‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 59 sur 163 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'EXPANSION Al MAGHREB ET DANS LE SAHARA PROTECTORAT TUNISIEN ET PÉNÉTRATION SAHARIENNE

Au lendemain de nos revers de 1870-1871 , l'opinion publique considérait déjà, en dépit de l'épreuve d'une insurrection étendue, l'Algérie comme une partie intégrante de la France. On estimait que cette grande colonie avait valu à la mère-patrie une armée vaillante et exercée à laquelle le nombre seul avait' manqué dans le sanglant conflit qui prenait fin : la révolte de quelques tribus ne faisait pas oublier l'héroïque conduite des tirailleurs algériens à Wissembourg1 et sur d'autres champs de bataille. Le gouvernement général de l'Algérie, confié successivement aux maréchaux Pélissier et de Mac-Mahon, était considéré comme une des plus hautes charges de l'Etat. Enfin l'œuvre de colonisation, qu'on inclinât vers la prépondérance du peuplement, comme Bugeaud, resté populaire, ou vers celle du commerce et des grandes compagnies, comme l'empereur et l'école libre-échangiste, intéressait vivement toutes les classes de la nation. Le souci constant des affaires algériennes était entré dans nos mœurs; peu de familles, riches ou pauvres, avaient échappé à l'attrait de la terre d'Afrique ; la nation s'était initiée par le seul fait du séjour en Algérie d'une armée

nombreuse et séjournant longtemps dans ce pays où la vie militaire avait encore quelque chose de nouveau, d'imprévu. Le nombre des colons civils restant restreint, c'est sous cette forme que s'était satisfait le goût français des voyages, des aventures, ou d'une vie plus libre, c'est-à-dire le goût même de la colonisation.

Il a même semblé à quelques partisans d'une colonisation plus hardie et moins conforme au tempérament agricole et prudent de la majeure partie des Français, que cette vie relativement paisible à quelques heures de navigation de la mèrepatrie, risquait d'affaiblir les audaces de notre génie colonial. La crainte est excessive ; mais il est bien prouvé qu'en Algérie et même en France, à la suite des progrès de la pacification et peut-être plus encore à cause de l'énervement causé par les querelles de dogmes relatives au « royaume arabe », aux bureaux arabes et aux compagnies coloniales, le désir d'expansion s'était amorti : souvenirs de la guerre marocaine et du mauvais règlement de frontière qui en fut la conclusion, souci des relations à entretenir avec les beys de Tunis pour éviter quelque dangereux voisinage à l'est, nécessité d'une surveillance des oasis et des nomades du Sahara, n'apparaissaient plus aux esprits rassurés avec leur caractère d'urgence véritable. Les progrès merveilleux de notre colonie du Sénégal, confinant au Soudan depuis le gouvernement de Faidherbe, n'avaient pas peu contribué à borner outre mesure l'horizon de notre Algérie au sud, à l'ouest et à l'est : on raisonnait peut-être prudemment en réservant aux colonies d'Afrique occidentale le rôle de « porte du Soudan », mais on s'exposait à de graves dangers en veillant mal ou peu sur nos confins immédiats du Maroc, de la Tunisie et des groupes d'oasis où s'organisaient la résistance et même l'offensive des nomades.

A tous ég-ards l'œuvre de la troisième République a marqué un progrès remarquable de l'influence française dans l'Afrique

septentrionale. Toul d'abord l'Algérie a été dotée d'un régime politique et douanier qui a mis son intérêt en harmonie plus étroite avec l'intérêt de la métropole; échanges d'hommes et échanges de denrées on! été singulièrement développés entre les deux rives françaises de la Méditerranée occidentale. Puis les délicates questions du voisinage tunisien et marocain ont été partiellement tranchées à notre avantage. Enfin, le danger saharien a été conjuré par des mesures de précaution, très lard, mais très résolument prises; et si l'on n'est point d'accord sur la portée réelle des espérances que l'Algérie peut fonder sur la mise en valeur du lointain Soudan, du moins la période des études précises a succédé à celle des déclamations enthousiastes ; c'est encore un gain, si cher qu'on l'ait payé en vies humaines. Les querelles dogmatiques de la période précédente, querelles qui aboutissaient à des expériences contradictoires et également malheureuses, sont devenues impossibles tant s'est précisée la connaissance des pays colonisés; les esprits sont peut-être, en apparence, plus passionnés, parce que l'intérêt vrai a grandi avec le savoir exact, mais aussi parce que le temps est venu de l'organisation détaillée, complexe, et par là même des difficultés de détail ; personne n'ose plus parler d'évacuation, et le nombre est déjà grand des Français capables de comprendre aussi bien les besoins de l'Algérie et de la Tunisie que ceux de la Provence et du Languedoc. Les « affaires d'Algérie-Tunisie » sont devenues affaires intérieures et provinciales de France, et par là nous touchent plus vivement en l'absence même de tout danger grave et de toute préoccupation vitale.

