‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 70 sur 163 · GUINÉE, NIGER · texte numérisé non relu

GUINÉE, NIGER

On peut dire que la seule histoire de notre expansion contemporaine en Afrique, grâce à la science des explorateurs, à la vaillance de l'armée, à l'effort de la diplomatie, était plus importante que celle de plusieurs siècles de notre expansion totale des périodes précédentes. La prudence ordonne, toutefois, de moins insister sur les dimensions prodigieuses de notre nouveau domaine africain que sur sa vérité, de méditer plutôt sur l'emploi rationnel de chaque région suivant sa nature, que de rêver l'union des diverses parties. Il y a chez nous un « enthousiasme africain » qu'il faut éclairer sans le détruire, qu'il faut tempérer pour le rendre efficace. Le temps est passé où il était permis, en l'absence de notions rigoureusement exactes sur la valeur relative de chacun des fragments de cet empire, d'en parler comme d'un tout homogène, de prêcher à outrance la pénétration, la jonction, dans le seul but de posséder des territoires « d'un seul tenant ». Aux conceptions grandioses d'unification territoriale et politique succèdent,

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depuis qu'on est mieux informé, des projets partiels et bien étudiés de mise en valeur.

Au cours des grandes explorations qui, de 1870 à 1900, nous firent maîtres de la majeure partie de l'Afrique occidentale, au cours des campagnes où l'intérêt politique était associé au zèle scientifique et remis dans les mêmes mains, les idées d'expansion évoluèrent plusieurs fois; et le plan décisif n'est conçu qu'après la mémorable exploration de Binger qui permet d'attribuer à chaque région sa valeur propre et pose les lois définitives de la répartition des déserts, des steppes, des savanes et des zones de production intense dans ce vaste ensemble.

Reconnaissances et prises de possession visent d'abord le Soudan, le bassin du haut et du moyen Niger, les terres promises entrevues par Faidherbe el ses collaborateurs pendant la conquête de la vallée sénégalaise.

Bientôt l'expérience des voyages entrepris dans la région des « rivières du Sud » et du Fouta-Dialon met en lumière la haute valeur des voies directes qui mènent au Niger supérieur, à travers une série ininterrompue de pays riches.

Puis c'est le coup de théâtre de l'exploration de Binger révélant la fausseté de l'orographie traditionnelle qui imaginait une barrière montagneuse interposée entre nos comptoirs eutiers du Sud et l'ârrière-pays soudanais, prouvant par là même que ces colonies de la Côte d'Ivoire, si longtemps dédaignées comme desimpies escales sans dépendances à l'intérieur, étaient aussi riches par elles-mêmes que précieuses pour le développement de nos relations avec les contrées de la boucle du Niger. On peut dire que la découverte de la valeur vraie des « rivières du Sud » et de la « Côte d'Ivoire » rendit inévitable l'entreprise de la conquête du Dahomey.

En même temps que devenait plus complexe notre marche vers le Soudan, désormais engagée sur plusieurs fronts et cou-

vergente, l'étude du fleuve Niger nous enseignait un autre moyen de rapprocher et d'unir les diverses fractions de notre conquête. Si nous n'avions été détournés de notre action Nigérienne par la fiévreuse et hâtive préoccupation des voies Transsahariennes, le grand fleuve aurait été le trait d'union des |t;i\s que Duponchel appelait « nos Indes Noires »; par là prit fin l'espoir de posséder, entre le bas-Ni^er et le Tchad, un domaine d'excellente richesse en même temps qu'une précieuse zone de transition vers le Baghirmi et le Ouadai.

Enfin, à l'extrême Nord, la soumission, encore trop peu complète, des communautés Maures de la rive droite du Sénégal, et l'occupation de Tembouctou, interposèrent notre autorité entre les nomades des steppes limitrophes du désert, et nos sédentaires de la Sénégambie, du Soudan et des Guinées. La suppression de ce contact sera le coup de mort pour les entreprises de mahdisme, si caractéristiques des peuples nomades qui compensent leur défaut d'attachement à la terre par un excès d'attachement à l'homme.

de 1870 a 1890

Au lendemain de nos désastres continentaux de 1870-71, l'opinion publique française n'était ni rigoureusement informée de la valeur de l'Afrique occidentale, ni par conséquent éprise d'une idée d'expansion dans ces parages. Les exploits de Faidherbe, les progrès de notre domination dans la région des oasis sahariennes, avaient fait naître le désir d'atteindre le Niger dont on escomptait les services politiques et commerciaux, en dépit du souvenir de l'insuccès désastreux des expéditions de Mungo-Park et de Lander. Encore le rénovateur de

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notre colonie du Sénégal, l'initiateur de la marche vers le Soudan devait-il surtout à sa belle conduite pendant l'invasion de la mère-patrie la plus grande part de la popularité qui commençait à s'attacher à ses œuvres coloniales ; et puisque l'idée de l'expansion d'outre-mer ne fut d'abord chez nous, à cette époque, qu'une forme du désir d'une revanche quelconque après tant d'humiliations, Faidherbe fut d'autant mieux écouté qu'il s'était illustré dans les revers de la défense nationale comme dans les victoires de la guerre d'Afrique. Le héros de l'Afrique sénégalaise recueillit quelque part du sentiment flatteur qui s'adressait aux vieilles troupes d'Algérie, avec la délicate préférence que le jugement populaire, ému de malheurs attribués un peu légèrement à l'ignorance de quelques chefs, et passionnément épris de science, manifestait pour un officier dont on savait le goût pour les plus difficiles études. Quiconque a pu, dans ces cruelles années, vivre tout proche du sentiment du peuple, garde le souvenir ineffaçable de cette impression d'une confiance à la fois touchante et raisonner.

