CHAPITRE IV REPRISE DE L'EXPANSION INDO-CHINOISE
Le gouvernement impérial fut mieux inspiré, plus heureux, ou mieux servi par des agents que la distance protégeait contre les palinodies, dans ses entreprises indo-chinoises. L'acquisition de la Cochinchine, le protectorat du Cambodge, sont dus, en effet, comme nos progrès en Afrique occidentale, à la ténacité des officiers qui faisaient sur place, et loin des hésitations ministérielles ou impériales, besogne de négociateurs et de conquérants tout à la fois. Ce ne furent pas des avantages moins précieux, et l'on estime encore davantage leur valeur quand on constate qu'à plusieurs reprises, sans autres causes que des caprices ou des complaisances, ils faillirent nous échapper. Sans la guerre anglo-française de Chine qui, vite achevée, laissa disponibles des forces militaires en Extrême- Orient, nos amiraux n'auraient point sans doute obtenu les ressources indispensables au succès. Au reste une politique essentiellement commerciale et dont l'espoir principal reposait sur la conquête de nouveaux marchés en pa)rs peuplés devait tenir à prendre position à proximité de l'Empire chinois. D'autres mobiles, en particulier le désir d'appuyer la propagande religieuse, renforcèrent cette première conviction. L'intelligenee de nos chefs d'escadre, le point d'honneur de ne pas lâcher prise, une fois engagés, firent le reste.
iSS TROISIÈME PARTIE
Quelle fut la pensée directrice du gouvernement impérial quand il entreprit l'expédition de Cochinchine? Obéissait-il ;m dessein <lc reprendre la tradition inaugurée par l'évêque d'Adran, et de faire valoir des droits datant des dernières années de l'ancienne monarchie? Ou bien était-il seulement soucieux, en Indo-Chine comme en Chine, de faire de la politique catholique et de protéger les missionnaires, fidèle en Extrême- < hient à la maxime qui l'avait guidé dans son intervention en Syrie?
Il ne semble pas que le souci de maintenir une tradition ii tilt1 et glorieuse ait été prépondérant dans les conseils de l'empereur; ou, du moins, si cet avis fut exprimé, il suffît, pour l'écarter, de faire valoir aux yeux du souverain des scrupules d'érudition historique et de diplomatie contentieuse. En 1857 une commission fut chargée de décider si le traité signé, en 1787, entre la France et l'Annam pouvait être encore considéré comme valable, après un si long relâchement des relations engagées : et cette commission, après un examen minutieux et avec une bonne foi dont nos annales de diplomatie coloniale sont spécialement riches, décida que le traité était nul et non avenu, la France n'ayant pas exécuté les dispositions les plus importantes. Quelle était la portée de cette délibération? Voulait-on, en 18o7, écarter toute éventualité d'une intervention et éviter tout ombrage à l'alliée de prédilection, l'Angleterre? Ce renoncement vertueux au bénéfice du passé n'était-il, au contraire, qu'un moyen d'agir plus librement dans un avenir prochain? Des interprètes subtils iraient volontiers jusqu'à croire que la manœuvre ménageait à la fois la susceptibilité anglaise et l'intérêt français; et Ton aimerait à le croire.
