‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 10 sur 163 · I. — JUSQU'AU TRAITÉ D'AMIENS 1° Actes diplomatiques · texte numérisé non relu

I. — JUSQU'AU TRAITÉ D'AMIENS 1° Actes diplomatiques

Au point de vue diplomatique, trois documents sont à citer dans la période de guerres qui va jusqu'au traité d'Amiens.

C'est d'abord le traité de Bâle, conclu le 14 thermidor au III (1er août 1795) entre la France et l'Espagne et dont l'article 9 entraînait cession à la France de la partie espagnole de Saint-Domingue :

Art. 9. — En échange de la restitution portée par l'article i, le roi d'Espagne, pour lui et ses successeurs, cède et abandonne en toute propriété à la République française toute la partie espagnole de l'île de Saint-Domingue aux Antilles.

Gi «ÉVOLUTION, CONSULAT ET EMPIRE

Un mois après que la ratification du présent traite sera connue dans cette île, les troupes espagnoles devront se tenir prêtes à évacuer les places, ports el établissements qu'elles y occupent, pour les remettre aux troupes di' la République française au moment où celles-ci se présenteront pour en prendre possession.

Les places, ports et établissements dont il est fait mention ci-dessus seront remis à la République française, avec les canons, munitions de guerre el effets nécessaires à leur défense, qui y existeront au moment où le présent traité sera connu à Saint-Domingue.

Les habitants de la partie espagnole de Saint-Domingue qui, par des motifs d'intérêt ou autres, préféreraient de se transporter, avec leurs biens, dans les possessions de S. M. C, pourront le faire dans l'espace d'une année, à compter de la date de ce traité.

Les généraux et commandants respectifs des deux nations se concerteront sur les mesures à prendre pour l'exécution du présent article.

Voici ensuite le texte des principaux articles du traité de Saint- Ildephonse (1er octobre 1800, 9 vendémiaire an IX) relatif à l'agrandissement des Etats de Parme et à la rétrocession de la Louisiane à la France :

Art. 1er. — La République française s'engage à procurer, eu Italie, à S. A. R. l'Infant, duc de Parme, un agrandissement de territoire qui porte ses états à une population d'un million à douze cent mille habitants, avec le titre de roi et tous les droits, prérogatives et prééminences qui sont attachés à la dignité royale, et la République française s'engage à obtenir à cet effet l'agrément de S. M. l'empereur et roi, et celui des autres états intéressés, de manière que S. A. R. l'infant, duc de Parme, puisse, sans contestation, être mis en possession desdits territoires à la paix à intervenir entre la République française et S. M. I.

Art. 3. — S. M. C. promet et s'engage, de son côté, à rétrocéder à la République française, six mois après l'exécution pleine et entière des conditions et stipulations ci-dessus relatives à S. A. R. le duc de Parme, la colonie ou province de la Louisiane avec la même ('tendue qu'elle a actuellement entre les mains de l'Espagne et qu'elle avait lorsque la France la possédait, el telle qu'elle doit rire d'après les traités passes subséquemment entre l'Espagne et d'autres états.

Enfin, le 7 vendémiaire an X (29 septembre 1801), traité de .Madrid entre la France et le Portugal, qui détermine les limites des Deux- Guyanes, sans trancher, d'ailleurs, la question du Contesté. Voici le texte de l'article relatif à cette délimitation :

Art. i. — Les limites entre les deux Guyanes française el portugaise seront déterminées à l'avenir par la rivière Carapanatuba, qui se jette dans l'Amazone à environ un tiers de degré de l'équateur, latitude septentrionale, au-dessus du fort de Macapa. Ces limites suivront le cours de la rivière jusqu'à sa source, d'où elles se porteront sur la grande chaîne de montagnes qui fait le partage des eaux : elles suivront les indexions de cette chaîne jusqu'au point où elle se rapproche le plus du Rio-Mranco, vers le deuxième degré et un tiers nord de l'équateur.

2° La politique de la Révolution et du Consulat a Madagascar.

On a lu plus haut le récit de la lutte engagée aux colonies de 171)3 à 1802. Nous voudrions ici montrer par quelques documents que, même pendant cette période troublée, ni la Convention, ni le Directoire, ni le Consulat n'abandonnèrent nos droits sur Madagascar i 1 |. Ce sera répondre à une légende que les Anglais ont tenté de faire accepter par le gouvernement de la Restauration qui réclamait, en vertu de la tradition française, l'absolue souveraineté de la France sur Madagascar. Ce sera montrer que notre politique coloniale n'a pas subi, pendant la Révolution, le recul qu'aurait presque justifié la situation intérieure et continentale. ,

Dès le mois d'août 1791, l'Assemblée Constituante se préoccupe de l'océan Indien. « Des troubles et des dissensions avant éclaté dans les établissements français de Coromandel et du Rengale », elle décide d'y envoyer « des commissaires revêtus de pouvoirs suffisants pour y rétablir la concorde » et le 15 janvier 1792, elle poiic leur nombre de deux à quatre en étendant leur mission « à tous les établissements français au delà du cap de Bonne-Espérance. » Lescallier, chargé des Seychelles et de l'Inde, doit « passer tout d'abord par Madagascar pour se concerter avec le chef de traite et le chef des pays environnants de Foulpointe sur le projet qu'a la France relativement à cette île. Il y laissera un homme honnête el éclairé dont l'unique mission sera de parcourir l'île, d'en reconnaître les ports, les terrains, de pénétrer quelle peut être la tendance des esprits, de porter les naturels du pays à affectionner le nom des

(1) Le maintien de la tradition française à Madagascar pendant la Révolution, le Consulat et l'Empire, par M. L. Abraham, Sorbonne.

Les Colonies, vol. 1. •'>

(\{\ REVOLUTION, i.nNsi l.\l Kl EMPIRE

Français, de leur inspirer de la confiance dans la nation et de préparer tous les renseignements possibles pour le retour des commissaires civils dans cette île. »

Lescallier arriva à Foulpointe le 21 août 1792. Ses relations avec Zaca-Vola, chef des Bettsmassar et avec la trentaine de Français groupés sous le nom de « la Palissade » autour du représentant de l'Ile de France furent excellentes. Sur la demande de Zaca-Vola et pour répondre an désir exprimé par ce chef désireux « de vivre dans la meilleure intelligence avec les Français qui viendraient s'établir dans la province ou v commercer », Lescallier fit un règlement destiné, dit-il, à « consolider encore davantage la liaison intime de cette partie de l'île avec la France ».

Ce règlement comprend quatorze articles relatifs à l'administration de la petite colonie française et à ses rapports avec les indigènes. Les Français devaient nommer cinq notables chargés d'assister le représentant de l'administration dans le règlement des litiges. Ouant aux rapports avec les indigènes, le représentant de l'administration devait tenter la conciliation et, en cas d'échec, se concerter avec les notables sur les moyens d'obtenir justice auprès de Zaca-Vola. Le règlement stipulait enfin « qu'on enverrait incessamment deux Français visiter tous les rois et grands chefs des différentes provinces de l'île qui ont quelques rapports avec les Français et leur signifier l'arrivée prochaine des commissaires de la nation, les intentions bienveillantes de la France et du roi des Français à leur égard et le désir de voir cesser les guerres et les dissensions entre les peuples de la même île. »

Lescallier partit pour l'Inde en annonçant son retour pour la fin de 1793 afin de « terminer tous les objets qui auraient pu rester indécis ». La guerre l'en empêcha.

Mais sa mission avait été l'affirmation très nette de la reprise de la tradition française à Madagascar. C'est à l'île entière qu'elle s'appliquait, et Lescallier avait tenu à engager des relations pacifiques avec les indigènes. Beniowski était allé, en 1773, dans la baie d'Antongil avec la mission de « former une colonie en se conciliant la bienveillance, la confiance et l'attachement des naturels du pays ». Lescallier avait des instructions presque identiques et la conclusion de son rapport est la suivante : « L'île de Madagascar, d'une étendue immense et peuplée d'hommes libres et industrieux, deviendra une possession française quand le gouvernement voudra s'occuper de

ANNEXES (j"

celte contrée, y faire jouir ses habitants des lois françaises et profiter des bonnes dispositions de ses peuples en notre faveur. »

A la vérité, dans la période de guerre qui suivit le passage de Lescallier, la métropole ne put s'occuper utilement de Madagascar. Mais la tradition française ne fut point abandonnée et c'est l'Ile de France qui la continua. Depuis long-temps ses habitants tiraient de la grande île des bœufs, du riz et des esclaves. Les relations furent à peine ralenties pendant la guerre. Mais le caractère de cette tradition fut un peu modifié. Ce n'était plus la politique large et généreuse, fondée sur la colonisation et la pacification, qui inspirait Lescallier, c'était une politique d'exploitation (1), une politique utilitaire et l'Ile de France assurait la continuité des vues françaises sur Madagascar en traitant cette île comme une dépendance.

