‹ Les Colonies Familiales d'AliénésChapitre 57 sur 70 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES INCONV ÉNIENTS DU PLACEMENT FAMILIAL

L'importance que nous attachons au développement de ce chapitre pourra sembler paradoxale ; notre but n’est pas ici de montrer l'impossibilité du système de l’assistance familiale, mais au contraire d’étudier les inconvénients qu'il faut éviter par un choix judicieux des malades, choix sur lequel repose tout le bon fonctionnement de l’œuvre. Les détracteurs du système en avaient fait ressortir uniquement les inconvénients. Nous en avons indiqué les avantages incontestables, nous verrons que, parmi les inconvénients qui pourraient exister théoriquement, la plupart sont pratiquement inexistants.

Dans un rapport au Préfet de la Seine, le DT Pochon, ancien Directeur de la Colonie d’Ainay-le- Château, faisait remarquer très Justement : « Tous ceux que les Colonies intéressent savent combien

Thèse Bobé. 16

on vante cette liberté relative, cette vie au grand air, cette initiative qu’elles permettent, mais il faut bien aussi exposer les points faibles et les dangers de la Colonie. Qu’on ne voie pas là une mauvaise tendance et le dénigrement de l’œuvre. On n’améliore pas une œuvre en proclamant chaque jour son excellence. Ne travaille-t-on pas mieux à son perfectionnement en montrant ses défauts et en signalant les retouches qui sont nécessaires ? »

Dans l’étude de ces inconvénients, nous suivrons le même plan que dans l’exposé des avantages :

19 Inconvénients pour les malades ;

20 Inconvénients pour la population ;

30 Inconvénients pour l’adnunistration départementale. .

Inconvénients pour les malades

Les sources en sont multiples. Nous étudierons successivement :

19 Les inconvénients dus à la liberté même accordée aux malades. |

29 Les inconvénients pouvant résulter de l’exploitation possible des malades par les habitants et les nourriciers ;

30 Les inconvénients venant des nourriciers ;

4° Les inconvénients provenant des familles des malades ;

50 Les inconvénients dus à l'éloignement de Paris. | |

Les inconvénients, conséquence de la libération des aliénés, peuvent se ranger sous deux chefs principaux : accidents de l’arrivée, accidents du séjour.

A son arrivée à la colonie familiale, le malade se trouve en proie à une espèce d'ivresse causée par le grand air, l’espace, la liberté. Le plus souvent, cette sorte d'ivresse ne se manifeste que par un besoin exagéré de mouvement qui se traduit généralement par de longues promenades. Parfois on constate des fugues et des évasions plus ou moins réussies. Plus grave est la réapparition du délire avec ou sans réactions motrices : discours, lettres, conception et entreprise de projets longtemps contenus par la contrainte de l’asile. Généralement le calme revient peu à peu.

Exceptionnellement, l’espèce d'ivresse due à la hberté devient telle qu’un accès franc de délire éclate. Dans les cas observés par le Docteur Ameline, c’est la forme érotique qui s’est manifestée le plus souvent sous la forme d’exhibitionnisme plus ou moins complet : femme se promenant toute nue dès la première nuit de son entrée en famille ; homme s’exhibant ou tenant des propos inconvenants en public.

Chez les femmes sont occasionnellement constatées des manifestations de coquetterie parfois trop voyantes pour être tolérées.

Tous ces cas se terminent par la réintégration en

tonne

asile fermé, par suite de l'impossibilité d’habituer les malades graduellement à la présence du sexe opposé au leur.

Parmi les cas présentant peu de gravité, nous citerons l'exemple de cet inventeur persécuté mégalomaniaque, qui prétendait vendre à l'Etat « une brouette équilibrique », et qui, dès sa mise en pension dans une famille, s’empressa de construire un engin étrange, dont 1l prétendait démontrer les avantages aux habitants de la région, soit comme brouette, soit comme « corbillard roulant ».

D’autres malades, à leur arrivée, manifestent une activité qui serait presque normale s'ils étaient légalement en hberté, mais qui ne peut être tolérée à la Colonie.

