‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 104 sur 163 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

II a fallu vingt années de négociations et de guerres, avec des vicissitudes étonnantes de fidélité à la tradition française et de faiblesse, pour consacrer à Madagascar, en fait, une condition de droit claire et vieille de plusieurs siècles. L'historien, surpris par ces oscillations de notre diplomatie, dont la cause n'apparaît point dans les documents authentiques, chercherait en vain les moyens de montrer dans l'action ou dans l'inaction française à Madagascar l'influence de quelque principe directeur, la trace de quelque méthode. Il semble que le bien, c'est-à-dire la résolution d'agir efficacement et d'en finir, ait résulté de l'excès du mal, et que nous devions le bienfait d'avoir été poussés à bout par nos ennemis au méfait d'avoir poussé les concessions à l'extrême limite : plus la somnolence avait été longue, plus le réveil fut brusque, et mieux notre diplomatie fut mise en présence d'un devoir catégorique et d'une nécessité inéluctable. Le spectacle de ces longues tergiversations est d'autant plus bizarre dans son mystère, que jamais cause coloniale ne rencontra pareille faveur devant les Chambres françaises où la clarté de l'histoire nationale et l'évidence de nos intérêts déterminèrent, à plusieurs reprises, des votes unanimes sur les affaires malgaches. A l'encontre de ce que l'on observait dans d'autres débats relatifs à notre expan-

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sion coloniale, les énergiques initiatives vinrent de l'opinion publique et de l'opinion parlementaire; les plus regrettables hésitations, les compromis tortueux, furent plutôt le fait des représentants du pouvoir exécutif.

Il convient de rappeler ici que la diplomatie du second empire avait légué au gouvernement républicain une situation pleine d'ambiguités et de périls; par la reconnaissance d'une reine hova comme souveraine de Madagascar, par le souci inquiet et mal récompensé de ne point éveiller la susceptibilité de la Grande-Bretagne, elle avait compromis une condition de droit jusque-là excellente. Ce que n'avaient pu mettre en question les pires revers de la période révolutionnaire et impériale, la recherche de 1' « entente cordiale » anglaise, la sophistique subordination de notre politique au « principe des nationalités », l'attente béate des résultats de l'application du libreéchange qui devait, en rendant toutes les colonies accessibles à tous les peuples, supprimer la nécessité d'acquisitions pour compte national, le mirent en péril. Toutefois les engagements pris par les diplomates français ne liaient leur patrie que dans la mesure où les Hovas tiendraient parole et respecteraient les clauses acceptées par eux à notre avantage; ce qui, par bonheur, n'eut point lieu. Les traités impériaux avaient donc été dangereux : mais ils furent caducs fort peu de temps après leur signature.

Au moment même de notre grande épreuve nationale, un savant français qui fut l'initiateur de toutes les découvertes ultérieures en pays malgache, M. Grandidier, parcourait la grande île. Les articles d'excellente science qu'il publia, à la suite de deux ans d'incessants voyages, méritaient de modifier

profondément les idées qui avaient cours en France sur le relief et la richesse végétale de Madagascar; il signalait la présence, au sud-ouest, de pays desséchés et quasi-désertiques ; telle remarque de ses rapports, concis et discrets, pouvait déjà faire douter de l'existence d'une partie notable de la grande foret (( circulaire » marquée sur les meilleures cartes. Avec les esquisses finement commentées de M. Grandidier el la grande carte, vraie pour l'Imérina et les confins Betsiléo, du P. Roblet, on avait les éléments d'une connaissance encore toute générale mais déjà critique, et ceux d'une première préparation à des hostilités inévitables.