L'attention du Consulat fut attirée sur Madagascar par deux intéressants mémoires tendant à la reprise d'une action effective dans l'île. L'un, de Cossigny, se terminait ainsi : « Porter la civilisation, la culture, les arts dans une vaste contrée qui gémit dans la barbarie; lui faire connaître le bonheur inappréciable qui naît de la liberté; associer un peuple agreste, mais bon, brave, intelligent, à la nation, est un projet neuf en lui-même et dii^ne du héros qui gouverne la France. » La « nouveauté » n'était pas le principal mérite du projet de Cossigny : Lescallier, et avant lui Beniowski, s'inspiraient des mêmes principes. Le second mémoire dû à Rose qui, comme Cossigny, avait beaucoup voyagé dans l'océan Indien, offrait plus d'originalité. 11 proposait d'envoyer à Madagascar, non pas des soldats, mais des ouvriers, jeunes et mariés, et des prêtres assermentés qui n'eussent pas « la fureur des conversions ». On les débarquerait à Madagascar avec des marchandises, ustensiles, instruments agricoles, alambics, sels, et leur « bon exemple » nous attacherait les indigènes. La dépense totale serait de 1 .200.000 francs, que Rose proposait de réunir en répartissant des actions de 1.000 fr. entre les villes maritimes : les actionnaires choisiraient l'administrateur de la colonie de peuplement ainsi formée.

Ces préoccupations, nécessité de tirer parti de Madagascar et douceur envers les indigènes, se retrouvent dans les projets du ( lonsulat. Mais le but du Consulat, et surtout, nous le verrons, de Bonaparte, est de poursuivre l'Angleterre dans ses possessions indiennes, de

(I) Abraham, ouvrage cité.

t')S RÉVOLUTION, CONSULAT ET EMPIRE

Pormer comme un blocus anti-anglais dans l'océan Indien, et accessoiremenl d'organiser les îles de la mer des Indes et d'opérer de nouvelles tentatives de colonisation à Madagascar.

G'esl en ce sens (1) que sont rédigées les instructions destinées à l'amiral Vil lare t-Joyeuse et à Lequoy-Montgiraud qui devaient être nommés l'un gouverneur général des établissements à l'est du cap de Bonne-Espérance et le second « ordonnateur desdites îles orientales ». Ils devaient grouper en un faisceau toutes les hostilités contre l'Angleterre dans l'océan Indien et jusqu'en Cochinchine. Mais ils devaient aussi « mettre en honneur le commerce » et dans ce but, il leur était prescrit d'activer « le commerce avec l'île de Madagascar qui peut devenir important », de rechercher « les moyens les plus convenables pour tirer du riz de l'île et autres graines, des bestiaux, des volailles, des bois de charpente et de construction pour l'artillerie et la marine », de réprimer la traite, d'observer à l'égard des indigènes l'attitude conseillée par Lescallier et de rendre compte le plus souvent possible « des mesures qu'ils auront prises relativement à Madagascar et du progrès que fera notre commerce et de nos liaisons avec cette île ». Ces instructions étaient d'autant meilleures que la situation à Madagascar se trouvait fort compromise et que Magallon, gouverneur général, signalait la nécessité de s'occuper de Madagascar. Malheureusement, l'ordre de départ ne fut point donné à Villaret-.Ioyeuse et à Lequoy-Montgiraud.

L'attention fut encore attirée sur Madagascar par Bory de Saint- Vincent, membre de la mission scientifique embarquée pour un voyage autour du monde sur le Naturaliste et la Géographie, les deux corvettes du commandant Baudin. Borv ne put aller à Madagascar, contrairement à ce que l'on a dit (2) ; il ne vit que l'île de France et Bourbon. C'est à l'Ile de France qu'il arrêta, lui aussi, un plan contre l'Angleterre, en y faisant une large place à Madagascar. 11 conseillait non point une attaque contre l'Inde, mais un blocus qu'on pouvait organiser eu se retirant sur des places de seconde ligne, l'Ile de France, Bourbon, les Sèychelles et Madagascar. Celleci, notamment, lui paraît devoir être « le magasin général » ; il en fait ressortir les avantages, en décril les rades, lui prometun avenir commercial et proclame qu'à ses veux l'Ile de France n'a de valeur

(1) Abraham, ouvrage cité.

(2) V. Abraham, mir cité.

que comme point de défense d'une colonie plus importante qu'ellemême.

Au résumé, il n'y eut sous le Consulat que des projets, des plans d'action. Mais pas plus que sous le Directoire et pendant la Révolution nos visées historiques sur Madagascar ne furent abandonnées. La situation troublée de la France et la guerre n'interrompircnl point la tradition française créée par Richelieu.

Mn Le projet indien en 1801

N'est-ce pas aussi une reprise de la tradition française que les projets de Bonaparte contre l'Inde? L'opinion publique en France ne cessait de se préoccuper de la riche colonie perdue, on connaissait les sympathies des Indous pour la France de Dupleix, peut-être appréciait-on mieux la valeur commerciale de l'empire que la royauté n'avait pas su défendre.

D'ailleurs dès 1787 le cabinet de Versailles avait eu le désir de recommencer la lutte aux Indes et sur un rapport du maréchal de Gastries, il avait proposé au cabinet de Saint-Pétersbourg- « d'attaquer les établissements anglais aux Indes avec une armée qui partirait d'Astrakan et qui traverserait la grande Bucovie ».

En 1798 la préoccupation de l'Inde apparaît partout en France. Le Directoire, en même temps qu'il tend à un rapprochement avec la Russie, organise la campagne d'Egypte et dans l'arrêté du 12 avril 1798 portant destination de l'armée d'Orient, il ne limite pas à l'Egypte la mission du général en chef : « Il chassera les Anglais de toutes les possessions de l'Orient où il pourra arriver, et notamment il détruira tous les comptoirs de la mer Rouge. » (Art. 2.) Les considérants sont encore plus expressifs : « Considérant d'ailleurs que l'infâme trahison à l'aide de laquelle l'Angleterre s'est rendu» maîtresse du cap de Bonne-Espérance ayant rendu l'accès des Indes très difficile aux vaisseaux de la République par la route usitée, il importe d'ouvrir aux forces républicaines une autre route pour \ arriver, y combattre les satellites du gouvernement anglais et y tenir les sources de ses richesses corruptrices... »

Bonaparte, avant son départ pour l'Egypte, pense aussi à l'Inde ; au Gange « qu'il suffit, dit-il, de toucher d'une épée française pour

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faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur mercantile. » Le 23 février 179S il écrit au Directoire que « si ladescente en Angleterre n'est pas possible faute d'argent ou faute de marine, il faut ou se borner au Rhin ou faire une expédition dans le Levant qui menaçât le commerce des Indes. » Arrivé en Egypte il continue à se renseigner sur l'Inde : « Un bâtiment arrivé à Suez, écrit-il au Directoire le 17 décembre 1798. a amené un Indien qui avait une lettre pour le commandant des forces françaises en Egypte, cette lettre s'est perdue. Il paraît que notre arrivée en Egypte a donné une grande idée de notre puissance aux Indes et a produit un effet très il ('favorable aux Anglais. » Le 25 janvier il écrit du Caire au Sultan de la Mecque, à l'imam de Maseate et à Tippou Saïb, sultan de Mysore. La lettre écrite à ce dernier est à citer :

Nous avez déjà été instruit de mon arrivée sur les bords de la mer Rouge avec une armée innombrable et invincible remplie du désir de miiis délivrer du joug de 1er de l'Angleterre. Je m'empresse de vous taire connaître le désir que j'ai que vous me donniez, par la voie de .Maseate et de Moka, des nouvelles sur la situation politique dans laquelle vous vous trouvez; je désirerais mèmeque vous puissiez envoyer à Suez ou au Grand Caire quelque homme adroit qui eût votre confiance, avec lequel je puisse conférer.

Et il en informe le Directoire : « J'ai écrit plusieurs fois aux Indes, écrit-il le 28 juin 1799, j'en attends la réponse sous peu de jours. C'est le chérif de la Mecque qui est l'entremetteur de notre correspondance. » Le 30 juin il écrit encore au commandant de l'Ile de France : « Faites-moi passer par vos avisos toutes les nouvelles que vous pouvez avoir des Indes. »

Mais Bonaparte est bientôt obligé d'abandonner l'Egypte et Tippou Saïb succombe le 4 mai, les armes à la main, sur la brèche de Seringapatam, sa capitale. Devenu consul et maître de la France, Bonaparte n'oublie pas l'Inde. Comme il écrira dans le Mémorial, « les Anglais ont frémi de nous voir occuper l'Egypte. Nous montrions à l'Europe le vrai moyen de les priver de l'Inde. »

Et c'est à ce moment que se précise, dans sa pensée, le fameux projet d'expédition par terre contre l'Inde qu'il va tenter de réaliser d'accord avec Paul Ier et qui demeurera toujours l'expédition sans cesse projetée, toujours déjouée.

