‹ Les colonies et la métropoleChapitre 52 sur 77 · LL · texte numérisé non relu

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currences exotiques et indigènes, — Affranchissement général de l'esclavage. — La grande voix du siècle, — Une prophétie, — Quelles seront pour les colonies les conséquences de cet affranchissement. — ja canne à sucre, les noirs esclaves et les noirs libérés. — Un raisonnement logique. — Encore de l'abolition de la traite. — Encore de l’affranchissement de l’esclavage. — Réflexions.

Une opinion qui s'est malheureusement accréditée dans le public, c’est que la fabrication du sucre indigène doit nécessairement amener la chute des colonies ;'et il faut bien reconnaître que, même parmi les partisans du sucre de betterave , il se trouve encore beaucoup de personnes de bonne foi qui hésitent à se prononcer hautement en sa faveur, parce qu'elles sont arrêtées par cette seule réflexion : « Que deviendront les colonies ? »

Et cependant si, au lieu d'accepter une opinion toute faite répandue par l'erreur et la malveïllance, elles avaient cherché un seul instantà s’en former une elles-mêmes en approfondissant cette question capitale , elles reconnaîtraient facilement combien , jusqu'à présent , elles ont adopté une idée contraire à la réalité; c'est cette opinion que nous chercherons à détruire dans ce chapitre , et il ne nous sera pas difficile de démontrer que ce qui doit amener la ruine des colonies ce n’est pasun peu plus ou un

peu moins de concurrence du sucre colonial sur le marché métropolitain, mais bien des considérations d'un ordre beaucoup plus élevé et indépendantes de leur volonté comme de celle du gouvernement.

Or la meilleure manière, ce nous semble, d'établir ce que nous venons d'avancer, c’est de supposer un instant que le sucre indigène n'existe pas, de montrer le sucre colonial seul maître du marché métropolitain, et de rechercher dans cette hypothèse quelle est aujourd'hui et quelle doit être plus tard la position coloniale.

Depuis plusieurs années on n’a cessé de crier à la détresse des colonies; chaque jour on a répété qu'elles étaient ruinées, perdues, anéanties par la fabrication du sucre indigène; voyons les documens officiels.

Est-ce sur la diminution de leur population que l'on a prétendu établir cette détresse? Nous laissons aux chiffres le soin de répondre.

. La population de la Martinique, qui était en 1736 de. 72,000 âmes, était en 1814 de 99,284, et en 1836 de 118,000;

Celle de la Guadeloupe, qui était en 1790 de 107,000 âmes, était en 1836 de 127,668 ;

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25% RUINE INÉVITABLE Celle de Bourbon , qui était en 1827 de 88,581 âmes , était en 1836 de 106,029 (1).

Est-ce sur le nombre d'hectares employés à la culture de la canne à sucre? Les chiffres viendront encore faire la réponse.

La Martinique qui en 1816 comptait Seulement 14,000 hectares consacrés à la culture du sucre, èn comptait 23,737 en 1836.

La Guadeloupe qui en comptait seulement 23,686 en 1818, en avait 24,573 en 1836,

Bourbon qui en comptait seulement 12,548 en 1834, en avait 14,530 en 1836. |

Est-ce enfin sur la production des colonies que

que l’on veut baser cette détresse ? Noûs voyons

d'après les états officiels ,

Que la Martinique qui a êté vendue à la métropole, en 1664, pour 120,000 livres tournois , et qui en 1790 produisait 14,000,000 kilog. de sucre, en produisait environ 20,000,000 en 1826, et 34,000,000 en 1836 ;

Que la Guadeloupe, qui fut achetée’en 1635. par Louis XIV pour 125,000 livres tournois, produisait seulement 8,525,750 kilogr. de sucre en 1790, puis 22,000,000 en 1818, pui 36,000,000 en 1328 4 |

(1) Nous n’avons pas de documens aussi positifs sur É » Cuie mais celle colonie est, numériquement parlant, moins importante que les autres. |

Que Bourbon qui ne produisait que 7,000.000 de kilogrammes en 1828, en produisait 14,000,000 en 1836 ;

Et que ces trois colonies réunies, qui produisaient à peine 27,000,000 kilogrammes en 1790 ; tout au plus 50,000,000 en 1820, en produisent mâintenant environ 84,000,000.