C'est en 1878 (rue se manifesta nettement le parti pris du gouvernement hova de se soustraire aux engagements du traité conclu dix ans auparavant avec la France. Le conflit qui éclata, à propos de l'héritage de M. Laborde, consul de France, el l'un des meilleurs artisans de la civilisation européenne à Madagascar, prouva d'une manière évidente la duplicité de nos adversaires; permettre aux Français d'acheter des terres, mais défendre aux Malgaches d'en aliéner, tel fut le singulier commentaire qu'un ministre hova osa donner de l'article 4 du trait<; de 1868. La querelle fut envenimée par l'impudent essai, essai qu'encouragea l'Anglais Parrett, de soustraire plusieurs chefs sakalaves à l'action du protectorat de notre colonie de Nossi-Bé. Quatre ans de pourparlers énervants, avec alternatives de feintes concessions et de menaces à peine déguisées, furent suivis d'une rupture diplomatique (1882) et dune énergique opération de police du commandant Le Timbre qui enleva les pavillons hovas arborés sur la côte nord-ouest de Madagascar. Cette rupture, consacrant l'inexécution des clauses essentielles du traité de 1868, nous mettait en état de pleine liberté d'action.

Fidèle à une vieille tactique qui lui réussit plusieurs fois, le Gouvernement hova sut se soustraire à la négociation directe avec les autorités françaises locales, et embrouiller le débat,

en le généralisant et en gagnant du temps, par l'envoi d'une ambassade « auprès du Gouvernement de la République et des gouvernements amis » (juillet 1882). C'était favoriser l'immixtion, à Paris, de toutes les influences favorables, étrangères ou autres, et échapper à l'apparence de considérer la France comme puissance privilégiée en vertu de l'ancienneté de ses interventions à Madagascar. Cette manœuvre fut soulignée par la maladroite insistance des plénipotentiaires hovas demandant « qu'il ne fût pas fait mention, par écrit, de la clause relative aux droits généraux de la France à Madagascar », et prétextant « qu'ils n'étaient pas munis de pouvoirs sur ce point spécial ».

Le gouvernement anglais voulait saisir cette occasion de ne point laisser la France et les Hovas en posture de régler seuls et directement le différend; son immixtion, tentée sous la forme courtoise d'offre de bons offices, fut écartée sans hésitation par M. Duclerc. On peut considérer comme un premier gain de notre politique cette éviction des influences étrangères que le gouvernement hova appelait à l'aide pour sanctionner visiblement le nouvel état de choses créé par le traité de 1868 ; de ce traité il ne restait plus rien, faute d'exécution des articles essentiels.

Toutefois, après la vigoureuse campagne de l'amiral Pierre en 1883, l'ultimatum remis le 1er juin à la reine Ranavalona n'exigeait encore que la reconnaissance de notre souveraineté ou protectorat sur des territoires strictement délimités du Nordouest : c'était une sorte de traité de partage, et fort inégal, entre la France et les Hovas. En tout cas la nécessité d'une révision du traité de 1868 y était affirmée; c'était en proclamer la caducité. Cet article de l'ultimatum en détermina le rejet par la reine.

L'amiral Pierre bombarda Tamatave et procéda à l'occupation, gêné sans cesse par l'inexplicable intrusion du comman-

dant anglais de la « Dryad » qui rappelle rigoureusement les procédés employés à Taïti contre l'amiral Dupetit-Thouars. Notre intervention à Madagascar eut aussi son affaire Pritchard, déterminée par l'ingérence indiscrète sinon coupable du missionnaire Shaw. L'amiral Pierre, écœuré, mourut à l'expiration de son commandement remis à l'amiral Galiber.

A Paris M. Jules Ferry exigeait sagement que les négociations fussent engagées sur le théâtre même des opérations et par nos représentants locaux. Ces négociations n'avaient, du reste, aucune efficacité : pourtant le ministère français n'exigeait rien au delà des termes singulièrement modestes de l'ultimatum ; il restait même en deçà, puisque Jules Ferry lui-même, tout en condamnant la « politique des velléités et des abandons », s'en tenait à la consécration de nos droits sur la côte nord-ouest, non sans marquer combien son attitude était imposée par la conduite de ses prédécesseurs (mars 1884). Mais l'ordre du jour de la Chambre des députés, voté par 437 voix contre 26, enjoignait à nos représentants de « maintenir tous les droits de la France à Madagascar ». Il est curieux d'observer que les instructions remises à l'amiral Miot, qu'on chargeait d'agir en le laissant libre de négocier, n'ont pas une netteté adéquate à cette fière déclaration. L'amiral ne devait pas laisser discuter nos droits ni admettre de débat sur les limites de notre prise de possession au nord-ouest : mais il n'était pas davantage incité à proclamer la nullité de la souveraineté hova en dehors de l'Emyrne ; et comme on l'autorisait à revendiquer les avantages du traité de 1868, en outre du retrait de la loi n° 85, par là même on l'encourageait, on le menait fatalement à restaurer la valeur diplomatique de cette malencontreuse convention (1).

