I. FORMATION DE LA COLONIE DE LA COTE FRANÇAISE DES SOMALIS
La prise de possession d'Obock en 1862 n'avait pas été suivie d'une occupation permanente. Pendant de longues années la position ne fut visitée que par quelques navires. Ce ne fut qu'en 1883, ' au moment où les Anglais, sous prétexte de neutralité entre la France et la Chine, nous fermèrent les ports d'Aden et de Hong-Kong-, que l'on songea à tirer parti de la nouvelle possession.
L'Infernet ayant rapporté des conclusions favorables d'un voyage fait à Obock pour « se rendre compte de l'intérêt politique et des ressources que pouvait offrir ce pays », le gouvernement y installa un dépôt de charbon et de vivres et le 24 juin 1884 nomma M. Lagarde « commandant d'Obock ».
M. Lagarde fit reconnaître notre autorité par Ahmed-Loïtah, sultan de Gobad (9 avril 1884) et par Hamed, sultan de Tadjoura (21 septembre 1884) qui signa le traité suivant :
Art. 1er. — U v aura désormais entre la France et le sultan Hamed de Tadjoura une amitié éternelle.
Art. 2. — Le sultan Hamed donne son pays à la France pour qu'elle le protège contre tout étranger.
Art. 3. — Le gouvernement français ne changera rien aux lois établies dans le pays du sultan Hamed.
Art. i. — Le sultan Hamed, en son nom et au nom de ses successeurs, s'engage à aider les Français dans les constructions de maisons et achats de terrains.
Art. 5. — Le sultan Hamed s'engagea ne signer de traité avec aucun autre pays sans l'assentiment du commandant d'Obock.
Art. 0. — ■ Le gouvernement français s'engage à servir annuellement une pension de 100 thalaris au sultan Hamed et de 80 au vizir.
Ces deux chefs concédèrent encore, à la fin de 1884, le premier le littoral de Adaëli à Ambado, le second Sagallo et Ras-Ali, et le 20 mars 1885 M. Lagarde signait un nouveau traité avec les chefs issas du (jiubbet-Kharab et d'Ambado.
En 1881, la France avait amené le Khédive à faire retirer le pavillon égyptien qu'un agent khédivial trop zélé avait arboré à Ras-Rir. En 1887 elle avait occupé un point de la côte somali, Dongaretta,
situé entre Zeilah et Berberah ; les Anglais, en échange de l'évacuation de Dongaretta, nous reconnurentles îles Mouseha, qui commandent le golfe de Tadjoura.
Mais la station d'Obock ne rendait pas les services qu'on pouvait attendre d'elle. Les approvisionnements y étaient rares et chers, le port peu profond ; un ingénieurcolonial envoyé en mission estimait à 13 millions et demi les dépenses d'aménag-ement nécessaires. » Avec un sens très net des nécessités et des intérêts en jeu, le gouverneur de la colonie, M. Lagarde, sut à la fois menacer le présent et préparer l'avenir. En face d'Obock, de l'autre côté du golfe de Tadjoura, se trouvait une rade, connue des boutres arabes, qui offrait un développement assez considérable et de grandes profondeurs où les navires de fort tonnage pouvaient mouiller en toute sécurité. Les indigènes donnaient le nom de Djibouti au plateau qui la domine et l'on savait qu'un des chemins convergeant vers Djibouti aboutissait directement à Harrar, province fort riche, occupée en 1887 par les troupes du roi Ménélick. Ce chemin traversait, il est vrai, des régions désolées sur une longueur de près de 300 kilomètres, mais on n'ignorait pas qu'il était coupé, de distance en distance, par quelques puits, creusés par les indigènes, par quelques bassins naturels et par des ruisseaux, où les caravanes trouvaient de l'eau en quantité suffisante pour leurs besoins. C'est à Djibouti que le gouverneur d'Obock projeta de créer un second établissement. Il se mit à l'œuvre au commencement de 1888. Peu après de nombreuses constructions étaient édifiées ; puis grâceaux commerçants, aux boutiquiers, aux trafiquants indigènes et aux nombreux habitants d'Obock qui tous avaient suivi l'impulsion donnée, une petite cité active et grouillante s'éleva bientôt sur ce plateau naguère inculte et désert. Peu à peu les améliorations que comportait une création aussi hâtive vinrent s'ajouter aux éléments insuffisants de la première heure. Aujourd'hui Djibouti est une ville prospère de 0000 âmes, reliée à Perim et, de là, à l'Europe, par un câble sous-marin. Les paquebots des Messageries Maritimes s'y arrêtent, tant à l'aller qu'au retour, six fois par mois, et un mouvement de caravanes, de plus en plus actif, se produit de ce point vers Harrar et inversement. Djibouti est le nœud vital de notre colonie (1). »
C'esten 1888 quelaFrance prit possession deDjibouti. Cette prise
(1) Vignéras, Une mission française en Abyssinie, Armand Colin, 18'J7
de possessioo souleva d'abord une protestation de l'Angleterre-. Mais une convention fut conclue le 8 février 1888 entre elle et la France, qui détermina la limite orientale de notre possession à l'est de Djibouti et accessoirement garantissait l'intégrité du Harrar:
Art. 1er. — Les protectorats exercés ou ù exercer par la France et la Grande-Bretagne seront séparés par une ligne droite partant d'un point situé en face des puits d'Hadou et dirigés sur Abassouen en passant à travers lesdits puits ; d'Abassouen, la ligne suivra les routes des caravanes jusqu'à Bia-Kabouba et de ce dernier point elle suivra les routes des caravanes de Jerlab à Harra, passant par Gildessa. Il est expressément convenu que l'usage des puits d'Hadou sera commun aux deux parties.
