‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 8 sur 163 · >• DE I.A PAIX D'AMIENS AU TRAITE DE PARIS · texte numérisé non relu

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sommaire

L'opinion coloniale sous le Consulat et l'Empire. — Le régime des colonies sous le Consulat et l'Empire. — Politique napoléonienne, son caractère. — Renoncement à une. politique active en Amérique et aux Antilles. — Politique dans le Levant; mission Sébastiani. — Missions aux colonies de l'Océan Indien. — Mission Decaen. — Le projet d'alliance franco-russe pour \u conquête de l'Inde. — Politique d'alliance persane contre l'Inde. — Les projets de descente en Angleterre. — Officiers et aventuriers français dansl'Inde. — Perte des colonies. — Traité de Paris.

Gomment l'opinion publique française, émue par les événements grandioses et vite connus des guerres continentales, continue-t-elle à porter intérêt à la politique coloniale? Etsurtout, comment, au lieu de disperser son attention sur les menus faits dont nos Antilles étaient le théâtre, aux exploits isolés de corsaires ou de chefs de partisans, peut-elle comprendre la portée coloniale des grands projets d'expédition en Egypte, de marche d'une armée vers l'Inde avec l'aide de la Russie ? Car, à la veille de la campagne d'Egypte, ce n'est pas seulement parmi les négociants ou les simples curieux qu'on s'entretenait d'une perspective de reprise de l'Inde. Une des causes de cette persistance, avec quelque déviation, de l'idée coloniale est assurément le développement de nos industries, si remarquable de 1800 à 1815 en dépit de la persistance des guerres. A nos filatures agrandies et accrues en nombre il fallait des marchés d'achat de matières premières et de vente de nos produits ma-

nufacturés ; et cet essor même de la grande industrie conduisait les esprits à supputer les bénéfices de la réouverture du inonde indien, si riche, si peuplé, à notre commerce. Ajoutons qu'on savait la valeur de l'aide financière que les Anglais tiraient déjà de ce pays, et qu'à l'espoir de vendre et d'acheter avec profit s'ajoutait celui de payer moins d'impôts en s'aidanl du concours de colonies prospères. La suppression de l'esclavage avait ruiné nos Antilles; et son rétablissement n'avait pu ni ramener au labeur l'ancien personnel au complet, ni réparer les ruines accumulées par les discordes politiques et une guerre étrangère incessante.

L'intérêt se reportait de l'Atlantique vers la Méditerranée et l'Océan Indien ; on se détachait de la colonisation pour envisager déjà un avenir de compensations éclatantes dans le Levant et l'Extrême Orient.

Il y aurait quelque rigueur à accuser, sans aucune explication, le régime du Consulat d'avoir mis à néant toute l'œuvre administrative de la Révolution aux colonies. L'expérience des atroces discordes qui avaient déchiré nos Antilles et assuré le rapide triomphe de nos ennemis dans l'Inde était, hélas ! suffisante pour donner à des législateurs soucieux du bien publiele désir d'un répit d'exécution et d'une étude nouvelle ; l'expérience de Saint-Domingue, si particulièrement lamentable, révélait toute l'imprudence du nivellement révolutionnaire clans des pays mal préparés. Et s'il est juste de reconnaître que les hommes politiques de la Révolution n'ont ni proféré ni appliqué ce mot absurde: « Périssent les colonies plutôt qu'un principe », la même équité commande d'avouer que ces applications violentes de principes avaient bien failli les faire périr et nous les avaient fait perdre. Il y avait donc lieu de reprendre l'œuvre d'organisation et de la mettre au point.