Enfin, pour en terminer avec ces incidents dus à la hbération, nous dirons que pour les hommes vivant en liberté en colonie familiale, les questions d’électorat et d'éligibilité peuvent se poser. Voici à ce sujet une observation fort amusante : c’est le cas d’un intermittent qui, pendant les périodes d’excitation intellectuelle, était atteint de graphomanie. Il rédigeait alors des mémoires avec une abondance extrême. Ces mémoires touchant la médecine, étaient adressés aux Sociétés contre l’abus du tabac et de l’alcool, à la Société dosimétrique, etc. Sociétés qui lui ont décerné en peu de temps plusieurs médailles et diplômes, plus dix prix d’argent.

Il'envoyait encore aux Journaux locaux de copieux

et de nombreux articles sur l’hygiène publique ou AULTE nn

Il finit ainsi par se faire connaître et reçut des demandes de consultation par correspondance auxquelles sans être pharmacien ni même médecin, il répondait en donnant des conseils judicieux, en particulier, celui de s’adresser à un docteur.

Ayant acquis une certaine renommée, le malade fut atteint d’ambition politique. « Le petit Docteur » comme on l’appelait un peu par dérision voulut se faire inscrire sur les listes électorales. Ayant essuyé un refus, il posa l'affaire devant le juge de paix, qui jugea qu’il devait être inscrit. Plus tard, comme on s'était refusé à recevoir son bulletin de vote, il obtint du Conseil de Préfecture, une décision lui donnant encore raison. Lors des élections municipales, 1l obtint même 250 voix environ, mais ne put être élu, ce qui ne posa pas à son sujet la question de validation d’un mandat municipal.

Il ne faut pas exagérer les choses et penser qu’une municipalité pourrait tomber aux mains de pensionnaires. D'abord parce que le médecin réussit généralement très facilement à calmer les velléités: politiques du malade, et ensuite parce que les polé-miques qui ne manqueraient pas de se produire dans ces circonstances, pourraient motiver le réinternement d’un pensionnaire susceptible de troubler ordre public par sa conduite anormale.

Tous ces incidents sont en général bénins, il est toujours facile d'y remédier par une surveillance

er

sévère et la réintégration dans un asile fermé quand c'est nécessaire. Nous arrivons aux accidents de séjour ou accidents proprement dits. Nous éliminons les accidents occasionnés par des morsures d’animaux, de chutes d’échelle, des chutes dans un puits ou dans la rivière, accidents qui présentent rarement une gravité réelle.

n’en est plus de même des suicides, dont l’aceomplissement est plus facile à la colonie que dans un asile. Il faut ajouter bien vite que grâce aux précautions .et à la surveillance, ils sont réellement rares. A Dun, où:1l y a plus de 1.100 malades traitées, aucun accident de ce genre n’est survenu pendant l’année 1930, et un seul en 1931 par submersion. En 25 ans à Ainay, on a eu à déplorer 5 suicides dont 4 par pendaison, un seul par précipitation du 1% étage, mais ce dernier qui s’est produit à l’imfirmerie n’est évidemment pas à mettre au Parade du système familial.

Les cas d'ivresse, qui sont sévérement réprimés, réintégration rapide en asile fermé, ne dépassent pas à Aïnay 3 à 4 par mois, même en comprenant dans ces nombres les cas légers.

Les fugues et les évasions ou tentatives d’évasion, sont plus fréquentes, Quelques-unes sont dues au désir de revoir Paris, de retrouver le mari ou la femme, les enfants, mais le plus grand nombre est dû à un mécontentement, une altercation avec un

autre malade ou avec un nourricier, d autres aux hallueinations etc.

Les évasions sont relativement peu fréquentes. En 1931, à Dun on compte 4 évasions, 11 tentatives et 12 fugues. A Ainay, en 1930, 2 évasions.

Telles sont les diverses variétés d’accidents qui peuvent arriver aux malades placés dans les colonies familiales, Sauf en ce qui concerne les évasions, il faut reconnaître que, ni comme fréquence, ni comme faits, ils ne dépassent ce que l’on peut constater dans les asiles ordinaires et cela malgré les difficultés que rencontre la surveillance médicale des pensionnaires répartis sur un vaste territoire.

Cet examen vient de nous montrer combien en réalité étaient minimes les inconvénients dus à la liberté accordée aux malades, en regard de l’heureuse influence qu’elle peut avoir sur leur état mental.

On a prétendu que les malades risquaient d’être « exploités » par les habitants et les nourriciers qui nourrissaient insufhsamment les pensionnaires ou les faisaient travailler exagérément.