Nous demanderons si, dans tous ces faits, il y a

comme:on l’a prétendu des symptômes réels de dé-

cadence; s’il n’y a pas au contraire des preuves de prospérité, un immense développement de la culture du sucre; et si nous ne sommes pas fondés à dire qu'il y a évidemment exagération, erreur ou mensonge lorsque l'on proclame à l’envi que les colonies sont dans la plus grande détresse.

Le dernier tremblement de terre arrivé dans l’une de nos colonies des Antilles devait nécessairement être exploité dans l'intérêt du sucre colonial par les adversaires de la fabrication indigène ; déjà ils en ont tiré un grand parti dans les feuilles qui leur sont dévouées ; nous dirons même dans les feuilles qui ont toujours pris la défense du sucre métropolitain ; et il était naturel et de toute justice de voir

tous les organes de l'opinion publique attirer F'at-

tention générale sur de grandes infortunes.

Mais était-il rationnel de partir d’une catasirophe

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tout-à-fait indépendante de la question des sucres pour solliciter de l'administration et des Chambres un changement à la législation des sucres ?

Nous nous attendons à voir reproduiredans les débats législatifs toutes ces emphatiques expressions d'infortune et de calamités avec lesquelles on espère toujours produire de l'effet sur les grandes assemblées ; et cependant nous le demanderons, s'agit-il ici de faire de la philantropie ou des lois utiles au pays ?

Les Antilles ont souffert d’un affreux événement: ce Sont nos concitoyens qui les habitent, et ces con: citoyens ont besoin d’être secourus et soulagés. Eh bien ! adressez-vous aux Chambres en leur nom ; demandez-leur pour ces infortunes des secours immédiats, des secours efficaces, des secours aussi larges que vous le jugerez convenable: votre voix trouvera de l'écho et nous serons les premiers à ap-! puyer votre demande; mais pour cela ne cherchez’ pas à profiter de circonstances malheureuses pour amener sur le même terrain des questions qmi sont tout-à-fait étrangères.

C’est parce que les Antilles sont sujettes aux tremblemens de terre que vous voulez renverser la fabrication métropolitaine! C’est parce que nos colonies sont chaque année ravagées par la fièvre jaune , par

les maladies typhoïdes et par beaucoup d’autres événemens et vicissitudes que vous voulez arrêter les progrès du sucre indigène. Mais au lieu de vous servir de ces catastrophes comme d’un argument en votre faveur, ne craignez-vous pas que la raison ne les retourne contre vous, et que de véritables législateurs , dégagés de toute prévention intéressée, et ne cherchant dans ces débats que les intérêts de Ja France , ne viennent vous démontrer votre imprudence et vous répondre :

« Nos possessions d'outre-mer sont sujettes à des événemens qui peuvent laisser leurs récoltes en souffrance ; une accumulation de ces événemens dans nos différentes colonies et dans la même année pourrait nous priver subitement de la totalité de leurs sucres, et c'est pourquoi il est prudent d’encourager dans la métropole une industrie qui, sous cet important rapport, peut nous empêcher de devenir les tributaires de l'étranger. »

Déjà du rapprochement de tous les chiffres que nous venons de citer de la population, de la culture et de la production coloniale pendant les années de la concurrence indigène, nous pourrions Conclure que la fabrication du sucre de betterave n'a pas été aussi nuisible aux colonies que les spéculateurs des ports de mer ont cherché à le faire entendre. Toutefois, nous dirons avec eux que la pros-

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périté coloniale ne peut durer, qu'elle est-arrivée ay degré le plus élevé auquel elle peut atteindre, qu’elle ne peut que décroître, et qu'elle doit même décroître dans un temps très peu éloigné.

Mais, nous l'avons dit, nous entrevoyons d'autres motifs aux prochains désastres des colonies, et c'est pourquoi nous rechercherons si elles n'ont pas d'ennemis plus redoutables que la fabrication indigène, et des causes de décadence en dehors de toute la puissance des ministères, et dont le remède ne. peut se rencontrer dans le plus ou le moins de rieueurs fiscales que l'on sollicite des Chambres contre le sucre métropolitain.

Et ces eauses, il nous suffira de les énumérer ; . car nous ne pensons pas que leur réalité puisse faire l’objet d’un doute ou même d’une simple controvexse, et la plupart ont déjà été signalées soit par les colonies elles-mêmes, soit par leurs conseils coloniaux, soit par leurs délégués spéciaux, soit par les organes de la presse qui se sont le plus particulièrement dévoués à la défense coloniale.

