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CHAPITRE PREMIER

LNTRODUCTION. — LES THÉOBIES PHYSIQUES ET LA DOCTRIiNE DE LA DESCENDANCE.

Deux doctrines sont depuis longtemps en présence relativement à Torigine des espèces animales et végétales.

L'une affirme que ces espèces ont apparu sur le globe à peu près telles que nous les voyons aujourd'hui, qu'elles n'ont subi et ne peuvent subir que de très légères modifications, qu'il n'y a et n'y a jamais eu rien de commun entre elles.

L'autre soutient que le règne animal et le règne végétal, avec lout leur appareil d^espéces, de genres^ de familles^ d'ordres^ A' embranchements j n'ont pas été créés de toutes pièces; que la ^ie s'est d'abord montrée sur la terre sous une forme simple, d'où sont sorties par une série ininterrompue de modifications Edmond Perrier. i

successives toutes les formes, si complexes soient-elles, que nous révèle l'étude de la Nature.

Pouvons-nous choisir entre ces deux alternatives?

Quelques-uns disent : Ce sont là questions hors de notre portée. Il sera éternellement impossible à la science humaine de les résoudre. Acceptons le monde tel qu'il est sans nous embarrasser de ce qu'il a pu être ou de ce qu'il deviendra.

Mais l'homme ne se connaît pas si bien qu'il puisse assigner des limites à son propre savoir. Il serait au plus haut point téméraire d'affirmer que nul ne pourra comprendre, quel que soit le développement futur des connaissances, ce qui échappe de nos jours à notre entendement. Le ^roit du naturaliste à rechercher l'origine des êtres vivants est donc absolu. Cela admis, il est d'un trop grand intérêt de connaître cette origine, pour que l'on renonce jamais à la découvrir.

Tout autre est en effet la situation de l'homme vis-à-vis des organismes suivant la façon dont ils se sont formés.

Supposons-les immuables : la science de l'anatomiste est fatalement bornée à l'enregistrement de formes sans aucun lien entre elles ; celle du physiologiste ne subsiste qu'en vertu d'une hypothèse : rien ne prouve que les résultats de ses études sur une espèce soient vrais encore pour l'espèce la plus voisine. La recherche des lois est une pure chimère. Chaque espèce, indépendante de celles qui lui ressemblent le plus, est, comme elles, suivant une expression de Louis Agassiz, l'incarnation d'une pensée créatrice distincte. Vouloir établir un lien entre ces pensées, c'est vouloir pénétrer l'intelligence créatrice elle-même. Désespérant de l'atteindre, l'Iiomme la rapetisse à l'image de sa propre intelligence. Il se représente le Créateur comme un architecte sans cesse occupé à construire de splendides édifices ou d'humbles cabanes qu'il laisse subsister quelque temps pour les renverser ensuite, par un caprice de sa volonté, et les remplacer par d'autres plus conformes aux idées nouvelles qui se dér ulent dans son esprit. L'homme assiste en spectateur à ces changements successifs dont la raison, extérieure au monde physique, lui est absolument cachée. L'intérêt avec lequel il les

suit esl purement philosophique. De tels phénomènes ne le touchent que très indirectement, puisqu'ils sont Teffet d'une volonté à laquelle il doit lui-même Texistence et dont il ne saurait deviner les motifs. Les espèces étant des faits sans rapport entre eux, rhomme n'a rien à leur demander ni sur leur origine, ni sur la sieane. Lié à certains êtres vivants par une cohabitation en quelque sorte accidentelle, il cherche à les connaître, soit en vue du profit qu'il en peut tirer, soit pour défendre contre eux sa personne ou ses établissements. Pourquoi s'inquiéterait-il des autres? C'est affaire à quelques curieux de les décrire et de les classer. La vie elle-même est soustraite à son action et n'a aucun secret à lui livrer.

Supposons au contraire que les espèces se soient graduellement produites à la surface du globe, que celles qui nous entourent descendent des espèces différentes qui les ont précédées, que toutes se rattachent par une succession non interrompue de formes continuellement en voie de variation, à des êtres simples, apparus dès l'origine et qui auraient produit tous les autres en se transformant ou en se groupant de façons diverses. Dès lors les espèces se trouvent intimement reliées entre elles. Les plus voisines sont réellement la même chair et le même sang. Les lois de la physiologie ont une généralité nécessaire. Celles que découvre Tanatomie comparée sont les lois mêmes de la formation et du développement des organismes. Elles dérivent des lois de la physiologie générale, c'est-à-dire des propriétés inhérentes aux substances vivantes. Les formes qui se succèdent résultent de l'action réciproque de ces substances et des milieux dans lesquels elles sont placées. Les premières étant bien connues dans leurs propriétés fondamentales, l'histoire des modifications subies par les seconds contient Texplication des transformations successives des organismes. L'homme, capable d'agir sur les milieux, doit être par cela même capable d'agir sur le monde vivant qui l'entoure, capable d'agir sur lui-même puisqu'il en fait partie. Sorti du règne animal, — qu'il constitue ou non un règne nouveau, — il trouve dans le passé de ce règne, sa propre histoire. Tout être vivant peut revendiquer avec lui quelque parent commun, n'est qu'une modification de la substance même dont il est formé ou d'une sub-

stance analogue. Apprendre à connaître les animaux et les végétaux, si infimes qu'ils soient, c'est donc apprendre à connaître rhomme, c'est apprendre à connaître le jeu de son organisme, et les modifications dont il est susceptible. Les lois des modifications de la matière vivante sont les mêmes partout : elles renferment le secret de ce que nous nommons les maladies, comme aussi celui de les prévenir ou de les guérir. La médecine, la physiologie, l'embryogénie, la science des formes, qu'on l'appelle anatomie comparée, zoologie, botanique descriptive ou paléontologie, constituent un ensemble étroitement cohérent auquel se relient toutes les sciences qui s'occupent de l'homme, et l'on conçoit, au-dessus de toutes ces sciences particulières, une science qui les englobe toutes, une Science de la vie, dont la science de Thomme n'est qu'un cas particulier : cette science a reçu un nom, celui de Biologie,

Il ne saurait plus être question de pensées créatrices isolément incarnées. Les espèces n'ont plus, pour seule et unique cause, une volonté aux desseins impénétrables. Leur développement s'accomplit suivant un ordre logique, rigoureux, résulte de lois fixes, inéluctables, comparables de tous points aux lois de la physique et de la chimie et entraînant avec elles des conséquences aussi variées. Chaque forme a ses causes déterminables et s'impose à nous, non plus comme un fait à constater, mais comme un problème à résoudre. De là l'accroissement d'activité qui s'est manifesté dans les sciences de la vie depuis la publication du livre célèbre de Darwin sur V Origine des espèces.

A la place de l'implacable et froide immobilité dans laquelle le dogme de la fixité des espèces fait dormir l'empire organique tout entier, la théorie du développement graduel des formes spécifiques, la théorie de la Descendance, de V Évolution, ou encore, comme on Ta appelée d'un mot, le Transformisme, nous montre partout le mouvement, la lutte, le progrès. La vie du monde n'est plus un tableau que contemple d'un œil désintéressé ce grand spectacteur qui s'appelle l'Humanité ; c'est un drame parfois sanglant, une immense bataille à laquelle il prend sa rude part et dont toutes les péripéties peuvent l'atteindre .

Toutefois là n'est pas seulement la cause de l'accueil enthoii-

siaste qui a été fait au transformisme, des bruyants débats dont il a été Tobjet. Ces débats n'auraient guère dépassé sans doute l'horizon du monde savant, si la doctrine discutée n'avait présenté un accord remarquable avec d'autres idées théoriques, nées séparément, mais qui sont bien vite devenues le fondement même de la philosophie scientifique de notre époque.