Art. 2. — Le Gouvernement de S. M. Britannique reconnaît le protectorat de la France sur les côtes du golfe de Tadjourah y compris le groupe des îles Mucbah et l'îlot de Bab, situés dans le golfe ainsi que sur les habitants, les tribus et les fractions de tribus situés à l'ouest de la ligne ci-dessus indiquée.
Le Gouvernement de la République française reconnaît le protectorat de la Grande-Bretagne sur la côte à l'est de la ligne ci-dessus jusqu'à Bender-Ziadeh, ainsi que sur les habitants, les tribus et fractions de tribus situés à l'est de la même ligne.
Art. 3. — Les deux gouvernements s'interdisent d'exercer aucune action ou intervention, le Gouvernement de la Bépublique à l'est de la ligne ci-dessus, le Gouvernement de S. M. Britannique à l'ouest de la même ligne.
Art. 4. Les deux gouvernements s'engagent à ne pas chercher à annexer le Harrar, ou à le placer sous leur protectorat. En prenant cet engagement, les deux gouvernements ne renoncent pas au droit de s'opposer à ce que toute autre puissance acquière ou s'arroge des droits quelconques sur le Harrar.
Art. 5. — Il est expressément entendu que la route de caravanes, de Zeïlah à Harrar passant par Gildessa, restera ouverte dans toute son étendue au commerce des deux nations ainsi que des indigènes (1).
(1) Au moment de la signature de la convention, lord Salisbury crut devoir adresser à M. Waddington, ambassadeur à Londres, à la date du 9 février une lettre ainsi conçue :
« En ce qui concerne la note que j'ai adressée aujourd'hui à Votre Excellence, acceptant, au nom du gouvernement de Sa Majesté, l'arrangement conclu entre nous relativement aux protectorats anglais du golfe de Tadjoura et de la Côte des Somalis, je crois juste de rappeler à votre Excellence que j'ai reçu il y a quelques mois une requête de l'ambassadeur Turc auprès de cette cour, demandant que dans tout
Un décret du 20 mai 1896 groupa les divers territoires de la colonie, Obock, Tadjoura, territoires des Danakils, protectorat des Somalis, sous le nom de « Côte française des Somalis et dépendances » avec Djibouti pour chef-lieu. Un décret du 28 août 1898 institua un Conseil d'administration et, tout en maintenant au ministre de France en Ethiopie la haute direction des services de la colonie, mettait à sa disposition un administrateur pour le suppléer. Enfin un décret publié au Journal officiel du 9 janvier 1899 a séparé les fonctions de gouverneur de la Côte des Somalis de celles de ministre de France en Abyssinie.
Une délimitation est intervenue en 1899 avec l'Italie pour la frontière septentrionale de notre possession. En 1891 l'origine de la frontière avait été fixée à la pointe de la petite presqu'île de Doumeirah, de façon à laisser à l'Italie le petit sultanat afar de Raheïta. Le Volturno ayant débarqué des Ascaris en novembre 1898 à Raheïta et à Doumeirah et la France ayant protesté, les g-ouvernements français et italien s'entendirent pour laisser à l'Italie la côte et le versant nord et une commission spéciale, dans laquelle la France était représentée par le capitaine Blondiaux, a reconnu surplace, en 1899, la nouvelle frontière. Un protocole a été dressé le 24 juin 1900, la nouvelle lig'ne de démarcation part de l'extrémité du ras Doumeira, suit la lig'ne de partag-e des eaux depuis le promontoire et tourne ensuite au sud-ouest, de façon à laisser en territoire italien la route des caravanes passant à Aoussa. L'arrangement a été confirmé dans un protocole du 10 juillet 1901.