HISTORIQUE
En parcourant les étapes qui ont abouti à la création des colonies familiales françaises actuelles, chemin faisant, nous avons pris connaissance des origines de diverses institutions dont l’histoire est identique à celle des colonies familiales. Elles sont sorties des discussions suscitées par le placement fanubal, nous voulons parler des fermes-asiles, et des colonies agricoles. Nous rejetons entièrement l’étude de ces institutions du cadre de notre travail, pour nous attacher strictement à celle du placement famubal. Ici encore il nous faut distinguer ; le placement familial comporte en effet deux modalités : le
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placement homo-familial et le placement hétéro-familial.. Ce dernier seul fera l’objet de notre étude.
Avant d’aborder notre sujet, nous nous permettrons une petite diversion. Îl apparaît intéressant sinon nécessaire de brosser un tableau sucainct de ce qu’a été l'assistance et le traitement des malades mentaux à travers les siècles.
La folie est vraisemblablement contemporaine des premiers âges de l'humanité ; il serait peut-être plus vrai de dire : des premières sociétés organisées.
La légende, l’histoire nous la montrent dans les premières civilisations connues.
Toutes les époques, toutes les sociétés ayant eu leurs aliénés, elles ont dû fixer sur eux une attention plus ou moins soutenue, pour se garantir de leurs. atteintes ou pour les guérir.
Chaque époque imprimant à la folie son cachet particulier, au moyen âge on disait les fous ensorcelés, possédés, ils désignaient les auteurs de leur mal, se disaient eux-mêmes sorciers, possédés par un ou plusieurs démons ; on les crut sur parole et un traitement fut institué.
Les exorcismes, la prison, la torture et le bûcher, en firent tous les frais dans l’Europe chrétienne. Ceux contre lesquels la justice ne pensait pas à sévir, les plus tranquilles, erraient librement, abandonnés à la risée publique.
Quelques hommes supérieurs cependant, ne craignaïent point de déclarer que les malheureux qu’on martyrisait par la question, qu’on jetait au bûcher,
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n'étaient que des malades, de pauvres insensés qu’il fallait livrer au médecin et non au bourreau ; malheureusement leurs voix restèrent isolées, et ils ne furent ni entendus, ni compris.
Les mœurs s’adoucirent cependant, et si des bûchers se dressèrent encore dans le courant du xvrr® siècle, ils étaient du moins devenus plus rares et s’éteignirent enfin. Des membres éclairés du clergé s'étaient joints aux savants pour reconnaître que l’absurdité de ces coutumes en égalait la barbarie:
Ce furent des frères de l'Ordre religieux et mili-
taire de la Merci, qui, sans cesse en relation avec les
populations musulmanes, pour le rachat des prisonniers chrétiens, remarquèrent les institutions hospitahières spécialement destinées aux aliénés que POrient possédait depuis des siècles, et fondèrent en Espagne, à Valence, en 1409, le premier asile créé en Europe. Sous cette impulsion plusieurs autres établissements s ouvrirent dans ce DAS et has en Italie.
Que pouvaient être ces asiles ?
Plus d’un siècle après la fondation de ces premiers
asiles, le fondateur de l'Ordre de Saint-Jean-de-Dieu,
décrit le traitement qu’on y pratiquait. Pour s’éclairer 1l simula la folie et fut enfermé dans l’un de ces asiles : « Chaque jour, dit-il, on l’étend sur un banc,
pieds et poings liés, et on le fustige sur la chair nue
à coups de fouets tordu de corde ; on le relève ensuite et on l’enferme tout sanglant dans une loge isolée, pour recommencer le lendemain ».
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Ce ne fut en France, qu'au commencement du xvrie siècle et après les chaleureuses prédications de Saint Vincent de Paul sur la charité, qu’un mouvement s’accentua dans l’opinion publique en faveur des aliénés. Les hôpitaux commencèrent à ouvrir leurs portes, des couvents plus nombreux s’empressèrent d’imiter les quelques ordres religieux qui les premiers étaient entrés dans cette voie ; des communes, des congrégations fondèrent même quelques établissements.
