I. LA GUERRE DE
L'histoire de Madagascar avant les incidents qui amenèrent la guerre de 1882 se résume dans les explorations scientifiques qui modifièrent d'ailleurs profondément nombre d'idées traditionnelles relatives à la colonie.
En août 1871, M. Grandidier publiait dans une carte le résultat de ses longues reconnaissances de deux années : il avait fait la triangulation de l'Imérina et levé la première carte détaillée de cette grande et populeuse province. En 1873, le P. Roblet complétait ses travaux et poussait la triangulation jusqu'aux confins sud du pays des Retsiléo.
Les connaissances sur l'intérieur de l'île étaient encore assez vagues quand éclata la guerre.
La guerre de 1882-1883 eut deux causes principales, la promulgation d'une loi foncière, la loi 85 (1), interdisant la vente et l'alié-
(1) Texte de cette loi : « La terre à Madagascar ne peut être vendue ou donnée en garantie qu'entre sujets du gouvernement de Madagascar. Si quelqu'un vend ou donne en garantie à d'autres personnes, il sera mis aux fers à perpétuité. L'argent de l'acheteur ou du prêteur sur cette garantie ne pourra être réclamé, et la terre fera retour au gouvernement. »
nation des terres en faveur des étrangers et le refus des Hovas de reconnaître nos droits sur la côte nord-ouest de l'île.
La première cause de conflit se précisa à l'occasion de la succession de M. Laborde, consul de France, décédé à Tananarive en 1878, en laissant à ses héritiers, MM. Campan et Laborde, un certain nombre d'immeubles. Le gouvernement hova s'opposa à l'entrée en jouissance des héritiers et, aux réclamations de M. Bandais, consul et commissaire du gouvernement à Tananarive, qui invoquait l'article 4 du traité de 1868, il répondait : « Cet article 4 dit que les Français pourront acquérir toute espèce de biens meubles et immeubles en se conformant aux lois et règlements du pays. Or les lois et règlements s'opposent à ce que la terre appartienne à d'autres personnes qu'à la reine. La loi 85, que vous nous demandez de retirer ou de modifier, ne viole pas le traité. Elle défend, suivant les usages les plus anciens de notre pays, à tout sujet malgache de vendre ou d'engager la terre, mais elle ne défend pas aux Français d'acheter (1). »
La seconde cause de conflit se précisa par la visite à Tananarive, sous la direction de l'Anglais Parrett, de chefs sakalaves soumis à notre protectorat de Nossi-Bé et dépendances, par la prétention des Hovas d'établir des postes dans l'Ankara et les autres territoires de la côte nord-ouest et d'ignorer jusqu'à nos traités de 1841, par leur affirmation que Madagascar entière était la propriété de la souveraine. A l'appui de cette affirmation, le gouvernement hova apportait assez habilement le traité de 1808 proclamant la souveraineté de Banavalo II sur Madagascar et aussi l'affaire du Touélé, boutre naufragé en 1881 et dont l'équipage avait été assassiné par des Sakalaves, crime pour lequel le gouvernement français avait eu l'imprudence de demander au gouvernement hova une indemnité qui fut immédiatement payée.
La rupture eut lieu en mars 1882, à la suite des menaces adressées à notre consul et des agissements des hovas à la côte nord-ouest. Le capitaine de vaisseau Le Timbre, après avoir visité cette côte, alla à Tamatave et y fut bientôt rejoint par le consul Baudais qui avait rompu toutes relations avec le gouvernement hova et avait laissé à Tananarive son chancelier, M. Campan. Le commandant
(1) Ravoninahitriniarivo, ministre des affaires étrangères, dans le Livre Jaune, 1881-83, p. 25.
Le Timbre se rendit alors à Nossi-Bé, et arracha les pavillons hovas plantés à Ampassimiène et à Sambirano. Bientôt M. Gampan dut lui-même évacuer Tananarive avec ses compatriotes.
Au moment où les opérations allaient s'étendre, le gouvernement hova fit connaître qu'il allait envoyer à Paris une ambassade (juillel 1882). Cette ambassade, qui quitta Tananarive an moment où la reine Puinavalo II venait de mourir et d'être remplacée par sa cousine RanavaloIII (13 juillet 1882), commença ses négociations à Paris, le 23 octobre, avec M. Decrais, directeur des affaires politiques, l'amiral Pcyron, chef d'état-major de la marine, et M. Billot, directeur au ministère des affaires étrangères. Les plénipotentiaires hovas tentèrent de justifier leurs prétentions sur la côte nord-ouest et la loi 85. Sur le premier point ils cédèrent et prirent l'cngagement de faire disparaître les pavillons, garnisons et postes de douane établis sur les territoires placés sous le protectorat français. Mais les pourparlers furent rompus sur la question du droit de propriété. Le gouvernement français avait cependant fait une concession en acceptanl que l'application du traité de 4868 fût « réglée de façon à assurer à ses nationaux la possession des terres sous forme de baux à longue échéance, renouvelables, entourés de garanties certaines et pouvant avoir une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans. » Les plénipotentiaires hovas proposèrent « des baux de vingt-cinq ans pouvant être renouvelés trois fois selon consentement mutuel du propriétaire et locataire et entourés de garanties certaines. » Ils demandèrent aussi qu'il ne fut pas fait mention par écrit de la clause relative au droits généraux de la France à Madagascar.
Les négociations furent rompues, et les plénipotentiaires hovas partirent brusquement (novembre 1882) pour Londres, puis pour Berlin et l'Amérique. Le gouvernement britannique essaya d'amener une reprise des négociations en offrant ses bons offices. M. Duclerc, minisire des affaires étrangères, répondit le 24 janvier 4883 : « Les envoyés de la reine Ranavalo ont été suffisamment éclairés sur la légitimité de nos revendications et sur l'étendue des concessions auxquelles nous pourrionssouscrire ; ils n'ont dû conserver aucune illusion sur les conséquences de l'attitude où il leur a plu de se maintenir. Dans cet état de choses et tout en s'associant à l'esprit dont les ouvertures de lord Granville s'inspirent, le gouvernement de la République ne croit pas qu'il y ait utilité à ce qu'un nouvel exposé de ses vues soit communiqué à l'ambassade malgache par
les soins du gouvernement de Sa Majesté Britannique. » Le gouvernement allemand fit part de son intention de ne s'immiscer en rien dans les incidents de Madagascar et de son désir de placer sous la protection des agents français la personne et les intérêts des sujets allemands établis dans l'île.
Le gouvernement français se résolut à agir avec vigueur; il transforma la station navale des Indes en une division navale confiée au contre-amiral Pierre qui quitta la France en février 1883 avec la mission de faire évacuer les postes de la côte nord-ouest, de saisir la douane de Majunga et d'adresser au gouvernement hova par l'entremise du gouverneur de Tamatave, un ultimatum exigeant : « 1° la reconnaissance effective des droits de souveraineté ou de protectorat que nous possédons sur la côte nord; 2° des garanties immédiates destinées à assurer l'observation du traité de 1868 ; 3° le payement des indemnités dues à nos nationaux. » L'amiral Pierre dans une rapide campagne en mai 1883 fit disparaître les postes bovas de la côte nord-ouest, bombarda et occupa Majunga le 16 mai et arriva le 31 mai à Tamatave.. On y attendait l'arrivée îles Français de Tananarive qui, le 25 mai, à la suite de l'excitation produite par la nouvelle de la prise de Majunga, avaient dû quitter la ville sous la conduite dcM. Suberbie. Le l''1' juin l'amiral et M. Bandais remirentau gouverneur de Tamatave l'ultimatum, ainsi rédigé :
Le Gouvernement français, animé du sincère désir de rétablir le plus promptement possible, avec le gouvernement de S. M. la reine Ranavalona II, les relations de paix et d'amitié qui les ont longtemps unis, mais décidé à employer tous b-s moyens pour sauvegarder la situation conventionnelle qui lui est acquise à Madagascar, a donné l'ordre aux soussignés de faire connaître au <;uuvernement de la reine Ranavalona les conditions auxquelles est désormais subordonné le maintien des bonnes relations que la France désire conserver avec Madagascar.
lo Le Gouvernement Hova reconnaîtra effectivement les droits de souveraineté ou de protectorat que nous confèrent sur certains territoires les traités conclus avec les cbefs sakalaves.