Le gouvernement consulaire avait à tenir la promesse faite par la Constitution de l'an VIII annonçant qu'il y aurait « des Les Colonies, vol. I. 4

lois spéciales pour les colonies ». Et, comme on pouvait s \ attendre, il prit d'abord des mesures suspensives pour se livrer à une enquête approfondie. C'est ce que signifie l'article 4 delà loi du 30 floréal an X (20 mai 1802), disposant que « nonobstant « toutes lois antérieures le régime des colonies est soumis « pendant dix ans aux règlements qui seront faits par le gou- « vernement. » Toutefois « pour l'état des personnes, pour la « propriété, pour la compétence des assemblées coloniales », les colonies devaient être régies « par les lois et règlements en « vigueur avant 1789. » L'esclavage, supprimé par la Convention, était formellement rétabli, sans que rien dans le texte de la loi du 30 floréal fît prévoir la recherche du régime mitigé que beaucoup réclamaient.

Au reste des arrêtés spéciaux réglèrent l'administration de cliacunedes colonies ou groupes de colonies, introduisant dans un désordre grave des éléments nécessaires de variété et tenant compte des différences de condition, de mœurs des colons et sujets. Parmi les innovations heureuses que l'on doit à l'action personnelle de Bonaparte, il faut placer l'institution, à la Réunion qui était, grâce à Decaen, l'objet de son intérêt particulier, d'un « commissaire de justice » à côté du « capitaine général » et du « préfet colonial » dont on pouvait redouter les rivalités et les empiétements. L'arrêté du 13 pluviôse an XI, relatif à l'île de Franceet à la Réunion, détermine, avec une nette té 'parfaite, les attributions de chacun des hauts fonctionnaires, et limite leur compétence.

Quand on juge la politique napoléonienne du Consulat et de l'Empire on a coutume de reprendre une appréciation sévère, déjà appliquée à quelques-uns des actes de l'ancienne monarchie, et d'affirmer que tous ces gouvernements sont responsables de l'arrêt et de la décadence de notre politique coloniale parce qu'ils se sont trop intéressés aux complications continentales. Sans vouloir justifier les entraînements belli-

queux d'un grand homme dont la gloire coûta cher à son pays, on est en droit de rappeler, pour tempérer cette rigueur parfois aveugle et passionnée, que la responsabilité des coalitions continentales, des sanglantes discordes entre peuples européens, remonte à l'Angleterre qui y trouvait son intérêt mercantile et colonial. Lanfrey a magistralement exposé cette pensée : « Chaque déclaration de guerre des puissances conti- <( nentales n'ayant, en définitive, d'autre résultat que de la « délivrer d'une concurrence sur le grand marché du monde « et de faire tomber entre ses mains la marine et les colonies « de ses adversaires, elle en était venue à ne considérer les « milliards de ses emprunts et des subsides que comme autanl « de primes payées pour le développement de ses propres « ressources. » Ce sont des victoires continentales qui nous avaient valu la restitution de nos colonies à la paix d'Amiens et même le retour de la Louisiane à notre domaine. L'abstention était facile à l'Angleterre qui, d'ailleurs, ne s'abstint pas de s'associer aux coalitions. Enfin, l'expédition d'Egypte, les projets de descente en Angleterre, le dessein de dompter par terre la suprématie maritime anglaise, n'étaienl point tellement chimériques ; et un avenir prochain montrera peut-être l'impuissance d'une domination navale que ne soutiennent point des armées de terre suffisantes. On nous dira que c'est le développement de la navigation à grande vitesse, avec des vaisseaux capables de porter beaucoup de troupes et d'approvisionnements, quia rendu les blocus moins efficaces, les surprises d'une prompte descente plus faciles, bref, mis en lumière la victoire décisive de la terre sur la mer, des Etats continentaux à grandes armées sur les Etats purement maritimes. Les instruments ont changé, mais le principe était déjà vrai ; et il y a déjà une indication, plus qu'une indication intéressante dans h' groupement d'un matériel spécial de descente à Boulogne : l'idée est tellement juste qu'elle frappe aujourd'hui même

■ ri PREMIÈRE PARTIE 1800-1830

beaucoup d'esprits avisés qui conseillent des dispositions offensives el défensives analogues contre notre grande rivale d'expansion coloniale et maritime. Il y a plus. Au temps des guerres de la Révolution, du Consulat et de l'Empire, une armée française victorieuse sur le sol anglais s'y serait aussi aisémenl ravitaillée qu'une flotte anglaise refoulée de ses propres arsenaux et dépourvue alors des bases d'opération coloniales qui font aujourd'hui sa force. Envisager, comme Hoche et Napoléon car Napoléon ne fut pas seul de cet avis) la solution de la rivalité coloniale anglo-française par une lutte corpsà-corps sur le sol anglais, et par d'autres opérations favorables à une armée de terre nombreuse et entraînée, n'était point une pure chimère.

