici mon ami Georges, brillant officier, en passe d'être promu capitaine d'un jour à l'autre, et n'attendant que ce grade pour entrer dans la garde du Directoire ; c'est lui-môme qui me l'a dit hier.

— Si c'est exact, il y aurait peut-être là en effet.;.

— C'est parfaitement exact, attendu que le jeune

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226 LES COLLETS NOÎIIS

lieutenant est amoureux tout comme un autre, qu'il veut se marier, et que la femme qu'il va épouser ne veut pas quitter Paris. Ces jacobins ne se refusent rien, comme vous voyez.

— Fort bien. Seulement, quand ce Saiviac fera partie des prétoriens attachés à la personne de Barras et consorts, il n'en sera que plus dangereux.

— Pardon ! je n'envisage pas du tout les choses ainsi. Supposez qu'un jour ou l'autre les Collets noirs veuillent tenter un coup de main pour enlever les cinq potentats du Luxembourg ; pensez-vous qu'il n'y aurait pas un grand intérêt pour eux à être informés des moindres mouvements de la garde Directoriale?

— Et vous vous flattez qu'un soldat loyal — c'est vous-même qui le qualifiez ainsi — vous livrera le secret de ses ordres de service?

— Non, mais, avant quinze jours, je suis sûr de tout savoir par une autre personne à laquelle Georges ne pourra jamais rien cacher.

Liardot fit un mouvement et attacha sur l'émigré un regard qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de sa pensée.

— Sa fiancée, n'est-ce pas? demanda-t-il avec un léger tremblement dans la voix ; sa fiancée à laquelle il a eu l'imprudence de vous présenter et dont vous comptez vous faire aimer.

— Peut-être, dit Gandeilh sans sourciller.

En ce moment même il pensait :

— S'il croit cela, il ne me soupçonnera plus d'aimer sa femme.

—Je ne nie pas, reprit le chef des Collets noirs, qu'il Y ait là une chance favorable, mais le moyen me semble dangereux et...

— Admettons maintenant, reprit l'obstiné baron, que notre parti ait besoin d'entrer en relations avec un général républicain et de le gagner à la cause du roi.

— J'admets cela d'autant mieux qu'à mon avis c'est devenu impérieusement nécessaire. Nous ne réussirons jamais tant que nous n'aurons pas à notre tête un chef militaire assez renommé et assez influent pour nous

* assurer l'appui de l'armée. L'exemple du 13 vendémiaire est là pour le prouver. Nos hommes, ce jour-là, se sont très bien montrés, mais ils n'étaient pas commandés.

— Tandis que les sectionnaires et autres suppôts de la Convention avaient à leur tôte un certain général, un peu jeune, il est vrai, mais déjà connu pour avoir repris Toulon à nos bons amis les Anglais.

— Bonaparte, un petit officier de cape et d'épée; oui, c'est bien à cet homme que nous avons dû notre défaite; c'est lui qui nous a fait couvrir de mitraille sur les marches de Saint-Roch.

— Bon! alors vous ne ferez pas difficulté de convenir que, si ce même Bonaparte consentait à changer d'opinion, il nous mènerait tout aussi bien à la victoire qu'il y a mené les jacobins. Nous valons bien la queue de Robespierre, que diable !

-—Certes! mais je doute fort que ce Corse râpé soit d'humeur à se mettre à notre service.

— Qui sait?

— Non, cent fois non. Ce gentillâtre est, avant tout, un ambitieux, et, s'il combat pour quelqu'un, c'est pour lui, pour lui seul.

— Eh! eh! il me semble que son ambition pourrait se contenter de cinq ou six cent mille livres de rentes sur la cassette du roi.

— Autrefois, il y a moins de deux ans même, c'est possible; mais, depuis qu'il a gagné dix batailles en dix mois, depuis qu'il traite avec l'Autriche de puissance à puissance, car on parle déjà de préliminaires de paix, cet aventurier n'est plus abordable.

— Bah! on irait, s'il le fallait, jusqu'à lui offrir

répée de connétable et quelque principauté taillée dans les territoires qu'il a conquis* Que peut-il désirer de plus, à moins de rêver une couronne de roi?

— Pourquoi pas? dit gravement Liardot. Je vous dis que Tambilion de cet homme passe encore sa prodigieuse fortune, et que se serait un miracle s'il se résignait à servir tout simplement la bonne cause.

— Miracle ou non, on peut essayer de l'y convertir. Si on n'y réussit pas, tout sera dit; si on réussit, le Directoire ne nous gênera pas longtemps.

— Ce serait là une tentative délicate ; car, si Bonaparte refuse, elle peut tout compromettre, et je ne vois personne en situation de s'en charger avec quelque chance de succès.

— Personne, si ce n'est moi.

— Vous?

— Sans doute; voici bientôt un quart d'heure que, pour en arriver à vous le proposer, je vous explique tous les avantages de ma liaison avec Georges Salviac. . — Quoi I ce jeune homme...

— Ce jeune homme est fort apprécié pour sa bravoure et pour son intelligence par le général qui commande l'armée d'Italie, et qui l'a pris pour officier d'ordonnance le lepdemain de Gastiglione.

— Et vous pensez qu'il consentirait...

— Je suis sûr que, si Bonaparte vient à Paris, mon ami Georges me présentera à lui dans les trois jours qui suivront son arrivée.

— Et s'il n'y vient pas?

— D'abord, il y viendra; car, à la façon dont il manœuvre en ce moment même autour du lac de Garde, il n'est pas douteux qu'il va remporter sur les Impériaux une nouvelle victoire plus éclatante que toutes les autres, et alors il éprouvera certainement le besoin de faire ici une entrée triomphale. Mais, alors même que ce César en herbe ne passerait pas les Alpes, rien

ne s'oppose à ce que j'aille le trouver à son quartier général. Georges m'a promis de me donner, dès que je la lui demanderais, une lettre d'introduction auprès de ce grand homme.

— Gomment avez-vous pu obtenir cela de cet officier? Quel prétexte lui avez-vous donné pour expliquer ce désir de voir Bonaparte?

— Rien de plus simple. Je n'ai cessé de manifester pour le vainqueur de Montenotte et d'Arcole l'admiration la plus vive... Quand je dis l'admiration, ce n'est pas assez; c'est de l'enthousiasme, c'est un culte. J'ai déclaré à mon jeune ami que, depuis l'antiquité, on n'avait jamais vu de guerrier qui pût être comparé à son général.

Si mes camarades d'émigration savaient comme j'ai fait bon marché de Turenne et litière du grand Gondé, ils ne me le pardonneraient jamais.

Finalement, j'ai annoncé que j'étais bien décidé à ne pas remettre les p\eds en Amérique avant d'avoir vu, de mes propres yeux vu, le héros, de lui avoir parlé, recueilli de son illustre bouche quelques mots pour les reporter au delà des mers. Croyez-moi, Bonaparte a beau être déjà un dieu, il ne refusera pas la permission de se prosterner devant lui à un adorateur aussi fervent que le citoyen du Fougeray.

11 y. eut un silence. Liardot paraissait vivement frappé des arguments développés parCandeilh, et il regardait son hôte avec un étonnement mêlé d'admiration et d'inquiétude.

— Savez-vous, monsieur le baron, dit-il avec un demi-sourire, que vous êtes né pour conspirer.

— Ou pour être diplomate, riposta gaiement Aymeric.

— L'autre nuit, vous nous avez montré un courage à toute épreuve ; ce soir, vous déployez une sagacité qui vraiment m'émerveille.

-r Aussi, dès que Sa Majesté sera remontée sur le trône, je compte lui demander un poste d'ambassadeur auprès de quelque cour barbare où il faudra payer à la fois de son esprit et de sa personne.

— Le roi ne pourrait assurément mieux choisir.

— Alors vous approuvez mon plan sur ou contre Bonaparte?

— Je l'approuve en principe. Reste à trancher la question d'opportunité.

— A mon sens, le plus tôt serait le mieux. Si nous attendons trop, cet homme est capable de se faire roi de Saint-Marin ou empereur des îles Ioniennes.

— Et... s*ille fallait... si notre intérêt l'exigeait, demanda Liardot avec une hésitation marquée, vous consentiriez à entreprendre le voyage d'Italie pour vous aboucher avec lui?

— Pourquoi non?

Un éclair brilla dans les yeux de Liardot qui reprit en baissant un peu la voix :

— Et, en quittant Paris, vous n'éprouveriez aucun regret?

— Ah ! ah I pensa Gandeilh, j'y suis. Le bonhomme n'est pas encore tout à fait rassuré à l'endroit de sa femme. Yoilà le moment ou jamais d'en finir avec ses soupçons.

Parbleu! dit-il tout haut, je croyais que vous aviez meilleure opinion de moi.

— Gomment cela, monsieur le baron?

— Mon Dieu ! vous êtes persuadé que je fais en ce moment blanc de mon épée, mais que, le jour où il faudra partir, les cotillons m'attacheront au rivage.

— Ma foi, puisque vous me le dites, murmura Liardot dont la figure s'épanouissait, j'avoue que...

— Rassurez-vous, cher monsieur, j'aime beaucoup les femmes, mais je les aime à peu près comme vous aimez les fleurs de votre serre... ou les vins de votre

LES COLLETS NOIIIS 23i

cave, si vous trouvez ma première comparaison trop poétique.

— Ce qui veut dire?

— Ce qui veut dire qu'une amourette ne me détournera jamais de mon chemin et que je partirais demain pour les grandes Indes, si le service du roi l'exigeait, quand mon absence devrait noyer de larmes les plus beaux yeux du monde.

— A la bonne heure ! s'écria Liardot ravi de cette profession de foi.

— J'en ai vu bien d'autres quand je guerroyais en Bretagne avec Cadoudal. J'avais deux maîtresses à Lorient et une à Vannes, à la barbe des bleus qui afû-^ chaient mon signalement sur tous les murs. Si vous saviez combien de fois j'ai renoncé à une nuit d'amour pour m'en aller chevaucher à la tête de nos gars par les landes et les fondrières, au risque de me rompre le cou ou d'être tué au coin d'un bois comme un chien enragé...

— Je vous crois, monsieur, et je compte sur votre dévouement à notre cause, comme je compte sur mon salut dans l'autre monde. Cette nuit, j'exposerai votre proposition au club des Collets noirs,

— Cette nuit? répéta vivement Aymeric qui pensait à utiliser l'absence du citoyen Liardot pour aller faire une visite à sa femme.

— Oui, nous devons nous réunir après minuit et je crois que dans cette séance nous prendrons des résolutions définitives.

— En serai-je informé?

— Sans nul doute. Je vous emmènerais même avec moi, si je ne préférais exposer les faits et plaider votre cause, hors de votre présence. j

— J'aime beaucoup mieux qu'il en soit ainsi, se hâta de dire Candeilh. Quand vous reverrai-je?

— Peut-être chez vous dans la matinée de demain.

Cependant il se pourrait que je fusse retenu ici et, dans ce cas, vous entreriez le soir, à la nuit tombante, dans le magasin d'épiceries qui est ouvert sur le quai des Théatins, à gauche de la porte cochère.

— - Je crois avoir remarqué cela en passant.

— Vous trouverez là un commis qui vous offrira des marchandises; vous lui répondrez que vous voulez parler à M. Nicolas. Retiendrez-vous ce nom?

— Soyez tranquille. J'ai une mémoire excellente.

— Bien. Le commis vous montrera alors le chemin pour arriver jusqu'à mon cabinet sans être vu.

— C'est dit.

— Et vous serez prêt à partir sans retard, si tel est l'ordre du club ?

— Sans retard et sans regret.

— Touchez là, monsieur le baron, dit Liardot en présentant une main que Candeilh serra sans le moindre scrupule. Et maintenant, il est temps de rejoindre mes hôtes qui pourraient s'étonner d'une si longue absence.

— En effet, il me semble que nous aurions eu le loisir d'examiner à fond toutes les plantes de la création. Du reste, quand j'aurai eu l'honneur de saluer M"* Liardot, je vous demanderai la permission de prendre congé.

— Je comprends. Vous êtes attendu cette nuit, et comme ce sera peut-être la dernière que vous passerez à Paris...

— Je tiens à en profiter. C'est bien cela, et on n'est pas plus perspicace que vous, cher monsieur Liardot. Mais il me semble qu'on vient, ajouta l'émigré en baissant le ton.

L'amphitryon s'empressa au contraire d'élever la voix, à l'intention de ses invités qui s'approchaient, et il prononça cette phrase calculée pour les dérouter :

— Quand vous retournerez en Amérique, mon cher

duFougeray, j'espère que vous ne direz pas trop de mal de ma pauvre petite serre. Nous n'avons pas ici le soleil de la Louisiane.

— Non, mais vous avez assez tfor pour le remplacer, car je vous jure qu'on se croirait dans une forêt vierge.

— Vierge ou non, cria la grosse voix de Margoutin qui émergea tout à coup d'un buisson de palmiers nains, vous en abusez, de votre forêt.

— C'est vrai, nous nous sommes un peu attardés, murmura le baron. •

— Comment! un peul mais c'est-à-dire que j'ai eu le temps de vider un flacon tout entier de rhum de la Jamaïque... il est même bon, votre rhum.

— Trop bon, dit tout bas Liardot en s'apercevant que le spéculateur en chaussures était abominablement ivre.

— Venez, mon cher, venez, car ils commencent à être assommants là-bas. Il y a GrifiTard qui sait par cœur le discours de Robespierre sur l'Être suprême, et qui veut nous le réciter d'un bout à l'autre.

— Miséricorde ! s'écria le faux du Fougeray.

— C'est comme je vous le dis, et, par-dessus le marché, votre voisin de droite...

—Celui qui est si savant?

^ Justement. Eh bien, il est en train de nous chanter des vers latins sur l'air de : « Marlhorough s'en vat-en guerre. »

— Mon cher amphitryon, souffla Gandeilh, il faut nous hâter de soustraire M"*' Liardot à ce supplice.

Il était temps en effet, car la pauvre Christiane, abandonnée au milieu de ces brutes avinées, faisait à peu près la mine d'une martyre jetée en pâture aux bêtes féroces du Cirque.

En voyant poindre son mari à l'entrée du cabinet de verdure, elle lui adressa un regard suppliant dont Té-

loquence fut comprise; mais Aymeric chercha, sans less rencontrer, les yeux de celle qui s'appelait autrefois M"' de Limeuil.

Cette persistance à ne pas le voir lui parut singulière, et le confirma dans la résolution qu'il avait prise de. passer vers minuit par la rue de Bourbon pourvoir si le signal brillait à la fenêtre.

Une entrevue immédiate lui semblait indispensable et il avait hâte de s'expliquer avec la principale intéressée sur la nouvelle situation qui lui était faite. M"' Liardot, du reste, partageait probablement ce désir; car, au moment où il s'inclinait humblement pour la saluer avant de se retirer, elle prononça, de façon à n'être entendue que de lui seul, ces mots significatifs :

— Dans une heure... il faut que je vous parle. D'ailleurs, elle ne se départit en aucune façon de la

froideur glaciale dont elle avait fait montre toute la soirée, et Aymeric recueillit des adieux beaucoup plus chaleureux des convives que de la maîtresse de la maison.

Liardot lui serra énergiquement la main, et le reconduisit jusqu'à la porte de la salle à manger en lui disant tout bas :

— A demain!

Après quoi, il revint à ses hôtes qui ne paraissaient pas encore disposés à quitter la place. Sa femme au contraire ne tarda pas à manifester l'intention de regagner ses appartements, et les invités ne s'étonnèrent point de cette retraite un peu hâtive, car il n'arrivait jamais que la belle citoyenne Liardot restât jusqu'à la fin de la grande soirée du quintidi.

A vrai dire, les habitués n'étaient pas fâchés delà voir partir, attendu que sa présence imposante les gênait fort en les obligeant de mettre une sourdine à leurs propos un peu trop salés. Ce soir-là donc, quand on la vit se

lever, il courut dans l'honorable assistance le même frisson de plaisir que dans une classe au moment où le maître d'études prend son chapeau pour aller faire un tour dehors.

Liardot lui-même n'était pas fâché qu'elle disparût de bonne heure; il avait aussi des projets pour la nuit. Tout à fait guéri de son accès de jalousie et très frappé des vues que le baron venait de lui exposer sur la politique du complot, il était fort désireux de consulter le club des Collets noirs et d'appuyer chaudement auprès de ses mystérieux collègues les projets d'un homme dont il ne se défiait plus du tout. Il prit donc avec empressement la main de sa femme pour la baiser, car il avait conservé cette habitude galante et respectueuse de l'ancien régime, et, chaque fois qu'il se séparait de sa belle moitié, il ne manquait jamais d'efQeurer de ses lèvres le bout de ses ongles roses.

Ghristiane, rêveuse et distraite, lui tendit comme à l'ordinaire ses doigts effilés et Liardot se baissa pour accomplir ce rite favori de la politesse du dix-huitième siècle; mais, au lieu de s'appuyer sur la belle main de la fille du comte de Limeuil, sa bouche se contracta horriblement et laissa échapper un son rauque. En même temps sa face blêmissait, ses yeux s'injectaient de sang et ses jambes tremblaient sous lui comme s*il eût été subitement frappé au cœur.

Ghristiane absorbée dans des pensées d'amour ne s'aperçut pas du trouble de son mari. Elle adressa à ses hôtes une révérence collective et sortit avec la majesté d'une déesse qui remonte dans l'Olympe, après avoir daigné séjourner un instant sur la terre.

— Qu'avez-vous donc, mon cher? s'écrièrent en chœur Griff'ard, Margoutin et compagnie, en voyant leur amphitryon demeurer immobile et muet, les yeux hagards, la figure bouleversée.

— Rien... ce n'est rien, balbutia le chef des Colkts

noirs en mettant la main sur son cœur qui battait à rétouffer.

— Ce que c'est que d'aimer trop sa femme, s'écria le muscadin efflanqué.

— Ou le Porto nata mecum, insinua le latiniste.

— Je connais ça! c'est le sang! reprit l'homme obèse.

— Le sang! répéta Liardot d'un air égaré; oui... en effet, il y aura du sang.

— Certainement, car je vous conseille de vous faire saigner, mon bon, et le plus tôt sera le mieux, grommela Margoulin.

Ce n'était pas tout à fait cela que méditait le mari de Christiane, car, en s'inclinant pour baiser la main de sa femme, il venait de reconnaître à son doigt la bague que le baron de Candeilh avait achetée devant lui, le soir du jour de l'an, pour la donner à sa mai I l'esse.

Une heure après celte scène intime, quand tous les invités eurent successivement pris congé pour aller, les unsy finir la soirée chez Barras, qui justement recevait ce jour-là, les autres cuver le Porto de l'amphitryon sous les galeries de bois du Palais-Égalité, Liardot, libre enfin, put regagner son cabinet et s'y enfermer pour dévorer sa rage.

Jusqu'à cette heure impatiemment attendue, il lui avait fallu faire bonne contenance, et il s'était vu réduit à subir dans toute son amertume cette douleur particulière aux gens riches, et la plus atroce de toutes, qui consiste à causer gaiement quand on a la mort dans l'âme.

Aucune des tortures d'un maître de maison, frappé au cœur, ne lui avait été épargnée.

Après de lourdes plaisanteries de ses convives sur son émotion, il avait dû supporter d'interminables dissertations politiques et littéraires. Margoutin avait célébré devant lui les charmes de l'état démocratique; GrifPard avait entamé un éloge en trois points du général Augereau, qu'il avait connu maître d'armes au régiment des gardes Françaises ; t'ex-régent de collège Tavait consulté sur le sens exact d'un vers d'Horace, son auteur favori, et le muscadin maigre l'avait tenu

238 LES COLLETS NOmS

par le bouton, trente-cinq minutes durant, pour lui réciter un bouquet à Ghioris de sa composition.

Il s'était résigné à écouter ces inepties, le sourire aux lèvres; il avait donné la réplique à ces diseurs de riens avec autant de calme et d'enjouement que si son cœur n'eût pas été dévoré par tous les serpents de la jalousie, et, pour rentrer dans sa personnalité de mari outragé , il avait attendu que le dernier de ses assommants convives eût franchi le seuil de sa maison. Seulement, il faut avouer qu'à cet instant le masque d'indifférence qui cachait ses terribles angoisses tomba tout à coup.

Si quelqu'un avait pu le voir se traînant péniblement de son salon à son cabinet, le regard atone, la figure bouleversée, les poings crispés, il aurait deviné que l'impassible financier venait d'être atteint d'une de ces blessures morales plus inguérissables qu'un coup de poignard.

Rien ne peut donner une idée du changement qui s'opéra dans la physionomie et dans l'attitude de Liardot ; rien, si ce n'est peut-être la transfiguration d'un pauvre diable d'acteur rentrant, après avoir joué un rôle de prince, dans les coulisses où sa femme et ses enfants l'attendent pour lui demander du pain.

Le mari de Ghristiane de Limeuil avait vieilli de dix ans en une demi-heure.

Son trouble était tel qu'il eut beaucoup de peine à ouvrir la serrure à secret qui fermait la porte de son cabinet de travail. Il y parvint cependant, et il alla se jeter sur un grand fauteuil placé devant un bureau en ébène incrusté de cuivre. Puis, il s'accouda, laissa tomber sa tête dans ses mains et se mit à sangloter comme un enfant.

Personne ne pouvait le voir, ni l'entendre, car le sanctuaire intime où il s'était réfugié devenaiti nacc^ssible dès que le maître avait fait jouer le ressort qui en

défendait l'entrée, ou plutôt les entrées, attendu qu'il y en avait trois.

La prenaière, par laquelle il Tenait de passer, conduisait aux appartements de réception de Thôtel. La seconde communiquait par un escalier dérobé avec les boutiques ouvertes sur le quai et permettait de recevoir les affiliés au club des Collets noirs. C'était le chemin que Liardot avait indiqué au baron de Candeilh pour ses futures visites. La dernière enfin permettait au financier de descendre directement dans le vaste jardin ijui s'étendait entre le quai et la rue ci-devant de Bourbon.

Par là, il pouvait gagner, sans être vu, le pavillon habité par sa femme, de même que Christiane pouvait se rendre incognito chez celui dont elle portait le nom.

De toutes les issues du cabinet, c'était la moins fréquentée, car bien rarement les époux se rencontraient ailleurs que dans le domicile officiel où ils prenaient place à la même table pour le repas du soir.

Du reste, les trois portes ne s'ouvraient qu'au moyen d'un mécanisme connu seulement du grand conspirateur qui avait établi dans cette pièce retirée le centre de ses opérations commerciales et politiques. De quelque côté qu'on s'y présentât, le son d'un timbre avertissait Liardot qu'un visiteur demandait à être introduit. Le financier s'était réservé ainsi la faculté de refuser l'entrée ou le loisir de se préparer à recevoir.

Il serait superflu d'ajouter que le signal, quand il venait du jardin, n'était jamais suivi d'une réponse négative, car le chef des Collets noirs était, à toute heure de jour et de nuit, prêt à accueillir M"« Liardot.

Ce laboratoire de complots et d'aflaires avait encore l'avantage d'être complètement invisible du dehors. Situé dans un avant-corps bizarrement placé en équerre, le cabinet ne prenait jour que par une seule fenêtre donnant sur les allées de tilleuls à l'ombre de»-

quels les moines se promenaient autrerois. Les passants du quai Voltaire ou de la rue de Lille ne pouvaient pas même apercevoir la lumière qui y brillait toutes les nuits, du crépuscule à l'aurore.

En revanche, Liardot, sans quitter son fauteuil, voyait de biais le pavillon où demeurait sa femme et embrassait de l'œil toute l'étendue du vaste jardin de l'ex-couvent des Théatins.

Que de fois, par une belle matinée d'été, quand Christiane allait s'asseoir au pied d'un grand marronnier pour respirer la fraîcheur de l'aube, l'agioteiy oubliait ses calculs ardus pour admirer la gracieuse silhouette de la jeune femme se détachant sur la verdure! Que de fois encore, la nuit, en rentrant d'une séance orageuse du club des Collets noirs, le conspirateur, pour se distraire de ses terribles préoccupations, contemplait les fenêtres éclairées du pavillon I

C'étaient là les seules joies de cette âme ardente et concentrée, et on comprenait bien qu'il n'en rêvait pas d'autres, quand on remarquait la simplicité qui avait présidé à Tameubiement de ce cabinet où se brassaient des millions et des révolutions.

Le ci-devant abbé des Théatins n'aurait désavoué ni la sévère nudité des boiseries, ni les formes anguleuses des sièges. Ce n'étaient que panneaux en vieux chêne noir, escabeaux qui devaient avoir figuré jadis dans la salle des gardes d'un manoir féodal, dressoirs chargés de papiers poudreux et bahuts grossièrement taillés. Le fauteuil et le bureau du maître faisaient à peine exception, et cette absence de luxe en plein Directoire, était vraiment caractéristique.

Ce réduit, où rien n'avait été sacrifié aux commodités de la vie, aurait pu servir de cellule à un bénédictin. Cependant, des sabres, des pistolets accrochés aux murs, des fusils entassés dans les angles et deux ou trois poignards égarés sur les tables modifiaient un peu

Taspect monacal du cabinet. On y trouvait assez d'armes pour y soutenir un siège ; et, ce soir-là, précisément, on aurait pu croire que Liardot se préparait à repousser un assaut, car ses traits contractés exprimaient une résolution désespérée.

Après avoir commencé par pleurer, il relevait maintenant la tête et grinçait des dents en jouant avec un stylet italien.

— Je le tuerai! disait-il d'une voix sourde.

Tout à coup, il passa la main sur son front, comme pour chasser une pensée qui l'obsédait, puis il se leva brusquement et se mit à se promener à grands pas.

Le cabinet n'était éclairé que par une lampe qu'un serviteur intime allumait tous les soirs, et qui brûlait jusqu'au jour sur le bureau. L'ombre du mari de M"® de Limeuil s'allongeait sur les boiseries et le suivait comme un fantôme noir.

Ce sombre tableau s'harmonisait avec les lugubres visions qui assiégeaient son cerveau troublé par la plus terrible dé^ passions humaines, la jalousie.

Le malheureux financier se trouvait à peu près dans la situation d'un homme qu'une catastrophe imprévue vient de précipiter du haut d'une colline fleurie dans un bourbier sans fond. Le bonheur qu'il se forgeait depuis quatre années venait de s'efTondrer sous lui en moins d'une minute.

Quand Christiane avait accepté de porter son nom, Christiane ne l'aimait pas et il savait qu'elle ne l'aimait pas. Mais lui, en l'épousant, il s'était bercé de l'espoir qu'elle l'aimerait un jour; il avait nourri cette chimère des cœurs généreux et simples qui croient que l'amour se sème comme la reconnaissance et que les femmes rendent en tendresse les bienfaits qu'elles ont reçus.

il ne savait pas que la plus adorée des maîtresses se croit quitte quand elle a daigné accepter les dévoue-

2i2 LES COLLETS NOIRS

ments et les sacrifices, de même qu'une idole reste sourde aux prières de ceux qui Tencensent.

Du reste, tout avait contribué à entretenir son erreur et à prolonger ses illusions. La vie presque claustrale que menait Ghristiane témoignait assez de sa vertu, et son âme haute semblait inaccessible à tous les entraînements.

Cent fois, Liardot avait fait Tépreuve de lui présenter les plus séduisants et les plus braves parmi la jeunesse dorée. Il voulait savoir si ce cœur qui restait fermé pour lui s'ouvrirait aux séductions de la beauté, de la grâce, de la force, — toutes ces divinités physiques alors adorées sans partage.

L'essai était périlleux, mais il avait pleinement réussi. La fière jeune femme n'avait témoigné qu'une froideur voisine du mépris à tous ces lovelaces tournés en hercules, à tous ces athlètes croisés de don Juan dont les muscles et les élégances faisaient pâmer d'aise les belles impossibles de la nouvelle France. «

Chaque fois même que M™" Liardot avait bien voulu condescendre à se montrer à ces beaux-fils et à supporter pendant toute une soirée leurs compliments zézayes, elle avait le lendemain redoublé avec son mari de prévenances affectueuses. Elle lui témoignait alors une sorte de sympathie grave, de déférence attendrie, comme si elle eût voulu lui exprimer qu'elle le tenait en bien autre estime que ces muscadins ridicules.

Liardot avait fini par se méprendre peu à peu au sentiment qui inspirait cette préférence, et bien d'autres, il faut le dire, s'y seraient trompés comme lui. Cependant il s'était sévèrement interdit de laisser percer ses secrètes espérances, et il. n'avait tenté de rien changer aux habitudes, sérieuses et tristes de cette union quasi spirituelle qui n'avait du mariage que le nom. Respectueux comme le jour oix l'héritière de

l'antique race des Limeuil avait consenti à subir la formalité civile qui Tenchaînait à un plébéien, l'intendant enrichi, pour abaisser l'orgueil aristocratique de Ghristiane, comptait sur le temps qui nivelle les montagnes et qui amollit les cœurs. .

Il comptait aussi, pour s'élever jusqu'à elle, sur le succès de ses entreprises politiques, car le moins que le roi, rétabli sur son trône, pût accorder au chef des Collets noirs, c'était un titre de noblesse.

A force d'étudier sa femme dans le présent et de la rêver telle qu'il la voyait dans l'avenir, il en était venu à inventer une Ghristiane qui n'existait que dans son imagination, une Ghristiane résignée d'abord, gagnée ensuite peu à peu par les soins délicats et les nobles procédés de son époux, enfin touchée plus tard .jusqu'à consentir à Taimer.

S'il avait su que la fille du vieux comte, au moment où lui, Liardot, la sauvait de l'échafaud, avait depuis deux ans donné sa foi au baron de Gandeilh, il ne lui aurait certes pas marchandé sa protection, mais il se serait épargné de terribles désenchantements. Par malheur, la franchise de M"® de Limeuil n'était pas allée jusqu'à confesser son premier amour à l'homme généreux qui l'arrachait à l'échafaud.

Il est vrai qu'à Theure où il lui fallut choisir entre la guillotine et le nom de Liardot, elle était sans nouvelles de l'émigré et qu'elle avait même toutes sortes de raisons de le croire mort. Elle n'était donc . pas obligée de révéler à son mari un secret enseveli au plus profond de son cœur, pas plus qu'elle ne pensait l'outrager en demeurant fidèle à une affection d'outre-tombe.