Ces territoires s'étendent depuis la baie de Baly à l'ouest jusqu'à celle d'Antongil à l'est, en passant par le cap d'Ambre;
2o La loi 85, en .complète contradiction avec l'article 4 du traité de 1868, sera rapportée, et la reine s'engagera à donner des garanties formelles et immédiates que lui fera connaître en temps et lieu le commissaire de la République française, muni de pleins pouvoirs de son gouvernement pour régler cette question, afin qu'à l'avenir, le droit de
propriété ou de bail à très longue échéance puisse être exercé en toute liberté par les na'ionaux français.
Elles feront objet d'une convention spéciale pour la signature de laquelle le gouvernement de S. M. la reine Ranavalona II s'engagera à envoyer dans le délai de quinze jours un plénipotentiaire au lieu que lui désignera le commissaire de la République française.
Ce plénipotentiaire aura aussi les pouvoirs nécessaires pour accepter la révision que le commissaire de la République lui proposera, s'il y a lien, de tout ou partie du traité de 1868.
3° Le gouvernement de la reine s'engagera à payer, dans le délai de trente jours à partir de l'acceptation du présent ultimatum à Tamatave, entre les mains du commissaire de la République, la somme de un million de francs, soit 200,000 piastres, pour les indemnités dues aux nationaux français.
Les soussignés, aussitôt le présent ultimatum accepté, feront connaître au gouvernement de la reine Ranavalo II les conditions qu'ils exigent en garantie de l'exécution des clauses énumérées ci-dessus.
Ces conditions ne sont point présentées au gouvernement de la reine Ranavalo II pour être discutées, mais pour être acceptées ou refusées, par oui ou par non, dans le délai de huit jours.
Le 9 juin, dernier délai, parvenait la réponse négative du gouvernement hova, ainsi conçue :
Antananarivo, 5 juin 1X83.
L'ultimatum adressé au gouvernement de S. M. la reine de Madagascar le 1er juin 1883, a été reçu. En réponse, nous avons à vous informer que le gouvernement de S. M. la reine de Madagascar a le regret de vous dire qu'il ne voit aucune occasion d'entrer en négociation si votre gouvernement ne reconnaît à la souveraine la souveraineté de Madagascar. Votre gouvernement, par le traité conclu en 1868, a entièrement connaissance de cela.
Il a été aussi démontré en preuve par l'indemnité qu'a réclamée la France à Maramoity, au sujet de l'affaire du boutre Touélé dans les latitudes qu'elle réclame actuellement dans l'ultimatum.
Andriamifidy.
Le 10 juin, au matin, Tamatave fut bombardé et les Hovas se retirèrent en mettant le feu à la ville. Le lendemain elle fut occupée.
Le séjour de l'amiral Pierre devant Tamatave fut marqué par deux incidents. Le commandant anglais Johnstone, du Dryad, avait soulevé toutes sortes de difficultés à l'amiral français, en voulant exercer une sorte de contrôle sur les consignes militaires, et la
correspondance entre les deux officiers fut même rompue par suite « de l'ingérence presque quotidienne et trop souvent mal fondée du commandant Johnstone dans nos affaires, de son insistance à saisir nos agents de questions qui échappaient à leur compétence, ou à soulever des discussions destinées à entraver leur action, et enfin, du ton même de ses communications (1). » Les Anglais allèrent jusqu'à prétendre que l'injonction adressée au consul anglais Packenham d'avoir à quitter Tamatave avant le bombardement avait déterminé la mort de ce fonctionnaire décédé la veille du bombardement. Le gouvernement britannique protesta à Paris, mais les allégations du commandant du Dryad furent facilement infirmées.
Le second incident fut relatif à un missionnaire de la Société des Missions, M. Shaw, accusé de tentative d'empoisonnement sur nos soldats. Des présomptions graves ayant été relevées à sa charge, un ordre d'arrestation fut décerné contre lui ; au bout de sept semaines, l'instruction aboutit à un non-lieu. L'incident souleva une vive émotion en Angleterre; il prit fin par l'allocation par le gouvernement français d'une indemnité de 25,000 fr.
L'amiral Pierre, étant mort, fut remplacé par l'amiral Galiber et à ce moment (novembre 1883), les ambassadeurs hovas étant rentrés à Madagascar après avoir de nouveau traversé Paris où M. Jules Ferry, président du Conseil, leur déclara que c'était à Madagascar que la contestation pouvait être réglée, le premier ministre, Rainilaiarivony, demanda de nouvelles négociations. L'amiral Galiber et le consul Baudais les acceptèrent, à condition qu'elles ne suspendraient point les opérations de guerre et que l'ultimatum servirait de base. Conduites par Rainandriampandry pour les Hovas, les conférences eurent lieu à Tamatave du 19 au 26 novembre 1883. Elles n'aboutirent point, les plénipotentiaires hovas ayant voulu prendre d'autres bases de discussion que celles de l'ultimatum, et proposer notamment le rachat de nos droits sur la côte nord-ouest par une somme d'argent. Elles furent reprises le 21 février 1884 sur un télégramme de M. Jules Ferry demandant que la clause relative à la côte ouest fût ainsi rédigée : « Le gouvernement hova s'engage à n'occuper aucun territoire, à n'exercer aucune action dans la région qui fait l'objet des arrangements conclus par la
(1) Livre Jauue, 1882-1883, M. Challemel-Lacour à M. Waddington, p. 53.
France en 1841 et 1842 avec les Sakalaves. » Mais elles furent de nouveau rompues le 8 avril 4884, les plénipotentiaires hovas se retranchant derrière des pouvoirs insuffisants et derrière l'intégrité du territoire de Madagascar.
Sur ces entrefaites, la Chambre avait été saisie de la question de Madagascar par une interpellation de M. de Lanessan qui occupa les séances du 25 et du 27 mars 1884. M. de Lanessan fit un exposé de la situation singulièrement compliquée de Madagascar et il conclut ainsi :
Etablissez-vous là où il vous plaira, sur cette côte ouest, d'un bout à l'autre ou sur un point au nord jusqu'à la baie d'Antongil, et vous êtes sûrs d'avoir immédiatement pour vous les populations qui entoureront vos établissements; vous trouverez parmi elles des soldats indigènes qui prendront la défense de vos postes avec un intérêt réel et qui vous serviront de base de défense.
Comme second acte vous exigerez des Hovas l'indemnité à laquelle vous avez droit, et, s'ils ne la payent pas, vous la prendrez. Vous avez déjà saisi les douanes de la côte, vous les garderez.
Parmi toutes les solutions qui se présentaient, celle-là est peut-être la plus conforme à l'esprit d'un gouvernement républicain, c'est-à-dire d'un gouvernement d'expansion pacifique et non de conquête violente, et elle est peut-être aussi celle qui est le plus de nature à sauvegarder et nos intérêts et notre dignité et l'honneur même de notre drapeau.
M. de Mun demanda une action plus énergique :
Les négociations ont été rompues, dit-il, au mois de décembre, par le mauvais vouloir des Hovas. Depuis, on est dans le statu quo. Et quel statu quo ? A Sou 10 kilomètres des Hovas, campésautour de Tamatave, où nos nationaux, expulsés de Tananarive, à travers les plus mauvais traitements, au prix de vives souffrances, sont entassés dans les plus mauvaises conditions, réduits à se ravitailler uniquement parle moyen des vaisseaux embossés devant la côte ; en réalité, on dirait que ce sont les Hovas qui bloquent Tamatave.
Eh bien, il n'y a rien de plus déplorable qu'une pareille situation, qui amoindrit notre prestige, qui enhardit l'ennemi et qui use nos forces dans l'immobilité sur une côte insalubre: et si c'était là tout le parti qu'on devait tirer du bombardement de Tamatave et de l'expédition de l'amiral Pierre, il aurait mieux valu ne rien entreprendre; car jusqu'ici on n'a réussi qu'à amasser des ruines, à amener des violences et à créer un état de guerre sans en tirer aucun profit sérieux.