L'origine de cette seconde crainte est dans la pratique du système Belge. En Belgique, en effet, les malades doivent, s’ils en sont capables, leur travail aux nourriciers. Mais toute différente est la réglementation adoptée dans les colonies familiales de Dun-sur-Auron et d’Ainay-le-Château. Si les malades travaillent pour les nourriciers, ils doivent être rétribués d’une manière contrôlable, soit en argent, soit en douceurs, ou en suppléments de régime. C’est une question de surveillance, qui est facile à exercer, parce que les malades sont parfaitement renseignés

sur leurs droits, soit par le personnel médical, soit par les autres malades. D'ailleurs ils savent toujours réclamer un salaire pour tout service rendu ou qu'ils se figurent avoir rendu.

Ce travail n’est certainement pas payé à un taux très élevé, mais l’exemple est donné par l’Administration de la Colonie elle-même, quand elle octroie un pécule à ceux qui travaillent dans les ateliers du siège central.

Si l’on compare les salaires accordés aux malades, soit au siège central, soit chez les nourriciers ou les habitants on trouve qu’ils sont bien supérieurs quand ils travaillent en ville.

L'administration accorde au malade travaillant pour son compte, un pécule de 0, 50 à 1 fr. alors que le gain quotidien ordinaire des malades travaillant en ville est de 2 à 3 fr. À Dun, certaines pensionnaires habiles, brodeuses par exemple, s’entendent même parfois avec des, maisons parisiennes et arrivent à des salaires journaliers très satisfaisants.

Bien souvent les malades ne travaillent pas pour leurs nourriciers, mais pour des habitants étrangers à la colonie, et ils sont en général, suffisamment conscients pour se rendre compte qu’on leur doit quelque chose, et ils ne sous-estiment pas les services qu’ils ont rendus.

La direction de la colonie n’autorise les malades à travailler chez telle ou telle personne du pays qu’après enquête ou renseignements précis, et même, pour certains malades capables de rendre une somme

de travail très appréciable, le médecin fixe le salaire, et au besoin, en fait verser le montant à la caisse de la colonie, chaque quinzaine ou chaque mois ; les versements sont inscrits au compte dépôt du pensionnaire qui prélève de temps à autre, ce qu’il lui faut pour ses petites fantaisies.

Pour les malades femmes de Dun, qui travaillent pour des entreprises de confection de lingerie, on exige des employeurs le paiement en argent, alors que le salaire est payé habituellement en nature aux habitants du pays.

Si un pensionnaire paraissait « exploité », il serait immédiatement empêché de travailler dans les conditions jugées désavantageuses pour lui.

Quand une réclamation est faite dans ce sens, si les résultats de l’enquête justifient les plaintes du malade, le pensionnaire est retiré du placement. Comme il y est fait droit sans hésiter, les nourriciers se le tiennent pour dit, et prennent leurs précautions à l’avance, en octroyant au travailleur, à défaut d'argent, des avantages en nature.

L’attention des médecins, à ce sujet, est constamment en éveil et les recherches, à ce propos, sont toujours actives, sans relâche.

Au sujet de la nourriture, l'exploitation des malades par les nourriciers est à surveiller. Mais les aliénés, en général, sont très sensibles à ce qu'ils mangent et attachent une importance extrême à leurs menus. Aussi savent-ils se plaindre si la table leur paraît insuffisante.

En admettant que les malades soient trop inconscients pourse plaindre, les moyens directs ne manquent pas pour éprouver la valeur de la nourriture dans un placement nouveau, car les anciens placements sont connus. Ces moyens directs consistent d’abord en tournées effectuées par le surveillant ou le médeein au moment du repas. Ensuite, le plus démonstratif est la pesée régulière des pensionnaires, pesée à laquelle on procède chaque fois que les malades se rendent aux bains, c’est-à-dire, mensuellement. Les chiffres obtenus sont inserits sur un registre spécial qui renseigne exactement sur les placements à surveiller et les malades à mettre en observation, au besoin, à l’infirmerie, pendant le temps qu’il faut.

On voit donc que les économies excessives que les nourriciers pourraient pratiquer sur l’alimentation des malades, aux dépens de la santé de ceux-ci, sont rendues impossibles, grâce à la surveillance médicale.

D'ailleurs, une bonne preuve que la santé des malades ne souffre pas du régime familial, est donnée par les tableaux des âges des malades et par le pourcentage des décès.