Plus tard, quand elle avait acquis la preuve de l'existence de Gandeilh et noué avec lui une correspon-. dance souvent interrompue, elle n'avait pas eu le courage de détruire les illusions d'un homme au-

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quel elle avait voué une profonde estime. D'ailleurs, elle était résolue à ne pas céder à la passion d'Aymeric | et elle rassurait sa conscience en se promettant de ne point se parjurer.

Liardot, qui ignorait tout êela, sentait croître son amour à mesure que se creusait à son insu l'abime qui devait le séparer pour toujours de sa femme.

C'était sur cette situation singulière que venait de tomber comme un coup de foudre la découverte de la bague accusatrice ; et le financier ne pouvait pas douter de son malheur, car il semblait que la fatalité eût pris à tâche d'en mettre la preuve sous ses yeux.

Ce bijou,' dont la forme et la matière ne permettaient pas la moindre confusion, il l'avait vu acheter par Gandeilh. Il avait récueilli de la propre bouche de l'émigré, confiant jusqu'à l'étourderie, l'aveu de l'usage auquel il destinait cet odieux anneau qui brillait maintenant au doigt de Ghristiane.il savait que le baron avait porté ce cadeau d'étrennes à sa maîtresse, — Aymeric avait dit le mot, — et que ce trop léger conspirateur, quand il l'avait sauvé de la cordç, venait de passer une heure de tête à tête amoureux avec la belle, la pure, la sainte femme à laquelle, lui, le vaillant chef des Collets noirs, il avait tout sacrifié.

Oui, tout; car, en somme, si Liardot, ex-intendant d'un duc et dévoué sincèrement à l'ancien régime, si Liardot avait embrassé avec ardeur les opinions royalistes et comptait bénéficier plus tard d'une restauration monarchique, il n'est pas douteux cependant qu'il aurait pu tout aussi bien mettre au service de la République les rares facultés dont la nature l'avait doué.

Son indomptable énergie, son aptitude aux affaires, sa grande fortune irréprochablement acquise, tous ces avantages lui auraient assuré une place éminente dans la société nouvelle. Il eût été aussi bien et mieuxqu'un autre le ministre des finances du premier pouvoir ré-

LES COLLETS NOIAS 245

gulier qui devait fatalement sortir à un moment quelconque du chaos populaire.

Sous les Bourbons, au contraire, la bassesse de sa naissance devait le confiner pour toujours dans les rangs subalternes. Tout au plus pouvait-il espérer qu'en considération de ses efforts pour le rétablir sur son trône, le roi légitime lui accorderait des lettres patentes avec ooflation du titre d'écuyer.

Et c'était pourtant pour posséder ce chimérique par chemin, qui permettrait à Ghristiane de l'épouser sans trop déroger, que Liardot s'était jeté à corps perdu dans un complot où il risquait sa liberté et sa vie.

Tomber de toute ra hauteur de ce rêve de bonheur^ voir s'écrouler d'un seul coup un échafaudage si péniblement construit, c'était de quoi tuer un homme moins solidement trempé que le financier du quai des Théatins ; et, comme si le sort eût voulut lui infliger un raffinement de supplice, il se trouvait que l'auteur de ce désastre était précisément l'homme sur lequel il comptait le plus pour mener à bien ses projets politiques.

Les intérêts du conspirateur se trouvaient en opposition directe avec les haines du mari outragé.

Outragé ! l'était-il réellement? Telle était la terrible question qu'il se posait en arpentant à grandes enjambées le plancher de son cabinet.

Par moments, il se disait que cette coïncidence d'une bague achetée au Palais-Royal avec l'anneau passé au vjdoigt de Ghristiane ne prouvait absolument rien. Il tâchait de se persuader que tous les bijoutiers peuvent sertir une pensée d'émail dans une monture de perles fines, et que M™® Liardot, à laquelle il laissait carte blanche pour sa toilette, avait bien pu s'offrir à ellemême ce joyau de fantaisie.

Elle sortait fort peu, il est vrai, mais rien n'empêchait qu'elle fit des achats à domicile, car les raar-

S'ÎC LES COLLETS NOinS

chands étaient à l'alTût des clients riches et ne dédaignaient pas d'aller les chercher chez eux.

— Comment d'ailleurs, se disait l'infortuné mari, comment Christiane, si ce cadeau lui venait de son amant, aurait-elle commis l'imprudence de l'exhiber publiquement ?

Et puis, comment supposer que le baron, arrivé le soir d'Angleterre, eût été reçu la même nuit par une femme dont la conduite était restée jusqu'alors audessus de tout soupçon? Gomment aurait-il pu trouver son domicile ou seulement soupçonner son existence?

D'aprôB les confidences de Gandeilh lui-même, il s'agissait d'une ancienne liaison, et comme, de son propre aveu, il n'avait pas revu Paris depuis quatre ou cinq ans, il fallait supposer que cette liaison avait commencé avant la révolution , c'estrà-dire à une époque où M"® de Limeuil menait chez son père la vie chaste et retirée d'une jeune fille noble à peine sortie du couvent. Il y avait là une impossibilité presque matérielle, et Liardot commençait à concevoir des doutes rassurants.

— Non, non, murmurait-il en frappant du pied, je ne puis croire à tant de perfidie, ou du moins je ne puis pas la condamner sans l'entendre.

Et ses yeux se tournèrent involontairement vers la fenêtre qui donnait sur le pavillon habité par Ghristiane.

>' — Elle est là, se disait Liardot; elle est là, solitaire et pensive, celle que je calomnie. Qui sait si, en ce moment même, elle ne pense pas à moi qui lui ai consacré ma vie, qui sait si son cœur ne s'est pas ouvert enfin à la reconnaissance et si elle ne médite pas de me récompenser de tant de dévouement ?

Tout en se livrant à ces réflexions un peu présomptueuses, le mari s'était rapproché instinctivement de

LES COLLETS NOIBS 247

la fenêtre et avait collé son front brûlant contre les carreaux.

La nuit était très noire et cependant la masse étroite et haute du corps de logis, isolé contre le mur de la rue de Lille, se détachait sur le fond plus clair des bosquets du jardin. Une lueur incertaine brillait au second étage de ce pavillon, mai? Liardot, qui la voyait de côté, ne pouvait juger ni de sa portée, ni de la cause qui la produisait.

— Sa lampe de nuit, sans doute, dit-il entre ses dents. Christiane veille encore. A quoi rôve-t-elle? Pourquoi ne se repose-t-elle pas après une soirée aussi fatigante ?

Et le soupçon lui mordit de nouveau le cœur.

— Ah! s'écria-t-il, fou que je suis! j'avais oublié leur trouble, leur embarras, quand je les ai placés en face l'un de l'autre. En voyant ce misérable Gandeilh, elle a failli s'évanouir, et, lui-môme, lui qui n'a pas donné le moindre signe d'émotion en face de la corde préparée pour le pendre, je l'ai vu rougir, pâlir et balbutier au moment où je l'ai présenté à ma femme. Allons, décidément, ils sont d'accord, et je n*ai plus qu'à me venger.

n avait fallu en effet que la découverte de la bague eût bien bouleversé la tôte de Liardot, pour qu'il oubliât un instant la scène muette qui avait précédé le dîner.

Il recommença à se promener en donnant les marques du plus violent désespoir. En môme temps, il s'opérait dans son cerveau un travail rétrospectif, et les plus petits épisodes de la soirée lui revenaient en mémoire. Il se rappelait notamment que les deux amants, si amants il y avait, ne s'étaient pas adressé une seule fois la parole ni à table, ni dans le boudoir de verdure.

Un fait plus caractéristique encore se représenta à

248 LES COLLETS NOTItS

son esprit. Ghristiane avait dédaigneusement refusé de faire raison à Gandeilh quand il avait porté sa santé à l'Anglaise, et, en cet instant, ses yeux avaient exprimé un tout autre sentiment que l'amour ou même la bienveillance.

Ce dernier souvenir rejeta le jaloux dans ses perplexités.

Quoique fort peu versé dans les stratégies amoureuses, il avait cependant assez vécu pour savoir qu'on peut se bouder tout en s'adorant, et que les plus secbes rebuffades d'une femme cachent parfois la plus violente passion.

En était-il ainsi pour Ghristiane? avait-elle affecté de regarder Gandeilh du haut de sa grandeur pour mieux dissimuler une entente coupable? Ou bien au contraire le baron n'était-il qu'un fat, abusant de la surprise causée par ses manières de cour pour intimider M"** Liardot et faire croire aux sots qu'il était avec elle du dernier bien, comme on disait sous l'ancien régime?

On croit volontiers ce qu'on désire, et le financier penchait beaucoup pour cette dernière supposition que corroboraient d'ailleurs de nombreux traits du caractère d'Aymeric.

En admettant que Ghristiane entretînt une liaison secrète, il était impossible de confondre cette liaison avec celles qui se nouaient et se dénouaient alors avec la même facilité que les ceintures dorées des belles dames du Luxembourg. Si elle aimait, elle devait aimer sérieusement et relever sa faiblesse par la pureté de sa tendresse. Or, comment aurait-elle été choisir un homme dont le cœur s'envolait à tous les souffles féminins, un homme qui, dans cette même nuit de l'en* trevue avec une maîtresse adorée, avant que le coq eût chanté trois fois, avait renié son amour pour courir après une Pam61a?

LES COLLETS noius 249

— Et tout à l'heure encore, pensait Liardot, ne m'à-t-il pas dit qu'il voulait conter fleurette à la Gancée de ce lieutenant républicain? Non, décidément, Ghristiane n'est pas descendue si bas que de disputer à de pareilles drôlesses le cœur de cet écervelé.

Ainsi raisonnait le malheureux mari; mais au fond il n'était pas aussi rassuré qu'il voulait se le persuader à lui-même. Et pourtant il lui fallait prendre un parti, tant pour le moment présent que pour l'avenir.

Le plus simple eût été de descendre sur-le-champ par l'escalier dérobé qui menait au pavillon. Ghristiane n'était évidemment pas couchée et il pouvait avoir avec elle une explication immédiate; mais à la seule pensée de se présenter chez sa femme à cette heure de la nuit, de l'aborder en maître irrité et d'user de son autorité légale pour lui demander compte de ses actions, le financier sentait s'évanouir tout son courage.

Jamais, depuis quatre ans qu'il était marié, il n'avait osé franchir la nuit le seuil des appartements de sa femme, et môme en plein jour, il s'était imposé comme règle de ne pénétrer chez elle que quand elle le priait d'y venir. L'interroger était encore plus contraire à ses habitudes, et il ne prévoyait que trop l'effet d'un essai d'inquisition sur une nature altière et indépendante comme celle de M^^** de Limeuil. Il lui semblait déjà l'entendre rejeter avec un mépris superbe les questions les plus adoucies, et rappeler à son mari qu'elle n'avait consenti à l'épouser qu'à condition de rester maîtresse de son cœur et de sa personne.

Il ne se sentait pas de force à engager la lutte, et, d'ailleurs, eût-il eu l'énergie de la tenter, il savait qu'il serait vaincu, car il aimait, lui, de toutes les forces de son âme, et, quand on aime, on est toujours le plus faible. Mieux valait donc ne pas risquer un combat

inégal et dévorer ses anxiétés, tout au moins jusqu'au lendemain.

Si, dans une prochaine conversation avec Ghristiane — les époux se voyaient presque chaque jour dans l'après-midi, — si dans ce tête-à-tête quotidien Liardot ne pouvait recueillir aucun indice, il lui restait la ressource de faire surveiller le baroû.

De tous les moyens, c'était de beaucoup le plus sûr pour arriver à la découverte de la vérité, et le chef des Collets noirs avait toutes les facilités possibles pour y recourir. Il se demandait même comment il n'y avait pas pensé plus tôt ; car, dans cette fameuse nuit du jour de l'an, Aymeric avait déjà été espionné par deux affiliés subalternes du club, et il ne s'agissait que de les bncer de nouveau sur sa piste pour être absolument fixé à l'endroit de ses agissements diurnes et nocturnes.

Il est vrai que, la première fois, les surveillants occultes n'avaient opéré que dans un but politique, et que malheureusement ils avaient commencé à suivre le baron après l'heure de son premier rendez-vous d'amour ; mais Liardot, tout puissant dans l'association des Collets noirs, n'avait qu'un mot à dire pour que désormais la vie tout entière de l'émigré fût soumise à ime observation incessante.

Cette idée lui rappela que le club devait précisément se réunir après minuit pour délibérer sur des résolutions d'une très haute importance. Son devoir l'y appelait et l'occasion était bonne pour s'aboucher avec les agents qu'il voulait employer.

Il regarda sa montre et vit qu'il était bientôt temps de partir, car la distance était longue du quai des Théatins au clos Saint-Lazare.

— Décidément, s'écria-t-il en faisant craquer ses doigts, je suis bien fou de me tourmenter, quand j'ai sous la main un moyen de sortir d'inquiétude.

LES COLLETS I90IRS 251

Et, comme une bonne idée ne vient jamais seule, il se ressouvint tout à coup de la conversation qu'il avait eue avec le baron dans la serre.

En proposant de faire, si besoin était, le voyage dltalie pour aborder le général Bonaparte, Gandeilh avait paru très sincère. C'était déjà une sorte de garantie qu'il n'était pas retenu à Paris par des liens bien solides, et c'était de plus un engagement formel de se mettre en route à la prefnière sommation.

Ces réflexions eurent le pouvoir de dissiper les nuages qui cbargeaient le front de Liardot et, après avoir donné un dernier coup d'œil au pavillon où la lumière brûlait toujours, le chef des Collets noirs commença les préparatifs de son excursion.

Un placard habilement caché dans la boiserie du cabinet contenait une collection de costumes appropriés à la circonstance, tels que manteaux couleur de muraille, grands chapeaux rabattus, habits sombres et bottes fortes, en un mot tout un attirail de rôdeur de nuit. Les armes accrochées aux panneaux constituaient mi véritable arsenal où Ton n'avait qu'à choisir pour se mettre en état de défense et môme d'attaque.

Liardot attacha à sa ceinture un sabre court et droit, plaça dans les poches de son habit une paire de pistolets et décrocha une longue houppelande pour recouvrir ce harnais de guerre. Après quoi il se disposa à sortir par le chemin qu'il prenait ordinairement pour aller en expédition sérieuse, c'est-à-dire par le couloir qui conduisait à la boutique d'épicerie.

Le financier avait la clé d'une petite porte basse dont les gonds, soigneusement huilés, tournaient sans bruit, et il pouvait aller et venir par le quai Voltaire sans s'exposer à être vu, car après minuit personne ne s'amusait à se promener au bord de la rivière. Il faut ajouter que le fidèle serviteur préposé au débit des denrées coloniales pendant le jour, couchait la nuit sur son

252 LES COLLETS NOIUS

comptoir pour être prôt à recevoir à toute heure les communications secrètes qui pouvaient venir du dehors.

— Allons, dit Liardot entre ses dents, dans deux heures je serai plus tranquille, car le voyage en Italie du baron de Gandeilh sera décidé.

Il mettait la main sur le bouton qui faisait mouvoir le panneau derrière lequel s'ouvrait le passage secret, quand un léger bruit lui fit tourner la tête.

Il lui avait semblé qu'on frappait doucement à la grande porte du cabinet, celle qui communiquait avec les appartements de réception. Cependant, à pareille heure et venant de ce côté, une visite était un événement si insolite qu'il crut bien s'être trompé. Il revint sur ses pas et il prêta Toreille. Le bruit se renouvela, plus distinct cette fois, et le financier fut obligé do se rendre à l'évidence. Quelqu'un était là qui demandait à entrer.

En réalité, cet incident n'avait rien de très inquiétant, car les gens de la maison pouvaient seuls frapper à cette porte. Cependant, leur survenue ne s'expliquait que par une nécessité urgente. Le maître avait donné à cet égard des instructions formelles et nul dans sa domesticité ne se serait permis de le relancer jusque dans son cabinet, à moins de motifs très graves.

A tout hasard, Liardot croisa avec soin sa grande redingote pour cacher ses apprêts belliqueux, car il ne se souciait pas de mettre le premier venu dans la confidence de ses projets; puis il se décida à ouvrir la porte.

— Comment! c'est toi ! s'écria- t-il en se trouvant en face de Cabasson, le maître d'hôtel.

— Moi-même, monsieur, répondit d'une voix humble ce personnage équivoque, et je vous prie de m'excuser si je vous dérange.

— Qu'as-tu à me dire? demanda brusquement Liardot sans lui livrer passage.

— Beaucoup de choses et très importantes. Vous peûsez bien que sans cela je ne me serais pas permis...*

— Tu as eu tort de te permettre et je n'ai pas le temps de t'écouter.

— Pourtant, si' monsieur savait. . .

— Quoi? s'il s'agit d'affaires de Bourse, tu me parleras demain avant d'aller au Perron.

— Oh ! monsieur, il n'est pas question de courtages... —Si c'est pour des nouvelles qui intéressent le club,

je vais m*y rendre à l'instant, ainsi...

— Je ne viens point pour cela.

— Pourquoi donc alors?

— Pour vous parler de... madame, dit le maître d'hôtel en baissant la voix.

Liardot tressaillit et devint très pâle.

Cabasson était pour lui une manière de maître Jacques et il remployait tantôt comme intendant, tantôt comme courtier d'affaires, tantôt même comme agent du club des Collets noirs. Cependant sa confiance n'était point allée jusqu'à mêler à ses rapports conjugaux un subalterne de cette trempe. Aussi le financier conspirateur éprouva-t-il une surprise mêlée d'inquiétude quand il entendit Cabasson expliquer enfin sa visite par le plus inattendu des motifs.

En toute autre occasion, il l'aurait certainement chassé comme il le méritait, car il n'admettait pas qu'un valet osât même prononcer le nom de xM""^ Liardot. Mais la coïncidence entre les paroles de l'intendant et les préoccupations qui tourmentaient son maître était si singulière que celui-ci crut devoir transiger avec sa dignité.

— Entre, dit-il d'un ton peu encourageant.

Et il s'effaça pour laisser passer Cabasson, qui se glissa dans le cabinet avec l'allure timide d'un chien admis à passer de la cuisine au salon.

— Parle, mais sois bref, car je suis pressé, reprit

sèchement Liardot après avoir refermé la porte avec soin.

— Je tâcherai d'abréger, quoique ce soit assez long à expliquer, dit Cabasson avec embarras; mais, d'abord, je voudrais bien être sûr que monsieur ne se fâchera pas de ce que je vais lui apprendre.

Ces précautions oratoires n'annonçaient que trop une confidence désagréable, et le financier eut besoin de tout son sang-froid pour ne pas trahir ses angoisses.

— Je suis prêt à entendre tout ce que tu as à me dire, commença-t-il froidement ; mais je te préviens que si tu mens tu ne sortiras pas vivant d'ici.

En môme temps, il s'asseyait sur le bord de la table et prenait dans sa poche un pistolet qu'il armait.

— Va maintenant, je t'écoute, reprit Liardot en regardant le maître d'hôtel entre les deux yeux.

Cabasson avait changé de couleur quand il avait vu le canon du pistolet, et sa langue restait collée à son palais.

— Parleras-tu enfin? lui cria son maître furieux.

— C'est que... si je vous dis des choses... que je ne pourrais pas prouver tout de suite..., balbutia l'intendant, ce ne sera pas une raison pour que ces choses ne soient pas vraies.

— Je serai juge de cela. Parle, te dis-je.

— Je vous jure, monsieur, que je ne mentirai pas d'un seul mot et que vous pourrez tout vérifier par vos yeux...

— Assez I explique-toi sur-le-champ, ou tu vas te repentir de ton impudence.

— Eh bien, donc, monsieur, je viens tout simplement vous raconter ce qui s'est passé ici la nuit du jour de l'an, dit Cabasson d'une voix peu rassurée.

— La nuit du jour de l'an! répéta Liardot stupéfait.

— Oui; vous vous souvenez bien que vous m'aviez

IëS éOLLETS NÔIBS 255

emmené au Perron, et que, sur le coup de neuf heures, vous m'avez dit de filer et de venir à l'hôtel dire que vous ne rentreriez pas.

j — Je me souviens de cela, en effet. Après?

— Bon! j'ai donc joué des jambes et je suis rqntré ici tout droit pour m'acquitter de la commission, après quoi je suis descendu sur le quai pour causet un instant avec Goujard, votre commis, qui allait fermer la boutique.

— Passe ces détails.

— Maintenant, vous n'avez pas oublié non plus que la veille encore vous m'aviez dit qu'on avait vu des figures suspectes rôder autour de l'hôtel, et qu'il faudrait faire de temps en temps des rondes de nuit.

— C'est vrai. Ensuite?

— ËhbienI ce soir-là, Goujard m'a justement raconté la même chose et nous sommes convenus que je commencerais mes tournées tout de suite. Ce que j'en

. faisais, c'était dans l'intérêt de monsieur, comme monsieur peut bien le penser...

— Tu avais raison. Que t'est-il arrivé? deipanda vivement Liardot.

— Pour lors donc, après avoir bavardé assez longtemps avec votre commis, je suis sorti aux environs de minuit, à seule fin de faire deux ou trois fois le tour de l'hôtel. Vous savez que pour ce qui est de surveiller je ne suis pas manchot. On n'a pas pour rien travaillé cinq ans sous les ordres du lieutenant de police.

— Achève I mjUe tonnerres ! achève!

— J'ai commencé par le quai et je suis resté plus de vingt minutes à rôder le long de la berge, sans voir seulement un posant. Alors, j'ai tourné par la rue de

eauneet jetsuis venu me camper devant le mur du jardin.

— Dans la rue de Bourbon?

-— Oui, à peu près en face du pavillon de madame.

i56 LES COLLETS NOIRS

— Et là, tu as vu? demanda Liardot, d'une voix étranglée.

— Rien du tout d'abord. Il faisait noir comme dans un four, et la rue était déserte; mais au bout d'un petit quart d'heure j'ai entendu des pas qui avaient l'air de venir par le chemin que j'avais pris. On marchait doucement et on s'arrêtait souvent. Je me suis dit que ça pouvait bien être un particulier envoyé par M, Cochon, leur préfet de police, comme ils disent à présent, et je me suis collé dans l'embrasure d'une porte.

— Alors? interrompit le financier, qui trépignait d'impatience.

— Ahl reprit Gabasson, j'ai oublié de vous dire que la fenêtre du premier, dans le pavillon, était éclairée, tenez ! comme ce soir.

Et il montra la lueur qu'on apercevait à travers les vitres de la croisée du cabinet.

— Gomme ce soir, répéta machinalement Liardot.

— Oui, et môme ça me gênait un peu pour me cacher; ma^s je me suis si bien ramassé sous un auvent que le diable ne m'aurait pas déniché là, pendant que moi, au contraire, j [étais sûr de ne pas perdre un mouvement du gaillard qui arrivait, car j'y vois là nuit comme les chats.

— Get homme s'est donc approché...

— Oh! tout doucement, tout doucement,. comme un malin qu'il est ; et puis, quand il s'est trouvé tout juste en face du pavillon, il s'est arrêté et il s'est mis à regarder la fenêtre éclairée. Boni que je médisais, il fait sa petite reconnaissance, et, pour sûr, ce parois- . sien-là nous est détaché par les citoyens du Directoire. Là-dessus, je pense à le laisser manœuvrer tout à son aise pour bien voir à qui il en voulait... Ahl bien, oui I je n'avais pas deviné.

— Quoi ?

— Ses intentions, pardienne ! Mais aussi qui est-ce qui s'en serait douté? Figurez-vous, monsieur...

Gabasson s'interrompit au beau milieu de sa phrase* et parut hésiter.

— Je jure sur tout ce que j'ai de plus sacré, reprit-il, que j'ai vu et entendu ce que je vais vous dire.

— C'est bien. Dis! murmura Liardot avec un calmé bien plus effrayant que sa colère de tout à l'heure.

— Voilà donc, monsieur, que l'homme s'est mis à frapper trois fois dans ses mains comme pour donner un signal. Je m'attendais à voir arriver le reste de sa bande. Pas du tout! personne n'a bougé dans la rue ; seulement la lampe a disparu de la fenêtre et. ..

— Continue!... mais continue donc!

— La porte s'est ouverte, l'homme s'était rapproché de la maison à pas de loup et se tenait collé contre le battant. Il n'a.eu qu'un saut à faire pour entrer.

— Et tu n'as pas vu la... personne qui... ouvrait? balbutia Liardot.

— Faites' excuse, monsieur, je l'ai vue et je l'ai même parfaitement reconnue, car elle portait la lampe.

— Eît cette personne... c'était... •

— C'était madame, articula Gabasson, si bas qu'on Tentendit à peine.

Il y eut un silence effrayant. Le financier était devenu livide, mais il ne fit pas un mouvement. Seulement il déchirait sa poitrine avec ses ongles.

— C'est bien, dit-il avec effort. Je te crois. Qu'as-tu fait ensuite?

— Vous comprenez, monsieur, que ' ça m'avait mis Tâme à l'envers de voir une chose pareille, d'autant que, madame ne se mêlant pas de nos affaires politiques, je ne pouvais pas croire que c'était quelqu'un du club.

— Fais-moi grâce de tes réflexions et termine, dit froidement Liardot. Que s'est-il passé après que rhomme a été entré?

-^ 11 s'est passé que je suis resté dans la rue, bien décidé à attendre que le particulier montrât son museau. Seulement, j'ai eu soin de traverser la chaussée et de me ranger le long du mur du jardin pour reprendre ma faction. 'Je voulais l'avoir à portée de mon gourdin quand il sortirait.

— Ah ! tu avais un gourdin? répéta Liardot d'un air égaré.

— Toujours I je ne marche jamais sans mon pouvoir exécutifs

— Alors, ta Tas assommé, j'espère.

Ce cri sortit de la poitrine du mari avant qu'il eût le temps de retenir l'expression de sa rage.

— Pas tout à fait malheureusement, répondit Cabasson, mais ce li'est pas de ma faute.

— Reprends ton récit, dit Liardot redevenu calme.

— J'ai attendu environ une heure, peut-être un peu plus.

— Une heure! murmura le financier en serrant les poings.

— Oui, et je commençais même à croire que l'homme ne sortirait pas de toute la nuit, quand j'ai entendu la porte s'ouvrir lentement. Le particulier s'est glissé dans la rue et il s'est arrêté un instant pendant qu'on poussait les verrous en dedans. Il ne se doutait pas que j'étais là et on aurait dit qu'il réfléchissait pour savoir de quel côté il allait tourner. Ma foi! je n'ai fait ni une ni deux; j'ai sauté dessus et je lui ai envoyé un coup de bâton gui l'aurait tué net, si j'avais réussi à l'attraper à la tête; mais, la nuit, vous savez, c'est le diable de viser juste et puis il s'est jeté en arrière assez lestement.

— Et tu l'as manqué?

— Pas tant que ça, car j'ai senti que le coup portait, et d'ailleurs le gredin a lâché un jurement; j'ai dû le toucher au bras ou à l'épaule.

— Il fallait recommencer.

— Je n'ai pas eu le temps. Mon gaillard a pris la poudre d'escampette, et je vous réponds qu'il court bien. J'ai essayé de le rattraper, mdis pas mèche. Il était déjà dans la rue du Bac que je barbotais encore au milieu du ruisseau devant le mur du jardin. Et puis... faut tout dire... je pensais que si je le rattrapais, il se défendrait et que le bruit de la bataille attirerait du inonde. J'ai eu peur du scandale.

— Tu as eu raison, dit vivement Liardot.

— D'ailleurs, je ne savais pas à qui j'avais affaire... ça pouvait être un ami de monsieur... un parent de madame... J'ai préféré attendre une autre occasion.

Le financier mit sa main sur ses yeux comme pour se recueillir, et il resta quelques instants sans répondre.

— As-tu vu la figure de cet homme? dit-il avec effort.

— Non. Il faisait trop noir. J'ai distingué seulement qu'il était grand et qu'il avait l'air solide.

— Et tu ne soupçonnes pas qui ce peut être?

Ce fut au tour de Gabasson d'hésiter légèrement avant de répondre.

— Non, prononça-t-il d'une voix assez mal assurée; mais je crois qu'il ne serait pas difficile de le savoir.

—Comment?

—En montant la garde à la porte du pavillon.

L'homme reviendra pour sûr, et cette fois-là je me charge de le suivre sans qu'il me voie, à moins que vous n'aimiez mieux le prendre au ^ te , mais alors il faudrait. . .

— Tais-toi. Je sais ce qui me reste à faire. As-tu parlé à quelqu'un de cette histoire?

—A personne, monsieur, foi de Gabasson.

— C'est bien. Maintenant, pourquoi as- tu tant tardé àm'avertir?

— D*aborcl, monsieur, ça n'est pas bien vieux, puisque ça s'est passé dans la nuit d'avant-hier. Ensuite... je vas vous dire franchement... je n'osais pas... parce que... parce que j'avais peur de vous faire de la peine... et puis qu'après tout, moi, ça ne me regardait pas. Aussi j'ai mis deux jours à me décider; mais à la fin je me suis dît que mon devoir* était de ne vous rien cacher de ce qui se passe ici.

— Gela suffit. Je te remercie, dit simplement Liardot.

— Et maintenant, reprit le maître d'hôtel avec un certain embarras, si monsieur a des ordres à me donner.

— Aucun.

— Ahl souffla Gabasson de plus en plus troublé, c'est que je les aurais exécutés sans broncher, quand bien même vous m'auriez commandé d'assommer le particulier.

— Je te le défends formellement. Je sais ce que cet homme venait faire dans le pavillon,

— Ahl vous savez...

— Oui, et je te recommande de garder sur tout cela le silence le plus absolu.

— Soyez tranquille, monsieur; du moment que vous me défendez de parler, je serai muet comme un poisson.

— De parler et d'agir. Il est même inutile que tu recommences h surveiller la maison de ce côté-là.

— Ge sera comme il vous plaira, monsieur. Seulement, je vous supplie de ne pas m'en vouloir.

— Moi! pourquoi t'en voudrais-je?

— Mais parce que... je me suis trompé... puisque monsieur sait ce que le particulier venait faire dans le pavillon.

Le ton sur lequel Gabasson avait prononcé cette phrase éta assez équivoque pour déplaire à son maître. Il y avait comme une pointe d'ironie enveloppée

dans une formule respectueuse, et peu s'en fallut que Liardot ne réprimât vertement celte tentative d'ingestion dans ses affaires matrimoniales. Il eut cependant assez de force pour se contraindre, et il répondit froidement :

— Tu a» agi en bon serviteur en défendant les abords de cet hôtel. Ce n'est pas ta faute si lu es tombé justement sur un de nos amis. J'aurais dû l'avertir ou du moins lui donner le mot de passe et...

