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LA PENETRATION EN CHINE MERIDIONALE

Dans quelle mesure notre colonie d' Indo-Chine, par sa précieuse avant-garde septentrionale du Tonkin, est-elle une voie d'accès vers les marchés chinois ? Telle est la passionnante question qui s'est posée à nous dès l'origine de la crise tonkinoise, celle dont Doudart de Lagrée espérait la solution en étudiant le cours du Mé-Kong ; et l'intervention directe de plusieurs puissances européennes en Chine fait à nos hommes d'Etat un devoir pressant d'assurer cette nouvelle expansion de notre colonie, constituée d'hier, vers un pays libre de quatre cent millions d'habitants. Comme l'empire ami et allié de Russie, nous touchons la Chine sur une longue ligne de frontières ; mais au sud comme au nord on n'est pas voisin des provinces les plus riches et les plus peuplées de l'empire. Il faut donc, pour rendre efficace le bienfait de ce voisinage, prendre l'initiative d'une pénétration qui nous rapproche le plus tôt possible des régions les mieux dotées. Aussi l'œuvre de notre diplomatie commerciale des dix dernières années en Chine, estelle une oeuvre profondément solidaire de notre expansion indo-chinoise ; il convient d'en marquer ici les résultats essentiels.

La France qui avait contribué, avec l'Allemagne et la Russie,

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à contenir les convoitises des Japonais victorieux et à adoucir pour la Chine les sacrifices de la paix de Simonosaki (1895), obtint toutd'abord de l'empire vaincu un tracé plus avantageux de la délimitation des frontières du Tonkin, enfin et surtout une convention de commerce grâce à laquelle nos nationaux étaient spécialement favorisés, tant pour le trafic même que pour la résidence et la protection consulaire, dans les provinces de Yun-nan, Kouang-si et Kouang--tong (28 juin 1895). L'article 5 de l'accord commercial n'était, il est vrai, sous sa forme vague, que l'annonce de négociations ultérieures d'une plus haute portée : «La Chine pourra s'adresser à des ingénieurs et à des

industriels français pour l'exploitation des mines : les voies

ferrées pourront être prolong-ées sur le territoire chinois, etc. » La même année notre ministre à Pékin, M. Gérard, faisait stipuler que les missions catholiques auraient la liberté d'acquisition collective de maisons et terrains dans l'empire chinois ; on ne saurait trop louer l'habileté de cette négociation dont les résultats confirmaient avec netteté le privilège du protectorat religieux de la France en Extrême-Orient. Hélas ! il aurait fallu, dans la suite, mieux que de l'habileté pour sauver ce patrimoine d'influence morale.

Beaucoup plus douteux fut le bénéfice de la déclaration franco-anglaise du 15 janvier 1896, aux termes de laquelle les deux Etats européens mettaient en commun la jouissance des avantages obtenus par l'un et l'autre soit au Yun-nan, soit au Zé-Tschouen. C'était la substitution d'un « condominium » à la recherche isolée de chaque puissance dans son intérêt. Cette manière de négocier offrait toutefois, à défaut des concessions dont l'échange était d'une réciprocité douteuse, l'avantage de montrer que la France n'acceptait point la doctrine, inventée contre elle, de voir restreindre son influence en Chineaux provinces strictement limitrophes de l'Indo-Chine. 11 est manifeste que certaines puissances étrangères pouvaient nourrir l'espoir

de nous duper ainsi en feignant de prendre l'intérêt spécial de noire colonie indo-chinoise. Aux Russes les steppes et prairies du nord, aux Français la charge duYunnan et du Kouang-si, aux autres et notamment à la Grande-Bretagne la vallée du Yang-tsé-Kiang, programme d'une simplicité comique qui n'a d'égale que l'extrême assurance de ses auteurs. Ainsi les longs et durs sacrifices de la Russie et de la France auraient abouti à limiter leur expansion à la mise en valeur des provinces chinoises limitrophes de leurs colonies, et comptées parmi les moins riches de l'Empire. Il s'est trouvé des publicistes étrangers pour considérer notre dure conquête de l'Indo-Ghine comme une part de nos bénéfices de politique chinoise et, chose plus curieuse ! des Français pour se laisser prendre à ce simulacre d'intérêt pour nos colonies !