L'acte qui a le plus vivement influé sur le développement de l'Afrique Mineure française est, à coup sur, l'entrée de la Tu-

nisie sous notre protectorat; en dépit de l'opposition diplomatique et protocolaire des deux formes de gouvernement des pays voisins, gestion directe et protectorat, Algérie et Tunisie deviennent et doivent devenir de plus en plus étroitement solidaires. Quant à l'expansion saharienne, qui éveille chez quelques-uns des plus vaillants champions de nos œuvres coloniales, l'espoir de faire de l'Algérie le plus important débouché du Soudan, elle est un fait d'intérêt commun pour la Tunisie, l'Algérie et pour les confins encore mal délimités de notre vieille colonie et de son remuant voisin de l'ouest, le Maroc.

La série de révoltes localiséesque l'histoire algérienne enregistre, entre la date funeste de 1870 et la fin du siècle, ne donna lieu, le plus souvent, qu'à de rapides opérations de police. Ces insurrections, si peu étendues et durables qu'elles aient été, appartiennent pourtant à l'histoire de notre expansion, en ce sens que leur répression atteignit et affaiblit les états voisins d'où étaient venus les encouragements matériels comme les excitations religieuses et politiques ; la campagne de Tunisie ayant démontré avec la dernière évidence aux Turcs de l'est combien la riposte française pouvait leur être funeste, le Maroc est devenu ou resté le foyer des intrigues nouées contre nous. La répression des mouvements insurrectionnels de l'intérieur et des troubles des confins marque aussi une défaite et un recul des influences européennes qui s'employèrent secrètement à diminuer notre prestige méditerranéen et notre autorité morale dans le monde musulman ; à ce titre, ce sont autant de victoires diplomatiques, peu bruyantes, mais efficaces, que remporta le gouvernement de la République.

Une seule révolte, suscitée par Mokrani, en 1871, vers la fin de la guerre franco-allemande, peut être envisagée comme un acte spontané de protestation contre la présence des Français en Algérie ; les indigènes semblent avoir été particulièrement blessés par l'octroi de la naturalisation aux Juifs, en vertu du

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décret du 10 novembre 1870, dit décret Crémieux. Les Kabyles des provinces de Constantine et d'Alger, estimant qu'ils auraient à souffrir gravement des conséquences de cette mesure, furent les principaux artisans de cette insurrection ; et cette désaffection momentanée d'éléments essentiellement sédentaires est due à des causes tout intérieures, car, à cette époque, la Kabvlie n'était pas encore touchée par la propagande étrangère d'allure religieuse, mais de dessein politique dont l'audace a été récemment révélée dans la Chambre des députés.

Les soulèvements des tribus du Zab Dahraouï, en 1896, et de l'Aurès, en 1879, peu importants et vite réprimés, furent déterminés par des causes toutes locales, bien que des prédicants étrangers passent pour y avoir joué quelque rôle.

Bien autrement significative est la concordance des désordres commis par les Khroumirs sur notre frontière de l'est et de la grave révolte de Bou-Amema, dans le Sud Oranais (1881): c'était une diversion que ni la mauvaise récolte de l'année 1881, ni même le fanatisme religieux des Ouled-Sidi-Cheikh ne suffisent à expliquer, et dont le secret comme la provenance furent dévoilés par la fuite de son instigateur au Maroc.