Le transformisme a sa place marquée à côté des grandes doctrines qui ont, depuis le commencement de ce siècle, renouvelé U face des sciences physiques. C'est par ces doctrines qu'a été ouverte la voie brillante qu'il a parcourue, c'est d'elles qu'il tire une partie du crédit qu'on lui a si rapidement et si généralement accordé. Si on veut l'apprécier avec impartialité, il est donc indispensable de ne pas le séparer de l'ensemble de conceptions auxquelles il se relie, qui en sont le commentaire obligé et qui, se prêtant un mutuel appui, témoignent en quelque sorte les unes pour les autres.

Nous devons jeter un coup d'œil sur cet ensemble grandiose.

Plusieurs naturalistes avaient avant Darwin pense que les êtres vivants sont liés généalogiquement entre eux. L'illustre philosophe cite, dans l'une de ses préfaces, une liste de trentequatre naturalistes ou philosophes qui tous, depuis le dix-huitième siècle, ont plus ou moins explicitement émis l'idée que les espèces actuelles sont susceptibles de varier, de donner naissance, dans des conditions déterminées, à des espèces nouvelles et descendent elles-mêmes d'espèces éteintes ou encore vivantes qui ne présentaient pas leurs caractères. Dans cette liste on trouve des noms illustres tels que ceux de Buffon, Lamarck, Etienne et Isidore Greoffroy Saint-Hilaire, Bory de Saint-Vincent, Léopold de Buch, d'Omaliusd'Halloy, pour ne citer que les morts. En France même, c'était au fond leurs opinions sur le degré de variabilité des êtres vivants et sur leur origine qui divisaient Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire et firent éclater entre ces deux hommes de génie la brillante discussion dont l'Académie des sciences de Paris a gardé le souvenir.

Comment une question de cet ordre a-t-elle pu cesser, depuis lors, de préoccuper les naturalistes ? Comment, après avoir eu de

tels défenseurs, la doctrine de la descendance a-t-elle pu tomber dans Toubli ? Comment à cet oubli un si bruyant réveil a-t-il succédé? Sans doute Tidée nouvelle de la sélection naturelle apportée par Darwin, la dialectique sévère, la science étendue du naturaliste anglais ont eu leur part dans cet accueil ; mais la cause principale est plus haut ; elle est avant tout dans la transformation profonde qui s'est opérée dans l'esprit philosophique depuis l'époque des mémorables débats qui tenaient captive l'attention de Gœlhe malgré le grondement des révolutions. Reportons-nous aux premières années de ce siècle, que de progrès accomplis !

La Chimie minérale venait à peine de trouver ses législateurs et rien n'aurait pu faire prévoir les développements immenses de la Chimie organique. On croyait encore à la matérialité des agents physiques : la lumière, l'électricité, la chaleur, le magnétisme étaient des /7wirfe5, différents les uns des autres, pénétrant la substance des corps, s'amassant en eux en proportions diverses, tandis que des /orctf5, causes du mouvement, l'attraction, l'affinité, la cohésion sollicitaient leurs molécules. Si les mouvements des astres étaient déjà bien connus et calculés, on possédait à peine quelques notions sur la nature des planètes, et l'on ignorait totalement ce que pouvaient être le soleil, les étoiles et les comètes. L'Histoire même de la terre, la Géologie essayait seulement ses premiers pas : on considérait le globe terrestre comme un frêle ballon roulant dans l'espace, sujet à d'effroyables cataclysmes, à des révolutions mystérieuses détruisant, par intervalles, tout ce qui avait vie, nécessitant par conséquent un réveil périodique de la puissance créatrice. C'était là l'idée fondamentale de la Paléontologie de Cuvier. L'homme était apparu au début de la dernière période de calme, il devait, selon toute probabilité, finir avec elle.

D'autres idées cosmogoniques ont acquis aujourd'hui un caractère de certitude absolue. Une étude attentive des phénomènes qui s'accomplissent actuellement à la surface du globe a montré qu'ils étaient capables à eux seuls de produire sur lui les changements dont la géologie nous raconte l'histoire. Il n'y a pas eu de convulsions générales séparant les unes des autres les époques géologiques, transformant d'un coup la disposition des

continents et des mers : la terre est parvenue à l'état où nous la voyons par une série ininterrompue de modifications graduelles el continues dont les causes agissent encore sous nos yeux et paraissent éternelles. La théorie des causes actuelles de Lyell a pris la place de la théorie des revolultotis du globe et des cataclysmes successifs^ exposée jadis par Cuvier avec tant de grandeur.

L'Astronomie est venue à son tour, aidée de toutes les ressources de la Physique, nous révéler cette partie du passé de notre globe que la (îéologie ne peut atteindre. Le spectroscope a retrouvé dans le soleil, dans les étoiles et jusque dans les comètes, les substances terrestres et pas d'autres. L'unité chimique de l'Univers a été de la sorte établie. Nous avons appris qu'une portion considérable de la masse solaire était encore à l'état de gaz incandescent, que les comètes étaient en grande partie constituées de pierres disjointes ; ces pierres ou d'autres semblables traversent souvent notre atmosphère sous forme d'étoiles filantes; quelques-unes tombentsur notre sol, et les recherches de M. Stanislas Meunier ont prouvé qu'elles avaient autrefois fait partie de globes volumineux, sièges comme le nôtre, comme la lune, de phénomènes volcaniques. L'histoire des astres et de leurs métamorphoses est maintenant complète : le soleil et les étoiles nous représentent leur jeunesse, la terre et la plupart des planètes leur âge mûr. La lune froide et morne, presque entièrement solidifiée, traversée par d'immenses cassures, nous offre l'image de leur décrépitude. C'est déjà peut-être un cadavre dont les diverses parties, par le progrès du refroidissement, finiront par se disjoindre : l'astre sera remplacé par un amas de pierres météoriques.

Mais cet état ne fait que préparer une nouvelle métamorphose. Séparées de leurs sœurs par les mille accidents de leur course à travers l'espace, qvelc[ues-unes de ces pierres vont augmenter la masse d'astres plus considérables, d'autres, déviées de leur route, deviennent complètement errantes, allant au hasard des influences qui agissent sur elles, d'autres enfin sont englobées dans les amas eométaires. Là nous assistons à une sorte de renaissance, les pierres et les particules matérielles de provenances diverses, que la comète a ramassées le long de son orbite, animées de vitesses diffé-

rentes, obéissant d'ailleurs à leur attraction réciproque, deviennent satellites les unes des autres. A chaque instant des chocs, des frottements, viennent ralentir leurs mouvements rapides, créant par cela même la lumière propre des comètes et la chaleur qui fondra, vaporisera même leurs éléments épars pour les réduire en une seule masse et transformer la comète en astre planétaire. La comète est donc une des formes que peut revêtir Fenfance des astres dont toutes les phases de la vie nous sont désormais connues.

Cependant une idée nouvelle s'est fait jour et a porté le premier coup à la vieille hypothèse des fluides ou agents physiques, Rumford avait entrevu ue la chaleur pourrait bien n'être qu'une transformation du mouvement : Fresnel proclame que la lumière n'est autre chose qu'un mouvement vibratoire, et aussitôt toutes les propriétés de cet « agent » jusque-là mystérieux, tous les phénomènes de l'optique s'expliquent comme par enchantement. J. Mayer, Joule, Hirn, Tyndall reprennent l'idée de Rumford et démontrent à leur tour que la chaleur n'est, elle aussi, qu'un mode particulier de vibration des particules matérielles. Ils prouvent que la chaleur se change en mouvement et le mouvement en chaleur suivant des règles fixes qu'ils déterminent. La théorie mécanique de la chaleur est créée : elle entraîne avec elle une théorie nouvelle de la constitution moléculaire des corps. Les solides, les liquides, les gaz que l'on pouvait croire formés de particules immobiles présentent au contraire une incroyable activité intérieure. Leur température, telle que l'apprécient nos organes, n'est autre chose que l'impression produite sur nous par le frémissement de leurs particules.