Toutefois, après de nouvelles discussions dans la commis-

(1) Cf. Annexes, p. 735.

sion parlementaire des crédits etdevant LaChambredes députés, discussions au coins (lesquelles M. de Lanessan avait démontré les dangers d'une excessive limitation de l'entreprise à la réoccupation des pays sakalaves du nord-ouest, de plus fermes instructions furent données à l'amiral, instructions que M. Jules Ferry, au nom du gouvernement, résuma eu ces termes : <(.I1 ne peut plus être question de nous tenir seulement sur le « terrain des négociations, sur le terrain du traité de 1868 : « cette politique est finie. »

Etait-ce un retour définitif à la tradition française : on l'espéra quelque temps. L'amiral Miot harcelait l'ennemi, démantelait toutes les villes maritimes de quelque importance, sans dissimuler au gouvernement la nécessité d'opérations dans l'intérieur de l'île, mais en recommandant un protectorat établi avec l'aide de l'élément hova. Le nouveau ministre, M. de Freycinet, déclarait accepter l'héritage de « quatre ou cinq ministères successifs », bref continuer la tradition française, ce qui n'indiquait pas nécessairement une ligne de conduite rigoureusement fixée, puisque l'on pouvait relever de notables différences dans les diverses instructions données par des ministères antérieurs. Un député de l'opposition insinua que la politique du ministre « consistait à ne pas abandonner Madagascar et à ne pas la conquérir» toutàla fois. Jules Ferry, intervenant pour appuyer l'autorité, et peut-être stimuler l'énergie du nouveau cabinet, estimait que « la France ne doit pas se laisser jouer plus longtemps par un petit peuple barbare ». Enfin M. Brisson, président du conseil, déterminait le vote des crédits demandés en recommandant « une politique de conservation du patrimoine national ». Par malheur les tergiversations du passé enlevaient à cette heureuse formule une part de la valeur de netteté que le chef du gouvernement semblait y attacher. En quoi consistait ce patrimoine national qu'on exprimait l'énergique volonté de conserver ? Etait-ce la

reprise pure et simple d'une colonie vraiment française depuis plus de deux siècles, ou l'occupation des territoires sakalaves désignés dans les actes de 1841, ou les simples avantages dévolus aux sujets français par le traité de 1868 ? Chacun, depuis le plus chaud partisan de l'expansion jusqu'à son adversaire le plus résolu, pouvait comprendre à sa manière ; et le gouvernement pouvait, suivant son inclination, s'autoriser de ces belles et nobles paroles pour justifier soit une vigoureuse action, soit une négociation de la dernière faiblesse.

Les faits allaient commenter plus clairement le langage du président du conseil. Après une victorieuse campagne du commandant Pennequin en pays sakalave et un échec peu important essuyé par une simple reconnaissance de l'amiral Miot sur Farafate, on se hâta d'accueillir un nous eau recours des Hovas aux négociations; et le 17 décembre 1885 fut signé entre l'amiral Miot et M. Patrimonio pour la France, l'Anglais Digby Willougby, qualifié de général pour le gouvernement hova, un traité de paix qui ne fut guère qu'une trêve de dix ans, et ne pouvait donner à aucun politique clairvoyant l'illusion de la stabilité définitive. Pour juger avec équité la conduite des ministres qui le conclurent, on doit se rappeler que les Chambres françaises et l'opinion publique étaient visiblement lasses de l'effort final qui avait emporté le succès au Tonkin, que le moment était peu opportun d'exiger sans retard un nouveau sacrifice qu'on savait devoir être considérable. L'essai loyal d'un protectorat qu'on savait ne pas être loyalement accepté par l'autre partie devait servir à éclairer l'opinion française et à la préparer; et l'avenir montra que ce calcul d'une transition nécessaire, destiné à prouver la loyauté de notre pays et la mauvaise foi des Hovas, aboutit en somme où tous les Français soucieux de la grandeur coloniale de la patrie, désiraient le voir aboutir.