Il est établi que le « grand projet » de Bonaparte et Paul Ier cou-

tre l'Inde était à peu près arrêté dans ses grandes lignes à la morl du tzar. La négociation fut conduite avec le plus grand secret. Paul Ier, séduit par les avances du Premier Consul, s'était rapproché de la France et avait fait cause commune avec la Ligoie desNeutres. Il consentit d'autant plus facilement à tourner ses regards vers l'Inde que le testament de Pierre le Grand disait :

Il recommande à tous ses successeurs de se pénétrer de cette vérité : ([ne le commerce des Indes est le commerce du monde et que celui qui peut en disposer exclusivement est le vrai souverain de l'Europe. Qu'en conséquence on ne doit perdre aucune occasion de susciter des guerres à la Perse, de hâter sa dégénérescence, de pénétrer jusqu'au golfe Persique, de tâcher alors de rétablir par la Syrie l'ancien commerce du Levant.

Sur le projet môme on n'a que des documents de .seconde importance. Les papiers du baron de Stëding-ks contiennent 1' « esquisse d'un plan de campagne contre les établissements anglais de l'Inde tel qu'il fut arrêté par Bonaparte et Paul Ier ». En voici les grandes lignes. Une armée française de 35,000 hommes d'infanterie avec tout le matériel de son artillerie légère devait se porter à Ulm du consentement de l'Autriche, descendre le Danube par bateau, rencontrer sur la mer Noire une flotte russe chargée de la porter jusqu'à Tag-anrok, se rendre ainsi à Tsaritzin sur la Volg'a et descendre le fleuve jusqu'à Astrakan. Elle y retrouvait une armée russe de 35,000 hommes dont 15,000 d'infanterie, 10,000 de cavalerie, et 10,000 cosaques. On comptait que l'armée française arriverait à Astrakan au bout de 80 jours de marche et qu'il en faudrait encore 50 pour parvenir sur la rive droite de l'Indus par Hérat, Férahet Candahar. Toutes les troupes russes et françaises devaient être placées, à la demande expresse de Paul Ier, sous le commandement en chef de Masséna, l'heureux adversaire de Souwarof.

De Beauchamp, dans ses Mémoires secrets et inédits, cite un Plan commercial et militaire de Napoléon dont nous parlerons plus loin et à propos duquel il décrit en ces termes le projet de Paul en 1801 :

En 1801 Paul b'r à qui on soumit un plan relatif au rétablissement du commerce de l'Inde l'examina avec la plus sérieuse attention et y puisa l'idée d'aller attaquer les Anglais dans leurs possessions de l'Inde.

Ce plan embrassait tous les rapports que la situation géographique de

hi Russie lui permettait d'établir avec ces riches contrées. Il avait pour objel de faire revivre ce commerce par la mer Noire, la mer Caspienne, et par la route d'Orenbourg. Cette route qui est celle que suivent les caravanes fut choisie par l'empereur Paul pour la marche de son armée. Il se fit en conséquence tracer par l'auteur du projet un itinéraire depuis Orenbourg jusqu'à Calcutta, et trois mois après 25,000 cosaques, une nombreuse artillerieet 3000 chameaux se trouvèrent réunis à Orenbourg. Paul I'"1 pensa que les cosaques convenaient mieux que toute autre troupe pour le pays qu'il avait à parcourir.

Le secret de cette expédition fut si scrupuleusement observé que la première division de l'armée était déjà en marche depuis trois jours lorsque le premier avis en futapporté à Saint-Pétersbourg et qu'aujourd'hui même on en connaît à peine les principales circonstances.

Sur ces entrefaits arriva la mort de Paul Ier qui fut immédiatement suivie de la paix avec l'Angleterre et l'armée reçut l'ordre de rétrograder.

Le document le plus précis qu'on ait recueilli sur le grand projet est un « Projet d'expédition dans l'Inde par terre concerté entre le Premier Consul et l'Empereur Paul Ier en 1800 », publié par de Hoffmans en 1810 à la suite du Mémoire de Leibnitz à Louis XI V sur la conquête de l'Egypte. De Hoffmans n'indique pas ses sources, il ne veut « ni abuser personne sur la provenance de ses matériaux, ni compromettre par son silence d'honorables amis ». el il déclare qu'il ne doit qu'à ses propres recherchesla connaissance des documents qu'il publie. Il semble que le projet qu'il rapporte soit surtout le développement des notes du baron de Stedingks.

La concentration des deux armées se l'ait de même à Astrabad où l'armée française de 35,000 hommes arriverait en 75 jours et de là elles mettaient ensemble 45 jours pour atteindre l'Indus Le projet prévoit longuement les moyens d'exécution. La partie vraiment originale est relative aux mesures à prendre pour assurer le succès de la marche de l'armée combinée d' Astrabad à l'Indus. Voici ce passage :

Avant le débarquement des Russes à Astrabad, des commissaires des deux gouvernements seront envoyés'à l'effet de notifier à tous les khans etautres petits despotes des pays que l'armée combinée devra traverser :

Ou'une armée de deux nations les plus puissantes de l'univers doit passer sur leurs domaines pour se rendre aux Indes; que le seul but de cette expédition est de chasserde l'Indoustan les Anglais qui ont asservi ces belles contrées, jadis si célèbres, si puissantes, si riches en production et en industrie, qu'elles attiraient tous les peuples du monde pour

prendre part aux dons el aux faveurs de tout genre dont il avail plu au ciel de les combler, que l'état horrible d'oppression, de malheur el de servitude sous lequel gémissent aujourd'hui les peuples de ces contrées a inspiré le plus vif intérêt à la France et à la Russie ; qu'en conséquence ces deux gouvernements ont résolu d'unir leurs forces pour affranchir les Indes du joug tyrannique el barbare des Anglais ; que les princes cl les peuples de tous les états que doit traverser l'armée combinée n'ouï rien à craindre d'elle ; qu'au contraire ils sont invités à coopérer detous leurs moyens au succès de cette utile et glorieuse entreprise ; que cette expédition est aussi juste dans sa cause qu'était injuste celle d'Alexandre qui voulait conquérir le monde entier ; que l'armée combinée ne lèvera point de contributions ; qu'elle achètera de gré à gré et paiera argent comptant tous les objets nécessaires à sa subsistance ; que la discipline la plus sévère la maintiendra dans le devoir ; que le culte, les lois, les usages, les mœurs, les propriétés, les femmes seronl partout respectés, etc. ■

D'après une semblable proclamation, et en agissanl avec douceur, franchise, loyauté, il n'est pas douteux que les khans et les autres petits princes accorderont un libre passage dans leurs Etats respectifs ; d'ailleurs divisés connue ils le sont tous entre eux, ils se trouvent trop faibles pour opposer une sérieuse résistance.

Les commissaires français et russes seront accompagnés par d'habiles ingénieurs qui lèveront la carte topographique des pays que l'armée combinée devra traverser. Sur leurs cartes, ils marqueront les lieuxdes campements, les rivières qu'il faudra franchir, les villes auprès desquelles l'armée devra passer, les points où le transport des bagages, de l'artillerie et des munitions pourrait éprouver quelques difficultés en indiquant les moyens de surmonter les obstacles.

Ces commissaires traiteront avec les khans, les princes et les particuliers pour les fournitures de vivres, de chariots, etc., signeront lestraités, demanderont et obtiendront les otages.

Lorsque la première division française arrivera àAstrabad, la première division russe devra se mettre eu marche ; les autres divisions de l'armée combinée suivront successivement à la distance de cinq à six lieues l'une de l'autre, ces divisions communiqueront entre elles par de petits détachements de cosaques.

Un corps de 4,000 à 5,000 cosaques, mêlé avec de la cavalerie légère des troupes réglées, formera I'avant-garde : les pontons doivent toujours la suivre immédiatement ; cette avant-garde jettera des ponts sur les rivières, en défendra l'approche, et veillera à la sûreté de l'armée, en cas de trahison ou de quelque autre accident.

Le gouvernement français fera remettre au général en chef de l'expédition des armes de la manufacture de Versailles, telles que fusils, carabines, pistolets, sabres, etc., des vases et autres objets de porcelaine, de la manufacture de Sèvres ; des montres et des pendules des plus lia-

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biles artistes de Paris : de belles «laces : de superbes draps de France, de différentes couleurs, comme écarlate, cramoisi, vert et bleu, qui sont les couleurs favorites des Asiatiques et en particulier des Persans ; des velours, des draps d'or et d'argent ; des galons et des soieries de Lyon ; des tapisseries des Gobelins, etc., etc.

Tous ces objets distribués à propos aux princes de ces contrées et offerts avec la grâce et l'amabilité qui sont si naturelles aux Français, serviront à donner à ces peuples la plus haute idée de la munificence, de l'industrie et de la puissance de la nation française, et à ouvrir, par la suite, une branche importante au commerce.

Un corps choisi de savants et d'artistes doit prendre part à cette glorieuse expédition. Le gouvernement leur confiera les cartes et les plans qui peuvent exister dans les pays que devra parcourir l'armée combinée, ainsi que les mémoires et les ouvrages les plus estimés qui traitent de ces contrées.

Des aérostiers et des artificiers seraient très utiles.

