‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 12 sur 163 · I. L'OPINION ; RENAISSANCE GRADUELLE DES IDÉES D'EXPANSION · texte numérisé non relu

I. L'OPINION ; RENAISSANCE GRADUELLE DES IDÉES D'EXPANSION

A l'observateur superficiel qui s'en tient à la constatation des traités et des faits patents d'expansion coloniale, il semble que l'opinion publique française, justement émue et lassée des grands revers de la fin de l'empire, ait renoncé à tout espoir d'outre-mer et accepté la déchéance, avec une simple nuance de rancune contre l'Anglais, auteur de notre spoliation. Et, à vrai dire, dans les difficultés que nous coûtèrent- de simples et légitimes reprises de possession et par lesquelles nos puissants vainqueurs semblent avoir voulu prolonger notre humiliation, il y avait matière à décourager le peuple le plus attaché à ses traditions de grandeur coloniale. Mais la lecture des débats parlementaires nous montre, au contraire, dès le lendemain de nos désastres, un désir grandissant et un dessein suivi de reconstituer la marine de guerre, instrument de renaissance d'un domaine de colonies bien attachées à la métropole; et, comme il est arrivé dans la suite, plus près de nous, après d'autres désastres subis en Europe, le parti de la résignation au rôle de petite puissance européenne perd chaque année en force et en

cohésion dans notre Parlement. Le tempérament du pays se retrouve intact, après une courte défaillance; son génie colonial reparaît dans des manifestations d'admirable éloquence et d'action de plus en plus franche. La conquête de l'Algérie n'est que l'expression de cette reprise graduelle des traditions nationales; et, résolue à la suite d'incidents fortuits, elle était déterminée, tant par une série d'antécédents de notre politique méditerranéenne, que par cette réconfortante montée de l'opinion française.

Pendant les quinze années qui suivirent la chute définitive de l'empire, aucune conquête coloniale ne fut entreprise : les patriotesqui sentent quel péril courrait le pays en se repliant sur luimême et en renonçant à toute expansion, luttent d'abord contre les excès d'un parti agrarien qui posait en dogme l'incompatibilité de l'agriculture et de la colonisation. Même sous le règne de Charles X qui fut marqué par la glorieuse intervention de notre flotte reconstituée dans la guerre d'indépendance hellénique, par de nouvelles mesures d'accroissement de nos escadres, par un remarquable essai de réorganisation coloniale, enfin par la mémorable expédition d'Alger, il fallut soutenir une lutte incessante contre les partisans de l'absolu « recueillement ». L'occupation même d'Alger ne fut acceptée par nombre d'esprits sages mais timorés qu'à la condition de demeurer une simple « opération de police ».

Ces caractères généraux de l'opinion coloniale, sous le régime de la Restauration, se dégagent avec une singulière nelleté des débats soulevés chaque année dans la Chambre des députés par la discussion du budget de la marine. Chaque vote est le prétexte d'une lutte oratoire à laquelle prennent part les parlementaires les plus écoutés, Roy, Benjamin Constant, Duvergïer de flauranne, Portai, Manuel. En 1817 M. Néel-Lavigne ose, en dépit d'une opposition puissante, démontrer l'absolue nécessité des colonies, « si la France veut se placer à la hauteur des des-

« tinées où l'appelle sa positiori géographique ». En 1818, Mole, ministre de la marine, combattant une réduction des crédits de son ministère, démontrait éloquem ment l'étroite solidarité du commerce, de la marine et des colonies : « La guerre, « disait-il, est une hypothèse dans laquelle l'heureuse disposition « des souverains et des nations rend chaque jour moins néces- « saire de se placer. De tous les fléaux qui désolent l'humanité « elle est celui qu'une civilisation aussi éclairée que la nôtre « semble repousser davantage. Mais le progrès de cette même « civilisation agrandit et rend presque sans limite une autre « carrière où tous les peuples rivaliseront à l'avenir et d'efforts a et d'ardeurs. C'est celle du commerce, de l'industrie; vaste « champ où toutes les nations vont désormais se rencontrer « sans se combattre et où aucune d'elles ne doit faire une con- « quête sans que toutes les autres aient raison de s'en applau- « dir... C'est pour entretenir les relations de nos colonies avec « la métropole et de nos colonies entre elles que nous avons « besoin d'armements... Pense-t-on que nous puissions retrou- « ver, même en partie, nos anciennes relations avec le Levanl « si notre pavillon ne s'y montre pas à l'instar de celui des « autres puissances maritimes, s'il n'y protège pas notre com- « merce contre les pirates qui infestent ces mers ? Il est un « autre point de vue sous lequel nous serons conduits tous les « jours à envisager plus sérieusement les colonies, je veuxparler « du débouché qu'elles peuvent offrir à cet excédent de popu- « lation qui pèse sur la vieille Europe. Déjà des émigrations « nombreuses ... ont prouvé combien il serait facile de donner « cette direction à une activité qui, réduite à réagir sur elle- « même, menacerait la société de dangers trop certains. » Cette déclaration est intéressante pour l'histoire de notre politique coloniale parce qu'elle montre l'intention déjà nette du gouvernement de s'appliquer à l'œuvre d'expansion, si l'occasion se présentait, dans les parages de la Méditerranée; c'est l'annonce

