‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 71 sur 163 · ORGANISATION ET MISE EN VALEUR · texte numérisé non relu

ORGANISATION ET MISE EN VALEUR

Le devoir du gouvernement français, en présence de ce perpétuel changement d'étendue, de valeur, de centre de gravité de notre domaine d'Afrique occidentale, a été singrilièrement difficile : aussi faut-il s'abstenir de juger avec une sévérité excessive les apparentes contradictions, le changement de procédés ou même de principes, des organisateurs, hélas ! trop souvent éphémères, d'un empire aussi vaste et dont la reconnaissance révélait perpétuellement des aptitudes et des besoins nouveaux. Dans l'ensemble, chacun des actes essentiels du gouvernement métropolitain a répondu à quelque nécessité que révélaient les progrès de l'exploration et de la connaissance scientifique.

Le maintien de l'ancien « gouvernement du Sénégal » jusqu'en 1875 s'explique par le doute que l'on pouvait encore concevoir sur l'avenir économique d'autres colonies récemment acquises ; le Soudan, ou du moins la partie du Soudan le plus anciennement réunie au domaine français, semblait une dépendance du Sénégal. Jusqu'à la capture de Samory le sort de l'arrièrepays de notre Côte-d'Ivoire restait incertain ; jusqu'au règlement du conflit latent de la Grande-Bretagne et de la France sur les confins du Bas-Niger et du Dahomey, il était permis

de considérer avec réserve les destinées commerciales de l'ancien royaume de Béhanzin.

Cependant ce maintien du « gouvernement du Sénégal » n'empêchait point le progrès de l'autonomie des autres groupes coloniaux : seul le « commandant supérieur » du Soudan reste dépendant de l'ancienne colonie. Eu 1889 la Guinée devient, gérée par un « lieutenant-gouverneur », une sorte de colonie principale dont relèvent les établissements encore incomplets et mal constitués du reste de la « côte de Guinée », Côte-d'Ivoire et Bénin où siègent des résidents. Mais en 1893 ces deux anciens comptoirs, devenus grands territoires, sont dotés de gouverneurs spéciaux : et le régime civil est appliqué au Soudan, ce qui fut peut-être une mesure hâtive.

Ce développement rapide et ce rajeunissement de quelques anciennes colonies dont on croyait l'avenir borné par le fait de l'expansion soudanaise et qui tenaient de ce fait même leur brillante renaissance, risquaient de mener à l'émiettement des responsabilités, et à l'antagonisme des chefs dont chacun prenait, et avec raison, conscience de l'importance de sa tâche. Le décret, signé en 1895 par M. Chautemps, ministre des colonies, écarta ce danger en réunissant les pouvoirs politiques essentiels, l'emploi des forces de terre et de mer entre les mains d'un « gouverneur général de l'Afrique occidentale française », résidant au Sénégal. Il eut une influence décisive sur les admirables progrès de cohésion et d'entente qu'on put observer de 1895 à 1900 et auxquels ses rivaux ont pleinement rendu justice.

Le décret du 17 octobre 1899, qui consacre le morcellement du Soudan français partagé entre les colonies côtières ou « colonies de débouchés » a été vivement critiqué et considéré comme une atteinte portée à l'organisation unitaire de 1895. Cette opinion ne semble pas fondée. Il est vrai que, dans les considérations d'ordre général qui [décèdent et justifient le Les Colonius, vol. 1. 33