Les incidents, inattendus ou soudains, qui amenèrent, en 1899, l'occupation des oasis d'In-Salah elles opérations dont la même région fut le théâtre en 1900-1901, ne sont que les épilogues, encore incomplets, de la longue suite de troubles que le Maroc, spontanément fanatique ou secrètement excité contre nous, suscite depuis la guerre de 1844 et le mauvais traité de 184M. Ils n'ont eu pour effet que l'occupation définitive des oasis sud-oranaises, la construction de forts capables d'abriter des g-arnisons bien pourvues et bien montées, enfin la prolongation de la voie ferrée qui atteindra prochainement Zoubia-Duvevrier et le Touat. Par malheur, il n'est pas prouvé que toutes ces précautions puissent suffire longtemps dans le voisinage d'une frontière mal tracée et d'un empire encore

plus dangereux par son état d'anarchie endémique que par le mauvais vouloir de ses gouvernants ; la solution de la question d'In-Salah nous a seulement rapprochés de la question marocaine sans nous donner des gages suffisants au cas où la succession viendrait à s'ouvrir. Monter bonne garde aux portes du désert, en plein désert même, est mesure de prudence ; mais l'intérêt vital ne reste pas moins la révision du traité qui a tracé, entre le Maroc et l'Algérie, la plus bizarre des frontières, et la surveillance de nos voisins de l'ouest que nous risquerions de perdre de vue en considérant avec une attention exclusive le lointain accès du Soudan.

L'établissement du protectorat français en Tunisie est un des plus brillants succès de notre politique coloniale. Gomme l'a dit l'artisan principal de cette grande œuvre, Jules Ferry, si longtemps calomnié pour l'avoir conseillée et entreprise, <( la question tunisienne est aussi vieille que la question algé-

« rienne, elle en est contemporaine La France ne peut

(( supporter dans la régence ni l'anarchie, ni l'étranger Un

« bon Français peut-il supporter la pensée de laisser à d'au- « 1res qu'à une puissance faible, amie ou soumise, la posses- « sion d'un territoire qui est, dans toute l'acception du « terme, la clef de notre maison? » Le grand homme d'Etat a montré, dans le discours qu'il prononça, h; 5 novembre 1881, à la Chambre des députés, la continuité de la tradition diplomatique française dans ses rapports avec la Tunisie et la grandeur de nos intérêts politiques et matériels (1). Vingt années de bonne administration et de prospérité de ce beau pays ont justifié ses prédictions et attaché la Tunisie à la France par des liens indissolubles.

Notre intervention porta, cette fois encore, le caractère de précaution légitime et d'inévitable défense qui marque toutes

(i) Cf. Annexes, passes 47i à 480.

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nos entreprises coloniales de ce dernier quart de siècle. Il est permis de dire, sans aucune exagération désobligeante, que notre action fut déterminée par des tentatives indiscrètes et bruyantes d'un consul étranger mal renseigné sans doute sur la règle de conduite inflexible de. notre diplomatie, ou convaincu à tort du désir de la' France d'éviter toute complication, même au prix d'une faiblesse. Nous fûmes mis, du fait de ces ingérences semblables à des défis, dans le cas de légitime intervention; et le gouvernement français, une fois assuré du bon droit et de la nécessité d'un changement d'attitude, sut préparer la renonciation bénévole d'une des puissances maritimes que pouvait inquiéter notre soudaine revendication d'un passé parfaitement clair. Les pourparlers anglo- français de Berlin, la conversation amicale et décisive de notre ambassadeur avec lord Salisbury, contrastèrent heureusement avec les âpres négociations qui avaient précédé la conquête de l'Algérie; et quelques diplomates conçurent sans doute l'espoir d'une nouvelle « entente cordiale », en matière d'entreprises d'outre-mer, espoir que l'entrée en scène de nombreux concurrents coloniaux détruisit beaucoup mieux et plus rapidement qu'un souvenir des grandes luttes du siècle précédent. Quoi qu'il en soit, on doit rendre hommage à la sagace fermeté de Jules Ferry, bien servie par l'habileté professionnelle de M. Barthélémy Saint-Hilaire et des ambassadeurs intéressés. Au reste, le traité de Kasr-Saïd ou du Bardo (12 mai 1881 ), signé après l'entrée de nos troupes à Tunis, n'était pas une victoire définitive de l'influence française; et le gouvernement sut le comprendre. Le temps n'est plus où l'occupation militaire d'un pays mettait fin à toute concurrence des nations rivales; le développement et la diffusion facile de la presse adverse, la bruyante impunité avec laquelle se peuvent former en territoire français, métropolitain ou colonial, des sociétés d'apparence inoffensive et de propagande hostile, la coutume de