Déjà notre illustre Ampère avait établi l'identité de l'électricité et du magnétisme. Seebeck montre qu'il suffit de chaufi'er le point de soudure de deux métaux pour produire un» courant électrique. L'influence de la chaleur sur le magnétisme, la production de l'électricité par le frottement font partie de nos premières notions sur ces agents ; leur transformation en lumière et en chaleur, par conséquent en mouvement, est devenue un fait vulgaire qu'attestent aujourd'hui d'innombrables industries et l'éclairage même de nos rues.

L'ancienne hypothèse des fluides indépendants est donc morte pour jamais ; il n'y a plus pour les physiciens qu'une matière subtile, VÉM^, remplissant l'espace, pénétrant tous les corps, capable d'agir sur eux et de leur communic[uer ses mouvements.

La notion mystérieuse de la force fait place à celle du mouvement. Il n'y a d'autre cause au mouyement que le mouvement lui-même, d'autre moyen de transmettre le mouvement que le choc, d'autre cause modiflcatrice du mouvement que les mouvements antérieurement acc[uis. Le mouvement est lui-même indestructible, toujours en quantité constante dans l'univers, mais indéfiniment transformable, à ce point que nous venons à peine d'apprendre à le reconnaître sous ses dernières métamorphoses.

L'étude de la matière fait, elle aussi, de rapides progrès.

Les chimistes ont successivement décrit une soixantaine d'éléments qu'ils considèrent comme distincts, indécomposables, formant toutes les substances par leurs combinaisons diverses et qui sont pour eux des corps simples (1). On s'efforce d'abord de définir nettement les propriétés qui les distinguent, mais on ne tarde pas à se demander si ces prétendus éléments sont réellement indépendants les uns des autres, si quelques traits ne révèlent pas en eux une origine commune, si les alchimistes n'avaient pas raison de chercher la transmutation des métaux. M. Dumas établit le premier que ces corps peuvent se grouper en familles dont tous les éléments se comportent sensiblement de la même façon dans les réactions chimiques ; revenant à une hypothèse de Proust, il fait voir que leurs poids atomiques sont en général des nombres entiers comme si les atomes des corps réputés simples étaient en réalité composés eux-mêmes d'un nombre variable de parties toutes identiques entre elles, comme si ces atomes ne différaient les uns des autres que par le nombre de ces parties.

{{) Le nombre des corps simples, qui était de 6i jusqu'à la découverte du spectrosçope, serait aujourd'hui de 73 si les résultais des plus récents travaux se confirment. Les corps ajoutés à la liste sont tous des métaux, à savoir : le Cwsium et le Rubidium (KirchhofT et Bunsen), le ThalUum (Lamy, Crookes), r/Ttdttim (Reich et Richter), le Gallium et leSamarium (Lecoq de Boisbaudran), le Mosandrum (Lawrence Smith), le Philippium et le Uecipium (Delafontaine)^ le Scandiim (Nilson), le Thulium et YHolmium (Clève).

Mais de quoi sont faites ces parties elles-mêmes ? Existerait-il une substance primordiale unique constituant à ell-e seule tout l'univers? Cette collectivité que nous nommons, par abstraction, la matière et dont notre esprit fait une grande unité, aurait-elle une existence réelle ? La question est posée. MM. Mendeleef et Lothar Meyer, poursuivant la voie ouverte par M. Dumas, signalent à leur tour de singuliers rapports entre les poids atomiques des corps simples et leurs principales propriétés. Ils indiquent des lacunes dans la liste de ces corps, ils vont jusqu'à prédire cpie ces lacunes seront comblées et décrivent d'avance les éléments qui restent à découvrir. M. Lecoq de Boisbaudran arrive à des conclusions analogues par l'étude du spectre des corps simples, c'est-à-dire par l'étude de la constitution de la lumière qu'ils émettent quand ils sont incandescents. La découverte voulue, cherchée du gallium par laquelle s'est illustré notre compatriote, celle du ^cawrfmm par M. Clève, viennent confirmer ces diverses prévisions théoriques. M. Lockyer observe de son côté, dans le spectre de certains corps simples, tels que le calcium et le phosphore^ des dédoublements qui semblent indiquer en eux un commencement de décomposition. Les « corps simples » ne sont donc pas plus que les « agents physiques» des entités indépendantes les unes des autres. Ainsi tend à se confirmer l'idée qu'ils ne sont probablement que les apparences diverses d'une seule substance, la Matière par excellence, une et indestructible comme le mouvement, probablement identique à VÉther.

Les apparences diverses que revêt cette matière, c'est encore aux mouvements qui l'agitent que des physiciens éminents l'attribuent. La forme même des atomes dépendrait d'après des recherches toutes récentes des vibrations dont ils sont animés. L'apparenCe géométrique des cristaux serait due aux mouvements intimes de leurs particules intégrantes. On arrive ainsi à conclure que le mouvement est absolument indispensable à l'existence des corps. C'est lui qui a fait naître leurs jitomes et leurs molécules au sein de l'Éther. L'Ether n'est lui-même que la matière primordiale à l'état de raréfaction et de repos le plus grand que nous puissions concevoir. L'existence de la matière suppose donc le mouvement, comme le mouvement suppose la matière. L'un et l'aulre sont in-

destructibles, inséparables. Les deux entités auxquelles nousavions ramené les corps et les forces se réduisent à leur tour à une majestueuse unité.

Toutes les parties du monde inorganique étant unies dans la continuité la plus absolue, leur état actuel résulte non seulement de leur action réciproque, mais encore de leur état antérieur et domine les états cpii devront suivre. Tout phénomène, toute substance a une cause et devient cause à son tour ; aucun phénomène, aucune substance n'apparait dans le monde subitement, isolément. Les physiciens et les chimistes disent depuis longtemps en parlant de la matière : « Rien ne se perd, rien ne se crée. » Cette proposition s'applique tout aussi bien aux phénomènes, combinaisons diverses, étroitement enchaînées Tune à l'autre de deux essences également indestructibles : le mouvement et la matière. Il ne saurait y avoir de génération spontanée pour les phénomènes pas plus qu'il n'y en a pour les substances, et, par un contraste piquant, c'est peut-être la meilleure raison théorique que l'on puisse imaginer en faveur de l'hypothèse de la génération spontanée des êtres vivants primitifs.

îiulle part on n'aperçoit dans le monde inorganique l'action d'une force extérieure à ce monde, d'une volonté apportant au cours des choses un trouble quelconcpie. Le physicien, en son laboratoire, ne peut concevoir la Divinité que comme présidant de toute éternité à l'existence de la matière et du mouvement dont elle est la cause première et au fonctionnement des lois immuables qui régissent l'enchaînement des phénomènes. C'est pour lui cette intelligence dont un illustre géomètre, complétant une pensée de Laplace, a magnifiquement décrit la puissance, en disant :

« Une intelligence assez vaste pour connaître à un moment donné la position de tous les atomes de l'univers, la grandeur et la direction des vitesses dont ils sont animés, connaîtrait non seulement le présent, mais pourrait encore prédire le plus lointain avenir et plonger dans les profondeurs du passé le plus reculé. »

Certes, dans cette conception de l'univers, une grande part est faite à l'hypothèse. Bien des apparences sont peut-être prises pour des réalités, des ressemblances pour des identités. Mais quel plus

beau spectacle que de voir, dans toutes les directions, les sciences physiques remonter par un perpétuel et puissant effort la chaîne des causes, les ramener graduellement les unes aux autres, ne s'arrêter qu'après les avoir réduites à une seule, après avoir établi dans toute l'étendue de leur vaste domaine une admirable continuité ! Comment ne pas accorder au moins la confiance de l'enthousiasme à ces hardies conquérantes de la Nature?