Toutefois, ce parti pris vaillant de ne point laisser la patrie blessée se replier sur elle-même, se consumer dans le cuisant regret de ses provinces perdues, n'a pas encore, durant cette période, l'allure d'une résolution passionnée et hâtive : il manque à sa surexcitation la crainte devoir les étrangers nous devancer et nous disputer le bien que l'étude de nos traditions nous habituait déjà à regarder comme nôtre. C'est vers 1885 que se dessine l'adhésion de l'Allemagne aux doctrines et aux pratiques de l'expansion coloniale : le prince de Bismark proteste encore de son ferme propos de ne point « coloniser à la Française » et cherche les occasions d'affirmer la nécessité de ne sacrifier les « os d'un seul grenadier poméranien » qu'au jour où l'intérêt commercial allemand serait de valeur suffisante ; et l'on n'a pas encore compris chez nous que nos voisins feraient promptement dériver de leur richesse industrielle la

force navale, armée ou mercantile, dont les progrès sont pourtant bien significatifs dès cette époque. Quant à la rivalité de la Grande-Bretagne, c'est un fait si coutumier de notre histoire coloniale, ancienne ou récente, qu'elle éveille dans l'opinion publique de Fiance plus de vieilles rancunes que d'inquiétudes nouvelles ; et il nous en contera cher de ne nous être point inquiétés à nouveaux frais.

Au cours de ces vingt années de fructueux efforts, l'objectif des explorations et des conquêtes françaises changera à plusieurs reprises. Tout d'abord domine le seul désir de déborder de la vallée du Sénégal dans celle du Niger et d'atteindre ce merveilleux Soudan qui, conquis au cours des premières campagnes dans sa partie septentrionale, la moins riche, excite, à côté des enthousiasmes, quelques bruyantes désillusions. Puis la vue de la vallée du Niger et des régions plus méridionales, mieux arrosées, mieux cultivées et peuplées, modifie les impressions premières et détourne quelque peu l'attention des contrées les plus proches du haut Sénégal. Enfin la Guinée, le Fouta-Dialon, la Côte-d'Ivoire, le Dahomey, révèlent leurs richesses: l'imagination conquérante et civilisatrice ne spécule plus sur des lignes géométriques d'accès plus ou moins rapide vers un Soudan qu'on crut longtemps homogène, mais sur des contrées étendues, diverses, nuancées dans leurs aspects; à l'enchantement soudanais de l'origine succède une appréciation favorable et justifiée des ressources du pays baigné par le golfe de Guinée, du Fouta-Dialon, de la « boucle du Niger». Et cette intelligence déjà nette, sans être encore détaillée, de la valeur relative de chacune des terres conquises, mène au désir de les joindre et de les unir d'un seul tenant : ce sera la tâche de la période suivante. Développement inattendu, mais logique du plan de Faidherbe, développement dû d'ailleurs à des hommes qui furent et se confessèrent publiquement ses disciples, tant il est vrai que l'influence d'un chef méthodique et pourvu

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d'idées directrices est plus efficace et plus durable que celle d'un chef vaillant, doué même de génie, mais incapable de laisser à d'autres sa marque et sa foi !

La reprise de l'œuvre par le gouverneur Brière de l'Isle, en 1876, a nettement ce caractère systématique. Sous cette énergique direction, il ne fallut qu'une dizaine d'années pour pacifier le Sénégal au point d'en faire une solide base des opérations de marche vers le Niger ; tel fut l'effet des campagnes dirigées contre Abdoul-Boubakar dans le Fouta, contre Lat- Dior dans le Cayor. La fondation du poste de Bafoulabé en 1879, le vote par le Parlement français des crédits de construction d'une voie ferrée menant de Médine à ce poste avancé, consacrèrent les résultats de cette forte concentration sur la ligne du Sénégal.

Alors commence, à l'aide de missions scientifiques et de campagnes faites par les « colonnes du haut-fleuve », l'attaque de la région nigérienne et soudanaise. On procède d'abord, avec une bonne foi que rendit inefficace le fanatisme des princes soudanais, à un essai d'alliance et de protectorat qui nous constitueraient suzerains sans nous imposer les lourdes charges de l'occupation. Le traité que rapportèrent les chefs de la grande mission dirigée par le capitaine Galliéni devait, si le texte arabe d'Ahmadou eût été conforme au texte français, nous assurer une condition commerciale privilégiée dans l'empire de Ségou et nous donner la police exclusive du Niger, depuis ses sources jusqu'à Timbouctou : le seul bénéfice de ce traité, déjà caduc du fait 'de la contradiction des deux textes, fut de mettre en évidence la duplicité du prince éphémère de tribus à demi nomades avec lequel nous avions négocié comme s'il se fût agi du souverain régulier de nations sédentaires ; l'événement démontra vite à nos chefs militaires que, dans ces pays de savanes et de steppes, le seul point d'appui était le fleuve Niger sur les rives duquel étaient les ressources de ravitaillement et

de communication capables de grouper les tribus à la fois terrorisées et entraînées par ce fléau endémique du « mahdisme ». La résolution de s'assurer par la force l'accès privilégié de cette grande « rue du Soudan » se traduit par les campagnes que dirige le colonel Borgnis-Desbordes, de 1881 à 1883; le 7 février 1883, le brillant officier inaugurant le poste de Bammako, prononçait ces paroles significatives et prophétiques : « Les « couleurs françaises flottent pour la première fois et pour « toujours sur les bords du Niger. Le bruit que font nos pe- « tites bouches à feu ne dépassera pas les montagnes qui sont « à nos pieds, et cependant, soyez-en convaincus, on en enten- « dra l'écho bien au delà du Sénégal. »