Pour inspirer à ces peuples la plus haute idée de la France et de la Russie, il conviendra, avant que l'armée et le quartier général partent d'Astrabad, de donner dans cette ville quelques fêtes brillantes accompagnées d'évolutions militaires comme dans les fêtes par lesquelles on célèbre à Paris de grands événements et de mémorables époques.

Toutes ces choses étant ainsi disposées, il n'y a point de doute sur la réussite de l'entreprise, mais son succès dépendra de l'intelligence, du zèle, de la bravoure et de la fidélité des chefs auxquels les deux gouvernements confieront l'exécution du projet.

On a aussi, d'après ce projet, les objections faites par le premier consul et les réponses de Paul Ier. Les voici :

1. — Y a-t-il assez de bateaux pour transporter une armée de 35,000 hommes sur le Danube jusqu'à son embouchure'?

Je crois qu'il sera facile de rassembler une quantité suffisante de bateaux: dans le. cas contraire, l'armée descendrait par terre jusqu'à Ibrahilof, port sur le Danube dans la principauté de Valachie, et jusqu'à Galatz, autre port sur le même fleuve, dans la principauté de Moldavie; alors l'armée française s'embarquerait sur les navires préposés et envoyés par la Russie et elle continuerait sa route.

2. — Le Grand Seigneur ne consentira pas à laisser descendre une armée française par le Danube, et il s'opposera à ce qu'elle s'embarque dans les ports qui sont de la dépendance de l'Empire ottoman?

Paul Ier obligera la Porte à faire tout ce qu'il voudra; ses forces imposantes feront respecter sa volonté par le divan.

:>. — Y a-t-il dans la mer Noire assez de navires et de bâtiments pour le transport de l'armée, et Paul L'1' en a-t-il assez à sa disposition?

ANiNEXES i.>

L'empereur de Russie peut aisément rassembler dans ses puits de la mer Noire plus de 300 navires et bâtiments de toutes grandeurs ; tout le monde sait les accroissements que la marine marchande a pris sur la mer Noire.

4. — Le convoi, sorti du Danube, ne courra-t-il pas le risque d'être inquiété ou dispersé par la flotte anglaise de l'amiral Keith qui, an bruit de cette expédition, franchissant les Dardanelles, entrera dans la mer Noire pour empêcher la sortie de l'armée française et la détruire?

Si M. Keith veut franchir le détroit et que les Turcs ne s'y opposent pas, Paul 1er s'y opposera ; pour le faire, il y a des moyens plus efficaces qu'on ne pense.

5. — L'armée combinée étant réunie à Astrabad, comment pourrat-elle aller jusqu'aux Indes par des pays presque sauvages et dénués de ressources, ayant à parcourir une distance de 300 lieues, jusqu'aux frontières de l'Indoustan?

Ces pays ne sont point sauvages et arides ; la route est ouverte et pratiquée depuis longtemps; les caravanes arrivent ordinairement en 3'> ou 40 jours des bords de l'Indus à Astrabad. Le sol n'est point couvert comme l'Arabie et la Lybie de sables mouvants; il est arrosé presque à chaque pas par des rivières; les fourrages n'y manquent pas; le ri/, v abonde et forme la principale nourriture des habitants; les bœufs, les moutons et le gibier y sont communs, les fruits variés et délicieux.

La seule objection raisonnable que l'on puisse faire, c'est la longueur de la marche, mais cela ne doit pas faire rejeter le projet. Les armées françaises et russes sont avides de gloire : elles sont braves, patientes, infatigables; leur courage, leur persévérance et la sagesse des chefs saincront tous les obstacles quels qu'ils puissent être.

Un fait historique vient à l'appui de cette assertion.

En 1739 et 1740, Nadir-Shah, ou Thomas Koulikhan, partit de Delhi avec une nombreuse armée pour faire une expédition en Perse et sur les bords de la mer Caspienne : il passa par Candahar, Ferah, Hérat, Méchehed, et il arriva à Astrabad ; toutes ces villes étaient considérables ; quoiqu'elles soient bien déchues de leur ancienne splendeur, elles en ont conservé une grande partie.

Ce qu'une armée vraiment asiatique (et c'est tout dire) fit en 1739 et 1740, certes on ne doutera point qu'une armée de Français et de Russes puisse l'exécuter aujourd'hui.

Il paraît certain que du côté des Russes il y eut un commencement d'exécution, car Paul Ier avait déjà mobilisé les Cosaques du général Orlof comme l'établissent les lettres suivantes (1) :

(1) Extraites d'une étude inédite de M. Joachim, d'après le Recueil h 'e la Société impériale russe.

Saint-Pétersbourg, 12 janvier 1801.

Les Anglais se préparenl à attaquer, .ivre leur flotte et leurs armées, moi el mes alliés, les Suédois et les Danois, .le suis prêt à les recevoir, mais il fan! les attaquer eux-mêmes et là où le coup peut leur être le plus sensible et où ils L'attendent le moins. D'Orenbourg à l'Inde, il y a trois mois et de l'endroit où vous êtes à Orenbourg un mois, en toul quatre, .le vous confie cette expédition, à vous et à votre armée. Rejoignez vos troupes et partez pour Orenbourg par l'une des trois routes. Vous marcherez avec l'artillerie tout droit à travers la Boukharie et Khiva sur l'Indus et les établissements anglais qui y sont situés. Les troupes de ce pays sont de la même espèce que les vôtres. Ainsi avec de l'artillerie, vous aurez un avantage assuré. Préparez tout pour l'expédition. Envoyez vos éclaireurs préparer, inspecter ou examiner les routes. Toutes les richesses de l'Inde seront notre récompense pour cette expédition. Rassemblez vos troupes au dernier Stanitza (poste de cosaques) et après ni'avoir prévenu, attendez l'ordre de marcher sur Orenbouro-, l ne fois là, attendez de nouveau l'ordre d'aller en avant. Une telle entreprise nous couronnera tous de gloire, vous méritera ma bienveillance particulière, vaudra des richesses, développera le commerce et frappera l'ennemi au cœur. Je joins à ceci toutes les cartes que j'ai en ma possession. Que Dieu vous bénisse. Je suis votre bienveillant,

Paul.

N. B. — Les cartes ne vont que jusqu'à Khiva et à l'Amou. Plus loin c'est votre affaire de vous procurer des renseignements jusqu'aux possessions anglaises et aux peuples qui leur sont soumis.

Saint-Pétersbourg, le 12 janvier 1801.

L'Inde où vous êtes envoyé est «gouvernée par un chef principal el beaucoup de petits. Les Anglais y ont des établissements de commerce acquis avec de l'argent el par les armes. Il s'agit de détruire tout cela, de délivrer les souverains soumis et de mettre les pays, par rapport à la Russie, dans la dépendance où ils sont maintenant chez les Anglais et de détourner le commerce chez nous.

Saint-Pétersbourg, 13 janvier 1801.

Monsieur Petrowitch, je vous envoie une carte détaillée et nouvelle

do toute l'Inde. Souvenez-vous que vous n'avez affaire qu'aux Anglais et laissez en paix ceux qui ne les aideront pas.

Assurez-les de l'amitié de la Russie dans votre trajet. Allez de l'Indus au Gange et de là marchez contre les Anglais. En passant, consolidez la Boukharie pour qu'elle ne tombe pas aux mains des Chinois. A'Khiva, mettez en liberté des milliers de prisonniers nos sujets. Si l'infanterie est nécessaire, j'en enverrai après vous aussitôt que je pourrai. Mais il serait mieux que vous opériez par vous-même.

Votre bienveillant

Pau.

Château de Michailowski, 7 février 1801.

Je vous envoie ci-joint un ordre de marche tel que j'ai pu l'obtenir pour vous. Il vous complète et vous explique la carte. L'expédition est 1res nécessaire. Plus elle ira vite, mieux cela sera.

Votre bienveillant

Paul P. S. — Cependant je ne vous lie pas du tout les mains par ce plan.

Château de Michailowski, 21 février 1801.

Monsieur le général de cavalerie Orloff F1", sur votre rapport du 2S janvier, je n'ai rien à dire sinon que j'approuve vos propositions.

Je reste votre bienveillant

Paul

Note de la main de l'Empereur: Prenez autant que vous voudrez d'hommes, etc. — Sur l'infanterie, je suis de voire avis, il vaut mieux ne pas en prendre.