Avant même la conclusion de la paix d'Amiens, que Bonaparte espérait, du moins, devoir être une trêve suffisante pour permettre la définitive soumission de Saint-Domingue, des préparatifs considérables avaient été faits en vue d'y transporter un corps d'armée nombreux. Il est inutile de vanter la richesse de cette belle colonie où s'étaient fixés plus de 20,000 colons de race française, où s'étaient développées des cultures prospères et capables d'alimenter un trafic considérable. N'était-il pas permis d'espérer que, même à défaut de la Louisiane déjà vivement jalousée par les Etats-Unis, nous aurions dans cette grande Antille une réserve d'influence et de ressources ? Que l'on calcule, pour répondre à cette question, combien Cuba et Porto-Rico, même médiocrement administrées, ont rapporté à l'Espagne avant de passer à d'autres mains. L'insistance du gouvernement français était donc Fort explicable. Nous n'avons pas à refaire ici l'histoire des opérations conduites par le général Leclerc, beau-frère du premier consul, à la tête de o.j,000 hommes. Après l'apparente pacification du 1er mai 1802, l'arrestation et l'envoi en France de Toussaint-Louverture, la fièvre jaune lit plus, pour la perte de notre colonie, que l'effort des

insurgés ; Rochambeau, successeur de Leclerc, fut, presque dès le début de son commandement, coupé de ses communications avec la métropole par la reprise des hostilités anglo-françaises. Une croisière anglaise le fit prisonnier au cours de sa tentative pour rentrer en France (novembre 1803).

La mauvaise tournure que prenait l'affaire de Saint-Domingue inclina sûrement le premier consul à négocier la vente de la Louisiane aux Etats-Unis. Il semble que les lointaines opérations de guerre sur des territoires étendus, après la traversée d'un océan plus particulièrement sillonné par les escadres anglaises, offrent de trop grands risques ; dans l'état de notre marine qu'il allait, du reste, essayer d'adapter à la guerre de cotes et aux opérations de descente, il lui parut prudent de renoncer aux expéditions où le nombre des grosses unités de combat réglait seul la fortune. On en revint aux plans d'attaque de l'Angleterre par des flottilles de canonnières surveillant les transports, et à l'idée de harceler l'Inde en développant la course dans les parages de l'Océan Indien, et en préparant l'invasion par l'Asie centrale.

Aussi laisse-t-on, à Saint-Domingue, le général Ferrand s'en tenir jusqu'en 1810 à une stricte défensive, pour éviter de paraître l'énoncer à nos droits en cas d'un retour de fortune. En même temps par le traité conclu à Paris le 8 avril (10 floréal) 1803, le premier consul, « désirant donner un témoignage re- « marquable de son amitié aux Etats-Unis », fait cession de la Louisiane. Quelques avantages commerciaux masquaient mal cette capitulation à laquelle d'ailleurs la reprise des hostilités avec l'Angleterre nous aurait amenés, car l'opinion des hommes politiques américains ne laissait prévoir ni pour les Français une tranquille possession, ni pour les Anglais une chance quelconque d'intervention. En France, les esprits inclinaient soit vers une attaque directe et décisive de l'Angleterre, soit vers une active opération contre l'Inde ; les discordes aux petites

Antilles, la coûteuse et sanglante révolte de Saint-Domingue avaient éveillé la méfiance en matière de colonisation américaine. Quand on ne pouvait soumettre l'île, que devait-on espérer d'une possession continentale ! L'esprit de solidarité républicaine entre la France et les Etats-Unis, le souvenir de la confraternité d'armes, l'illusion d'affaiblir l'Angleterre eu fortifiant son ancienne colonie, tels furent les motifs, plausibles on non, d'une résignation assez générale en France.