précieuse d'une évolution de nos desseins. En 1821 le secrétaire d'Etat Laîné, répondant aux partisans d'une réduction de la marine, en vient à une apologie très caractérisée de la colonisation; on peut juger, par quelques extraits de son discours, quels progrès avait faits la cause coloniale en France (1) : « Sans doute la France a perdu beaucoup d'établissements qui « lui étaient à la fois chers et utiles; mais c'est précisément « parce qu'il lui en reste peu qu'elle doit tenir davantage à « ceux qu'elle possède encore, et si, pour les conserver, des « sacrifices sont nécessaires, quel est le Français qui ne soit « disposé aies faire ?... Je crois que la France doit chercher « tous les moyens d'avoir d'autres colonies, dût-elle les éta- « blir sur des bases différentes et dans un but autre que celui « qui a dirigé nos colonisations, dût-elle, en suivant des exem- « pies récents, les acquérir; car la possession des territoires « qu'on acquiert est plus sûre et plus stable que la possession « conquise. » Il affirme avec une conviction profonde la solidarité de la richesse industrielle et agricole de la mère-patrie avec le développement colonial : « C'est ainsi que par l'assis- « tance mutuelle des colonies et de la marine, notre commerce « extérieur pourra s'étendre, dans l'intérêt même de notre « industrie et de notre agriculture. Toutes ces choses se lient « dans un grand Etat, et ce n'est pas en calculant isolément « les produits d'une possession lointaine qu'on peut apprécier « ses avantages. Renoncer aux colonies, c'est vouloir abjurer, <( dans la suite, le commerce maritime, ce serait exiler les Fran- « çais des mers, leur interdire la navigation, et en faire, pour <( ainsi dire, les Chinois de l'Europe. »

On peut dire qu'en 1825, après l'application du plan de réforme maritime du ministre Portai, l'opinion publique et même

(1) Cf. des passages nombreux de ce remarquable discours dans " l'Annexe » à la lin de ce chapitre.

l'opinion parlementaire sont gagnées aux idées d'expansion coloniale; et il est utile de le bien marquer si l'on ne veut s'exposer à croire que la conquête de l'Algérie surprit et trompa toutes les prévisions de nos hommes d'Etat. A partir de cette date on n'entend plus guère, au Parlement, les violentes attaques dont le général Sébastian! prit plusieurs fois l'initiative : ou du moins elles ne mettent plus en danger la dotation nécessaire à l'entretien de la marine de guerre. En 1825 un député alla jusqu'à dire, en réponse aux critiques des ennemis de la colonisation : « La puissance maritime de l'Angleterre est le grand danger de l'Europe. »

Bien plus, l'intérêt passionné que portent désormais aux colonies la plupart des hommes politiques se traduit par une œuvre pratique de refonte de l'administration. En 1827, 1828 et 1829, des mesures sont prises pour donner enfin aux colonies la législation promise par l'article 73 de la Charte, notamment celle qui fit passer du budget de la marine à celui de la guerre les « dépenses de protection générale », ce que nous appellerions aujourd'hui les « dépenses de souveraineté », pour y laisser les seules dépenses administratives. En 1828 le ministre de la marine, Hyde de Neuville fut, plus catégorique encore que ses prédécesseurs dans la défense de l'intérêt colonial : (( C'est là une incontestable vérité. Où pourrions-nous « trouver des abris en temps de guerre, où pourraient se ravi- « tailler nos bâtiments, si nous n'avons pas de ports dans les