Considéré en lui-même, le traité n'était ni net, ni avantageux,

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sauf la cession de Diégo-Suarez. Le protectorat français ne s'affirmait que par la représentation de Madagascar dans toutes ses relations extérieures; son respect n'était assuré que par ]'« escorte militaire » du résident de France à Tananarive. La France s'engageait à fournir les instructeurs militaires, ingénieurs, chefs d'atelier, c qui lui seraient demandés », ce qui n'excluait point les étrangers et ne nous conférait aucun contrôle, la reine restant maîtresse « de présider à l'administration intérieure de toute l'île » Le titre de « reine de Madagascar » était consacré par son insertion dans l'article 7 ; et le traité de 1868, également rappelé en termes précis, redevenait, sinon une base des rapports entre les deux parties, au moins une pièce d'archives qu'on pourrait invoquer dans les discussions ultérieures. Quant à nos sujets sakalaves, ils n'étaient protégés contre les représailles que par une promesse de la reine « s'engageant à les traiter avec bienveillance » et à tenir « compte des indications fournies à cet égard par le gouvernement de la République. » Aucune stipulation impérieuse d'amnistie, aucun recours légal devant des juges français.

A tous ces indices on reconnaît le vrai caractère du traité qui est une suspension de la guerre et une sorte de délai imparti aux Hovas pour faire la preuve de leurs sentiments envers la France.

de 1885 a 1895

Sur un seul point l'accord de 188o était catégorique ; il mettait fin à toute velléité des Hovas d'intéresser à leur cause des puissances étrangères. C'était notre seul vrai gain; encore fallut-il négocier et faire des concessions nouvelles pour isoler le gouvernement hova en obtenant le désistement des Etats

sur lesquels rejîosait sou seul espoir de tourner ce traité pourtant si bénévole.

Notre plus ancienne rivale, la Grande-Bretagne, ne reconnut notre protectorat sur Madagascar que moyennant notre reconnaissance du même fait à Zanzibar et les grand s avantages que lui assura la convention du 5 août 1890 dans la région du Sokoto, du Bornou, du Bas-Niger et de la Bénoué. Or elle avait jadis, en 1816, au lendemain de nos pires humiliations de l'époque impériale, désavoué les manoeuvres d'empiétement de sir Robert Farquhar et renoncé à voir dans Madagascar une « dépendance de l'île Maurice ». Le gouvernement républicain expiait donc, en 1885, la faute du trop fameux traité de 1868, inspiré par le souci de « l'entente cordiale » avec l'Angleterre.

L'empire d'Allemagne acceptait notre protectorat malgache moyennant liberté d'acquérir les territoires continentaux du sultan de Zanzibar.

Enfin les plénipotentiaires français de la Conférence de Bruxelles durent consentir à l'application, dans toute l'étendue de Madagascar, des mesures essentielles que stipulait 1' « Acte général. »

Si cher qu'il eût fallu acheter cette institution d'un protectorat mal défini et garanti moins encore, dans une ancienne colonie française, nous étions désormais seuls en face de la royauté indigène qui nous bravait et nous molestait depuis près d'un siècle. La conduite du gouvernement hova à l'égard de la France ne se démentit point. M. Le Myre de Vilers, notre résident, se trouva, dès les premiers jours de son arrivée, aux prises avec une intrigue financière, l'affaire Kingdom, dont le succès pouvait mettre la reine de Madagascar sous une tutelle pseudo-administrative qui battrait en brèche le protectorat. Puis interviennent les difficultés de délimitation de notre territoire de Diégo-Suarez, et le refus de la reine de nous soumettre l'exequatur des consuls étrangers. Ce fut une

série ininterrompue de violences et d'actes de mauvaise foi jusqu'à la rupture définitive de 1895.