— Alors, il en est donc?

— De quoi?

— Des Collets noirs, parbleu I

— Il en est.

— Bon! boni et madame aussi, à ce qu'il parait. Un éclair passa dans les yeux de Liardot.

— J'y suis, reprit Gabasson en affectant un air naïf. Le particulier venait de la part du comité supérieur pour une affaire importante et, comme monsieur était sorti, il s'est adressé à. madame. Il faut croire que ça chauffait là-bas dans le souterrain du clos Saint-La* zare, car la conférence du pavillon a été longue.

. Cette fois, le financier ne pouvait pas s'y tromper. Les intentions hostiles du drôle étaient flagrantes et il ne prenait plus la peine de déguiser ses railleries. Évidemment, il ne s'était point mépris sur la portée des dénégations de son maître, et il tenait pour certain d'avoir surpris un secret qu'il voulait exploiter.

Liardot embrassa d'une seule pensée toutes les conséquences de celte inimitié intéressée, et, comme il était aussi prompt aux résolutions qu'aux actions, le sort-de son subalterne fut décidé à l'instant même. Il n'avait jamais eu dans l'honnêteté et dans la discrétion du maître d'hôtel qu'une confiance assez limitée. Â ses yeux, Cabasson était un de ces auxiliaires dont on peut se servir sans inconvénient, quand on a assez d'argent pour les payer et assez d'autorité pour les dominer.

Eecraté dans les bas-fonds de la police de l'ancien régime, cet homme à tout faire avait rendu quelques services à Liardot en. pleine Terreur, puis il s'était insinué peu à peu dans 3a maison, et finalement il avait été initié à certaines opérations occultes du cliib des Collets noirs. Largement soldé et incessamment surveillé il pouvait être utile au chef des conspirateurs, mais, en se révélant tout à coup comme un espion volontaire de la conduite de* Ghristiane, Gabasson avait outrepassé la mesure et il ne se doutait guère du châtiment qu'allait lui attirer son imprudence. Il s'attendait d'autant moins à être puni que, jugeant son maître d'après son propre caractère, il était persuadé de trouver en lui un homme enchanté de l'avis qu'on Itii apportait, et disposé à employer et à récompenser le dénonciateur de sa femme. Les jaloux, ordinairement, n'y regardent pas de si près pour se venger.

L'âme vile de Gabasson n'était pas créée pour comprendre les scrupules d'un mari soigneux de l'honneur de son nom, et il avait fondé tout un espoir de fortune sur la complicité par lui proposée à Liardot. Il avait, comn^e on dit, compté sans son hôte.

Outragé, humilié, blessé au cœur, le chef des Collets noirs restait encore supérieur aux vulgaires époux qui ne craignent pas d'étaler leurs infortunes de ménage pour tirer satisfaction d'une femme coupable et de son amant. Sauver la réputation de Ghristiane, sauf à régler seul ses comptes de mari trompé, ce fut sa première pensée. Pour atteindre ce but, pour empêcher que cette aventure transpirât, et que la réputation de M"® Liardot restât à là merci des indiscrétions d'un goujat, la première mesure à prendre c'était de fermer à tout jamais la bouche à ce dangereux témoin. .

L'inflexible financier savait que les morts seuls ne

parlent pas, et, /dans la ténébreuse association qu'il dirigeait, on faisait peu de cas de la vie humaine. Gabasson, en plaisantant sur le secret qu'il avait surpris, prononça lui-même son arrêt.

— Monsieur n'a plus rien à me commander? demanda-t-il d'un air humble et sournois.

En même temps, il faisait mine de se rapprocher de la porte.

Liardot, résolu à s'en défaire, n'hésitait plus que sur le mode à employer pour le condamner à se taire dans l'éternité. Il avait pensé d'abord à le signaler comme traître à ses redoutables collègues. C'était l'équivalent d'une sentence de mort, toujours promptement exécutée. On trouvait un cadavre le matin au coin d'une rue, et, la police du temps ayant d'autres soucis que de s'inquiéter de ces légers accidents, tout était dit sur les vengeances du tribunal secret. Mais il répugnait au conspirateur de mentir, et, d'ailleurs, mieux valait en pareil cas opérer soi-même pour éviter les lenteurs et les bavardages.

— Il ne faut pas qu'il sorte vivant de ce cabinet, pensait -il en manœuvrant de façon à couper laretraite au malavisé maître d'hôtel.

Liardot avait sous sa houppelande un sabre et deux pistolets chargés. Il n'avait donc que le choix des instruments pour envoyer Cabasson dans l'autre monde.

L'heure était propice autant que le lieu, car les gens de l'hôtel devaient tous dormir profondément, et ils habitaient d'ailleurs à l'autre extrémité des vastes bâtiments du ci-devant monastère des Théatins. Eussentils été éveillés, du reste, et moins éloignés du cabinet, ils ne se seraient probablement pas dérangés pour un bruit quel qu'il fût. Dans le Paris de cette époque on entendait souvent la nuit d'étranges vacarmes, et un coup de pistolet ne réveillait et surtout n'attirait per-

264 LES COLLËTS^ NOIBS .

sonne. Rien donc de plus aisé que de casser h tète à l'odieux Cabàsson, de traîner son corps par l'escalier dérobé et de le jeter sur le quai. Ceux qui l'auraient ramassé le lendemain auraient certainement ctu à un assassinat commis par des rôdeurs nocturnes.

— Reste encore une minute, dit. froidement Liardot en poussant le verrou de la porte de communication. J'ai d^autres questions à t*adresser.

— Je ne sais rien de plus, monsieur, s'empressa de répondre Gabasson, qui commençait à laisser percer quelque inquiétude, tant il avait été frappé de la pâleur de son maître.

Le financier se mit à jouer négligemment avec la batterie de son pistolet. Gabasson n'avait guère plus de trente secondes à vivre, car Liardot agissait avec une résolution froide et implacable.

Au moment oîi il saisissait son arme et où il se recalait d'un pas pour que son bras ne fût pas dérangé par un geste soudain du misérable intendant, le bruit sonore d'un timbre vibra dans le silence de. la nuit.

Le conspirateur bondit sur place, et se mit à regarder autour de lui avec anxiété. Ses facultés étaient tellement tendues sur la violente action qu'il méditait de commettre, que ce tintement, bien familier pourtant à son oreille, le surprit comme s'il ne l'avait jamais entendu de sa vie.

— Monsieur, dit Gabasson avec l'empressement d'un homme heureux de sortir d'une situation embarrassante, c'est Goujard qui sonne pour vous avertir qu'il y a du nouveau en bas.

En effet, Liardot n'eut qu'à donner un coup d'œil aux sonnettes placées dans son cabinet, pour s'assurer que celle qui venait de vibrer avait été mise en inouvement par le gardien du magasin d'épiceries du quai Voltaire.

— Que veut dire cela? murmura-t-il très surpris de

cet incident survenu à point nommé pour Tempôcher de brûler la cervelle à maître Cabasson.

Au fond, il était heureux qu'on eût sonné; car, dans son empressement à se débarrasser d'un témoin incommode, Liardot avait totalement oublié son autre subalterne, le commis de la boutique. Or, si assuré qu'il fût du dévouement de ce personnage, il ne se souciait pas de le mettre dans la confidence d'une exécution domestique, assez semblable à celles qui se pratiquent dans le harem du Sultan.

Remettre sa vengeance à un moment plus propice, c'était le seul parti à prendre, et il s'y décida. Il était d'ailleurs fort préoccupé de la mise en branle de cette clochette, qu'on n'agitait pas sans de graves motifs à cette heure indue.

Elle annonçait d'habitude les visites des affiliés du club, mais ceux-ci ne se présentaient jamais chez leur chef qu'à la tombée de la nuit. Après le dîner et, à plus forte raison, à un moment aussi avancé de la soirée, il était fort rare qu'on introduisît quelqu'un par cette voie. Liardot avait donc ses raisons pour s'inquiéter de ce signal intempestif.

Le bruit se renouvela deux fois, coup sur coup.

— Ça veut dire que Goujard va monter lui-même, dit Cabasson, qui avait été quelquefois de service dans la boutique et qui en connaissait les usages.

— C'est vrai, murmura le financier; que peut-il me vouloir?

En même temps qu'il s'adressait cette question, il se demandait aussi comment il convenait de procéder avec le donneur d'avis. L'expédier dans l'autre monde, il n'y fallait plus compter pour le moment; le renvoyer chez lui, s'était s'exposer à tous les inconvénients que le coup de pistolet aurait prévenus. Et pourtant, Liardot ne voyait pas autre chose à faire, à moins de sortir

avec lui et de le tuer dans la rue. Il s'arrêta à peu près à ce dernier parti.

— Quand je serai débarrassé de ce misérable, pensa-t-il, je reviendrai sur mes pas, je m'embusquerai dans la rue de Bourbon, et si M. de Gandeilh ose s'y montrer, j'aurai la satisfaction de l'exterminer moimême. S*il ne paraît pas, je verrai du moins si Christiane a mis une lampe à sa fenêtre pour lui montrer qu'elle l'attend.

Ce plan était assez bien combiné, mais encore fallait-il avant de l'exécuter savoir ce que voulait le fidèle serviteur qui venait d'annoncer si bruyamment son arrivée. Un panneau glissa dans la boiserie et l'agent, qui répondait au nom de Goujard avança discrètement la tête dans le cabinet.

— Entre et parle vite, lui cria Liardot.

Le commis obéit et ouvrit la bouche pour s'expliquer, mais l'ascension rapide qu'il venait d'exécuter dans l'escalier l'avait tellement essoufflé qu'il lui fallut tout d'abord reprendre haleine.

C'était un gros garçon à mine bonasse, parfaitement choisi pour tenir la boutique à deux fins du quai Voltaire sans exciter les soupçons des chalands. On aurait juré que ce commis imberbe et placide n'avait jamais fait autre chose que de vendre des pruneaux et de la chandelle, et pourtant c'était un des agents les plus fins et les plus sûrs que l'association des Collets noirs eût jamais employés.

Il occupait chez Liardot un véritable poste de confiance, puisque tous les conspirateurs défilaient les uns après les autres sous ses yeux, quand ils venaient conférer avec le grand chef, et il s'acquittait à merveille de : ses délicates fonctions. Il était même souvent précieux à consulter, car la nature l'avait doué d'une mémoire prodigieuse, et il avait dans la tête un véritable répertoire de figures, de noms et d'adresses.

LES COLLETS NOIUS 267

— Voyons! reprit brusquement Liardot, je suis pressé et j'attends depuis deux minutes que tu veuilles bieti m'expliquer ce qui se passe. La police serait en bas que tu n'aurais pas l'air plus effarouché.

—Ce n'est pas la police, monsieur, articula Goujard, et j'espère bien qu'elle ne montrera jamais son nez chez nous.

— Enfin, qu'est-ce donc? reprit le financier avec impatience.

— Deux envoyés du Comité qui viennent de frapper aux volets, selon les rites, vous savez : toc, et puis toc, toc, toc, une et trois.

— Le signal d'urgence?

— Oui, et, ma foi! je vous réponds que je n'ai pas perdu de temps pour leur ouvrir.

— Que t'ont-ils dit?

— Qu'ils venaient du club, qu'on était en séance depuis une heure et que le président vous priait de venir sans perdre une minute.

— Mais il avait été convenu que je n'irais pas avant minuit.

— Il paraît qu'on a reçu là-bas des nouvelles de la plus haute importance et que votre présence est absolument indispensable.

— Sur-le-champ?

— Sur-le-champ. Ils sont môme venus en voiture pour aller plus vite, et la dormeuse attend au bout du pont Royal.

— C'est bien. Je descends avec toi, dit sèchement Liardot.

La nouvelle que Goujard lui apportait le contrariait beaucoup, car elle dérangeait encore une fois ses projets. Il ne pouvait plus songer à emmener Gabassbn pour se défaire de lui, puisque le voyage devait s'efTectuer en compagnie de deux acolytes qu'il ne connaissait pas. Il ne fallait pas se flatter davantage d'em-

ployer la nuit à surveiller lui-même le pavillon, car il était probable que la séance se prolongerait jusqu'au jour. Tout cela tournait donc au rebours de ses vues; mais, quelque colère qu'il éprouvât de ce contre-temps, Liardot n'était pas bomme à sacrifier à son désir de vengeance les intérêts de la conspiration.

C'était la première fois qu'il se trouvait obligé de choisir entre ses affaires personnelles et celles de la cause qu'il servait. Il n'hésita pas une seconde. ' — Rentre chez toi, dit-il tout bas à Gabasson, et viens me trouver ici, dans ce cabinet, demain à pareille heurei Jusque-là, c'est entendu, pas un mot à qui que ce soit.

— On me couperait plutôt en quatre que de m'arracher une parole, répondit le maître d'hôtel avec une chaleur trop affectée pour être sincère.

— C'est bien, reprit froidement Liardot en ouvrant la porte de communication avec les grands appartements.

Le citoyen Gabasson s'empressa d'en franchir le seuil, et son maître suivit Goujard par l'escalier dérobé.

— Ge drôle ne perdra rien pour attendre, disait-il entre ses dents. Je le tuerai demain, car je ne veux pas lui laisser le temps de continuer ses espionnages et de découvrir ce qu'il ignore encore, puisqu'il n'a pas vu là figure de l'homme du pavillon.

Au même moment, Gabasson, en regagnant sa chambre sur la pointe du pied, murmurait en se frottant les mains :

— Gomme j'ai bien fait de ne lui dire que, la moitié de ce que je savais!

Après la longue et ennuyeuse soirée où il lui avait fallu remplir ses devoirs de maîtresse de maison, Cbristiane avait regagné seule ses appartements ou plutôt son domicile, car le pavillon qu'elle habitait ne faisait point partie de Thôtel.

Ce corps de logis séparé; communiquait avec les vastes bâtiments de Tancien couvent par une galerie souterraine pratiquée sous le jardin; mais ce chemin ne servait plus depuis longtemps, et, lorsque M™® Liardot voulait se rendre chez son mari, elle suivait tout simplement une allée couverte qiii longeait la muraille de la rue de Lille dans toute son étendue.

Ce passage vitré, rempli de fleurs rares, ressemblait assez à une serre. Sa construction très récente était due à la sollicitude du financier, qui avait voulu épargner à Ghristiane l'incommodité de s'exposer au soleil et à la pluie pour traverser le jardin.

Les domestiques de Fhôtel avaient pour consigne de n'y jamais mettre les pieds; à plus forte raison ne s'aventuraient-ils point dans le pavillon de madame.

La noble descendante des comtes de Limeuil vivait là, sans autre compagnie que celle d'une vieille femme de chambre qui l'avait vue naître, ayant été jadis au service de sa mère.

Quoique trop âgée pour s'acquitter bien activement

270 LES COILBTS NOIRS

de son emploi, cette suivante était d'un grand secours à la jeune femme qui, grâce à elle, pouvait se passer entièrement de services étrangers.

Christiane poussait à ce point Tamour de la solitude, qu'elle n'admettait même jamais chez elle le coiffeur, cet auxiliaire indispensable des toilettes de ce temps. L'art capillaire jouait alors un si grand rôle, que j(me Tallien possédait trente perruques à vingt-cinq louis pièce, toutes blondes, mais allant de la nuance noisette à la nuance dorée, du blond enfantin au blond filasse et du blond jaune au blond rpuge.*

M"' de Limeuil se bornait à user de ses cheveux naturels, qui étaient magnifiques, et elle savait les disposer beaucoup mieux que n'auraient pu le faire l'illustre Dumas ou le célèbre Duplan, les deux perruquiers en vogue. S'agissait-il de choisir des étofifes, des plumes ou des bijoux, les fournisseurs et les couturières étaient reçus par M"*® Liardot dans l'hôtel de son mari, à moins que, par exception, elle ne se décidât à aller en berline visiter les magasins de Versepuy, le marchand de nouveautés de la rue de la Loi, ou de M°^* Raimbaut, la grande tailleuse de robes à la romaine. Mais aucun de ces gens-là n'entrait dans le sanctuaire de Christiane. Le pavillon était comme un lieu sacré dont M. Liardot pouvait tout au plus passer pour le gardien.

Donc, le soir de ce quintidi qui suivit le jour de l'An, M"*® Liardot s'y était réfugiée comme d'habitude, aussitôt qu'elle avait cru possible de battre en retraite sans faillir à ses devoirs. Excédée des sots discours qu'il lui avait fallu entendre, elle s'était jetée avec accablement sur le sopha de sa chambre à coucher, et elle n'avait pas eu le courage de dire un seul mot àla fidèle Brigitte qui l'attendait pour la débarrasser de ses atours de cérémonie. Elle se laissa déshabiller avec l'indifférence d'une reine accoutumée aux suites ennuyeuses de l'apparat des cours, et la suivante

n'osa point prendre sur elle de troubler par des questions les rêveries de sa maîtresse.

Christiane la congédia d'un mot affectueux et lui 8t signe d'enlever jusqu'aux bijoux qu'elle avait portés pendant cette longue soirée. On aurait dit que toutes ces magnificences lui inspiraient de l'horreur, et qu'il lui tardait de revêtir un costume que n'eussent point célébré dans de fades madrigaux les lourds invités de son mari.

Brigitte, habituée aux tristesses de la fille de ses anciens maîtres, s'était bien gardée de lui demander la cause d'un découragement dont elle observait chaque jour les progrès. Elle souhaita le bonsoir à M"" Liardot, et regagna sa chambre située à l'étage le plus élevé du pavillon, sans avoir même pu obtenir un mot de réponse à ses paroles affectueuses.

L'excellente femme n'avait jamais vu Christiane si triste et si abattue. Il lui fallut se contraindre pour se taire, car elle avait comme le pressentiment d'un malheur; mais les vieilles traditions de respect auxquelles Brigitte était habituée imposèrent silence à sa tendresse presque maternelle.

Dès que M^* de Limeuil se trouva seule, elle s'affaissa sur elle-même et s'abandonna aux pénibles réflexions qui l'assiégeaient.

A cette même heure, l'homme dont elle avait consenti à. porter le nom s'abîmait dans le plus profond désespoir; accoudé sur son bureau, il regardait la lueur incertaine de la lampe du pavillon et maudissait la fatalité qui avait ramené en France le baron de Gandeilh. Cependant, Christiane, forte de sa vertu, décidée à ne jamais abandonner M. Liardot tant qu'elle ne serait pas déliée de ses serments, Christiane courbait la tête sous l'arrêt de la destinée qui venait de placer en face l'un de l'autl^e le fiancé de son cœur et son mari de par la loi.

Elle ignorait absolument que le secret de ses amours fût connu depuis une heure du seul être auquel elle aurait voulu le cacher, car Témotion qu'avait trahie la figure du financier, au moment où il lui baisait la main, lui avait échappé. Toutes les forces de son esprit étaient concentrées sur une seule pensée. Elle se demandait avec effroi ce qu'il allait advenir de cette étrange liaison de deux hommes condamnés par la force des choses à se haïr un jour.

Elle cherchait à comprendre pourquoi Aymeric avait été invité par son mari et surtout pourquoi celui-ci l'avait présenté sous un faux nom, et elle ne trouvait à cette bizarre aventure qu'une seule explication raisonnable. Liardot devait conspirer, et le baron devait être engagé dans le complot organisé par son rival.

Que le financier s'occupât secrètement de politique, et qu'il fût à la tête d'une vaste association royaliste, elle s'en était toujours doutée. Aymeric, dans leur première entrevue, lui avait avoué qu'il venait en France pour renverser le gouvernement du Directoire, et cette confession l'avait médiocrement étonnée. Mais que le hasard eût précisément rassemblé dans la même entreprise son mari et son amant, cela passait en vérité toute croyance, et il lui tardait d'éclaircir une situation aussi embrouillée.

Depuis le moment où le prétendu Charles du Foùgeray avait paru dans son salon, jusqu'à celui où elle avait pris congé des convives, son cœur avait passé par des émotions bien diverses. Sa première impression avait été mélangée de crainte et de joie; puis la défiance était venue.

Le rôle que jouait Aymeric lui semblait si singulier, qu'elle en avait conçu toutes sortes de préventions contre son caractère et contre sa conduite. Elle ne pouvait pas raisonnablement lui en vouloir de s'être fourvoyé dans rhôtel du quai des Théitins, puisqu'il appa-

raissait bien qu'il ne s'attendait pas à l'y rencontrer; mais, malgré elle et presque à son insu, elle lui reprochait de ne' pas avoir trouvé un prétexte pour se retirer sur-le-champ. Il lui Semblait qu'un amour sin - Gère ne devait pas s'accommoder d'un pareil compromis, et que le baron aurait dû perdre un peu plus la tête en se trouvant en face de son mari.

Une coquette aurait apprécié le sang-froid et la présence d'esprit de Gandeilh dans cette situation difficile. Christiane, profondément éprise, se sentait blessée de ce qui aurait ravi une an\pureuse d'une autre trempe.

L'attitude' d'Aymeric pendant le repas l'avait encore plus choquée. Ses propos aimables, ses façons cavalières, ses attentions soutenues révélaient un dégagement d'esprit qui semblait incompatible avec une passion sérieuse et pure. De là était venu le refus sec et presque impoli qu'elle avait opposé à son essai de toast à l'anglaise.

Ce dédain passager était chez M"*® Liardot l'expression sérieuse d'un chagrin intime et violent. Le baron de Candeilh n'y avait vu qu'une ruse charmante pour dérouter un jaloux.

Cette erreur venait de son éducation première. Le vieux gentilhomme dont il était le fils lui avait toujours enseigné que les femmes avaient été créées et mises au monde pour réjouir leurs amoureux et non pour les désoler., Aymeric avait merveilleusement profité de Ses leçons et, en matière de galanterie, il était resté de l'ancienne école.

Quoique sa liaison avec M"® de Limeuil n'eût rien de commun avec les aventures diverses qui avaient égayé sa vie à Versailles, à Londres et ailleurs, il ne concevait guère pourtant qu'on souffrît pour aimer et encore moins qu'on aimât pour souffrir. Lorsque Christiane lui avait jeté à l'oreille un rendez-vous pour la nuit, il s'était dit avec une fatuité naïve :

2^4 tES CÔLIETS NOIES

C'est donc pour en venir là, sans exciter les soupçons, qu'elle s'est montrée si froide pendant le diner.

Bien différents, certes, étaient les mobiles qui avaient dicté la conduite de la noble fille. Elle voulait le voir pour obtenir de lui qu'il renonçât à cette entreprise maudite, pour lui faire jurer de lui épargner l'humiliation de mentir à son bienfaiteur. Elle se berçait de l'espoir qu'il comprendrait l'odieux de cette situation et qu'il céderait à ses prières.

C'était bien mal connaître* le caractère d'Aymerîc que les obstacles excitaient toujours et que le péril attirait, comme la tempête attire les albatros ; mais le cœur n'a pas de ces clairvoyances, et il suffit d'aimer pour cesser de raisonner juste.

M"® Liardot, qui n'analysait point ses sensations comme les Athéniennes du Luxembourg, attendait Candeilh dans toute la sincérité de son âmé ardente et candide, et, dès que sa femme de chambre fut partie, elle s'empressa de placer la lampe près de la fenêtre.

Le silence autour d'elle était profond, et rien ne l'empêchait de croire que tout le monde dormait dans l'hôtel. Le pavillon se trouvait assez loin des autres bâtiments pour qu'aucun bruit n'y arrivât, à moins que ce bruit ne partît de la rue. Christiane était donc parfaitement sûre d'entendre le signal qu'elle attendait avec tant d'impatience, car sa chambre était située au premier étage, précisément au-dessus du petit salon du rez-de-chaussée où elle avait reçu l'émigré lors de sa première visite.

Pour tromper son anxiété, elle se mit à regarder la bague qu'elle avait séparée de ses autres bijoux et remise à son doigt après le départ de Brigitte. C'était le premier cadeau qu'elle eût reçu d'Aymeric, et il lui semblait que cet anneau avait scellé leurs fiançailles.

LES COLLETS NOIàS ^75

Si elle ayait su qu'en ce moment môme son mari souffrait toutes les tortures de la jalousie, en pensant à ce cercle d'or émaillé qu'elle pressait sur ses lèvres, ! elle aurait mesuré la profondeur de l'abîme creusé entre elle et l'homme qui l'avait arrachée à Téchafaud, mais sa vue ne pouvait pas percer la nuit et son esprit était ailleurs.

Elle s'absorba dans une douce rêverie, et, pour la dixième fois peut-être, elle venait de baiser la bague chérie, quand le signal résonna sous sa fenêtre.

Elle prit la lampe ,et descendit toute tremblante d'émotion l'escalier qui conduisait au rez-dechaussée.

• Christiane n'était guère en état de réfléchir, et cependant l'idée lui vint qu'au moment oîi elle allait ouvrir la porte, un jet de lumière pouvait éclairer la rue et attirer l'attention de quelques voisins aux aguets. Elle courut donc d'abord au petit salon et y posa la lampe sur une console.

Cette précaution une fois prise, elle se dirigea par un corridor sombre vers le vestibule d'entrée. Le cœur lui battait si fort que plus d'une fois elle fut obligée de s'appuyer au mur pour ne pas tomber.

Bientôt il lui sembla entendre tousser légèrement dans la rue. L'idée de demander : «Qui est là?» lui passa un instant par l'esprit, mais elle réfléchit qu'un dialogue à travers la porte aurait, si court qu'il fût, de graves inconvénients.

Le nom d'Aymeric de Candeilh, jeté aux échos d'alentour, pouvait être entendu par des oreilles indis- . crêtes, et d'ailleurs c'eût été une précaution bien inutile que de questionner ainsi, car comment supposer qu'un autre avait fait le signal connu seulement de l'émigré? Christiane, après deux ou trois secondes d'hésitation, se décida à faire jouer la serrure,

A peine le battant eut-il commencé à tourner sur ses

276 LES COLLETS lYOIRS

gonds qu'une violente impulsion lui fut donnée du dehors, à ce point que M"® Liardot faillit être renversée par le choc. On aurait dit que quelqu'un s'était adossé à f avance contre la porte et qu'il pesait dessus de tout son poids.

Un homme, en effet, entra précipitamment, et, avant qu'elle eût le temps de se remettre de sa surprise, il avait tourné la clé en dedans. C'était l'allure d'un fugitif poursuivi par des assassins et heureux de trouver un refuge pour leur échapper.

Christiane, qui avait l'esprit frappé et qui ne pensait qu'au baron de Candeilh, s'imagina tout d'abord qu'il courait un grand danger et qu'il s'agissait avant tout de lui donner asile. Loin de s'efPrayer de l'empressement que mettait à se barricader celui qui venait de s'introduire ainsi, elle eût été bien plutôt disposée à l'aider, au besoin môme à se mettre en travers, si ses ennemis avaient voulu forcer' le passage; mais tout resta silencieux dans la rue et rien n'annonça que le nouvel arrivant eût eu maille à partir avec des passants hostiles. La lampe était restée dans le petit salon et sa lumière n'arrivait point jusqu'au vestibule. Christiane se trouvait donc dans une obscurité assez profonde pour qu'il lui fût impossible de distinguer les traits de son amant.

Elle ne voyait qu'une forme confuse, mais la stature lui parut être à peu près celle d'Aymeric, et, dans un premier élan de joie, elle se jeta éperdument à son cou. Le contact la désabusa.

11 y a dans chaque créature humaine une sorte d'électricité particulière qui la révèle presque aussi bien que le son de la voix. Ce n'était point l'électricité du baron de Caiideilh, et Christiane s'écria avec effroi :

— Ce n'est pas lui I

L'homme essaya de profiter de son erreur et de h

retenir dans ses bras, mais elle se dégagea avec une vivacité extraordinaire et s'écria :

— Qui êtes-vous?

L'inconnu ne ût pas un mouvement pour la ressaisir, et dit en adoucissant autant qu'il le pouvait son organe un peu rauque :

— Ne craignez rien, madame. Je suis un ami.

— Un ami! s'écria Ghrisliane avec colère, un ami qui s'introduit chez moi par surprise comme un voleur I

— Je n'avais pas d'autre moyen et je viens dans votre intérêt, répondit Tintrus du ton le plus insinuant.

—Enfin, quel est votre nom?

— Gabasson, madame, Etienne Gabasson.

— Je ne vous connais pas.

— Mais, jnadame, je vous demande pardon, vous me connaissez très bien. G'estxmoi qui suis le maître d'hôtel, le factotum de monsieur.

Ghristiane resta un instant muette, tant sa stupéfaction était profonde. Elle avait en effet oublié totalement ce nom vulgaire de Gabasson, si tant était qu'il fût jamais entré dans sa mémoire^ mais, en revanche, elle se rappelait à merveille le vilain personnage qui le portait.

Get intendant lui était depuis longtemps odieux, et elle éprouvait pour lui la même répugnance qu'une fauvette doit ressentir pour un crapaud. La confiance que son mari paraissait avoir dans les talents divers de ce drôle lui avait toujours semblé inexplicable et, vingt fois, elle s'était promis de lui demander la cause de la faveur accordée à ce serviteur peu sympathique ; mais elle s'occupait si peu des détails d'intérieur, qu'elle n'avait jamais pu saisir l'occasion d'un entretien sur ce point. Souvent, d'ailleurs, elle avait cru remarquer que le citoyen Gabasson se permettait de la regarder

avec plus de persistance qu'il ne convenait à un subalterne, mais elle ne voulait opposer à de pareilles outrecuidances que le mépris et, pour rien au monde, elle ne leur aurait fait l'honneur de les relever.

Quand elle entendit cet homme se nommer, tous ses souvenirs lui revinrent à la fois, et elle fut saisie d'une terreur instinctive.

Gabasson ne pouvait avoir que de mauvais desseins et M"* Liardot comprenait bien qu'elle se trouvait à peu près à sa discrétion. Sa première pensée fut d'appeler sa femme de chambre Brigitte, mais la camériste couchait à l'étage le plus élevé du pavillon et la voix partant du rez-de-chaussée n'aurait pas pu la réveiller. Fuir était impossible, car l'intendant aurait poursuivi impitoyablement la pauvre femme à travers les corridors et les escaliers. Mieux valait assurément rester ferme à la même place et tâcher de faire bonne contenance en traitant mons Gabasson comme un valet qu'il était. G'est à quoi se décida Ghristiane.