« différentes partiesdu monde? On (le général Sébastiani)

« ne propose pas, il est vrai, d'abandonner les colonies. Mais « qui donc aurait le droit de proposer une pareille mesure ? « Les colonies ne sont-elles pas françaises ? Ne font-elles pas « partie de la grande famille ? Elles ont été fondées par des « Français et sont habitées par des Français. S'il était permis << de mettre en question l'existence des colonies, parce qu'elles « nous sont plus ou moins onéreuses, on pourrait également,

« Messieurs, demander si tel ou tel département n'est pasplu- « tôt une charge qu'un profit. Les Colonies, c'est la France ; « aucun pouvoir que la force des choses ne peut les détacher ci de la monarchie. » Ainsi c'est à la faveur d'une reprise de l'opinion coloniale que la marine de France répare ses désastres des grandes guerres de la Révolution et de l'Empire ; la doctrine de la nécessité de postes coloniaux de ravitaillement pour la marine, jadis si nettement mise en lumière par Richelieu, rencontra des partisans de plus en plus nombreux et convaincus; les ministres réclament des « points d'appui » et des « bases d'opérations » pour la flotte. A mesure que nos escadres sont reconstituées, en personnel et en matériel, leur répartition est faite de manière à réserver l'avenir de l'expansion coloniale et en consultant la carte de nos stations navales, en 1829, au moment où les relations devenaient difficiles avec Alger, on devine déjà un plan rationnel de protection de nos intérêts commerciaux qui est aussi un plan d'expansion aux colonies. Sur un total de 280 bâtiments, 128 étaient armés et répartis sur les points les plus divers du globe, 22 à la station du Levant, 11 à Toulon, 2 aux pêcheries de Bône, 6 à la station d'Afrique pour la répression de la traite, 3 à Terre-Neuve, S à la station des Antilles, o à Cuba et dans le golfe du Mexique, 2 à Cavenne, 9 à la station du Brésil, 1 aux communications entre le Sénégal et Cavenne, 10 à la station des mers du sud, 3 à Bourbon et Madagascar, 3 aux établissements de l'Inde, lo stationnaires aux colonies pour la répression de la

traite, etc., etc

Il faut rappeler aujourd'hui les noms des orateurs qui sou- I inrent victorieusement de si rudes luttes en faveur de l'expansion et amenèrent, à force de logique et de labeur, l'opinion française à son réveil de 1830 : ce sont Dubouchage, Mole, Portai, de Clermont-Tonuerre et Hyde de Neuville qui ont préparé, en plaidant les causes solidaires de la marine et des

colonies, la reprise de la grande tradition nationale. Grâce à eux, l'attitude de notre flotte à Navarin fut une surprise pour nos rivaux; et on leur doit d'avoir pu confier, en 1830, à l'amiral Duperré une des plus belles flottes que la France eût encore mises à la mer, 103 bâtiments de guerre dont 11 vaisseaux de ligne, 23 frégates et 7 bateaux à vapeur et plus de 400 navires de transport. Nous avions le moyen d'acquérir des colonies et de faire respecter nos acquisitions.

Cette progression quelque peu latente et indirecte de l'idée coloniale se montre aussi dans l'œuvre administrative de la Restauration; les hommes qui prenaient un soin si rigoureux de bien organiser les pouvoirs locaux, d'éviter entre fonctionnaires les conflits d'attributions et de réserver la haute main à la métropole pour les intérêts essentiels, avaient assurément conscience de préparer les cadres du domaine plus étendu qu'on ne pouvait manquer d'acquérir bientôt. En disciplinant ce qui restait des forces vives de la fiance d'outre-mer, ils ont rendu la nécessité d'une reconstitution plus évidente et plus impérieuse. Quelques colonies furent dotées, dès 1823, de comités consultatifs qu'établit une ordonnance royale. Ces comités reçoivent mission de donner leurs avis sur l'assiette el la répartition de l'impôt, sur le budget des recettes et des dépenses. Il peut être piquant de rappeler aujourd'hui que dès 1821, une ordonnance institua un « conseil supérieur du commerce et des colonies », et « près du président du conseil des « ministres, un bureau du commerce et des colonies : tous les ministères devaient fournir à ce bureau tous les renseignements pouvant intéresser le commerce et la navigation. Le 21 août 1826 fut signée la « charte des colonies ».