Pendant celte période d'expériences trop concluantes, le Gouvernement, français, sans se départir d'une patience et d'un calme qui mettaient par avance tous les droits de son côté et gagnaient à sa cause les esprits les plus prévenus, se préparait à tfrie action inévitable en développant, à Madagascar comme en Afrique, les missions scientifiques. Grâce aux voyages de MM. Catat, Foucart et Maistre, de Henri Douliot, mort victime desonzèle ardent, d'Emile Gautier, du Dr Besson, de M. d'Anthouard, on connut bientôt les traits essentiels du relief, du climat et de la végétation de la grande île, et le détail des roules qui mènent de Majunga et de Tamatave à Tananarive. Nos agents diplomatiques suivaient avec, une égale sollicitude toutes les manœuvres employées par le Gouvernement hova pour éluder une à une les clauses du traité de 1885, s'armer en vue de la rupture qu'il escomptait comme nous sans la croire aussi proche, et nouer des intrigues avec des aventuriers étrangers. Nou seulement nos résidents se heurtaient à une force d'inertie, à une résistance passive des ministres hovas pour quoi le dernier traité restait lettre morte; mais nos compatriotes étaient partout traqués, spoliés, assassinés dans des conditions qui laissaient peu de doutes sur la complicité des autorités hovas. Chez nos anciens sujets sakalaves, c'étaient des massacres en masse. Enfin la frontière de notre petit territoire de Diégo-Suarez était perpétuellement violée, l'escorte du résident général exposée à de continuelles insultes. La mesure était comble.

DE 1893 A 1900. LA GUERRE ; l'aNNEXION ; LA PACIFICATION

Au début même de l'année 1894, la Chambre des députés manifestait par un vote unanime, après interpellation de M. Brunet, député de la Réunion, les sentiments de réprobation que lui inspirait la politique hova, et son désir d'en arrêter les effets désastreux pour nos nationaux. Quel que fût le péril de la colonie française de Tananarive, un dernier avertissement fut donné au gouvernement de la reine sous forme d'une mission confiée à M. Le Mvre de Vilers qui avait laissé à Madagascar la réputation d'un homme ferme mais conciliant. Il demandait, au nom de la France, et en réparation des dommages et violences personnelles dont nos compatriotes avaient été victimes, des excuses et des indemnités, la confirmation de la clause essentielle du protectorat nous donnant la direction et le contrôle des affaires étrangères, enfin la garantie d'une vraie garnison dans la capitale au lieu de l'insignifiante escorte de notre résident. On lui répondit par un contre-projet dérisoire qui transformait notre résident général en une sorte de consul de toutes les puissances étrangères, tenu de les consulter toutes et d'en recevoir une investiture unanime ; un article allait jusqu'à stipuler la punition des officiers français qui se permettraient de débarquer des troupes dans l'île et d'y faire des exercices militaires.

Dans la mémorable séance du 13 novembre 1894, au cours de laquelle ces nouvelles furent communiquées en détail aux représentants du pays, M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, rappelait avec amertume l'extrême bénignité du

traité de 1885, et faisait un exposé magistral des droits de la France. Il avouait que « la politique du gouvernement de la « République, à Madagascar, avait offert, depuis neuf ans, « l'exemple de la prudence, delà modération, certains ont dit « de la longanimité. » Si réservé que fût son langage diplomatique, il se laissait aller à confesser que « les neuf dernières années avaient été un long piétinement sur place. » Les efforts de nos résidents généraux « s'étaient épuisés », disait-il encore. Le débat donna enfin l'occasion à M. Etienne de montrer en quelques traits saisissants et simples l'extrême importance de la position de Madagascar pour la défense de notre empire colonial.

On sait l'histoire héroïque de l'expédition qui commença le 15 février 1895 par l'occupation de Majunga, la marche de nos soldats à travers un pays dévasté et dépourvu de routes, l'admirable dévouement des troupes du génie, hélas ! plus que décimées par la fatigue et la fièvre après avoir accompli des prodiges d'intelligence et de valeur qui assurèrent le passage de remparts montagneux presque abrupts, enfin l'irrésistible poussée d'une colonne légère de 4000 hommes, vraie colonne infernale, qui bouscula une armée hova dix fois plus nombreuse, enleva Tananarive et imposa la paix à la reine dans son propre palais.