Ce ne fut qu’à la date du 7 septembre 1660, que par arrêt du Parlement de Paris, il fut décidé que tous les fous seraient reçus à l’'Hôtel-Dieu et y seraient traités, et qu’en même temps l'Hôpital général « serait pourvu d’un lieu pour le renfermement des fous et folles qui sont audit hôpital ». C’est la première mesure ayant un caractère législatif qu'on retrouve.
Mais toutes ces faibles mesures n’améliorent pas beaucoup le sort des aliénés.
En 1789, au moment où l’Assemblée Constituante commença ses travaux, la condition des aliénés était
toujours si déplorable, qu’un comité nommé par
cette assemblée constata avec douleur l’insuffisance des secours et que son rapporteur, le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt, disait en dépeignant Bicêtre : « La folie est considérée ici comme incurable, les fous ne reçoivent aucun traitement ; ceux qui sont réputés dangereux sont enchaînés comme des bêtes féroces ; il en est de même à la Salpêtrière ».
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Ce fut Pinel qui, en 1792, étant alors médecin de Bicêtre, profita de sa situation pour faire disparaître les chaînes, les cachots, tous les mauvais traitements ; donna partout de l’air, de la lumière ; créa des promenades, des ateliers de travail ; institua un bon régime alimentaire, et eut la satisfaction de voir des infortunés déclarés incurables, furieux, enchaînés depuis des années, revenir à la santé et à la raison.
La grande gloire de Pinel fut d’avoir su mettre en pratique ce qui jusqu'à lui, n'avait été que théories et sentiments platoniques. En effet, avant lui, Daquin en Savoie avait le premier fait appel à tous les cœurs généreux pour provoquer le changement de système en usage envers les aliénés. Peu après, un médecin écossais, Cullen, avait aussi indiqué une meilleure direction à donner aux soins qu'ils réclamaient.
Cet immense progrès fut accuelll dans tout le monde cvilisé avec un grand enthousiasme ; mais s’il prit immédiatement, sur quelques points privilégiés, la place des vieux errements, 1l fut bien longtemps à se généraliser ; les moyens manquaient et on ne savait à qui incombait l'obligation d'y pourvoir. |
L'année 1792, Pinel, en faisant tomber les fers inaugura la première grande époque de réforme du traitement des aliénés en France. Mais ce bouleversement laissa après lui un certain désarroi. Que faire des aliénés, dans quelles conditions les hospitaliser ? Alors ce fut une période d’élaboration pendant la-
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quelle on chercha et on commença à construire des locaux. Des anciens couvents furent affectés à ces nouveaux besoins, on ouvrit des quartiers d’hospice, on construisit quelques rares asiles, en province. La nécessité d’une législation propre aux aliénés, apparut.
La seconde grande époque de réforme du traitement des aliénés en France fut celle de la loi du 30 juin 1838, due en grande partie aux efforts d’Esquirol et de Ferrus, qui fondent les asiles.
Pour ceux qui ont vu les loges et les chaînes d’autrefois, l'amélioration est immense. Mais bientôt elle ne suffit plus et la séquestration est l’objet de violentes attaques.
Beaucoup d’esprits ne sont pas satisfaits par la séquestration en masse, un certain nombre d’ahénistes orientent l’objet de leur étude, vers un système d'assistance qui existe en Belgique, et qui a déjà été signalé par Esquirol : le placement familial des aliénés à Gheel.
Esquirol, en effet, fut le premier qui, en France, se rendit à Gheel pour y étudier le régime des alénés : le 29 août 1821. Il en ramena une impression assez favorable, il constata que le système avait du bon et proposa même une amélioration « la construction d’un asile où seraient reçus les aliénés qui, par leur agitation, leur violence, leur saleté, sont les plus exposés aux mauvais’ traitements de leurs
hôtes ; tandis qu’on laisserait chez les particuliers les aliénés paisibles et propres ».
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Gheel est une petite ville de la province d'Anvers, située au milièu de la Campine flamande, dont la population est en grande majorité agricole.
De quelle manière l'usage de soigner les aliénés s’est-il introduit et établi à Gheel ? Pour pouvoir répondre à cette question, il faut se reporter à la . légende.