Or ces causes ne les voyons-nous pas dans les circonstances suivantes ? “à L'abolition de la traite des noirs et les lois sévères publiées depuis Jong-temps, et TE

renouvelées contre cet abominable trafie de chair humaine.

Les améliorations, quoique encore incomplètes, qui ont été apportées par la législation dans les conditions des anciens esclaves devenus libres et qui ont obtenu les droits politiques.

Le nombre assez considérable d'esclaves évadés des colonies françaises pour aller respirer l'air de la liberté dans les colonies anglaises, et dont on a en yain demandé à celles-ci l’extradition et la restitulion ; évasions qui continuent chaque jour malgré la garde active des côtes et les dégradantes punitions infligées aux malheureux que l’on parvient à ressaisir.

La plus grande surveillance que l'on apporte maintenant pour empôcher l'introduction de noirs étrangers aux colonies françaises , introduction que Von avait, d'après les déclarations officielles, sinon autorisée, du moins négligé d'apercevoir jusqu'à Pannée 1831. |

La diminution des esclaves par les affranchissemens qui ont eu lieu dans les colonies françaises depuis l’année 1830 affranchissemens que l’on peut évaluer de 25 à 30 mille.

La décroissance des noirs par suite des morts

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nombreuses occasionnées par les diverses maladies récentes et par la brülante culture de la canne, décroissance qui est loin d'être compensée par les naissances qui sont en nombre beaucoup moins considérables que les décès.

Les pertes faites par les colons de beaucoup d'animaux de travail qui ont été enlevés par le typhus.

Le manque de capitaux qui se fait de plus en plus sentir chez les colons, qui ne trouvent plus à emprunter qu'à des taux exorbitans , parce qu'ils n'ont pas encore éteint leur ancienne dette et qu'ils n'ont pas de garantie solide à donner par hypothèque.

Le plus faible rapport d’une grande partie de leurs terres que l’on à épuisées de toutes manières dans les vingt dernières années (1).

Et l'immense fabrication de sucre qui, en admet-. tant toujours la non fabrication indigène française, leur viendront actuellement en concurrence, non pas seulement de Cuba, de Porto-Rico, du Brésil , de l'Inde et de toutes les colonies sucrières exotiques rivales, mais encore de toutes les fabrications du sucre de betterave actuellement implantées dans toutes les parties de l'Europe et du Nouveau-

(4) Voir le chapitre XTX.

Monde; concurrence qui leur sera au moins aussi fatale qu'elle l'a été aux colonies sucrières anglaises qui dépérissent chaque jour et que l’on peut même dire déjà mortes , quoique leur métropole n'ait point favorisé la culture du sucre de betterave.

Enfin il est d’autres causes encore bien plus imminentes de la ruine des colonies, et nous les avons citées les dernières parce que nous voulions aborder avec quelques détails la question principale à laquelle elles se rattachent, c'est-à-dire l’affranchissement: général de l'esclavage qui arrive en silence et qui devient de plus en plus une nécessité de l’époque. |

Or cet affranchissement général, ne devons-nous pas l'entrevoir dans ces autres circonstances ?

L'aflranchissement récent des noirs de toutes les colonies anglaises. :

La fermentation produite par cet affranchissement.dans les ateliers des noirs des colonies françaises, et les idées de liberté et d'indépendance que développe chez eux le voisinage de File Maurice pour les esclaves de Bourbon; de Surinam et de Démérari pour ceux de la Guiane; et des îles Saint- Louis, de la Dominique et de la Jamaïque pour ceux de la Martinique et de la Guadeloupe,

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La réprobation générale de l'esclavage et La grarelé voix du siècle qui crië chaque jour : « Émancipation !:.. »

Les discussions qui sont sañs cesse renouveléés dans les Chambres législatives françaises sur la liberté que l'on doit accorder aux esclaves, diséussions qui doivent, en pénétrant dans les éolônies. relâcher les liéns de la discipliné. |

L'annonce officielle enfin faite le 29 inars 1838 par le ministre de la marine à la tribüne nationale, que le gouveftiemient avait l'intention de présenter un projet d'émancipation des nègres esclaves; quand les hommes et les choses y seraient RE ment préparés.