Les colonnes françaises, celles des colonels Boilève, Combes et Frey (1883-1886) étendent notre influence de plus en plus loin, sur les deux rives du moyen et du haut Niger; il convient de noter que cette marche vers l'intérieur nous met en contact avec des régions de plus en plus méridionales, c'est-àdire de mieux en mieux arrosées par la mousson humide du golfe de Guinée et de l'Atlantique. Par là un double avantage est obtenu ; d'un côté les dynastes nomades sont refoulés vers des pays où les tribus sédentaires sont mieux capables de leur résister, où la cavalerie des régions septentrionales de steppes et de savanes peut moins aisément se maintenir et se déplacer; nos officiers sont amenés aussi à attacher une importance de plus en plus grande aux anciennes colonies de la côte de Guinée si longtemps délaissées parce qu'on les croyait restreintes à une étroite lisière littorale s'arrètant aux fameux monts de Kong, création de l'esprit de système de Buache.

Déjà, au sud de nos possessions sénégalaises, le colonel Gallieni avait, par ses opérations de l'année 1886, soudé à nos précieux comptoirs de la Gasamance les territoires récemment acquis ou pacifiés du Sâloum : un débouché nouveau ('tait assuré d'avance à nos conquêtes soudanaises, et grâce à cette

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habile manœuvre la Gambie anglaise, encerclée de pays français, ne pouvait plus aspirer à capter tout le trafic du Bondou, du Bambouk et des contrées Mandingues. Cet enveloppement des zones littorales et la cohésion de nos domaines de l'intérieur s'affirmaient mieux encore par la convention qu'imposa (1887) à Samory le capitaine Péroz ; la rive gauche du Niger, jusqu'au confluent du Tankisso, était désormais terre française.

Au sud-ouest, tandis que notre diplomatie travaillait à libérer de toute concurrence anglaise, portugaise ou allemande, nos « Rivières du sud », une série de missions privées ou officielles, nous assurait le protectorat du Fouta-Dialon, pays précieux par lui-même et à cause de sa position au point de croisement de plusieurs voies naturelles importantes. A la fin de 18881e capitaine Audéoud consacrait la valeur des conventions antérieures d'amitié, de commerce et de protectorat, en traversant le pays à la tète d'une compagnie de soldats français accueillis pacifiquement.

L'œuvre du refoulement nécessaire d'Ahmadou et de Samory loin des rives du Niger fut grandement avancée par les belles campagnes du colonel Archinard, de 1888 à 1890; la prise d'Ouossébougou, l'occupation de Koniakary, rejetèrent définitivement le premier dans le Kaarta, loin de ses meilleurs domaines de pillage et de ravitaillement. Samory était, pendant que nos soldats étaient aux prises avec Ahmadou, maintenu par notre allié Tiéba qui l'empêchait de faire sa jonction avec les Toucouleurs. Tout était préparé pour la période d'action décisive qui commence vers 1890.

Cette action ne pouvait être nettement résolue et méthodiquement organisée que le jour où deux séries de reconnaissances scientifiques auraient renseigné le gouvernement français sur la valeur exacte des pays où se portait notre expansion. Avant de s'engager à fond dans une entreprise de conquête Les Colonies, vol. I. 32

i'.IS QUATRIÈME PARTIE

et d'occupation définitive de la rive droite du Niger, il fallait savoir avec plus de précision dans quelle mesure le Niger serait une ligne de ravitaillement et de communications. Enfin il importait non moins dese renseigner sur la fertilité des régions comprises entre ce Soudan Nigérien déjà fort entamé et nos vieilles colonies de la côte de Guinée.

On sait comment les lieutenants de vaisseau Caron et Jayme firent l'hydrographie des divers biefs du Moyen Niger jusqu'à Timbouctou : leurs exploits, sans prouver que la navigation du fleuve pouvait être d'une pratique courante et facile, comme on le crut d'abord, démontrèrent que, sous condition d'un pilotage expérimenté et de l'emploi d'un matériel spécial, chacune des sections du grand fleuve deviendrait le siège d'échang-es actifs pendant la majeure partie de l'année.

