ERA
tout. J'ai vu des sénateurs logés dans des maisons de paille, des instituteurs et des députés sortant avec des habits troués au coude ! Tout le monde subit l'influence d'une sorte d’atonie générale qui des choses matérielles a passé par une relation intime aux choses spirituelles.
Ceux même qui restent quelque temps ici s’y accoutument, Car l'œil et l'esprit s'accoutument à tout. Mais il faut qu'Haïti le sache, l’homme qui arrive des pays civilisés est frappé, en abordant l'ancienne Saint-Domingue, d’une profonde tristesse à l'aspect de cette dilatation de toutes les fibres sociales, de cette inertie politique et industrielle qui couvrent l'île d’un voile ignominieux. La république est un corps que la dissolution gagne chaque jour ; à peine née , elle offre tous les symptômes de la caducité.
Tout en ces lieux justifie ce que les antagonistes de la race noire disent d’elle (1).
La masse de la population est aussi rapprochée de l’état primitif qu'on le puisse être, et je ne crois pas en vérité que les esclaves français soient moins avancés que les laboureurs haïtiens.
J'ai entendu un sergent qui, ne pouvant compter jusqu’à dixhuit, exprimait ce nombre par trois fois six (2).
Que nous offre la plaine de Port-au-Prince, si célèbre à l'époque des Français par sa culture et ses richesses ?
Il faut le dire, la misère et la stérilité.
Les campagnes d'Haïti sont mortes; on semble ignorer ici qu'il existe un instrument aratoire appelé charrue.
Les cases sont quelques branches d'arbres treillagées et maçonnées en terre, souvent percées à jour, bien au dessous d’un cabane d'Indien , sans meubles, sans ustensiles de ménage, sans chaises, avec des bambous pour cruches à eau, des calebasses pour verres
et pour assiettes.
Les femmes vont la poitrine nue; les enfants courent également
nus au soleil (5).
(1) Haïti, 1845, par Schœlcher. p. 180 (2) Id., p. 206, 207.
Par le véritable tableau que nous venons de faire de l’agriculture, on peut juger de celui qu'il y aurait à faire de l’industrie bhaïtienne.
Elle ne produit pas le plus petit objet fabriqué exportable.
Qu'ajouterai-je encore? Notre ancienne Saint-Domingue, qui exportait 400 millions de livres de sucre, n’en fabrique plus assez pour les besoins de ses malades; Haïti est obligée d’en acheter en Europe, et il se vend chezles apothicaires à une gourde la livre (1)!
Le mal qui ronge la république creuse chaque jour plus profondément le gouffre de la misère générale.Aucune classe n’y échappe ; personne n'y a de quoi vivre...
Ceux qui connaissent le cœur humain savent que l'homme en proie à la misère est accessible à la corruption ; que celui qui tend la main, comme nous disait un nègre, ancien sénateur proscrit, est toujours esclave de celui qui donne; ils peuvent imaginer combien une telle pénurie dans toutes les classes doit pervertir les mœurs.
Le peuple démoralisé est sans instruction et sans besoins.
Nous sommes allé à Haïti avec le vif, l’ardent désir d’y trouver du bien; cela est vrai. La jeune république, nous regrettons profondément de le dire, mais la vérité nous le commande, la nouvelle république ne nous a offert, sous le rapport moral, qu'un spectacle de désolation (2) !….
Tel est Saint-Domingue... peint par une main amie | Saint-Domingue qui ne permet pas de retarder d’un jour l'émancipation des noirs dans les colonies françaises ! Saint-Domingue qui est pour les noirs de nos colonies, suivant les expressions de M. le comte Beugnot, un objet perpétuel d’excitation et d’envie.
M. le comte de Tascher interrompt l’ordre des inscriptions, pour prononcer quelques paroles bienveillantes ,
(1) Schælcher, Haïti, 1843, p, 270.
(2) Id., p. 275, 274.