Pendant que, sans aucune protestation, cette révolution transformait nos connaissances relatives au monde inorganique, une ère nouvelle se levait aussi pour les sciences cpii poursuivent l'étude des êtres organisés. « La Vie, disait une école célèbre, est une force sut generis qui soustrait pour un temps la matière aux lois des forces physico-chimiques. Les réactions qui s'accomplissent dans les organismes sont de tout autre nature que celles qui prennent naissance en dehors d'eux. L'intervention de la vie dans les phénomènes leur donne un caractère capricieux, irrégulier, qui ne permet pas de retrouver dans leur succession des relations de causes à effet analogues à celles que les observateurs sont habitués à voir dans les phénomènes purement physiques. »

C'était là, en substance, la théorie du vitalisme^ théorie qui semblait condamner Thomme à demeurer éternellement impuissant en face de l'insondable mystère de la >ie. Le physiologiste devait se borner à enregistrer les faits : si par hasard il tentait quelques expériences, leur résultat ne pouvait être prévu que par une sorte de calcul des probabilités. La vie était rebelle à toute précision.

Les travaux des premiers physiologistes semblaient, il faut bien le dire, donner raison à cette décourageante doctrine. Magendie lui-même, accumulant expériences sur expériences n'était pas sûr, malgré sa robuste foi, de se retrouver dans le dédale de leurs résultats contradictoires. Claude Bernard montre enfin que les résultats des expériences physiologiques ne sont contradictoires qu'en apparence ; que les divergences observées tiennent à ce que l'expérimentateur s'est, à son insu, placé dans des conditions dissemblables et, croyant faire une opération, en a fait une autre en réalité différente. Il édifie le code de l'expérimentation physiolo-

gique : il proclame cette grande vérité que les forces physiques ou chimiques agissent dans les organismes, comme dans le monde minéral; il affirme enfin que, dans les organismes, comme dans le monde minéral, tout phénomène reconnaît une ou plusieurs causes déterminables, causes nécessaires et suffisantes pour assurer sa production. C'est là toute la théorie du déterminisme des phénomènes physiologiques, théorie féconde, car elle établit pour la première fois d'une manière explicite l'existence, entre les phénomènes physiologiques et leurs causes, de liens aussi étroits que ceux qui unissent les phénomènes chimiques ou physiques aux causes qui les déterminent. Pour la première fois, les principes de ccmsalité et de continuité^ sources de toute connaissance certaine dans l'empire inorganique, sont transportés dans l'empire organique. Les êtres vivants sont désormais considérés comme de petits mondes au sein desquels tous les phénomènes s'enchaînent, comme s'enchaînent dans le monde extérieur les phénomènes physicochimiques.

En même temps, les perfectionnements apportés au microscope, les progrès accomplis dans l'art des recherches micrographiques ont permis d'étudier plus complètement les agents immédiats des phénomènes physiologiques. Schwann reconnaît que ces agents ne sont dans les deux règnes que des modifications relativement légères d'un élément fondamental, toujours le même, auquel on est convenu de donner le nom de cellule, La cellule est essentiellement une petite masse de substance vivante nue ou enveloppée dans une membrane d'ordinaire complètement close. Dans cette substance on aperçoit en général une vésicule d'aspect un peu différent, le noyau, contenant à son tour une petite masse globuleuse, le nucléole. Les cellules présentent dans leur forme et leurs dimensions une variété infinie. Elles constituent, presque à elles seules, tous les organismes, s'associant de mille façons, tout en conservant leur individualité, concourant toutes au même but, sans aliéner cependant leur indépendance, semblables à des musiciens jouant sur des instruments divers les parties différentes d'une même symphodie et contribuant, sans se connaître, à sa parfaite exécution.

Les incomparables recherches de M. Pasteur sur \e^ fermetitatio7is répandent un jour tout nouveau sur les phénomènes intimes qui s'accomplissent au sein de ces éléments, véritables ouvriers de la vie, et sur les réactions chimiques dont les organismes sont le siège. Les ferments^ causes deç fermentations, ne sont en définitive que des cellules libres, toutes semblables entre elles, quand le ferment est pur, et que l'on peut faire vivre à l'exclusion de toutes autres, dans des conditions parfaitement déterminées. Mille cellules de ferment ne font que multiplier par mille l'action d'une seule. Suivre tous les détails d'une fermentation, c'est donc observer à un énorme grossissement ce qu'on pourrait appeler la vîVcAiwiywe d'une cellule, d'un élément anatomique d'espèce déterminée, placé dans des conditions parfaitement définies ; c'est étudier la vie dans son degré le plus grand de simplicité, dans les circonstances les plus Aoisines de celles que l'on cherche à réaliser dans les expériences de physique ou de chimie.

Les conclusions auxquelles conduit cette étude sont transportablés, à de légères modifications près, à la vie des cellules engagées dans des organismes. La vie d'un végétal ou d'un animal élevé ne diffère, au point de vue chimique, d'une fermentation, que par le nombre et la variété des phénomènes résultant de l'association d'éléments dont les propriétés sont parfois très diverses et dont chacun se comporte comme un véritable ferment. Si l'on pouvait faire vivre et cultiver, en dehors des organismes dont ils font partie, leurs éléments anatomiques, on réussirait à les connaître comme on connaît les levures ou les bactéries^ et les mystères les plus intimes de la vie seraient par cela même dévoilés. C'est ce qui donne à l'étude des ferments une importance philosophique si considérable, c'est la raison pour laquelle s'étendent sans cesse les limites du vaste champ dont M. Pasteur a entrepris l'exploration d'une façon si brillante, c'est pourquoi se multiplient indéfiniment les conséquences des admirables recherches de ce maître illustre.

On est aujourd'hui suffisamment avancé dans les études de chimie organique pour pouvoir affirmer que les réactions chimiques qui s'accomplissent dans les organismes sont de même nature, sont

soumises aux mêmes lois que celles qui s'accomplissent au dehors. Bien plus, on est parvenu à les imiter dans le plus grand nombre des cas sans avoir recours à Tintervention de la vie. On croyait autrefois que les êtres vivants pouvaient seuls combiner Thydrogène avec le carbone — tout au moins, ne savait-on obtenir de carbure d'hydrogène que par la décomposition des matières dites organiques. M. Berthelot réussit le premier à obtenir directement Tun de ces carbures, V acétylène. Or à l'aide de l'acétylène on peut former tous les autres carbures; ceux-ci fournissent à leur tour les sucres, les alcools, les essences, les huiles et les divers acides ou alcaloïdes organiques. Dès 1860, M. Berthelot rassemble les résultats obtenus et dote la science de cette œuvre magistrale : V Essai de chimie organique fondée stir la Synthèse . Il afûrme et démontre que les composés les plus complexes produits par les corps vivants peuvent être reconstitués en prenant pour point de départ les éléments euxmêmes à l'état isolé : le carbone, l'oxygène, l'hydrogène et l'azote. La barrière qui séparait les composés organiques des composés minéraux est désormais brisée.

A la vérité, les substances albuminoïdes, plus complexes que toutes les autres, résistent encore. Mais M. Schûtzenberger a réussi à leur faire éprouver les plus remarquables transformations : leur constitution chimique, naguère encore si obscure, commence à s'éclaircir et rien ne permet de supposer qu'on ne parviendra pas à les faire rentrer dans la loi commune.

Faut-il aussi désespérer d'obtenir artificiellement ces curieuses substances que les végétaux et les animaux fabriquent en si grande abondance et qui jouissent même à l'état amorphe de la singulière propriété de dévier le plan de polarisation de la lumière ? Dans les minéraux, cette faculté est liée à la forme cristalline et à cette altération régulière de la symétrie des cristaux que l'on nomme Vhémiédrie. Dans les composés organiques le pouvoir de dévier le plan de polarisation de la lumière, le pouvoir rotatoire, comme on l'appelle par abréviation, est indépendant de la cristallisation et semble plutôt dépendre de la constitution chimique du composé. Or toutes les fois que la synthèse a permis d'obtenir un de ces corps doués du pouvoir d'agir sur la lumière polarisée, elle a toujours

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donné en même temps une quantité égale d'un corps identique, à cette différence près qu'il agit exactement en sens inverse sur cette lumière, de sorte que l'ensemble de ces deux corps forme une solution neutre. Si le pouvoir rotatoire est dû à une certaine dissymétrie dans l'arrangement des atomes ou des molécules des corps, il semble donc que cette dissymétrie ne puisse être Obtenue que sous l'action de la lie. Aurait-elle pour cause, comme l'a pensé M. Pasteur, la façon même dont la lumière solaire vient frapper les végétaux, source première de tous les composés organi(iues?Le pouvoir rotatoire aurait alors une origine toute physique. Il faudrait peut-être renoncer à obtenir artificiellement des substances qui d'emblée en fussent douées ; mais cette impossibilité n'impliquerait aucune antithèse entre les produits de la vie et les produits ordinaires de la chimie.

