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ténacité à mitre spoliation coloniale; cette importation de doctrines historiques, de la rive septentrionale du détroit à la rive méridionale, parait être un fait normal depuis pins d'un siècle. Reste à savoir s'il ne serait pas à la fois pins simple et pins pioche de la vérité de dire que notre condition géographique d'Etal soudé au continent rendait pénible sinon impossible à nos ministres la sagesse à laquelle les Anglais étaient conviés, sinon prédestinés, par leur qualité d'insulaires. Les hommes d'Etat révolutionnaires, et Bonaparte, premier consul ou empereur, se heurtèrent au même obstacle qui est un obstacle naturel autant et plus qu'historique; querelles de Frédéric II et de Marie-Thérèse ou grandes coalitions, le conflit d'intérêt conserva, sous des apparences diverses, beaucoup des mêmes caractères. Si l'Angleterre a toujours encouragé, dans son intérêt, les rivalités des peuples continentaux, la force même des choses lui donnait beau jeu : ces peuples et leurs chefs ont [tins ou moins accru les chances naturelles de 1' « insulaire ».
• Test la lutte contre l'Angleterre qui fait l'unité de toute notre histoire coloniale, si triste, si pleine d'humiliation, depuis le début des guerres révolutionnaires jusqu'à la chute de l'Empire. Au moins peut-on rendre cette justice aux représentants des divers régimes sous lesquels vécut notre pays, qu'à de rares exceptions près, ils eurent le dessein de rester fidèles à nos traditions coloniales, quoique les interprétant de manières fort différentes, et qu'il y eût, delà part de nos rivaux d'Outre- Manche, un parti pris d'offensive, de spoliation, parfaitement caractérisé. Lord Auckland ne déclarait-il pas, en 1793, qu'il voulait réduire la France « à un vrai néant politique » ? An cours de la guerre montagnarde, l'Angleterre subventionna nos guerres civiles, bloqua et attaqua nos côtes de concert avec les émigrés, ruina le crédit public par l'introduction d'assignats falsifiés, recueillit le bénéfice de trahisons comme celle
de Toulon. Bref elle ruina notre marine clans le luit de saisir plus facilement nos colonies.
L'inspirateur de cette politique d'intervention perpétuelle el d'hostilité à outrance, William Pitt, ne cachait nullement son dessein préféré de rayer la France du nombre des puissances coloniales : c'est ce qu'il entendait en déclarant qu'il fallait « détacher la France du monde commercial », et Barère ne s'y trompait point en poussant la Convention à publier un <( acte de navigation » contre « l'île marchande ». Toutes les mémorables rencontres de nos marins de la Révolution avec les escadres anglaises sur nos côtes bloquées sont des épisodes mêmes de la guerre coloniale; une part notable du convoi que sauva l'héroïque bataille du 1er juin 1794, où périt le « Vengeur », venait de Saint-Domingue. L'amiral anglais Hotham, lorsqu'il paralysait l'escadre française de Martin en AIDS, et se rendait maître de la Corse, croyait nous ravir les chances de succès que nous donnait notre politique traditionnelle dans les pays barbaresques et dans le Levant, et prenait des gages contre des adversaires que le développement d'une forte armée continentale porterait à agir en Egypte pour maîtriser la puissance britannique dans les Indes. Les corsaires français qui, de 171).') à 1795, prirent près de 500 navires anglais, étaient des marins familiers avec nos colonies et soucieux de les défendre partout.
En travaillant à l'improvisation d'une nouvelle Hotte de guerre et d'un nouveau personnel, les conventionnels savaient travailler au salut des colonies françaises. Aussi doit-on rappeler ici les merveilleux efforts de Jeanbon Saint-André ( 1 i pour concentrer à Brest des navires, des approvisionnements
(1) Nous croyons savoir qu'une thèse de doctorat ès-lettres, consacrée à l'œuvre de Jeanbon Saint-André, sera prochainement soutenue par M. Lévy-Schneider, agrégé d'histoire cl de géographie.