La fructueuse «mission d'exploration commerciale en Chine » organisée par la Chambre de commerce de Lyon et diverses autres Chambres de commerce françaises, prouvait que telle n'était point l'interprétation limitative de nos industriels les plus directement intéressés. Elle étudiait non seulement nos colonies indo-chinoises et les provinces voisines de notre Tonkin, mais encore et surtout le Zé-Tschouen, et révélait à nos négociants l'organisation des marchés chinois de l'admirable région du Yang-Tsé-Kiang que des « jingoïstes » anglais avaient la modeste prétention d' « égyptianiser ».

Sans abandonner la recherche d'avantages étendus dans le reste de la Chine, le gouvernement français s'attachait à nouer d'abord des liens étroits d'intérêt avec les provinces voisines. En juin 1890 était signée la convention vaguement promise par le traité de l'année précédente : une compagnie française (Fives- Lille) recevait la charge de construire, moyennant conditions avantageuses, le chemin de fer de Long-Tchéou. Mais déjà avait commencé l'âpre concurrence des Etats européens en quête d'avantages commerciaux en Chine ; et six mois après

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notre succès de la concession de Long-Tchéou, notre ministre apprenait que la Grande-Bretagne avait obtenu mieux qu'une faveur équivalente dans l'intérêt de ses routes de trafic de la Birmanie au Yunnan (4 février 1897) : l'intérêt français n'eut pas à se plaindre de l'accord signé dans le courant de la même année (juin) par notre ministre à Pékin. Les industriels français recevaient promesse formelle d'une autre série de travaux après achèvement de la ligne de Long-Tchéou, tandis que le gouvernement chinois s'engageait à améliorer les conditions de navigabilité du haut fleuve Rouge.

Les négociations prirent une toute autre portée lorsque l'Allemagne se fut emparée de Kiao-Tchéou et la Russie de Port- Arthur et Talien-Ouan. Pendant qu'un syndicat franco-belge était décidément mis en possession des gages matériels nécessaires à la construction de la voie ferrée de Pékin à Hankéou (1898), d'autres stipulations, directement utiles à notre Indo- Chine, étaient acceptées par le gouvernement chinois (avril 1898). La Chine s'engageait à « ne céder, ni louer aucun territoire dans les trois provinces limitrophes du Kouang-Tong, du Kouang-si et du Yunnan » ; elle nous cédait à bail, pour y établir un dépôt de charbon, la baie de Kouang-Tchéou-Ouan, si heureusement située en face de Haïnan et dont les difficultés d'entrée et d'ancrage pourront être corrigées par quelques travaux. Enfin la France était chargée de la construction d'un chemin de fer, du Tonkin à Yun-nan-fou. Nos relations avec l'empire chinois, et spécialement nos relations du sud, pouvaient être aussi singulièrement facilitées par la nomination d'un Français dans les fonctions de directeur des postes impériales. L'assassinat de deux officiers de notre marine dtms les parages de Kouang-Tchéou-Ouan nous valut, outre les réparations et indemnités, une nouvelle série d'avantages, meilleure délimitation du territoire adjoint au port, privilège d'une société franco-chinoise pour l'exploitation de riches mines. Un nouvel

attentat, qui coûta la vie au P. Berthollet, donna lieu à une négociation de même nature : la voie ferrée de Packoï au Si- Kiang-, sera française ou franco-chinoise.