Ces projets étaient donc on bonne voie, l'avant-g-arde du général Orloff avait déjà franchi le Volga sur lagdace dans les premiers jours déniais 1801 et on pense même que Paul avait donné l'ordre de l'aire armer dans la partie extrême-orientale de son empire, à Saint- Pierre ou Saint-Paul, au Kamchatka, trois frégates destinées à attaquer les Hottes anglaises desmersde l'Inde. La nouvelle de la morl de Paul Ier (23 mars 1801) vint arrêter la marche en avant. En apprenant son assassinat Bonaparte eut ce cri de colère : « Ils m'ont

manqué au 3 nivôse, ils ne m'onl pas manquéà Saint-Pétersbourg. » Son ressentiment, on pourrail presque dire son dépit, se traduit jusque dans l'exposé des motifs présenté au Corps Législatif pour l'approbation du traité franco-russe du 8 octobre 1801 : rappelanl les phases du rapprochement entre la France et la Russie : « Pour abréger les délais, écrit-il, il (le Premier Consul) se décida à établir entre Sa Majesté (Paul Ier) et lui une correspondance directe qui, en donnant lieu de part et d'autre aux communications les pins franches elles plus étendues, eût aplani bientôt toutes les difficultés el conduit aux plu* grands résultats. Mais la mortinopinèe etsubite «le Paul Ier, etc., etc. »

La ligue des neutres était dissoute et le projet indien abandonné, ajourné plutôt, car Napoléon reprendra, sur d'autres hases, mais sans aboutir, le projet d'expédition contre l'Inde.

II. — DELA PAIX D'AMIENS AU TRAITE DE PARIS 1° Le régime des colonies

Les colonies étaient soumises au régime institué par l'ordonnance

du 25 septembre 1766 qui instituait dans chaque colonie un gouverneur assisté d'un intendant et par la loi du 12 nivôse an VI (1er janvier 1798) qui envoyait à Saint-Domingue, à la Guadeloupe et autres des du Vent et à Cayenne des « agents » chargés « de faire exécuter à leur arrivée dans les colonies la loi du 4 brumaire présent mois (1) sur la division du territoire et de mettre successivement en activité toutes les parties de la constitution ».

La constitution de l'an VIII annonça que des lois spéciales seraienl faites pour les colonies :

Art. 91. — Le régime des colonies françaises est déterminé par des lois spéciales.

Mais comme on l'a vu c'estplutôt par des règlements et des arrêtés que ce régime fut déterminé, si bien qu'une loi du 30 floréal an X

(1) Cette loi du i brumaire (25 octobre 1707) était relative à la division .lu territoire îles colonies occidentales.

(20 mai 1802) apportait cette dérogation à l'article '.Il de la constitution :

Art. 4. — Nonobstant toutes lois antérieures, le régime îles colonies est soumis pendant dix ans aux règlements qui seront faits par le gouvernement.

Déjà le 16 juin de la même année (27 prairial an X), un arrêté avait réglé la condition des personnes aux colonies en décidant que « pour l'état des personnes, pour la propriété, pour la compétence des assemblées coloniales, les colonies seront régies parles lois et règlements en vigueur avant 1789. »

Le 29 prairial ce retour à l'ancien état de choses était confirmé pa i un arrêté relatif à l'administration de la justice et ainsi conçu :

Art. 1. — Dans les colonies rendues à la France par le traité d'Amiens du l> germinal dernier, les tribunaux existants en 1789 continueront de rendre la justice, tant au civil qu'au criminel, suivant les formes de procéder, les lois, règlements et tarifs alors observés, et sans qu'il soii rien innové à l'organisation, au ressort et à la compétence desdits tribunaux.

Enfin, nouveau retour à l'ancien étal de choses par la loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) qui rétablissait en ces termes l'esclavage supprimé par la convention le 16 pluviôse an X (4 février 1794 i:

Art. 1er. — Dans les colonies restituées à la France en exécution du traité d'Amiens l'esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789. ' •

Art. 2. — Il en sera de même dans les autres colonies françaises au delà du cap de Bonne-Espérance.

Quant à l'administration des colonies elle fut réglée pour la plupart d'entre elles par un arrêté spécial ; arrêté du 13 pluviôse an XI (2 février 1803) pour les îlesjde France et de la Réunion ; du 29 germinal an IX (19 avril 1801) pour la Guadeloupe ; du 11 messidor an X (30 juin 1802) pour Tabago, du 6 prairial an X (26 mai 1802 l pour la Martinique et Sainte-Lucie; du 24 septembre 1803 pour l'Inde.

Une analyse de l'arrêté du 13 pluviôse an XI, relatif à l'Ile <lr France et à la Réunion permettra de mettre en lumière l'esprit qui a présidé à la confection de ces arrêtés.

NO aÉVOLUTION, CONSULAT ET EMPIRE

La division des pouvoirs établie sous l'ancien régime entre le gouverneur el L'intendant subsistait, mais à côté du «capitaine général >> el du « préfet colonial », successeurs du gouverneur et de l'intendant, étail institué un nouveau fonctionnaire, le commissaire de justice.

Les pouvoirs du capitaine-général étaient les suivants :

Art. 1. — Le capitaine général a sous ses ordres immédiats les loi-ces de terre et de mer des deux colonies, les gardes nationales et la gendarmerie. Il est exclusivement chargé de la défense intérieure et extérieure des îles de France, de la Réunion et dépendances.

Art. 2. — Il pourvoit provisoirement à tous les emplois militaires, selon l'ordre de l'avancement graduel jusqu'à celui de chef de bataillon ou d'escadron exclusivement, et propose au ministre tous les remplacements à faire dans les grades supérieurs.

Am. 3. — Il délivre les passeports à l'Ile de France ; il y ordonne tout ce qui est relatif au port d'armes : il communique pour les deux îles avec les gouvernements des pays neutres, alliés et ennemis au delà du cap de Bonne-Espérance ; il détermine et arrête, chaque année, avec le préfet colonial, pour chacune desdites îles et dépendances, les travaux à faire pour fortifications, ouvertures de nouvelles routes ou communications avec les anciennes. Il arrête de même avec lui l'état de toute dépense à faire dans l'année suivante, conformément aux besoins du service, pour être envoyé au ministre avec l'aperçu des recettes qui pourraient y faire face. Il exerce enfin tous les pouvoirs ci-devant attrihués aux gouverneurs généraux des colonies, sauf en ce qui y serait dérogé par le présent arrêté.

Art. 7. — Le pouvoir de concéder les terres vagues de l'Ile de France appartient au capitaine général conjointement avec le préfet colonial, en se conformant aux règles établies ; en cas de diversité d'avis, la voix du capitaine général sera prépondérante ; le tout sauf l'approbation du gouvernement.

Art. 8. — Le capitaine général nomme dans les deux îles et dépendances, et dans le délai de dix jours, à l'intérim des places vacantes dans toutes les parties de l'administration et de" 'l'ordre judiciaire sur la présentation respective du préfet colonial ou du commissaire de justice, chacun en ce qui le concerne.

Art. 9. — Toutes les nominations faites par le capitaine général dans le militaire, dans l'administration et dans l'ordre judiciaire ne deviendront définitives qu'après confirmation parle premier consul.

A côté du capitaine général, chef militaire et politique, dispensateur des emplois, se place le préfet colonial qui a comme l'ancien intendant la haute main sur l'administration et les finances :

Ai\t. 13. — Le préfet colonial a sous sa direction l'administration des finances, la comptabilité générale et la destination des officiers d'administration dans les îles de France, de la Réunion et dépendances.

Art. 14. — Le préfet colonial est chargé exclusivement, à l'Ile de France, de l'administration civile et de la haute police de la colonie ; ce qui comprend la levée des contributions, les recettes, les dépenses, la comptabilité, les douanes, la solde et l'entretien des troupes, les appointements des divers entretenus, les magasins, les approvisionnements, les consommations, les baux et fermages, les ventes et, achats, les hôpitaux, les bagnes, les salaires d'ouvriers, les travaux publics, les bacs et passages, les domaines nationaux, les distributions d'eau, l'inscription maritime, la police de la navigation, l'agriculture et le commerce, les recensements, la répression du commerce interlope, la répartition des prises, les invalides de la marine, le régime des noirs, l'instruction publique, le culte, l'usage de la presse, et généralement tout ce qui était ci-devant attribué aux intendants ou ordonnateurs, soit en particulier, soit en commun avec le gouverneur général autant néanmoins qu'il n'y est, pas dérogé par le présent arrêté.

Art. 15. — Les comptables et tous les employés civils d'administration sont sous les ordres du préfet colonial à l'Ile de France.

Enfin, le commissaire de justice hérite d'une partie des fonctions de l'ancien intendant et il en reçoit de nouvelles, la préparation de lois pour les colonies :

Art. 23. — Le commissaire de justice aura la surveillance des tribunaux des îles de France, de la Réunion et dépendances, et celle des officiers ministériels établis près d'eux; il se fera rendre des comptes par les présidents des tribunaux et par les commissaires du gouvernement.

Art. 24. — Il donnera tous ses soins à la prompte distribution delà justice, tant au civil qu'au criminel, ainsi qu'à la sûreté et à la salubrité des prisons.

Art. 25. — Il présidera les tribunaux toutes les fois qu'il le jugera convenable, et y aura voix délibérative.

Art. 28. — Le commissaire de justice a seul le droit de fairedes règlements provisoires sur les matières de procédure, sans s'écarter des lois et de publier lesdits règlements sous la formule prescrite en l'article 1 1 du titre 1er, lorsqu'ils auront été consentis par le capitaine général. Il les l'ait enregistrer au greffe des tribunaux sur son propre mandement.