Cela n'est pas digne delà France : il faut en finir, et on n'y parviendra
que par une campagne énergique. M. Baudais vous l'a dit, dans une des premières dépêches qui sont au Livre Jaune:» Vous n'obtiendrez que si vous exigez. » Eh bien, exigez donc !
C'est l'histoire de toutes nos tentatives depuis soixante ans sur la côte de Madagascar : l'amiral de Mackau le rappelaità la Chambre de 1846 :
« Quatre fois, disait-il, depuis trente ans. nous nous sommes présentés sur la côte orientale, toujours avec les nuit ils les plus légitimes, toujours pour couvrir nos nationaux, et chaque fois les moyens insuffisants que nous avons employés ont paralysé notre action. »
La Chambre se tira d'affaire en votant un paragraphe de l'adresse où elle affirmait platoniquement les droits de la France, tout en manifestant pour les expéditions lointaines une répugnance qui n'était pas faite pour les encourager.
Messieurs, ne faites pas comme la Chambre de 4846; ne vous bornez pas à des manifestations platoniques ; donnez à votre Gouvernement la force nécessaire pour qu'il agisse vigoureusement, pour qu'il renonce à négocier inutilement, comme s'il voulait la paix à tout prix, pour qu'il puisse aller de l'avant et faire valoir sur la Grande Terre, sur la France orientale, le droit de souveraineté dont il a la garde et qu'il 'a trouvé dans l'héritage tles siècles.
Voilà la seule politique que je comprenne.
Celle où nous piétinons depuis six mois ne peut qu'aggraver le mal et rendre chaque jour la solution plus difficile et plus coûteuse.
M. Dureau de Vaulcomte, député de la Réunion, dans la séance du 27 mars, indiqua la marche sur Tananarive comme l'unique solution et il affirma que c'était par courtoisie que le titre de roi de Madagascar avait été donné à Radama. M. Jules Ferry, président du conseil, prit à son tour la parole etse justifia tout d'abord d'avoir engagé des négociations avec les Hovas : il montra que la politique conventionnelle avait été celle de ses prédécesseurs et qu'il était amené à la suivre encore. Il protesta aussi contre le reproche d'excessive longanimité et exposa en ces termes sa politique :
C'est à la date du 46 novembre qu'ont commencé les conférences dont vous avez le curieux récit dans le Livre Jaune. Eh bien, quel était le but de ces conférences? D'arriver à un traité, n'est-ce pas? Tel était donc le résultat des mesures énergiques que nous avions prises.
Les négociations ont été renouées le l01' février dernier, et, de notre part, dans des termes qui ont, comme toujours, et sur ma recommandation expresse, laissé, intacts les droits historiques de la France. La question de souveraineté a été réservée; il nous sera toujours possible delà revendiquer quand nous le jugerons utile, et de l'exercer dans la mesure qui nous semblera la meilleure pour les intérêts du pays.
Ces négociations ont donc été reprises le 1er février; je n'en ai pas de nouvelles. Vous dirai-je que je fonde beaucoup d'espoir sur leur succès? Je crois pourtant que ce serait trop se presser que de déclarer dès à présent qu'elles échoueront.
Pour moi, j'ai le plus vif désir qu'elles aboutissent. Je sais bien que j'attriste un peu l'excellent et patriotique esprit de nos collègues de la Réunion. Pourtant, je désire très sincèrement que nous arrivions à conclure un traité avec les Hovas. Et si je le dis très haut, je ne désire pas i j uo les Hovas nous fournissent l'occasion de rompre avec eux d'une façon définitive.
Vous me direz : mais quel but poursuivez-vous?
Je poursuis le double but établi par l'ultimatum : la protection des populations du nord-ouest, qui se sont placées sous notre garde et confiées à notre honneur, et la protection de nos nationaux indignement traités.
L'indignité la plus grande de ce traitement, ce n'est plus, comme dans d'autre temps, une persécution violente, j'en conviens, les mœurs des Hovas se sont adoucies ; mais c'est une inégalité que l'honneur de la France ne permet pas de supporter. Il n'est pas possible que les autres nations aient, par tolérance, si l'on veut, le droit de posséder à Tananarive et que les Français n'y jouissent pas des mêmes avantages.
Voilà le double but que nous poursuivons.
... Mais, me dira-ton, votre butest limité, il est sage, il n'expose pas la France à de grandes dépenses d'hommes et d'argent; mais, enfin, quels sont vos moyens pour l'atteindre? Si les négociations qui sont encore pendantes n'aboutissent pas, que ferez-vous ?
Messieurs, je réponds que, si les négociations échouent, il est de notre devoir de n'écarter, pour terminer celte affaire, pour réduire à la raison le peuple hova, l'emploi d'aucun moyen, et que de ce qui se dit à cette tribune il ne faut pas que ce peuple obstiné, d'une obstination tout à l'ait particulière, puisse conclure que du haut de son nid d'aigles de Tananarive, il peut braver indéfiniment la volonté et les armes de la France.
Mais enfin, messieurs, en dehors du moyen extrême que je ne veux pas examiner encore, il y en a d'autres; il y a des moyens intermédiaires, si je puis dire: on en a indiqué quelques-uns; je pourrais en signaler d'autres. Il n'y a qu'une solution que nous écartons : c'est la politique du passé, la-politique des velléitésetdes abandons. Nous résoudrons avec votre concours la question de Madagascar, nous n'abandonnerons jamais nos droits.
Nous voulons qu'on le sache, et il faut que cela soit dit assez haut pour que les Hovas ou ceux qui les conseillent en prennent bonne note.
Nous ne nous en irons pas, nous n'évacuerons pas, comme ont eu la douleur de le faire les gouvernements qui nous ont précédés, les points que nous occupons; nous repoussons la solution du désister
ANNEXES 7:!.'j
ment, et nous supplions la Chambre de nous donner un ordre du jour qui exclue d'une manière absolue la politique de l'abandon.
Quant aux mesures à prendre, nous acceptons, que dis-je':' nous désirons qu'une commission spéciale soit saisie de la question des crédits. Devant cette commission nous pourrons dire beaucoup de choses qu'il est de notre devoir de taire à cette tribune. Nous pourrons prévoir certaines hypothèses; nous pourrons arrêter une politique pratique et qui, sans cesser d'être sage, sauvegardera l'honneur et les intérêts de la France !
L'opposition délégua à la tribune M. Georges Périn qui proposa la solution suivante:
Je crois que vous obtiendrez du gouvernement hova un traité qui reconnaîtra vos droits, si vous lui faites comprendre que, tant que ce traité n'aura pas été signé, usant de votre droit de belligérant, vous continuerez à croiser autour de l'île et à bombarder les points où le gouvernement hova a des douanes qui sont sa seule ressource, en un mot si vousmettez le gouvernement hova dans cette alternative ou d'être affamé ou de céder.
Par 437 voix contre 26 la Chambre adopta l'ordre du jour suivant :
La Chambre, résolue de maintenir tous les droits de la France sur Madagascar, renvoie à une commission spéciale, qui sera nommée dans les bureaux, l'examen des crédits demandés et passe à l'ordre du jour.
Ce vote fut suivi d'une action énergique. L'amiral Miot fut chargé du commandement de la division navale et reçut le 7 avril 1884 les instructions suivantes :
Les dernières nouvelles reçues de Tamatave donnent lieu de penser que les négociations suivies avec les envoyés de la Cour d'Emyrne n'ont pas chance d'aboutir en ce moment ; nous avons d'ailleurs prescrit à l'amiral Galiber de ne faire aucune tentative pour les reprendre avant votre arrivée. Si l'occasion vous est donnée de renouer les pourparlers, vous ferez désormais abstraction de toute clause relative aux limites que nous entendons assignera nos établissements dans l'île et à notre occupation effective.
Etant donnés le caractère et l'antériorité de nos droits, nous n'avons à demander aux Hovas ni déclaration qui implique la reconnaissance de ces droits, ni engagements de respecter les arrangements particuliers que nous avons passés avec 1rs tribus du nord de Madagascar. Noire intention est, dès à présent, d'affirmer uns droits sur la cùle nord et
7I{(> quatrième PARTIE CHAPITRE VII
oord-ouesl en les exerçant, au lieu de demander aux Hovas un acte de reconnaissance qui aura toujours le double fort d'être difficile à obtenir et dépourvu de sanction sérieuse.