Vers la fin du vi® siècle, la fille d’un roi irlandais, Dymphne, vint se réfugier avec son confesseur à Gheel, pour se soustraire aux obsessions de son père, qui voulait contracter avec elle une union incestueuse. Le roi parvint à découvrir la retraite des fugitifs ; ses soldats assassinèrent le vieux prêtre et lui-même décapita sa fille.
Bientôt de nombreux pèlerins vinrent prier à l'endroit où les deux martyrs avaient versé leur sang ; des guérisons
miraculeuses furent obtenues par leur intercession.
Comment sainte Dymphne devint-elle la patronne spéciale des aliénés ? Les uns disent que ce titre revint naturellement à la vierge martyre qui eut le courage de résister à lamour insensé de son père. D’après d’autres, un aliéné, témoin du supplice de sainte Dymphne, récupéra subitement la raison.
Malgré les obscurités de la légende, la mémoire de Sainte Dymphne a été fidèlement conservée à Gheel, où, dans le voisinage de l'Hôpital, existe une petite chapelle portant cette inscription : « Le 30 mat de l’an 600, Dymphne fut décapitée en ce lieu par son propre père ». Une église monumentale, construite 1l y a 500 ans, est consacrée à la dévotion de Sainte Dymphne, et le 15 mai de chaque année
Thèse Bobé. 2
a fête de la patronne des aliénés y est célébrée au milieu d’un grand concours de fidèles,
Gheel est done, depuis des sièeles, un pèlerinage très fréquenté, surtout par les malheureux dont lintelhgence est atteinte. ;
Arrivés à Gheel, les alhiénés étaient logés dans une dépendance encore existante de l’église, la chambre des malades, peut-être parfois dans l’église même. Ils y restaient pendant neuf jours, assistaient à des cérémonies religieuses, à des prières destinées à obtenir leur guérison par l’intercession de la vierge martyre. Quelquefois les malades faisaient une seconde neuvaine à l’église.
S'ils n'avaient pas récupéré la raison à l’expiration du second terme, ils étaient confiés à une famille: demeurant dans le voisinage de l’église et ils venaient tous les jours prendre part aux prières dites à lintention des aliénés. Parfois, par exemple, quand il n'y avait pas de place dans l’église, déjà occupée par de nombreux malades, le placement dans une maison privée se faisait directement.
L'usage de concentrer les aliénés dans le voisinage de Péglise de Sainte Dymphne, ou du moins de ne les placer que dans les limites du territoire dépendant de eette église, se maintint longtemps.
Par suite de l’augmentation du nombre de personnes: placées: à Gheel, peut-être aussi comme conséquence de la moindre importance attachée aux pratiques religieuses, les aliénés envahirent de proche en proche tous les hameaux de la commune. Cet
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usage persista pendant des siècles, et les aliénés furent confiés directement à l'habitant.
Les malades ainsi placés n'étaient soumis à aucun règlement d’assistance. Il est curieux de noter que la situation des aliénés assistés de cette facon a été régularisée sous Napoléon en 1803, par une ordonnance du Préfet Français de la Dyle : M. de Pontécoulant, qui avait fait transférer les insensés de lPhospice de Bruxelles dans le village de Gheel, dans le département des Deux-Neythes, « où ils jouissent d’une liberté qui n’exelut pas les soins que leur état exige ».
Telle est l’origine de ce mode d'assistance qui a soulevé de nombreuses discussions au sein des sociétés savantes.
Pour les uns, défenseurs oprmâtres, Gheel est le prototype dun nouveau système : il sert d’argument pour réag contre le: courant officiel, tout à l’mternement en masse ; mais pour les autres, ennemis acharnés, ce système est détestable et irréalisable, ils le critiquent vivement.
Afin de montrer combien il a été pémible et difficile d’implanter et de vulgariser en France la question de lassistance hétéro-famihale aux aliénés, nous nous étendrons assez longuement sur les rapports, les réumions et les congrès au cours desquels partisans et adversaires se sont affrontés.
C’est à Moreau de Tours, que revient l'honneur d’avoir été le premier défenseur en France de l’idée de la colonisation des aliénés. Il en a le premier dis-