Au capitaine Binger revient l'honneur d'une reconnaissance scientifique qui modifia profondément les idées reçues et donna aux efforts de nos armées une orientation toute nouvelle; depuis la mémorable traversée de Barth aucun voyag~e n'avait été aussi riche en découvertes ; et ces découvertes, belles en elles-mêmes par la multitude et la précision des faits observés, eurent encore le mérite, grâce à l'esprit de méthode de leur auteur, de devenir d'admirables ferments d'action. En démontrant l'inanité de l'hypothèse des monts de Kong, il fit tomber le préjug-é qui laissait aux colonies de la cùte d'Ivoire et du Dahomey la maigre importance d'escales sans relations lointaines avec l'arrière-pays : aussi, ces postes longtemps dédaignés, presque abandonnés, prenaient la valeur de débouchés du Soudan au même titre que la vallée du Sénégal et que nos « Rivières du sud ». La question des voies d'accès et de sortie de ce Soudan, connu désormais dans ses diversités et ses contrastes, devenait singulièrement complexe; et il était à la fois démontré que l'acquisition des pays de la boucle du Niger s'imposait comme une mesure urgente et qu'il y avait autant

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de « portes du Soudan », autant de débouchés que nous avions de territoires sur la cote ouest d'Afrique, des bouches du Niger à celles du Sénégal. L'exécution du plan cher à Faidherbe avait prouvé d'abord l'excellence de' la route du Sénégal au Niger comparée aux voies sahariennes; un plus ample développement des idées du « maître » par un de ses meilleurs disciples aboutissait à une restriction des avantages du chemin Sénégalo-Nigérien. Si l'obligation d'unir positivement tout le Soudan, pays du Sénégal et du Niger, Rivières du Sud, côtes de Guinée, s'imposait, la nécessité d'un sectionnement économique n'était pas moins évidente.

Notre première intervention armée au Dahomey (1889-1890) servit la même cause; l'occupation définitive de Kotonou et de Porto-Novo, l'organisation si habilement faite par M. Ballot du « protectorat du Bénin » nous réservaient d'excellents postes d'accès vers le Bas-Niger. Mieux eût valu le contact direct avec le Bas-Niger où si longtemps nos nationaux avaient occupé d'importants comptoirs. Hélas, notre action diplomatique, d'ailleurs inspirée et gênée par certains entraînements de l'opinion coloniale française, et loyale à outrance en face de mensonges méthodiques de la partie adverse, lâcha, à ce moment même, la proie pour l'ombre (5 août 1890).

Ce n'est pas qu'il faille méconnaître les mérites des négociateurs qui eurent la tâche difficile de faire consacrer par des traités formels un développement territorial si rapide de l'Afrique occidentale française. Les conventions franco-portugaise du 12 mai 1886, franco-allemande du 24 décembre 1885, franco-anglaises du 28 juin 1882 et du 10 août 1889, libérèrent très habilement et moyennant des concessions modérées, notre action dans la Guinée maritime et au Fouta-Dialon ; cet isolement des colonies anglaises de Gambie et de Sierra-Leone, et de la Guinée portugaise, ne fut pas acheté d'un prix excessif. On ne doit pas oublier que le Portugal nous opposait nombre

de vieux droits historiques de première découverte et d'occupation, que la Grande-Bretagne se voyait frustrée par nos conquêtes continentales de l'espoir d'opposer sa voie de la Gambie à celle du Sénégal et d'accéder au Fouta-Dialon par Freetown et les Scarcies. Enfin la convention du 5 août, dont les désavantages éminents ne sauraient être contestés, ne fut-elle pas, dans une large mesure, dictée et comme imposée à notre office des affaires étrangères par les publicistes coloniaux qui préconisaient à outrance, et comme un privilège inestimable, notre libre passage du désert entre l'Algérie et le lac Tchad, objectif abstrait de tant de patriotiques convoitises? En tout cas, sa consécration par la signature de nos diplomates eut pour premier résultat de rendre vaine l'espérance au nom de laquelle on l'avait souhaitée ; car si le Sahara central devenait français, le Sokoto et le Bornou, vrais gages d'une exploitation transsaharienne, devenaient anglais ; le chemin était à nous, mais le trésor auquel il menait était à d'autres.

Une énergique revendication de la liberté de navigation du Niger et de la Bénoué est-elle le remède aux maux de ce traité que l'irrationnelle mais populaire idée de la conquête et de la traversée du Sahara explique sans le justifier. Il est permisd'en douter. En échange d'une loyale et complète ouverture des pays baignés par le Bas-Niger et la Bénoué, les Anglais réclameraient un réciproque traitement de faveur sur le reste du fleuve Niger, c'est-à-dire au cœur de nos propres colonies. Or, l'illusion de la mise en valeur de l'Afrique par les Européens fraternellement solidaires, illusion consacrée par l'acte de la Conférence de Berlin et par beaucoup d'autres actes de diplomatie commerciale, semble avoir décliné ; et le retour à l'idée simple et juste de l'exploitation de chaque pays par l'Etat privilégié qui l'a conquis et en fait la police, est peut-être préférable au maintien formaliste et vain des grandes conventions internationales, réduites désormais, par la force des choses,

à la valeur de belles « déclarations de principes ». Si la France disposait vraiment pour son commerce de tous les pays qu'elle eut la peine de conquérir et a la peine de garder en Afrique occidentale, elle n'aurait plus rien à envier, pas même le domaine privilégié de la Grande-Bretagne sur les bords du Niger et de la Bénoué. Mais cela n'est pas.