Sans remonter aussi haut, les diplomates du Second Empire auraient pu s'inspirer des préoccupations patriotiques de Guizot qui, en L843, à la veille du traité de Whampoa, signé avec la Chine le 24 octobre 1844, faisait déjà valoir la nécessité de
l'occupation de postes en Extrême-Orient (1) : « Je n'avais « dessein en 1843 », écrit-il à M. de Lagrené, « que de faire « en Chine pour la France ce que venaient d'y faire l'Angle- « terre et les Etats-Unis, c'est-à-dire de régler par un traité « formel nos relations commerciales avec les Chinois, de prêter « appui à nos missionnaires et de donner ainsi à des faits nou- « veaux ou encore contestés le caractère de droits reconnus
« et acceptés Mais en poursuivant ces résultats, je n'igno-
« rais pas combien, même obtenus et convenus, ils seraient « précaires et vains, s'ils n'avaient pas, sur les lieux mêmes, u des garanties efficaces. Deux sortes de garanties peuvent « être seules efficaces, une station navale toujours présente « dans les mers de Chine, et un établissement français perma- « nent, assez voisin de la Chine pour être le point d'appui et « de refuge de notre station navale, de notre commerce et de « nos missionnaires. » Et dans une note confidentielle, il précisait son dessein avec une parfaite netteté (2) : « Le roi a « décidé qu'une station navale stationnerait désormais dans. « les mers de Chine et de l'Inde, avec la mission d'y protéger « et au besoin d'y défendre nos intérêts politiques et commer- « ciaux. Mais la France ne possède actuellement, dans ces « mers, aucun point où les bâtiments qui composeront cette « station permanente puissent se ravitailler, réparer leurs ava- « ries, déposer leurs malades; c'est donc à la colonie portu- « gaise de Macao, ou à l'établissement anglais de Hong-Konu, « ou enfin à l'arsenal de Cavité, clans l'île espagnole de Luçon, « <jue la division française devrait demander un point d'ap-
< pui, un point de refuge, un point de ravitaillement. Cela « n'est pas possible. Il ne convient pas à la France d'être
< absente dans une aussi grande partie du monde, lorsque les
(1) Lettre à M. de Lagrené, cl', la mission du comte Elgin, par Laurence Oliphant.
(2) Lettre confidentielle du !t novembre 1813, ibid.
Les Colonies, vol. I. 1 '.I
« autres nations de l'Europe y possèdent des établissements. « Le drapeau français doit aussi flotter dans les mers de Chine, « sur un point où nos navires soient assurés de trouver un « appui et des secours de toute espèce. Il faut donc, comme « les Anglais l'ont fait à Hong-Kong-, comme nous venons de « le faire nous-mêmes aux îles Marquises, y fonder un établis- « sèment militaire pour notre marine, un entrepôt pour notre « commerce... J'appliquais ainsi aux mers de (mine une idée « que j'avais déjà mise en pratique pour d'autres points du << globe, et que je regarde comme capitale non seulement dans « l'intérêt commercial, mais dans tous les intérêts moraux, « politiques, militaires et maritimes de la France. » M. Guizot n'invoquait point, on le voit, l'argument des droits traditionnels, mais celui de la nécessité présente. Pourtant c'était bien l'Indo-Chine que visait cette annonce d'une prochaine intervention ; il n'attendait, pour agir, que d'être mieux informé, car, disait-il, « les notions qu'on possède sur l'Indo-Chine « ne sont ni assez étendues, ni assez précises pour que l'on « puisse, dès à présent, déterminer le point dont on devrait « prendre possession afin d'y fonder ce nouvel établisse- « ment. »
Le premier projet d'intervention de l'empereur Napoléon 111, qui remonte à l'année 18 06, se distingue du projet Guizot en ce qu'il n'implique aucun acte d'occupation, mais repose seulement sur des pactes conclus avec les souverains indigènes. Tel est le sens des instructions données alors à M. de Montigivy que le gouvernement impérial envoyait à la cour d'Annam. Notre envoyé avait charge d'obtenir du gouvernement annamite : 1° l'ouverture du pays au commerce français et la cession soit de Tourane, soit d'une île voisine à seule fin d'y établir une factorerie; 2° la liberté religieuse et le droit d'entretenir un aident diplomatique à Hué. M. de Montigny, qui ne disposait pas des forces nécessaires, ne put rien obtenir de Tu-
Duc (1) : le souverain annamite, exalté par l'insuccès de notre ambassade qui se retirait sans la moindre sanction, procéda bientôt aux actes de violences qui déterminèrent l'ouverture des hostilités.
Toutefois, le désir d'une conquête territoriale ne semble pas avoir été antérieur à nos succès. D'une part, le rapport officiel français (2) constate le fait sans la moindre restriction : « Par « la force des événements, le but qu'on s'était proposé se « trouvait donc singulièrement dépassé, et nous devenions des « conquérants là où nous étions allés dans le principe pour « redresser simplement des griefs. » Ces termes pourraient être empreints de cette exagération familière des documents officiels rédigés pour prouver la générosité première du dessein des vainqueurs et leur regret plus ou moins sincère d'avoir été obligés de s'en départir. Mais, d'autre part, les ministres de Tu-Duc, au cours des mêmes négociations qui préparèrent le traité du 5 juin 1862, se crurent autorisés à dire que les pouvoirs de l'amiral Bonard n'exigeaient aucune cession de territoire.