II. REPRISES DE POSSESSION; TENTATIVES D'EXPANSION; DÉRUTS DE L'AFFAIRE D'ALGER

Il y avail quelque mérite à ne point désespérer, à envisager les chances d'une reconstitution de notre domaine colonial, pour des hommes qui avaient connu les obstacles mis par l'adversaire implacable à la plus légitime des reprises de possession. Notre spoliation était consommée depuis 1811; et pourtant que d'épreuves humiliantes nous furent imposées par surcroît quand l'heure sonna de nous rendre les débris de notre bien. Lorsque nos officiers réclamèrent surplace l'exécution du traité spécial du 20 novembre 1815, ils se trouvèrent en présence d'une série de procédés dilatoires dont l'inspiration n'avait rien de commun avec le droit des gens. Au Sénégal, c'est le colonel Schmaltz qui, après le tragique naufrage de la « Méduse », se voit en butte à une persécution odieuse que masquent des apparences de philanthropie; il faut qu'à la fin de l'année 1816, lord Bathurst, honteux de la conduite de ses subordonnés, leur adresse, avec un blâme formel, l'ordre de céder la place aux Français et d'évacuer le Sénégal « pour « éviter les soupçons que leur refus peut avoir fait naître sur « la bonne foi du gouvernement britannique ». Et c'est le 25 janvier 1817 que h1 trop célèbre Brereton retirait la garnison anglaise établie là depuis 1809.

Il ne fallait pas plus de deux ans de labeur de notre nouveau gouverneur, le colonel Schmaltz, pour rendre jaloux de nos progrès d'expansion et de mise en valeur nos maîtres de la veille. Son œuvre fut continuée par des hommes qui méritent la gratitude des amis de la colonisation française, le capitaine de vaisseau Lecoupé (1820-1822), le baron Roger (1822), le coin-

missaire principal Jubelin qui reçut le titre de « gouverneur du Sénégal et dépendances» (1828) et le capitaine de vaisseau Brou (1829). Le 8 mai 1819, le colonel Sclunaltz ouvrit à la colonisation le territoire du Oualo par un traité conclu à N'Guio avec Araar Boye, brack du Oualo et ses principaux chefs; et cette mesure avait été préparée l'année précédente par l'envoi de machines agricoles de France et d'initiateurs de cultures. On voudra bien observer, en lisant le texte du traité de N'Guio, combien l'officier énergique qui reprit possession du Sénégal était soucieux de développer pacifiquement les richesses du sol et de donner essor au commerce ; il est donc faux d'affirmer que, jusqu'à l'époque toute contemporaine de la colonisation française, l'esprit de conquête l'a emporté suite zèle d'attirer à nous les indigènes par les arts de la paix. Le même génie colonial se retrouve sans cesse dans notre histoire, yénie d'un peuple humain, passionné pour l'agriculture à laquelle il doit tant, et désireux d'en faire bénéficier nos nouveaux sujets. Pour étendre les opérations du commerce des gommes, divers traités furent passés avec les chefs Maures ; et en 1824, un fort fut élevé à Bakel qui protégea les réunions des traitants. Toutefois, en 18-50, nos établissements se bornaient encore à l'îlot de Corée, à Saint-Louis et aux trois postes de Richard-Toll, Dagana et Bakel.

C'est l'initiative privée qui, seule, prépara, de 1815 à 1830, par des explorations, nos progrès vers le haut-fleuve et vers le Soudan. C'est le commis de marine Mollien qui fait, en 1818, la reconnaissance des sources du Sénégal et de la Gambie, l'enseigne de vaisseau de Beaufort qui longe les bords de la Gambie, procédant à une première étude hydrographique d\\ tracé et du régime, puis parcourt le Bambouk et le Kaarta, terrassé à Bakel par la fièvre (1824-1825). Enfin, c'est la prodigieuse traversée continentale de René Caillié (1828), le premier Européen qui put atteindre Tombouctou et en revenir

sain et sauf, fournissant des renseignements précieux sur le régime des caravanes si fort gênées, si souvent pillées par les Touaregs dont il définit à merveille l'état social, et indiquant avec clairvoyance les difficultés que devait rencontrer plus tard notre occupation du Moyen-Niger. Jomard, rapporteur de la Société de géographie, qui récompensa Caillié, entrevit tout l'intérêt de ce grand voyage et démontra, en particulier, à l'aide des notes de son protégé, que la route de Saint-Louis au Niger était moins longue et plus facile que la route Marocaine et Saharienne : cette étude comparée lui inspirait l'espoir de voir se développer rapidement notre colonie du Sénégal. L'exploration de Caillié lui faisait prophétiser l'œuvre de Faidherbe.