Or, malgré une si rude épreuve, le traité de paix du 1er octobre 1895 n'était encore qu'un traité de protectorat, aggravé et précisé, il est vrai, nous laissant libres de fixer l'importance du corps d'occupation, nous attribuant le contrôle de l'administration intérieure, nous rendant maîtres de la gestion financière. L'acte diplomatique de 1885 avait eu l'apparent mérite de nous dégager de tout péril d'une intervention des puissances étrangères ; les négociations de 1890 avaient clairement prouvé que nous nous en étions exagéré l'efficacité. Cette fois notre diplomatie avisait surtout au resserrement de l'autorité que la

formule de protectorat nous donnait sur les Hovas ; les puissances étrangères, mises désormais hors d'état de s'immiscer dans les affaires intérieures de l'île, allaient soulever des. difficultés à seule fin de conserver les bénéfices commerciaux inhérents au régime du protectorat et de rester, en matière économique, sur le pied d'égalité avec la France.

Le danger avait été prévu par M. Berthelot, ministre des affaires étrangères du cabinet Bourgeois, qui ajouta au traité de paix l'annexe d'une déclaration de « prise de possession». Le 18 janvier 1896, la reine signait une nouvelle formule où le mot de protectorat était remplacé par des termes conformes à cette prudente attitude du gouvernement français : « La reine, après avoir pris connaissance de la déclaration de prise de possession de Madagascar par le gouvernement de la République française... etc.. » Enfin M.'Hanolaux, ministre des affaires étrangères du cabinet Méline, déposa, le 30 mai 1896. un projet de la loi « déclarant colonie française l'île de Madagascar avec les îles qui en dépendent ». Ainsi était définitivement rétablie la condition ancienne de la colonie que Richelieu avait eu, le premier, l'espoir et l'illusion de donner à la fiance dans des formes régulières.

Quelle qu'ait été la vigilance des cabinets Bourgeois et Méline, également soucieux d'une solution nette et qui nous assurât par des privilèges commerciaux la récompense de durs sacrifices, les Etats étrangers ne s'inclinèrent point sans résistance ou du moins sans demande d'explications devant le fait accompli de la conquête. Les Etats-Unis d'Amérique, mais surtout la Grande-Bretagne appréhendaient avec raison l'octroi logique d'un « traitement de faveur au commerce français ». Mais en présence de la promulgation d'une loi d'annexion, le (i août 1890, loi qui fut accompagnée d'un ordre du jour « abolissant l'esclavage », toute controverse devenait impossible.

Il fallut encore une longue période de négociations et de ré-

pressions énergiques pour mettre fin aux révoltes que les anciens gouverneurs hovas soulevaient de toutes parts et aux actes de brigandage des « Fahavalos ». La conquête avait illustré les généraux Duchesne, Metzinger et Voyron ; la pacification de Madagascar mit le sceau au renom mérité que le général Gallieni avait déjà gagné par ses œuvres de science et d'organisation au Soudan et en Indo-Chine. Investi des pouvoirs civils et militaires, avec le titre de résident général, le général Gallieni fut d'abord contraint de faire quelques exemples, de proclamer l'état de siège dans les provinces centrales, et d'exiler à la Réunion la reine dépossédée : le résident devint « gouverneur général », le 30 juillet de la même année 1896. Bientôt l'ingénieux système de la « tache d'huile », comme disait familièrement son inventeur, répandit de proche en proche la paix dans toute l'île. Dans les premiers mois de l'année 1890 les tribus Malgaches étaient soumises, bien tenues en main, et quelques-unes capables de comprendre combien l'œuvre de la France leur devait être profitable. Il faut lire, pour se rendre compte de la portée de ce labeur achevé en moins de trois ans, le rapport et les instructions que le général Gallieni écrivait au début de la campagne de pacification et de travaux publics de l'année 1898 ; on ne sait ce qu'on y doit le plus admirer, la touchante modestie ou la rigoureuse netteté de cet homme d'un talent si complexe, savant, explorateur, officier d'une énergie méthodique, administrateur d'une prévoyance impeccable (1). Tout est à méditer dans ses instructions du 22 mai 1898, par lesquelles il explique le rôle colonisateur de l'armée ; le principe excellent, qui inspire toutes ses actions, n'est autre que l'application à chaque pays colonial d'une organisai ion spécialement conforme à la nature de ce pays. Aucune tendance doctrinaire dans cet esprit toujours en quête

(1) Cf« Annexes, p. 782.

d'adaptations harmonieuses et de solutions particulières : toujours une méthode, jamais de système, et une richesse de procédés égale dans la mise en valeur des hommes et des choses. L'organisation administrative (1) de l'île en est une preuve aussi remarquable que l'œuvre de pacification : le général Gallieui, au lieu de céder aux conseils des partisans dogmatiques de l'hégémonie hova, la plupart anciens partisans du protectorat, a procédé à une large décentralisation qui développera l'initiative et fera ressortir les intérêts de chaque groupe de races.

