DE LA LUTTE
En 1813, le sucre exotique régnait seul en France, mais alors les rigueurs du système continental et l'élévation des prix qui en fut la conséquence avaient beaucoup diminué la consommation.
En 181%, la consommation commença à s’accroitre, et pour pourvoir à ses besoins le gouvernement fit paraître une ordonnance, en date du 23 avril de cette année, qui ouvrit les ports français aux sucres de toutes les provenances, moyennant le payement d'un droit uniforme de 40 fr. pour 100 kilog., et sans autre distinction que celle des sucres bruts et des sucres terrés (1).
Mais bientôt les sucres coloniaux demandèrent protection contre les sucres étrangers, et une loi du 17 décembre 181% établit une surtaxe de 20 fr. par 100 kilog. sur les sucres bruts étrangers.
En 1816, le droit d'entrée sur les sucres coloniaux ayant été porté de 40 à 45 fr. par 100 kilog., pour maintenir les mêmes relations entre Les deux sucres la même loi du 28 avril 1816 augmenta également de 5 francs la surtaxe des sucres étrangers en la portant de 20 à 25 fr.
En 1820, à la demande des sucres coloniaux, la surtaxe sur les sucres étrangers fut encore élevée de 5 francs, et portée de 25 à 30 fr.
En 1822, nouvelles doléances des colonies, nouvelles augmentations des sucres étrangers dont la
(1) Tousces tarifs supportent l'augmentation d'un décime par franc.
surtaxe est portée à 50 fr. les 100 kilog. pour tous les sucres étrangers de l'Amérique, et de 40 à #5 fr., suivant qu'ils arrivaient par navires français où étrangers, pour tous es sucres de l'Inde que jusqu'à cette époque on avait cru devoir ménager pour encourager notre navigation dans ces parages et lui fournir des retours.
Dès ce moment l'entrée des marchés français était déjà en quelque sorte presque interdite aux sucres étrangers , et enfin, en 1826, la loi du 17 mai, qui fixa une prime uniforme à la réexportation des sucres raffinés, expulsa définitivement de nos ports les sucres étrangers, qui, payant à leur entrée un droit beaucoup plus considérable que ceux payés par les sucres coloniaux, et ne recevant à leur sortie , après le raffinage, que le même remboursement payé aux sucres coloniaux, ne pouvaient nécessairement plus supporter une si inégale concurrence.
Cet état dura jusqu'en 1828.
Ce fut alors que le sucre de betterave commença à faire sentir son influence; à cette époque, il y avait déjà en France cinquante - huit fabriques en activité et trente-et-une en construction , et la fabrication était évaluée à 4,380,000 kilogrammes.
Cependant la betterave n’excitait pas encore l'inquiétude des colonies ; elles avaient leurs débouchés assurés ; elles s’effrayaient peu que l'accroissement de la consommation procurât quelques avan-
DE LA LUTTE. 19 tages à la betterave, avantages dont elles ne pouvaient jouir vu la limite de leur production et qui étaient d'ailleurs à peu près interdits à la production étrangère. — Et en effet, on ne les vit former aucune réclamation positive pendant tout le temps de l’enquête de 1828 (1).
Si donc , à cette époque, il fut question d'établir un impôt sur les sucres de betteraves, ce ne fut nullement dans l'intérêt des colonies, mais seulement et entièrement dans l'intérêt du revenu public. Et effectivement, on a vu que depuis ce moment, les réclamations du Trésor n'ont cessé de se renouveler à cet égard, savoir :
En 1829, dans l'exposé des motifs du projet de loi des douanes ; en 1832, dans le rapport de la commission du budget (2) ; en 183%, dans l'exposé des motifs du budget de l’année suivante ; et en 1835, dans le rapport de la commission d’une nouvelle loi des douanes.
(1) M. de Jabrun déclara à cette époque que l'extension que paraissait prendre le sucre de betteraves, pourrait sans doute porter préjudice aux colonies, mais qu’elles ne songeaient nullement à se plaindre de la concurrence.