La mortalité est des plus minime dans les colonies et de beaucoup inférieure à celle des asiles d’aliénés.

La longévité est grande à Dun et à Ainay. A Dun, en 1931, sur 1.275 malades traitées, on en comptait 109 âgées de plus de 75 ans, et à Ainay en 1930,

sur 376 malades traités, on en comptait 39 de plus de 75 ans.

On relève toujours quelques plaintes contre certains nourriciers à propos d’histoires d’argent. Des détournements ont été tentés, mais chaque fois que l'Administration de la Colonie a été saisie de l’affaire, les indélicatesses n’ont pas réussies. Des sanctions ont été prises contre les nourriciers malhonnêtes, telles que suppression définitive du placement et même à Ainay une peine de 2 mois de prison et 700 francs d’amende a été prononcée contre un nourricier, pour détournement de donation à son profit. Exploitation du travail, mauvaise nourriture, détournements d’argent, quand ïls existent, sont des inconvénients pour les malades, imputables aux mauvais nourriciers. Mais, 1l faut bien le dire, ils sont en minorité, car le très grand nombre sont de’braves gens, bons, doux, dévoués avec les malades. Les mauvais nourriciers peuvent avoir un effet néfaste sur l’état mental des malades. Maladroits et stupides, ils irritent le malade en discutant avec lui et en essayant de le convaincre de l’absurdité de son délire. Ces mauvais nourriciers cachent souvent un incident survenu dans l’état mental ou dans létat physique de leur pensionnaire, car ils sont très intéressés à cacher les faits qui peuvent être la cause de la réintégration d’un malade à Vinfirmerie. Ils tirent un bénéfice du séjour des malades chez eux ; par suite, le retrait d’un de ces malades, pour une cause quelconque, est pour eux, une perte de gain.

Le Docteur Truelle a dit fort justement : « L’in-

térêt du nourricier fait souvent tort à son humanité ». Mais l'Administration de la colonie, toujours en éveil pour assurer le maximum de bien-être à ses malades, a adopté une série de mesures contre les mauvais nourriciers d’une part et d'autre part au moyen des primes a cherché à susciter une émulation entre tous les nourriciers. |

De plus, le malade qui a à se plaindre d’eux, adresse non seulement ses récriminations au Directeur et aux médecins de la colonie, mais également à sa famille, au maire, au juge de paix, au Préfet de la Seine, au Procureur de la République, ce qui amène des enquêtes, des réponses, des certificats de situation.

Quelquefois, la propre famille du malade présente en colonie familiale un véritable inconvénient pour celui-ci. Les relations avec sa famille, orales ou écrites, peuvent avoir sur son psychisme, un effet désastreux.

Souvent les parents, et malgré le règlement, écrivent directement au nourricier pour avoir des nouvelles de leur malade.

Cette absence de contrôle de la correspondance est une des imperfections du système familial. Il arrive qu’un aliéné tranquille est ému par la nouvelle, trop brutalement annoncée, de la mort d’un de ses parents, et fait une période de trouble mélancolique.

Mais ceci, en général, est rare et souvent, la famille au début hostile à ce genre d’assistance, se rend rapidement compte de l'intérêt qu’elle présente et

ne cesse d’engager le malade à écouter les conseils de ceux qui le dirigent afin qu’il bénéficie longtemps de ce maximum de hberté qu’il est possible de lui accorder.

Il arrive encore que des plaintes mal fondées d’un pensionnaire dans une lettre aux siens, sont retournées par la famille, sous forme d’injures aux nourriciers, qui rendent ensuite le malade responsable de la sottise des siens. D’autres fois aussi, des parents bien intentionnés envoient directement de l’argent à leur parent, ce qui permet les excès de boisson et facilite les évasions.

Les visites ne peuvent pas aussi strictement être surveillées à la colonie qu’à l’Asile. Par leurs conversations imprudentes ou même leurs disputes, certains viennent troubler chez ses nourriciers un malade jusque-là tranquille, et rompre l’harmonie d’un placement bien ordonné. Le Docteur Marie rapporte que la fille d’une pensionnaire fit aux nourriciers gardant sa mère un tel tableau des périls qu'ils couraient en gardant chez eux une malade aussi dangereuse, que les nourriciers, effrayés, rendaïent aussitôt la pensionnaire à la colonie.

Les exemples si fréquents chez les parents d’aliénés de manque de jugement, d’instabilité d’humeur et de sottise, sont un des meilleurs arguments à invoquer contre le principe de l’assistance directe dans la famille du malade.