Les Colonies, vol. 1. :;
:> i PREMIÈRE PARTIE ISOO-1830
el des équipages choisis beaucoup moins au hasard qu'on ne le croit et en tout cas instruits avec une ardeur méthodique. Dès l'année I7!H, 34 écoles de navigation avaient été créées dont les élèves, quoique formés en hâte, rendirent d'excellents services : el c'esl encore rappeler un titre de la Convention à la reconnaissance des amis de notre expansion coloniale que de citer des décrets qui instituèrent trois « Ecoles spéciales » d'un degré supérieur, à Brest, à Toulon et à Rochefort; car c'est de cette institution qu'est sortie notre « école navale ». Il n'y eut, au milieu même des plus dures épreuves, ni relâchement de l'ardeur coloniale, ni mépris de la tradition maritime. S'il est un groupe de faits diplomatiques qui montre clairement le parti délibéré des diplomates révolutionnaires de respecter, dans la tradition de l'ancien régime, ce qui était salutaire à l'intérêt français, c'est bien l'ensemble des négociations engagées avec les Etats-Unis d'Amérique pour les entraîner contre l'Angleterre. En dépit d'imprudences, d'ailleurs peutêtre voulues et purement apparentes, il y eut là un dessein cohérent et suivi. Renoncer au Canada était, hélas ! la condition beaucoup plus impérieuse que jadis d'une entente avec la république américaine, et l'on dut s'y soumettre pour se créer quelque chance d'un arrangement offensif. Au reste il ne faut pas oublier que l'opinion de la plupart des partisans de l'expansion coloniale, pendant la période révolutionnaire, est guidée par l'espoir des bénéfices commerciaux ; or le négoce des denrées coloniales dont on attendait les plus sûrs profits avait pour théâtres privilégiés l'Inde et les Antilles ; les exploits très populaires de nos corsaires s'exerçaient sur des cargaisons anglaises d'indigo, de sucre et de coton, et le Canada, peuplé d'un groupe de colons français dont la délivrance semblait devoir venir d'une intervention des Etats-Unis, république comme la France, ne pouvait donner lieu à d'aussi actives transactions. Tout fut donc tenté, à l'exclusion de nos revendications tradi-
tionnelles (et on agira de même sous le Consulat et l'Empire), pour attirer les Etats-Unis dans une coalition anti-anglaise : la cause coloniale française ne pouvait qu'y gagner, par une TVpercussion toute naturelle. Envisagées ainsi, la mission Genêt, bruyante -et destinée à soulever l'enthousiasme américain, comme Franklin avait soulevé l'enthousiasme français, l'ambassade de Fauchet,plus réservée d'allure, servirentla mêmecause. En 1794 la rupture, grâce aux maladresses fiscales de l'Angleterre, faillit se produire ; mais le traité Jay (novembre 1794) brouilla au contraire les deux républiques et excita à Paris une aigreur si justifiée qu'on en vint à la guerre de tarifs et même à quelques rencontres à main armée entre Américains et Français. Adams empêcha les hostilités décisives par crainte des excès de fédéralistes ; et quand Bonaparte eut renversé le Directoire, il conclut avec Jefferson l'arrangement du 19 décembre 1801. Déjà il avait résolu de renoncer à toute politique coloniale offensive dans les parafes américains, tant pour ménager la dangereuse susceptibilité des Etats-Unis que pour consacrer ses forces à l'exécution du projet indien concerté avec les Russes ou exécuté avec les ressources des Mascareignes. 11 y a là un virement de notre politique qui n'est pas l'œuvre d'un seul homme, mais que préparaient déjà des manœuvres diplomatiques des derniers représentants de la monarchie et des ministres révolutionnaires.
II n'est pas, à notre avis, de preuves plus Relatantes du désir des Assemblées révolutionnaires de maintenir la tradition coloniale française, de revendiquer notre domaine dans son intégrité, que les actes des commissaires envoyés à l'Ile de France, à la Réunion et à Madagascar. La mission donnée à Lescallier(l) par l'Assemblée Constituante est particulièrement
(1) Les nouvelles données historiques que nous commentons ici sont empruntées à un mémoire manuscril de M. t.. Abraham, sur <■ le main-
significative. I ih- loidu22apût 1791 avait disposé que « des « troubles el des dissensions avant éclaté dans les établisse- « ments français de Coromandel et du Bengale, il est néces- « saire d'envoyer des commissaires revêtus de pouvoirs suffi-
• sants pour y rétablir la concorde » Enlisant le texte de
la loi el des instructions données, on s'assure sans peine que législateurs el ministres français ont pleine conscience de la solidarité des mesures à prendre dans les parages deMadagascar et dans l'Inde et qu'ils sont pénétrés des devoirs que leur impose notre passé colonial. L'œuvre à accomplir parut si importante, que le nombredes commissaires civils, primitivement fixé à 2, fut porté à 4. L'article 1er de la loi du lo janvier 1792 ordonne que « leur mission s'étendra à tous les établissements » français au delà du Cap de Bonne-Espérance. » Le commissaire Leseallier, chargé de visiter les îles Seychelles et l'Inde devait, aux termes du « plan de conduite exposé par les com- « missaires civils, le 12 août 1792 au ministre de la marine », document d'une précision rare, « passer tout d'abord par Ma- « dagascar pour se concerter avec le chef de traite, et le chef « du pays environnant de Foulpointe sur le projet qu'a la « France relativement à cette île. Il y laissera un honnête « homme et éclairé dont l'unique mission sera de parcourir « l'île, d'en reconnaître les ports, les terrains, de pénétrer « quelle peut être la tendance des esprits, déporter les naturels « du pays à affectionner le nom de Français, de leur inspirer « de la confiance dans la nation et de préparer tous lesrensei- « gnements possibles pour le retour des commissaires civils
« dans cette île » (1). La politique de l'Assemblée apparaît,
à la lumière des documents officiels, conservés aux Archives
lien de la tradition française à .Madagascar pendant la Révolution, le Consulat et l'Empire.