— Je me souviens en effet de vous avoir vu parmi mes gens, dit-elle avec hauteur; mais votre nom ne m'apprend pas ce que vous venee faire ici.

— Je viens vous parler de choses qui vous intéressent, dit doucement le maître d'hôtel.

— Je ne comprends pas mieux, et je vous prie de vous expliquer plus nettement, car je n'ai pas le temps de vous écouter, surtout ici.

— Pas le temps! répéta l'impudent Gabasson. Mais si; vous avez tout le temps au contraire, puisque monsieur ne met jamais les pieds au pavillon.

La scène se passait dans Tétroit espace carré qui séparait la porte d'un long corridor menant au petit salon, et Ghristiane avait eu le sang-froid de se placer de façon à ce qu'il fût difficile de lui couper la retraite.

— Finissons-en, reprit-elle, et dites-moi brièvement ce qui vous amène. Je vous préviens du reste que s'il

irflatai

s'agit d*affaires relatives à votre service, c'est à M. Liardot qu'il faut vous adresser, car j'y suis tout à fait

étrangère.

— Ce n'est pas ça du tout, dit Cabasson d'un ton qui frisait déjà l'impertinence. Je viens pour des choses personnelles à madame.

— A moi! Et que peut-il y avoir de commun entre nous, je vous prie?

— Eh ! eh I on ne sait pas, ricana le goujat.

— Misérable! s'écria Ghristiane, cédant malgré elle à son indignation.

— Misérable! pourquoi? parce j'entre ici à la place

d'un autre.

—Que voulez-vous dire? demanda imprudemment

M"'^ Liardot.

— Dame! je n'ai pas forcé la serrure, il me semble, ni enfoncé la porte, et si, à l'heure qu!il est, je ne suis pas à me morfondre dans la rue, c'est que madame a pris la peine de m'ouvrir.

Le coup, cette fois, avait porté, et Ghristiane, touchée au cœur, ne trouva pas le courage de prononcer un seul mot.

— Mon Dieu! oui, reprit le citoyen Cabasson, je suis entré parce que je savais le signal, comme qui dirait le mot de passe. Il n'y a pas là de quoi se fâcher contre moi.

— Je suis perdue, pensa la malheureuse femme qui se sentait tout près de défaillir.

"— Maintenant, continua tranquillement le maître dTiôtel, vous allez me demander comment je connais la manière démontrer patte blanche. Eh bien! c'est justement de ça que je viens vous parler.

— Il a surpris notre secret et il veut me vendre son silence, pensa Ghristiane un peu rassurée.

—Voyons, madame, commença le drôle en cherchant à donner à sa voix des inflexions caressantes, ne

▼ousr effrayez pas, je vous en prie. Je ne suis pas méchant, moi, et je ne veux que vous rendre service. Il y en a d'autres qui, à ma place, iraient tout conter à votre mari pour se faire graisser la patte, mais je ne mange pas de ce pain -là.

— Et que pourriez-vous lui raconter? murmura Ghristiane qui faisait des efTorts inouïs pour maîtriser son émotion.

— Allons, ne faites donc pas Tenfant, dit Cabasson dont l'insolence croissait à mesure que la pauvre femme se déconcertait davantage. Vous savez bien que les maris ont beau être bonasses, ils n'aiment pas beaucoup que leurs femmes reçoivent des amoureux sur le coup de minuit, et, si j'allais narrer au vôtre ce qui s'est passé ici, je crois qu'il prendrait mal la chose.

— Vous mentez! je n'ai reçu personne, dit M""" Liardot d'un ton qui démentait ses paroles.

— Bah ! vraiment? riposta le drôle. Faites-moi donc le plaisir de me dire pourquoi vous m'avez ouvert quand j'ai frappé trois fois dans mes mains. Apparemment je n'ai pas inventé ce signal et il faut bien que je l'aie entendu quelque part.

Ghristiane ne put retenir un gémissement.

— Ce n'est pas une raison pour vous désoler tant que ça, reprit Cabasson. La diable n'est pas toujours aussi noir qu'il en a l'air et, si vous y mettez un peu de bonne volonté, nous pourrons nous entendre.

— Nous... entendre, répéta M"** Liardot avec un accent d'indignation et de mépris. Quelle sorte d'entente pourrait-il se former, je vous prie, entre vous et moi, monsieur Cabasson?

— Oh I il y a des accords de plus d'une espèce, répondit le maître d'hôtel d'un air sournois.

— Ce misérable veut de l'argent, rien que de l'argent. Je puis me délivrer de sa présence en le payant, pensa Ghristiane.

lES COLLETS NOIBS 281

Et elle dit tout haut :

— Soit! vous avez vu quelqu'un entrer chez moi, quelqu'un que j'avais le droit de recevoir, — je ne m'abaisserai pas jusqu'à vous expliquer pourquoi. Vous pensez que mon mari vous paierait ce secret et, sur ce . point, vous vous trompez; mais, s'il vous plaisait de me l calomnier, je ne serais pas là pour vous démentir, et, pour épargner à votre maître la peine de vous chasser honteusement, je consens à acheter votre dsicrétion. Combien l'estimez-vous?

Pour s'exprimer ainsi, Christiane avait dû rassembler . tout son courage, car ce honteux marché lui inspirait une horrible répugnance, mais elle sentait qu'il fallait en finir à tout prix.

Au lieu de répondre, l'infâme Gabasson se mit à rire.

— Ah çà, dit-il, croyez-vous donc que ces affaireslà se traitent au pied levé et qu'on fait l'acquisition d'un homme comme s*il s'agissait d'un pré ou de cent quintaux de sel?

— Que signifie?...

— Ça signifie que d'abord je veux causer avec vous ailleurs que dans un vestibule. Il fait très froid ici, il y a des courants d'air, et, si nous nous y attardons, nous finirons par nous enrhumer.

— Prétendez-vous donc entrer chez moi?

— Je prétends m'asseoir dans un endroit commode,

et pour ça je n'aurai pas besoin de monter l'escalier qui conduit à votre chambre. Il y a là-bas, derrière vous, au bout du corridor, le petit salon oîi vous avez déposé votre lampe en passant, quand vous êtes venue ouvrir après avoir entendu le signal. Nous y serons très bien pour parler de nos affaires.

— C'est impossible I balbutia Christiane qui commençait à perdre tout à fait la tête; ce salon.. •

— Eh bien! quoi? ce salon, je le connais, allez î ^| C'est moi qui l'ait fait meubler quand votre mari est

venu s'installer dans les bâtiments des Théatins, et vous devez bien le connaître aussi. C'est là que dans la nuit d'avant-hier, vous avez passé une heure et demie, plus ou moins, en tète à tête avec votre amant.

— Misérable! dit M"»« Liardot.

— Oh ! pas de gros mots, s'il vous plaît. Je veux m'asseoir à côté de vous sur le sopha qui est à gauche en entrant. Nous réglerons tout ça côte à côte.

— Brigitte y est, s'écria la pauvre Christiane à bout de raisons et de force.

— Qui? votre femme de chambre? Ce n'est pas h moi qu'il faut conter ça. Comme si je ne savais pas qu'elle couche au troisième étage, tout en haut du pavillon, et, entre nous, vous savez bien que vous auriez beau crier, la vieille ne viendrait pas à votre secours, vu qu'elle dort comme une souche à l'heure qu'il est.

Ce n'était que trop vrai, et M"' Liardot ne pouvait plus se dissimuler qu'elle se trouvait entièrement à la discrétion de cet ignoble coquin. Elle eut cependant un éclair de présence d'esprit.

— En supposant que Brigitte soit couchée, dit-elle en feignant un calme qu'elle était bien loin de posséder, vous conviendrez qu'elle entendrait plutôt une conversation tenue dans le petit salon qui s'ouvre directement au pied de l'escalier que des paroles échangées ici,

— C'est possible, mais en revanche on peut nous écouter de la rue, et d'ailleurs, quand nous serons bien intallés sur le sopha, rien ne nous empêche de fermer la porte.

— Si vous n'aviez pas perdu tant de temps à discuter, je saurais déjà ce que vous venez me demander et je pourrais agir en conséquence, dit évasivement Christiane.

— Vous avez donc bien peur de moi? demanda Cabasson d'un ton qu'il tâchait de rendre insinuant.

— Peur? pourquoi donc? vous n'avez pas l'intention de m'assassiner.

— Oh! non. Tout au contraire. Déplus, je me permettrai de vous faire remarquer que, si je voulais abuser de ce que nous sommes seuls, je le pourrais tout aussi bien ici que là-bas.

Un frisson courut dans les veines de Christiane, car le scélérat ne se vantait pas en disant qu'il ne tenait qu'à lui de recourir immédiatement à la violence.

— Voyons, ma chère dame, raisonnons un peu, reprit l'impudent personnage. Vous êtes en mon pouvoir comme une poule est au pouvoir du renard qui a réussi à s'introduire dans le poulailler, et il ne tiendrait qu'à moi de vous croquer tout de suite; mais ce n'est pas tout. Vous venez de m'offrir de l'argent. Autant valait m'avouer, ce que je savais déjà du reste, que vous aviez une jolie peccadille amoureuse sur la conscience.

— Non r non I balbutia Christiane.

— Niez tant que vous voudrez, ça ne change rien à notre situation réciproque. Je suis parfaitement fixé sur ce qui s'est passé ici avant-hier et il dépend de moi d'avertir notre seigneur et mîdtre que, s'il veut venir monter la garde un de ces soirs dans la rue de Bourbon, il verra des choses curieuses. Et môme, entre parenlhèse, si vous vous intéressez tant soit peu au particulier que vous recevez en catimini, vous ferez sagement de ne pas me forcer à vous dénoncer, car le patron n^y va pas de main morte quand il en veut à quelqu'un, et je ne serais pas étonné quand il monterait un bon guet-apens avec trois ou quatre gaillards bien armés pour surprendre votre chéri et l'expédier dans l'autre monde.

Christiane se mit à trembler de tous ses membres et peu s'en fallut qu'elle ne s'évanouît en pensant que cette sinistre prédiction pouvait se réaliser. L'idée qu'Ay-

281 LES GOLI4ETS NOIRS

meric serait exposé à ôtre massacré en venant au rendezvous et qu'elle serait cause de sa mort, cette idée venait de naître dans son cerveau troublé et dominait déjà toutes ses autres impressions.

— Il est donc bien clair que je vous tiens, reprit froidement Cabasson, et, en conséquence, je suis en droit de faire mes conditions.

— Dites-les, articula péniblement M"*® Liardot.

— Pour que je consente à me taire, il me faut beaucoup de choses*

— Fixez vous-même la somme, et dès demain...

— La somme! oh! elle sera ronde, vous pouvez vous y attendre. Le patron est plus riche à lui tout seul que les cinq Directeurs et toute la satanée boutique du gouvernement; or, le patron ne sait rien vous refuser, et vous lui demanderiez demain matin mille louis que vous les auriez demain soir en bon or tout neuf.

— Mille louis, soiti dit vivement Ghristiane qui se trouvait trop heureuse de saisir au vol un chiffre quelconque et de prendre au mot son persécuteur.

— Ehl eh! c'est un joli denier, reprit l'odieux Cabasson, et il y a de quoi largement payer l'honneur de vingt citoyennes de ma connaissance, mais celui de M"* Liardot vaut mieux que ça.

— Deux mille! trois mille! s'écria Ghristiane éperdue.

— Minute! ma petite dame; je me doute bien que, pour sortir d'embarras, vous m'offrirez des millions, mais encore faut-il pouvoir tenir ses promesses, et je me demande comment vous vous y prendriez pour expliquer au patron que vous avez besoin de tant d'argent; et, comme vous ne pouvez pas lui confier le véritable emploi de la somme... •

— Mon mari ne m'a jamais adressé une question sur l'emploi de mes revenus, se hâta de dire M*** Liardot.

— Vous voulez parler de la pension qu'il vous fait pour votre toilette; je sais, en effet, qu'il ne s'inquiète pas de vos dépenses; mais, quand vous lui demanderez à brûle-pourpoint une centaine de mille livres, ça 1 pourra bien ne pas marcher tout seul. ^

— J'en réponds... et, dès demain...

— J'aimerais mieux cette nuit.

— Mais vous savez bien que c'est impossible, et que je n'ai pas cette somme chez moi.

— C'est vrai; seulement vous pouvez me donner des arrhes.

— Oh! j'y consens. Il y a quelques rouleaux d'or dans mon secrétaire et, si vous voulez...

— Que je vous laisse aller les chercher, n'est-ce pas?... et réveiller Brigitte en même temps. Franchement, vous ne me croyez pas assez naïf pour y consentir.

— Alors qu'exigez-vous donc? murmura Ghristiane.

Elle se sentait vaincue, car elle n'était plus môme en état de discuter avec l'homme de proie qui la tenait dans ses griffes.

— Ecoutez, dit Gabasson en faisant un pas pour se rapprocher du corridor; nous n'en sommes plusaux bagatelles de la porte et le moment est venu de parler clair et net.

Malgré l'dbscurité, Ghristiane avait vu le mouvement et s'était instinctivement éloignée de la place qu'elle avait choisie d'abord. Elle frémissait d'horreur à la pensée qu'elle pouvait se trouver exposée dans l'ombre au contact de cet abject scélérat.

— Je vous disais donc, reprit Gabasson, que nous n'avions plus rien à nous cacher réciproquement, et que j'allais vous ouvrir mon cœur. La situation est bien simple. J'ai le moyen de vous perdre et de perdre TOtre amant; je consens à me taire pour cinq mille

louis d'or qui ne vous coûteront pasgrand'choseàvous procurer et que je serai très-content de palper. Voilà un marché conclu et je réponds qu'il est tout à votre avantage. Néanmoins, pour être sûr qu'il sera exécuté, que vos promesses seront tenues, je veux quelque chose de plus.

— Quoi donc, mon Dieu? demanda Ghristiane terrifiée.

— Je veux ce que j'appelais tout à l'heure des arrhes, mais ce n'est pas le mot propre, car vous avez cru qu'il s'agissait de quelques milliers de livres à empocher séance tenante. Les arrhes que j'exige ne sont pas monnayées; un peu d'or ne me garantirait pas la sécurité du lendemain. Je veux entre nous deux une complicité qui m'assure que vous ne pourrez jamais me jouer un tour de votre façon.

— Une complicité!... je... je ne comprends pas.

— Mon Dieu! oui, il faut que nous soyons liés par un crime dont je garderai une preuve écrite.

— Un crime ! quel crime?.

— Une faute, si vous voulez. Ce ne sera pas la première que vous aurez à vous reprocher envers ce cher M. Liardot.

Ghristiane poussa un cri d'horreur.

— Vous allez m'écrire une lettre oïl vous me traiterez comme on traite un amant, continua Cabasson. Une fois que je serai en possession de ce petit papir , je serai tranquille ; car s'il vous prenait fantaisie de me manquer de parole pour l'argent, je n'hésiterais pas à l'envoyer sous enveloppe à votre mari. Mais je compte n'être point forcé d'en venir là; vous êtes trop intelligente pour jouer votre honneur, votre vie et celle de votre amant, contre le plaisir de me nuire.

— Infâme ! murmura Ghristiane.

— Infâme, soit! mais ce système est excellent pour moi et mêiçe trèS' avantageux pour vous, car il me

LES COLLETS NOlUS 287

permettra de vous accorder tout le temps dont vous aurez besoin pour extraire peu à peu les cinq mille louis delà caisse du patron, sans le faire crier, sans exciter ses soupçons. Oh! mon Dieu! vous y mettrez six mois s'il le faut, et le jour où je recevrai le dernier rouleau, je vous rendrai votre lettre; mais, je vous le répète, je ne suis pas pressé ou plutôt je suis pressé d'une seule chose, d'être votre complice et de tenir la preuve de cette complicité.

Gabasson ponctua cette dernière phrase d'un ricanement qui fit frissonner sa victime, et il ajouta en baissant la voix :

— Vous voyez bien qu'il faut absolument que nous allions dans le petit salon.

Décrire l'état dans lequel cette effrayante conclusion jeta M"* Liardot serait impossible. Tout son être se révoltait à la seule pensée d'obéir à ce misérable valet, et pourtant elle comprenait qu'elle était absolument à sa discrétion.

En vain, pendant qu'il parlait, avait-elle cherché à se faire illusion et à voir dans l'indigne marché qu'il proposait une manœuvre pour obtenir, par la terreur, une somme énorme. Le ton du maître d'hôtel ne permettait plus qu'elle se méprît sur ses abominables projets et, d'ailleurs, elle se rappela tout à coup que cet homme la poursuivait depuis bien des mois de regards ardents et sombres, à la véritable signification desquels la fière Ghristiane de Limeuil s'était trompée longtemps.

Et ce n'était que trop vrai. Gabassob nourrissait ane passion monstrueuse pour la femme de son maître et, depuis longtemps, il échafaudait tout un sytème de noires combinaisons dont M™** Liardot n'apercevait encore qu'un seul côté.

Il savait, par des causeries tei^ues dans la boutique du quai Voltaire, que le financier devait passer la nuit

au club des Collets noirs; cari tout subalterne que fût son emploi dans la conspiration, Cabasson était toujours fort bien instruit, — quelquefois môme avant son maître, — des agissements du comité- directeur. Il avait donc la certitude que le mari outragé serait forcé de remettre sa vengeance au lendemain.

Liardot, averti que sa femme avait reçu quelqu'un chez elle, n'était pas d'un caractère à dévorer l'affront, et il était clair qu'il irait attendre et provoquer son rival à un des prochains rendez-vous; mais Cabasson avait devant lui toute cette première nuit, et son plan infernal consistait à en profiter pour forcer Christiane à tomber dans sa dépendance.

En attendant; il avait commencé à la dénoncer à son mari. Il calculait que celui-ci tuerait le lendenaain ou un peu plus tard Tamant nocturne, et qu'il pardonnerait ensuite à l'épouse coupable, comme pardonnent toujours ceux qui aiment sincèrement. Alors, lui, Cabasson, restait maître de la situation et pouvait l'exploiter tout à son aise.

Ces jolis projets avaient failli être dérangés dès le début, car, peu s'en était fallu que le financier ne commençât par brûler la cervelle à l'infâme dénonciateur; mais la sonnette de Goujard, le commis épicier, avait tinté à propos. Liardot, pressé de partir, s'était vu contraint de différer cet acte de justice violente, et mons Cabasson ne s'était môme pas douté du danger qu'il venait de courir.

Sa ruse pour s'introduire dans le pavillon avait pleinement réussi, et maintenant il touchait aubut, puisque sa victime semblait hors d'état d'essayer une résistance inutile.

11 était donc là, dans l'ombre du vestibule, tapi contre la muraille et cherchant à se rapprocher sournoisement de l'entrée du corridor, par où Christiane aurait pu fuir vers l'escalier et essayer ensuite de ré-

veiller Brigitte par ses cris. Ainsi ramassé sur luimême et prêt à s'élancer, il avait Tair d'un tigre qui guette une gazelle, et, pour compléter la ressemblance, ses yeux brillaient comme deux charbons ardents.

Christiane de Linieuil, elle, pâle, tremblante, haletante, priait Dieu de la foudroyer avant que Todieux outrage pût s'accomplir. Par un étrange effet de la surprise et de la terreur, elle avait momentanément oublié que cette nuit-là Aymeric devait venir. Elle s'en ressouvint tout à coup. Elle se rappela qu'avant de quitter les convives, elle lui avait jeté en passant ces mots : « Venez dans une heure, il faut que je vous

parle. »

Cette idée lui rendit un peu de courage. Ce n'était pourtant qu'une lueur d'espérance. Elle avait, depuis le commencement de cette affreuse scène, perdu la notion du temps, mais elle comprenait qu'il s'était écoulé plus d'une heure depuis qu'elle avait regagné son pavillon et que l'émigré aurait dû déjà être arrivé.

D'un autre côté, plus il avait tardé, plus il y avait de chances pour qu'il se présentât d'un moment à l'autre, et toutes les facultés de M™® Liardot se concentrèrent sur l'idée de gagner du temps. Dix minutes, cinq minutes, une minute peut-être pouvaient la sauver, car elle se trouvait à peu près dans la situation de la femme de Barbe-Bleue, avec cette différence que la scène ne se passait point sur le haut d'une tour et que Brigitte dormait profondément, au lieu de jouer le rôle de sœur Anne. Christiane fit donc un effort surhumain pour retrouver la parole, afin d'amadouer encore son bourreau quelques instants.

— Et si je consentais, murmura-t-elle d'une voix éteinte, si je consentais à ce que vous osez me proposer... qui me garantirait que... plus tard... vous ne me dénonceriez pas?...

— Oh! si ce n'est que cela qui vous retient, rassurez-

VOUS, ma déesse, riposta vivement Gabasson. Pour me décider à envoyer à votre mari la lettre que vous allez m'écrire, il faudrait que vous fussiez bien méchante avec moi, ma toute belle, et, au contraire, je suis sûr que nous serons ensemble comme deux tourtereaux

Tout en filant cet odieux discours, le maître d'hôtel avait si bien manœuvré qu'il occupait maintenant l'entrée du corridor.

Ghristiane, chassée par sa répulsion^ avait naturellement tourné en sens inverse, et se trouvait maintenant du côté de la porte.

Une pensée soudaine vint lui porter un coup terrible. Elle se souvint qu'au moment où elle avait entendu le signal trompeur elle avait enlevé la lampe pour courir au-devant de celui qu'elle prenait pour le baron. Plus de doute! Aymeric était déjà venu, et, n'apercevant pas de lumière à la fenêtre, il avait pensé qu'un contre-temps imprévu s'opposait au rendez-vous pour cette nuit. Il devait s'être éloigné pour ne revenir que la nuit suivante. Ghristiane comprit qu'il n'y avait plus d'espoir.

— Eh bieni mignonne, dit Gabasson d'un ton railleur, y allons-nous enfin dans ce petit salon?

— Jamais! s'écria la jeune femme.

— Et pourquoi donc, ma chérie? reprit l'infâme en se rapprochant tortueusement à la façon des serpents.

— Parce que j'y serais à votre merci et que je ne veux pas m'exposer à subir les violences d'un valet que je méprise, dit Ghristiane qui reculait toujours à mesure que Gabasson rampait vers elle.

— Mes violences! répéta le drôle en éclatant de rire; tu ne veux pas venir là-bas parce que tu les crains ! Mais qui t'en garantit donc à présent, madame la pimbêche?

Et il fît trois pas en étendant le bras pour saisir sa proie.

LES COLLETS NOIRS â9i

— Avancez encore et je me tue. J'ai un couteau à la main, dit précipitamment Ghristiane.

Cette menace produisit un certain effet sur l'intendant, car il s'arrêta court. Il ne croyait pas beaucoup à ce couteau, mais cependant, comme il ne faisait pas assez clair dans le vestibule pour lui permettre de distinguer les objets, il se disait qu'après tout cela pouvait être vrai. Or, la mort volontaire de M™* Liardot n'aurait avancé ses affaires en aucune façon, et surtout il y aurait perdu les sommes qu'il comptait lui extorquer. Aussi jugea-t-il prudent de changer de

note.

— Mon Dieul madame, dit-il en se radoucissant subitement, comment pouvez-vous prendre au sérieux une simple plaisanterie? J'ai voulu vous faire peur et voilà tout.

Ghristiane s'abstint de répondre. Elle sentait qu'elle avait touché juste et elle retrouvait un peu d'énergie et de sang- froid.

A ce moment il lui vint à l'esprit que, si elle parvenait à ouvrir la porte et à s'élancer dans la rue, son persécuteur n'oserait peut-être pas s'exposer à être surpris par les voisins que les cris d'une femme ne manqueraient pas d'attirer. L'idée était excellente en elle-même, mais fort difficile à exécuter; il fallait en effet, tout en faisant face à son ennemi qui surveillait ses mouvements, tourner la clé dans la serrure sans lui laisser le temps de s'y opposer. Elle résolut pourtant d'essayQT, car c'était l'unique voie de salut qui lui

restât.

— Si j'étais sûre que vous ne me trompez pas, murmura-t-elle pour détourner l'attention du scélérat.

— Voulez-vous des gages? demanda Gabasson en ricanant.

— Gomment pourrais-je me fier à vous, après les menaces que je viens d'entendre? dit-elle lentement.

Cependant, les mains derrière le dos, elle tâtait pour tâcher de saisir la clé.

— Ma foi, madame, dit le Gabasson, jy renonce, puisque vous êtes si farouche. Jurez-moi seulement que vous me donnerez les cinq mille louis d'ici à un mois et que vous ne direz rien au patron de ce qui s'est passé ici ce soir.

— Et si je consens à vous faire ce serment?

— Je m'en vais. Vous êtes une honnête femme et je sais que vous ne voudriez pas mentir. Jurez et laissezmoi passer. Dans une minute je serai dehors.

La ruse était assez habile; mais Ghristiane n'eut garde de s'y laisser prendre. La conversion de cet infâme drôle était trop subite pour lui inspirer confiance, et elle persista plus que jamais dans son projet de lui échapper par la fuite. Ses doigts venaient de rencontrer enfin la clé et elle essayait de la faire jouer, sans perdre de vue Gabasson qui n'était guère à plus de cinq ou six pas.

— Allons, madame, reprit celui-ci, décidez-vous. J'attends, et en vérité il me semble que je vous fais beau jeu. Si vous refusez, c'est que vous êtes décidée à vous venger de moi, et alors vous comprenez que je vais être forcé de prendre mes avantages pendant que je les ai encore.

Ghristiane crut s'apercevoir que, tout en débitant ces équivoques protestations, Gabasson avançait insensiblement; de sa main délicate, elle fit un suprême effort et pesa vigoureusement sur la clé qui céda enfin en grinçant avec un bruit aigre. Par malheur, Gabasson devina la cause de ce ferraillement.

— Ah! ahl voilà donc le pot aux roses, cria-t-il en fondant sur la jeune femme comme un épervier sur une colombe. Tu voulais me fausser compagnie, la belle, mais je te tiens.

Il la tenait en eff*et, le misérable, car d'un seul bond

il était tombé sur elle avec tant de force que la tête charmante de Christiane avait failli se briser contre les ais de la porte. D'une main, il lui avait saisi les deux poignets, et de l'autre il cherchait à Tentraî- . ner,

M"® Liardot eut encore le temps de pousser un cri, un seul, et de jeter aux échos de la voûte un appel désespéré. Le nom de l'homme qu'elle aimait sortit de ses lèvres, non parce qu'elle espérait qu'on allait venir à son secours, mais parce qu'elle ne voulait pas mourir sans l'avoir prononcé :

— Aymeric! à moi, Aymeric!

Cette invocation suprême perça le silence de la nuit.

— Oui, oui, hurla Cabasson, appelle-le, ton muscadin; il est un peu trop loin pour t'entendre, et, avant qu'il montre son museau ici, j'aurai le temps de...

Il n'acheva pas. La porte s'ouvrit brusquement sous une violente poussée du dehors, et peu s'en fallut que le choc ne les renversât tous les deux.

Le bandit surpris lâcha sa victime, qui s'affaissa sur elle-même. 11 voulut alors se mettre en défense, mais, un assaillant inattendu le saisit à la gorge et l'étreignit avec une telle force qu'il ne put même pas crier.

— Christiane! où êtes- vous? répondez-moi, dit une voix que la jeune femme reconnut à l'instant.

— • Aymeric I ah! c'est Dieu qui l'envoie! murmurat-elle en essayant de se relever.

Elle n'eut pas la force d'en articuler davantage, mais c'était assez pour tripler l'énergie et la colère de Candeilh.

— Misérable, dit-il entre ses dents, je ne te connais pas, mais tu vas mourir.

* La porte était restée béante, et la lutte se passait sur le seuil.

Avec une présence d'esprit acquise dans la longue pratique de la guerre de partisans, Candeilh pensa

qu'il importait d'éviter à une femme le specticle et les suites d'un meurtre. 11 traîna dehors le malheureux Gabasson, qui chercha vainement à se servir de ses poings ♦ et de ses pieds pour se débarrasser de son ennemi.

La vigueur de l'émigré était telle qu'il souleva l'homme par le cou, l'emporta tout droit et le posa, sans lâcher prise, sur le pavé de la rue. Le maître d'hôtel râlait, et il serait tombé comme une masse si Gandeilh ne l'avait pas maintenu debout.

Gela dura bien trois minutes, au bout desquelles le Samson de Témigration ouvrit ses mains crispées . comme des tenailles autour de la gorge de son adversaire. Gabasson roula dans le ruisseau fangeux de la rue de Lille et y resta.

Âymeric se mit à genoux, tâta le corps et sentit que le cœur ne battait plus.

— Le drôle est mort, dit-il froidement en se relevant. Je crois qu'il ne l'a pas volé, car il m'a bien la mine d'être le même qui m'a gratifié avant-hier d'un si joli coup de bâton.

* Soulagé par cette oraison funèbre, il se précipita vers le pavillon sans plus s'occuper de ce cadavre et, à peine entré, son premier soin fut de refermer soigneusement la porte. Plus les circonstances étaient graves et moins le baron perdait la tête.

Il se retournait pour appeler Ghristiane, car toute la scène s'était passée dans l'obscurité, et il avait à peine entrevu une forme de femme. Tout à coup, deux bras l'enlacèrent et il sentit un front brûlant qui vint s'appuyer sur ses lèvres.

Une lumière brillait au fond du corridor, celle de la lampe qui brûlait toujours sur la console du petit salon. Aymeric enleva sa maîtresse comme il aurait fait d'un enfant, et courut avec ce fardeau léger jusqu'au sopha, où il là déposa pour se jeter ensuite à genoux en couvrant ses mains de baisers brûlants.

Christiane n'avait rien de commun avec les timides créatures qui s'évanouissent à la moindre apparence de danger. Dans cette terrible conjoncture, elle n'avait pas perdu un seul instant connaissance; et, ce qui est encore plus rare, elle sut résister même à Témotion de la joie.

Ses grands yeux humides s'attachèrent sur son fiancé avec une expression de tendresse et de reconnaissance qu'il ne leur avait jamais vue. Pour un regard comme celui-là, Aymeric aurait bravé toute l'artillerie de la République.

— Que s'est-il donc passé? s'écria-t-îl en rejetant en arrière sa tête fine et sa chevelure bouclée.

— Sans vous, mon ami, j'allais mourir, car j'aurais préféré la mort à...