Vous ne laisserez pas ignorer toutefois que notre intention n'est pas d'abandonner la côte nord et nord-ouest, y compris Majunga. Quant à Tamatave, vous vous bornerez à confirmer verbalement que l'occupation en sera maintenue jusqu'au règlement définitif des difficultés pendantes.
C'est sur d'autres questions, sur celles même qui ont le plus spécialement motivé notre expédition, que devront porter les engagements conventionnels à obtenir des Hovas : je veux parler des réparations et des garanties dues à nos nationaux et du payement des indemnités. Il s'agira notamment, en ce qui concerne le droit de propriété, de réclamer des garanties formelles assurant à nos ressortissants la jouissance des avantages inscrits dans le traité de 18G8, soit que vous exigiez le retrait de la loi n« 85, soit que vous vous contentiez de clauses additionnelles reconnaissant à nos nationaux la faculté de contracter des baux à longue échéance renouvelables au seul gré des parties.
Quanta l'indemnité, il conviendra d'en faire l'objet d'un forfait limité à trois millions, soit un million pour les créances antérieurement liquidées, et de deux millions à titre d'indemnité de guerre. Le gouvernement hova s'engagerait de plus à réparer les dommages causés aux particuliers de toute nationalité par le conflit actuel ; le règlement en serait fait par une commission composée de Français et de Hovas.
Ces stipulations spéciales pourraient d'ailleurs être complétées ultérieurement par tels arrangements que suggérerait l'intérêt commun des tleux gouvernements, en vue de régler leurs rapports politiques et les relations de voisinage.
Il reste entendu que vous êtes, comme vos prédécesseurs, autorisé à signer avec M. Baudais tous arrangements que vous réussiriez à négocier sur les bases susmentionnées, le gouvernement se réservant toutefois le droit d'accorder ou de refuser sa ratification.
« Recevez, etc.
Peyron.
Le crédit de 5 millions 1/2 demandé par le gouvernement pour Madagascar fut voté le 22 juillet 1884 après une nouvelle discussion.
M. Georges Périn proposa une politique de conciliation : « Si vous abandonnez, dit-il, l'idée d'une prise de possession d'une partie du pays, vous arriverez à un traité qui serait respecté un certain temps, comme tous ces traités sont respectés. » MsrFreppel demanda l'expédition de Tananarive, M. Jules Delafosse réclama l'occu-
pation de quelques points, le blocus, et le désarmement « par voie diplomatique » de l'hostilité des missions anglaises.
La commission, par l'org-ane de M. deLanessan, rapporteur, proposa une « politique commerciale » : s'établir parmi les populations non hovas, occuper Majunga, Tamatave, Vohémar, Ambundrou, Tuléar et Mévatanane, et M. de Lanessan conclut en ces termes :
Ce n'est pas en vous établissant sur le bord de la mer, dans les
endroits les plus malsains de l'île, que vous protégerez les commerçants et les cultivateurs qui iront s'y établir, c'est en plaçant derrière nos nationaux une barrière de canons que les Hovas ne pourront franchir.
Je le répète, c'est là le plan, le desideratum de la commission : c'est ce qu'elle appelle la politique commerciale de la France à Madagascar. Cette politique consiste à vous établir sur des territoires amis, habités par des tribus dont vous n'avez rien à redouter, qui, au contraire, à maintes reprises, ont sollicité votre protectorat, non pas, permettez-moi cette expression, banale et vulgaire, pour l'amour des beaux veux delà France, mais parce que ces populations sont sans cesse pillées, massacrées, tourmentées de toute façon par les Hovas, et qu'elles cherchent en vous des protecteurs capables de les mettre à l'abri de leurs tyrans.
Permettez-moi de dire, en terminant, pourquoi nous avons cru
nécessaire d'insérer dans le rapport l'idée de l'occupation de certains points du sud. Ce n'est pas seulementau point de vue militaire, au point de vue commercial et à celui de la salubrité que nous disons: Il faudra tôt ou tard occuper Amboundou, Tuléar, la baie Saint-Augustin, Fort-Dauphin ; quant à moi, j'y ajoute une considération qui, âmes yeux, a une énorme importance, et que je vous demande la permission de vous soumettre.
On a fait allusion aux difficultés que pourrait rencontrer la France de la part des méthodistes anglais. Personne n'a émis à cette tribune l'idée que nous puissions rencontrer une opposition quelconque de la part du gouvernement anglais, car tout le monde sait qu'il a reconnu nos droits sur Madagascar, qu'il ne peut plus les nier, qu'ils sont inscrits dans toutes les relations diplomatiques de la France avec ce grand peuple.
Mais si vous voulez éviter tous les inconvénients ultérieurs, si vous voulez être bien certains que Madagascar ne provoquera les convoitises de personne, si vous voulez que personne n'ait l'idée d'y venir planter son drapeau à côté du vôtre, il est nécessaire que dans l'acte définitif <[ue vous allez accomplir en ce qui concerne cette île, vous disiez bien que vos droits portent sur l'île entière.
C'est une des considérations qui nous ont fait insérer clans le rapport la nécessité de cette occupation d'un certain nombre de points du sud ; occupation qui est insignifiante, je le répète, au point de vue militaire, Les Colonies, vol. I. 47
qui ne peul entraîner aucune conséquence fâcheuse, mais qui protège nos nationaux dans cette région où la France est presque seule à commercer. En même temps, nous disons que c'est un moyen d'assurer notre sécurité dans celle grande île de Madagascar.
Après les discours de MM. Raoul Duval et Goblet, Jules Ferry précisa les intentions du gouvernement:
On nous a demandé comment nous entendions mettre en pratique l'ordre du jour du 27 mars ; et on était, messieurs, absolument en droit de nous poser cette question. Ce n'était pas, en effet, à la commission à nous dire comment elle entendait interpréter, appliquer, exécuter cet ordre du jour ; c'était au gouvernement responsable à dire, le premier, comment il entendait agir.
J'ai dit à la commission, pour lui faire apprécier le point de vue du gouvernement, la façon dont il croyait devoir concilier et la résolution très ferme et la politique très décidée, très nouvelle qui lui était commandée par le vote de la Chambre. Cette politique, en effet, est très nouvelle, car c'est pour la première fois, depuis le28 mars, que la France a eu une politique décidée dans l'affaire de Madagascar; j'ai dit à la commission : Pour vous faire apprécier le point de vue du gouvernement, je vais tout simplement vous donner connaissance de l'esprit et du texte même des instructions qui ont été adressées à l'amiral Miot.
Du jour où cette volonté de revendiquer nos droits historiques sur Madagascar est devenue par votre vote une volonté nationale, il ne pouvait être question de nous tenir seulement sur le terrain des -négociations, sur le terrain du traité de 1868 ; nous avons très bien compris, qu'un pas, un grand pas avait été fait, et nous avons dit aux agents d'exécution : Jusqu'à présent, nous nous sommes bornés à demander aux Hovas de reconnaître nos droits; cette politique est finie ; à partir du 27 mars, nous avons le droit d'exercer nos droits.
De là ce projet d'occupation limitée qui constitue la première partie des conclusions de votre commission, la seule que véritablement le gouvernement se soit appropriée.
L'amiral Miot, mis dès son arrivée en présence d'une demande de négociations, se renferma lui aussi dans les termes de l'ultimatum, les pourparlers furent de nouveau rompus et l'amiral occupa Mahanoro, Fénérife, Vohémar, Ambaonioet Diégo-Suarez. Au mois d'avril 1885 le nouveau ministère de Freycinet déposa une demande de crédits. A ce moment l'amiral Miot faisait connaître la situation en ces termes :
Ici, le gouvernement s'incarne dans un seul homme dont la volonté s'impose à tout le peuple hova. Je suis persuadé qu'il traitera quand on
ANNEXES TIW
l'aura battu à Marovoay, qui est la route de la capitale, s'il n'a pas à subir d'autres échecs dans son orgueil, tandis qu'il attendra jusqu'à la fin les effets de la force dans le cas contraire. Or, une expédition sur Marovoay demandera 4,000 hommes au plus, quand, au contraire, une marche sur Tananarive est une opération fort compliquée, fort longue et fort difficile.