On peut donc afflrmer qu'il n'y a pas de substance dont la production soit exclusivement réservée à l'action de la vie. Les organismes n'ont pas de chimie qui leur soit propre, ils n'ont pas non plus de physique particulière. Le rôle de la chaleur, de l'électricité, de la lumière dans l'accomplissement des phénomènes vitaux devient chaque jour plus manifeste.

D'autre part, la connaissance de certaines dispositions anatomiques suffit souvent à rendre compte de quelques-uns des phénomènes physiologiques les plus mystérieux; la structure de la moelle épinière donne l'explication des mouvements réflexes; celle des olives de la moelle allongée conduit à ne voir dans la coordination des mouvements nécessaires à la production de la parole qu'un admirable mécanisme. L'organisme lui-même apparaît comme une machine, tantôt simple, tantôt complexe, soumise dans tous les cas aux lois rigoureuses de la mécanique, ne les transgressant jamais.

Ainsi le jeu des forces physiques conserve toute sa précision dans le domaine de la vie qui cesse enfin d'être considérée comme antagoniste de ces forces. Des liens chaque jour plus nombreux unissent le monde organique au monde inorganique ; tous deux se montrent régis par les mêmes lois.

La vieille antithèse entre le végétal et l'animal disparaît à son tour. Non seulement l'un et l'autre ont pour élément fondamental

la cellule^ toujours composée des mêmes parties essentielles, mais cette cellule, qu'elle soit animale ou végétale, se comporte toujours de la même façon, naît, croît, meurt, se nourrit, se reproduit suivant les mêmes lois, contracte les mêmes rapports avec le milieu daos lequel elle doit vivre. C'est seulement dans les détails que se manifestent des différences : si bien qu'entre la vie animale et la rie végétale, il devient impossible de tracer aucune limite précise.

A telle conception de l'unité de la vie correspond la conception d'une substance unique, fondamentale, chargée d'accomplir tous les phénomènes vitaux, commune à la fois aux cellules animales et aux cellules végétales dont elle forme la partie vraiment active, capable de subir de nombreuses transformations, présente dans tous les éléments anatomiques et cause première de leurs propriétés communes. Cette substance d'une importance si exceptionnelle, c'est le protoplasme. De même que les physiciens ramènent toutes les forces à ce substratum unique, le mouvement^ de même que les chimistes voient dans les corps réputés simples et leurs composés les transformations diverses d'une matière primordiale également unique, de même les physiologistes subordonnent toutes les substances vivantes à une substance primitive qui les engendre toutes, mère de la vie et des organismes, le protoplasme.

Nous retrouvons donc partout, dans tous les domaines de la science, cette même tendance à remonter à une cause unique.

Mais le protoplasme lui-même n'est pas une cause qui échappe à toute analyse comme le mouvement, comme la matière primordiale. Ce n'est pas davantage un corps simple à la manière des éléments de la chimie ; il est formé de carbone, d'hydrogène, d'oxygène, d'azote et d'une petite quantité d'autres substances minérales. Est-il impossible à la chimie de reproduire une telle combinaison?

Cette question, quelques-uns se la posent déjà avec audace. Forts des succès prodigieux réalisés par la synthèse chimique dans l'espace d'un demi-siècle, ils n'hésitent pas à répondre de ses succès à venir; ils affirment hardiment que l'homme saura un jour faire sortir la vie de la matière inerte ; mais cela n'est pas nécessaire pour relier le monde vivant au monde minéral. Le pro-

Edmond Perrier. ^

toplasme est le siège de tous les phénomènes vitaux, il est composé lui-même d'éléments chimiques bien définis, n'est-ce pas assez pour montrer qu'aucune frontière ne sépare l'empire organique de l'empire inorganique, pour prouver qu'il existe de l'un à l'autre une parfaite continuité?

L'enchaînement de ces idées paraît absolument nécessaire. La grandiose conception du monde qui en résulte semble devoir s'imposer d'une façon irrésistible : l'accord est tel entre les diverses sciences d'observation que l'on croit l'énigme de l'univers sur le point de s'évanouir.

Cependant une di^iculté subsiste.

Si variées que soient les substances et les forces, on arrive par une série d'inductions légitimes à les réduire à l'unité; il semble au premier abord qu'il ne puisse en être de même des formes. Dans le monde vivant, certaines d'entre elles se perpétuent sans changement considérable depuis qu'il est donné à l'homme d'observer : des animaux ou des végétaux naissent les uns des autres, toujours semblables à leurs parents dont ils transmettent fidèlement la forme et les facultés à leur descendance. Ces formes, d'apparence immuable, caractérisent les espèces,

A les voir se répéter ainsi à travers le temps, les naturalistes ont dû penser tout d'abord qu'elles avaient été créées telles que nous les voyons, qu'elles ont été, sont encore et demeureront toujours irréductibles Tune à l'autre. Ainsi les chimistes ont fait successivement des corps qu'ils ont découverts, ainsi les physiciens, des forces. Comme eux, et avant eux, les naturalistes se sont efforcés de décrire et de caractériser leurs espèces, de les distinguer les unes des autres, de faire ressortir ce qui pouvait les séparer avant de rechercher ce qu'elles avaient de commun. Quelques-uns affirment encore que ce travail d'analyse est le but suprême de la science, et refusent au zoologiste et au botaniste ce droit à la synthèse dont physiciens et chimistes usent si largement. Cependant les naturalistes descripteurs eux-mêmes préparent l'avènement de nouvelles idées. Les espèces se multiplient à l'infini, il devient bientôt nécessaire de mettre de l'ordre dans ce chaos. L'attention se porte de plus en plus sur les ressemblances : on précise celles qui ont frappé de tout

temps; on en découvre de nouvelles et Ton commence à répartir les espèces en groupes de plus en plus compréhensifs, que Linnée échelonne de la classe au genre. Les classifications prennent naissance. Ce ne sont d'abord que des moyens de se reconnaître facilement dans le vaste catalogue des productions de la nature. Peu à peu se dégage l'idée qu'elles doivent représenter exactement les afflnités réelles des êtres. On ne s'arrête plus à des systèmes plus ou moins ingénieux ; on recherche une méthode naturelle de classification, et le mot de parenté ^Q présente naturellement à l'esprit pour exprimer les rapports des espèces les plus voisines. On compare volontiers les classifications à des arbres généalogiques, sans leur en attribuer cependant la signification ; la comparaison est si bien dans l'esprit de Cuvier lui-même, le partisan résolu de la fixité des espèces, l'inventeur de la théorie des créations successives, que, lorsqu'il veut désigner les quatre groupes primordiaux par lui «tablis dans le règne animal, il ne trouve pas de meilleur nom que celui X embranchements. Les noms de famille^ de tribu, sans cesse employés dans la nomenclature, ne réveillent-ils pas d'ailleurs la même idée?

Lamarck a le premier la hardiesse de donner à ces comparaisons le sens d'une réalité. Chaque f is qu'on veut peindre l'ensemble des rapports que les êtres présentent entre eux, on est conduit à 4:hercher des images dans les degrés de parenté; n'est-il pas plus simple d'accepter franchement ce que la force des choses semble imposer et de dire que l'empire organique est vraiment <:omposé d'êtres tous parents entre eux, dont les classifications nous présentent un arbre généalogique approché ?