Art. 31. — Le commissaire de justice préparera les lois qu'il croira les plus propres à former à l'avenir le code civil et criminel des coloniesdont il s'agit : ses projets seront communiqués au capitaine général et au préfet, et envoyés au ministre, avec le procès-verbal de leurs délibérations et des opinions respectives.

Les Colonies, vol. I. ii

L'innovation vraiment remarquable de cette administration coloniale, c'est la quasi-indépendânce mutuelle dont jouissent les trois liants fonctionnaires.

Art. 4. — Ne pourra le capitaine général entreprendre directement ni indirectement sur les fonctions du préfet colonial, du commissaire de justice ni des tribunaux ; mais il lui sera toujours libre de se faire donner par eux tous les renseignements qu'il jugera à propos de leur demander, et qu'ils seront obligés de lui fournir, sur quelque partie du service que ce puisse être.

Art. 21. — Le préfet colonial ne pourra, sous aucun prétexte, entreprendre sur les fonctions de l'ordre judiciaire, comme le commissaire de justice et les tribunaux ne pourront entreprendre sur les siennes.

(Test clans cet article qu'apparaît le désir de Bonaparte de ne point laisser les capitaines généraux grandir leur personnage et de ne point concentrer dans leurs mains tout le pouvoir, toute la vie des colonies qu'ils administrent. Lorsque Forfait, prédécesseur de Decrès au ministère de la marine, lui eut soumis un projet d'arrêté sur l'organisation des colonies, il lui fit le 3 avril 1801 cette objection caractéristique: « Il m'a paru qu'à l'article 10 on pourrait ôter la partie de cet article qui dit que les actes du préfet colonial seront timbrés au nom de laRépublique française et du capitaine général ; c'est donner à celui-ci trop d'autorité. Il m'a paru aussi que les prérogatives du capitaine général étaient un peu trop grandes. Je désire que vous les diminuiez un peu. »

Cette « diminution » a entraîné l'indépendance relative du préfet colonial et du commissaire de justice envers le capitaine général. Celui-ci préside l'administration générale de la colonie, il nomme aux emplois civils et militaires, il contrôle les actes de son collègue. .Mais il ne centralise point le pouvoir entre ses mains. La centralisation est à Paris.

-2° Le traité d'Amiens

Voici le texte des stipulations coloniales du traité d'Amiens (-21 mars 1802. ti germinal an X) :

Art. 3. — S. M. B. restitue à la République française et à ses alliés: savoir à S. M. !.. et à la République balaye toutes les possessions et

colonies qui leur appartenaient respectivement et qui ont été occupées ou conquises par les forces britanniques dans le cours de la guerre, à l'exception de l'île de la Trinité et des possessions hollandaises flans l'île de Ceylan.

Art. 4. — S. M. C. cède et garantit en toute propriété et souverainetr à S. M. B. l'île de la Trinité.

Art. 5. — La République batave cède et garantit en toute propriété et souveraineté à S. M. B. toutes les possessions et établissements dans l'île de Ceylan qui appartenaient avant la guerre à la République des Provinces Unies ou à sa compagnie des Indes Orientales.

Art. 6. — Le cap de Bonne-Espérance reste à la République batave eu toute souveraineté, comme cela avait lieu avant la guerre. Les bâtiments de toute espèce appartenant aux autres Parties Contractantes auront la faculté d'y relâcher et d'y acheter les approvisionnements nécessaires, comme auparavant, sans payer d'autres droits que ceux auxquels la République batave assujettit les bâtiments de sa nation.

Art. 7. — Les territoires et possessions de S. M. T. F. sont maintenus dans leur intégrité tels qu'ils étaient avant la guerre ; cependant les limites des Guyanes française et portugaise sont fixées à la rivière d'Arawari qui se jette dans l'océan au-dessus du cap Nord, près de l'île Neuve et de l'île de la Pénitence, environ à un degré un tiers de latitude septentrionale. Ces limites suivront la rivière Arawari depuis son embouchure la plus éloignée du cap Nord jusqu'à sa source et ensuite une ligne droite tirée de cette source jusqu'au Rio Branco vers l'ouest.»

En conséquence, la rive septentrionale de la rivière d'Arawari depuis sa dernière embouchure jusqu'à sa source et les terres qui se trouvent au nord de la ligne des limites fixées ci-dessus appartiendront en toute souveraineté à la République française.

La rive méridionale de ladite rivière à partir de la même embouchure et toutes les terres au sud de ladite ligne des limites appartiendront à S. M. T. F.

La navigation de la rivière d'Arawari dans tout son cours sera commune aux deux nations.

Art. 12. — Les évacuations, cessions et restitutions stipulées par le présent traité seront exécutées pour l'Europe dans le mois, pour le continent et les mers d'Amérique et d'Afrique, dans les trois mois, pour le continent et les mers d'Asie, dans les six mois qui suivront la ratification du présent traité définitif, excepté dans le cas où il y est spécialement dérogé.

Art. 13. — Dans tous les cas de restitution convenus par le présent traité, les fortifications seront rendues dans l'état où elles se trouvaient au moment de la signature des préliminaires et tous les ouvrages qui auront été construits depuis l'occupation resteront intacts.

Art. 15. — Les pêcheries sur les côtes de Terre-Neuve, des îles adjacentes et dans le golfe Saint-Laurent sont remises sur le même pied où

84 RÉVOLUTION, l.oNSI i.A I ET EMPIRE

elles étaient avant la guerre. Les pêcheurs français de Terre-Neuve et les habitants îles îles Saint-Pierre et Miquelon pourront couper les bois qui leur sont nécessaires dans les baies de Fortune et Désespoir pendant la première année à compter <lr la notification du présent traité.

En portanl ce traité à la connaissance du Corps législatif, les consuls lui adressaient un message dont voici un extrait:

Citoyens législateurs, le gouvernement vous adresse le traité qui met un terme aux dernières discussions de l'Europe et achève le t^rand ouvrage de la paix

En Amérique, les principes connus du gouvernement ont rendu la sécurité la [dus entière à la Martinique, à Tabago, à Sainte-Lucie. On n'y redoute plus l'empire de ces lois imprudentes qui auraient jeté dans les colonies la dévastation et la mort ; elles n'aspirent plus qu'à se réunira la métropole et elles lui apportent, avec leur confiance et leur attachement, une prospérité au moins égale à celle qu'elle y avait laissée.

A Saint-Domingue, de grands maux ont été faits, de grands maux sont à réparer. Mais la révolte est chaque jour plus comprimée. Toussaint, sans places, sans trésors, sans armées, n'est plus qu'un brigand errant de monde en monde avec quelques brigands comme lui, que nos intrépides éclaireurs poursuivent et qu'ils auront bientôt atteints et détruits.

La paix est connue à l'île de France et dans l'Inde: les premiers soins du gouvernement y ont déjà reporté l'amour de la République, la con- Hance en ses lois et toutes les espérances de la prospérité.

il° La lutte contre l'Angleterre dans l'Océan Indien

( )u a rappelé plus haut les péripéties, au point de vue colonial, de 180:2 à 1815 : la perte définitive de Saint-Domingne après les campagnes de Leclerc et de Roehambeau, l'occupation successive des établissements de l'Inde, de Gorée et Saint-Louis, de la Guyane, de la Guadeloupe et de la Martinique, de la Réunion et de l'Ile de France.

Il faut v ajouter la perte de la Louisiane rendue en J 800 par les Espagnols el que Bonaparte rétrocède le 8 avril 4803 aux Etats-Unis par un traité signé à Paris par Barbé-Marbois, ministre du Trésor public, et R. Liwingston et James Monroe, ministres plénipoten-

tiaires des États-Unis. En voici les principales stipulations ; celles de l'article 7 sont intéressantes au point de vue commercial :

Traité conclu à Paris le 8 avril 1803 (10 floréal an XI) entre la République française et les Etats-Unis :

Art. 1er. — Attendu que par l'art. 3 du traité conclu à Saint-lldrphonse le 9 vendémaire an IX (1er octobre 1800) entre le premier consul de la République française et S. M. C, il a été convenu ce qui suit :

« S. M. C. promet et s'engage, de son côté, à rétrocéder à laRépublique française, six mois après l'exécution pleine et entière des conditions cl stipulations ci-dessus, relatives à S. A. R. le duc de Parme, la colonie ou province de la Louisiane avec la même étendue qu'elle a actuellement entre les mains de l'Espagne, cl qu'elle avait lorsque la France la possédait, et telle qu'elle doit être d'après les traités passés subséquemment entre l'Espagne et d'autres États.

Et comme par suite dudit traité, et spécialement dudit article !'>, la République française a un titre incontestable au domaine el a la possession dudit territoire; le premier consul de la République, désirant donner un témoignage remarquable de son amitié auxdits Etats-I nis, il leur l'ait, au nom de la République française, cession, à toujours et en pleine souveraineté, dudit territoire, avec tous ses droits appartenances, ainsi et de la même manière qu'ils ont été acquis par la République française en vertu du traité susdit conclu avec S. .M. C.