— Ah! je comprends tout. Ce misérable a voulu... Son nom, Christiane, son nom?

— C'est un dé nos domestiques, le maître d'hôtel que vous avez vu pendant le (iïner, debout, derrière mon mari.

— Ce drôle à la face plate et à l'œil faux! Mais c'est inouï I Sous quel prétexte a-t-il pu s'introduire ici?

— Je vous attendais... J'avais mis la lampe à la fenêtre, quand j'ai entendu le signal... J'ai cru que c'était vous; je suis descendue, j'ai ouvert...

— - Le signal ! comment le connaissait-il ?

— Il l'avait surpris pendant la nuit du jour de l'An; il était sans doute caché dans la rue^ car il vous a vu entrer.

— C'est cela ! l'homme au coup de bâton !

— Que voulez-vous dire, Aymeric?

— Que, cette nuit- là, ce vil coquin était embusqué le long de la muraille quand je suis sorti, et qu'il a tout simplement essayé de me briser le crâne d'un coup de bâton que fort heureusement j'ai pu éviter.. Décidément, j'ai bien fait de le tuer.

298 LES COLLBTS NOIES

qu'il m'en a coûté pendant cette interminable soirée de détourner les yeux quand vous me regardiez, de rester froide et dédaigneuse quand mon cœur débordait d'émotion. ,

— J'ai admiré votre puissance sur vous-même, dit Aymeric non sans quelque dépit, car il se rappelait l'accueil que M"^' Liardot avait fait à son toast. Je vous avouerai même que je me sens incapable de me maîtriser à ce point.

— Croyez-vous donc que je le pourrais toujours? s'écria Ghristiane. Pensez-vous que- je me résignerais aisément à supporter de nouveau la terrible épreuve que j'ai subie ce soir, quand je vous voyais là, assis en face de moi, et que je me contraignais à écouter les ineptes propos des indifférents qui bourdonnaient à mes oreilles?

— J'ai peut-être souffert autant que vous, et cependant je ne sais pas comment je pourrais me soustraire h ce supplice, sans éveiller la défiance d'un homme que l'intérêt de notre cause m'oblige à voir presque chaque jour.

— Dieu veuille que les soupçons ne naissent pas d'un autre côté I

— Que voulez-vous dire?

— Quoi! ne comprenez-vous pas que la mort de cet homme sera demain l'événement du jour? J'ai des raisons de croire qu'il était initié aux entreprises politiques de mon mari, car il avait assez souvent avec lui des entretiens secrets et il jouissait de toute sa confiance. On peut faire une enquête, interroger les voisins.

— Ils ne diront rien, par la raison qu'ils n'ont rien vu. Pouvez-vous supposer que, s'ils avaient assisté à ce qui vient de se passer, ils n'auraient pas appelé à l'aide?

— Peut-être avez-vous raison, mais... ce cadavre qui gît là... sur les pavés, dit Ghristiane avec un frisson

de terreur : il me semble par moments qu'il se relèvera pour témoigner contre nous.

— Les morts ne reviennent pas, et je ne regrette pas ce que j'ai fait.

— Un meurtre, murmura la jeune femme, un meurtre, et c'est moi qui l'ai causé!

— Un meurtre I dit Aymeric avec éclat, et de quel nom appellerez-vous les tueries qui ont ensanglanté Paris pendant la Terreur? Et les braves qui sont tombés pour la bonne cause sous les balles des bleus et qui dorment ignorés dans les landes du Morbihan, comment les pleurerez-vous donc, si vous donnez un regret à cette bête brute que je viens de coucher dans la fange d'où elle était sortie? Ahl j'ai bien fait de l'étrangler I Le drôle ne valait ni une balle de plomb, ni un coup de poignard.

Ghristiane ne répondit que par un soupir et elle ne put s'empêcher d'admirer son amant dans ce paroxysme d'indignation.

Les yeux du baron étincelaient, sa voix vibrait comme un clairon qui sonne la charge. L'aventureux partisan, le compagnon de Georges Gadoudal reparaissait sous le brillant muscadin, et certes, si toute la jeunesse dorée du club de Glichy eût ressemblé à ce vaillant coureur des bois, le Directoire eût été bientôt renversé.

— Vous avez bien tardé à venir, Aymeric, lui dit M^® Liardot, plutôt pour dissimuler son émotion que pour lui adresser un reproche.

Sans le savoir, la jeune femme avait touché l'endroit sensible de l'émigré; car, à son grand étonnement, elle le vit rougir et hésiter.

— Je ne pouvais pas me promener dans la rue de Bourbon, vêtu comme je l'étais pour dîner dans votre hôtel, dit-il avec un embarras visible* Il m'a fallu rentrer chez moi, changer de costume, prendre des armes.

300 LES COLLETS MOIRS

— Ohl je ne vous accuse pas, mon ami, murmura Ghri&tiane, et pourtant, si vous étiez arrivé quelques minutes plus tard, j'étais perdue.

— Si ma lenteur à venir avait eu des conséquences si funestes, dit Gandeilh d'un air sombre, je me serais fait justice à moi-même: je me serais brûlé la cervelle.

— Vous tuer ! s'écria M"® de Limeuil; vous oubliez que c'eût été me tuer aussi.

Aymeric baissa la tête et ne répondit pas. Son attitude était si bien celle d'un coupable qu'un soupçon vague traversa l'esprit de sa fiancée.

— Mais, j'y pense, s*écria-t-elle pour chasser ce sentiment pénible, par quel miracle êtes- vous venu à mon secours, précisément quand j'allais succomber? Le signal avait disparu de ma fenêtre. Comment avez-vous pu deviner que j'étais là, derrière cette porte, soutenant contre ce misérable une lutte désespérée?

— C'est toute une histoire, dit Candeilh en affectant une certaine distraction, et bien longue pour vous être racontée.

— Bien longue ! mais nous nous sommes quittés vers onze heures. Qu'a-t-il donc pu vous arriver de si extraordinaire dans un si court espace de temps?

Aymeric s'aperçut qu'il venait de lâcher une sottise et fit de son mieux pour la réparer.

— Rien d'extraordinaire assurément, dit-il avec une insouciance assez bien jouée; mais vous devez penser, ma chère Christiane, que le trajet de votre hôtel à mon domicile a pris déjà plus de vingt minutes, ensuite...

— Oti demeurez-vous donc ? interrompit la jeune femme. Je croyais que vous m'aviez annoncé l'intention de chercher un logement dans le voisinage.

— Ainsi ai-je fait, et j'ai trouvé ce qu'il me fallait dans une vieille maison d'une rué peu fréquentée, la rue des Marais.

— >- Mais c'est tout près d'ici, ce me semble.

— En effet ; seulement, comme les sans-culotteâ ont cassé, beaucoup de lanternes, soit en y accrochant les gens, soit pour s'amuser, la municipalité n'a plus de quoi éclairer les rues, et j'ai été réduit à cheminer à peu près à tâtons, do sorte qu'il était près de minuit quand je suis arrivé chez moi; mon hôtesse était couchée depuis longtemps, et...

— Votre hôtesse I c'est donc une femme qui vous a loué ce logement I s'écria M""® Liardot.

— Oh! une vieille, très vieille femme, s'empressa de répondre le baron, qui se garda bien d'ajouter que sa vénérable hôtesse avait une fille charmante.

— Quelle imprudence, mon amil Cette créature doit être bavarde, curieuse ; vous êtes à la merci d'une indiscrétion.

En parlant ainsi, Ghristiane de Limeuil cherchait à se donner le change à elle-même. Au fond, ce n'était pas le caractère de la loueuse qui lui donnait du souci, mais une vague inquiétude d'être trahie par son amant.

— C'est ce qui vous trompe, dit vivement Candeilh. Je suis tombé sur une exception, car cette brave Gertrude, quoique née paysanne, est restée royaliste comme si sa famille remontait aux Croisades ; elle me prend pour un petit hobereau de Normandie et elle me vénère à l'égal des saints de son village, quoiqu'elle ignore absolument ce que je viens faire à Paris.

— Gertrude! murmura Christiane; ce nom me rappelle je ne sais quel souvenir d'enfance.

— Parbleu! vous me faites penser qu'elle est de notre pays.

— Quoi! du Quercyl

— Précisément. Du moins elle me l'a dit; mais vous comprenez que je n'ai pas poussé bien loin mes investigations à ce sujet, car j'aurais craint de me trahir. L'important, c'est que j'ai affaire à une personne soi-

gneuse, discrète et dévouée. Je suis tout aussi en sûreté chez elle que dans ma petite maison de Hanover square, à Londres.

— Dieu le veuille! soupira M"® de Limeuil. Mais vous ne m'avez point encore expliqué ce qui vous a retardé.

— Je vous l'ai déjà dit... la nécessité de changer de costume... le retour aussi long et plus pénible que l'aller... les précautions que j'ai dû prendre par une nuit très noire...

— Trois heures venaient de sonner à Saint-Germaindes-Prés quand j'ai entendu le signal, dit tout bas Christiane.

— Et d'ailleurs, quand vous m'avez vu paraître, il y avait déjà longtemps que je me promenais dans la rue de Bourbon.

— Et vous ne veniez pas à mon secours?

^— Savais-je donc que vous couriez un danger? répondit le baron un peu piqué. En n'apercevant pas à votre fenêtre le signal convenu, je me suis trouvé fort embarrassé. Le rendez- vous que vous m'aviez jeté en passant près de moi ce soir ne modifiait en rien nos conventions, et l'absence de lumière m'apprenait que vous aviez changé d'avis.

— Hélas! vous avez raison, et, dans mon empressement à descendre, je n'ai pas songé...

— Peu s'en est fallu que je n'aie repris le chemin de mon domicile, tant j'étais persuadé qu'il était survenu un événement qui vous avait forcée à renoncer à votre projet.

— Que serais-je devenue, si vous étiez parti, mon Dieu! murmura M°*®Liardot avec terreur.

— J'avais d'ailleurs des raisons de croire à un contre-ordre, car je m'étais imaginé que votre mari éprouverait le besoin, après le dépari de ses invités, de vous donner quelques explications sur le nouveau convive qu'il vous avait présenté.

— Lui! venir ici la nuit! jamais cela ne lui est arrivé... je crois vous l'avoir dit.

— Je l'avais oublié sans doute, car je conjecturais qu'il était tombé ici à l'improviste et que vous vous étiez hâtée d'enlever la lampe pour éviter un malheur.

— Et cependant vous êtes resté.

— Oui, je suis resté, Christiane, comme on reste toujours quand on aime. Je suis resté adossé à la muraille d'une maison qui fait face à la vôtre, les yeux fixés sur votre fenêtre et réfléchissant tristement qu'un homme était chez vous, un homme qui a le droit d'y entrer à toute heure et d'y rester jusqu'au jour.

— Aymeric! Je vous en supplie...

— Pardonnez-moi de vous faire souffrir; moi aussi, j'ai bien souffert.

— Ah I si j'avais pu deviner que vous étiez là, torturé par l'attente, m'accusant, me maudissant peutêtre, votre nom serait sorti de ma poitrine, et, en vous appelant, que d'angoisses je me serais épargnées!

— Combien de temps s'est prolongée cette situation, reprit l'émigré ; je ne sais, car j'avais un peu perdu la tête. Tout ce dont je me souviens, c'est que j'ai été tiré de ma triste rêverie par un bruit confus qui semblait venir du pavillon. J'ai écouté attentivement et j'ai fini par distinguer le son de deux voix qui alternaient; j'ai même cru reconnaître la vôtre.

— Et vous vous êtes précipité...

— Non, dit Aymeric en secouant la tête. Ce nouvel incident n'a fait que me confirmer dans l'idée que votre mari était venu vous faire une visite, et le supplice que j'endurais est devenu cent fois plus cruel.

Aux déchirements de la jalousie était venue s'ajouter l'incertitude. C'était au rez-de-chaussée qu'on parlait et je ne pouvais comprendre pourquoi M. Liardot avait pris ce chemin pour entrer chez voue. Il ne m'est pas venu un seul instant à l'esprit qu'un autre bomme

que lui pût se trouver là. Cependant, je croyais entendre qu'on se querellait et je me demandais par quel singulier motif M. Liardot avait choisi pour un entretien orageux le vestibule de votre habitation.

Vingt fois j'ai été sur le point de m'enfAir à toutes jambes pour me soustraire à la tentation d'intervenir, et toujours je ne sais quelle curiosité passionnée m'a cloué à ma place. J'éprouvais comme un acre plaisir à prolonger mes tortures et à me convaincre de la fatale impuissance qui me condamnait à cette suprême douleur d'entendre votre voix sans pouvoir y répondre.

La scène qui se passait derrière la porte a fini par exercer sur moi une espèce d'attraction, et je me suis rapproché peu à peu du pavillon. A mesure que j'avançais, les sons devenaient plus distincts. Je ne saisissais pas encore le sens des paroles, mais je distinguais parfaitement de grands éclats succédant à des phrases prononcées sur un ton plus doux. Il n'y avait plus à en douter, vous subissiez à quelques pas de moi des reproches violents et, d'un instant à l'autre, la colère de l'homme que je prenais pour votre mari pouvait faire tourner cette altercation au tragique.

Vous laisser sans défense exposée à un danger, cela passait mon courage, et la prudence que je m'étais imposée n'a pas tenu longtemps contre les entraînements de mon cœur. J'ai oublié en un instant que mon entrée en scène pouvait tout compromettre, que j'allais me trouver en face d'un rival irrité et qu'il me faudrait me couper la gorge avec un homme à la table duquel je venais de m'asseoir. Je n'ai plus vu que l'image d'une femme adorée qui, là, séparée de moi par une porte que je me sentais de force à briser, attendait prosternée, suppliante, les effets du courroux de son tyran et priait Dieu de lui envoyer un défenseur.

— M^rci, Aymeric, dit Ghristiane dont les yeux bril-

LES COLLETS NOIRS 3b5

laient de joie et d'orgueil pendant qu'elle écoutait avidement le récit de l'émigré..

Jamais, même aux jours heureux dejeur première jeunesse, elle ne l'avait vu si ardent et si beau.

— Je mis le pied sur le seuil, reprit Candeilh, et je rassemblais mes forces pour enfoncer la porte, quand je sentis qu'elle cédait sous le poids de mon épaule. En même temps, j'entendis votre cri de détresse, mon nom que vous invoquiez et la voix rauque du scélérat que j'avais pris jusque-là pour votre mari. Vous savez le reste.

Quand il eut fini de parler, Aymeric prit la main de Ghristiane et la baisa sans que la jeune femme songeât à repousser cette respectueuse caresse. Elle semblait plongée dans une rêverie qui lui ôtait la conscience de ce qui se passait autour d'elle, et, cependant, au tremblement de ses lèvres on pouvait deviner qu'elle soutenait une lutte intérieure.

— Cette nuit, je suis arrivé à temps, reprit Aymeric d'une voix, douce ; mais un péril peut vous menacer encore, et je ne serai peut-être pas là.

— Un péril I répéta machinalement M"' Liardot.

— Et plus grave cent fois que celui que vous avez couru. Qui nous dit que votre mari ne viendra pas à découvrir nos entrevues nocturnes, et- qu'il ne fera pas retomber sur vous sa colère?

— Vous ne le connaissez pas Aymeric, si vous le croyez capable d'user de violence contre moi, dit tristement Ghristiane, C'est pour vous que je tremble, pour vous qui serez forcé de le voir presque chaque jour, puisque vous conspirez avec lui, pour vous qui n'auriez pas assez de puissance sur vous-même pour supporter patiemment une injure, une provocation.

— Vous craignez un duel entre nous? demanda le baron avec un sourire amer.

— Pourquoi ne Tavouerais-je pas? Cette pensée me poursuit jusque dans mon sommeil, et si l'un de vous devait faire couler le sang de l'autre..,

— Eh bien?

— Je mourrais.

— Ah ! je le savais bien que vous ne m'aimiez pas assez pour souhaiter d'être veuve I

— Vous oubliez que sans lui, sans la protection qu'il m'a accordée, je dormirais à côté du comte de Limeuil, mon père, dans le cimetière des suppliciés.

— Je n'oublie rien, Christiane, et, pour vous le prouver, je vous jure ici que jamais je ne me battrai avec votre mari. Il y a deux jours, j'aurais pu le tuer loyalement, l'épée à la main, sans charger ma conscience d'un remords. Maintenant, si je croisais le fer avec lui, je rougirais de moi-môme.

— Que voulez- vous dire?

— Je veux dire, prononça Gandeilh d'une voix sourde, qu'à moi aussi cet homme a sauvé la vie.

— A vous, Aymeric!

— Oui, à moi ; quelques heures après celle que je venais de passer à vos pieds, ivre d'amour et de bonheur.

— La nuit du 1" janvier 1 Mais, c'est impossible!

— Cette nuit-là, Christiane, je fus saisi par d'obscurs affiliés de notre association, entraîné devant un tribunal secret, accusé de trahison...

— Les infâmes I vous^ un traître! ah I ils ne vous connaissent pas.

— Non, ils ne me connaissent pas; mais, quand on conspire et qu'on joue sa tête chaque jour, on devient soupçonneux et féroce. J'ai été accusé, vous dis-je, accusé d'avoir dissipé l'argent qu'on m'avait confié à Londres, accusé d'avoir livré les secrets du complot à une femme.

— A une femme I

— Cette femme, c'était vous, Christiane. On savait que j'avais un rendez-vousf cette même nuit, que j'y étais allé, et, quoique mes juges ignorassent le nom de celle qui m'avait reçu, ils ne mettaient pas en doute que j'eusse eu la faiblesse de tout lui dire.

— Ils mentaient. Vous n'avez pas parlé et moi je ne vous ai pas interrogé.

— C'est ce qu'il m'était impossible de prouver, car ce tribunal procède à peu près comme celui qui envoya votre père à l'écbafaud. J'ai été condamné à mort et j'allais être exécuté à l'instant même, quand votre mari a déclaré à mes juges, — à mes bourreaux, si vous voulez, — qu'il répondait de moi.

— Il était làl lui! avec ces assassins!

— Entre conjurés, l'assassinat change de nom et s'appelle exécution. Votre mari siégeait là en qualité d'accusateur public et c'est lui-même qui a demandé ma mort.

— Ma tête s'égare, murmura la jeune femme éperdue; vous dites qu'il voulait vous tuer... et que c'est lui qui vous a sauvé I

— C'est étrange, mais cela est ainsi. En voyant que je ne tremblais pas devant les apprêts du supplice, il s'est souvenu que les traîtres sont toujours lâches, et mon attitude l'a décidé à croire à mon innocence. Si cette heureuse inspiration ne lui était pas venue, Christiane, je ne vous aurais jamais revue. Comprenez -vous maintenant que je ne peux pas me battre avec M. Liar-

dot?

— Oui, je le comprends, et j'en remercie Dieu;

mais, au nom du ciel, que s'est-il passé entre vous depuis cette nuit fatale? Pourquoi vous a-t-il invité à venir chez lui? Quand devez-vous le retrouver? Seraije donc encore exposée au supplice que j'ai enduré pendant cet affreux dîner?

— Votre mari m'avait généreusement laissé maître

de mes actions après m'avoir arraché des mains de ces gens-là, mais il avait exigé de moi la promesse d'assister aujourd'hui à ce repafe. J'ai dû la tenir, et vous avez pu juger de mon trouble quand j'ai reconnu votre visage.

— Je' ne sais où j'ai puisé la force de ne pas m'évanouir, et ce serait un miracle s'il n'avait pas deviné la vérité.

— Il a pu la soupçonner un instant, mais je suis certain que ses soupçons se sont dissipés, car j'ai eu avec lui dans la soirée, au fond de la serre, un long entretien, et il m'a prouvé qu'il avait désormais en moi la confiance la plus absolue.

— Il vous a dit de revenir peut-être?

— Il m'a dit que, si je ne le voyais pas chez moi demain matin, je devais à la tombée de la nuit me présenter dans une des boutiques du quai* des Théatins. Le com-

^ mis qui tient ce magasin à l'ordre de me conduire, par un escalier dérobé, dans le cabinet de son maître.

— En effet, je sais qu'il existe une communication secrète, dit tout bas Ghristiane.

— L'entrevue sera sans doute décisive, reprit le baron; car, cette nuit môme, des résolutions importantes doivent être prises par le comité supérieur,

— Quelles résolutions? quel est ce comité ?

— Ghristiane I s'écria Candeilh d'un ton de reproche.

— Ah! c'est vrai, dit amèrement la jeune femme, j'oublie que je ne dois rien savoir, rien vous demander. J'oublie que mon lot est de me résigner et d'attendre dans les angoisses et dans les larmes que Dieu ait disposé de votre sort. Pendant que vous, Aymeric, vous aurez la surexcitation de la lutte, l'enivrement du danger, moi, votre fiancée, je suis condamnée à courber le front et à dévorer mes inquiétudes jusqu'au jour où on viendra me dire que le complot est décou-

' vert et que votre tête va tomber.

Las COLLETS NOIRS 309

— Pourquoi prévoir le malheur de si loin? dit doucement Fémigré; pourquoi notre sainte cause ne trionjpherait-elle pas? pourquoi Dieu, qui protège la France, permettrait-il aux misérables coquins qui la gouvernent d'achever la ruine de notre patrie?

— Pourquoi, Ayraeric? s'écria Ghristiane. Ah ! parce qu'il ne bénit pas les amours coupables, parce qu'il punit les ingrats ! Ne me demandez pas d'où viennent mes terreurs et mes sombres visions de l'avenir. Depuis que vous avez prononcé le nom de mon mari, j'ai le pressentiment d'un malheur.

Gandeilh baissa les yeux et se tut. Lui aussi, il sentait sa conscience se révolter à la pensée que sa présence dans le pavillon était une injure à l'homme auquel il devait la vie. Lui aussi, il entrevoyait tout ce que cette situation périlleuse pouvait amener de catastrophes ; mais il n'était pas homme à reculer devant les conséquences de ses actes, pas plus qu'à rester longtemps sous une impression de découragement.

— Non, s'écria-t-il en relevant la tête, il ne sera pas dit que nous porterons la peine d'une situation que la fatalité seule nous a faite. Est-ce que je savais, moi, que cet homme était votre mari, quand on m'a envoyé * conspirer avec lui? Est-ce qu'en acceptant la vie qu'il me donnait j'ai pu m'obliger à renoncer à mon amour? Si mon sauveur y avait mis cette condition, plutôt que de m'y soumettre, j'aurais crié à mes bourreaux d'en finir.

Et vous, Ghristiane, vous que le sort avait placée entre l'échafaud et un mariage indigne, est-ce qu'en consentant à porter le nom de M. Liardot, vous avez pu renier le passé? Est-ce que vous étiez libre? Est-ce qu'il a pu espérer un instant qu'il serait pour vous autre chose qu'un protecteur iniposé par une horrible alternative?

— Aymeric! vous me brisez le cœur, murmura la jeune femme.

— Et croyez-vous donc que cet homme ne sera pas récompensé au centuple, poursuivit Gandeilh entraîné par son ^motion, croyez-vous donc que je ne lui paierai pas un jour notre dette de reconnaissance?

Dans quelques mois, dans quelques semaines peutêtre, les pleutres du Luxembourg seront chassés, le Roi rentrera en France ; il commencera son règne en appelant autour de son trône les gentilshommes qui l'ont fidèlement servi et il n'oubliera pas que j*ai risqué cent fois ma vie pour lui rendre sa couronne. Alors j'irai trouver M. Liardot et je lui offrirai de le faire riche et puissant à ma place, car tout ce que j'ambitionne, moi, c'est que M"* de Limeuil devienne la femme légitime du baron de Gandeilh, et je suis d'assez bonne maison pour me passer de titres et de biens.

Christiane secoua tristement la tête et murmura :

— Il y a des hommes qu'on ne peut récompenser ni avec de l'or ni avec des honneurs.

Aymeric sentait que Christiane appréciait justement le caractère de Liardot, et que tous les beaux raisonnements auxquels il venait de se livrer pour la rassurer ne reposaient sur aucun fondement sérieux. Il n'eut pas le courage de les poursuivre.

— Et en attendant, reprit la jeune femme, quelle situation est la nôtre! Tromper un honnête homme, mentir sans cesse, jouer à toute heure du jour et de la nuit une odieuse comédie, calculer ses paroles et composer son visage; c'est là une œuvre servile, Ay^ meric, et Dieu qui a mis dans mes veines le sang des Limeuil, Dieu ne m'a pas créée pour cet abaissement.

Elle avait touché juste, et Gandeilh était ainsi fait qu'on ne s'adressait jamais au côté chevaleresque de sa nature sans réveiller en lui un sentiment généreux. Le partisan blasé sur les émotions de la guerre et de l'amour, le Lovelace militant qui aurait sans remords

LES COLLETS KOIÎIS 311

séduit dix bourgeoises et vingt grisettes, rentrait en lui-même quand on l'accusait de forfaire à ce sentiment aristocratique qui s'appelle l'honneur.

L'honneur, à ses yeux, était plus et moins tout à la fois que la morale, cette règle salutaire des humbles. Il permettait d'abandonner une maîtresse et de tromper un mari. Il défendait d'exploiter la passion de l'une et la confiance de l'autre.

Or, le baron ne pouvait pas se dissimuler qu'en continuant ses relations avec M"® Liardot il commettait une mauvaise action.

Aymeric n'avait pas l'ombre d'une compensation matérielle à offrir à Christiane en échange du sort brillant qu'il pouvait lui faire perdre. Le chef des Collets noirs était puissant, et Aymeric, qui lui devait à la fois de la reconnaissance et une obéissance passive, abusait étrangement de sa situation en se servant, pour troubler le ménage de Liardot, des impunités que lui assurait leur complicité politique.

— Christiane, dit-il d'une voix qui tremblait un peu en dépit de son sang-froid habituel, je suis aussi las que vous de cette existence ; elle me pèse, elle m'humilie, et je suis tout prêt à en finir avec elle.

— Que faire pour cela, grand Dieul murmura la jeune femme.

— Me suivre.

— Vous suivre, Aymeric I où donc?

— Où? je n'en sais rien. En Angleterre, en Italie, en Bretagne, partout où je pourrai servir le Roi et vous adorer; partout où nous serons libres de nous aimer sans que le prétendu devoir qui vous enchaîne se dresse entre nous.

M"** Liardot pâlit et mit la main sur son cœur qui battait à l'étouffer.

— Si vous saviez, reprit l'émigré, si vous saviez comme elle est belle la vie que je vous ferais I Ghevau-

cher ensemble à la tête de braves compagnons qui se feraient tuer vingt fois pour qu'on ne touche pas à une des plumes blanches de votre chapeau ; galoper à Tair libre des landes et des grèves après une nuit d'amour, échanger un baiser en courant au feu et murmurer de douces paroles pendant que les oiseaux chantent sur les hautes branches et que les balles des bleus sifflent à travers les ajoncs...

— Taisez-vous! taisez-vous, AymericI

— Tenez, Ghristiane, ici, dans cette ville maudite où le sang de votre père a rougi le pavé, je sais que je combats aussi pour notre cause, et plus utilement peutêlre, mais je sens bien que je ne suis pas fait pour cette guerre d'embûches et de souterrains, pour ce travail de taupes et cette stratégie de policiers. Le comité de Londres s'est trompé en m'envoyant à Pjaris, et il me tarde de lui demander une mission où on puisse mourir au soleil. Assez de gens s'offriront pour miner la citadelle jacobine; quand on s'appelle Aymeric de Gandeilh, on ne creuse pas, on monte à l'assaut.

Le baron avait fini par s'exalter au point de se lever et de gesticuler avec une violence à laquelle il n'avait point habitué sa fiancée.

L'excitation produite par son rêve de guerre et d'amour l'avait transfiguré, et ses traits si fins et si corrects exprimaient maintenant l'enthousiasme le plus passionné. Ses yeux lançaient des éclairs, ses narines se dilataient comme pour respirer l'odeur de la poudre ; ses mains blanches et effilées avaient l'air de brandir une épée. Le vieux sang batailleur des cadets d'Aquitaine lui montait au cerveau, et il se laissait aller au souffle de cet amour emporté qui fermente toujours au fond du cœur des races méridionales.

Il était superbe ainsi, si superbe que Ghristiane n'osait pas le regarder de peur de se laisser gagner par ce feu dévorant qui fond les sages résolutions, comme un

Tolcan fondrait un bloc de cire. A peine Irouva-t-elle la force de balbutier :

— Non... non.,, c'est impossible.

— Impossible, s'écria Candeilh, et pourquoi? N'avezvous pas dit tout à ITieure que vous étiez fatiguée de cacher notre amour, révoltée de tromper un homme qui n'est votre mari (jue de nom? Eh bien, l'heure est venue de jeter ce masque honteux, d'en finir avec ces hypocrisies basses, et de laisser la ruse et le mensonge aux laquais. L'heure est venue de nous unir devant les hommes comme nous le sommes déjà devant Dieu.

— Nous unir! s'écria Ghristiane que ce mot venait de rappeler aux réalités de la situation; vous oubliez, Aymeric, que je ne puis être votre femme et que je ne puis pas être votre maîtresse.

— Mais vous êtes libre, ^— vous me l'avez avoué, — vous êtes libre, puisque votre mariage n'a jamais été consacré par l'Eglise, puisque vous méprisez autant que je les méprise ces ridicules cérémonies municipales par lesquelles la Révolution prétend remplacer la bénédiction du prêtre. Bien plus! vous m'avez dit que votre mari lui-même consentirait à renoncer un jour à ce semblant d'union; vous avez affirmé qu'il était trop généreux pour se prévaloir des prétendus droits que vos malheurs et ceux de la France lui ont donnés. Qui vous retient donc? qui vous empêche de réclamer la liberté qu'il vous a promise, de faire appel à sa loyauté ?

— Non. J'ai juré,

— Vous avez juré! quoi donc? quel est ce serment que vous m'avez caché?

— Je ne vous ai rien caché, Aymeric; vous savez, — car je vous l'ai dit ici, à cette place, quand vous me suppliiez de vous raconter ma vie, — vous savez que j'ai promis à mon mari de respecter le pacte qui nous lie, jusqu'au jour où le retour de la monarchie vien-

314 LES COLLETS NOIBS

drait mettre à néant par une loi les simulacres d'union inventés par la République.