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séparer la question du régime commercial de celle du régime politique, l'extrême liberté d'immigration des étrangers dans les pays de colonisation ou de protectorat français, bref mille difficultés que l'on a coutume d'appeler secondaires et qui sont essentielles, risqueraient d'annihiler ou d'affaiblir la portée du succès militaire. Le danger était d'autant plus grave que la forme diplomatique du protectorat comptait parmi nos hommes politiques un grand nombre d'adeptes convaincus ; et celte ardeur dogmatique risquait de faire le jeu des sourdes immixtions de l'étranger et d'énerver en Fiance l'opinion publique qui n'aurait pas longtemps compris le sens d'une intervention dépourvue de bénéfices commerciaux et autres, en quoi l'opinion publique aurait eu raison, comme souvent, contre les plus subtiles compétences.

Mais en Tunisie, l'évidence des périls du temps de paix était si visible que notre office des affaires étrangères dut s'employer sans retard et sans réserve au renforcement des liens noués entre la puissance protectrice et l'Etat protégé. Le traité de la Marsa (8 juin 1883), signé avec le nouveau bev, Ali-bey, marque un premier progrès de notre influence effective, la consécration du contrôle français sur les finances tunisiennes au prix d'une garantie de la dette. Ce fut seulement quinze ans après la signature du premier traité de protectorat que la France put enfin se libérer, vis-à-vis des états étrangers qui avaient coniclu d'avantageuses conventions commerciales, d'une servitude économique qui neutralisait les bienfaits politiques de l'intervention : ce fut, en particulier, la conséquence des conventions italo-tunisienne du 28 septembre 1896 et anglotunisienne du 18 septembre 1897. Reste encore le péril d'une excessive immigration d'éléments étrangers, sinon hostiles, à l'influence française, par ce procédé du peuplement en masse, auquel la France ne peut opposer qu'une immigration limitée et choisie. Cet artifice de reconquête en pleine paix, menace

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terrible au cas où nous aurions à soutenir quelque grande guerre, surtout maritime, n'est pas moins nuisible à la Tunisie qu'à la France : car la Tunisie a grand besoin de colons assez riches pour hâter la mise en œuvre de ses richesses, et nullement d'une immigration de nécessiteux qui déclasserait les indigènes lésés dans leur labeur et les empêcherait de s'agréger à la communauté française. On ne doit pas oublier, enfin, quel dommage irréparable serait infligé à la mère-patrie par le développement d'un certain esprit « particulariste tunisien » que certains partisans excessifs delà formule du protectorat, vrais amis de « la lettre qui tue », ont parfois prêché et encouragé : il faut que les Tunisiens prennent conscience de la solidarité d'intérêt qui les unit à l'Algérie comme à la France, et s'associent à elles dans les entreprises pacifiques de commerce et d'industrie, afin d'être prêts, le cas échéant, à défendre leurs bien communs sous la protection d'une métropole qui a réuni les deux peuples, les a pacifiés et a fait tomber l'illusion d'une frontière d'ailleurs artificielle et géographiquement insignifiante.