L'expansion française résulta donc de l'extrême énergie déployée par les amiraux dans le châtiment des actes de cruauté' qui avaient justifié notre intervention. Notons d'abord que l'amiral Rigault de Genouilly engagea les opérations avec des troupes qui venaient d'évacuer le Peï-ho, et que la première attaque fut une sorte de diversion à la guerre d'importance majeure dont la Chine était le théâtre.
Le dessein de conquête était si mal arrêté que l'amiral Rigault de Genouilly, libre de frapper l'empire d'Annam où il lui plairait, dut faire une enquête approfondie avant de se résoudre.
(1) Cf. d'intéressants détails dans les Annales rf>> la Propagation de la Foi, tome XXX, 1838.
(2) Cf. une étude 1res intéressante de M. Galos, Revue des Deux-Mondes , mai 1864.
Le séjour de la petite armée franco-espagnole à Haïnan, la prise <lc Tourane ne sont que des préludes et des reconnaissances; c'est après avoir reçu des rapports favorables sur la salubrité des provinces cochinchinoises du sud de l'Indo-Chine qu'il s'arrête à un franc parti d'attaque avec descente et occupation. On raisonnait alors sur la salubrité de la Cochinchine comparée à celle de I'Annam central, comme plus tard sur la condition du Tonkin, supérieure à celle de la Cochinchine. Ce qu'il faut observer c'est que ce chef éminent pensait aux avantages que donnerait à l'expansion française la grande voie de pénétration du Mékong- et que bientôt il considéra la possession ouïe protectorat du Cambodge comme le moyen d'accéder à l'empire du Milieu. Dans le courant de l'année ÎS.'JÎI se forme et se fortifie chez lui cette opinion, premier germe de la grande entreprise de l'exploration du Mékong qui devait aboutir à la démonstration de la supériorité des voies tonkinoises.
Mais que d'hésitations dans les conseils de la métropole ! Quand l'amiral Page, successeur de l'amiral Rigault de Genouillv depuis le Ier novembre 1859, eut maîtrisé les défenses de Hué, il reçut ordre de proposer à la cour d'Annam un traité sans indemnité pécuniaire, sans cession de territoire, stipulant pour les missionnaires le droit d'enseigner leur religion, sous réserve qu'ils ne troubleraient en rien l'administration annamite; des consuls français seraient reçus dans les trois ports de Cochinchine, et tous les trois ans on enverrait à Hué un chargé d'affaires de France. Etait-ce un parti pris de ne rechercher que des avantages commerciaux et une orientation voulue de notre politique coloniale vers la voie du développement des échanges sans garantie territoriale, ce qui était conforme aux idées personnelles de l'empereur? Ou bien cette magnanimité était-elle seulement une habile diversion permettant aux troupes françaises de se porter vers le Peï-ho, sans paraître reculer? Il y eut sans doute un mélange de l'une et l'autre préoccupa-
tion. L'héroïque attitude de la petite garnison de Saigon, la mauvaise foi de Tu-Duc, nous sauvèrent d'une capitulation désastreuse en dépit des apparences diplomatiques.
L'amiral Gharner, après avoir bris;'- la résistance avec les troupes qu'il ramenait de Chine, fit entendre un cri d'alarme : « Si j'avais mille hommes de plus », écrivait-il en avril 1861, « je prendrais les trois provinces, mais aurais-je assez de « monde pour les garder? Je dois m'attachera ne pas faire un « pas en arrière ; notre prestige en dépend. » Son successeur l'amiral Bonard reçut enfin, grâce à l'heureuse influence de M. de Ghasseloup-Laubat, ministre de la marine, des instructions visant le développement méthodique de l'expansion territoriale; il devait « porter notre frontière à l'est, au delà de Saïgon, sur un des points où les montagnes se rapprochaient de la mer. » Il les exécuta en enlevant Bien-hoa en décembre 1861, et Vinh-Long en mars 1862 ; le blocus du riz aux approches de la rivière de Hué amena la cour d'Annam à résipiscence. Le traité du 5 juin 1862, promulgué en France par décret du 15 juillet 18(i.*> consacrait notre établissement en Indo-Chine.