Certains pensionnaires sont très affectés de l’éloionement de Paris. Les uns sont privés de la visite

de leurs parents, de leurs amis, à cause des difficultés et de la longueur du trajet pour se rendre à Dun et à Aiïnay. Les autres objectent qu’ils ont toujours vécu à Paris, dans la grande ville et qu’ils vont s’ennuyer à la campagne.

Il faut reconnaître la valeur de largument des premiers et c’est pourquoi le choix des malades pour le placement familial doit être fait de préférence, lorsqu'on a pu leur faire comprendre l'intérêt qu'ils pourraient en retirer, parmi ceux qui sont dépourvus de famille ou peu visités par celle-ci à l’asile, ou bien que, d’accord avec leur famille, ils aient demandé à venir à la colonie. Quant aux seconds, leur argument est peu valable, après un certain temps, ils s'adaptent rapidement à la vie rurale.

Inconvénients pour la population

Les dangers que pourrait courir une population normale du fait même de la présence parmi elle de malades atteints de troubles mentaux, ont été longtemps invoqués, pour démontrer l'impossibilité d'installer une colonie familiale en France.

L'expérience a montré que ces dangers sont en réalité réduits à quelques inconvénients, encore n’ont-ils jamais provoqués aucun incident grave :

Ces inconvénients sont de trois ordres :

19 Ceux que l’on a craints pour la population ;

. 29 Ceux dont se plaint en réalité la population ;

39 Ceux regardés par elle comme à peu près insignifiants. | : Voyons d’abord les inconvénients que l’on a craints pour les habitants. On a beaucoup parlé de l'incitation à la paresse. Certains esprits excellents ont reproché au système familial que le bénéfice tiré par les nourriciers, de l’entretien des malades, pousse et conduit les hommes à la paresse. Il n’en est rien, Les hommes s’occupent très peu du place: ment des malades. La chose regarde à peu près uniquement la ménagère. Le mari travaille tout autant car le bénéfice réalisé par la femme est pour elle et pour les enfants. Si le bénéfice équivaut au loyer de la demeure commune, comme nous l’avons dit par ailleurs, cela ne veut pas dire qu’il sert effectivement à payer ce loyer. Il n’est utilisé que pour le superflu, et l’homme doit travailler comme auparavant 1l le faisait pour le nécessaire. Ce supplément de ressources permet d’ailleurs une hygiène meilleure de l'habitation, profitable non seulement aux malades mais aux nourriciers eux-mêmes.

Il est légitime que la nourricière profite, pour ainsi dire seule, du placement familial, puisque c’est elle qui a la charge de la tenue de la chambre, de l'entretien de la literie, de la préparation de la nourriture, du blanchissage du linge, du nettoyage des vêtements, de la surveillance souvent pénible, puisque c’est elle qui vient à la paie, qui règle les fournisseurs et renouvelle les approvisionnements.

C’est toujours à la femme que le médecin et le visiteur ont affaire. "1 | Ne

On a craint le risque de la contamination des populations rurales par les aliénés, particulièrement en ce qui regarde la syphilis et la tuberculose. On n’a jamais constaté un cas de syphilis apporté par un pensionnaire à un nourricier. Les aliénés admis au placement familial, s’ils sont syphihtiques, ne sont pas porteurs de lésions contaminantes, ils sont porteurs ou de syphilis héréditaire ou de syphibs tertiaire non contagieuse et tout à fait inoffensives pour autrui.

Quant à la tuberculose, 1l n’y a guère de risque de contagion non plus. Un bacillaire n’est pas un malade plaçable en famille. D’abord les médecins ne le proposent pas et ensuite il n’aurait guère de chances d’être accepté par des nourriciers. Si un cas de tuberculose survient chez un malade déjà placé, il est examiné, des crachats sont analysés, il est immédiatement conduit, si nécessaire, dans une Infirmerie, pour y recevoir les soins que nécessite son état.