de 1890 A 11)00

La période qui s'étend de 1890 à 1000 fut particulièrement féconde en résultats heureux ; rarement on vit s'exécuter avec une si rigoureuse méthode un plan logique d'expansion coloniale. Les dominations des princes indigènes qui avaient promené leurs ravages des confins du désert à ceux de la forêt, furent définitivement brisées ; la pacification s'étendit vers le Nord jusqu'aux territoires des tribus Maures et des Touareg. Les peuples de la boucle du Niger furenl ralliés, les uns après les autres, à l'autorité française ; des territoires de vaste superficie et de grande valeur s'adjoignirent à nos anciens comptoirs de la Côte d'Ivoire et du Dahomey. Enfin les enclaves étrangères qui auraient pu gêner la cohésion de cet immense domaine furent étroitement délimitées par des traités avantageux qui auraient été excellents sans la fâcheuse atténuation d'un régime commercial trop favorable encore à la concurrence étrangère. A l'Est, nous échouâmes dans la tentative de reprendre accès sur le Niger par la prolongation de notre arrièrepays du Dahomey. Pendant la même période l'organisation politique de l'Afrique occidentale se précisa ; un plan nouveau et complexe de voies de communications fut conçu, reçut un commencement d'exécution : bref la mise en valeur méthodique sembla désormais assurée. On voudrait être aussi heureux

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de constater que la France en aura, sinon seule, du moins avec le privilège dû à ses sacrifices, les bénéfices les meilleurs et les plus ('tendus.

Il fallut trois ans d'habile politique et deux campagnes du colonel Archinard pour réduire Ahmadou ; contraint en 1891 à se réfugier dans le Macina, l'héritier d'El-hadj-Omar perdit ton le autorité quand le chef de la colonne française eut bombardé Dienné, occupé Mopti, et mis à Bandiagara un résident, le capitaine Blachère (1893), C'était la fin de la résistance des Touoouleurs musulmans ; mais, en outre, les Touareg dont l'hostilité s'était révélée d'une manière significative au cours de cette longue lutte, étaient si fort menacés par notre intervention que déjà les villes riveraines du Niger, notamment Tiinbouctou, osaient demander la protection française. C'était le réveil de la solidarité des sédentaires unis contre les nomades du Nord : l'occupation du Macina mettait à notre discrétion les cités commerçantes de la lisière désertique.

La poursuite de Samory fut une œuvre beaucoup plus ardue. La campagne de l'hiver 1891, menée par le colonel Archinard, n'avait été qu'un prélude et une intelligente préparation de l'attaque décisive; nous avions soutenu Tiéba, notre allié, et pris Bissandougou, la capitale du prince indigène. Mais tandis qu'en rejetant Ahmadou vers le Nord, on avait l'avantage décisif de le pousser vers des régions de savanes et de Steppes où la subsistance d'une force armée, même très aguerrie, devenait de plus en plus difficile, Samory, même chassé de ses Etats, trouvait dans les riches régions du Sud des vivres en abondance ; et si ce climat nouveau éprouvait sa cavalerie et rendait ses troupes moins mobiles, le voisinage de la colonie anglaise de Sierra-Léone permettait de ravitailler en armes excellentes la troupe d'élite de ses « sofas ». Il ne suffisait même pas, pour être assuré de le joindre, de l'attaquer à la fois par le Nord et par le Sud, tant ses ressources de déplacements et

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de manœuvres étaient grandes vers l'Est, abstraction faite de la complicité qu'il pouvait obtenir et obtint à l'Ouest. Il ne fut dompté que le jour où son armée, encombrée de captifs et de butin, modifiée dans son recrutement, après plusieurs batailles meurtrières, eut perdu sa mobilité ; alors la révolte des sédentaires qu'il pressurait cruellement, les scrupules des indigènes et des Anglais de Sierra-Léone menacés et lésés à leur tour, rendirent possible l'héroïque coup de surprise qui nous débarrassa de ce redoutable adversaire.

Trois campagnes, énergiquement menées par les colonels Humbert, Combes et Bonnier, n'avaient abouti, malgré nombre de rencontres victorieuses, qu'à éloigner Samory des confins de Sierra-Leone, et à décimer ses meilleures troupes. L'envoi du colonel Bonnier vers Timbouctou avait laissé à notre ennemi un répit dont il sut profiter; quand les troupes de Monteil prirent contact avec les bandes de Samory, nos soldats étaient déjà épuisés par la traversée d'une vaste étendue de forêts, leur chef blessé et malade; en rappelant la colonne vers la cote le gouvernement français reconnut que la méthode d'attaque par le sud n'avait encore, faute de voies de communication, aucune chance de succès, puisqu'un officier, aussi énergique que Monteil n'avait pu amènera pied d'oeuvre des forces suffisantes. Il fallut se borner longtemps à surveiller les confins du pays de Kong, et à protéger nos sujets du Gourounsi et de la vallée de la Vol ta. Enfin en 1898 les opérations du commandant de Lartigue disloquèrent et enfermèrent les contingents de l'almamy qui tomba aux mains du capitaine Gouraud, envoyé en reconnaissance. Le dernier obstacle à la jonction territoriale du Soudan avec la Guinée méridionale était abattu.

L'expérience des guerres auxquelles nous contraignirent Elhadj-Omar et Ahmadou avait révélé à des chefs observateurs et diplomates comme Faidherbe et Archinard le danger

de laisser subsister, sur la frontière saharienne de notre Soudan, des confédérations de nomades étroitement organisées. Il y avait là un élément de fanatisme insurrectionnel toujours prêt à entrer en jeu; les Maures, voisins du Sénégal, et les Touareg1, riverains du Niger, avaient également souhaité et préparé les succès de Toucouleurs, demi-nomades eux-mêmes et. comme leurs complices, exploiteurs impitoyables des agriculteurs et des négociants sédentaires. Un autre intérêt recommandait cette opération de police; la solidarité des pillards du Sud-Algérien et de leurs congénères du Nord-Soudanais, Maures ou Touareg, commençait à être connue ; la surveillance du désert devait être exercée de part et d'autre.