Une pareille union, un si intime rapprochement, quelles que puissent être les apparences protocolaires, donnera seule à la France et à l'Afrique mineure française le plein bénéfice de leur association politique. L'Algérie-Tunisie n'est pas seulement, pour sa métropole, le complément indispensable de ses provinces trop peu étendues et trop montagneuses de climat méditerranéen, le grenier d'abondance et le cellier qui la rendront indépendante des excès d'importations italiennes ou espagnoles et lui donneront plus de liberté dans ses relations douanières : et la Tunisie ne nous a pas seulement conféré, par son accession fraternelle, l'avantage de tenir Bizerte, l'une des clés de passage de la Méditerranée occidentale à la Méditerranée levantine. La Tunisie est surtout une Algérie plus vraiment maritime et mieux placée pour nous permettre de jouer dans le

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Levant le rôle que nous assignent à la fois nos traditions et nos intérêts : et si l'une des façades de ce merveilleux pays regarde Toulon et Bonifacio, Spezzia et la Maddalena, l'autre littoral a vue sur la Tripolitaine, l'Egypte, la Syrie. Les Tunisiens, marins barbaresques ou sujets français, ont toujours entretenu avec les communautés musulmanes et les marchés du Levant, d'activés relations. Or, si nos progrès en Afrique Mineure sont en quelque sorte la cause et la compensation du recul partiel qu'a subi notre influence dans le Levant, la Tunisie peut devenir, grâce à son aptitude commerciale et maritime, au génie de sa population plus portée au négoce et aux entreprises d'outre-mer que celle d'Algérie, essentiellement terrienne, l'initiatrice d'une renaissance française ou francoarabe sur les marchés de l'Orient méditerranéen. Cet appoint est précieux au moment où des Etats, jusqu'à ce jour continentaux et peu intéressés aux destinées de l'empire turc, révèlent des facultés d'expansion maritime et économique qui ne se borneront pas sans doute longtemps à la construction des voies ferrées, des quais et des ports, sous le contrôle du "Grand Turc. Des politiques anglais ont déjà insinué que notre occupation de la Tunisie était la rançon de notre éviction en Egypte; d'autres auront probablement tendance à croire ou à nous faire croire que la France, nantie de l'Algérie-Tunisie, doit désormais témoigner une sollicitude moins directe à ses clients traditionnels d'Asie-Mineure et de Syrie. Or, en protégeant la Tunisie, nous avons, au contraire, assumé la charge de nouveaux et importants intérêts dans ce Levant, tout plein de nos souvenirs et de nos œuvres : et le développement économique du groupe algérien et tunisien dans le Levant y retrempera notre influence.

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II semble bien que Tunisie et Algérie soient appelées à rayonner vers les autres pays des bords de la Méditerranée et que leur destinée les réserve au même rôle qui fait la fortune d'une Espagne, d'une Italie, d'une Grèce, d'une Syrie ; elles combleront sur le marché français et sur les marchés des pays de riche consommation du centre et du nord de l'Europe, le déficit de certaines denrées propres au climat méditerranéen. Enfin elles formeront une communauté qui se constitue par des apports de population française et européenne, communauté de mieux en mieux associée aux indigènes, et dont le rôle peut être un jour prépondérant dans l'intérêt de la France. L'Afrique Mineure qui a fourni déjà tant d'héroïques soldats à notre armée coloniale, donnera aussi son contingent à notre force maritime : le prélude nécessaire de cette solidarité vraiment complète et sûre est le resserrement des liens d'intérêt économique entre la métropole et ses provinces jumelles d'outre-Méditerranée : ce resserrement n'est possible que si l'on surveille avec une rigoureuse vigilance non seulement le régime d'échange des denrées mais encore et surtout le régime d'échange des hommes, c'est-à-dire l'immigration et la naturalisation. Il y a égal intérêt à ne pas permettre l'afflux tumultueux et non contrôlé des émigrants étrangers dans l'Algérie-Tunisie et à ne conférer la naturalisation qu'à des individus bien francisés déjà de langue et de cœur; les statistiques des dernières années paraissent prouver que nous avons péché par excès de libéralisme (i).

La France est d'autant plus tenue de prendre ces précautions légitimes que plus d'un artisan illustre de notre expan-

(1) Cf. Annexes, pages 462 à Hil.

sion coloniale considère l' Algérie-Tunisie comme la base d'opérations de toutes nos entreprises africaines : or, pour suffire à ces deux rôles de soutien de notre puissance navale sur la Méditerranée et de point d'appui de nos œuvres soudanaises, il faut un pays où la prépondérance française soit solidement assise. Au reste, si l'efficacité navale de la francisation d'une partie du Maghreb est depuis longtemps démontrée, on n'en peut dire autant jusqu'ici des projets divers de pénétration africaine qui sont nés ou se sont modifiés à chaque étape des accroissements partiels de notre Maghreb ou de notre Soudan (1).