Enfin, on a invoqué la contagion de la folie entre les aliénés et leurs nourriciers ou d’autres habitants ! La folie, le délire n’est communicable que par persuasion. Or, les malades sont bien considérés comme tels et non comme gens sains d’esprit. Si les nourriciers pouvaient croire à l'intégrité cérébrale des aliénés, leurs pensionnaires, il serait possible que le délire fut dans certains cas, partagés avec eux,

mais les campagnards sont prudents, une expérience quotidienne leur a prouvé que les apparences sont trompeuses : « Etes-vous satisfaits ? oui, répond la nourricière, oui, jusqu'ici il a l’air bien convenable, mais pourvu que cela dure ? A force de vivre avec un aliéné, ses bizarreries deviennent manifestes, d'autant plus que la liberté dont jouit le malade lui fait oublier toute précaution, toute réticence et qu'il se livre bientôt. Nous allons maintenant examiner les inconvénients dont se plaignent effectivement les habitants à tort ou à raison.

La population a souvent protesté avec énergie

contre la concurrence que le travail des malades faisait à la main-d'œuvre locale.

Avec la crise du chômage, cette question est redevenue très actuelle, aussi l’administration surveille très attentivement le travail des malades afin d’éviter tout incident. |

Dans des petites villes comme Dun et Ainay, la présence de malades et de tout le personnel que comporte leur surveillance a été souvent accusée de la cherté de la vie et de l’augmentation du prix des loyers. Aucune preuve démonstrative n’a jamais pu être apportée à l’appui de cette assertion. De plus, que deviendraient ces agglomérations sans les dépenses élevées occasionnées par la vie même de tous ces malades et de tout le personnel ?

Ces considérations mises à part, il nous faut ababorder un chapitre capital, celui des plaintes justifiées, qui sont la conséquence des actes délictueux

Thèse Bobé. 147

commis par les malades et aussi de la présence des épileptiques convulsivants.

Les plaintes dues aux actes nuisibles mis à la charge des malades sont plus nombreuses à Ainay qu’à Dun. Les aliénés hommes sont plus turbulents pour les habitants que ne le seraient des femmes. IT nous faut tout d’abord éliminer les cas assez fréquents d’accusation non fondée.

Bien souvent on met à la charge des malades des faits dont ils ne sont pas responsables. Ce pourrait être très avantageux et c’est souvent si commode ! Un jour un enfant revient de l’école avec le bras cassé et met en cause la brutalité d’un pensionnaire. La mère aussitôt fait mander à plusieurs kilomètres médecin, fournitures de pansements « puisque c’est la colonie qui paiera ». Mais l’enquête de la colonie, les bavardages d’autres enfants, convainquirent la mère que la fracture du bras était le résultat d’une chute pendant escalade d’une clôture !

Bien d’autres exemples de ce genre pourraient être cités.

A la vérité, les pensionnaires, hommes ou femmes, sont bien parfois auteurs de vols, de maraudages, la plupart du temps insignifiants du reste. Bien souvent, de petits incidents ont eu lieu avec des propriétaires qui se plaignaient si des malades passaient dans leurs champs, s’asseyaient dans l’herbe ou cueillaient des fleurs. Ils obligeaient même le gardechampêtre à dresser procès-verbal. Le Docteur Marie avait trouvé un moyen d'éviter ces ennuis.

Après avoir payé, au début, les indemnités réclamées, puis fait payer les nourriciers coupables de n'avoir pas su empêcher le délit, il a adopté la méthode chinoise qui consiste à punir ou à récompenser le gendarme, selon qu’il y a ou qu’il n’y a pas de délit. Si donc les gendarmes arrivent, par un redoublement de surveillance, à ce qu’il n’y ait pas de contravention, ils passent à la caisse à la fin de l’année et touchent une prime. Si l’un d’eux laisse commettre un délit, les frais causés par le malade sont payés par la colonie, mais le garde ne reçoit pas de gratifications.

La méthode est excellente et son application évite bien des histoires.

Les violences des malades envers les habitants sont rares.

Tout se borne presque toujours à des menaces, à des insultes. Un pensionnaire qui montrait son couteau a dû être réintégré dans un asile. À Dun une démente vésanique, habituellement calme, et quittant rarement la maison de ses nourriciers, un jour en sortant des bains, entre dans un jardin et cueille des poires qu’elle entasse dans un panier. La propriétaire accourt, c’était une femme âgée. Elle essaye de s'opposer au larcin. La malade la renverse la frappe assez violemment, il en résulte une entorse du genou, avec hémarthrose. Les parents de la blessée, et la blessée elle-même, ont été très modérés dans leurs réclamations, et ne voulaient pas porter plainte, de peur de nuire à la nourricière,

Page 1