L'occupation de Timbouctou s'imposait donc ; et en la décidant, ou en la laissant s'accomplir, ce qui est trop souvent la seule forme de responsabilité que le gouvernement français ait osé assumer dans les cas difficiles, on justifiait les prévisions politiques du colonel Archinard qui avait été rappel*!1 pour excès d'audace. En 1893, le commandant Boiteux, chef de la flottille du Niger, se voit obligé d'entrer à Timbouctou ; en janvier 1894, le détachement conduit par le colonel Bonnier est massacré à Goundam par les Touareg, et bientôt, sous le coup de cette triste nouvelle, la colonne Joffre est autorisée à maintenir l'occupation à laquelle son chef avait dû procéder. La tribu des Touareg-Tenguereguif, qui avait organisé le guetapens, fut presque anéantie en quelques actions d'avant-garde ; la reconnaissance de la riche région des lacs Nigériens, où l'inondation annuelle procure les mêmes bienfaits que dans la vallée du Nil, prouva la sagesse de l'occupation de Timbouctou et de ses avant-postes. Elle fut aussi un pressant encouragement à nous rendre maîtres effectifs du Niger jusqu'aux confins anglais de la région inférieure.

Les Maures de la frontière soudanaise s'étaient soumis de bonne grâce à notre autorité à mesure que nous occupions le

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Kaarta, les pays Toucouleurs et le Macina. En revanche, les tribus limitrophes du Sénégal risquaient d'échapper à notre discipline tant que notre action, diplomatique et militaire, resterait gênée par l'incertitude des droits franco-espagnols dans le Sahara occidental et surtout tant que le Maroc serait laissé en condition d'exciter ces nomades contre nous par la prédication religieuse. Le 27 juin 1900 a été signée avec l'Espagne une convention de délimitation du Rio-de-Ouro, avec règlement annexe des droits de pèche et de commerce, qui supprime toute ambiguïté et toute chance de conflit. L'avancée de nos postes du Sud-Oranais jusqu'au Touat par I'Oued-Zousfana et rOuecl-Saoura rendra les intrigues marocaines plus difficiles. Le projet de constituer une « Maurétanie occidentale », étudié en 1900, paraissait mûr quand, à la suite de l'emprisonnement de la mission Blanchet, notre ministère des colonies jugea prudent d'en ajourner l'exécution. Quelle que soit la forme d'organisation à laquelle on s'arrête, personne ne peut nier l'urgence d'entretenir, dans ces régions de communautés nomades situées entre l'Algérie et le Soudan, au moins les cadres diplomatiques d'une surveillance dont profiteront nos deux colonies.

La politique française sut heureusement, au cours de la même période, avancer l'union des pays de la Guinée des Rivières du Sud avec le Fouta-Dialon. Les missions Brosselard-Faidherbe, Madrolle et Paroisse, eurent pour résultat essentiel de prouver l'importance de la voie commerciale aboutissant à Konakrv : aussi la nouvelle colonie, constituée par la jonction des anciens territoires des « Rivières du Sud » avec des régions soudanaises, eut-elle définitivement accès vers le Fouta pacifié et vers le Haut-Niger. Notre droit ayant été consacré par des conventions (8 décembre 1892, ratification en 1894), l'exercice en sera rendu facile par la voie ferrée que l'on construit sur les plans du capitaine Salesses.

A la Côte-d'Ivoire même effort de formation territoriale et même souci d'assurer l'afflux vers les ports des riches produits de L'arrière-pays. Colonie anglaise de la Côte de l'Or et république de Libéria durent reconnaître, par des conventions précises, le privilège d'accès de notre nouvelle colonie vers les régions de l'intérieur où nos explorateurs avaient si heureusement devancé les étrangers. Mais le long- séjour des bandes de Samory chez nos protégés du pays de Kong- a retardé l'essor du commerce français, gêné l'étude des voies ferrées (mission Houdaille) et du port (Bingerville) cpii feront de la vieille colonie de Grand-Bassam un territoire de grande culture et de vaste exploitation forestière. Bing-er, qui avait révélé sa valeur et son aptitude à former un groupe nouveau, fut en 1893 son premier gouverneur, le négociateur chargé de déterminer sa frontière en face de la Côte-d'Or anglaise, enfin l'auteur d'un plan rationnel de voies de communications.