Toutefois ces succès furent compensés bientôt par une nouvelle poussée de l'influence anglaise que nous avions nourri le vain espoir d'associer à la nôtre pour organiser en Chine des œuvres de civilisation. Tout d'abord l'occupation britannique de la presqu'île de Kow-Loon et de l'île Lan tan qui abritent Hong-Kong- et dominent les excellentes baies de Deep et de Mois (juin 1898) fut une violation flagrante de la promesse chinoise de n'aliéner aucun territoire des provinces limitrophes de l'Indo-Chine. Plus nuisible encore pour nous fut l'attribution à un syndicat anglais du chemin de fer de Han-Kéou à Canton et à Kow-Loon en face de Hong-Kong; cette voie, d'un très habile tracé, détournera assurément beaucoup de trafic de celles dont nous avons obtenu la concession sur nos confins tonkinois. Cet événement constitue une victoire de Hong-Kong- sur Hanoï et Haïphong.

Telles furent les vicissitudes de la lutte serrée de diplomatie commerciale que la France soutient depuis quinze ans en Chine pour accroître les avantages de notre expansion indo-chinoise. On ne saurait trop répéter pour combattre un préjugé naïf que les étrangers ont avantage à acclimater chez nous, que notre politique indo-chinoise, strictement française et qui ne regarde que nous, ne remplace nullement notre politique chinoise et ne nous dispense en rien d'en avoir une. La place que nous occupons, en vertu de sacrifices consentis et faits par nous seuls sur les bords du fleuve Rouge et du Mé-Kong, ne compte pas pour celle que nous avons le droit de tenir dans la vallée maîtresse du Yang-Tsé-Kiang, au cœur de l'empire chinois. Notre gouvernement semble l'avoir compris puisqu'il n'a pas voulu restreindre notre part d'action dans l'œuvre récente du châtiment des boxeurs chinois, et s'est opposé,

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notamment, à la tentative anglaise d'accaparer Shang-Haï par un débarquement inopiné.

L'organisation et la mise en valeur de notre Indo-Chine font honneur aux hommes d'élite qui ont été chargés de la gouverner. De Paul Bert au dernier gouverneur erénéral M. Donmer, homme de vues élevées et de merveilleux labeur, qui a dirigé notre expansion vers les provinces de l'empire voisin, chacun a contribué à la prospérité du grand et riche pays qui nous consolera de la perte de l'Inde. Les actes administratifs qui ont permis enfin à nos représentants une besogne vraiment méthodique et fructueuse, sont les décrets du 17 octobre 1887 et du 24 avril 1891 qui ont institué « l'union indo-chinoise ». Désormais les mesures de police, de travaux publics, d'instruction, de surveillance militaire et maritimes, ont été prises en vertu d'un plan logique; et les intérêts provinciaux, jadis en rivalité, ont pu être conciliés dans l'intérêt général. Aussi en dix ans le commerce indo-chinois s'est-il accru du simple au double.

Tant de richesse, de force productive, d'expansion civilisatrice, ne vont pas sans un danger grave qu'il faut signaler à tout prix et conjurer quand il en est temps encore. C'est le danger de créer un Tonkin industriel à outrance et concurrent de la prospérité de la mère-patrie dont il contrarierait l'activité au lieu de la seconder : c'est aussi le danger de fonder là une société internationale au lieu d'une société franco-annamite, de livrer à des étrangers, déclarés, ou munis de prête-noms, le précieux transit du Yun-nan et autres provinces voisines de la Chine. Jusqu'ici le régime des concessions, des travaux publics, du commerce, est presque suffisamment organisé en vue

de l'intérêt français : mais n'est-il pas à craindre que la nécessité où nous sommes et avons raison de nous tenir de régler les questions chinoises avec un perpétuel souci de l'entente internationale, fasse dévier, de proche en proche, notre politique indo-chinoise de sa ligne de conduite nationale ? L'exemple d'autres colonies qui ont souffert des excès de la « diplomatie à grande envergure », insouciante ou dédaigneuse de l'intérêt du travail français, est là pour nous avertir.

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