Lamarck est profondément imbu de ces idées de continuité et de causalité qui sont le fondement même des sciences physiques et que seuls, parmi les savants, repoussent encore les naturalistes. Il admet que les animaux et les végétaux sont descendus les uns des autres par une série ininterrompue de transformations graduelles dont il recherche les causes ; il signale merveilleusement l'influence modificatrice des milieux, de l'habitude, des croisements, met nettement en lumière l'importance de l'hérédité des caractères, accepte enfin, pour les formes les plus simples des deux règnes,

la génération spontanée^ grâce à laquelle le inonde vivant se relie, selon lui, au monde minéral. Un livre profond, la Philosophie zoologique résume sa doctrine, où, pour la première fois, le Règne animal et le Règne végétal sont représentés comme le résultat d'une ^ro/wrio72 graduelle et non d'une création^ dans le sens où Ton emploie généralement ce mot.

Aux côtés de Lamarck, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, comme lui professeur au Muséum, travaille à démontrer Vtinité de plan de composition du Règne animal. Il poursuit Tétude des modifications diverses dont ce plan est susceptible. Appuyé sur la loi des connexions qui lui permet de reconnaître toujours un même organe et d'en suivre pas à pas les métamorphoses, il montre comment les mêmes parties peuvent être appelées à jouer les rôles les plus différents et à s'adapter aux fonctions qu'elles remplissent ; il signale l'importance philosophique des organes rudimentaires^ frappés d'avortement par suite du défaut d'usage, fait servir l'étude des monstruosités elles-mêmes à déterminer les lois de formation des organismes, et dote l'anatomie comparée d'une méthode de recherche d'inépuisable fécondité. C'est à lui que revient l'idée de comparer les animaux inférieurs aux embryons des animaux supérieurs ; il ouvre ainsi la voie que l'embryogénie a depuis si brillamment parcourue. Chemin faisant, il signale l'influence des conditions extérieures sur le développement des animaux ; il demande à ces conditions l'explication de certaines monstruosités et fait pressentir la possibilité de cette tératogénie expérimentale, réalisée depuis par M. Dareste (1). Plus d'une fois, il exprime d'une façon explicite sa croyance à la mutabilité des formes spécifiques ei à l'évolution graduelle du règne animal ; toute sa philosophie anatomique est un ardent plaidoyer en faveur de cette doctrine.

D'autres conceptions moins scientifiques, toutes issues de ce besoin de l'esprit humain de substituer le simple au complexe, avaient été déjà proposées pour relier entre elles les formes vivantes. Oken voyait dans les animaux la représentation des diverses parties

(1) Camille Dareste, Recherches sur la production artificieUe des monstruosités ou Essais de tératogénie expérimentale y 1877.

de rhomme, synthèse de la création, merveilleuse réduction de Tunivers, véritable microcosme. Le microcosme résultait lui-même de la répétition de parties primitivement semblables entre elles, plus ou moins modifiées ; cette idée, fausse sans doute si on la prend dans toute sa généralité, n'est cependant pas stérile : c'est elle qui conduit Oken à voir dans le crâne une modification de la colonne vertébrale, dans les os qui le composent des vertèbres transformées ; c'est depuis les philosophes de la nature dont Oken était le chef que Ton a plus activement recherché dans un organisme donné les parties de même nature, qu'on les a suivies dans toutes les transformations qu'elles peuvent subir, dans tous les rôles qu'elles peuvent jouer; c'est seulement après avoir cherché à perfectionner la théorie vertébrale du crâne que Gœthe découvre dans les appendices variés des végétaux et jusque dans les pétales ou les étamines de la fleur, de simples modifications de la feuille.

Après avoir comparé les organismes entre eux, pn compare les unes aux autres leurs diverses parties, on détermine leurs similitudes et leurs différences, on formule les lois de leur association. Ainsi se trouve créée une science nouvelle, la morphologie^ qui rétablit Tordre et la continuité dans le chaos jadis inextricable des /ormes vivantes et ne permet plus de méconnaître leur intime parenté.

L'étude du développement embryogénique vient encore i*esserrer cette parenté. Von Baër croyait avoir reconnu quatre types de développement, correspondant aux quatre embranchements de Guvier et tout aussi indépendants les uns des autres. La notion de ces quatre types ne tarde pas à faire place à une toute autre conception des phénomènes d'évolution. On reconnaît d'abord que tous les animaux procèdent d'un œuf, aussi bien les mammifères que les éponges; on démontre l'identité essentielle de l'œuf dans toute la série animale, et l'œuf lui-même ne se trouve pas distinct des cellules proprement dites dont il reproduit avec fidélité, dans le plus grand nombre des cas, la structure h pique. On est bientôt amené à constater que les premières phases du développement sont les mêmes du plus bas au plus

haut degré de Téchelle. Il est dès lors naturel de penser que, la durée de la ressemblance de deux animaux pendant la période de leur développement est en quelque sorte proportionnelle à leurs affinités zoologiques. Dès 1844, M. Milne Edwards exprime cette pensée avec une netteté qui n'a jamais été surpassée :

« Les affinités zoologiques, dit l'illustre professeur (1 ), son tproportionnelles à la durée d'un certain parallélisme dans la marche des phénomènes génésiques chez les divers animaux ; de sorte que les êtres en voie de formation cesseraient de se ressembler d'autant plus tôt qu'ils appartiennent à des groupes distinctifs d'un rang plus élevé dans le système de nos classifications naturelles, et que les caractères essentiels, dominateurs de chacune de ces divisions, résideraient, non pas dans quelques particularités de formes organiques permanentes chez les adultes, mais dans l'existence plus ou moins prolongée d'une constitution primitive commune^ du moins en apparence. »

N'oublions pas que tous les animaux ont le même point de départ, Xœuf^ que leur développement s'accomplit essentiellement au moyen d'un procédé unique, la segmentation, non pas du viiellus, comme on le dit d'ordinaire, mais de l'œuf tout entier, abstraction faite de son enveloppe, et nous sommes ainsi conduits à nous représenter le règne animal comme un arbre dont le tronc se ramifie rapidement pour donner quelques branches maîtresses^ ramifiées à leur tour à l'infini. Les divisions ultimes représentent les espèces, les diverses toufiTes correspondent aux groupes de nos méthodes. Ces groupes eux-mêmes, loin d'être indépendants, sont nécessairement reliés entre eux, puisque l'on peut toujours trouver dans l'histoire du développement des êtres qu'ils renferment des phases de ressemblance plus ou moins longues. De là à la doctrine de la descendance, il n\ a évidemment qu'un pas.

L'idée de l'unité d'origine du règne animal apparaît donc comme une conséquence bien difficile à écarter du rôle assigné

(i) Milne Edwards, Considéralions sur quelques principes relatifs à la c/ossi/lcation naturelle des animaux {Annales des sciences naturelles, Z^ série, t. I^ p. 65, 1844, et Observations sur le développement des Annélides ;m^ïne recueil» t. III, p. 146, 1845).

par M. Milne Edwards à l'embryogénie dans la détermination des affinités zoologiques : elle repose non plus sur de simples interprétations, mais sur des observations rigoureuses que sont venues successivement appuyer les innombrables recherches accomplies depuis lors.

Ainsi, de toutes parts, les hommes voués à Tétude de la vie, quelle que soit la direction de leurs travaux, physiologistes, zoologistes, anatomistes, embryologistes, tous ceux qui cherchent à grouper les faits accumulés, tous arrivent à se trouver face à face, dans le monde vivant, avec les mêmes principes de continuité et de causalité qui, dès l'origine, se sont imposés aux physiciens et aux chimistes; tous arrivent à proclamer l'existence d'une grande unité qui domine les manifestations si variées de la vie à la surface du globe. L'idée s'est sans doute bien souvent présentée à eux de relier ces manifestations elles-mêmes à celles qui les ont précédées et de remonter ainsi jusqu'aux âges les plus lointains du passé.