Art. 4. — - Il sera envoyé, de la part du gouvernement français, un commissaire à la Louisiane, à l'effet de faire tous les actes nécessaires, tant pour recevoir des officiers de S. M. C. lesdits pays, contrées et dépendances au nom de la République française, si la chose n'est pas encore faite, que pour les transmettre, audit nom, aux commissaires ou agents des Etats-Unis.

Art. 7. — Comme il est réciproquement avantageux au commerce de la France et des Etats-Unis d'encourager la communication des deux peuples, pour un temps limité, dans les contrées dont il est fait cession par le présent traité, jusqu'à ce que. des arrangements généraux relatifs au commerce des deux nations puissent être convenus, il a été arrêté entre les parties contractantes que les navires français venant de France ou d'aucune de ses colonies, uniquement chargés de produits des manufactures de France ou de ses colonies, et les navires espagnols venanl directement des ports d'Espagne ou de ceux de ses colonies, et uniquement chargés de produits des manufactures de l'Espagne et de sesdites colonies, seront admis, pendant l'espace de douze années, dans le port de la Nouvelle-Orléans, et dans tous les autres ports légalement ouverts, en quelque lieu que ce soit des territoires cédés, ainsi et île la même manière que les navires des Etats-Unis venant de France et d'Espagne ou d'aucune de leurs colonies, sans être sujets à d'autres ou plus grands

Sti RÉVOLUTION, CONSULAT ET EMPIRE

droits sur les marchandises, ou d'autres nu plus grands droits de tonnage que ceux qui sont payés par les citoyens des Etats-Unis. Pendant l'espace de temps ci-dessus mentionné, aucune nation n'aura droit aux mêmes privilèges dans les ports du territoire cédé. Les douze années commenceront trois mois après l'échange des ratifications, s'il a lieu en France, ou trois mois après qu'il aura été notifié à Paris au gouverneur français, s'il a lieu dans les Etats-Unis. Il est bien entendu que le but du présent article est de favoriser les manufactures, le commerce à fret et la navigation de la France et de l'Espagne, en ce qui regarde les importations qui seront faites par les Français et par les Espagnols dans lesdits ports des Etats-Unis, sans qu'il soit en rien innové aux reniements concernant l'exportation des produits et marchandises des Etats-Unis' et aux droits qu'ils ont de faire lesdits règlements.

Art. 8. — A l'avenir et pour toujours après l'expiration des douze années susdites, les navires français seront traités sur le pied de la nation la plus favorisée dans les ports ci-dessus mentionnés.

Deux autres conventions conclues le même jour réglaient le prix de la cession.

La première concernait le paiement du prix de cession de la Louisiane :

Art. 1er. — Le gouvernement des Etats-Unis s'engage à payer au gouvernement français de la manière qui sera spécifiée en l'article suivant, la somme de soixante millions de francs, indépendamment de ce qui sera fixé par une autre convention pour le payement des sommes ducs par la France à des citoyens des Etats-Unis.

La seconde concernait le règlement des sommes dues par la France à des citoyens américains.

Art. 1er. — Les dettes dues par la France aux citoyens des Etats-Unis, contractées avant le 8 vendémiaire an IX (30 septembre 4800) seront payées conformément aux dispositions suivantes avec les intérêts, à six pour cent, à compter de l'époque où la réclamation et les pièces à l'appui ont été remises au gouvernement français.

Art. 2. — Les dettes qui font l'objet du présent article sont celles dont le résultat par aperçu est compris dans la note annexée à la présente Convention, et qui ne pourront, y compris les intérêts, excéder la somme de vingt millions.

Art. 3. — Le principal et les intérêts seront acquittés par les Etats- Unis d'Amérique sur des mandats tirés par le Ministre plénipotentiaire desdits Etats-Unis sur leur trésor.

Ainsi les Etats-Unis payaient à la France (>() millions et acquittaient les dettes de cette puissance pour une vingtaine de millions. Ils acquéraient la Louisiane pour la somme de 80 millions.

Pour mettre en lumière le caractère de la guerre coloniale contre l'Angleterre, il convient d'insister sur la lutte engagée dans l'océan Indien et sur la continuité des vues de Bonaparte sur l'Inde pendant cette période troublée. Nous aurons ici pour guide une remarquable étude de M. H. Prentout sur Vile de France sous Decaen, dont l'auteur a bien voulu nous communiquer quelques pièces inédites.

A. — La Mission du général Decaen

Decaen emportait des instructions du ministre de la marine qui se référaient à la reprise de nos villes et comptoirs et aux moyens financiers mis à sa disposition et d'autres plus précises, plus graves du premier consul lui-même. Son action dans l'Inde lui était prescrite en ces termes habiles :

Le capitaine général arrivera dans un pays où nos rivaux dominent, mais où ils pèsent également sur tous les peuples de ces vastes contrées. 11 doit donc s'attacher à ne leur donner aucun sujet d'alarme, aucun motif de discussion et à diminuer le plus possible les vues du gouvernement. Il doit s'en tenir aux relations indispensables pour la sûreté et l'approvisionnement de nos établissements, et il s'étudiera à ne mettre aucune affectation dans les communications qu'il aura avec les peuples ou les princes qui supportent avec le plus d'impatience le joug de la Compagnie anglaise et à ne lui donner aucune inquiétude. Les Anglais sont les tyrans des Indes; ils sont inquiets et jaloux, il faut s'y comporter avec douceur, dissimulation et simplicité.

Déjà toutes les pensées de Bonaparte sont à la guerre, il veut que Decaen le renseigne principalement sur l'aide à donner aux princes de l'Inde contre les Anglais en cas de guerre et sur les moyens d'amener et d'entretenir une armée européenne. Il lui fait entrevoir de grandes destinées et retrouve pour enflammer son courage les phrases brillantes de ses plus belles proclamations :

La mission du capitaine général est d'abord une mission d'observation sous les rapports politiques et militaires, avec le peu de. forces qu'il réunit et une simple occupation decomptoirs pour notre commerce. Mais

le Premier Consul, bien instruit par lui et par l'exécution ponctuelle des observations qui précèdent, pourra le mettre à portée d'acquérir un jour celle gloire qui prolonge la mémoire des hommes au delà de la durée îles siècles

Parti pour l'Inde en mars 1803, c'est à l'Ile de France que Decaen devait arriver après avoir à peine entrevu la presqu'île. La tension politique s'était accentuée pendant le voyage et, quand le chef d'état major de Decaen, le commandant Binot, arriva à Pondichéry sur la Belle Poule qui avait pris les devants et qui amenait avec lui M. Léger et deux compagnies de la 109e demi-brigade, les Anglais, suivant les instructions de lord Wollesley, ajournèrent la remise et l'escadre de l'amiral Ramier vint mouiller en entourant la Belle- Poule. Decaen et la division, à leur arrivée, protestèrent et demandèrent la restitution. Mais ils furent atteints le même jour par une lettre de Decrès annonçant la rupture prochaine et prescrivant à Decaen de se replier sur l'Ile de France. On dut partir en toute hâte, la nuit, sans pouvoir rembarquer nos soldats mis à terre, en laissant à Binot le soin de poursuivre la restitution et, en cas d'hostilités, de l'aire une capitulation honorabble.

C'est ce que fit cet officier. Le 6 septembre 1803 le 73e de ligne anglais et une batterie d'artillerie sommèrent Binot de se rendre à discrétion. L'attitude énergique du chef d'état-major de Decaen et de ses hommes leurvalnrent une capitulation dont ils réglèrent euxmêmes les termes. Ils furent embarqués pour la France d'où ils allèrent se fondre dans la Grande Armée : Binot fut tué à Evlau.

B. — Les projets sur VJnde en 180r>

Grâce à l'activité de Decaen devenu par ses instructions capitaine général de l'Ile de France et à son sentiment très net de l'importance de l'Ile de France, celle-ci devient le centre de la lutte contre l'Angleterre dansl'Océan Indien. Gavaignac était allé à Mascate renouer la tradition française ; Decaen s'intéressa aussi à la loge de Moka, il pressait l'amiral Linois de multiplier les croisières. Malheureusement dès le début le général et l'amiral étaient entrés en conflit et ce dernier, prenant texte deson indépendance, soutenu secrètement par Decrès, n'exécutait que mollement les plansdu capitaine général : c'est ainsi que le 14 février 1804 il laissa échapper à Poulo Aor le

fameux courrier île Chine, 27 bâtiments chargés, ce qui arracha à Napoléon ce cri de colère contre lui : « Linois a rendu le pavillon français la risée de l'univers. Le moindre reproche qu'on peut lui faire, c'est d'avoir mis trop de prudence dans la conservation de sa croisière. C'est l'honneur que je veux qu'on conserve, et non quelques vaisseaux de bois et quelques hommes. »

Decaen, au contraire, veutprendre l'offensive contre l'Inde. Binot lui a fait donner des renseignements précis sur les populations favorables à la France et la possibilité d'un débarquement. L'officier qu'il a envoyé à Decaen dit au capitaine général que le jour de sou débarquement dans l'Inde sera aussi « celui d'un soulèvement général contre le despotisme anglais ». Decaen se rappelle les grands projets que ses instructions laissent deviner et il adresse au Premier Consul, par un de ses aides de camp, le capitaine Barrois, envoyé spécialement à Paris, un plan de campagne contre l'Inde.