Nous y arriverons certainement, si nous le voulons, mais lorsque notre pavillon flottera sur le Palais d'Argent, nous aurons à penser aux garnisons à entretenir sur les nombreux points de la côte occupés actuellement par les soldats hovas.
Je ne pense pas que cette solution soit pratique, mais pour en rendre une autre possible, il faudrait la formuler, et cette déclaration faite dans les termes et les moyens que le gouvernement jugerait convenables, nous permettrait d'utiliser légalement, pour ainsi dire, l'élément indispensable sans lequel nous ne ferons rien ici : l'élément hova. Suivant moi, il faut faire accepter ou imposer le protectorat. L'effort pour y arriver sera peut-être aussi sérieux que la conquête, mais nous froisserons moins le sentiment national, nous écarterons des jalousies politiques et nous nous ménagerons des moyens de gouvernement et d'administration dont l'absence sera pour nous une source d'immenses difficultés et de dépenses considérables. Avec le protectorat, nous pouvons ne garder ici qu'une faible garnison; avec la conquête, il faut au minimum 6,000 hommes en permanence, pendant peut-être vingt ans.
Si les conditions dans lesquelles cette grosse question de Madagascar a été engagée permettaient de croire, dans le début, que quelques coups de canon suffiraient pour la résoudre, il n'en est pas de même aujourd'hui; et notre situation est telle, à l'heure actuelle, qu'il faut la poursuivre quand même pour l'honneur de nos armes, pour notre influence politique, pour notre prestige sur la côte d'Afrique, et enfin pour la sécurité de tous nos nationaux, à qui l'accès de cette grande terre serait pour bien longtemps interdit.
J'ai tout lieu de croire qu'après quelques succès ce protectorat serait peut-être accepté en principe, mais, encore une fois, il faudra mettre en présence des hommes qui négocieront sans arrière-pensée d'animosité et de rancune personnelles.
En résumé, le programme que je m'étais tracé a été accompli, e1 je ne puis maintenant qu'attendre les renforts en conservant les points occupés.
Ces renforts, suivant mon opinion, entraîneraient le pays dans des entreprises fort coûteuses, fort longues et fort pénibles, s'ils ont un autre but que d'imposer un protectorat. Or ce protectorat ne pourra être discuté que par des hommes qui n'auront point été mêlés aux commencements des hostilités.
Pour décider les négociations, un succès à fond me semble nécessaire. Il faudrait frapper à Majunga avec 4000 hommes, les envoyer à la luis
quand on le pourra, et nommer un général qui les commanderait; des mules et leurs bats pour aider aux transports; de grandes tentes pour abriter les hommes, des charrettes, des chalands, des chaloupes à vapeur, en un mot le matériel et les vivres que comporterait cette expédition.
Enfin, dans le cas où une marche en avant et sur Marovoay serait décidée, il devient nécessaire, au point de vue de la rapidité et des dépenses, que le commandant en chef en fût informé à l'avance, afin de pouvoir préparer et établir un projet définitif sur les moyens et les mesures à prendre pour assurer le. résultat de l'opération dans de bonnes conditions militaires et sanitaires.
Telles sont les réflexions que j'ai cru de mon devoir de soumettre à votre haute appréciation.
Il apparaissait dès ce moment que pour mener à bien les négociations, il était essentiel de mettre les Hovas en présence d'un plénipotentiaire nouveau.
Sur ces entrefaites s'ouvrit à la Chambre une nouvelle discussion à propos du crédit de 12 millions demandé par le nouveau cabinet pour Madagascar. Le débat occupa quatre séances et toutes les opinions y furent exposées.
M. Georges Périn attaqua avec vigueur la conduite de l'affaire de Madagascar et la politique coloniale en général :
Nous sommes, dit-il, dans une situation que nous ne retrouverons
peut-être pas plus tard. La laisserons-nous échapper? Voulons-nous continuer aujourd'hui une expédition sur laquelle il y a, dans cette Chambre, bien des hésitations et sur les avantages de laquelle, aussi, s'élèvent des doutes qui n'existaient pas il y a un an '?
Je crois que nous ne le devons pas, si nous voulons enfin inaugurer une politique coloniale que la Chambré n'a pas voulu examiner jusqu'à ce jour avec l'attention et l'impartialité qu'elle mérite, politique qui ne consisterait ni à aller, comme l'expliquait l'autre jour M. Rouvier, au hasard, à la suite de telle ou telle expédition militaire nécessitée par la défense des intérêts de nos nationaux, prendre possession d'un pays où on n'était allé d'abord que pour réclamer des indemnités; politique «I ii i ne consisterait pas davantage, — comme le voudrait l'ancien président du Conseil — à attendre les occasions favorables pour s'emparer de terres qui ne sont à personne, parce qu'elles sont à des peuples de race inférieure.
Cette troisième politique, qui est la politique coloniale, prudente et sage, consiste, comme je le disais tout à l'heure, à tirer parti d'un domaine colonial suffisamment grand pour qu'il suit encore en partie en friche dans la plupart de nos possessions; elle consistée tirer parti d'un
domaine colonial qu'on a le tort de vouloir agrandir chaque jour davantage, dépensant ainsi en pure perte des millions que nous pourrions utilement employer à le mettre en valeur.
Oh! je sais que c'est là une politique qui n'est pas brillante et qui n'ajoutera pas une page nouvelle au livre des Victoires et Conquêtes. Mais je sais aussi que c'est la politique qui convient aujourd'hui à notre pays, parce qu'aujourd'hui — c'est le mot par lequel je veux terminer — s'il y a des champs de bataille sur lesquels la France doit paraître à un moment donné, ces champs de bataille ne sont ni au sud de l'Asie, en Indo-Chine, ni au sud de l'Afrique, à Madagascar.
Je ferais injure au patriotisme de la Chambre si je di sais où sont ces champs de bataille.
Les conclusions de M. Périn furent combattues par un chaleureux discours de M. de Mahy, président de la commission :
...Là, dit-il, dans cette possession que l'on vous conseille d'abandonner et qui tombera aux mains de nos rivaux si vous l'abandonnez, là est la compensation des sacrifices nécessités par d'autres entreprises, moins bonnes peut-être, mais qui • > 1 1 1 été rendues inévitables par la faiblesse et l'insouciance de notre diplomatie, insouciance que l'on s'était accoutumé à prendre pour de la sagesse, dans l'état d'esprit engendré chez nous par une longue désuétude de la vie publique, préparant les désastres où le gouvernement impérial a sombré, et les discordes civiles qui ont ensanglanté l'avènement de notre troisième République. Là est la réparation de nos forces. Là est le relèvement de notre marine marchande et militaire. Là vous avez, en outre des conditions stratégiques et topographiques, l'expérience déjà faite, et qui se poursuit avec succès, d'hommes de peint' de toute sûreté, auxiliaires excellents des équipages de vos Unîtes dans les mers chaudes du globe. Là vous avez dès maintenant, pour vos diverses industries, de sûrs débouchés et de sûrs retours de matières premières. Là vous aurez, aussitôt que vous le voudrez, ne fût-ce que dans la perception des droits de douane, des sommes plus que suffisantes pour couvrir tous les frais, toutes les dépenses de l'occupation et de la colonisation. Que de sources de prospérité ! que d'éléments pour la solution de la crise sociale qui sévit sur notre pays !
Tout cela n'a tenu qu'à un fil, à un moment donné. Tout cela, passezmoi une expression un peu rude, la seule qui dépeigne bien la situation que l'on avait su nous faire à Madagascar, tout cela a failli nous être soufflé pendant une sorte de somnolence de notre politique extérieure d'où nous ont enfin tirés les avertissements pressants de notre consul M. Baudais, la hardiesse, l'habileté, le retentissant éclat du commandant Le Timbre, les exploits et la mort de l'amiral Pierre, héros et martyr de cette cause française. Plusieurs de nos ministres des affaires
étrangères, M. de Frcycinet, l'un des premiers, M. Duclerc, M. Gambetta, .M.Jules Ferry, ont revendiqué hautement les droits de la France.