Nous n'avons pas à étudier ici le détail des entreprises de police des oasis, d'exploration saharienne et transsaharienne qui marquent les principales périodes de résolution ou d'incertitude des autorités algériennes ou des ministres français ; nous voudrions seulement dégager de l'obscurité des ardentes polémiques qui se sont engagées à ce sujet, quelques enseignements utiles, et, s'il se peut, quelques conclusions dont le caractère nécessairement provisoire et passager ne nous échappe point.

Nul ne saurait regretter les actes d'énergie qui, des confins du Maroc à la frontière de Tripolitaine, ont fait sentir aux peuplades des oasis et à leurs protecteurs, déclarés ou dissimulés, que la France, longtemps et généreusement dupe des vaines promesses et des tergiversations des nomades, Touareg ou autres, fera désormais elle-même la police chez ses dangereux voisins du Sud. Le renforcement de nos anciens postes, la construction de nouveaux gîtes d'étapes et de centres de retranchement en plein désert, la prolongation des voies ferrées du Sud Oranais et du Sud Constantinois, telles sont les mesures qui consacrent les principes essentiels de cette polit i-

(1) Cf. Annexes, pages 468 à 473.

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que saharienne, si judicieusement vantée par un des gouverneurs de l'Algérie, M. Laferrière, et recommandée avant toute tentative de relier l'Algérie-Tunisie au Soudan.

Cette pacification de nos confins désertiques, qui constitue en même temps une protection de nos frontières de l'Est et de l'Ouest, a été estimée à si haut prix par nos diplomates qu'ils n'ont pas hésité à signer des conventions fort onéreuses, trop onéreuses peut-être, pour en assurer les bienfaits à la France. Deux traités ont définitivement consacré ce que les partisans d'une jonction immédiate de l'Algérie-Tunisie avec le Soudan appellent notre prépondérance saharienne, ce qui peut être nommé plus modestement la sécurité des frontières méridionales du Maghreb français, septentrionales de nos possessions soudanaises ; ce sont les traités, anglo-français l'un et l'autre, d'août 1890 et d'avril 1899. Encore est-il permis de se demander si nous avions vraiment besoin d'une autorisation ou d'un renoncement quelconques pour discipliner la turbulence, spontanée ou non, des Touareg, et si l'achat de ce droit de police et de passage valait les abandons que nous avons consentis dans les régions du Niger et du Bahr-el-Ghazal? On est, en cette matière, optimiste ou pessimiste, approbateur ou critique, suivant qu'on est partisan ou adversaire des projets de jonction par voies ferrées, de l'Algérie ou de la Tunisie avec le Soudan, central ou occidental ; et s'il était démontré un jour que ces projets exposent la France à de lourds sacrifices sans compensations suffisantes, les deux conventions anglo-françaises compteraient au nombre des plus funestes qu'ait enregistrées notre histoire coloniale. Cela paraît être l'avis de l'éniinent diplomate anglais qui signa la première etse vanta d'avoir « donné au coq gaulois de (moi gratter jusqu'à s'user les ergots » ; mais lord Salisbury fut dans cette occasion juge et partie et l'on comprend qu'il ait eu surtout souci de démontrer à ses compatriotes la réalité de leurs gains, donc la vanité des con-

cessions faites à la France. L'antre traité, épilogue de la douloureuse affaire de Fachoda, appartient à une époque de notre histoire encore trop récente et trop troublée de passions pour permettre, avant la production de tous les témoignages, sans exception, un jugement équitable. Du reste nous avons le devoir de n'aborder le difficile problème de la jonction des divers fragments de notre empire d'Afrique boréale qu'après avoir apprécié la valeur de notre expansion au Sénégal, au Soudan, dans les régions voisines du Tchad et des affluents de droite du Cong-o. Il suffisait de montrer ici par quelles précautions diplomatiques et militaires l' Algérie-Tunisie ont été protégées sur leurs divers confins. Or, d'une part nos lignes de postes fortifiés et de voies ferrées, notre organisation de troupes spécialement adaptées aux besoins de la police saharienne, semblent désormais parer aux plus graves dangers. D'autre part l'espace s'ouvre librement devant nous au Sud dans l'éventualité d'une démonstration des avantages d'une politique transsaharienne.