— Ah ! s'écria Gandeilh avec un accent de reproche qui alla droit au cœur de Christiane, ce sont donc là les scrupules qui vous enchaînent I A Tamour que je vous ofFre, vous objectez des formalités légales; aux serments de notre jeunesse, vous opposez les serments prononcés devant un jacobin affublé d'un bonnet rouge et d'une écharpe tricolore. Allons , soyez franche aa moins avec moi, Christiane; vous ne m'aimez plus, si tant est que vous m'ayez jamais aimé. •

— Je ne t'aime plus I dit la jeune femme en se levant comme si elle eût été poussée par un courant électrique; je ne t'ai jamais aimé! C'est toi qui oses blasphémer ainsi! Ah!qu'ai-je donc fait pour que cette suprême douleur me fût réservée de t'entendre douter de moi !

Ce tutoiement inusité, l'incohérence du geste, l'égarement des yeux, tout annonçait qu'à son tour Christiane ne se possédait plus. Aymeric lui ouvrit ses bras ; elle se laissa serrer contre la poitrine de son fiancé et reprit avec une exaltation croissante :

— Mais tu ne sais donc pas tout ce que je souffre depuis trois jours!

Écoute! je vais tout te dire. Avant de t'avoir revu, j'aimais ton souvenir, ton image; je me consolais de la vie que la nécessité m'imposait en pensant que je t'appartiendrais un jour. C'était un rêve doux et calme qui apaisait mes chagrins en trompant mon cœur, un rêve comme j'en faisais au couvent de Panthemont quand, au lieu de jouer avec mes compagnes, j'allais m'asseoir à l'écart sous les grands arbres.

Quand tu m'es apparu dans cette nuit qui a décidé de ma vie, j'ai éprouvé une sensation étrange. Il me semblait que le passé s'effaçait peu à peu, comme ces vapeurs matinales qui se dissipent au lever du soleil.

Le jour se faisait dans mon âme et je comprenais enfin ce que c'était qu'aimer. ^

Tu étais^ là, près de moi, à mes pieds, je m'enivrais du son de ta voix, je lisais dans tes yeux, je vivais par toi... Ah I si tu avais pu deviner ce que je ressentais, mesurer ce qu'il m'a fallu de courage pour feindre la froideur, pour comprimer la passion qui débordait en moi, pour ne pas me jeter à ton cou, pour ne pas te couvrir de baisers, pour ne pas te dire : Je suis ton esclave... ta chose... prends-moi !

Aymeric interrompit ces paroles brûlantes par un cri de bonheur, et serra contre son cœur la jeune femme emportée par l'extase bien loin du monde réel.

— Viens! murmura-t-il en effleurant de ses lèvres et de son souffle la joue brûlante de sa fiancée; viens I fuyons!

— Fuir! répéta Christiane d'un air égaré, tu veux fuir!

— Oui, avec toi... cette nuit.... Demain, nous aurons quitté ce Paris que je hais, ce Paris où un autre ose t'aimer... ce Paris où il faut mentir, ramper, lutter dans l'ombre... et bientôt nous serons en Angleterre... libres de vivre et de mourir ensemble... sans qu'un maître odieux ait le droit de nous dire : Vous m'appartenez tous les deux. Partons, Christiane, n'attendons pas que quelque fatalité nouvelle vienne s'abattre sur nous. Partons, pendant qu'il estiemps encore.

— Vous vous trompez, monsieur le baron, il n'est plus temps, dit une voix qui s'éleva tout à coup derrière les deux amants.

LES COLLETS NOIRS llil

Ghristiane avait reconnu son mari, et Aymeric, en se retournant, vit se dresser devant lui la haute stature et le visage menaçant de l'époux outragé.

Droit et immobile comme la statue du commandeur, le chef des Collets noirs, adossé au lambris, la tête haute, les bras croisés, attachait un regard sombre sur les amants éperdus.

Ni sa femme, ni son rival ne songèrent à se demander comment il était entré, par quel passage secret il avait pu s'introduire dans ce réduit où ils se croyaient aussi en sûreté qu'au fond d'une forêt. Ghristiane crut peut-être à une vision surnaturelle, car elle ferma les yeux et se laissa tomber anéantie sur le sopha où tout à l'heure Aymeric lui parlait d'amour. Quant au baron, sa stupeur fit bientôt place à une colère sourde qui ne pouvait pas tarder beaucoup à éclater.

— Je suis arrivé à propos pour vous empêcher de commettre un crime, dit froidement le financier.

Un crime et une sottise, reprit-il en appuyant sur le dernier mot.

— Monsieur, lui cria Candeilh d'une voix qui sifflait entre ses dents, vous avez le droit de me tuer, mais je vous défends de m'insulter.

— Je ne suis pas venu pour vous insulter, répondit Liardot sans s'émouvoir.

— En çffet, ce ne serait pas assez, n'est-ce pas? reprit l'émigré redevenu railleur et hautain. Avec la pratique des souterrains et des exécutions secrètes que vous possédez si bien, vous vous êtes sans doute glissé jusqu'ici par quelque trappe et vous vous proposez de pi'assassiner. A votre aise, monsieur, je ne me défendrai pas, mais il y a là une femme que j'aime et qui m'aime, entendez-vous...

— Je le sais, dit le mari d'un ton glacial.

— Eh bien, je vous avertis que si vous osez toucher à un cheveu de sa tête, c'est moi qui vous tuerai.

Liardot haussa dédaigneusement les épaules et ne répondit pas.

— Oui, je vous tuerai, reprit Candeilh en serrant les poings, je vous tuerai, vous dis-je ! vous vous êtes probablement armé pour votre expédition nocturne et moi je n'ai pas même un bâton, mais je vous jure par le nom de mon père que je vous étranglerai avec mes mains et que je vous arracherai le cœur avec mes ongles!

En vociférant cette imprécation, le baron ressemblait moins à un homme qu'à une bête féroce, et son attitude contrastait étrangement avec celle de son adversaire ou plutôt de son juge.

— Vous l'avez deviné, monsieur, dit Liardot en décroisant les bras et en montrant deux pistolets; j'ai des armes, et, si j'attachais la moindre importance à de vaines menaces, il me serait fort aisé d'en prévenir l'exécution en vous brûlant la cervelle.

— Faites-le donc, si vous l'osez, hurla Candeilh exaspért.

— Ce serait mon droit, monsieur, répondit le financier sans qu'un muscle bougeât sur son visage impassible. Je suis chez moi; vous vous y êtes introduit clandestinement et je trouve ma femme entre vos bras. Si je vous étendais mort à la place où vous venez de m'outrager, je ne ferais que venger mon honneur.

lES COLLETS NOins 319^

— Oh! mon Dieu! murmura Ghristiane en joignant les mains*

Sa voix à demi étouffée par la terreur eut le pouvoir de faire tressaillir Liardot.

— Votre honneur vaut bien la vie du baron de Candeilh, c'est incontestable, dit Aymeric avec un accent où perçait à la fois l'orgueil de race et l'envie de pousser à bout son ennemi à force d'ironies méprisantes.

— Laissons là mon honneur, monsieur, dit Liardot toujours impassible, et veuillez vous abstenir de m'interrompre. Je pourrais vous tuer, mais je ne le veux pas. Je pourrais aussi vous forcer à vous battre avec moi avant de sortir de ce pavillon, et je suppose que vous ne refuseriez pas cette satisfaction à un homme que vous avez offensé mortellement.

— Dieu m'en garde I s'écria Gandeilh dont les yeux brillèrent à la pensée de sortir par un duel de cette afSVeuse situation. Donnez-moi une épée... un pistolet... un sabre... ou mieux, battons-nous à bout portant avec une seule arme chargée.

En parlant ainsi il s'était avancé presque jusqu'à toucher le mari outragé. On aurait dit qu'il courait au-devant d'un dénouement sanglant et qu'il lui tardait de tuer ou de mourir.

Ghristiane se leva toute droite et dit d'une voix vibrante :

— Souvenez-vous, Aymeric 1 Souvenez-vous des paroles que vous venez de prononcer.

— Peu importent mes paroles!

— Vous avez dit ceci : Je serais un misérable si je me battais avec un homme qui m'a sauvé la vie. Et moi je vous dis maintenant : Souvenez-vous !

— Soit! murmura Gandeilh; j'ai perdu jusqu'au droit de me battre. Qu'il fasse donc de moi ce qu'il lui plaira. Je m'incline et j'attends mon arrêt.

Liardot resta quelques instants sans parler. Il n'avait pas bougé, mais Je baron crut voir une larme rouler sur

390 LES COLLETS NOIRB

sa joae. L'émotion avâit-elle enfin gagné cet homme de fer? Christiane avait-elle touché ce cœur qui ne battait plus que pour la vengeance? Toujours est-il que le financier reprit d'une voix moins assurée :

— Je vous ai dit ce que je pourrais faire; je vais vous dire maintenant ce que je veux.

— Quoi que vous décidiez de moi, monsieur, dit Christiane, je jure de vous obéir.

— Ne vous engagez pas avant de m'avoir entendu, reprit lentement Liardot; et, comme l'entretien que je dois avoir avec vous durera un certain temps, je vous prie de reprendre votre place sur ce sopha.

En parlant ainsi, le mari avait saisi un siège à pieds de bronze dont la forme, selon la mode d'alors, rappelait assez celle d,'une chaise curule, et il s'y était établi dans une attitude qui n'avait plus rien de menaçant. La jeune femme se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur l'espèce de lit à l'antique qu'elle venait de quitter. Gandeilh résigné à tout se croisa les bras à son tour et s'appuya à demi sur le rebord d'une console en marbre, qui complétait l'ameublement néo-grec du petit salon. Son exaltation était un peu tombée, et la nouvelle contenance de Liardot commençait à lui donner à réfléchir.

— Ce mari serait-il de meilleure composition que je ne l'aurais cru, pensait-il, ou bien se donne-t-il tout simplement le plaisir de jouer avec nous comme un tigre avec sa proie?

— Madame, commença le financier d'une voix tout à fait calme, veuillez m'excuser si je suis obligé de vous adresser des questions auxquelles il vous sera peut-être pénible de répondre. Pour en arriver au but que je poursuis, force m'est de faire appel à vos souvenirs et à votre franchise.

— Parlez, monsieur, murmura Christiane étonnée et troublée par ce singulier début.

— OÙ diable veut-il en venir? se disait le baron moins effrayé, mais non moins intrigué.

— Vous souvenez -vous, reprit Liardot, du- jour où je vous apportai dans la prison de la Force Tordre d'élargissement, que j'avais obtenu de Fouquier-Tinville, pour la fille du ci-devant comte de Limeuil, appelée à comparaître le lendemain devant le tribunal révolutionnaire?

— Je m'en souviens, monsieur, et je me souviens aussi que ce jour-là j'ai juré de porter et de respecter votre nom.

— Boni j'y suis, pensa l'émigré; c'est un acte d'accusatipn en règle qu'il va nous débiter. Il y a du procureur chez ce maltôtier.

— Je vous sais gré d'avoir tant de mémoire, continua le mari, et pour vous prouver que je n'ai rien oublié non plus, j'ajoute que moi aussi je vous fis un serment... celui de ne jamais me prévaloir des droits que la loi me donnait sur vous et de me contenter de rester le plus dévoué de vos amis. Ce serment, je crois l'avoir tenu*

— Loin de moi la pensée de nier cela, monsieur; vous avez été plus qu'un ami, vous m'avez entourée de soins, comblée de bienfaits, protégée comme mon père l'aurait fait si vous aviez réussi à le sauver aussi.

— Ne croyez pas que je veuille exiger de vous de la reconnaissance; je tiens seulement à constater que j'ai rempli mes obligations dans toute leur étendue. Je n'ai qu'un seul tort à me reprocher et je vous en fais juge. C'est celui de vous avoir caché que je conspirais et que je vous exposais ainsi à la ruine qui peut m'atteindre, peut-être même à la proscription qui peut me frapper.

— Si vous m'aviez confié votre secret, j'aurais été heureuse de partager vos dangers.

— C'est précisément ce que je voulais éviter, et

322 LES COUETS NOIRS

d'ailleurs je rêvais autre chose. Je rêvais de vous associer au succès sans vous associer au péril de l'entreprise, je rêvais de venir vous dire un jour : Ghristiane, vous êtes libre, car notre roi a repris sa couronne et il va vous rendre votre rang. A vous maintenant de décider du sort de l'homme qui vous a voué sa vie tout entière et qui sera toujours prêt à mourir, lui, obscur roturier, pour la noble héritière des comtes de Limeuil.

Ghristiane cacha son visage dans ses mains et le baron se mordit les lèvres. Le langage de ce plébéien l'avait atteint dans son orgueil de gentilhomme, et il commençait à se trouver bien petit devant cette écrasante simplicité.

— Je vous dois une confession coimplète, reprit Liardot. Il faut donc que je vous avoue les folles espérances dont je m'étais bercé. Il me semblait, dans ma naïveté, que mon abnégation pourrait vous toucher, que les services rendus à la cause monarchique pourraient laver la tache de ma naissance et racheter Tindignité de ma condition. Certes, en m'élevant jusqu'à vous, madame, vous m'auriez payé au centuple^ et je n'aurais pas dû hausser mes visées jusqu'à cette faveur. Vous n'avez pas attendu la chute |du Directoire pour rabattre mon orgueil, et, en me faisant sentir plus tôt que je ne le pensais la distance qui nous sépare, vous m'avez épargné une déception bien autrement amère.Loin de vous le reprocher, je vous en remercie.

Ghristiane laissa échapper un sanglot.

— Ge que je vous reproche, madame, c'est de m'avoir trompé, moi qui serais mort plutôt que de manquer à la foi jurée.

— Non, non... cela n'est pas... j'en prends Dieu à témoin, dit la jeune femme avec efTort.

— Ne blasphémez pas, je sais tout.

— Monsieur, dit Aymeric avec une colère mal con-

tenue, je vous donne ma parole de gentilhomme que M^^* de Limeuil n'a jamais été ma maîtresse^ qu'elle est ma fiancée depuis cinq ans et qu'elle sera bientôt ma femme.

— Je vous crois, monsieur, et c'est parce que je vous crois que je me plains d'avoir été trompé.

— Pour le coup, voilà qui est trop fort, s'écria l'émigré, et vous m'expliquerez...

— Yeuillez me faire la grâce de me laisser achever un entretien qui ne vous concerne pas. J'en aurai un autre avec vous tout à l'heure.

Gandeilh tressaillit et se résigna à ronger son frein.

— Vous, madame, continua Liardot, je vous reproche de ne pas m'avoir dit, le jour où vous avez consenti à m'épouser, que votre cœur et votre foi étaient engagés à un autre.

— Me l'avez-vous demandé? murmura C!hristiane.

— Non, et je conviens môme que, si vous m'aviez fait cet aveu, vous auriez trouvé en moi le même dévouement et le même respect. Seulement vous auriez agi plus loyalement en me prévenant que je n'avais rien à attendre de l'avenir. Et puis, vous le dirai-je? j'avais placé haut mon idéal, et je ne pensais pas que M"" de Limeuil pût entendre la loyauté comme ces femmes qui se flattent de ne pas mentir en se contentant de cacher une partie de la vérité.

— Monsieur, cria Aymeric furieux, il me semble que vous abusez cruellement du hasard qui me met à votre merci.

— Je ne crois pas, riposta sévèrement Liardot. D'ailleurs, j'ai dit à madame ce que j'avais à lui dire et c'est vous maintenant qui allez me répondre.

— Je suis prêt, grommela le baron qui avait toutes les peines du monde à se contenir.

— ^ J'ai aussi, monsieur, à faire appel à vos souvenirs^ reprit le chef des Collets noirs avec une noUt^sse glaciale .

3Sl LES rOLLETS NOIRS

— Évitez-vous cette peine, interrompit Aymeric; j'ai l'esprit très présent, je vous prie de le croire, et je me souviens à merveille qu 'avant-hier j'allais être pendu haut et court, quand il vous a plu de demander ma grâce aux aimables compagnons qui voulaient me traiter comme un simple voleur de grand chemin.

11 est vrai qu'une heure auparavant vous m'aviez fait arrêter par d'ignobles drôles auxquels je regrette encore de n'avoir pas cassé la tête, mais enfin je reconnais très volontiers que sans vous je serais, à l'heure qu'il est, enterré comme un chien au fond d'une cave. Seulement, vous me permettrez de ne vous en savoir aucun gré, attendu que, si vous avez plaidé ma cause auprès de vos acolytes masqués, c'est que vous croyiez ma vie plus utile que ma mort aux intérêts du complot.

Ainsi donc, si vous prétendez me faire rougir de mon ingratitude, vous vous abusez fort Autant vaudrait me reprocher le dîner que vous m'avez donné ce soir.

— A votre tour, monsieur, répondit Liardot, sachez qu'en me laissant achever vous vous seriez épargné beaucoup de paroles inutiles. Je ne vous demande aucune espèce de reconnaissance, par la raison fort simple que je n'ai jamais porté le moindre intérêt à voire personne. Ce n'est point le baron de Candeilh, à moi parfaitement inconnu, que je tenais à sauver, mais je voulais conserver à l'association que je dirige un agent intelligent et brave.

— Très bien ! j'apprécie votre franchise. Complétez-la en m'apprenant pourquoi vous invoquez ma mémoire.

— Uniquement pour vous rappeler le serment que vous avez prêté à Londres quand vous avez reçu l'ordre de partir immédiatement pour Paris.

— Me le rappeler ! croyez-vous donc que je l'aie oublié? J'en ai la formule aussi présente à l'esprit que je l'avais prononcée hier.

LES GOLIETS NOIRS 325

— Je vous crois, monsieur. Vous ne contestez donc pas que vous vous êtes engagé sur Thonneur, entendez-vous bien, sur Thonneur, à obéir passivement à toutes les volontés du comité directeur des Colkt$ noirs, sans les discuter, sans les révéler et surtout sans en différer l'exécution. En un mot, vous avez accepté d'être entre les mains de ce comité un simple instrument.

— Je le reconnais, quoique cependant il ait été sous-entendu qu'on ne m'ordonnerait rien qui m'obligeât à forfaire à ma qualité de gentilhomme.

— Je vous demande pardon. Il n'a été fait aucune réserve et si le comité vous commandait, par exemple, d'aller attendre M. de Barras à la porte de son palais du Luxembourg et de lui enfoncer un poignard dans le dos, vous n'auriez pas le droit de refuser. Je ne conçois pas, d'ailleurs, qu'en matière de conspiration on puisse admettre une autre règle.

— Permettez ! permettez I essaya de répondre l'émigré*

— Rassurez-vous, monsieur, il ne s'agit, pour le njoment du moins, de rien de semblable.

Christiane respira. Depuis que Liardot parlait, elle tremblait comme la feuille.

— Ah I c'est heureux, reprit Gandeilh en tâchant de se donner un air indifférent.

- — Seulement, continua le financier, vous ne contesterez point, je pense, que j'aie le pouvoir de vous donner un ordre au nom du comité.

— Ce que j'ai vu l'autre nuit dans votre souterrain m'aurait ôté, si jamais je l'avais eue, l'envie de méconnaître votre puissance.

— Fort bien. Du reste, si besoin était, je pourrais vous donner la preuve que j'ai pleine liberté pour diriger les mouvements et les opérations de nos agents.

— C'est entendu, murmura le baron qui commençait à éprouver une vague inquiétude.

Maintenant, j'ai encore à invoquer vos souvenirs

sur un autre point. Vous rappelez-vous la conversation que nous avons eue ensemble, il y a quelques heures, au fond de la serre de mon hôtel?

— Parfaitement; mais il a été question entre nous de tant de choses...

— Il a été question surtout des services que vous pouviez rendre, et d'une mission pour laquelle vous vous proposiez vous-même.

Aymeric tressaillit. Il commençait à comprendre.

— J'ai été vivement frappé, reprit Liardot, des idées que vous avez développées devant moi, et je me plais à rendre justice à la netteté de vos appréciations et à la sagacité de vos vues politiques. Je les goûte à ce point que j'ai mis le plus grand empressement à les soumettre au Comité.

— Ahl misérable sot que je suis, pensait Gandeilh, c'est moi qui lui ai fourni le moyen de se venger.

— Il y avait précisément séance cette nuit et je n'ai eu garde d'y manquer. Là, en présence de nos frères assemblés, j'ai fait valoir les raisons que vous m'aviez exposées, j'ai élucidé le plan que vous m'aviez confié, et j'ai surtout insisté sur les qualités rares que vous possédez pour mener à bien une mission dangereuse et délicate.

— Que la peste t'étouffe, méchant avocat! disait Aymeric entre ses dents.

— J'ai eu le bonheur de persuader le Comité, continua gravement le chef des Collets noirs. Nous sommes tombés d'accord que votre projet offrait les plus s^andes chances de succès, que vous seul étiez capable de l'exécuter et qu'il fallait y donner suite immédiatement. Il a donc été décidé à l'unanimité que, sans perdre un jour, ni une heure, vous alliez partir pour ritalie,

— L'ItaUel s'écria Christiane.

— Monsieur sait à merveille ce qu'il va faire dans ce pays, continua Liardot, et, du reste, les instructions écrites que je suis chargé de lui remettre lèveraient tous les doutes qui pourraient encore subsister dans son esprit.

L'émigré furieux rongeait ses ongles.

— J'ai à peine besoin, je pense, de demander à M. de Gandeilh s'il accepte.

— Avant de vous répondre, dit Aymeric, puis-je vous demander ce qui arriverait si je refusais?

— Vous ne devriez pas l'ignorer, monsieur; mais je veux bien vous l'expliquer.

Les règles de notre association sont formelles. Vous avez dû en prendre connaissance à Londres et savoir qu'aux termes de la loi qui nous régit d'un commun accord, tout affilié qui, sous un prétexte quelconque, refuse de remplir une mission votée par le Comité, est, par le seul fait de son refus, considéré comme traître au premier chef.

— Soit! et alors que se passe-t-il?

— Alors, il doit subir le châtiment des traîtres.

— Ahl vraiment l et, dans ce cas, je suppose, monsieur, que c'est vous qui vous chargez de l'appliquer, dit le baron avec l'intention visible de lancer une insolence à Liardot.

Christiane regarda son fiancé d'un air suppliant, mais elle ne réussit pas à lui faire baisser les yeux.

— Si c'était nécessaire, reprit le chef des Collpts noirs, croyez bien que je ne me refuserais pas à exécuter de mes propres mains une sentence du Comité, mais, Dieu merci I nous n'en sommes pas là et je vous certifie que nous ne manquerons pas d'agents prêts à obéir aveuglément à tout ce que nous leur commanderons.

— Ce qui veut dire, sans doute, riposta Candeilh, que, si je ne m'empresse pas de mo soumettre à vos

volontés, je serai un de ces soirs ou un de ces matins assassiné ou empoisonné, à votre choix.

Liardot haussa les épaules et se contenla de jeter dédaigneusement à son rival l'apostrophe suivante :

— Quand vous faisiez campagne avec Georges Cadoudal, est-ce que vous vous preniez pour un assassin quand vous donniez Tordre de fusiller un paysan qui avait refusé de vous indiquer l'endroit qii bivouaquaient les blem?

Aymeric baissa la tête et ne trouva rien à répondre.

— Je m'étonne, monsieur, reprit le mari toujours impassible, je m'étonne que, vous qui pratiquez depuis tantôt quatre ans la guerre civile et les conspirations, vous puissiez à ce point confondre les termes. En punissant ceux de ses membres qui manquent à un serment prêté, le club use tout simplement d'un droit égal à celui de la Justice criminelle procédant contre les coupables d'infraction au pacte social. Nous sommes des juges et pas autre chose.

— Juges et bourreaux, comme j'ai pu le voir, grommela Gandeilh.

— Au reste, monsieur, continua Liardot, il me semble tout à fait inutile de nous attarder dans des discussions de principes. La question que je vous ai posée est beaucoup plus simple et je vous demande de vouloir bien y répondre sur-le-champ, par oui ou par non.

— Simple, c'est possible, mais cependant je vous prie de préciser ce que vous attendez de moi.

— Que vous partiez pour l'Italie, demain au plus tard, je vous l'ai déjà dit.

— Pardon, monsieur, dit le baron après avoir réfléchi un instant, la situation me paraît complexe. Vous m'apportez une injonction du Comité, et je suis loin de contester que mes serments m'obligent à m'y conformer. Mais je fais appel à votre loyauté, et vous ne nie-

rez pas, j'en suis sûr, qu'il y ait outre nous un autre point à régler.

. — Lequel, monsieur? demanda Liardot avec hauteur.

— Vous devriez m'épargner l'embarras de vous Tindiquer.

— Sans doute vous entendez parler de la situation réciproque qui nous est faite à vous et à moi par votre présence ici à cette heure de nuit.

— C'est bien cela.

' — Et vous en concluez?

— Qu'en ma qualité de gentilhomme je ne puis, sans me déshonorer, abandonner une femme que j'ai compromise et la livrer sans protection aux vengeances qu'il pourrait vous plaire d'exercer contre elle. Le conspirateur ne se révolte pas contre ses chefs, mais le fiancé de M"® de Limeuil se doit à lui-même de défendre sa fiancée.

Ghristiane fit un geste qui voulait dire : Ne vous inquiétez pas de mon sort.

— Ainsi, reprit lentement son mari, vous seriez prêt à obéir, si vous n'étiez pas préoccupé du sort que je réserve à madame?

— Je serais prêt, répondit Aymeric, non sans hésiter un peu,

— Eh bien, monsieur, moi, à mon tour, je vais engager ma parole, quoique rien ne m'oblige à le faire.

Je jure donc que, vous absent, rien ne sera changé aux relations qui existent entre madame et moi. Je jure que, comme parle passé, je m'abstiendrai de venir dans ce pavillon; que ma vie et mes affaires continueront à rester absolument séparées; enfin que jamais un mot de reproche ou d'allusion au passé ne sortira de ma bouche, quand madame me fera l'honneur de présider aux fêtes que ma position et ma fortune m'obli-

gent à donner. Cette déclaration suffit-elle pour vous rassurer?

Aymeric pâle et consterné se taisait.

Christiane regardait son mari avec des yeux qui reflétaient, à défaut d'amour, une admiration sincère.

— Vous hésitez encore? demanda le financier avec amertume. Il me semblait pourtant que vous devriez déjà être fixé sur la valeur de mes serments, à moi. J^en appelle à madame.

— J'atteste que vous êtes le plus loyal et le plus généreux des hommes; dit Christiane avec effort.

— Donc, monsieur, reprit Liardot d'une voix ferme, vous n'avez plus aucun prétexte pour différer Texécution des volontés du Comité directeur.

Candeilh avait été piqué au vif par l'exclamation échappée à M""* Liardot, et il ne pouvait plus se dissimuler que dans cette scène le beau rôle n'était pas pour lui. Son amour-propre souffrait d'autant plus cruellement qu'il n'avait à s'en prendre qu'à lui-même de cet échec, et, comme il arrive à tous ceux qui se sont mis dans une fausse situation, il aurait bien voulu s'en tirer par une explosion de colère. Malheureusement, il lui était à peu près impossible de se. fâcher contre un homme qui l'accablait à la fois de son indulgence et de sa supériorité. Aussi tourna-t-il son dépit contre M™^ Liardot, faute de pouvoir s'en prendre à son mari.

— Puisque mademoiselle de Limeuil déclare ellemême qu'elle n'a plus besoin de ma présence, dit-il en affectant de rappeler à Christiane sa naissance aristocratique, je ne vois pas pourquoi j'insisterais pour la lui imposer. On m'a souvent reproché, en politique, d'être plus royaliste que le roi; je ne veux pas retomber dans ce défaut.

M™° Liardot tressaillit, mais elle dédaigna de relever cette attaque aussi injuste que peu généreuse.

— Veuillez, monsieur, me répondre directement, interrompit le financier choqué, non sans motif, de cette affectation à mettre. sa femme en cause. Si j'ai bien compris le sens de vos paroles, vous vous soumettez à l'ordre du Comité.

— Je m'y soumets.

— Sans réserves et sans arrière-pensées?

— Sans la moindre réserve et sans la plus petite arrière-pensée, répondit Candeilh en regardant Ghristiane du coin de l'œil.

— Je prends acte de votre déclaration, dit froidement Liardot. Néanmoins, je vous engage à réfléchir encore avant d'accepter, car, dans votre intérêt, il vaudrait peut-être mieux refuser la mission que de la remplir à contre-cœur, c'est-à-dire mal.

— Si on me la confie, c'est qu'on me croit capable de la mener à bien.

— Sans doute, mais on ne fait pas toujours tout ce dont on est capable. Ainsi, par exemple, si vous partiez avec la préoccupation de revenir le plus tôt possible, vos actes et vos paroles se ressentiraient bien certainement de ce désir de retour. On négocie mal quand on a la tête pleine de souvenirs et d'espérances, et votre voyage a un but tellement sérieux et tellement difficile à atteindre que vous n'aurez pas trop de toute votre présence d'esprit pour réussir.

— Soyez tranquille, dit amèrement Candeilh, je ne serai pas distrait, car je sais que je ne laisse rien derrière moi, rien, ni personne.

La jeune femme regarda son amant avec des larmes dans les yeux.

— Nous pourrions même craindre davantage, poursuivit l'impitoyable Liardot. Avec votre caractère, monsieur, vous pouvez vous laisser aller à un emportement de passion, abandonner un beau jour les intérêts sacrés qui vous sont confiés et reprendre le chemin de Paris,

— Pourquoi faire? murmura le baron en haussant les épaules. Pourquoi faire, puisqu'on n'a plus besoin de moi?

— Si cela arrivait, reprit imperturbablement le chef des Collets noirs, je ne dois pas vous dissimuler que cette conduite aurait pour vous des conséquences tout aussi fâcheuses qu'un refus d'obéissance pur et simple. Vous êtes soldat, et vous savez qu'à la guerre la 'désertion et la révolte sont punies de la même peine.

— Je n'ai pas la moindre envie de déserter depuis que je sais à quoi m'en tenir sur certaines choses, dit brutalement Candeilh.

Un éclair passa dans les yeux de Liardot, mais il se contint.

— Mon- devoir, reprit-il, m'oblige encore à vous avertir que vous serez soumis, après comme avant votre départ, à une surveillance incessante.

— Bien obligé I c'est très flatteur pour moi.

— Nous avons des affiliés en Italie tout aussi bien qu'ici, et je suis en mesure de vous affirmer que toutes vos démarches nous seront immédiatement et exacte- . ment signalées.

— Est-ce lace que vous appelez une mission de confiance? demanda ironiquement Candeilh.