Ce n'est pas seulement pour donner à la France un débouché de plus vers le Soudan que le Dahomey fut conquis, de 1890 à 1894, par le colonel, puis général Dodds. La richesse propre des anciens établissements du Bénin était connue des explorateurs, des missionnaires et des commerçants, lésés depuis longtemps par les sanglants caprices des princes indigènes; la côte des Esclaves avait été, comme son nom l'indique, un des sièges privilégiés des opérations de traite pendant plusieurs siècles. Le Dahomey valait encore et surtout par le voisinage du Niger inférieur vers lequel menait le fleuve assez facilement navigable de l'Ouémé-Ocpara, utilisé plusieurs fois par la flottille des canonnières françaises au cours des opérations de guerre. On savait la zone forestière moins large et plus facile à pénétrer que vers la Côte-d'Ivoire, l'intérieur du pays plus salubre, plus sec, pour des causes dont on ne devait prendre une nette connaissance qu'après de nouveaux voyages d'exploration. Si les deux campagnes du général Dodds, entreprises

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quand on eut constaté l'inefficacité des démonstrations navales, furent pénibles autant que glorieuses, on peut se féliciter qu'après la défaite et la prise de Béhanzin (26 janvier 1894) ait enfin commencé la série de missions vers le Haut-Dahomey et le Niger, dont la conquête du Dahomey avait été la préparation logique et le prélude nécessaire. Il fallait que cette acquisition nouvelle nous permît, à l'ouest, en opérant la jonction du Haut-Dahomey avec le pays de Gourounsi et de Kong, de fermer aux Anglais de la Côte-d'Or et aux Allemands du Togo l'accès de la boucle du Niger, à l'est, de reprendre aux Anglais du Bénin, par la voie du sud, une part du cours du Niger inférieur abandonné aux Anglais (août 1890) sur la foi de renseignements reconnus faux après enquête. La conquête du Dahomey nous donnait donc un excellent moyen de rouvrir la question de la libre navigation du Niger et de la délimitation méridionale du Sahara français (ligne de Say à Barroua).

Nous n'avons pas à rappeler ici la formation de la première union des sociétés de commerce anglaises de la région du Niger, en 1870, sous le nom de « United African Company », l'octroi d'une charte royale, en juillet 1885, à cette Compagnie, quand fut consommée l'œuvre du rachat des compag-nies françaises, décourag-ées ou privées de l'appui du gouvernement. L'historien qui recherche, sans parti pris, la cause première de ces capitulations, la trouve aisément dans l'insuffisance de savoir et d'intérêt de l'opinion publique française ; faiblesse du gouvernement, abandon des particuliers ne sont que des conséquences. En 1885, l'expansion coloniale avait en France des adversaires systématiques et passionnés dont les excès de polémique contribuaient à désarmer notre diplomatie en face de l'étranger; il n'est pas indifférent de remarquer que cette abdication de quelques négociants français de la région du Niger, auxquels on a prodigué de violents reproches, est contemporaine de la panique de Lang-Son et de la signature du lamen-

•,<lls! QUATRIÈME PARTIE

table traité de 1885 à Madagascar. L'opinion même des hommes politiques et des publicistes qui prêtaient l'attention la plus bienveillante aux efforts de nos officiers n'était pas toujours aussi clairvoyante qu'elle était passionnée ; tandis que les Anglais, guidés par des initiateurs de la trempe du commandant Mattei, s'en tenaient aux conclusions si savantes et si logiques de Barth dénonçant la médiocrité explicable, rationnellement supposée, constatée même, des régions du Soudan septentrional limitrophes du Sahara, chez nous la plupart des esprits étaient déjà obstinément attachés à la doctrine de la « marche vers le Tchad » soit par l'Algérie, soit par le Sénégal et le Moyen- Niger. La clairvoyance de Mizon était tout exceptionnelle à cet le époque parmi nous; et rares étaient en France les hommes qui considéraient sans hésitation le Bas-Niger et la Bénoué comme le vrai chemin du Bornou. Or, c'est au cours de la première mission (1890-91), rendue célèbre par la mauvaise foi des agents de la « Compagnie royale anglaise du Niger » que fut justement signé le traité anglo-français qu'on pourrait résumer en ces termes, conformes au commentaire ironique de lord Salisbury : « Aux Français le Sahara et les routes du Nord, le « Niger des cataractes, des savanes et des steppes; aux Ance glais le Sokoto, le Bornou et la belle voie navigable Nigerce Bénoué. »

Notre signature une fois donnée, nous apprîmes par les rapports de Mizon, par les protestations des Allemands et même des Anglais que gênait la tyrannie illégale de la Compagnie britannique, que la souveraineté anglaise, ou seulement la suzeraineté sur les pays Haoussas, notamment sur le Sokoto, était un pur mensonge. La seconde mission de l'infatigable Mizon avait démontré avec surabondance la vanité des droits d'occupation première de nos rivaux; les voyages des commandants Toutée et Hourst accumulèrent les preuves du même fait, en même temps qu'ils nous faisaient connaître, par des résul-

tats en apparence contradictoires, mais également précieux, la valeur exacte de la voie navigable du Niger. En même temps nos explorateurs militaires prenaient possession, par des traités en bonne et due forme, de tous les pays de la boucle du Niger situés au nord du Dahomey et du Bénin anglais, de manière à nous rendre riverains du grand fleuve aussi près que possible de la région des embouchures ; en ajoutant à ces efforts une ferme revendication des droits de naviguer que nous conférait l'acte de la conférence de Berlin, nous avions chances d'atténuer les mauvais effets de l'acte diplomatique de 1890. Les commandants, Destenave. au Yatenga et au Mossi, Voulet et Chanoine dans le Mossi et le Gourounsi, Decœur, Bretonnet, Toutée, Baud et Vermeersch, dans le Haut-Dahomey, le Borgou, le Gourma, nous assurèrent l'avantage si nettement que la France semblait pouvoir attendre avec espoir le résultat des négociations entamées avec l'Angleterre. Cet espoir fut déçu ; dès 1895, sur une brusque injonction de l'Angleterre, le fort d'Arenberg, fondé par Toutée, avait été évacué ; le traité de 1898 fut, il faut savoir l'avouer, une nouvelle humiliation après îles pourparlers au cours desquels la production des preuves, toutes vraies et authentiques de la part de nos explorateurs, établissait notre bon droit. Mais, devant un parti pris de menaces auquel le gouvernement français ne crut pas devoir répondre par le même procédé, nous nous inclinâmes une fois de plus : au Gourounsi, au Borgou, sur le Niger, la Grande-Bretagne eut gain de cause. Ce n'est pas la concession à bail, pour 30 ans, de deux emplacements de ports de commerce sur la rive droite du Niger, qui amoindrira l'effet moral et matériel de la convention du 14 juin 1898; ce sont clauses de tolérance qui rappellent trop la condition de nos loges ou colonies de l'Inde. Si le Niger doit être libre, comme l'exige l'Acte de la conférence de Berlin, deux ports commerciaux sans dépendances territoriales, sont inutiles ; s'il doit y avoir désormais,