nouveau décret, on chercherait en vain la meilleure raison qui puisse être indiquée en sa faveur, la nécessité de mettre en pleine harmonie l'organisation politique et le système de l'exploitation économique. C'est peut-être ce que signifie, dans son extrême laconisme, une phrase qui définit la « colonie du Soudan français » comme un « groupement manifestement artificiel et provisoire ». En vraie science (et la bonne administration doit être calquée sur la bonne science), il est fort difficile de définir ce que signifie le terme de « Soudan » ; il a été appliqué aux steppes limitrophes du désert, puisque Timbouctou fut longtemps l'objectif des tentatives de pénétration, puis aux savanes qui leur succèdent vers le Sud, bientôt après, à mesure que se révélait la richesse supérieure de ces pays plus proches de la mer, moins asséchés par le Sahara, à des régions de cultures et de forêts. Ce que la relation si intelligente de Barth laissait soupçonner, la décroissance de fertilité des contrées d'Afrique occidentale à mesure que l'on s'éloigne du rivage marin compris entre les bouches du Sénégal et celles du Niger, les explorateurs de la Côte d'Ivoire et du Dahomey français, comme les visiteurs anglais ou allemands du Togo, de la Côte-d'Or et du Bénin, l'ont prouvé avec la dernière évidence. Il en résulte que la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Dahomey, détiennent chacun, comme le Sénégal, une fraction de ce Soudan indéfinissable et complexe, changeant même d'une saison à l'autre, qui leur sert d'arrière-pays et auquel ces colonies servent de débouchés. Ces idées, déjà fort bien exprimées par Barth, et qui n'ont rien d'inattendu pour le connaisseur le plus modeste des lois climatériques du globe et en particulier du mécanisme bien caractéristique de la mousson, gênent assurément la propagande faite en faveur des projets de jonction grandiose de toutes nos colonies par quelque voie ferrée transsaharienne ; elles justifient au contraire l'œuvre pratique de l'attribution à chacune de nos « colonies de débouchés » d'une voie

LA FORMATION DU DOMAINE d'aFRIQUE OCCIDENTALE 515

ferrée drainant la partie la plus proche du Soudan, sans empêcher que l'on envisage dans l'avenir, après l'organisation de chaque groupe ainsi rendu solidaire et riche, les moyens de souder à l'intérieur ces tronçons les uns aux autres, comme ils le sont, sur la bordure maritime, parles lignes de cabotage. Or cette œuvre prudente et progressive, la première qui s'impose, ne peut qu'être facilitée par le décret du 17 octobre 1899 (1).

L'instrument essentiel de cette prospérité sera bientôt donné à nos colonies. Le chemin de fer de Saint-Louis à Dakar rend déjà les meilleurs services. Grâce à d'habiles combinaisons financières la voie qui de Kayes doit mener à Toulimandio sur le Niger, est poussée rapidement vers l'est et atteindra sans doute le grand fleuve en 1904. La Guinée sera dotée de 700 kilomètres de chemin de fer reliant Konakry à Kouroussa. Les études des railways de la Côte d'Ivoire et du Dahomey sont achevées dans leurs traits essentiels (2).

Déjà le développement du commerce de chacune de ces colonies indique les directions qu'il importe de donner aux voies de pénétration et de débouché. Si Saint-Louis et Dakar conservent une notable activité, les progrès de Konakry, de Grand-Bassam, bientôt Bingerville, et de Kotonou, sont merveilleux (3). Quantité et valeur des produits se sont accrues. Pourquoi faut-il qu'une part si considérable des bénéfices économiques de ces territoires, si chèrement acquis, si chèrement gardés et administrés, enrichisse des étrangers, traitants, navigateurs, au détriment de nos nationaux? Où sont les « marchés privilégiés » promis à la nation quand on lui demandait les sacrifices nécessaires ?La « diplomatie douanière », peut-être considérée comme accessoire par quelques

(1) Cf. Annexes, page 508.

(2) Cf. Annexes, page 571.

(3) Cf. Annexes, page 570.

espritsque n'a pas encore émus l'âpreté des luttes économiques de ce siècle d'or et de fer, a trop souvent annihilé les avantages que semblait nous avoir assurés la « diplomatie territoriale ». Nos colonies d'Afrique occidentale comptent encore trop de frontières qui ne sont que d'une valeur géodésique et morale.

Avoir son lot dans le fameux « partage de l'Afrique » n'est pas seulement, semble-t-il, avoir son lot de frais de conquête, de garde et d'administration ; le lot des « bénéfices économiques » doit lui faire équilibre. Cet équilibre n'est pas atteint : et c'est à notre détriment qu'il est rompu en Afrique occidentale : il serait dangereux de le dissimuler.

L'AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE (Sénégal, Guinée, Niger)

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