C'est toujours au persistant dessein de reprendre la question capitale des Indes par une intervention dans le Levant, particulièrement en Egypte, que se rattache l'affaire de la mission Sébastiani. Quelques mois après la paix d'Amiens, assez prés de cet événement diplomatique pour qu'on suppose le projet esquissé au moment même où l'on se promettait officiellement amitié (septembre 1802), le général Sébastiani arrivait dans le Levant avec le titre d' « agent commercial ». Ce titre n'est point si singulier qu'on s'est plu à le dire : il [trouve que Bonaparte, homme de guerre, comprenait la valeur commerciale des grandes routes qui mènent à l'Inde et la valeur de l'Inde même; et puisque nous sommes accoutumés enfin aujourd'hui à établir un lien entre les événements de diplomatie, de guerre, et les faits économiques, reconnaissons chez le premier consul cette aptitude dont nous faisons un mérite aux historiens.

L'enquête de Sébastiani visait surtout l'Egypte, comme le prouve son rapport renfermant cette phrase caractéristique : « 6,000 Français suffiraient aujourd'hui pour reconquérir l'Egypte. » Assurément c'était menacer la paix: mais le parti délibéré des Anglais de n'en point exécuter les clauses, de garder Malte et le Cap, nous dispense devoir dans les intentions de Sébastiani et de son inspirateur autre chose que de la prévoyance. Bonaparte tenait à son dessein colonial d'atteindre l'Inde par le Levant, d'opposer à la tyrannie maritime

l'occupation des. routes de terre et des isthmes. Le présent parle, hélas ! assez haut pour justifier cette reprise de l'expansion coloniale par une solide installation en Egypte: la Grande- Bretagne de 1900 prouve la sagesse de Bonaparte.

Dans la période contemporaine de la politique coloniale, l'extrême aisance et la rapidité des communications maritimes a fait échec à l'influence des grands déploiements de forces navales. Un peuple riche et doté de fortes institutions militaires peut désormais, sans disposer d'escadres nombreuses, devenir colonisateur et défendre avec chances de succès les colonies acquises; il lui suffit d'organiser, avec les ressources du recrutement européen ou indigène, une armée coloniale partout outillée pour repousser un débarquement, et d'armer solidement des forteresses sur 1rs points vitaux deses fronts de mer. Pourvoir au ravitaillement des citadelles et des troupes coloniales, même fort loin, est, pour un Etat militaire dont les magasins métropolitains sont amplement garnis, une opération qui peut être improvisée et même bien faite en quelques semaines. Jadis c'était l'office exclusif de la marine de guerre, vu le risque et le long- temps d'oeuvres de ce genre ; la multiplication des paquebots, l'accroissement de leur rapidité a changé ces conditions anciennes. La plus grande puissance maritime dumonde, jadis prête à pourvoir et à frapper la première, est mise en échec si elle ne dispose en même temps d'une armée nombreuse ; et une grande puissance continentale lutte avec avantage au delà des mers sans disposer de flottes en rapport avec le nombre de ses soldats. A force de circulation navale, la terre a battu la mer.

Pendant la période consulaire, le gouvernement est sollicité de prêter attention aux efforts des colons français qui, de l'Ilede-France ou de la Réunion, veulent travailler à rendre Madagascar une vraie et fidèle dépendance de la mère-patrie. C'est ce que prouve l'étude des mémoires jusqu'ici incomplètement

publiés de Cossigny, de Rose el de Bory-Saint-Vincent (1). D'une part, des efforts constants sont faits en France pour renouer avec Madagascar les relations interrompues par les désastres de la guerre maritime; d'autre part, les colons insistenl avec ardeur pour éveiller la sollicitude du gouvernement métropolitain. Tous restent fidèles à la tradition française, manifestent le désir d'aménager Madagascar pour une œuvre de colonisation méthodique; mais on ne passa point du plan à l'action. Il ne faut pas s'en étonner outre mesure; le dessein avait mûri, depuis l'expédition d'Egypte, de frapper l'Angleterre dans l'Inde, mais en donnant à cette guerre le caractère, de mieux en mieux marqué, d'une opération continentale faite avec le concours de la Russie; dès lors, toute action dans les parages de l'océan Indien devenait accessoire.