Les tergiversations que les autorités locales anglaises opposèrent à notre légitime reprise de possession du Sénégal sont à peine dignes d'être mentionnées à côté de l'intrigue, nouée par sir Robert Farquhar, gouverneur de Maurice, en vue de confisquer Madagascar. Sa lettre au général Bouvet de Loziers, commandant de l'île Bourbon, dans laquelle il réclamait purement et simplement la grande île, comme « dépendance de l'Ile de France », est un chef-d'œuvre d'interprétation pharisaïque des traités. Si les remontrances dignes et fermes de notre ministre des affaires étrangères à Londres eurent pour effet d'obtenir de lord Bathurst, le 18 octobre 1816, une contradiction formelle de l'avis de Farquhar, l'Angleterre profitait néanmoins de l'occasion de ce débat pour limiter sa reconnaissance de nos droits aux « établissements que la France possédait à Madagascar le 1er janvier 1702 »; c'était une manière de rouvrir la question et de donner à Farquhar toute licence de recommencer son intrigue.

Alors s'engage «Mitre le gouverneur anglais de Maurice el nos représentants à Bourbon uni4 édifiante mais regrettable correspondance; car on devait, à tout prix, comme le corn-

prenait Sylvain Roux, éviter une discussion même de pure forme. Farquhar écrit d'abord au capitaine de frégate Martin de Lacroix un mémoire doucereux (30 août 1817) dans lequel il affirme que « les mesures prises par le gouvernement de Mau- « rice se sont bornées à former des traités d'amitié et à s'en- « tretenir en bonne intelligence avec les princes et les naturels (( de Madagascar. » Bientôt après il posait en principe que le territoire de Madagascar était « la propriété des naturels ». Enfin il reconnut Radama, chef delà tribu des Hovas « comme « roi de Madagascar et de ses dépendances. » Ces pourparlers aboutirent à la concession d'un port ouvert aux Anglais sur la côte, et (23 octobre 1817) à la signature d'un traité anglomalgache relatif à l'interdiction de la traite. Il y avait donc des atteintes diplomatiques portées, sans dénégation suffisante de notre part, à notre droit traditionnel en vertu duquel Madagascar était colonie française ; là est l'origine de négociations humiliantes, louches, de guerres coûteuses et sanglantes par lesquelles il a fallu, en 80 ans, recouvrer une part de noire vieux domaine.

Cependant, même à si courte distance de nos désastres de 181.*), il y eut en France un mouvement de protestations et une velléité d'en finir par un coup d'énergie. Les missions de Forestier (1817), Albrand et Carayon, les instances de Sylvain Roux, inspirèrent du moins au conseil d'amirauté une mesure de précaution, l'occupation formelle de Sainte-Marie de Madagascar (1819) « afin d'en faire avec la baie de Tintinguele poil de notre station navale dans la mer des Indes ». La réponse de Sylvain Roux, chargé de mener à bien l'opération, à sir 11. Farquhar qui osait lui demander des comptes, est un de ces modèles de fière dignité qui contraste avec la longue série des capitulations écrites on autres dont foisonne, hélas ! l'histoi ride notre reconquête de Madagascar en ce siècle. Ce Français de grand caractère répondit aux provocations de Radama en

