CHAPITRE V
EXPANSION DANS LES ARCHIPELS DU PACIFIQUE ACQUISITION DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
Pour apprécier les causes très diverses de l'acte politique qui nous rendit maîtres de la Nouvelle-Calédonie, il faut se rappeler les conditions dans lesquelles se faisait alors l'expansion des grands peuples marins et commerçants : et l'on éprouve quelque difficulté à s'en rendre un compte exact, tant la transformation de la marine à voiles en marine à vapeur, tant la substitution des trajets rectilignes et rapides aux longues croisières d'autrefois, ont modifié les idées et les manières de raisonner en l'espace d'un demi-siècle.
Aujourd'hui nous ne parlons plus de l'Océan Pacifique comme de l'Atlantique ou de l'Océan Indien. Nous avons pris conscience de la difficulté que suscitent aux paquebots la longueur des trajets à parcourir et la rareté des escales qui jalonnent ces trajets. Nous avons pris la coutume, fort rationnelle et sage, de considérer l'Australie et la Nouvelle-Zélande comme les étapes extrêmes de la grande voie de trafic international qui se développe des ports d'Allemagne, d'Angleterre et de France jusqu'à ceux de Chine, de Japon, de Malaisie et d'Australie : ces terres, continent et îles grandes ou petites vivent désormais d'une vie commerciale commune avec l'ancien continent, font corps avec lui. Le terme jadis employé d'Océanie ne nous
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donne aucune impression d'unité ni de cohésion ; les terres d'Australie, de Nouvelle-Zélande, de Malaisie, gravitent autour de l'Asie orientale, tandis que les menus archipels qui sèment le Pacifique, à des milliers de kilomètres les uns des autres, sont les modestes oasis du plus vaste et du moins sociable des océans.
Mais c'est l'invention et le développement de la grande navigation à vapeur qui ontfaitee rapide miracle. En 1850, quand avait lieu le voyage de reconnaissance de la corvette 1' « Alcmène », on envisageait autrement la condition de la concurrence des grands peuples navigateurs. L'Australie et la Nouvelle-Zélande, avant l'ouverture du canal de Suez, recevaient des navires venus par le détroit de Magellan comme par le cap de Bonne Espérance. Si, sur le rebord occidental du Pacifique, les Anglais semblaient prépondérants par l'occupation du continent australien, les Etats-Unis d'Amérique à l'est, sans compter le Chili déjà fort, entretenaient une importante marine à voiles ; et la perspective d'une plus large ouverture du marché chinois, après le marché japonais, laissait entrevoir un développement parallèle du commerce à travers le Pacifique. Or, on ne pouvait prendre sa part de ce trafic sans s'assurer une base de ravitaillement, et, en cas de conflit, une base d'opérations. La Nouvelle-Calédonie pouvait rendre ce service.
La France avait aussi une revanche à prendre de la désagréable surprise que lui avait value une indiscrétion dans l'affaire de la Nouvelle-Zélande. Le souvenir de cette humiliation était resté vivace, au moins parmi nos officiers de marine qui ne furent jamais de bien chauds partisans de 1' « entente cordiale » chère à l'empereur; beaucoup pouvaient se rappeler sans grand effort de mémoire l'affaire Pritchard. Ce n'est point un sentiment isolé et personnel ([n'exprime le distingué commandant Bérard, quand il fait valoir, dans une note fortement laisounée, les inconvénients de l'omnipotence maritime des
maîtres de l'Australie. Ajouter que l'Angleterre convoitait la Nouvelle-Calédonie n'est rien dire qui soit bien particulier à cette île ; si la tournée du « Havannah », commandée par Erskiue, n'aboutit point à une occupation, c'est parce que l'officier anglais jugea l'archipel trop pauvre.
Quant à la tentative de colonisation allemande du Dr Lang de Sydney, tentative que l'auteur essaya de mettre sous le patronage du Parlement de Francfort, elle ne semble pas avoir éveillé en France une vive inquiétude (1848) ; à peine, d'ailleurs, y fut-elle connue.
Enfin les missionnaires qui avaient d'importants établissements en Nouvelle-Calédonie appelaient de leurs vœux la domination française ; ils s'employèrent, au reste, de leur mieux à aider les chefs des escadrilles qui procédèrent à l'occupation de la Grande-Terre en 1853, des îles Loyalty en 1864.
Ce furent assurément ces raisons, nécessité d'une base d'opérations sur le Pacifique entre l'Asie et l'Amérique, comme disait le P. Verguet, désir de protéger les missionnaires catholiques, qui prévalurent dans les conseils du gouvernement. Mais le dessein de soustraire les condamnés de race blanche au climat de la Guyane et de tenter une expérience philanthropique de régénération par le travail était de ceux qui devaient séduire l'empereur Napoléon. Le « Moniteur » enregistrait, pour justifier l'occupation, « les vues du gouvernement sur le régime pénitentiaire ». La fameuse loi du 30 mai 1854, organisant la peine de la transportation pour les condamnés aux travaux forcés, loi encore en vigueur, prouva bientôt quelle importance attachait l'empereur à cette expérience; à la fin de l'empire la Nouvelle-Calédonie avait le malheur de posséder déjà une population pénale de plus de 2..j00 personnes.
Les espérances d'exploitation des mines, de colonisation libre, semblent avoir été médiocrement escomptées. La légitime préoccupation de ne point laisser l'Angleterre seule maîtresse
dans les parages occidentaux du Pacifique, l'idée généreuse et chimérique de transformer des criminels à force de bien-être, tels furent les motifs de l'occupation de la Nouvelle-Calédonie. On se trompait sur l'importance future du poste militaire ; on se trompait encore en croyant imiter l'exemple anglais d'emploi des convicts dont on ignorait la nature exacte. Mais l'avenir a démontré que le pays contenait des ressources sur lesquelles on n'avait point compté, en dépit de la scrupuleuse enquête des officiers de 1' « Alcmène ». L'acquisition de la Nouvelle-Calédonie est donc un réel bienfait d'expansion coloniale au compte du Second Empire. Que l'empereur ait été l'objet d'une de ses illusions familières, en espérant que notre colonie lointaine, associée au groupe de Taïli, deviendrait l'escale privilégiée et l'entrepôt prospère de grands courants commerciaux que le triomphe du libre échange allait créer à travers le Pacifique, ce n'est qu'une erreur d'appréciation commune à nombre de ses contemporains et dont nous avons essayé d'indiquer ci-dessus les causes ; son dessein était, malgré tout, patriotique et généreux, et l'hostilité constante «les Australiens contre cette colonie plus riche, plus proche, et mieux située que Taïti, fut, dans la suite, la justification de cet acte qui complétait les résultats de la glorieuse campagne de Dupetit-Thouars.
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