Vous, messieurs, vous avez tout sauvé par votre vote du 27 mars 1884, l'un des plus beaux, l'un des plus mémorables de l'histoire parlementaire de ce pays, et j'ose le dire de tous les pays, car les rivalités, les dissensions, les haines des partis ayant désarmé spontanément sur ce terrain, dans une véritable trêve du patriotisme, vous n'avez cédé, — en examinant à fond cette affaire tant de fois débattue ici et au dehors, — vous n'avez cédé à aucun entraînement... mais, dans une appréciation raisonnée, et dans la claire vision de l'honneur, de la dignité, des intérêts du pays, vous ne vous êtes inspirés que des meilleures et des plus hautes suggestions de la sagesse politique. L'âme de la patrie a plané sur vos délibérations.
Si le Parle ment obéissait aujourd'hui à des conseils auxquels nos rivaux applaudissent et que, donnant l'exemple d'une versatilité sur laquelle on ose compter ouvertement pour l'exploiter ensuite contre vous, vous vous laissiez conduire par les agitations et les incohérences de notre politique intestine, à abandonner Madagascar, après votre vote réfléchi du 27 mars, après la proclamation solennelle que vous avez laite de votre volonté et de vos droits, après la consécration dernière que ces droits ont reçue du succès de vos armes et des sacrifices d'hommes et d'argent que vous avez faits pour les soutenir, ce sera une de ces fautes inconcevables, éternel sujet de désespoir et de honte pour ceux qui les ont commises, d'étonnement pour ceux même qui ont osé les souhaiter! ce sera une perte sèche pour la France, un préjudice irréparable pour la République, un coup funeste à votre bon renom.
Mais ce sera un bonheur inouï pour nos rivaux, qui s'empresseront de recueillir le fruit mûr, l'héritage opime ensemencé de notre or et de notre sang !
M. Camille Pelletan affirma qu'il n'y avait que deux motifs d'aller à Madagascar : ou bien faire une croisade au profit des missionnaires catholiques ou bien réveiller de vieux droits de Louis XIV négligés pendant plus de deux cents ans par une application nouvelle de « la politique svstématique des expéditions lointaines ».
M. de Freycinet, ministre des affaires étrangères, écarta dès le début la question de la conquête de Madagascar en montrant que l'heure n'était point venue de la poser, surtout à la veille d'un renouvellement de la Chambre :
— Vous le savez, messieurs, le moment où nous sommes n'est pas celui où un grand effort pourrait être tenté sur Madagascar.
Nous touchons à la fin de la saisouqui comporte ce genre d'opérations. Si donc vous abordiez aujourd'hui un pareil débat, si vous entrepreniez
de résoudre cette grave question de savoir si, ou non, la France décidera de s'emparer de Madagascar, ou bien vous résoudriez cette question affirmativement, et alors je vous le demande à vous-même, y a-t il profit, y a-t-il utilité pour vous à engager vos successeurs par une résolution dont vous-mêmes ne pourriez pas voir le commencement de mise à exécution'? ou bien vous la résoudriez dans un sens négatif, et alors vous fortifieriez à l'avance les Hovasqui, délivrés de cette crainte salutaire, se croiraient désormais plus libres pour nousbraveret augmenter leur résistance.
De sorte, messieurs, qu'à quelque point de vue que vous vous placiez, tenant compte du moment où nous sommes arrivés, c'est une question que vous ne pouvez pas aborder utilement aujourd'hui, je dirai plus, que vous ne pouvez résoudre que d'une manière nuisible etdangereuse.
Ce n'est guère que dans quelques mois qu'un pareil sujet pourra être traité avec fruit et d'une façon pratique. Vous le savez, c'est vers le mois d'avril qu'une action de cette importance peut être engagée; ce n'est que vers le mois de janvier ou février que la discussion pourra être ouverte dans le Parlement.
Il ajouta qu'il ne s'agissait que de maintenir les situations acquises :
Je ne me dissimule pas les sacrifices qu'une pareille conduite
entraîne, quand il s'agit de réduire un ennemi qui montre cette ténacité. Je sais que ces sacrifices sont lourds, douloureux, et nul plus que moi ne les déplore ; c'est pour cela qu'en 1882, quand j'ai vu cette question devenir aiguë entre mes mains, j'ai longtemps hésité, parce que j'ai pour principe, avant de m'engager dans une opération difficile, de la bien examiner et si les sacrifices m'apparaissent trop grands, dem'arrêter sur le seuil : mais ce que je n'admets pas, ce qui ne me paraît pas permis, c'est qu'une nation comme la France s'arrête, quand elle a commencé une grande entreprise, et à moins que la patrie en danger ne le réclame, de donner au monde le spectacle d'une conduite si mobile et si inconstante !
C'est pour cela que j'ai dit, en d'autres circonstances, et je le répète aujourd'hui, que les gouvernements qui se succèdent ont le devoir, visà-vis les uns des autres, de recueillir l'héritage de la politique étrangère que leur transmettent leurs devanciers.
Ils ont ce devoir, non pas pour renoncer à faire prévaloir leur politique propre dans les affaires qu'ils engagent eux-mêmes, maispourcontinuer celles qui sont engagées, et dans lesquelles le drapeau de la France a été déployé ou sa signature donnée.
Ici, dans cette affaire de Madagascar, ce n'est pas un cabinet, mais ce sont quatre ou cinq ministères successifs qui ont eu à traiter dans les mêmes conditions. La Chambre à son tour a donné son adhésion.
Je n'ai pas à faire la revue rétrospective des incidents parlementaires qui ont précédé nu suivi cette période ; mais, bien avant 1884, le peuple hova nous avait donné de légitimes griefs, que je considérais, pour ma part, dès 1882, comme du devoir du Gouvernement de relever, et si j'étais resté au pouvoir, il est certain qu'à un moment, j'aurais proposé aux Chambres de voter des mesures coercitives.
Dès 1882, dès 1881 et même dans lesannées précédentes, nous étions en présence de griefs dont nous devions poursuivrela juste réparation ; en 1884, la Chambre saisie de la question a pensé également qu'il y avait lieu de procéder ainsi.
C'est à la suite de toutes ces constatations, de toutes ces déclarations que la France s'est trouvée engagée. Eh- bien, je dis une fois de plus, car je ne saurais trop insister sur cette pensée par laquelle je termine, que ce serait, à mon sens, un spectacle profondément fâcheux et attristant que de montrer une pareille mobilité en politique, et après avoir fait des démonstrations et posé certaines conditions, de venir déclarer aujourd'hui, en refusant les crédits, qu'on met à néant, comme étant sans portée, tout ce qui a été proclamé jusqu'ici.
Vous redoutez des sacrifices qui, je le reconnais, sont pénibles; je voudrais, pour ma part, les éviter à mon pays, mais au-dessus des sacrifices il va des considérations d'honneur, de dignité et de fierté nationale ! Au point où nous sommes engagés, nous devons maintenir les décisions antérieures qui ont été prises; nous devons continuer à occuper les points actuels et d'autres encore si c'est nécessaire, afin de nous mettre à l'abri des injures des Hovas.
En présence d'une attitude vigoureuse, de la fermeté duvote que vous allez émettre et du retentissement qu'il aura au loin, la soumission de ce peuple ne peut manquer de se produire, quand surtout il verra que vos résolutions sont inébranlables et que rien ne pourra lasser la persévérance et l'énergie de la République française.
Divers orateurs prirent encore la parole, MM. Frédéric Passy, Georges Périn contre les crédits, MM. de Lanessan, de Lanjuinais pour; M. de Cassagnac se prononça contre la politique du ministre des affaires étrangères, « politique, dit-il, qui consiste à ne pas abandonner Madagascar et à ne pas conquérir cette île, politique qui nous condamne à nous immobiliser là-bas dans une situation pleine de périls pour notre armée et pour nos finances et peu digne de notre pays. » M. Brisson, président du conseil, déclara que le langage du ministre des affaires étrangères était arrêté en conseil de gouvernement : « Le cabinet, dit-il est résolu à n'abandonner rien ni de l'honneur, ni des intérêts de la France. »
Mais le plus vif débat s'engagea entre M. Jules Ferry el M. Clemenceau.