La paléontologie accomplit cette œuvre. Reconstituant les faunes et les flores dont les débris sont ensevelis dans les couches géologiques, elle fournit à la science les données les plus inattendues. De même que l'hypothèse des révolutions du globe s'est effondrée, ceJJe des créations successives tombe devant les faits. Des faunes et des flores diverses se succèdent à la surface du globe à mesure qu'il poursuit son évolution ; mais aucune d'elles n'apparaît ou ne disparaît en bloc. Les espèces s'éteignent une à une et naissent une à une, de telle sorte que leur ensemble subit insensiblement dans le cours des âges une incessante transformation. La comparaison des organismes fossiles avec les organismes actuellement vivants révèle des rapports singuliers : chez certains d'entre eux, Louis Agassiz reconnaît des états permanents de formes que traversent seulement les organismes contemporains pour s'élever rapidement plus haut, ce sontfK)ur lui des types embryonnaires; ailleurs, certains traits d'organisation indiquent l'apparition prochaine de groupes jusque-là inconnus, et les types qui les présentent ont ainsi le caractère de it/pes prophétiques. D'autres fossiles enfin, réunissant en eux des caractères qu'on ne trouve aujourd'hui que dissémi-

nés chez des êtres d'ailleurs éloignés les uns des autres, constituent des types synthétiques. Qui ne voit que ces différents types embryonnaires, prophétiques, synthétiques ne font que diminuer les distances qui séparent les organismes actuels, que resserrer les liens de parenté un peu lâches en apparence qui les unissent?

Progressivement, mais d'une façon continue, le règne animal et le règne végétal se rapprochent de la physionomie que nous leur connaissons aujourd'hui. Tous deux subissent une véritable évolution, parallèle à l'évolution du globe et qui se manifeste par la disparition successive de certaines formes et leur remplacement par d'autres ordinairement analogues, mais plus voisines des formes actuelles.

Comment s'effectue ce double mouvement ?

Faut-il admettre qu'une cause surnaturelle préside à une destruction continue des organismes que contre-balance une création également continue ?

Mais nous savons aujourd'hui comment les organismes disparaissent. Depuis les temps historiques, le Dinornis a cessé de vivre à la Nouvelle-Zélande, l'.^pyornis à Madagascar, leDronte et plusieurs espèces de Tortues aux îles Mascareignes. En Europe, les Aurochs ne forment plus qu'un mince troupeau ; certaines Baleines ont disparu de nos mers. Les Aptéryx et les Strigops diminuent rapidement à la Nouvelle-Zélande (i). Nous avons même vu des races humaines s'éteindre sans retour. Or nous avons la certitude la plus absolue que ces phénomènes n'ont rien de surnaturel, nous en connaissons les causes d'une façon certaine et, comme l'époque actuelle ne diffère en rien de celles qui l'ont précédée, nous sommes autorisés à attribuer à des causes naturelles l'extinction des espèces fossiles des âges plus anciens.

Si, d'autre part, des espèces disparaissent de nos jours, à moins que nous ne marchions — chose peu probable — vers l'extinction

(1) Le Dinornis, l'iEpyornis, le Dronle élaienl, comme l'Apteryx encore vivant, des oiseaux incapables de voler ; la taille des deux premiers dépassait celle de lautruche. Les Strigops sont des perroquets qui habitent des terriers et dont la physionomie rappelle singulièrement celle des oiseaux de proie nocturnes.

totale du monde vivant, il faut nécessairement que ces espèces soient remplacées, de même que l'ont été les espèces disparues autrefois. Il apparaît donc de nos jours des espèces nouvelles. Or, cela ne peut avoir lieu que de deux façons : ou lentement, et c'est alors par une graduelle transformation d'espèces actuellement existantes; ou brusquement, et cette brusque apparition serait un phénomène sur le caractère duquel il n'est peut-être pas hors de propos d'insister.

Une espèce, au moment de son apparition, est nécessairement représentée, au moins dans les groupes supérieurs, par deux individus, le mâle et la femelle. Ces individus sont eux-mêmes constitués par un certain poids de carbone, d'hydrogène, d'oxygène, d'azote, de chaux et de quelques autres substances minérales. De deux choses l'une : ou ces substances sont créées en même temps que l'individu qu'elles constituent et viennent augmenter d'autant la masse du globe, ou elles existaient déjà et sont seulement soumises à un nouveau groupement.

Il n'est pas un physicien, un chimiste, un astronome qui ne proteste contre la première de ces hypothèses. Quant à la seconde, elle a été faite souvent ; elle supposerait aux premiers individus de chaque espèce un mode de génération bien connu et qu'on a déjà nommé, la génération spontanée. Tout le monde sait les efforts infructueux tentés par Pouchet, Joly, Musset, Charlton Bastian et bien d'autres pour obtenir la génération spontanée des êtres les plus simples : tout le monde sait avec quelle incomparable précision M. Pasteur a démontré, pour les organismes microscopiques, l'impossibilité d'admettre une telle origine. Qui donc serait disposé à y croire pour des organismes plus élevés ?

Le mot de création substitué à celui de génération spontanée ne diminue en rien la difficulté. Car la volonté créatrice ne se manifeste que par ses actes, et la science, ne pouvant remonter au delà de la constatation de ceux-ci, attribuera, par définition même, à la génération spontanée, l'apparition de tout être né sans parents. Cette apparition aurait lieu du reste forcément à un jour et en un lieu déterminés. Qu'on se demande l'accueil que ferait le monde savant à un voyageur qui oserait écrire : « Tel jour, à telle heure.

en tel endroit j'ai vu apparaître spontanément un lion ou un éléphant ! »

Aussi bien pour le mode d'apparition des espèces que pour tous les autres phénomènes biologiques Tesprit humain se trouve donc implicitement amené à admettre la continuité et la causalité. On n'ose parler de la génération spojûanée des espèces qu'en l'appelant création^ de la création qu'en la faisant reculer jusqu'à des époques auprès desquelles les époques mythologiques semblent d'hier, et quand tout démontre que des espèces nouvelles doivent se former sans cesse, quand on demande comment elles apparaissent^ les plus sincères répondent : « Nous ne saurons jamais. »

D'ailleurs, aucune tentative tenant compte de toutes les connaissances acquises depuis le commencement de ce siècle n'est faite pour donner une solution du problème. Nous arrivons ainsi à l'année 1859, date de la publication du livre de Darwin.

Darwin met nettement en lumière les effets de la concurrence vitale^ de la lutte pour la vie; il montre tous les êtres vivants obligés de conquérir ou de défendre leur place au soleil, mettant à profit pour cela les moindres avantages, ne réussissant à vivre et à se créer une postérité que s'ils l'emportent sur des concurrents moinsaptesà soutenirla bataille. Ceux-ci disparaissent fatalement, de sorte que la vie appartient à un certain nombre d'élus, objets d'une sélection naturelle^ et qui ne se perpétuent qu'à la condition de se modifier sans cesse.

Le fait même de la lutte pour la vie et de la sélection qui en résulte est indiscutable. C'est bien vaincues dans cette lutte, que les espèces disparaissent: les Baleines de nos océans ont été victimes de leur grande taille, le Dronte de son inaptitude à voler, diverses races humaines de leur infériorité intellectuelle.