Le mode de gouvernement intérieur et les procédés, de colonisation appliqués en Algérie et en Tunisie sont les garanties essentielles de leur expansion vers les contrées auxquelles les unit si aisément la Méditerranée ou dont les sépare si rigoureusement le grand désert. A cet égard les gouverneurs et résidents ont dépensé à l'envi des efforts de labeur et d'habileté, auxquels nous devrions rendre justice, comme le font les visiteurs étrangers de ces deux admirables pays. En dépit de quelques hésitations, inhérentes à la difficulté même de l'œuvre, on est en droit de dire que la Fiance a sans cesse amélioré le sort de la colonie et du pays de protectorat.

Le gouvernement de la République recevait, en 1870, l'Algé-

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rie encore troublée par l'incohérence des mesures du précédent régime, effrayée des essais de « royaume arabe », du danger d'empiétement des grandes compagnies de colonisation, enfin mal unie d'intérêt à la métropole dont {'éloignait un régime de douanes favorable aux étrangers : il faut ajouter, pour être juste, que l'application du décret Crémieux, hâtif et mal étudié au cours de nos grands désastres, avait joint à toutes ces causes de désordre un redoutable ferment. Mais comment méconnaître le bienfait de la loi du 21 juin 1871 qui attirait sur la terre algérienne les colons alsaciens-lorrains, des décrets du 15 juillet 1874 et du 30 septembre 1878 qui facilitèrent tant l'octroi des concessions? L'établissement d'un régime foncier favorable à la colonisation fut une œuvre beaucoup plus laborieuse ; les lois du 28 avril 1887 et du 16 février 1897 donnèrent satisfaction à des intérêts et à des sentiments de justice dont la loi hâtive du 26 juillet 1873 n'avait pas attesté un égal souci. Toutefois on ne doit pas oublier combien était difficile la mise en harmonie de notre législation foncière avec les coutumes d'indigènes ici sédentaires, là nomades.

En dépit de ces tergiversations, le peuplement français n'a cessé de croître, et les chiffres des derniers recensements attestent la prépondérance numérique de mieux en mieux marquée de nos nationaux. 11 y a en Algérie 400,000 Français naturalisés, abstraction faite de la « population comptée à part » ; et la communauté indigène s'est développée à côté des colons français. Les lois de naturalisation, volontaire d'abord, puis automatique, font peut-être quelque illusion sur les progrès réels de la race et de la langue françaises ; mais en vérité ces lois ne sont insuffisantes et hâtives qu'en raison de l'inefficacité des divers ordres d'enseignement qui devraient atteindre et attirer à nous un nombre beaucoup plus grand d'étrangers et d'indigènes, et il semble bien que nous commettions en Algé-

rie l'imprudence et la faute généreuses qui ont été si habilement exploitées contre nous en Alsace-Lorraine. L'admirable propagande d'oeuvres privées comme 1' « Alliance française », n'atténue en rien l'urgence du devoir qu'a l'Etat de franciser réellement nombre d'étrangers qui viennent à nous de bonne grâce, et ne restent étrangers de langue et de culture morale que faute de moyens accessibles de devenir français.

Le rapprochement commercial de la métropole et de sa colonie est, fait étonnant et bien caractéristique, le dernier auquel les ministres français aient donné leurs soins. De 1870 à 1885, l'Algérie et la France vécurent dans la condition d'union incomplète et précaire où les avait mises la loi de juillet 1867, encore si favorable à nombre d'importations étrangères. La loi du 29 décembre 1884, puis l'application du régime douanier de 1892 firent enfin à la colonie comme à la métropole le traitement fraternel dû à leurs échanges ; les avantages consentis à des compagnies françaises de navigation déterminèrent aussi un accroissement des relations entre les deux pays. L'aménagement des ports, agrandis ou mieux protégés, le développement du réseau des voies ferrées n'ont pas peu contribué à la prospérité de l'Algérie. Enfin, notre colonie, heureusement placée sur le trajet du grand courant commercial qui, des ports de la Baltique, de la mer du Nord et de la Manche, conduit à l'Inde, à l'Indo-Chine, à la Chine, au Japon, aux Indes Néerlandaises et aux nouveaux marchés de l'Afrique orientale, recueille, à titre d'escale avantageuse, quelques-uns des bienfaits de cet énorme trafic. Toutefois, au lieu de nous abandonner à la joie simple qu'inspire le progrès du tonnage d'un port comme Alger, prenons la peine de considérer que l'avantage de relâcher à Alger fait aux longs-courriers anglais, allemands ou autres, est peut-être plus considérable que le bénéfice du trafic réel pour les Français d'Alger qui font quelques échanges avec ces grands oiseaux de passage ;