réoccupant Fort-Dauphin, en nouant des relations avec les chefs du pays voisin de Tintingue depuis Fenérife jusqu'à la baie d'Antongil. 11 est pénible d'ajouter que, mal soutenu par le gouverneur de Bourbon, il ne put obtenir une démonstration devant Foulpointe et reçut au contraire l'ordre de demander une entrevue à Radaina, ce qui nous valut une des nombreuses lettresd'insolences dont les rois hovas se rendirent coutumiers dans la suite. On sait le reste, la mort de Sylvain Roux (1823), abattu par la fièvre et par le chagrin profond • le se sentir désavoué, l'attaque par Radama des chefs qui axaient accepté notre protectorat, la prise de Tintingue et de Pointe-à-Larrée, sans déclaration de guerre, par une armée que dirigeaient ostensiblement des officiers anglais, la traîtreuse surprise du poste français de Fort-Dauphin : en récompense de sa complicité mal déguisée, le gouverneur de .Maurice obtint un décret malgache du 18 juin 1825 qui accordait à tous les navires de commerce anglais l'entrée des ports de Madagascar moyennant un droit de o 0 0 sur la valeur des marchandises importées et autorisant les Anglais à résider, à construire des navires, à bâtir des maisons et à cultiver des terres. L'attitude à la fois ferme et conciliante du ministre de la marine Hyde de Neuville qui avait essayé de traiter avec la reine Ranavalona, veuve et successeur de Radama, aboutit à la démonstration du capitaine de vaisseau Gourbeyre qui remit, devant Tamatave, notre ultimatum en juillet 1829. Le bombardement et l'occupation de Tamatave, la prise de Pointe-à- Larrée n'eurent point le résultat espéré : un de ces revirements soudains de notre politique malgache, dont les causes mystérieuses commencent à être pressenties, enraya l'action de nos marins.

Faut-il citer les faits de simple reprise ou de véritable expansion dont nos vieilles colonies des Antilles et de la Guyane furent le théâtre ? En vérité ce sont événements de peu d'im-

portan.ce auprès de l'affaire d'Algérie et même de notre intervention sur les confins de notre Sénégal ou à Madagascar. La fondation de la « Nouvelle-Angoulême », où l'on établit, près de la rivière Mana, en Guyane, des anciens militaires et des orphelins, fut un échec que ne répara point l'arrivée de Madame Javouhey, en 1828, avec un renfort de 36 religieuses et de 40 cultivateurs ; il est vrai que l'énergique supérieure des sœurs de Saint-Joseph de Cluny sauva une part de l'en (reprise en employant, à la place des cultivateurs français, des noirs libérés qui formèrent une petite colonie, longtemps prospère, de cultures et d'élevage.

Dans F Indo-Chine, la tentative de Bougainville pour renouer des relations avec le successeur de Gia-Long, Mang, échoua devant une hostilité déclarée (1825).

Au gouvernement de la Restauration revient l'honneur d'avoir engagé la conquête de l'Algérie, et résolu avec énergie des difficultés diplomatiques que la moindre faiblesse eût aggravées, sinon rendues insolubles. Comment la France dut-elle passer d'un simple projet de châtiment passager à un dessein suivi d'expansion? Le discours du Trône de 1828 au moment où déjà l'on parlait ouvertement d'une expédition, manque de clarté : « Un blocus rigoureux dont le terme est fixé au jour « où j'aurai reçu la satisfaction qui m'est due, contient et « punit Alger et protège le commerce français. » On ne saurait conclure, sans naïveté, que le gouvernement ne désirait aucune acquisition territoriale ; et il ne s'agit peut-être, dans l'espèce, que d'endormir la jalouse vigilance de l'Angleterre par l'obscurité même des déclarations officielles. C'est au cours de la discussion de l'adresse à la Chambre, en 1830, que le baron d'Haussez, ministre de la marine, invoqua des raisons traditionnelles et visa en quelque sorte des droits privilégiés d'intervention française : « La Fiance possédait depuis plu-

« sieurs siècles, sur la côte d'Afrique, un vaste territoire et un

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« établissement important destiné à protéger la pèche du co- « rail qu'elle exerçait sur une étendue de plus de soixante « lieues, lorsque, dès l'époque de la Restauration, le gouver- « nement d'Alger manifesta dans des déclarations et par des « actes l'intention de la troubler dans cette possession. » Enfin ce n'était pas une médiocre habileté que de représenter la France comme chargée de délivrer l'Europe de la piraterie des Barbaresques, comme elle s'y était jadis appliquée par des exploits qui constituaient une sorte de tradition ; le ministre n'y manqua pas.