Dans la théorie de Darwin, comme dans celle de Lamarck, l'hérédité des caractères acquis joue un grand rôle : cette hérédité ne saurait être mise en doute. On ne pourrait nier davantage que les espèces ne soient susceptibles de varier. Quiconque a manié une grande collection, quiconque a eu à marquer la limite précise entre deux espèces voisines, habitant une zone quelque peu étendue, sait combien cela est difficile. La multiplication même des noms

spécifiques dont s'effraient si souvent les partisans les plus résolus de la fixité des espèces, n'est-elle pas la preuve de cette variabilité? Autour de nous, n'avons-nous pas réussi à faire varier dans les proportions les plus étendues les espèces dont nous avons fait nos compagnes habituelles? C'est, dira-t-on, l'influence de la domesticité. Mais l'homme a-t-il à son service des force différentes de celles de la nature? Qui voudrait soutenir que les modifications subies par les animaux autour de lui ont été dès l'abord des modifications préméditées, maintenues à l'aide d'une rigoureuse sélection , comme cela arrive pour les races qu'on réussit à créer si rapidement de

• nos jours ? L'homme n'a fait que varier davantage les conditions d'existence des animaux asservis qui se sont naturellement adaptés à ces conditions. L'influence du milieu artificiel créé par lui ayant été moins prolongée que celle du milieu naturel, a été par cela même moins profonde. L'homme a en général déterminé la formation de races et non la formation d'espèces. Comment du reste aurait-il pu détruire en quelques centaines d'années l'empreinte des millions de siècles qui ont précédé l'établissement de sa domination dans la nature ?

Voilà donc bien des faits acquis: les espèces varient ; leurs varialions se transmettent par voie d'hérédité ; la lutte pour l'existence fait disparaître les variations inutiles ou désavantageuses ; un petit

nombre de variations sont donc choisies pour se perpétuer, fixées

par l'accumulation des générations, et caractérisent d'abord des

variétés et des races^ puis des espèces.

Sans doute, la théorie de la formation des espèces telle que Darwin Va présentée n'est pas complète : les causes premières, apparemment fort multiples, des variations individuelles restent à déterminer; les distances à franchir de l'Infusoire jusquà l'Homme sont trop considérables pour que toutes les lacunes soient comblées dans cette vaste généalogie ; la raison de la fécondité illimitée des races et de l'infécondité relative des espèces croisées entre eJies, n'est pas trouvée ; mais ce sont des problèmes à résoudre, problèmes que pose la théorie de la descendance et que l'on ne saurait transformer en objections contre elle. Quelle est la théorie physique ou chimique qui ne présente, elle aussi, ses difficultés,

qui n'ait ses points réservés, de qui on puisse dire qu'elle montre absolument le fond des choses?

La théorie de la descendance avait le mérite immense de faire rentrer dans la loi commune les sciences naturelles ; de faire disparaître la discontinuité qu'impliquait nécessairement la fixité des espèces. Elle était seule capable d'accomplir cette révolution. Il n'y a pas d'alternative en dehors de la création et de V évolution : or l'astronomie, la physique, la chimie, avaient montré l'évolution dans toutes les parties de l'univers et Pavaient fait admettre par tous les esprits ; comment s'étonner du retentissement énorme obtenu par la rénovation d'une doctrine qui la montrait dans le domaine de la vie, dernier refuge de cette puissance aux impulsions soudaines, aux brusques soubresauts, sous les traits de laquelle les anciens aimaient à se représenter le Créateur et le Maître du m nde ?

Si les animaux descendent effectivement les uns des autres, un problème nouveau s'impose aux recherches des naturalistes : Quelle a été leur filiation ? Quels ont été les ancêtres des animaux et des végétaux actuels ? Quels liens relient les espèces fossiles aux espèces vivantes de nos jours?

De toutes parts surgissent les travaux : Huxley nous montre comment les oiseaux sont issus des reptiles, et la découverte de plusieurs échantillons d'Archasopteryx, sorte de lézard emplumé, vient resserrer encore les affinités de ces animaux. Plusieurs naturalistes, aux premiers rangs desquels M. Albert Gaudry, s'efforcent d'établir les Enchaînements du monde animal (l). Le cheval est rattaché à VHippariun à trois doigts, descendant lui-même de V Anchitherium, issu à son tour des Palœotherium; Woldemar Kowalewski indique la souche commune des ruminants et des porcins, tandis que son frère croit trouver dans l'embryogénie comparée des Ascidies et du Vertébré le plus inférieur, VAmphioxuSy la preuve que ces organismes ont une origine commune.

Tout récemment encore la faune des phosphorites, si brillamment étudiée par M. H. Filhol, révèle des liens inattendus entre les différents types de mammifères carnassiers ; les chats se trouvent

(1) C'est le titre de l'un des récents ouvrages (1878) du savant professeur de paléontologie du Muséum.

reliés aux martes; les chiens et les hyènes aux civettes, et les espèces de cette faune témoignent dans la classe des mammifères d'une variabilité que nous ne connaissons plus.

Au milieu de la multitude de travailleurs qui se font les apôtres de la doctrine de la descendance, un homme se signale par la tournure philosophique de ses travaux et la hardiesse de ses conceptions. Ernest Hœckel, professeur à Tuniversité d'Iéna essaye de montrer quelle a été la succession probable des organismes, et tente de dresser d*après les documents actuels un arbre généalogique du règne animal. Il attaque bientôt et pose d'une façon nouvelle le problème de Torigine de la vie : il n'admet plus que des animaux ou des végétaux, même réduits à une seule cellule, puissent se former directement par l'union des éléments chimiques. Mais la cellule est essentiellement formée d'une substance peu différente, en apparence, d'un composé chimique. Cette substance c'est le protoplasme que l'on trouve partout où la vie se manifeste, et c'est elle qui, suivant Haeckel, serait produite par l'union directe des éléments chimiques : seul, d'après lui, le protoplasme pourrait naître spontanément. Une fois formé, il se perpétuerait, pourrait acquérir des propriétés nouvelles, s'organiserait en cellules et ces cellules, se groupant à leur tour, constitueraient enfin toute la série des organismes.

Haeckel admet ainsi une continuité absolue entre le monde minéral et le monde organique. L'un a engendré l'autre : les mêmes lois sont applicables à tous deux. Ce sont les lois de la physique et de la chinaie qui ont présidé à l'apparition et au développement de la vie à la surface du globe. Le monde est un et contient en luimême les raisons de ses incessantes transformations. Telle est la dàcirine à laquelle le zoologiste d'Iéna a donné le nom de Monisme^ vaste ensemble où la théorie de la descendance a sa place marquée, comme complément nécessaire des théories de l'unité de la force et de l'unité de la matière. Là s'arrête la puissance de l'induction et de la généralisation scientificjues. Remonter plus haut pour essayer de découvrir l'origine même de la matière et du mouvement ne saurait appartenir à la Science. Au-dessus d'elle la métaphysique et les religions offrent à l'esprit humain

de vastes horizons. Elles ont un domaine à elles que la Science ne tente pas de leur disputer.

Nous avons essayé de montrer la place du transformisme dans la plus vaste philosophie naturelle qui ait jamais été conçue : nous avons tenté de faire voir combien il est conforme à toutes les tendances qu'affirment les sciences physiques ; nous nous sommes efforcé d'exposer les raisons supérieures qui l'imposent à l'esprit, malgré toutes les objections de détail.

Mais, l'évolution une fois admise, la succession généalogique des êtres une fois établie, il reste encore à rechercher les lois qui ont présidé à cette évolution, qui ont imprimé à cette succession la direction qu'elle a suivie. Comment le protoplasme a-t-il pris naissance ? Quelles conditions ont déterminé sa formation ? Ces conditions sont-elles encore réalisables ? Comment se sont constituées les premières cellules? Comment ont-elles pris les caractères différents qui les distinguent ? Par quel procédé sont-elles parvenues à se grouper de manière à former — elles si simples — des organismes aussi compliqués que ceux des animaux supérieurs ? Ce sont là d'importantes questions sur lesquelles l'histoire des groupes inférieurs du règne animal nous semble jeter une vive lumière.

On peut encore s'élever par une pente presque insensible d'êtres exclusivement constitués par du protoplasme homogène jusqu'aux organismes supérieurs, suivre pas à pas la complication graduelle des formes vivantes et montrer qu'un petit nombre de procédés généraux ont suffi à les produire.

Nous tentons dans cet ouvrage de mettre en lumière quelquesuns de ces procédés, que paraissent indiquer nettement les faits rassemblés depuis le commencement de ce siècle par d'innombrables investigateurs.

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