Enfin Madagascar, sous ce gouvernement de ferme autorité et de bon sens, est devenue (ce qui devrait être normal, mais est hélas ! exceptionnel) une colonie où la prépondérance des intérêts français de culture et de commerce est assurée : et l'application de notre loi douanière de 1892 à la grande île, loin d'avoir restreintle trafic, en a suscité l'essor. Le commerce s'est accru dans des proportions considérables : et l'arrivée de concessionnaires français bien choisis et munis de capitaux importants ne peut manquer de développer les forces productives du pays malgache. Le général Gallieni a repris et modernisé l'idée chère à Bugeaud ; il estime que, moyennant certaines précautions qu'il définit avec rigueur, la fixation à Madagascar de soldats libérés est un des meilleurs moyens de colonisation. Mais tant de projets ne pourront être exécutés avec toute l'ampleur nécessaire, -et aboutir à un sensible mouvement d'expansion française, qu'après l'achèvement des voies ferrées et des routes les plus essentielles. C'est là un des soucis les plus pressants du gouverneur général dont l'ardeur est singulièrement contrariée par la rareté et la maladresse de la main-d'œuvre indigène (2).

(1) Cf. Annexes, j>. 794.

(2) Cf. Annexes, p. 801.

Les Colonies, vol. I. 46

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Le retour de Madagascar à la France (car c'est bien un retour) ne pouvait avoir son plein effet de sécurité militaire et de prospérité commerciale, qu'à la condition d'ajouter à la grande île la majeure partie des satellites qui l'entourent. Si la Grande- Bretagne détient les Seyehelles, les Amirautés, et la belle île Maurice, peuplée de descendants de Français, du moins le gouvernement de la République a su joindre à notre vieille colonie de la Réunion, si française de moeurs et de coeur, le groupe important des Comores, complément de Mayotle, et les îles Glorieuses, puis au loin vers le sud, Saint-Paul et Amsterdam. Aldabra, Cosmoledo, Astove et Assomption, sont revendiquées parle gouvernement anglais, sans qu'il ait fait jusqu'ici la preuve bien nette de ses droits. Madagascar, qui attire déjà nombre de Français de Maurice trop à l'étroit dans leur île et leur offre la plus belle des occasions de rentrer dans leur communauté de race et de langue, exercera de plus en plus son action sur ces satellites de diverses grandeurs.

En résumé l'expansion coloniale de la France à Madagascar est un des faits les plus notables de notre histoire des vingt dernières années. La réannexion définitive s'est accomplie en vertu d'un accord à peu près unanime du sentiment national et est un des plus beaux exemples de la solidarité des traditions coloniales françaises à travers les vicissitudes de notre politique intérieure.Le gouvernement de la République a mené à bien l'œuvre entreprise, ébauchée, abandonnée et reprise tant de fois : et il l'a menée à bien en montrant autant de douceuret de longanimité dans les nég-ocations diplomatiques que de vigueur dans l'indispensable emploi de la force. Comme l'a démontré avec une parfaite clairvoyance le président du groupe colonial de notre Chambre des députés, M. Etienne, la possession de Madagascar est un élément de force à la fois pour notre politique africaine et pour notre politique indo-chinoise. Et l'on a la joie, en lisant les débats auxquels donna lieu cette grave affaire, de

constater chez nos orateurs parlementaires, même chez les adversaires les plus résolus de l'expansion coloniale, la toutepuissante influence d'une tradition de droits et d'intérêts séculaires, l'action invincible d'une idée de solidarité patriotique inspirant les hommes politiques des temps les plus divers, des régimes de gouvernement les plus contraires, des opinions les plus opposées ; et cela donne foi dans les destinées coloniales de la patrie.

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