Par malheur les querelles de politique intérieure se mêlèrent à ce débat d'ordre si éminemment national ; et l'opposition crut devoir combattre le gouvernement en rabaissant l'entreprise algérienne au niveau d'une manœuvre électorale, jusqu'au moment où, avec beaucoup d'habileté, elle s'y rallia par crainte du jugement de l'opinion publique qui était favorable. Le revirement fut même si rapide et si complet que bientôt la presse antiministérielle reprochait avec àpreté au gouvernement de ne pas fonder à Alger un établissement durable et utile. Après la prise d'Alger l'organe le plus autorisé de l'opposition, le « Journal des Débats » soutient la thèse de l'occupation permanente (17 juillet 1830) : « Maintenant que veut-on, que peuton faire d'Alger? « Etendra-t-on la guerre et la conquête aux « villes anciennement dépendantes du Dey et qui ont envoyé « leurs milices pour le défendre ? Tout ce territoire sera-t-il « occupé, colonisé ? Supposez un ministère qui n'eût aucune « de ces difficultés intérieures, la question diplomatique est « simple. Nous gardons Alger parce que vous l'avons pris et « qu'il n'appartient à personne. Nous y faisons un établissement « de guerre et de commerce qui assure notre juste influence « sur la Méditerranée. La Russie approuve, et l'Angleterre, « dans sa situation actuelle, se plaint sans s'opposer. »

Cette dernière puissance se cantonna en effet, comme on

l'avait prévu, dans l'emploi des demandes d'explications et de divers moyens dilatoires à la faveur desquels on pouvait escompter l'assoupissement de l'opinion coloniale française ; mais déjà il était trop tard. Lord Aberdeen qui, tout d'abord, avait obtenu de notre gouvernement des promesses vagues mais bienveillantes eut le tort de trop insister. M. de Polignac, soutenu ou forcé d'être énergique par l'opposition même qui devenait l'organe de notre politique traditionnelle, se résolut à envoyer la fameuse note qui mit fin aux pourparlers : « Les « communications du roi ne demandent aucun nouveau déve- « loppement. » En tout cas la chute de Charles X plaça fort heureusement les négociateurs français dans une situation neuve et les libéra des promesses, d'ailleurs peu nettes, contre lesquelles l'opposition, désormais maîtresse, avait toujours protesté.

Par l'occupation d'Alger la France donnait une base solide à sa politique coloniale dans les parages de la Méditerranée ; elle devenait prépondérante sur le bassin occidental de cette mer et portait une première atteinte à l'omnipotence des citadelles de Gibraltar et de Malte. Elle plantait un solide jalon de sa puissance future sur le continent d'Afrique, et gagnait tout d'abord l'accès d'une terre où pourraient s'établir et vivre ses nationaux, comme jadis au Canada et en Louisiane. L'effet moral de cet acte d'expansion fut d'une portée considérable ; c'était le premier refus net d'abaisser le pavillon devant les protestations de l'Angleterre, donc la première revanche de notre spoliation de 1814, donc le retour à l'une de nos meilleures traditions coloniales, celle qui se fondait à la fois sur nos fréquentes interventions dans le Levant ou à Tunis au nom de la chrétienté, sur les antiques rapports de nos marins de guerre et de commerce avec la côte barbaresque. La prise d'Alger avait prouvé la force de la flotte française reconstituée en quinze années de labeurs; la conquête allait montrer la faculté d'ap-

llt> PREMIÈRE PARTIE I 800-1830

titude de uotre organisme militaire à ces guerres nouvelles, sous un climat dur à supporter. Enfin et surtout l'opinion française s'était ressaisie après quelques années d'hésitations ; la France aurait, devrait avoir désormais une politique coloniale.

L'occupation d'Alger était complétée par la conclusion <!<• traités d'amitié et de commerce avec le Maroc et la Tunisie, traités qui, en rappelant les termes des « capitulations », montraient notre dessein de ne point laisser effacer les traditions si vieilles et honorables de notre politique avec les pays musulmans. Notre influence renaissait, à mesure que renaissaient nos forces, en Egypte comme dans le Maghreb, et si Méliémet- Ali fut assurément plus porté à se servir des Européens qu'à les servir, du moins sa prédilection pour nos nationaux, officiers, ingénieurs, médecins, artistes, prépara chez les Egyptiens un réveil marqué d'opinion en notre faveur. Jadis chassés d'Egypte, nous y avions laissé meilleur souvenir que nos vainqueurs ; et il appartenait à nos diplomates de ne point négliger ces précieux germes d'influence. On a pu croire longtemps qu'ils n'y manqueraient pas.

Dès cette époque de la Restauration, le renouvellement des privilèges de nos nationaux, à Moka, n'était pas un gage insignifiant pour notre politique dans les pays que baigne la mer Rougre.

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