Toutefois l'inconstance de l'opinion publique et l'irrésolution du gouvernement impérial faillirent nous retirer le bénéfice de ce traité si péniblement "obtenu. Tu-Duc envoya à Paris une ambassade chargée de mettre à profit les mauvaises dispositions du peuple français qui ne discernait point entre une expédition coûteuse et sans résultats comme celle de Chine etune œuvre d'expansion coloniale exigeant des sacrifices mais capable de les compenser dans la suite. A Paris on rapprochait les chiffres des dépenses militaires de 1860 (oOmillions) et de 1861 (60 millions). A la fin de l'année 1863, à l'ouverture delà session législative, le discours impérial laissait entrevoir, dans des phrases vagues à dessein, la prochaine rétrocession : la mission du commandant Aubaret, à Hué, confirmait dans leurs
inquiétudes les partisans de notre expansion coloniale. Par bonheur l'empereur se reprenait et se dérobait aux conseils de faiblesse qui lui axaient inspiré son discours de 1863 ; personnellement il parut répugner à la rétrocession ; l'intervention du marquis de Chasseloup-Laubat, de M. Duruy, du baron Brenier, de l'amiral Rigault de Genouillv, de MM. Thiers et Lambrecht fit le reste.
La conquête des provinces de Gochinchine fut un débutd' expansion d'autant plus heureux que l'œuvre d'organisation de l'amiral de la Grandière nous gagna les indigènes et fit des populations de Gochinchine des propagateurs zélés de l'idée française. En garantissant la propriété, en supprimant la piraterie par le recensement rigoureux des jonques, en choisissant les maires des villages parmi les notables les plus considérés, ce remarquable organisateur, comme la marine en fournit beaucoup au service colonial, donna à notre première conquête la cohésion et la prospérité qui en firent une précieuse base d'opérations plus étendues. Les étrangers rendirent justice au caractère civilisateur de notre expansion Indo-Chinoise ; un Anglais, témoin oculaire, écrivait, dès l'année 1861 : « Les « Français, en faisant succéder immédiatement à la conquête '< l'ordre et la sécurité, ont bien mérité de leurs nouveaux su-
" jets Ils ont droit à de grands éloges pour les ouvrages
" publics de toute espèce qu'ils ont construits Rien ne
« s'oppose à ce que la Cochinchine, si elle est bien gouvernée, « devienne, en peu d'années, une des plus riches contrées de « l'Orient (1). »
La question de l'expansion française au Cambodge ne se posa qu'après le traité du 5 juin 1862 qui termina la première expédition de Cochinchine. C'est alors que l'amiral la Grandière, gouverneurde la Cochinchine, prit nettement conscience,
il) Sineapoura t'ree press. 1861.
au contact même des faits, de l'intérêt qu'il y aurait à gagner à notre cause le peuple qui commandait les passages entre le delta et le cours moyen du Me-Kong. Cet auxiliaire nous permettrait de réduire Tu-Duc encore puissant dans le pays cochinchiuois, et de contenir les Siamois dont nos officiers commençaient à soupçonner la duplicité. Doudart de Lagrée, le plus distingué artisan de nos succès au Cambodge, anettemenl exprimé cette opinion dans une page de la préface 1 1 ) inachevée de son ouvrage si curieux : « Si l'on veut, » écrivait-il, « que « l'établissement fondé en Cochinchine subsiste et prospère, il « faut lui accorder, à mains ouvertes, les conditions indispen- (i sables de vitalité et d'épanouissement pacifique. Pour toute « colonie et surtout pour une colonie lointaine, la première de « ces conditions, c'est qu'en face de ses frontières et pour le « moins sur une moitié de son étendue, elle rencontre des popu- « lations alliées et fidèles, et des barrières assurées. 11 faut
« aussi que toute influence étrangère puissante et surtout
« toute influence européenne soit éloignée, si Ton ne veut pas « compliquer de difficultés diplomatiques les premiers embar- « ras d'une colonie. » Enfin nos représentants savaient l'importance commerciale de Pnom-Penh, au moins égale alors ù son importance stratégique ; le marché de cette ville regorgeait de denrées expédiées du Siam vers le débouché de Saïgon.