Voilà les véritables ennemis de nos établissemens coloniaux; des ennemis issus de la force irrésistible des choses, et qui sont bien plus à redouter pour ces possessions d'outre-mer que l’avilissement momenñtané du prix du sucre, qui pèse tout autant sur lé sucre indigène que sur le suere exotique , et qui n’ést que le résultat évident d’une tHhoddétio en coloniale abondante et inconsidérée.

Or; l'émancipation ces colonies pti at in6s vitable; tout le Monde le dit,-toùt le inonde le feconnaît. — La couronne dans ses discours aux

DES COLONIES. 263 délégués; les ministrés dans leurs réceptions ; tous les économistes; tous les publicistés; les partisans etixemômes des sucres exotiques, qui ont détlaré votér la loi de juillet pouf conserver encore aux colüniés une existeñcé précairé dé quelques ännées (1).

C'est doné un fait qui ne peut manquer de s’acéomplir. Il n’y a plus dé cordon sanitaire possible contre l'influence de l’affranchissément; c'ést un principe qui nous presse et nous envéloppe de toutes parts. Le gouvernement l'a proclamé : ce n’est plus qu'une question de temps, et le temps marche vite en France quand.le but de sa course est la liberté!

Et lorsque partout, ou l'esclavage est mort ou l’esclavage est aux abois, notre pays serait le dernier à entrer dans cette voie que l'humanité a enseignée à toutes les autres nations. Ah! croyons-en plutôt cette belle prophétie de l’une de nos illustrations de la tribune : « La France balaiera bientôt cette grande iniquité de la civilisation. » (2)

Mais si l'émancipation de l'esclavage est inévitable , quelles en seront, dans les débats qui nous occupent, les conséquences pour les colonies ?

(1) Discours de M. Roal à la Chambre des Députés. (2) De Lamartine , séance du 29 mars 1838.

264 AUINE INÉVITABLE

Pour répondre à cette question, établissons d’abord que les noirs seuls peuvent ètre chargés du travail de la canne à sucre sous le ciel du tropique, et que pas un blanc, quelque fort qu'il soit, ne peut travailler à ciel découvert dans ces régions brülantes.—Reconnaissons aussi que la culture de la canne est, après la traite, le fléau le plus redoutable pour les noirs, que beaucoup y périssent, et qu'il ny à pas un seul esclave devenu libre qui veuille continuer les travaux des champs, et qui ne leur préfère, le travail des ateliers.

«Chez nous, disait en 1836 un des délégués » coloniaux, aucun des noirs affranchis ne cultive » Ja terre , ils vivent dans les villes ; et, pour juger » de l'effet de l'émancipation complète des noirs, » relativement à la culture de la canne, il faut con- » sidérer l’état actuel de Saint-Domingue où la » culture de la canne à à peu près disparu. » (1)

Donc, de l’aveu même des colons, d’un côté l’esclavage est l'élément et en quelque sorte la matière première de leur industrie sucrière, et, d’un autre côté, les colonies ne peuvent exister que sous la condition de produire du sucre.

Rapprochons ces déclarations et ürons-en les conséquences naturelles.

(4) M, de Jabrun, (Enquête de 1836.)

Il vous faut faire du sucre pour exister.—Ce sucre

ne peut être produit qu'avec le secours des noirs.

— Dès qu'un noir est devenu libre il ne veut plus

cultiver le sucre. — L'affranchissement prochain de l'esclavage est d’ailleurs inévitable :

Donc tous les noirs vont devenir libres. — Donc aucun noir ne voudra plus cultiver le sucre. — Donc les colonies ne pourront plus produire du sucre. — Donc d'après votre propre opinion, bientôt, et quoi qu'il arrive, doivent périr les colonies.

Vous ne pourriez donc plus maintenant sauver les colonies sucrières qu'en trouvant le moyen d’éviter l’affranchissement des esclaves; et ce moyen il existe ; mais oserez-vous l'aborder? Oserez-vous demander que l'on rétablisse la traite des noirs, contre laquelle se sont prononcés tous les gouvernemens de l'Europe; car on sait que les pays les plus retardataires sur cette question, que l'Espagne et le Portugal ont maintenant également reconnu la nécessité de l'abolition de cet infâme trafic. — Et l'on sait également que le Brésil seul, dans le Nouveau-Monde, s’est long-temps obstüiné à maintenir celte odieuse spéculation, mais que tous les renseisnemens donnés le 20 février 1838 par lord Glenelg , à la tribune des pairs d'Angleterre, portent à croire

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