Le premier prononça sur la politique coloniale un grand discours (4). Nous l'avons analysé plus haut à propos de la politique coloniale générale (2). Sur la question spéciale de Madagascar il parla en ces termes :
... Tirer parti des événements ou se laisser conduire par le hasard sont deux choses absolument différentes. L'honorable M. Rouvier n'a point voulu dire et n'a point dit que la politique coloniale qu'il défendait était une politique conduite par le hasard. Au contraire, il vous a fait remarquer et il a voulu vous faire remarquer que cette politique n'avait jamais été conduite par la fantaisie. Il vous a dit : Nous sommes allés là où nous appelaient non seulement l'intérêt de la France, mais les traités formels, les engagements solennellement souscrits, el dont l'honneur et notre droit national nous imposaient le devoir d'assurer l'exécution.
Il vous disait cela en vous rappelant que la République française n'avait point fait ce que telle autre nation a pu faire, qu'elle ne s'était pas réveillée un matin en se disant : Voilà un point du globe qui me plaît, prenons-le! Non, messieurs, nous n'avons porté notre expansion territoriale que sur les points où la méconnaissance de nos droits et la violation des traités les plus formels nous faisaient un devoir d'intervenir à main armée.
Est-ce que ce n'est pas là l'histoire de l'intervention dans la vallée du fleuve Rouge et au Tonkin '? Et n'est-ce pas là encore l'histoire de l'intervention à Madagascar'?
Messieurs, notre politique était si peu une politique de conquête brutale, comme on en a vu dans d'autres temps et chez d'autres nations, qu'un des reproches de l'opposition, dans cette série d'affaires, est d'avoir répondu aux impertinences des barbares par une trop longue condescendance; c'est d'avoir trop longtemps négocié avec les Hovas, de nous être laissé jouer par eux, d'avoir montré une condescendance qui n'était point conforme à la dignité d'un grand pays.
... Eh bien, quoi qu'on pense et quoi qu'on puisse dire, je déclare que nous aurions infiniment préféré obtenir d'une action persuasive, d'une pression un peu énergique ce qu'il nous a été nécessaire d'exiger à la force des armes. La preuve, je vous le disais, c'est que nous avons longtemps, trop longtemps peut-être, négocié avec les Hovas; et je ne comprendrais pas que les membres qui siègent de ce côté (l'extrême gauche) et qui pensent comme M. Georges Périn nous en fissent un reproche,
(!) Séance du 28 juillet 1885.
(2) Voir plus haut, p. -403.
7'lti QUATRIÈME PARTIE CHAPITRE VII
car l'honorable M. Périn vous proposait, à l'heure qu'il est, de négocier encore. 11 croit aux négociations!
En vain, l'honorable ministre des affaires étrangères lui a-t-il t'ait remarquer qu'il n'y avait pas de négociation acceptable pour la France avec les Hovas; qu'ils nous avaient bien offert certaines sommes d'argent, notamment pour racheter nos droits séculaires, mais que sur la question même du droit de propriété par les Français, il n'y avait jamais eu de proposition sérieuse et ferme émise par eux ; en tous cas, il est un point que M. Georges Périn exclut systématiquement du programme des négociations nouvelles, et que je trouve essentiel non seulement aux intérêts, mais encore à l'honneur de la France : ce sont les traites de 1811 qui nous donnent la protection des populations du nord de l'île.
Eh quoi ! on propose de traiter avec les Hovas sur cette base : qu'on ne parlerait plus des traités de 1841 et qu'on se retirerait du nord de l'île, livrant ainsi les Sakalaves aux vengeances des Hovas et le nom français, à l'ignominie ! Est-ce admissible?
Je sais bien que telle n'est pas la politique du Gouvernement et je sais très bien que tel n'est pas le sentiment de la Chambre; mais, comme je le disais tout à l'heure, c'est toujours sur la nécessité de faire respecter des droits formels et de sauvegarder des intérêts non seulement séculaires, mais des droits écrits récents, ce n'est pas seulement en vertu d'une charte de Richelieu ou de Louis XIV, c'est aussi en vertu des traités de 1841, beaucoup plus clairs encore, que s'est fondée notre intervention à Madagascar.
Je crois, messieurs, que de tout cela il faut retenir et tirer cette conclusion : qu'il y a des moments où, quelque bon vouloir qu'on y mette, quelque désir que l'on ait d'épargner à la France des sacrifices lointains, dont elle ne peut pas toujours mesurer l'étendue, il y a des occasions où, comme le disait M. le ministredes affaires étrangères, l'honneur de la France exige qu'on ne se laisse pas jouer plus longtemps par un petit peuple barbare; autrement, c'est la civilisation tout entière qui est compromise dans l'Extrême-Orient.
Dans la séance du 30 juillet, M. Clemenceau répondit à M. Jules Ferry : il prononça un plaidoyer contre la politique coloniale de M. Jules Ferry et tenta de tirer du vote du 30 mars qui avait renversé le' cabinet précédent à propos de l'affaire de Langson un argument contre les crédits de Madagascar. M. Brisson, président du Conseil, intervint à nouveau pour dire qu'il n'était « ni pour la politique d'abandon, ni pour la politique d'aventures, ni pour la politique de conquêtes », mais « pour la politique de conservation du patrimoine national ».
Les crédits furent votés par 277 voix contre 120.
Les opérations reprirent au mois d'août. Le commandant Pennequin, à la tête de Français et de Sakalaves, battit les Hovas à Andampv; malheureusement une reconnaissance dirigée par l'amiral Miot contre Farafate échoua le 10 septembre. Le gouvernement hova avait déjà tenté d'ouvrir encore des négociations avec les Français. Il fit des offres plus sérieuses au mois de novembre. Le Gouvernement français ayant envoyé en mission à Zanzibar M. Patrimonio, ministre plénipotentiaire, celui-ci alla prendre la direction des négociations et le 17 décembre 1885, M. Patrimonio et l'amiral Miot signaient à bord de la Naïade, à Tamatave, le traité de paix suivant avec le général Digbv Willougby, commandant des troupes mal caches :
Art. 1er. — Le Gouvernement de la République représentera .Madagascar dans toutes ses relations extérieures. Les Malgaches à l'étranger seront placés sous la protection de la France.
Art. 2. — Un résident représentant le Gouvernement de la République présidera aux relations extérieures de Madagascar, sans s'immiscer dans l'administration intérieure des Etats de Sa Majesté la reine.
Art. 3. — Il résidera à Tananarive avec une escorte militaire. Le résident aura droit d'audience privée et personnelle auprès de Sa Majesté la reine.
Art. 4. — Les autorités dépendant de la reine n'interviendront pas dans les contestations entre Français, ou entre Français et étrangers. Les litiges entre Français et Malgaches seront jugés par le résident assisté d'un juge malgache.
Art. 5. — Les Français seront régis par la loi française pour la répression de tous crimes et délits commis par eux à Madagascar.
Art. 6. — Les citoyens français pourront résider, circuler et faire le commerce librement dans toute l'étendue des Etats de la reine.
Ils auront la faculté de louer, pour une durée indéterminée, par bail emphytéotique renouvelable au seul gré des parties, les terres, maisons, magasins et toute propriété immobilière. Ils pourront choisir librement et prendre à leur service, à quelque titre que ce soit, tout Malgache libre de tout engagement antérieur. Les baux et contrats d'engagement de travailleurs seront passés par acte authentique devant le résident français et les magistrats du pays, et leur stricte exécution garantie par le Gouvernement.
Dans le cas où un Français devenu locataire d'une propriété immobilière viendrait à mourir, ses héritiers entreraient en jouissance du bail conclu par lui pour le temps qui resterait à courir, avec faculté de renouvellement.