Il y notait les circonstances favorables, la guerre contre les .Malirat tes inspirés par des aventuriers français, le soulèvement de Ceylan. le petit nombre des Européens, 20.000 à peine, dans l'armée anglaise de 140,000 hommes à laquelle on pourrait opposer les cavaliers et fantassins du Sindhia, du Bhonsla, du Holkar, du Guicpwar, plus de 200.000 hommes, croit-il ! Il choisit son point de débarquement entre Goa et Bombay, à Chaoul près du Poonah, d'où il pourrait facilement faire sa jonction avec les Mahrattes. Il s'établirait à Goa, appliquant à l'Asie le principe de l'utilisation des alliés si souvent appliqué en Europe : « Les Portugais, écrit-il, doivent être ou nos amis ou nos ennemis. Comme ennemis l'objection tombe. Comme amis, ils sont intéressés à ce que les Anglais cessent d'exister dansl'Imle. » Il demande comme moyens d'exécution!) vaisseaux de 74 armés en guerre, 2 armés en flûte, 4 frégates de 44 armées en guerre avec des vivres pour six mois ; 2,000 hommes d'infanterie de ligne, 1,000 hommes d'infanterie légère, 500 cavaliers, 4 compagnies d'artillerie légère; en tout 4,000 hommes. Il propose de détourner l'attention des Angolais en simulant une tentative vers l'Egypte. Il pense que l'expédition pourrait quitter la France en juillet et arriver à la côte de Malabar en décembre, ce qui lui permettrait de combattre pendantsix mois et « six mois bien employés doivent décider du sort de la puissance anglaise dans l'Inde. »

Il continue à réunir des renseignements et à surveiller les agissements des Anglais ; il envoie des agents dans toute l'Inde et il dépê-

che à Napoléon plusieurs émissaires: Cavaignacde retour de Mascate, le lieutenant Lefebvre, le commandant d'Arsonval, son frère le lieutenant René Decaen. Barrois et Cavaignac rencontrent l'Empereur en juin et juillet, Lefebvre en septembre 1804.

A ce moment Napoléon paraît disposé à faire l'expédition et, à la lin de décembre, alors qu'il n'a point fait connaître son aviset qu'il semble le plus préoccupé des affaires continentales, il écrit àDecrès pour lui exposer son plan d'action dans l'Inde en réponse aux propositions de Decaen :

Vous trouverez ci-joint un tableau qui vous fera comprendre comment je conçois l'expédition de l'Inde. Elle serait composée de trois escadres: Brest, Rochefort et le Ferrol ; Brest fournirait 15.000 hommes, Rochefort 2000 et le Ferrol, 2000 Français et 3000 Espagnols.

L'expédition de Brest aurait avec elle six flûtes qui seraient destinées à aller jusqu'aux Indes et pourrait en avoir un certain nombre d'autres qui n'iraient qu'au Ferrol pour y verser leurs vivres à bord de deux vaisseaux armés en flûte que fourniraient les Espagnols. L'escadre de Brest serait composée de 21 vaisseaux, de 6 frégates, 6 flûtes et 3 ou i bricks.

L'escadre de Rochefort serait composée de 2 vaisseaux, 5 frégates et «S ou 10 flûtes.

L'escadre du Ferrol serait composée de :

5 vaisseaux, 2 frégates, français ; 5 vaisseaux, 2ou 3 frégates, espagnols armés en guerre et de 3 ou i frégates espagnoles armées en flûte, chargées de vivres.

Toute l'artillerie serait embarquée sur des vaisseaux de guerre et il •■si facile de comprendre que voulant annuler six vaisseaux aux Indes, les boulets de ces vaisseaux serviraient à ce que l'on voudrait et fourniraient une riche dotation pour l'Ile de France. L'opération ainsi calculée, on doit porter au moins neuf mois de vivres pour l'armée et l'escadre et trois mois de farine et de légumes pour l'armée et l'escadre. 20.01)0 Français, 3.000 Espagnols et 3.000 autres Français des îles de France et de la Réunion feront indubitablement une terrible guerre à l'Angleterre, quel que puisse d'ailleurs en être le résultat final.

C'est bien le projet dont Napoléon écrira plus tard dans le Mémorial :

Longtemps j'ai rêvé une expédition décisive sur l'Inde, mais j'ai été constamment déjoué. J'envoyais 16.000 soldats sur des vaisseaux de ligne, chaque soixante-quatorze en eùtporté500,cequieùt demandé 32 vaisseaux: je leur faisais prendre de l'eau pour quatre mois ; on l'eût renouvelée à l'île de France ou dans tout autre endroit habité du désert de l'Afrique,

<lu Brésil ou de la mer des Indes. On eût, au besoin, fait la conquête de cette eau partout où on eût voulu relâcher. Arrivés sur les lieux, les vaisseaux jetaient les soldats à terre, et repartaient aussitôt, complétant leurs équipages par le sacrifice de sept ou huit de ces vaisseaux dont la vétusté avait déjà marqué la condamnation, si bien qu'une escadre anglaise arrivant d'Europe à la suite de la nôtre, n'eût plus rien trouvé. Qua ni à l'armée, abandonnée à elle-même, mise aux mains d'un chef sûr et capable, elle eût renouvelé les prodiges qui nous étaient familiers, et l'Europe eût appris la conquête de l'Inde comme elle avait appris celle de l'Egypte •

La réponse de Decrès fut franchement décourageante. Le ministre de la marine, après avoir éliminé le concours des Espagnols comme inutile, expose copieusement les chances d'insuccès et les difficultés de l'entreprise :

On ne peut se dissimuler, écrit-il, que pour établir une expédition de cette espèce avec les moyens à notre disposition, on est obligé d'en tirailler les éléments dans tous les sens, et je compare les raisonnements sur lesquels je l'établis à une partie d'échecs qui, bien méditée et paisiblement suivie, peut à toute force être gagnée; mais si les distractions de toute espèce surviennent, si le roulis de notre vaisseau dérange tanl soit peu les pions, si une vague renverse l'échiquier, j'ai perdu tout mon temps.

Ici je suis forcé d'employer de vieux vaisseaux pour des pays lointains et il n'y a pas au monde une marine qui puisse s'expédier en masse pour une campagne au delà de l'Equateur ; et nous c'est ce à quoi nous nous décidons.

Je pars avec des vivres pour quatre mois et demi et trois mois d'eau et les secours sur lequels il me faut compter sont incertains. J'emporte des transports qui peuvent couler, les séparer, avarier par l'eau qu'ils feront, les vivres qui sont à bord.

Si tout ce que j'ai préparé réussit, je vois partir l'armée avec la plus grande crainte sur la solidité de ses bâtiments, avec la crainte qu'elle ne se sépare de ses bâtiments chargés de vivres, avec la certitude que sa traversée sera longue, puisque je n'ai mis aucun choix dans ses bâtiments. Je crains la durée de la relâche au Cap, la pénurie qu'elle y éprouvera, les lenteurs qu'on lui opposera.

Je crains que des forces légères mieux armées ne la préviennent au lieu de sa destination et ne l'arrêtent dans son expédition. Je la vois enfin arrivant dans l'Inde dénuée de tout.

Cette série de craintes et de prévisions pessimistes se terminait parun argument décisif : « Il faut, écrivait Decrès, pour faire réussir

un pareil projet, que l'homme qui sera chargé de son exécution ait une force de tête, de volonté, d'activité et do fortune telle que je n'en connais pas un seul dans lamarine de S. M. et peut-être dans aucune marine du inonde qui ne fût étonné de l'incertitude des moyens et de la nature de l'entreprise. » Pas d'homme, c'était bien le défaut capital de la marine, et c'est peut-être l'argument qui arrêta Napoléon. Quand le frère de Decaen le rencontra le 24 juillet, l'ajournemenl était décidé. « Il faut encore attendre, dit Napoléon au jeune Decaen, car je veux envoyer 20.000 hommes dans ce pays-là et vous n'avez rien à l'Ile de France... Je ne veux pas m'exposer à recevoir. un échec ».

Les préoccupations continentales allaient le détourner, pendant plus de deux ans, de ses projets sur l'Inde.

L'offensive anglaise ne tarde pas d'ailleurs à se produire dans l'Océan Indien. Le 4 janvier 1800, l'escadre anglaise débarque Kl. 000 hommes près du Cap et le S, le gouverneur hollandais Janssens est battu dans la plaine de Blauenberg malgré l'héroïsme du continrent français de YAtalante, navire naufragé de la division Linois, qui a 1 10 tués. Janssens est obligé de capituler le 20, reconnaissant trop tard la sagesse de Decaen qui voulait l'empêcher d'expédier une partie de ses troupes à Batavia.

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