le chiffre du tonnage d'un port n'implique jamais que les vrais bénéficiaires du trafic, s'il y a trafic et non seulement escale, soient les propriétaires politiques dudit port.

Au reste, la nature et l'étendue du commerce algérien se modifieront, comme il est arrivé entre l'Europe et les Etals civilisés d'Amérique, à mesure que le peuplement français européen et l'accroissement de la population indigène laisseront disponible une moindre quantité de denrées alimentaires et détermineront, en revanche, un plus grand appel de produits manufacturés pour une nation plus civilisée et habituée à une vie plus aisée. Ce progrès sera sans doute la cause d'un essor des échanges intérieurs par les voies ferrées, essor gêné jusqu'ici par la concurrence du cabotage qui suffit au plus grand nombre des besoins de la population actuelle. D'ailleurs, l'activité du commerce est-elle la seule marque à laquelle on puisse apprécier le bonheur d'un groupe d'humains? Il semble que ce témoignage soit insuffisant et de signification douteuse quand on veut connaître la condition vraie d'une population essentiellement agricole : et c'est le cas de l'Algérie qui doit l'activité de ses échanges à l'excédent de production de ses cultures et à l'insuffisance de son peuplement comparé à ses ressources nutritives.

11 manquait à cette colonie, qui est une vraie province de France, pour développer librement ses richesses, l'abrogation des « rattachements » qui retiraient toute initiative à son gouverneur. Les trois décrets du 23 août 1898 et l'institution d'un budget spécial lui assurent enfin le bénéfice d'une administration homogène, cohérente, consacrée au souci des œuvres locales; c'est un dernier bienfait de la métropole qui ne sera sans danger que si l'on veille à l'efficacité des naturalisations d'étrangers, au développement de l'immigration française et au maintien du régime économique qui rend étroitement solidaires l'intérêt de la métropole et celui de la colonie.

Nous avons constaté que les mêmes conditions s'imposaient à l'expansion française en Tunisie, mais que l'exercice loyal du protectorat rendait singulièrement délicate l'attribution d'avantages exclusifs aux colons du pays protecteur. C'est l'œuvre du peuplement français qui rencontre là les plus grands obstacles; à défaut de mesures légales qui puissent les surmonter sans violer les engagements pris à l'égard des puissances étrangères, l'initiative privée du « Comité de peuplement » encouragera l'afflux de nos compatriotes. La forme de gouvernement indirect et discret qu'est le protectorat évite assurément à la France des frais d'administration et la soustrait au péril de froisser les indigènes par un brusque changement d'allures et d'apparences ; mais les partisans de l'annexion ont-ils tort d'objecter que cette généreuse concession aux habitudes d'esprit et aux mœurs des Tunisiens nous laisse désarmés en face de l'immigration étrangère lapins hostile et risque d'empêcher les progrès d'une solidarité si nécessaire entre l'Algérie et la Tunisie?

En dépit du retard qu'ont imposé à notre expansion en Afrique Mineure des scrupules dont on ne saurait méconnaître la générosité, il est permis d'être fier de l'œuvre d'organisation administrative, de civilisation et de mise en valeur que la France républicaine a faite en trente ans dans ces pays, en dépit de dangereux voisinages, de graves complications comme celles qui nous amenèrent en Tunisie, et surtout en dépit de l'intensité d'une expansion coloniale, dispersée dans ses effets et hâtive dans ses moyens.

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