La mission du général Decaen à l'Ile de France se rattache étroitement au plan d'attaque contre l'Inde que Bonaparte avait étudié de près, encourageait et dirigeait en dépit de l'opposition de son ministre Decrès ; de récentes découvertes de documents (2) prouvent tout le prix que le Premier Consul et Empereur attribuait à cette entreprise connexe des opérations égyptiennes et du grand dessein continental franco-russe. C'est au plus fort de la rivalité coloniale de la France et de l'Angleterre, pendant la période de tension menaçante qui suivit de si peu la paix d'Amiens, que le général Decaen, brillant lieutenant de Moreau à Hohenlinden et fort désireux d'être employé aux colonies fut désigné, en dépit des remontrances de Decrès, et sur l'offre directe de Bonaparte, comme capitaine général des établissements de l'Inde. Il semble que le chef de

(1) Cf. Note-annexe sur les mémoires de Cossigny, Rose et Bory Sain t- Vincent, d'après l'étude inédite de M. L. Abraham, qui nous a donné communication de ces documents.

(2) Cf. Annexe sur le rôle de Decaen aux Indes et à .Maurice, Réunion, Madagascar.

notre marine se montrait peu empressé d'opérer la reprise stipulée par la paix d'Amiens. Bonaparte réagit contre cette mauvaise volonté qu'explique soit l'aversion pour les entreprises lointaines et le désir d'en revenir à la guerre d'escadres avec rigoureuse concentration dans nos parages, soit le simple et moins honorable calcul d'exercer par là même plus d'influence personnelle et de contrôle; le premier consul prévoyait l'imminence de la rupture, et, fidèle à son idée directrice de limiter les risques de mer en faisant ses transports de troupes et ses envois de matériel dès la paix, hâtait le départ de l'expédition de reprise. Aussi le 4 mars 18(13, la division de l'amiral Linois emmenait Decaen, le préfet colonial Léger et un fort détachement de troupes avec des officiers en surnombre pour encadrer au besoin des indigènes.

Les projets d'alliance franco-russe intéressent très directement l'histoire de notre politique coloniale par cela même qu'ils visaient la lutte contre l'Angleterre, notre acharnée rivale, ei avaient pour but la conquête des Indes. C'est bien ainsi que l'entendaient les deux promoteurs t\\i premier dessein, Bonaparte et Paul Ier : tous deux avaient conscience de la gravité du coup que porterait à l'Angleterre la perte de l'Inde, quoique Bonaparte seul eut en vue les bénéfices coloniaux de l'entreprise préparée en commun. Les pourparlers du début de l'année 1801 sont suffisamment explicites à cet égard.

Au cours de l'année 1808 le souci d'attaquer l'Angleterre, avec le concours des Russes, par une expédition continentale dirigée contre l'Inde se marque encore très nettement dans les résolutions de Napoléon Ie''. Après Tilsitt il s'applique à préparer la guerre maritime et par là même la reprise de l'expansion coloniale dont le prélude obligé était et restera longtemps encore l'humiliation de l'Angleterre. On a dit que cette préoccupation avait exaspéré sa politique au point de la rendre chimérique, que le blocus continental était impraticable en raison