— Quand on conspire, la confiance n'exclut jamais les précautions. Aussi, je vous le répète, pour le cas où il vous prendrait fantaisie d'abandonner la partie, apprenez que le club saurait vous retrouver à l'étranger comme en France, et qu'on vous demanderait un compte sévère de vos actions.

— Monsieur, dit l'émigré avec impatience, voici bien longtemps que vous me parlez sur le ton d'un caporal instructeur s'adressant à une recrue, et vous me permettrez de vous dire que ce luxe de menaces est quelque peu superflu. Je sers la même cause que vous depuis des années, et j'ai acquis, je pense, le droit d'être

traité eh vieux soldat^ qui n'a pas besoin de relire le code militaire, attendu qu'il le sait par cœur. Donc, voilà qui est entendu; je serai poignardé ou étranglé si je déserte ou si je trahis. Je nervais point à rencontre du règlement des Collets noirs et j'accepte d'avance toutes les conséquences de mes actes; c'est pourquoi vous jugerez sans doute inutile d'insister sur ce point.

— Soit! je n'y reviendrai plus. Si vous avez d'autres observations à m'adresser, le moment est venu de les formuler, car nous ne nous reverrons pas avant votre départ.

— Gomment! s'écria Gandeilh, vous voulez que je me mette en route sans savoir au juste ce que je vais faire là-bas?

— D'abord, vous ne l'ignorez pas tout à fait, puisque nous en avons longuement parlé, chez moi, il y a quelques heures; mais, de plus, voici un paquet qui contient des instructions écrites auxquelles vous n'aurez qu'à vous conformer, dit Liardot en tirant de sa poche une volumineuse enveloppe.

Aymeric prit le pli cacheté avec une certaine hésitation, et on put lire sur son visage qu'il ne s'attendait pas à un dénouement aussi prompt.

— Ainsi, demanda-t-il, ces papiers m'apprendront tout ce que je dois faire et dire?

— Absolument. Le but de votre voyage y est clairement expliqué, les divers cas qui pourraient se présenter y sont prévus, et les points principaux que vous aurez à traiter s'y trouvent résumés sous une forme concise. Vous voudrez bien graver cet écrit dans votre mémoire et le brûler ensuite, car il faut tout prévoir, et, si vous étiez arrêté par nos ennemis, ces instructions compromettraient gravement le Comité.

— C'est fort judicieusement pensé. Il faudra donc que j'apprenne ma leçon avant de quitter Paris?

— Oui, sans aucun doute.

— Par bonheur, je retiens facilement, et en quelques jours d'étude...

— Vous n'avez devant vous que quelques heures.

— Quoi! il me faudra partir demain ?

— Demain, ou plutôt ce soir, car il est trois heures du matin.

— Mais c'est impossible! pour partir il faut une foule de choses qui me manquent.

— Lesquelles? Est-ce de l'argent, dit Liardot en portant la main à la poche intérieure de son habit.

— De Targent? non, j'ai sur moi les deux mille louis que vous m'avez autorisé à garder sur les fonds qu'on m'a remis à Londres, et avec cinquante mille livres en or, par le temps qui court, on va loin.

— Que vous manque-t-il, alors?

— Un passe-port, parbleu! Pour passer en Italie, je ne trouverai pas sur mon chemin des étapes toutes prêtes, comme pour venir de la falaise de Biville à Paris; et, sous le bienheureux régime de liberté qui fonctionne en France aujourd'hui, on ne peut pas faire trois lieues sans exhiber des papiers constatant qu'on n'est ni un émigré, ni un chouan, ni...

— Dans le paquet que je viens de vous remettre, interrompit Liardot, vous trouverez un passe-port délivré au nom du citoyen Charles du Fougeray, négociant, venant des Etats-Unis, par la Hollande, et se rendant en Italie pour les affaires de son commerce.

— Vraiment ? Mais si on découvre que ce passe-port est faux, comme il l'est sans doute?

— Ce passe-port est parfaitement régulier. Vous pouvez croire que nous ne commettrions pas la faute d'exposer ainsi un de nos agents, et nous serions de bien pauvres conspirateurs si nous n'avions à notre dévotion un des employés du bureau de police chargé de délivrer les permis de circulation.

— Je m'incline devant une si belle organisation, dit Candeilh avec une pointe d'ironie.

— Vous voyez, reprit tranquillement Liardot, que rien ne s'oppose plus à ce que vous partiez ce soir,

— Encore faut-il que je sache par quelle voie I

— Par la plus courte.

— Qui est?

— La route de Lyon et le mont Genis.

— Soit! comment irai-je à Lyon? La distance est un peu longue pour la parcourir à franc étrier.

— Vous irez par la malle-poste.

— Si j'y trouve de la place.

— Votre place est déjà retenue à l'heure qu'il est. Le courrier est aussi de nos amis.

— Fort bien! murmura le baron en dissimulant assez mal son dépit, je vois que vous avez tout prévu.

— Tout ce que nous pouvions faire a été fait; mais il y a un point essentiel que vous êtes seul à même de traiter.

— Lequel? demanda Candeilh avec une vivacité qui s'expliquait par le désir de trouver enfin une objection contre un si prompt départ.

— Je veux parler de la lettre d'introduction qui doit vous permettre d'aborder facilement le général Bonaparte.

Ce nom, déjà célèbre, eut le pouvoir de tirer Christiane de la torpeur oh elle était plongée depuis que l'entretien avait pris une tournure nouvelle.

A peine avait elle écouté les recommandations que son mari adressait à l'émigré. Elle n'avait compris qu'une chose, c'est qu'Aymeric allait partir pour un long et périlleux voyage, partir sans lui dire môme un dernier adieu, partir en emportant peutêtre un ressentiment amer contre la femme qui l'adorait. Car, si elle admirait le caractère de M. Liardot, si elle vénérait les sentiments de générosité près-

que sublime qui Tavaient poussé à pardonner, Christiane ne pouvait pas commander à son cœur, et, dans ce cœur, Aymeric régnait encore sans partage.

Quand elle entendit son mari préciser Tobjet de la mission dont M. de Candeilh était chargé, son esprit se réveilla pour se reporter sur les terribles réalités de la situation et pour tâcher de découvrir s'il restait encore une lueur d'espoir/

— Quoil s'écria le baron, vous comptez sur le lieutenant Salviac pour faire réussir votre plan ?

— Sans nul doute. Ne m'avez-vous pas dit ce soir que ce jeune homme était officier d'ordonnance et favori de Bonaparte?

— Oui, certes, mais...

-*- N'avez-vous pas ajouté qu'il vous avait lui-môme offert de vous recommander à son général, dans le cas où il vous plairait de vous rendre sur le théâtre de la guerre?

— C'est vrai, seulement...

— Prenez garde, monsieur, dit sévèrement Liardot; si vous continuez à insister ainsi, vous me ferez croire que vous avez altéré la vérité, ou tout au moins exagéré la portée de votre conversation avec ce Salviàc, et ce serait là un grave manquement à votre devoir, qui est de tout dire, sans retrancher et sans amplifier.

— Je n'ai rien amplifié, dit Candeilh avec impatience, et îe lieutenant m'a tenu exactement le langage que je vous ai répété.

-^ Alors, quelle objection sérieuse pouvez- vous élever contre Tordre du Comité?

— Comment! vous ne comprenez pas qu'il m'est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de persuader à ce jeune homme que je me suis décidé du jour au lendemain à entreprendre un pareil voyage?

— Pourquoi donc, puisque vous lui en avez déjà manifesté le désir?

— Oui, éventuellement, vaguement, comme on tient un propos en Tair, au sortir de table. Il Ta relevé avec empressement, j'en conviens, et si, dans un mois, dans quinze jours même, après l'avoir adroitement préparé par des causeries quotidiennes, je lui annonçais que je veux partir pour le quartier général, rien ne lui semblerait plus naturel ; mais toute autre chose sera d'aller, moi qui l'ai quitté hier après avoir arrangé avec lui une foule de projets d'amusement à Paris, lui dire de but en blanc : Je me décide à me mettre en route pour l'Italie ce soir même; écrivezmoi, séance tenante, sans perdre une minute, une lettre à votre ami Bonaparte. Vous conviendrez, je pense, qu'il y aurait là de quoi inspirer des soupçons, même au plus naïf de tous les lieutenants de l'armée française.

— Et c'est là, monsieur, la difficulté qui vous arrête, prononça Liardot avec une expression peu dissimulée de dédain.

— Mais il me semble qu'elle est sérieuse.

— Je pourrais vous répondre que c'est affaire à vous de la lever, puisque vous vous êtes tant avancé que de promettre le concours de cet officier, mais' il s'agit des intérêts de notre cause, et, nous n'avons pas de temps à perdre. C'est pour cela que j'aime mieux vous rappeler ce que vous avez dit vous-même.

Le lieutenant Salviac vous prend pour un négociant établi à la Nouvelle-Orléans, n'est-il pas vrai?

— Parfaitement.

— Il croit que vous avez entrepris le voyage de France pour régler des intérêts commerciaux d'une haute importance?

— C'est bien cela.

— Dans ce cas, rien de plus simple qu'un homme dans votre situation se trouve subitement obligé de partir pour un pays quelconque, l'Italie aussi bien

que tout autre, mieux même, car* là vous avez le choix entre les prétextes à mettre en avant.

— Je ne vois pas bien...

— Comment! vous ne voyez pas que vous pouvez être appelé au delà des Alpes par la nécessité de terminer une affaire avec un correspondant établi à Milan, à Turin, à Crémone, peu importe; ou, ce qui serait encore plus naturel et plus habile,- votre crédit sur la place de Paris n'a-t-il pas pu vous faire obtenh* du gouvernement une fourniture quelconque?

Voilà une admirable thèse à soutenir : expliquer à cet officier républicain comme quoi, avec vos capitaux et votre probité, vous allez améliorer enfin la situation de braves soldats que le Directoire laisse sans souliers et sans pain. En assaisonnant ce discours avec quelques lieux communs sur les bienfaits de la démocratie et sur la constitution des États-Unis comparée à celle de Tan III, vous aurez bientôt fait de persuader votre homme.

Cette tirade, fut débitée avec une verve railleuse qui apprit au baron que le citoyen Liardot aurait fait aussi bonne figure à l'Assemblée des Cinq-Cents qu'au club des Collets noirs,

— J'admire votre imagination, monsieur, dit Candeilh, non sans un peu de dépit, et je confesse que je n'aurais pas trouvé cela.

— Peu m'importe, reprit le financier; ce que je vous demande, c'est de me dire si vous consentez à employer le moyen que je vous indique.

— J'y consens-.

— Quand devez-vous voir ce Salviac?

— Nous sommes convenus de déjeuner ensemble aujourd'hui.

— Très bien. Il faut que vous ne le laissiez pas partir sans qu'il vous ait remis la lettre, car je ne doute

pas un instant qu'il se laisse prendre à cette histoire de fournitures.

— Je n'en doute pas non plus, et je suis convaincu qu'il ne me quittera pas de toute la journée et qu'il m'accompagnera à la malle-poste.

— ^ C'est au mieux. Je n'ai pas besoin de vous recommander de profiter de son bon vouloir à votre endroit pour obtenir le plus de renseignements possible sur le caractère de son général, sur la façon de l'aborder, sur les gens qui l'entourent.

— Je n'y manquerai pas, monsieur, et je crois pouvoir vous répondre que je mentirai comme si je n'avais fait autre chose de ma vie. Seulement, maintenant que vous êtes assuré de mon obéissance, laissez-moi vous dire que, si j'avais prévu en Angleterre les honorables commissions dont il vous plaît de me charger, je serais encore de l'autre côté du détroit.

Christiane avait écouté ce dialogue avec une profonde tristesse, et, quand elle entendit son amant protester contre la ténébreuse besogne qu'on lui imposait, elle le récompensa par un regard approbateur. Ce coup d'œiln'échappa sans doute point à Liardot, car il reprit d'un ton plus sec :

— Quand vous avez prêté serment, vous n'avez pas fait de réserves, je vous l'ai déjà dit, et d'ailleurs je n'admets pas qu'un soldat commente les ordres de son supérieur ; or, je suis votre supérieur.

— Vous? s'écria Candeilh exaspéré.

— Oui,, monsieur, car je commande au nom du roi. Il n'y avait rien à répondre, et le baron en fut réduit

à ronger son frein.

— Avez-vous d'autres questions à m'adresser avant que nous nous séparions? demanda Liardot.

— Oui.

— Faites-les donc, car l'heure s'avance et la journée entière ne sera pas trop longue pour terminer vos pré-

paratifs. Je vous ferai remarquer, d'ailleurs, qu'en prolongeant cet entrelien nous imposons à M™* Liardot l'obligation très pénible d'entendre parler de choses qui ne l'intéressent en rien.

Ghristiane baissa les yeux et rougit à ce reproche indirect, le- premier qui fût sorti de la bouche de son mari.

— Je vais être bref, dit sèchement Gandeilh. Combien de temps doit durer ma mission?

— ' C'est ce qu'il ne m'est pas possible de fixer maintenant. Tout dépendra du plus ou moins de succès que vous obtiendrez, et le Comité sera seul juge de l'opportunité de votre retour.

— Je correspondrai donc avec lui?

— Non; avec moi, si vous le voulez bien; et je n'ai pas besoin de vous recommander de m'écrire, comme s'il s'agissait entre nous d'affaires de commerce. Vous trouverez dans les instructions écrites que je viens de vous remettre un vocabulaire mercantile dont les termes convenus s'appliquent à tous les cas qui pourront se présenter.

— Mais, enfin, si le Bonaparte répond par un refus catégorique aux ouvertures que je lui ferai, il me semble qu'il deviendra tout à fait inutile 4e rester à son quartier-général, et, dans ce cas...

— Dans ce cas, vous m'aviseriez et je vous transmettrais de nouveaux ordres.

— Très bien! je commence à comprendre.

— Que comprenez-vous, s'il vous plaît?

— Que vous êtes parfaitement décidé à m'empôcher de jamais rentrer en France, quoi qu'il advienne.

— Vous vous trompez, monsieur, dit Liardot, et, pour vous prouver que vous vous trompez, je veux bien vous dire que, si Bonaparte consentait à embrasser notre parti, votre mission consisterait alors à revenir à Paris avec lui.

LES COLLET$ NOIRS 34i

Le baron fit un mouvement de surprise et Ghristiane écouta avec une vive attention.

— Je ne m'attendais pas à tant de magnanimité de votre part, dit Aymeric d'un air railleur.

— Pourquoi donc, monsieur? répondit froidement Liardot. Les motifs auxquels vous voulez faire allusion n'existeront plus, puisque notre cause sera infailliblement gagnée, si le général veut nous soutenir. Une fois la royauté établie, le pacte qui nous lie tous les trois sera rompu, et chacun de nous reprendra sa liberté.

— Dites-vous vrai? s'écria Gandeilh très ému.

— Je ne vous ai jamais donné le droit de douter de ce que j'affirme; et, quand j'ai donné ma parole...

Liardot ne put achever. Ghristiane, vaincue par tant de générosité, venait de tomber à genoux et cherchait à lui saisir les mains, à la façon des suppliants.

L'impassible attitude du mari offensé ne tint pas contre une pareille démonstration. Il releva M"® de Limeuil, et, s'inclinant respectueusement devant elle, il lui baisa la main. De grosses larmes roulaient dans ses yeux, et sa respiration précipitée témoignait de l'agitation qui bouleversait tout son être.

— Monsieur, dit Aymeric en faisant un pas vers son rival, je n'ai de ma vie adressé d'excuses à personne et pourtant je... oui, je vous demande pardon du mal que j'ai causé.

— Je n'ai rien à vous pardonner, murmura Liardot en s'efforçant de dominer son émotion, rien, car vous ne m'avez point offensé.

— Volontairement, non certes, mais peu importe. Vous êtes un galant homme et vous souffrez par moi ; cela suffit pour que je vous jure ici de réparer mes torts.

Ghristiane allait joindre ses prières à celles du baron; mais son mari qui était redevenu tout à fait maître de lui-même, l'arrêta d'un geste.

— Le mal est irréparable, dit-il avec calme, et je ne maudis personne, si ce n'est le misérable qui est venu dénoncer à son maître...

— Cabasson! Ah! l'infâme! s'écria Christiane.

— Comment savez-vousque c'est lui? demanda vivement Liardot.

— Je ne le savais pas, je le devine.

— Oui, cet homme s'est présenté chez moi, une heure après que vous vous étiez retirée dans ce pavillon, et il m'a raconté ce qui s'était passé ici dans la nuit du 1" janvier.

— Une heure après, dites-vous? mais alors il sortait de votre cabinet quand il a eu l'audace de s'introduire chez moi.

— Chez vous, Christiane! Et qu'y venait-il faire?

— M'apprendre qu'il avait surpris mon secret, me menacer de vous le révéler, si je refusais de lui donner de Tor.

— Ah! je comprends! Le prix de son infamie qu'il n'avait pas obtenu de moi, il voulait vous l'extorquer.

— Ce n'est pas tout, et, sans le secours de M. de Gandeilh,que mes cris ont attiré, il allait employer la violence, et...

— IMalheureux que je suis de ne pas lui avoir brûlé la cervelle comme je voulais le faire. J'avais la tète perdue. Et puis, au moment où j'armais mon pistolet, on est entré. Deux de nos frères du club venaient me chercher. Alors je suis parti en lui défendant de sortir de l'hôtel. Si j'avais su le danger que vous couriez, ah! j'aurais tout quitté pour accourir ici. Mais, je vous l'ai dit, ma tète était en feu ; je ne raisonnais plus.

Si vous pouviez comprendre ce quej'ai souffert avant de me résoudre à entrer chez vous par le souterrain qui va de l'hôtel au pavillon ! Tenez, Christiane, quand je suis arrivé là, derrière cette porte secrète quis'ou-

LES COLLETS NOIBS 343

vre dans la muraille, quand j'ai entendu votre voix, ah ! J'ai cru que mon cœur allait se briser.

Liardot, cet homme inaccessible en apparence à toutes les émotions, divaguait comme un enfant et se livrait aux plus violentes manifestations du désespoir. Son rival, il ne le voyait plus, et, à cet abandon de son orgueil, on pouvait mesurer la profondeur de son amour pour Christiane. Il finit par se laisser tomber stir le sopha en cachant sa figure dans ses mains et en pleurant à chaudes larmes, mais cet affaissement ne dura qu'un instant.

Bientôt il se releva le visage pâle, les yeux secs, les dents serrées. Ses traits contractés exprimaient une résolution implacable, et sa voix sifflait entre ses lèvres blèmies par la colère.

— Je ne Tai pas tué cette nuit, ce misérable, dit-il lentement, mais je ne veux pas que le jour de demain le retrouve vivant. Dussé-je Técraser comme une vipère au milieu du salon de mon hôtel, devant tous mes gens assemblés, il faut qu'avant une heure il soit mort.

— Oh allez-vous, monsieur ? demanda Gandeilh, en voyant que Liardot se précipitait vers l'escalier secret qui conduisait au passage souterrain.

— Où je vais? cria le financier d'une voix tonnante; vous me demandez oti je vais? Je vais le tuer.

. — C'est fait, monsieur, dit froidement le baron.

— Que dites-vous?

— La vérité. Je suis arrivé au moment oh le coquin allait user de violence contre M"^® Liardot. Yous ne supposez pas que j'aie pu le laisser partir tranquillement. (

— Non, non, sans doute; mais vous me jurez qu'il est mort...

— Je vous jure que je l'ai étranglé de mes propres mains. j

— Etrs^nglé I

-5= Oui, dit Aymeric d'une voix sourde, étranglé

344 LES COLLETS NOIBS

comme j'étranglerais un régicide. . Si vous en doutez, venez avec moi. Je vais vous montrer son corps étendu dans la boue, au milieu de la rue de Bourbon ; ceux qui le relèveront verront sur la peau de sa gorge la marque de mes ongles.

GhFistiane frémissait de la tète aux pieds au souvenir de la terrible scène à laquelle elle avait assisté. Son mari, au contraire, semblait transfiguré, et son visage tout à rbeure si bouleversé respirait maintenant une joie féroce. Il revint sur ses pas, et, regardant Aymeric bien en face, il lui dit brusquement :

— Baron de Gandeilh, je vous ai sauvé la vie. Youst avez tué cet homme. Nous sommes quittes.

Aymeric éprouva une violente tentation de serrer la main de M. Liardot, mais celui-ci se recula, comme s'il eût deviné ce désir, et reprit, cette fois avec un calme parfait :

— Monsieur, il est temps de partir. La mort de ce bandit fera quelque émotion dans le quartier, quand on trouvera son cadavre, comme cela ne manquera pas. d'arriver au petit jour. Il ne faut pas vous exposer à être compromis dans cette affaire. Les intérêts dont vous êtes chargé maintenant sont trop importants pour que vous aventuriez en quoi que ce soit votre personne. Réservez-la pour des dangers utiles et ne pensez plus qu'à bien remplir votre mission.

— Mais vous-même, monsieur, ne craignez-vous pas que cet événement tragique attire la police dans votre hôtel, et ne vaudrait-il pas mieux faire disparaître le corps? La rivière n'est pas loin, et je me chargerais de l'y jeter.

— C'est inutile. La police s'occupe fort peu de la sûreté des particuliers, et les accidents de ce genre sont beaucoup trop fréquents pour qu'elle fasse attention à celui-ci. Ce Cabasson, d'ailleurs, était fort mal vu dans le voisinage et détesté de mes domestiques. Personne

ne s'inquiétera de savoir par quel chemin il est allé en enfer, et, quand on l'aura enterré, tout sera dit.

— Je n'insiste plus, monsieur, dit tristement le baron qui semblait avoir beaucoup de peine à se décider à partir.

Il regardait Ghristiane qui détournait les yeux pour cacher ses larmes. Liardot s'était croisé les bras et attendait.

— Il est temps, répéta le chef des Collets noirs après un silence; il est temps de quitter cette maison, monsieur. Je vous pardonne d'y être entré cette nuit, et je vous promets encore qu'elle vous sera ouverte le jour où notre cause aura triomphé.

Gandeilh rougissait et pâlissait tour à tour. Pour la première fois de sa vie peut-être, il se trouvait dans une de ces situations que la volonté la plus ferme ne saurait dominer, et le vaillant émigré qui aurait monté en fredonnant à l'assaut d'un bastion, hésitait entre son devoir et sa passion.

Il aurait voulu se jeter aux pieds de Ghristiane, et il comprenait cependant que toute démonstration de tendresse serait une injure pour l'homme qu'il ne pouvait s'empêcher d'estimer et presque d'admirer.

— Allez, et que Dieu vous protège I reprit la voix ferme et grave de Liardot.

Âymeric de Gandeilh lança à Ghristiane de Limeuil un dernier regard où il avait mis tout son amour, et s'enfuit comme un fou en criant :

— Adieu 1 adieu 1

LES COLLETS ^OIRS 347

L'émigré franchit d'un seul bond le corridor, ouvrit la porte, sauta dans la rue et se mit à courir sans regarder derrière lui. Il lui semblait que s'il s'arrêtait il n'aurait plus la force de vaincre le désir fou qui le poussait à revenir sur ses pas, à rentrer dans le pavillon et à disputer M"*® Liardot à son mari. Une foule d'idées confuses tourbillonnaient dans sa tôte, et la rapidité avec laquelle il parcourut la distance entre la rue de Bourbon et la rue des Marais n'était pas faite pour refroidir son sang qui bouillonnait.

Il arriva haletant et plus exalté que jamais devant la petite maison de Gertrude.

Le silence le plus profond régnait dans cette ruelle paisible où il avait trouvé un asile si commode, et le jour n'était point encore prêt à paraître, car il entendit sonner cinq heures à la vieille tour de Sainl-Germain-des-Prés. Le contraste de ce calme de la nuit avec les scènes violentes auxquelles il venait d'être mêlé le frappa tout à coup, et il resta quelques instants appuyé contre une borne, avant de se décider à mettre la clé dans la serrure.

Il respirait enfin, comme un homme qui remonte à la surface après avoir roulé dans les profondeurs de rOcéan, et peu à peu il reprenait ses esprits. La mémoire lui revenait aussi et il embrassait à la fois tous

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les événements' qui avaient rempli cette nuit agitée, depuis sa présentation à M™° Liardot dans le grand salon de rhôtel, jusqu'à sa fuite précipitée du petit pavillon.

Entre sa sortie après le dîner des fournisseurs et son arrivée si opportune au secours de Christiane se plaçait un épisode dont il n'avait point jugé à propos de faire part à la jeune femme, et cet épisode se représentait tout à coup à son souvenir. 11 n'avait rien de terrible et ne ressemblait en aucune façon aux dramatiques péripéties que l'émigré venait de traverser. Tel qu'il était cependant, il occupait de nouveau la pensée d'Aymeric de Gandeilh, lequel par bonheur était doué d'une très grande mobilité d'impressions. Son esprit, et aussi un peu son cœur, ressemblaient à ces lanternes magiques, où on introduit successivement des verres coloriés. qui représentent les images les plus diverses et où il n'y a de permanent que le foyer lumineux. Le foyer du baron était toujours allumé, seulement il ne reflétait pas toujours les mêmes tableaux.

Quoi qu'il en fût de la scène sur laquelle son attention se trouvait concentrée momentanément, il finit par prendre le parti de rentrer chez lui. Il ouvrit donc la porte à l'aide d'un passe-partout qu'il portait dans sa poche, et il la referma avec toutes sortes de précautions. Sans doute, il craignait de troubler le repos de dame Gertrude et de sa fille, à cette heure éminemment indue où elles devaient dormir du plus profond sommeil.

Il connaissait assez l'intérieur du logis pour n'avoir pas besoin de lumière et il traversa, en. marchant sur la pointe du pied, le vestibule qui débouchait dans la cour. Son domicile particulier était situé à droite dans le petit corps de bâtiment qui avançait sur le jardin, et la porte cochère donnait directement silr le petit espace pavé qui précédait ce parterre en miniature.

Il lui fallait donc se diriger en biais vers l'escalier tournant qui conduisait à son logement, et, tout en suivant son chemin, il ne put s'empêcher de donner un coup d'œil à l'aile gauche habitée par ses hôtesses.

A sa très grande surprise, il vit que la fenêtre du premier étage était encore éclairée. La topographie de cette construction parallèle à celle qu'il occupait lui était assez familière, et il reconnut à l'instant même que la lueur venait de la chambre de Thérèse.

— Parbleu! murmura-t-il , voilà qui est bizarre! Là-bas, où je croyais qu'on m'attendait, je n'ai pas vu le aïoindre signal, et ici, où on ne devrait pas m'attendre, on illumine la croisée.

Il ne commit cependant pas l'imprudence de s'arrêter pour contempler cet éclairage nocturne, et il gagna son logis en se répétant tout bas :

— Pourquoi, diable! cette petite fille n'est-elle pas encoi^ couchée ? Est-ce qu'elle aurait pris au sérieux le marivaudage dont je l'ai régalée tantôt?

Une fois rentré chez lui et sa porte refermée à clé, il s'empressa de battre le briquet et d'allumer une petite lampe que les mains prévoyantes de la bonne Gertrude avaient préparée sur sa table de nuit; après quoi, il se jeta dans un fauteuil et fit sauter le cachet de l'enveloppe où se trouvaient les instructions du Gomité. Il lui tardait de procéder à l'inventaire de ces papiers, qui devaient exercer une si grande influence sur sa destinée.

Liardot ne s'était pas vanté en lui disant que ce pli renfermait tout ce qui pouvait être nécessaire à l'accomplissement de sa mission.

, Bien n'y manquait, ni le passe-port au nom de Charles du Fougeray, négociant, ni le bulletin constatant que ledit citoyen avait retenu et payé une place pour le soir même dans la malle-poste de Lyon. Il y avait même un itinéraire tout tracé où se trouvaient indiquées

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avec le plus grand soin les villes où il était préférable de s'arrêter et les auberges qu'il fallait choisir.

Mais la principale pièce de ce dossier était un mémoire très détaillé sur les opérations que l'armée exécutait en ce moment, sur les points qu'elle devait occuper, enfin et surtout, sur les habitudes, le caractère et les antécédents du général Bonaparte. L'auteur de ce travail, qui faisait le plus grand honneur k la science politique et militaire du Comité directeur, allait jusqu'à désigner ceux des officiers de l'état-major pour lesquels le général en chef montrait une prédilection particulière. On y traitait à fond la manière de les aborder et de se les rendre favorables, les uns par des flatteries habiles, les autres par des cadeaux solides. En un mot, c'était un cours complet de diplomatie à l'usage d'un envoyé extraordinaire et plénipotentiaire, un mémorandum machiavélique à l'instar de ceux que les inquisiteurs d'Etat de la Venise d'autrefois rédigeaient pour ^rvir aux chargés d'affaires de leur sérénissime République.

La lecture de ce long travail ne fit qu'ajouter à l'admiration qu'Aymeric professait déjà pour la puissance du club des Collets noirs, et elle lui inspira presque de la révérence pour Liardot, qui devait être tout à la fois le promoteur de la mesure et le rédacteur dumémoire.- La pièce se terminait du reste par une injonction formelle qui témoignait de la prudence de son auteur. Il était prescrit à Gandeilh d'employer le temps qui lui restait jusqu'à son départ à se pénétrer de l'esprit et même de la lettre de ses instructions, et finalement de les brûler, quand il croirait les posséder suffisamment.

— Allons I se dit-il en relisant pour la troisième fois cet exposé si clair et si judicieux, décidément cet homme est mon maître en conspirations, et je ne suis même pas de force à lutter avec lui sur un autre terrain, car je ne saurais me dissimuler qu'il m*a battu aussi en générosité tout à l'heure.

LES COLLETS N0IH3 3jI

Cette réflexion le rejeta dans des pensées rétrospectives peu flatteuses pour son amour-propre. Il se voyait encore humilié par le dédain de ce mari qui aurait pu le tuer quand il l'avait surpris aux pieds de Christiane, et qui avait préféré se venger en lui iûfligeant son pardon, Liarddt l'avait positivement accablé de sa supériorité en amour aussi bien qu'en politique; car, lui, le baron de Candeilh, le fiancé de M'^* de Limeuil, il s'était vu contraint de s'incliner devant la noble abnégation du roturier enrichi, et il avait de plus le chagrin de reconnaître que le plan de campagne tracé par cet homme était un véritable chef-d'œuvre.

