CONCLUSION
Voilà les faits les plus saillants que nous révèlent les State-Papers au point de vue des causes qui ont amené les nombreuses découvertes de celle époque et des effets immédiats qu'elles ont produits par la dissémination sur le globe d'innombrables établissements coloniaux. Les colonies naissent, comme nous l'avons dit, d'un sentiment d'expansion inné, incrusté dans l'homme, d'un instinct en un mot; elles sont la manifestation par des effets physiques, sensibles, d'un besoin qui tourmente sans relâche son être et le remue dans son essence. Quand une nation, stimulée par ses instincts, songe à fonder sa supériorité sur mer ou plutôt à planter les jalons qui y conduisent, on doit être sûr qu'elle est sous le souffle d'un principe énergique, trempé de fatalité, qui le pousse à de hautes destinées. L'Angleterre, si admirablement située pour devenir puissance maritime, n'acquiert conscience de sa mission que dès le début des temps modernes. Avant cette période, elle était sous ce rapport dans une infériorité relative. Mais après le grand bouleversement moral et religieux qui signale le XVIe siècle, le génie de la nation anglaise se réfléchit dans le miroir de sa politique intérieure, et, s'aidant de son tempérament national, il soulève l'Angleterre à cette hauteur d'où elle contemple pendant un siècle et demi les convulsions qui rébranlent en l'épurant et qui la forcent à asseoir ses institutions sur le roc de la liberté, immobile au milieu des tempêtes. Ce fut une étape mémorable dans les annales de l'humanité. Grâce à l'éparpillemenl à l'infini de ses colonies
sur tous les points du globe, les institutions constitutionnelles eurent leur ligne de navigation transatlantique. Dès lors la liberté put se déplacer. Sous l'action des courants irrésistibles qui déchaînent les passions en tumulte et qui fait que les aspirations humaines passent de l'extrême grandeur morale à l'extrême abjection, la liberté alla planter ses étendards au Nouveau -Monde, où d'abord nous la voyons rivée aux comptoirs de la métropole et briser ensuite ses chaînes pour rayonner de cet éclat majestueux qu'avait sans doute l'homme échappé aux mains du Créateur. Admirable enchaînement des choses! Le marchand cupide hasarde ses jours pour un lucre souvent éphémère, les gouvernements rejettent au-delà des flots des populations dont ils redoutent les sentiments religieux; le génie, étonné d'être à l'étroit dans sa patrie, affronte l'Océan pour chercher des horizons plus vastes, et de tous ces principes de dispersion, de ces éléments disparates, il résulte un ensemble harmonique qui conserve les races avec leurs empreintes particulières, et dote le monde de sociétés nouvelles. La Grande-Bretagne, dont quelques esprits chagrins célèbrent par anticipation la chute prochaine, la Grande-Bretagne, identifiée avec ces lois générales de l'histoire, a réalisé, développé et comme matérialisé son génie dislinctif, le type de sa nationalité par la création de ses colonies. S'il est vrai, comme on le prétend, que ce pays a atteint aujourd'hui au faîte de son ambition, qu'il touche au maximum de sa grandeur, il aura légué aux hommes d'État un bel exemple à suivre et une leçon : il leur dit par la grande voix de l'histoire que le secret de la force des nations est dans le trident de Neptune au service des institutions libres. L'Allemagne, disloquée depuis trois siècles sous la verge de la France de Richelieu, toujours attentive à y semer la division afin que l'Aigle de la Germanie continue sans cesse à prendre son essor vers les montagnes, ce docte
pays, ce foyer scientifique peut-être le plus complet et le plus actif que l'univers ait produit, à peine s'est-il dégagé des étreintes où le tenaient les traités, qu'il songe à la grande route de l'humanité, qu'il songe à se créer une marine pour organiser l'immensité de ses forces variées. Partant de principes opposés à ceux qui ont fait la vie de la libre Angleterre, l'Allemagne aboutira logiquement dans l'avenir, si elle y persévère, à des résultats opposés. Le régime militaire absolu est un régime primitif qui s'impose aux nations dans leur enfance; on le rencontre à l'origine des sociétés, quand l'homme adore la force brutale et que le droit lui apparaît sous l'aspect sinistre et mystérieux des divinités de l'Inde et de la Perse. 11 suit de là que ce régime, appliqué constamment à une nation, quelque vigoureuse d'ailleurs qu'elle soit, la fait dégénérer en une machine politique qui écrase, démolit et tue, à moins que des événements, des péripéties politiques ne viennent neutraliser le funeste effet de cette nature gouvernementale. Quelles seraient les conséquences de la supériorité maritime d'un peuple façonné à un pareil régime? Si jamais il parvenait à fonder ou à conquérir des colonies, l'assujettissement de l'homme aux lois rigides des camps serait, sans aucun doute, sous sa domination, le sublime des conceptions de l'esprit. Car tel est le pouvoir de cette force expansive des colonies, que celles-ci reflètent partout les tendances politiques, morales et religieuses de la métropole. Si, au moment même où son génie crée autour de lui les nombreuses colonies, comme nous en avons vu naître dans les pages précédentes, la mère-patrie a ouvert son cœur à ces pures tendances de l'humanité, alors il se dépose ça et là sur le globe des germes de liberté qui seront l'avenir des générations. Dans le cas contraire, nous avons tout à redouter; le temps et les passions des hommes aidant, la barbarie ensevelirait de nouveau le genre humain
sous Fimonde limon produit par des institutions asiatiques basées sur la violence, l'arbitraire et le mépris de la dignité humaine.
La fondation des colonies est donc tout un enseignement moral et philosophique. C'est le tableau vivant de ce besoin inassouvable, de cette heureuse nécessité pour l'homme de se développer. Les peuples qui s'aplaudissent à juste titre de leurs institutions libres et rationnelles, se raffermissent par le spectacle des choses accomplies, par l'idée que l'humanité a sa raison et sa racine dans la mission qui lui est imposée de remplir un devoir et que ce devoir se rattache au plan primordial de la création dont il n'est qu'un rayon lumineux.