(2) Il est à remarquer que si, dans cette année 1832, un impôt de » francs fut proposé à la Chambre sur les sucres indigènes, le gouvernement demandait eñ même temps une augmentation de pareille somme sur la taxe des sucres coloniaux. Preuve nouvelle que cet impôt n’était pas sollicité dans l’intérêt des colons pour les soutenir contre les sucres indigènes, mais bien dans l'intérêt du Trésor pour augmenter ses receltes,
Mais de 1828 à 1836 la betierave avait fait de grands progrès. Insensiblement sa culture s'était étendue ; chaque année sa fabrication s'était développée. Pendant les huit dernières la production du sucre était presque décuplée, et de dédaignée et méprisée qu'elle était autrefois par sa trop confiante rivale, elle devint tout à coup pour elle un objet de crainte et un véritable sujet d'inquiétude.
À cette époque on comptait en France trois cent soixante et une fabriques en activité et cent cinqen construction : la fabrication s'élevait à 33,060,000 de kilogrammes.
Ce fut donc seulement dans cette année 1836 que les colonies joignirent réellement leurs plaintes aux réclamations du Trésor; ce fut alors que Ia canne à sucre demanda sérieusement au pouvoir une loi de protection contre les envahissemens de la betterave, ou plutôt elle ne borna pas ses prétentions à s'armer contre elle ; mais craignant que cette substance ne füt pas toujours la seule production métropolitaine dont on puisse extraire le sucre, et redoutant de trouver dans l'avenir, dans tout autre produit agricole, un vengeur de la betterave et une nouvelle concurrence, de même qu'autrefois le Tabac avait demandé et obtenu un bill de proscription contre toutes les plantes odorantes réduites en poudre et livrées à la circulation, de même la canne à sucre demanda une loi contre toutes les plantes sucrées indigènes, enveloppant dans ceite seule déno-
DE LA LUTTE. 21 mination toutes les productions métropolitaines qui pourraient par la suite, par fa cristallisation et le raffinage, devenir pour elles un objet de rivalité et de concurrence. C'est à cette époque que commencça réellement la lutte entre le sucre exotique et le sucre indigène.
L’exotique disait : « Vous voulez m'empêcher d'arriver sur le marché de la métropole. »
L'indigène répondait : « Mais, de votre côté, vous cherchez à m'en fermer l'entrée.
Survient un conciliateur. « es leur dit la consommation , donner à votre discussion le caractère d’une lutte dangereuse lorsqu'elle ne devrait avoir que celui d’une amiable transaction. L'un et l’autre vous pouvez subsister à la fois, 1l ne faut que vous entendre; c'est moi qui ouvre les portes du marché, écoutez-moi, et pour vous deux elles ne seront jamais fermées. Ne savez-vous pas qu'il y à en° France 33,000,000 d'habitans ? Ignorez-vous qu'une faible portion de cette population se partage aujourd'hui vos productions ? Changez les conditions de votre fabrication; livrez vos produits à
meilleur marché, mettez-les à la portée de tous, et
bientôt tous se les disputeront. Vous gagnerez moins, il est vrai, sur chacune des parties de
votre production, mais vous gagnerez sur beau-
coup plus de parties et vous rétablirez ainsi l'équilibre de vos recettes. »
. « Et puis, disait encore fa consommation à F'exoti-
{ + > “ A pe LR CORTE RL OR CESR