Par un sentiment assez naturel dans sa situation de vaincu, Aymeric se creusait la tête pour découvrir un côté où il aurait eu l'avantage et il n'en apercevait aucun.

La conduite de M. Liardot vis-à-vis de sa femme n'aurait pas été désavouée parle plus chevaleresque de tous les preux. Candeilh, au contraire, n'avait eu guère que la peine d'aimer et de se laisser aimer. D'ailleurs, il avait à se reprocher, depuis son arrivée à Paris, certaines peccadilles commises sans aucun scrupule, mais qui ne laissaient pas à l'heure présente de peser lourdement sur sa conscience. Quant à sa mission en Italie, Aymeric avait eu le mérite assez mince de l'inventer et de se proposer, un peu en l'air, pour la remplir; mais qu'était cela en comparaison du prodigieux travail accompli par le chef des Collets noirs y lequel en quelques heures avait su rendre, nonseulement possible, mais facile, l'exécution de ce projet hasardeux.

— Bah! se dit le baron pour consoler un peu son orgueil blessé, sans moi tout ce beau plan s'en irait en fumée, car je suis seul capable de le faire réussir. Où donc trouveraient- ils parmi leurs agents un homme capable d'aborder, et surtout d'influencer Bonaparte?

Les Collets noirs sont de bien petits personnages pour s'aboucher avec le vainqueur d'Arcole, tandis que moi je me fais fort de mener tambour battant cet officier de fortune qui n'était encore qu'un bien mince compagnon quand je faisais déjà figure à la cour. Si je réussis à l'entraîner, la restauration est certaine, et alors il faudra bien que M. Liardot tienne sa parole en me cédant Ghristiane. Sans compter que je ne serai pas un trop mauvais parti, car le roi me devra bien quelque reconnaissance pour l'avoir puissamment aidé à s'asseoir sur le trône de ses pères.

Sur cette conclusion, Gandeilh très rasséréné pirouetta sur le talon avec la même désinvolture que s'il eût représenté la noblesse française au petit lever du roi d'Angleterre, et se mit à se promener de long en large dans sa chambre.

Son esprit se reporta alors sur les réalités de la vie, et il commença à se demander comment il parviendrait à partir le soir même. En effet, pour être en mesure, il avait tant d'affaires à régler que la journée devait à peine lui suffire.

D'abord, et c'était là le plus important, il lui fallait obtenir la lettre de recommandation de Georges Salviac pour son général. Si assuré qu'il fût que son ami ne la lui refuserait pas, encore était-il sage de ne pas trop brusquer les choses, afin de ne point éveiller de soupçons.

Il avait précisément fait, pour ce jour-là, la partie de dé 3uner au café avec le lieutenant. G'était une ex-

celleLie occasion pour lui apprendre la grande nouvelle de son départ précipité et pour lui expliquer ce voyage par des motifs plausibles ; mais il était probable que la matinée entière allait y passer.

Venait ensuite le chapitre des achats indispensables, puis le règlement de compte avec dame Gertrude, puis le temps de dîner. G'était plus qu'il n'en fallait pour

LES COLLETS NOITtS 353

remplir raprès-midi, et la malle-poste partait à cinq heures.

Candeilh, qui savait redevenir homme pratique dès qu'il le fallait absolument, se dit qu'il serait sage d'utiliser tous les moments qui lui restaient. Il n'avait pas la moindre envie de dormir, et, avant que le jour parût, il lui restait deux ou trois heures disponibles. Il crut ne pas pouvoir mieux les employer qu'en les consacrant à l'arrangement de ses bagages de route.

Certes, un homme qui était venu à pied et déguisé en colporteur de la côte normande à Paris, savait se passer du superflu, voire même du nécessaire, et si rémigré n'eût pas été mieux nippé que le soir où il avait franchi la barrière, ces préparatifs ne lui auraient pas pris beaucoup de temps ; mais la situation était changée du tout au tout, car il avait employé les deux premières journées de son séjour à s'équiper de pied en cap.

Son goût naturel pour l'élégance l'y aurait porté, alors même qu'il n'eût pas été obligé de faire figure pour se présenter au dîner du citoyen Liardot et ailleurs. Il s'était donc jeté à corps perdu dans les modes nouvelles, et, grâce aux louis d'or jetés à profusion aux fournisseurs de toute sorte, il lui avait été fort aisé de se monter en quarante-huit heures une garderobe complète.

Par ce temps où la défroque de l'ancien régime garnissait les boutiques des revendeurs et où l'argent comptant avait une valeur énorme, on pouvait, en un tour de main, faire du sans-culotte le plus déguenillé un marquis doré sur toutes les coutures. Les magasins d'habits tout faits qui pullulent aujourd'hui dans Paris n'auraient eu aucune raison de se fonder sous le Directoire, car alors la Belle- Jardinière était partout.

Qliant à la seule chose qui ne s'achetât pas plus en ce lenïps-là que de nos jours, — l'air de bonne compagnie,

3od LES COLLETS NOIRS

— le baron de Gandeilh en était amplement pourvu. Aussi sa transformation avait-elle été complète, et ni sa bonne vieille hôtesse, ni la charmante Thérèse n'avaient voulu d*abord en croire leurs yeux, quand le prétendu Charles du Fougeray leur était apparu sous ses nouveaux habits. La fille avait surtout admiré sa tournure, sa bonne mine et le goût qui avait présidé à Isa toilette, tandis que la mère s'était extasiée de préférence sur la richesse des étoffes et la finesse du linge dont son pensionnaire avait bourré les armoires de sa chambre.

Tout cela était pour le mieux; mais, par malheur, tout cela tenait beaucoup de place, et Candeilh se trouvait obligé de faire un choix dans ses bardes avant de s'embarquer pour son expédition.

Quoique la malle-poste ne ressemblât guère alors aux légers briskas qui transportèrent les dépêches quelque quarante ans plus tard, elle n'était point construite cependant pour voiturer des caisses de grande dimension. D'ailleurs, Aymeric avait les Alpes à passer, la Lombardie à traverser, et, par-dessus tout, à parcourir ensuite une contrée où on se battait avec acharnement. Il devait donc s'attendre à ce que l'imprévu jouât un grand rôle dans son voyage et s'équiper en conséquence.

Par contre, il lui importait de ne pas se présenter au quartier - général de Bonaparte avec l'apparence d'un aventurier. C'est pourquoi il y avait à chercher une sorte de terme moyen entre l'équipage luxueux d'un grand seigneur et le bagage succinct d'un coureur d'étapes.

Candeilh, en faisant ses emplettes, n'avait point oublié d'acheter des malles de formes et de dimensions diverses, car il savait qu'un conspirateur doit toujours être préparé à partir au pied levé. Il se mit en devoir de les passer en revue afin de décider celles qu'il convenait d'emporter, et il procéda ensuite à Téxamen

des Tétements de toute espèce qui pouvaient lui être utiles en route.

Gomme il était de sa nature fort expéditif, il eut bientôt fait de traîner coffres et valises au milieu de la chambre, d'étaler linge, habits et chaussures sur le lit et sur les meubles.

Dans les allées et venues nécessitées par ces apprêts, il passait et repassait devant sa fenêtre, si bien qu'il finit par regarder machinalement dans la direction du pavillon qui lui faisait face.

La lumière brillait toujours dans la chambre de sa jolie voisine, et le baron se demandait encore une fois comment il se faisait qu'elle veillait si tard, quand il vit distinctement une ombre se dessiner derrière les vitres. En observant avec plus d'attention, il reconnut, à n'en pas douter, la silhouette de la jeune fille qui se détachait sur le fond lumineux. Elle avait appuyé son front contre les carreaux et restait immobile, comme si elle eût été absorbée dans quelque méditation pro«fonde. Aymeric se retira vivement et se mit à pester contre les petites filles romanesques et leur sotte curiosité.

— Décidément, ce logement a des inconvénients et il se fait temps que je le quitte, murmura-t-il en retournant à ses paquets.

Les armes y figuraient, bien entendu; car, à cette époque, personne ne voyageait sans se munir d'un arsenal complet, quel que fût le mode de locomotion employé.

Les piétons cheminaient le mousquet sur l'épaule et le couteau dans la ceinture ; les cavaliers s'enharnachaient d'un grand sabre et bourraient de pistolets les fontes de leur selle. En voiture, on se hérissait de toutes sortes d'ustensiles offensifs et défensifs, car les routes nationales étaient encore moins sûres que les sentiers de traverse.

356 LES COLLETS NOTllS

La malle de Lyon particulièrement jouissait d'une détestable réputation depuis qu'un certain soir, au mois de germinal an IV, elle avait été arrêtée et pillée par des bandits dans la forêt de Sénart. L'histoire d'un nommé Lesurque compromis dans cette affaire et exécuté, malgré ses protestations réitérées d'innocence, avait fait tant de bruit qu'elle était parvenue, jusqu'en Angleterre et l'émigré la connaissait parfaitement. C'est pourquoi il ne négligea point de passer une inspection minutieuse de ses armes blanches et de ses armes à feu, lesquelles, d'ailleurs, devaient lui être d'une utilité incontestable plus tard, quand il serait arrivé sur le théâtre de la guerre.

Il commença par essayer le fil et la pointe d'un sabre acheté la veille à un marchand d'équipements militaires du Palais-Égalité. Tout en se livrant à cet examen, il donna un coup d'œil du côté de la fenêtre de Thérèse et reconnut que la lumière avait été éteinte.

— Allons, dit-il en haussant les épaules , elle s'est décidée à s'aller coucher; c'est heureux, sur ma foi! Bonne nuit, mademoiselle, et rêvez du lieutenant Georges.

Puis, satisfait sans doute de la trempe de son arme, il la remit au fourreau et s'occupa d'une paire de pistolets d'arçon qui provenaient de la manufacture royale de Versailles et qu'il avait eu la bonne fortune d'apercevoir exposés en vente chez un chaudronnier du quai Gonti.

— Elle est pourtant gentille, cette petite, murmurait-il en faisant jouer les ressorts des batteries; et ce Salviac est un heureux coquin.

Puis, il se mit à siffler entre ses dents un air de chasse, et un instant après il dit tout bas :

— C'est égall je crois que, si je voulais, le soldât de la République n'aurait pas beau jeu avec moi. Heureusement, je pars ce soir, et d'ailleurs, c'est assez

d'un rival et je serais bien fonde m'en donner un autre.

Fort de ce raisonnement d'une sagesse incontestable, le baron concentra toute son attention sur une opération importante, qui consistait à charger ses pistolets. Il alla prendre des munitions dans l'armoire, mesura sa poudre, choisit ses balles et mit un soin tout particulier à s'assurer que la pierre à feu était solidement encastrée dans le chien.

Il commençait à bourrer quand il crut entendre qu'on frappait légèrement à sa porte. Surpris au delà de toute expression, il interrompit son exercice et tendit l'oreille. Le bruit ne se renouvela point, mais la porte s'ouvrit.

Candçilh s'attendait si peu à voir quelqu'un s'introduire à pareille heure dans sa chambre, qu'il resta coi sur sa chaise, sans songer à se mettre en garde contre ce visiteur inconnu. La précaution eût été du reste bien superflue, car la personne qui se montra sur le seuil n'était autre que la charmante fille de dame Gertrude.

Aymeric fit un geste de stupéfaction et en même temps Thérèsp poussa un cri de frayeur.

— Que faites-vous, grand Dieu I s'écria-t-elle en s'avançant vivement et en montrant le pistolet que le baron tenait à la main.

— Mais, balbutia Candeilh abasourdi par cette singulière entrée, vous le voyez bien, mademoiselle, je prépare cette arme.

— Pour vous tuer, n'est-ce pas? dit la jeune fille d'une voix tremblante.

L'émigré fut saisi d'une violente envie de rire, mais il se contint et répondit tranquillement :

— Je vous jure que je n'en ai nulle envie.

En même temps, il regardait de tous ses yeux sa voisine, et, plus il l'examinait, moins il devinait le motif de sa visite.

Thérèse était visiblement agitée par une émotion

profonde; ses traits pâles, ses cheveux en désordre, le tremblement de ses mains, tout en elle révélait un état de surexcitation dont la véritable cause échappait complètement à Aymeric. Jamais, du reste, elle ne lui avait paru plus ravissante et il ne put se défendre de partager son agitation.

— Vous semblez souffrante, mademoiselle, dit-il en prenant sa voix la plus douce.

— En effet... je souffre... plus que je ne saurais l'exprimer, murmura la pauvre enfant.

Peu s'en fallut qu'elle ne défaillît, et Gandeilh n'eut que le temps de la faire asseoir sur l'unique fauteuil qui fût resté disponible dans cette chambre encombrée d'objets de toute sorte. Sans mot dire et avec beaucoup de prestesse, il trempa le coin de son mouchoir de batiste dans une carafe pleine d'eau et se mit à mouiller les tempes de Thérèse. Il s'acquittait de ce soin avec une telle douceur de mouvements et des précautions si délicates qu'on reconnaissait tout de suite l'homme habitué à soigner les vapeurs des marquises.

— Merci... oh! merci... je me sens mieux, dit la jeune fille avec effort.

— Ce ne sera rien, mademoiselle, vous avez veillé trop tard, trop travaillé à l'aiguille, peut-être...

— Non... non... ce n'est pas cela... depuis deux jours au contraire, j'ai abandonné mon ouvrage... les fleurs artificielles que je devais reporter hier rue de la Loi ne sont même pas ébauchées.

— Deux jours! se dit Aymeric, et il y a précisément deux jours que je la connais I Diable ! diable ! c'est grave!

— Ce soir, reprit Thérèse qui semblait poursuite une idée fixe, ce soir, j'ai essayé... j'ai voulu me remettre au travail... ma mère m'avait reproché toute la journée de rester oisive... alors, j'ai allumé ma lampe

et j'ai commencé une, couronne de bleuets... je n'ai pas pu l'achever... mes doigts ne m'obéissaient plus... je pensais à autre chose...

— A quoi pensiez-vous, mademoiselle? murmura Candeilh en se rapprochant.

— Je ne sais. Mon cœur se gonflait dans ma poitrine, le sang montait à mon front, obscurcissait ma vue. Par moments, je croyais que j'allais devenir folle.

— Vous aviez vu Georges, n'est-ce pas? demanda doucement Aymeric.

— Georges! répéta la jeune fille qui devint tout à coup très pâle; Georges Salviacl non, non, je ne l'avais pas vu. Pourquoi me demandez-vous cela?

— Mais, parce que mon ami Georges est votre fiancé et qu'il est bien capable de vous avoir donné des distractions.

Thérèse secoua la tête et dit, si bas que le baron eut peine à l'entendre :

— Ce. n'est pas à lui que je pensais.

— Voilà qui est clair, se dit Candeilh, et, à moins de me faire une déclaration à bout portant, elle ne peut pas m'exprimer plus nettement que je lui plais.

En tout autre moment, l'émigré ne se serait pas fait prier pour répondre aux sentiments d'une si ravissante créature, car il était de l'ancienne école en 'matière d'amourettes, et il avait toujours professé cette doctrine que les jolies femmes sont faites pour être aimées, comme les fleurs pour être cueillies ; mais, par exception, il se trouvait dans une disposition d'esprit peu fa» vorable pour se lancer dans les galanteries.

Au matin d'une nuit pareille, après avoir étranglé un homme et subi le pardon d'un mari, Aymeric n'était guère en train de conter fleurette à une enfant exaltée.

A vrai dire, c'était moins la lutte avec feu Cabassom que la scène avec Ghristiane et son époux qui l'avait impressionné. La mort d'un coquin comme ce maître

d'hôtel ne pesait guère sur sa conscience, car il était un peu blasé sur les épisodes de ce genre. Combien de fois, au temps où il guerroyait en Bretagne, n'avait-il pas couru à un rendez-vous d'amour après un engagement oîi il avait tué de sa main deux ou trois bleml Mais tout autre était sur lui l'influence d'un assaut d'orgueil et de générosité où il avait eu le dessous.

Pendant que Thérèse laissait naïvement échapper le secret de sa. folle passion, lui songeait qu'il avait juré de partir et qu'il ne reverrait peut-être jamais M"* de Limeuil. A toutes ces raisons pour rester insensible aux avances de la jeune fille aurait dû se joindre l'amitié qui le liait à Georges Salviac, mais ce serait en vérité faire trop d'honneur aux scrupules du baron que de leur attribuer le mérite de sa réserve, car sa morale était des plus larges en fait de trahisons amoureuses, et il estimait qu'en ce bas-monde les cœurs, comme les bastilles, sont à qui sait les gagner. 11 serait plus exact de dire qu'il ne se sentait point de goût pour les victoires faciles et qu'il n'était pas plus tenté d'abuser de l'entraînement de Thérèse que ne le serait un chasseur de tuer une tourterelle qui viendrait se percher sur son épaule.

— Non, reprit la pauvre enfant en baissant la voix, non, je ne pensais pas à Georges... je rêvais vaguement, et mon rêve était doux... il me semblait que mon âme s'envolait dans le ciel... et puis... et puis, j'étouffais et j'ai ouvert ma fenêtre pour respirer... le ciel était clair et je voyais briller les étoiles... c'est alors que vous êtes venu... que vous m'avez parlé...

— Nous y sommes, pensa Candeilh; ce sont les douceurs que je lui ai lancées au vol quand je suis rentré pour changer d'habits entre la soirée de Liardot et mon rendez-vous, ce sont mes compliments en l'air qui auront achevé de lui tourner la tête.

— Votre voix montait du jardin comme une musique

LES COLLETS NOIHS 36i

lointaine, continua la fille de dame Gertrude... je ne sais ce que je vous ai dit, car je crois que j'étais folle... mais je sais que vous m'avez fait un signe d'adieu et que j'ai frissonné de tout mon corps quand je vous ai vu disparaître dans le corridor... quand j'ai entendu le bruit de la porte qui se refermait sur vous.

— Du diable si j'aurais cru, se disait l'émigré, que les Françaises de l'an Y étaient aussi sentimentales. Cette petite a dû lire des romans anglais, et je gagerais qu'elle a la tête farcie de Clarisse Harlowe.

— Ma mère dormait... j'étais seule, murmura Thérèse, et je songeais que vous étiez perdu dans ces longues rues noires que j'ai entrevues quelquefois à la tombée de la nuit... et puis, je savais... j'avais deviné que vous veniez en France pour la politique.

— Vous aviez mal deviné, mon enfant, interrompit Candeilh; j'y suis venu uniquement pour les affaires de mon commerce.

La jeune fille reprit en secouant tristement la tdte:

— Mes pressentiments ne me trompent jamais, et mes pressentiments m'ont dit que vous couriez cette nuit un danger terrible... si vous pouviez comprendre ce que j'ai souffert pendant que j'attendais votre retour, appuyant mon front brûlant contre la vitre glacée... EnfibQ, je vous ai revu... et tout mon être a tressailli.. • j'ai quitté la fenêtre et j'ai voulu prendre un peu de repos... mais je n'ai pas pu fermer les yeux... alors, je suis revenue à la croisée et j'ai vu votre ombre s'agiter dans cette chambre... vous marchiez à grands pas... vous vous frappiez la poitrine... vous faisiez des gestes menaçants... j'avais peur...

— Pauvre enfant 1

— Enfin... j'ai vu que vous teniez une arme... un sabre... mon sang s'est glacé dans mes veines... ma tête s'est égarée... je suis accourue. ..

I Si

Thérèse s*arrôta tout à coup, et levant sur le baron de Gandeilh ses grands yeux tout humides de larmes:

— Est-ce bien vrai que vous ne voulez pas vous tuer? demanda-t-elle d'une voix entrecoupée. ^

— Je vous l'affirme, sur ma parole de gentilhomme, dit Aymeric,

— Je vous crois. Un noble ne ment pas; mais... pourquoi ce désordre... ces apprêts...

— Parce que je pars.

— Vous partez ! s'écria la fiancée de Georges Salviac en se levant brusquement.

Elle resta debout, une main posée sur sa poitrine pour contenir les battements de son cœur, l'autre appuyée sur le dossier du fauteuil qu'elle venait de quitter.

— Il le faut, dit doucement Aymeric.

— Vous partez, répétait Thérèse, qui chancelait au point que le baron fut obligé de la soutenir par la taille.

Elle se dégagea vivement de son étreinte et lui dit en le regardant en face :

— Vous voulez quitter cette maison, n'est-ce pas ?^ II vous dépladt de me rencontrer. . . que vous ai-je donc fait?

— Ce n'est pas votre maison, c'est Paris que je suis obligé de quitter.

— Pour retourner en Amérique, s'écria la jeune fille. Ah r je le savais bien que le malheur était dans l'air...

— Rassurez-vous, mademoiselle, dit Aymeric en souriant^ je ne retourne point en Amérique.

— Où voulez-vous donc aller?

— Beaucoup moins loin. ' '

— Où ? parlez, je vous en supplie»

— En Italie.

— En Italie, répéta Thérèse avec étonnement, et pourquoi?

— Je suis appelé dans ce pays par des affaires commerciales.

LES GOUBTS NOIBS 363

— C'est impossible I il n'y a pas de commerce en Italie, puisqu'on s'y bat.

— Ce n'est point une raison, ma chère enfant; et je vais vous surprendre bien davantage en vous apprenant que la guerre est précisément le motif qui m'oblige à passer les Alpes. Il s'agit d'une fourniture à soumissionner pour l'armée française.

— Quoi ! vous prétendez être obligé de partir surle-champ, et hier encore vous ignoriez...

— Une lettre que le correspondant de mon père a reçue et m'a communiquée dans la soirée, m'informe que ma présence est indispensable là-bas.

Il y eut un silence. Thérèse baissait les yeux et semblait réfléchir. Gandeilh l'observait et ne pouvait s'empêcher d'admirer ce merveilleux visage encore embelli par les émotions qui venaient s'y refléter.

— Reviendrez-vous? murmura enfin la jeune fille. — - Vous ne pouvez pas en douter, mademoiselle,

s'empressa dé répondre l'émigré; croyez- vous donc que je voudrais repasser l'Océan sans avoir revu les amisque je laisse à Paris? Georges Salviac ne mêle pardonnerait pas, j'en suis sûr^ et...

On aurait dit que le nom de son fiancé produisait sur Thérèse une impression pénible, car elle interrompit Aymeric pour lui demander brusquement :

— Combien de temps durera ce voyage?

— Mais je ne sais trop que vous répondre, ma chère enfant, car j'ignore la tournure que prendront mes affaires une fois que je serai en Italie. La route est d'ailleurs longue et difficile, surtout en cette saison.

— Oui, des dangers, des dangers partout...

— De plus, je puis être obligé de suivre l'armée française, et elle est commandée par un général qui lui laisse peu de repos.

'— Ainsi vous partez et vous ne savez pas quand vous serez libre de revenir, soupira Thérèse.

— Il se peut que mon absence se prolonge deux mois, trois mois, quatre mois peut-être; comme il se peut aussi que je sois de retour dans trois semaines.

— Ce serait folie de Tespérer... nos soldats sont loin et cette guerre est terrible.

— Vous oubliez, ma chère demoiselle, dit gaiement le faux du Fougeray, que je ne serai point obligé de me battre, et que ma paisible profession de négociant me permet de ^le tenir à distance respectueuse des coups de.canon.

La fille de dame Gertrude le regarda d'un air qui exprimait qu'elle était fort peu convaincue par cette pacifique profession de foi.

— Pourquoi donc emportez-vous des armes, si vous ne devez point approcher de la bataille ? demanda-telle.

— Eh ! mais, par le temps qui court, ce n'est Jamais une précaution inutile, et, quelle que soit la profession qu'on exerce, il n'est pas mauvais de se mettre en mesure, ne serait-ce que contre les voleurs de grand chemin.

— C'est vrai, la mort est partout... tout à l'iieure, je tremblais en pensant que vous étiez seul dans les rues de ce quartier désert... Quand vous serez parti, quand je saurai qu'à chaque instant du jour et de la nuit votre vie est menacée...

— Vous vous exagérez le danger, interrompit Aymeric, et, afin de vous prouver que je ne vais point courir les aventures en Italie, je compte demander aujourd'hui même à ce cher Georges une lettre de recommandation pour le général Bonaparte. Vous voyez bien qu'il s'agit réellement de fournitures et que je m'exposerai tout au plus à voir de loin la fumée d'un combat, car je m'attends bien à être renvoyé aux bagages, dès que j'aurai obtenu du grand chef la permission de débiter mes marchandises à ses soldats.

IBS COLLETS NOIRS 365

— Des marchandises ! murmura Thérèse en secouant la tête en signe de doute ; vous, marchand I

Gomment sont donc les nobles en Amérique? ajoutât-elle, si bas que le baron l'entendit à peine.

— Que voulez- vous I dit-il en riant; vous savez notre histoire ; les du Fougeraj étaient de pauvres gentillâtres de province avant la Révolution ; ils sont devenus de riches commerçants aux Etats-Unis. Je m'accommode assez bien, pour ma part, de ce changement et j'ai pris à cœur ma nouvelle condition. Mes parchemins moisis ne m'auraient pas servi à grand'chose; je tâche de les dorer un peu.

Il s'arrêta dans cette série de mensonges agréablement débités, car il lisait clairement sur la physionomie de Thérèse qu'elle n'y croyait guère.

— Jurez-moi, lui dit-elle tout à coup, jurez-moi que le but de votre voyage en Italie est bien celui que vous venez de m'expliquer.

— Volontiers, je...

— Jurez-le-moi sur votre parole de gentilhomme.

— Oh! oh! ma chère enfant, dit Candeilh en affectant de rire, vous me demandez là un bien gros serment pour une chose de bien mince importance.

— Ce serment, vous l'avez prononcé tout à l'heure

. our m'affirmer que vous ne vouliez pas vous ^ ler.

— Raison de plus pour ne point y revenir. Que diajle! c'est bon pour un manant de prodiguer sa parole.

— Ah! je suis bien sûre maintenant que vous ne m'avez pas dit la vérité, dit tristement la jeune fille.

Aymeric ne jugea point à propos d'insister pour la convaincre.

L'entretien commençait à devenir très difficile à soutenir et le baron avait de bonnes raisons pour se défier de sa propre sagesse si le tête-à-tête se prolongeait. A aucun prix il n'aurait consenti à retarder son

366 LES COLLBTS NOIRS

départ, et il ne fallait pas être grand sorcier pour deviner qu'un seul instant de faiblesse pourrait l'engager | dans une aventure fort intempestive. La mission au- I près du général Bonaparte, la lettre d'introduction de Georges Salviac, et la séduction de Thérèse constituaient trois termes absolument inconciliables du problème à résoudre. Cette saine appréciation des ' choses, beaucoup plus que la vertu fragile d'Aymeric de Gandeilh, préserva l'imprudente fiancée du lieutenant.

Soit que le refus du faux du Fougeray l'eût blessée, soit qu'elle eût repris quelque empire sur elle-même, elle avait fait un pas en arrière et l'expression de son < visage était devenue presque froide.

— - C'est bien, dit-elle; quand devez-vous partir?

— Ce soir, à cinq heures, répondit le baron.

— Ce soir I répéta la jeune fille en frissonnant.

— Par la malle-poste de Lyon, reprit Gandeilh qui tenait à enlever à cette enfant jusqu'à sa dernière illusion.

— Seul?

— Avec le courrier et peut-être quelque gros munitionnaire qui s'embarque pour me faire concurrence, ou quelque fabricant de soieries, car vous sentez qu'on ne saurait choisir ses compagnons de voyage, et qu'en retenant ma place hier je n*ai pas pu deviner ceux que le hasard m'enverrait.

Cela fut dit d'un ton dégagé par Candeilh qui vou lait couper court à des récriminations nouvelles.

— Hier I s'écria la jeune fille, vous avez arrêté votre place hier !

— Cest-à-dire qu'un de mes amis s'en est chargé, reprit vivement l'émigré en s'apercevant qu'il venait de lâcher une sottise; c'est mon correspondant qui avait reçu la lettre dont je vous ai parlé et qui a pens6 aussitôt à«.«

LBS COLLETS NOIRS 36?

— Et VOUS ne m'avez rien dit 1

— Je comptais prévenir votre mère aujourd'hui, mademoiselle, et je vous prie de croire que je ne serais

' point parti sans vous faire mes adieux. Je voulais profiter, pour remplir ce devoir, de la présence du lieutenant, qui doit venir me chercher ce matin pour déjeuner avec moi au café Hardy.

! Thérèse écoutait impassible et muette. Evidemment sa pensée était ailleurs, et Gandeilh s'étonna, non sans raison, d'une pareille mobilité d'impressions.

— Du reste, reprit-il, mon intention est de prier M"* Gertrude de me conserver ce logement jusqu'à mon retour. Je m'y plais trop pour vouloir le quitter et j'y laisserai môme tout ce qui ne m'est pas indispensable en voyage. Ceci, mademoiselle, vous prouvera, je l'espère, que j'emporte en quittant Paris l'espoir d'y revenir bientôt... et de vous y retrouver, ajouta- t-il galamment en prenant pour la baiser la main de Thérèse.

A sa grande surprise et à son intime satisfaction, la jeune fille la lui retira vivement.

— Adieu I dit-elle d'une voix altérée.

Et, avant que le baron eût le temps de lui répondre, elle ouvrit prestement la porte et disparut comme une vision qui s'évanouit.

Le premier mouvement d'Aymeric fut de courir après elle; mais, à la réflexion, il s'arrêta et se contenta de la suivre des yeux à travers les vitres de sa fenêtre. Il eut la joie de la voir traverser le jardin avec la légèreté d'un oiseau et disparaître dans l'escalier du jDrps de logis occupé par elle et sa mère. La lumière ne reparut point dans sa chambre, et Gandeilh en conblui que la jeune étourdie s'était décidée à se coucher tranquillement.

• — Ouf! s'écria-t-il en se laissant tomber sur une 'haise. La peste soit de la petite masque ! a-t-on ja-

368 LES COLLETS NOIBS

mais vu venir assiéger de la sorte la vertu d'un homme qui n'en a pas trop I J'ai été héroïque, mais, morbleu! elle a bien fait de partir ; un quart d'heure de plus et j'aurais trahi Christiane et Georges. f\

De ce témoignage de satisfaction qu'il venait de se donner à lui-même, Aymeric conclut qu'il avait bien g^gné le droit au repos, et, remettant au réveil l'achèvement de ses préparatifs de départ, il se mit au lit et s'endormit du sommeil profond des justes et des heureux. ,/

FIN DU PREMIEB VOLUUB.

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