et c'est peut-être la solution la plus nette, un Niger anglais et un Niger français, deux emplacements de magasins commerciaux ne changeront rien à notre éviction réelle ; ils la souligneront. En dépit de l'habile fermeté avec laquelle le commandant Toutée sut conduire sa récente mission de délimitation, en dépit du passage d'un convoi militaire français à destination de Say, opération qui fait honneur au capitaine Lenfant, nous ne pouvons plus, écartés des rives du grand fleuve, nourrir l'espoir de rivaliser avec le commerce anglais, installé sur place et propriétaire éminent des régions avec lesquelles s'engagera le trafic vraiment fructueux.

Le gouvernement français estima avec juste raison qu'il importait, faute d'avoir obtenu gain de cause et accès direct du Dahomey sur le Niger, de consacrer au moins notre droit de passage entre le Soudan occidental et le Soudan central », « suivant la ligne tracée de Say à Barroua ». C'est à quoi tendait l'organisation du « territoire militaire » deZinder, confiée au colonel Péroz qui sut s'acquitter si habilement de cette mission difficile que désormais nos convois circulent assez régulièrement, sur ces confins quasi-désertiques, entre le Niger et le Chari: l'efficacité de ces travaux auxquels fut associé le commandant Gouraud sera grandement accrue quand nous aurons remplacé le Niger Inférieur, dont l'emploi reste pour nous précaire, par une voie ferrée menant de Kotonou au premier grand port du Niger français : et nous aurons d'autant plus d'intérêt à nous servir de cette voie, que nous posséderons à l'est du Tchad des territoires riches. La possession du Baghirmi et du Ouadaï aura-t-elle cette influence sur le sort de notre route des confins sahariens, ou bien les convois militaires la suivront-ils seuls tandis que les marchandises gagneront les entrepôts de la haute Bénoué ou du Nil? Dans l'état actuel des stipulations internationales qui placent Anglais et Français sur le pied d'égalité en matière économique, l'espoir

serait téméraire. Mais si, quelque jour, nous nous décidons à affranchir là nos nationaux des entraves d'un régime hybride de condominium économique qui rappelle ce vieux reliquat de traités et de capitulations dont nous avons fini par nous libérer en Tunisie et à Madagascar, la jonction des territoires français par une route française aura un sens et un intérêt. Alors la mission Cazemajou (1898), dont le chef fut massacré à Zinder, la mission Voulet-Chanoine, continuée par le lieutenant Joalland qui dirigea la marche vers l'est, la mission Foureau-Lamy qui acheva son œuvre de traversée saharienne par une lutte victorieuse contre Rabah, ne se seront pas dévouées en vain.

Si l'on considère l'ensemble des résultats obtenus par la France, en Afrique occidentale à la fin du xixe siècle, il est permis d'affirmer que nulle puissance coloniale n'y a gagné un tel accroissement, mais aussi que nulle nation n'a donné une pareille somme de savoir, d'esprit de sacrifice. Ce vaste domaine a été acheté au prix de nombre de vies précieuses et d'une dépense considérable ; en général, et exception faite de rares sévices que tout Français soucieux de l'honneur national doit réprouver, nos chefs de missions, civils ou militaires, ont montré envers les indigènes toute la générosité compatible avec l'intérêt de leur patrie et la sécurité immédiate de leurs compagnons. Des officiers comme Gallieni et Archinard doivent être salués avec reconnaissance comme les destructeurs des dominations cruelles de princes nomades, aussi pillards que fanatiques; ils ont, par la fondation des « villages de liberté », appelé à la vie sédentaire et paisible des milliers de malheureux que menaçait sans cesse l'esclavage. An nord les éeumeurs du désert, Maures et Touareg, sont tenus en respect par l'interposition des « marches » que sont les territoires militaires de Timbouctou et de Zinder. L'Algérie-Tunisie au nord, le Soudan au sud, ainsi pacifiés, ne vont-ils pas attirer les tribus pillardes dont les mœurs cruelles dérivent peut-être

de la terreur que leur inspiraient les procédés souvent barbares des protecteurs du pays fertile, et n'est-il pas plus désirable qu'ils viennent à nous, colons pacifiques, que nous à eux? Le développement de la culture du blé par un de Trentinian, dans la région de Timbouctou, fera plus en peu d'années que nombre de traversées glorieuses du désert.

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