AFFAIRES DU ME-KONG, DU SIAM ET DU LAOS
La recherche d'une colonie aussi riche, mais plus salubre et plus proche des marchés chinois que la Cochinchine avait conduit la France à la conquête du Tonkin, et à la mise du royaume d'Annam sous un protectorat de plus en plus étroit.
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L'effort exigé par cette expansion dans la partie orientale de la péninsule indo-chinoise risqua de détourner notre attention des régions de l'intérieur que baigne le Mékong-; et longtemps le proverbe indigène, plus ou moins authentique, qui représente le Tonkin et la Gochinchine comme deux sacs de riz reliés par un faible bâton, l'Annam, fut tenu pour une vérité géographique rendue sous une forme familière et saisissante. L'espoir d'avoir trouvé la véritable voie navigable de pénétration vers la Chine, le Song-Koï tonkinois, avait détourné les esprits du Mé-Kong; et pourtant les progrès de la navigation fluviale en (Gochinchine et au Cambodge, progrès facilités par de fort ingénieuses inventions de matériel rapide et à faible tirant d'eau, avaient bientôt vaincu le découragement de la première heure. Enfin la nécessité d'une prompte vigilance nous fut prouvée bientôt par les empiétements de plus en plus marqués du royaume de Siam agissant soit pour son compte, soit sons l'impulsion d'influences étrangères. A mesure que nous connaissions mieux l'histoire cambodgienne et annamite, nous prenions une conscience plus nette de la valeur et de l'étendue des territoires que l'invasion siamoise avait déjà coûtés à nos protégés; ceux-ci nous incitèrent à une revendication dès qu'ils eurent pris quelque accoutumance de notre communauté et reçu des g'ag-es de notre intérêt pour leur vie nationale.
Dès l'année 1884, une convention signée entre la France et la Grande-Bretagne nous garantissait le désintéressement des conquérants de la Birmanie à l'égard de nos entreprises dans les « Etats Shans » et dans le bassin du Mé-Kong. Les Siamois, obligés de renoncer à tout progrès du côté de la Birmanie, cherchèrent des compensations à nos dépens : telle fut la cause de leur violation du pays de Luang-Prabang- en 1885. M. de Kergaradec, ministre de France à Bangkok, dut se contenter tout d'abord, en 1886, d'une convention assurément favorable aux sujets français, mais qui, sauf recours au consul, les pla-
çait sous l'autorité des fonctionnaires siamois, donc reconnaissait l'état de choses créé par l'invasion : le gouvernement français^ qui avait pris des précautions militaires sur les confins de la Rivière Noire et du Mékong-, refusa net la ratification.
Les Siamois, en dépit de l'esprit conciliant de M. Pavie, vice-consul à Luang-Prabang, continuèrent leur mouvement d'invasion dans la direction de Vinh qui fut bientôt menacé. Attopeu, Aï-lao, Huong-Soï, Muong-Hong furent occupés; c'était une conquête systématique et impudente de l'Annam en pleine paix, de 1887 à 1893. A cette date, nos troupes poussèrent les agresseurs devant elles jusqu'au Mékong ; mais deux actes de traîtrise marquèrent ces opérations de dégagement, l'assassinat de l'inspecteur Grosgurin et l'emprisonnement du capitaine Thoreux, à Khône, par les Siamois. Notre ministre plénipotentiaire à Bangkok fut immédiatement rappelé ; puis un ultimatum adressé au gouvernement siamois exigea l'évacuation de la rive gauche du Mékong et des satisfactions pour les déprédations et assassinats commis. L'amiral Humann, dont les canonnières avaient déjà forcé les passes de la Ménam, menaçait d'établir le blocus. Le Siam céda. Le traité du 3 octobre 1893 marquait un progrès décisif de notre expansion dans la vallée du Mékong. Non seulement la rive gauche nous était pleinement restituée, mais les Siamois se voyaient interdire tout travail de fortification à moins de 25 kilomètres de la rive droite. Chantaboun nous était remis en gage et serait occupé jusqu'à complète exécution du traité auquel fut annexée, l'année suivante, une convention commerciale.
Restait à nous assurer, en face de la Grande-Bretagne, désormais maîtresse de toute la Birmanie, la même frontière du Mékong nécessaire à la libre expansion de noire Tonkin. Nos voisins demandèrent d'abord la création d'un Etat- tampon entre le Tonkin et la Birmanie : mais le prompt désaccord de la mission anglaise Scott et de la mission française Pavie mit
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fin aux essais de délimitation (janvier 1895). Le gouvernement, sans perdre de temps, comprenant que l'intérêt majeur résidait dans l'exacte connaissance et la prise de possession du fleuve, organisait coup sur coup les missions Robaglia, Simon et Le Vay, Mazeran et Le Blevec qui, renouant la belle tradition de Doudart de Lagrée et Garnier avec des moyens d'action bien autrement efficaces, firent de l'hydrographie du Mékong- une œuvre purement française. La Grande-Bretagne prétextait une cession du territoire de Kiang-Kheng à la Chine, avec interdiction formelle de rétrocession, et occupait pour son compte Muong-Sin sur la rive gauche. Après quelques discussions, lord Salisbury proposa, le 15 janvier 189G, un arrangement qui fut accepté par la France. Nous donnions, il est Mai, la promesse formelle, comme la Grande-Bretagne elle-même, de ne point attenter à l'indépendance du royaume de Siam que la lettre du ministre anglais représentait un peu trop complaisamment comme une dépendance commerciale de la Birmanie britannique ; et l'offre de cession des pays de la rive gauche du Haut-Mékong était accompagnée d'un commentaire en signalant « la médiocre étendue, la pauvreté et le climat insalubre » qui lui retiraient « tout attrait pour la Grande-Bretagne (I). »
Quoi qu'il en soit notre Indo-Chine avait gagné, avec une frontière nette et prêtant peu aux contestations, l'appoint des vastes et riches pays compris entre la chaîne annamitique et le grand fleuve. De récentes études en ont prouvé la valeur agricole et minière. La navigation du Mé-Kong, jadis réputée chimérique, s'exercera sans trop de peine moyennant quelques travaux de dérochement et quelques installations de transbordement. Les derniers voyages de nos explorateurs ont prouvé aussi qu'il y avait des passages aisés de la montagne entre la
[\) Cf. Annexes, lettre du 15 janvier 1896, p. 914-915.
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région côtière annamite et les sections navigables du Moyen Mékong; le même bénéfice sera assuré au Tonkin dont les relations avec le Laos sont appelées à se développer rapidement. Enfin le succès de cette revendication a été, pour nos protégés de l'Annam et du Cambodge, une raison nouvelle de comprendre les bienfaits de leur entrée dans notre communauté.