îles lions commerciaux qui unissaient l'Angleterre à la Russie pressée de vendre ses bois, ses bléset son bétail. Cet argument n'est point irréfragable; car si les Russes étaient désireux de s'enrichir par l'exportation de ces produits, ils avaient aussi le dessein fort légitime de transporter leurs denrées sous pavillon national pour développer leur marine; et au prix d'une crise, beaucoup plus difficile à supporter pour l'Angleterre que pour les peuples moins commerçants du continent, la Russie aurait secoué l'entrave du monopole de rouliers que s'étaient arrogé les Anglais. Aussi la fameuse lettre du 2 février 1808, adressée par Napoléon à Alexandre, fut-elle admirablement accueillie et il s'en fallut de fort peu qu'elle fût efficace. C'est un document de premier ordre de la politique coloniale de l'empereur, et, pour le montrer, il suffiraitd'en citer une phrase : « Le coup en retentirait aux Indes, et l'Angleterre serait soumise. »

Napoléon ne cherchait pas l'appui de la seule Russie pour l'exécution deson projet d'attaque contre l'Inde; en 1807, après Eylau, il jeta son dévolu sur la Perse qui signa le traité de Finkenstein (4 mai 1807), vrai traité d'alliance offensive et de subsides qui avait le défaut d'opposer à la Russie et à l'Angleterre, en même temps, un adversaire insuffisant. On sait que le shah de Perse Feth-AH-Kan marquait nettement son adhésion à la politique indienne de la France en ouvrant ses ports à nos navires, en préparant une alliance avec les Afghans pour attaquer l'Inde, en rappelant son ambassadeur à Bombay. La Lettre de Napoléon à Decrès, du 22 avril 180G, contient un plan complet d'attaque. Gardane, envoyé à Téhéran, attestait que « l'expédition de l'Inde était dans toutes les têtes ». Mais le revirement qui rapprocha la France de la Russie en 1808 eut pour effet naturel de rendre l'influence anglaise prédominante en Perse. Napoléon dut en revenir à son projet favori de coo- [ >éra I i on f ran eo-russe .

( l'est bien aussi pour la grandeur coloniale de la France comme

pour la grandeur maritime que travaillaient, en 1804, dans les ports du Pas-de-Calais, les marins, ingénieurs, armateurs, occupés à préparer l'instrument d'une descente rapide etdécisive en Angleterre. Il fallut le désastre de Trafalgar pour arrêter l'exécution de ce projet; et en vérité il est étrange que l'on ait parfois béni cette grave humiliation comme si elle nous avait libéré des risques d'un acte de folie, la descente en Angleterre avec 120,000 homme d'élite. Les historiens qui tiennent à mettre en lumière l'esprit chimérique du plus pratique et du mieux informé des hommes de guerre, allèguent l'insuccès de Saint-Domingue ; il est curieux de voir comparer une expédition faite sous le ciel des tropiques, à quarante jours de la mère-patrie, pendant une épidémie de fièvre jaune, sous des chefs médiocres, avec ce qu'aurait pu être, dans un pays riche. salubre, muni de docks bien fournis, la campagne d'une troupe d'élite de 100,000 hommes conduite par Napoléon.

11 serait injuste d'oublier, dans une histoire même sommaire de l'expansion coloniale française, les luttes soutenues, au service de princes Indous, par des officiers ou aventuriers de notre race : car ils étaient les auxiliaires désignés de l'action que préparait ou faisait préparer Bonaparte contre la riche colonie d'Angleterre. En 1802, tandis que l'on signait en Europe cette paix « boiteuse et mal assise » d'Amiens, un Français Perron, chef du « corps français » du Sindhia, n'était pas un adversaire indigne de l'Anglais Lake, et son successeur Louis Bourquien fit une résistance acharnée dans la bataille de Delhi ( Il septembre 1802). Dansles négociations avec le Sind, en 1809, une des clauses exigées parles négociateurs anglaises!. « l'exclusion des Français ».