Le voyage du lieutenant Salmon, quoique rapide, donnait déjà aux autorités françaises une première notion du danger siamois. C'est ce qu'exprime Doudart de Lagrée dans une note (2) qui nous a été conservée : « Le Cambodge, pressé entre deux « voisins plus puissants, siamois et annamites, qui, depuis « deux cents ans, se disputaient ses dépouilles, était définiti-
(1) Doudart de Lagrée, Explorations et missions, papiers et documents mis en ordre et publiés par M. de Villemereuil, Paris, 1883.
(2) Doudart de Lagrée, Explorations et missions, par M. de Villemereuil, index, p. xlvii.
« veinent tombé entre les mains de ceux qui lui étaient le moins « antipathiques ; un agent de la cour de Bangkok tenait, dans « la capitale cambodgienne, Oudong, la réalité du pouvoir. » Pour mener à bien une tentative d'expansion française au Cambodge, il fallait le plus énergique et le plus délié des ambassadeurs ; en désignant Doudart de Lagrée l'amiral de la Grandière fit un choix excellent. Doudart de Lagrée s'était distingué à Sébastopol dans le commandement de la batterie basse du « Friedland » : caractère sage et circonspect en même temps que brave, l'action une fois résolue, il convenait merveilleusement à cette tache ; le docteur Hennecart et monseigneur Miche, évêque de Dansara, le secondèrent d'ailleurs avec activité. Une première démarche lui révéla sur-le-champ toute la gravité des empiétements du Siam : « L'influence du Siam est extrême », écrit-il dans son premier rapport à l'amiral ; « un « premier fait m'a surpris. La personne chargée des introduc- « tions m'a demandé si je verrais le mandarin siamois avant ou après le roi. » Doudart de Lagrée, en faisant de menues concessions sur la question des tracés de frontières entre la Gochinchine et le Cambodge, sut gagner les bonnes grâces du souverain ; et cette attitude contrastait heureusement, aux yeux des Cambodgiens, avec l'arrogance du représentant siamois. Le 11 août 1863 était signé le traité de protectorat par lequel la France se chargeait de défendre la « complète indépendance » du Cambodge contre tous. Deux ans après, l'aménité de Doudart de Lagrée avait mis aux mains de notre représentant toute l'administration du pays, ce qu'il expliquait dans une lettre charmante de modestie et de belle humeur : « Mon domaine « n'est pas grand, mais j'y suis seul et il y faut tout faire: j'y « suis ambassadeur, grand juge, grand général, grand ami- « rai, etc., etc., enfin un grand pas grand chose, et quand « l'heure du courrier arrive, la têle m'en paît. » On sait l'histoire de ce gouverneur d'une province voisine du Siam, qui
résistait seul à l'ascendant deDoudart de Lagrée,et dont celuici gagna la sympathie par une visite de quelques heures.
Tant d'efforts faillirent être compromis par les négociations directement engagées entre Paris, Saigon et Bangkok, après le départ de Doudart deLagrée, et en dépit des études savantes qu'il avait faites pour démontrer la vanité des prétentions siamoises. Il importe de bien marquer ici l'origine de difficultés auxquelles nous nous heurterons, trente ans plus tard, pour avoir manqué d'esprit de décision à l'époque où nous organisions le protectorat cambodgien. Après le traité de 1863, Norodom, qui paraissait avoir accepté de bonne grâce la convention qui l'unissait à nous, signait le 1er décembre de la même année un autre traité, secret, de protectorat avec le Siam ; notre représentant ne le connut qu'en avril 1864. Or, comme la ratification du traité franco-cambodgien exigeait un délai de plusieurs mois, le traité siamois, en tant qu'instrument diplomatique de plein effet, se trouva antérieur au nôtre; et tandis que notre ministre de la marine et des colonies, M. de Chasseloup-Laubat, insistait auprès de l'empereur pour hâter la ratification et prononcer l'antériorité de notre stipulation, le ministre des affaires étrangères s'arrêtait devant un scrupule de formalité et hésitait à proclamer son refus de reconnaître la validité de la convention siamo-cambodgienne. Les Siamois comptaient sur ce scrupule et l'exploitèrent de leur mieux : déjà l'Angleterre, intéressée à s'assurer un appui pour sa politique en Indo-Chine, pesait, en faveur du Siam, sur les décisions du cabinet des Tuileries, et se préparait à accroître sa récente acquisition du Pégou (1852) due à lord Dalhousie. Le représentant siamois à Oudong laissait donc entendre à Norodom que le traité de protectorat cambodgien ne serait jamais ratifié à Paris; bientôt il l'induisit à faire le voyage de Bangkok pour son couronnement qui serait célébré en présence des s '«ils Siamois. Fort heureusement Doudart de Lagrée, qui étaii
encore à Oudong, usa de fermeté, de sorte que rien n'était compris lorsque le traité fut rapporté de Paris, à la fin de \Hi\'.\, avec la ratification de l'empereur. Le couronnement de Norodom fut fait des mains de notre chef d'élat-major qui, concession malheureuse, prit la couronne présentée par l'envoyé siamois.