Les Français ne seront soumis qu'aux taxes foncières acquittées par les Malgaches- Nul ne pourra pénétrer dans les propriétés, établissements et maisons occupés par les Français ou par les personnes au service des Français que sur leur consentement et avec l'agrément du résident.
Art. 7. — Sa Majesté la reine de Madagascar confirme expressément les garanties stipulées par le traité du 7 août 1868, en faveur de la liberté de conscience et de la tolérance religieuse.
Art. 8. — Le Gouvernement de la reine s'engage à payer la somme de dix millions de francs, applicables tant au règlement des réclamations françaises liquidées antérieurement au conflit survenu entre les deux parties, qu'à la réparation de tous les dommages causés aux particuliers étrangers par le fait de ce conflit. L'examen et le règlement de ces indemnités est dévolu au Gouvernement français.
Art. 9. — Jusqu'à parfait payement de la dite somme de 10 millions de francs, Tamatave sera occupé par les troupes françaises.
Art. 10. — Aucune réclamation ne sera admise au sujet des mesures qui ont dû être prises jusqu'à ce jour par les autorités militaires françaises.
Art. 11. — Le Gouvernement de la République s'engage à prêter assistance à la reine de Madagascar pour la défense de ses Etats.
Art. 12. — Sa Majesté la reine do Madagascar continuera, comme par le passé, de présider à l'administration intérieure de toute l'île.
Art. 13. — En considération des engagements pris par Sa Majesté la reine, le Gouvernement de la République consent à se désister de toute répétition à titre d'indemnité de guerre
Art. 14. — Le Gouvernement de la République, afin de seconder la marche du Gouvernement et du peuple malgaches dans la voie de la civilisation et du progrès, s'engage à mettre à la disposition de la reine les instructeurs militaires, ingénieurs, professeurs et cbefs d'atelier qui lui seront demandés.
Art. 15. — Le Gouvernement de la reine s'engage expressément à traiter avec bienveillance les Sakalaves et les Antankares, et à tenir compte des indications qui lui seront fournies à cet égard parle Gouvernement de la République.
Toutefois le Gouvernement de la République se réserve le droit d'occuper la baie de Uiégo-Suarez et d'y faire des installations à sa convenance.
Art. 16. — Le Président de la République et Sa Majesté la reine de Madagascar accordent une amnistie générale pleine et entière avec levée de tons les séquestres mis sur leurs biens à ceux de leurs sujets respectifs qui jusqu'à la conclusion du traité et auparavant se sont compromis pour le service de l'autre partie contractante.
Aht. 17. -- Les traités et conventions existant actuellement entre le Gouvernement de la République et celui de Sa Majesté la reine de Mada-
gascar sont expressément confirmés dans celles de leurs dispositions qui ne sont point contraires aux présentes stipulations.
Art. 18. — Le présent traité ayant été rédigé en français et en malgache, et les deux versions ayant exactement le même sens, le texte français sera officiel et fera foi sous tous les rapports, aussi bien que le texte malgache.
Art. 19. — Le présent traité sera ratifié dans le délai de trois mois ou plus tôt si faire se pourra.
Fait en double expédition à bord de la Naïade, en rade de Tamatave, le 17 décembre 1885.
Ce traité fut ratifié le 27 février 1886. Dans l'intervalle l'amiral Miot et M. Patrimonio avaient adressé à M. Willougby une « lettre interprétative » qui avait décidé le premier ministre à accepter le traité, mais qui ne fut point et ne pouvait être ratifiée :
A bord de la Naïade, Tamatave, le 9 janvier 1886. Monsieur le Plénipotentiaire,
Conformément au désir que vous avez bien voulu nous exprimer, et afin de lever les doutes manifestés par le Gouvernement malgache relativement à l'interprétation de certaines expressions du texte du traité du 17 décembre 1885, nous consentons volontiers à vous fournir les explications suivantes : Son Excellence le premier ministre vous a chargé de préciser le paragraphe le1' de l'article 2 du traité, à savoir : « un Résident représentant le Gouvernement de la République présidera aux relations extérieures. »
Cela veut dire que le Résident aura le droit de s'ingérer dans les affaires ayant un caractère politique extérieur, qu'il aura le droit de s'opposer, par exemple, à toute cession de territoire à une nation étrangère quelconque, à tout établissement militaire et naval, à ce qu'un secours quelconque, en hommes ou en bâtiments, sollicité du Gouvernement de la Reine de Madagascar parunenation étrangère, puisse être accordé sans le consentement du Gouvernement français. Aucun traité, accord ou convention ne pourra être fait sans l'approbation du Gouvernement français.
Par l'article 3 du traité, il est stipulé qu'il (le Résident) résidera à Tananarive avec une escorte militaire.
Le premier ministre désire savoir ce que nous entendons par escorte militaire. Nous consentons à lui déclarer que, qui dit escorte ne dit pas corps d'armée, et, pour mieux préciser, nous prenons l'engagement que cette escorte ne dépassera pas cinquante cavaliers ou fantassins. Cette escorte n'entrera pas dans l'intérieur du palais royal.
A l'art. 6, l'expression « bail emphytéotique » signifie bail spécial d'une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans et renouvelable au gré des parties.
I >;i us le paragraphe 3 du même article, en stipulantqu'ils(lescitoyens français) pourront choisir librement et prendre à leur service, à quelque titre que ce soit, tout Malgache libre de tout engagement, nous avons nécessairement entendu exclure les soldats et les esclaves, puisque les soldats et les esclaves ont plus que tous autres engagé leur personne.
Nous pensons que le Gouvernement de Sa Majesté la reine n'a pas à se plaindre de cette omission. Elle a eu lieu dans un sentiment de bienveillance pour lui, car nous avons jugé préférable de ne pas faire figurer ces expressions dans les textes d'un traité de cette importance.
De même, par la clause en vertu de laquelle « le Gouvernement de la reine s'engage à payer la somme de 10 millions de francs, applicable tant au règlement des réclamations françaises liquidées antérieurement au conflit survenu entre les deux parties qu'à la réparation de tous les dommages causés aux particuliers étrangers par le fait de ce conflit », nous avons entendu les dommages causés avant et pendant la guerre jusqu'au jour de la signature du traité de paix.
Le Gouvernement de la République ne prêtera évidemment son assislance à la reine de Madagascar pour la défense de ses Etals que si cette assistance est sollicitée par Sa Majesté la reine.
Quant au sens de l'article 15, il nous semble assez net et assez précis pour qu'il ne soit pas encore nécessaire de le commenter. Les avantages qu'il stipule en faveur du Gouvernement de Sa Majesté la reine sont évidents, ce qui sera facile à démontrer au premier ministre lors de no- Ire voyage à Tananarive.
En ce qui concerne le territoire nécessaire aux installations que le Gouvernement de la République fera, à sa convenance, dans la baie de Diégo-Suarez, nous croyons pouvoir vous assurer qu'il ne dépassera pas un mille et demi dans tout le sud de la baie, ainsi que dans le contour de l'est à l'ouest, de quatre milles autour du contour nord de la baie, à partir du point de la dite baie le plus au nord.
Il est superflu d'ajouter qu'à Diégo-Suarez les autorités françaises ne donneront pas asile aux sujets malgaches en rupture de ban ou qui ne pourront exhiber un passeport des autorités malgaches.
Enfin, dans l'exécution de l'amnistie générale pleine et entière, avec levée de tous les séquestres mis sur les biens des sujets respectifs des deux parties contractantes, le Gouvernement de Sa Majesté la reines'inspirera des sentiments de loyauté et de justice que nous sommes endroit d'attendre de l'expérience et de l'esprit éclairé de son excellence le premier ministre.
Veuillez agréer, Monsieur le Plénipotentiaire, les assurances de notre haute considération.
Le ministre plénipotentiaire.
Signé : S. Patrimonio.
Le contre-amiral, commandant en chef, Si "né : E. Miot.
P. S. — Vous nous avez demandé si le Gouvernement de la reine pourrait, comme par le passé, continuer à négocier les traités de commerce avec les puissances étrangères.
Sans doute, autant que ces traités de commerce ne seront pas contraires aux stipulations du traité du 17 décembre 1885.
Le ministre plénipotentiaire, Sigrné : Patrimonio.