22 COMMENCEMEN' que, nous concevrions vos crainies, Si NOUS étions arrivés au maximum possible de là consommation en France; mais ne sont-elles pas exagérées dès lors que nous sommes sous ce rapport de beaucoup au dessous des autres nations, et que chaque jour voit faire des progrès rapides à l'introduction du sucre dans toutes les parties de la société. Plus le goût de cette denrée s’étendra des classes riches aux classes moins aisées, et plus elle deviendra une nécessité. Et comment alors pourriez-vous seul me suffire ? N’avez-vous pas consacré tous vos champs à cette culture ? N’êtes-vous pas arrivé au maximum possible de votre production ? Et pourquoi donc voir avec envie votre concurrent métropolitain jouir des avantages dont vous ne pouvez profiter et que vous seriez obligé d'abandonner à l'étranger. » Enfin l’exotique écoute; l'indigène écoute. La paix est signée; on va marcher d'accord, chacun va pouvoir prospérer ; arrive le fisc qui se place entre les deux ou plutôt contre les deux. C'est maintenant trois industries réelles qui se trouvent en présence ; » car, dit ce dernier, administrateur des deniers de l'État, je ne peux vivre que d'impôts et je ne peux laisser diminuer le chiffre établi. Que les rentrées me viennent du sucre indigène ou du sucre exotique, qu'elles m'arrivent du département du Nord ou de la Guadeloupe, de Porto-Ricco ou de Bourbon, de la Martinique ou du Pas-de-Calais, peu m'importe, arrangez-vous entre vous; ce que je
DE LA LUTTE. 23 veux, ce qu'il me faut, c'est que mon chiffre me rentre au grand complet. » Et c'est en vain que la consommation vient encore dire au représentant du revenu publie : «J'arrive également à votre secours. N’élevez pas des impôts qui ne peuvent vous être profitables , car je l’ai déjà dit et je le répète, le bon marché accroîtra le nombre des consommateurs, et comment arriverez-vous à ce bon marché si vos impôts viennent augmenter le prix de fabritcation ; que si au contraire vous consentez à abandonner momentanément une partie de vos droits, en abandonneriez vous même aujourd'hui fa moitié, s’il en résulte bientôt une double consommation, n’en serez-vous pas alors au même point? Aurezvous perdu quelque chose, ou plutôt, n'aurez-vous pas fait un grand bénéfice , car le public aura gagné à cette transaction, et quand Le public gagne, quand les contribuables deviennent plus heureux , le Trésor doit toujours y trouver son avantage. »
La lutte s'engage donc de nouveau entre le sucre exotique et le sucre indigène, tout à l'heure si près de s'entendre; et en présence de leurs deux témoins : la consommation toujours prête à profiter du premier moment de calme pour faire entendre de nouveau ses sages paroles de conciliation , et le Trésor toujours disposé à exciter ou à apaiser la Jutte suivant que la lutte sera profitable ou contraire à ses propres intérêts, chacune des deux parties s'empresse d'appeler des auxiliaires à son secours.
He (CU
D'un côté, et pour l'exotique, arrive [a marine marchande représentée par les ports de mer qui se disent aussi les délégués de la marine militaire.
D'un autre côté, et pour l'indigène, se lève l’agriculture représentée par les propriétaires de toutes les parties de la France.
Vient ensuite le commerce industriel que nous pouvons considérer comme combattant neutre puisqu'il envoie une partie de ses forces dans chacun des deux camps.— Les unes : le commerce extérieur et d'exportation, parlant au nom des échanges avec les consommateurs coloniaux et représentées par l'industrie de la capitale et les villes d’expéditions. — Les autres : le commerce intérieur ou de transaclions , parlant au nom des capitaux mis en mouvement par tout ce qui se rattache au matériel et au personnel de la fabrication indigène, et représentées par l'industrie de tous les départemens sucriers.
Puis enfin arrive la politique, la haute politique qui dans ses deux divisions extérieures et intérieures, doit toujours se tenir en dehors des intérêts privés et regarder les discussions sous les points de vue les plus élevés, attentive qu'elle doit être à ne jamais envisager la question que sous le rapport de la dignité nationale au dehors et sous celui de la moralité et de la civilisation au dedans. 7
Mais nous avons déjà dit que nous consacrerions un article spécial à l'examen de chacun de ces intérêts auxiliaires , passons done immédiatement à la