Li's Siamois eurent leur revanche; et, s'ils avaient évacué Oudong et la majeure partie du Cambodge, ils contestèrent à nos protégés, c'est-à-dire à nous-mêmes, les territoires de Siemréap et de Battambang. Doudart de Lagrée était déjà parti pour la grande mission au cours de laquelle il devait trouver la mort (1867-68) quand fut signé l'acte de 1867, qui donnait gain de cause aux Siamois sur cette grave question : ce fut l'origine du récent conflit qui n'a été que provisoirement apaisé, en dépit de l'énergie de nos marins, et qui renaîtra à la moindre occasion.
C'est sous le Second Empire que fut étudiée, dans toute son ampleur, et à titre de conclusion de nos importantes conquêtes, la question des voies de pénétration d'Indo-Chine en Chine; la grande mission du Me-Kong eut pour résultat essentiel de démontrer la supériorité des routes fluviales ou terrestres du Tonkin sur la voie du Me-Kong. On sait comment son chef, Doudart de Lagrée, fatigué déjà par ses glorieux labeurs du Cambodge, succomba après la période de reconnaissance du grand fleuve, et avec quelle intelligence Francis Garnier acheva l'œuvre d'étude au Tonkin et en Chine, pour rentrer à Saïgon, au début de l'hivernage de 1868, muni des conclusions qui allaient inspirer désormais la politique coloniale française. II attirait l'attention sur la valeur des provinces du Yunnan et du Sse-Tchouen et préconisait, en conséquence, notre établissement au Tonkin. « L'ouverture du Tongking », écrivait-il à la fin de son rapport, « est une suite nécessaire de notre éta- « blissement dans les six provinces de la Basse-Cochinchine.
« Cette partie de l'empire annamite paraît être l'un des pays « les plus riches du monde. »
Au reste, l'occasion d'intervenir au Tonkin s'était déjà offerte à nous, mais au temps où il était impossible d'en apprécier rigoureusement la valeur. En 1838, au début des opérations franco-espagnoles, le prince royal Lé-phung, de la dynastie des Lé, se soulevait contre Tu-Duc et se déclarait roi du Tonkin ; or, à ce moment même, le navire français le Prégent croisait sur la cote tonkinoise. Après avoir essayé de gagner à sa cause le commandant de ce navire, Lé-phung partit pour Tourane où il fit des offres à l'amiral Rigault de Genouilly qui ne crut pas devoir les accueillir. En 1861, après une nouvelle insurrection au cours de laquelle Lé-phung prit la flotte de Tu-Duc, puis en 1 802, le prétendant se mil à la disposition de l'amiral Bonard. Le vaillant officier, qui craignait déjà, el non sans cause, d'être désavoué pour être allé au delà de ses instructions, dut éconduire ce précieux allié, malgré l'insistance du colonel espagnol Palanca qui nous conseillait vivenienl d'agir au Tonkin. 11 faudra l'énergique campagne de Francis Garnier en laveur de l'intervention, l'action indépendante de J. Dupuis, enfin une série de ces traîtrises orientales qui coûtèrent la vie à tant de nos soldats, pour déterminer la virile résolution qui sera l'éternel honneur de la vie de Jules Ferry. En tous cas, dès le Second Empire, nous étions assez nettement engagés en Indo-Chine pour ne plus pouvoir reculer.