S'il y avait une tendance marquée des esprits en France à attendre une renaissance coloniale d'une politique plus active dans la Méditerranée et aux Indes, on trouvait, comme sous

l'ancienne monarchie, des raisons de seconsoler de nos malheurs en escomptanl la continuation de l'hostilité des Etats-Unis contre l'Angleterre. La courte guerre de 1812-1815 entre les Anglais et leur ancienne colonie excita chez nous un intérêt d'autant plus vif que le Canada parut quelque temps en être l'en jeu; et on la considéra, non sans exagération, comme « une seconde guerre de l'indépendance des Etats-Unis ».

Les guerres au cours desquelles nous furent ravies nos colonies ne furent point sans honneur, en dépit de l'inégalité des forces. Les courses de Surcouf dans l'Océan Indien, en 1800, jetèrent parfois la terreur jusque dans le voisinage de Calcutta où il fit ■ les prises. En 1804 Linois fit une glorieuse croisière dans les parages de l'archipel Malais et de l'Inde. Mais le succès était impossible, une fois l'Angleterre maîtresse de Malte, du Cap et de Ceylan, et surtout après le désastre de Trafalgar. L'île de France et Bourbon succombèrent en 1810 malgré l'habileté de Decaen. Nos établissements de l'Inde n'avaient, pour ainsi dire, pas été restitués, dans l'intervalle entre la paix d'Amiens et la reprise des hostilités. De 1804 à 1809, Corée, puis Saint- Louis étaient enlevés, renforçant la chaîne des postes anglais sur le chemin atlantique de l'Inde. Deux années avaient suffi, cette fois (1809-1810). pour venir à bout de la Guadeloupe et de la Martinique. Quand onsignala paix, en 1814, ce qui restait de colonies françaises, après le premier assaut des guerres de la Révolution, était aux mains de l'Angleterre depuis cinq ans environ.

Le traité de Paris (30 mai 1811) consacra notre déchéance maritime et coloniale et la suprématie de l'Angleterre. Dans l'Océan Indien nous perdions Rodrigues, les Seychelles, l'Ile de France peuplée d'une nombreuse colonie de notre race, riche par ses cultures, munie d'un excellent port; par malheur ou à dessein Madagascar n'était pas nettement signalée au nombre des terres qu'on nous laissait. Les cinq villes de l'Inde nous

RÉVOLUTION, CONSULAT ET EMPIRE (il

faisaient retour, mais sous forme de comptoirs dépourvus de protection autre qu'une police.

Aux Antilles nous retrouvions nos possessions de 1792, sauf Tabago et Sainte-Lucie cédées à l'Angleterre. La perte définitive de Saint-Domingue aggravait ces dommages; et la condition des îles restituées, Guadeloupe, Martinique et dépendances, était lamentable.

C'était sous bénéfice d'une médiation britannique pour le règlement de la frontière en pays contesté que la Guyane nous était rendue par les Portugais; à ce titre l'arrangement figurait au traité.

Le droit de pèche à Terre-Neuve était stipulé dans les mômes conditions qu'au 1er janvier 1792, suivant la formule générale de ce traité.

Les établissements du Sénégal, jugés désormais peu dangereux pour la puissance qui avait confisqué et gardé le Cap et acquis l'Ile de France, retournaient à notre pays.

Il est de peu d'intérêt d'observer que ce simulacre de domaine colonial, que cette addition d'épaves, couvrait 38.000 kilomètres carrés, et comptait 400.000 sujets. Notre faiblesse était soulignée par l'accroissement de forces de l'Angleterre qui avait, à l'avantage de dépouiller la Hollande et l'Espagne comme la France, joint celui de mieux tenir l'Inde pacifiée dans son ensemble, et de posséder une chaîne continue de postes autour de l'Atlantique et de l'Océan Indien, sur les voies maîtresses de son commerce.

Mais auprès des malheurs de l'invasion, de la rançon imposée, de l'occupation prolongée, qui aurait songé à compter les humiliations coloniales en 1814-1815'? L'état de la marine ne nous permettait pas l'illusion d'une prochaine revanche. La France était plus épuisée et moins capable d'expansion qu'au lendemain des désastres consacrés parla paix de 1703.

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