(li Cf. à la fin du chapitre le document annexe et commentaire sur la - mission de Lesca Nier ».
des colonies, nettement traditionnelle; en effet Lescallier avait mission de faire visiter 1' « île entière ». Sans doute Madagascar reste sous la dépendance étroite de l'île de France, en fait, il serait incorrect de le nier ; mais cela paraît à l'Assemblée et à son envoyé absolument provisoire : « 1 île de Madagascar « (écrit Lescallier), d'une étendue immense et peuplée d'hom- « mes libres et industrieux, deviendra une possession française « quand le gouvernement voudra s'occuper de cette contrée, \ « faire jouir ses habitants des lois françaises <'t profiter des « bonnes dispositions de ses peuples en notre faveur. » Lescallier est souvent amené, dans ses rapports officiels, à juger les œuvres de la colonisation des âges antérieurs ; il le fait sans amertume, avec une liberté d'esprit que rend d'autant plus facile sa conviction qu'il existe une tradition française à laquelle il veut être fidèle. C'est avec une parfaite franchise qu'il réprouve les promoteurs des entreprises « qui se sont trop occupés des « profits des Européens et jamais du bien-être des indigènes ». En parlant ainsi il ne se flatte pas d'exprimer un sentiment nouveau mais seulement de ressembler aux meilleurs représentants de l'expansion nationale, en quelque siècle qu'ilsaient vécu.
Assurément les hommes politiques qui eurent, pendant la Révolution, la charge de gouverner nos colonies cédèrent quelquefois au généreux et chimérique désir d'abolir, sans transition aucune, toute trace de l'ancien régime colonial. Mais on serait ingrat en ne reconnaissant point qu'ils surent, à l'occasion, tempérer leur attachement à d'absolus principes : tel Jannot Oudin qui, ne pouvant faire accepter, en 1794, s;i proclamation sur l'abolition de l'esclavage, consentit à l'adoucir en établissant un « régime du travail », condition transitoire bien étudiée, intéressante dans ses dispositions générales comme dans son détail, et dont la sagesse pourrait donner quelque jalousie aux législateurs coloniaux des époques les moins troublées.
( )n sait que, malgré la rupture ou la condition précaire des relations entre les colonies françaises et la métropole, les colons surent garder la tradition de la résistance héroïque contre l'Anglais ; et si elles connurent la discorde, les querelles de races el de classes, elles ne donnèrent pas, après tout, un exemple plus lamentable que celui delà mère-patrie, à Toulon, en Vendée et en Corse. Il suffit de rappeler que la Guadeloupe, troublée, dès les débuts de la Révolution, parles propagandes également excessives de la « Société des Colons » et des «Amis des noirs », sut expulserles Anglais qu'avait appelés en 1794 un groupe de « Blancs » de la Grande-Terre ; l'organisation des milices par Pelardy, la direction de l'attaque des troupes ennemies par Victor Hugues, lesexpioits des corsaires coloniaux, la reprise de Sainte-Lucie, le projet de descente à la Jamaïque, at lestent clairement que l'esprit de résistance à l'étranger demeurait vivace comme en France même. Si la Martinique refusa de recevoir Rochambeau, commissaire de la République, et tomba, dès 1793, sous la domination des Anglais, elle le dut à la faiblesse de son gouverneur, M. de Béhague, à l'acharnement intéressé de quelques planteurs et à l'insuffisance de sa garnison. Enfin l'ennemi avait compris l'importance majeure de son occupation, les avantages de sa position etde ses ports. Les furieuses dissensions qui mirent aux mains, presque sans interruption, Petits-Blancs et Grands-Blancs de la Guyane, de 1700 à 1794, et plongèrent la colonie dans un étal anarchique, n'amenèrent aucune des assemblées de France à laisser tomber en désuétude nos droits antérieurs, aucun des groupes de colons à faire une proclamation séparatiste ; la construction d'un fort portugais sur l'Oyapok, entreprise pour nous mettre en présence du fait accompli, ne provoqua, ni dans la métropole, ni dans la colonie, aucune de ces capitulations d'apparence secondaire auxquelles consent parfois un grand peuple en péril.
RÉVOLUTION, CONSULAT ET EMPIRE .')(.l
Un des objectifs de la guerre navale, faite par l'Angleterre en vue de renier notre puissance coloniale et d'empêcher le ravitaillement de nos corsaires, fut, comme pendant l'ancien régime, l'occupation du Sénégal. Saint-Louis, ou, à sondéfaut, Gorée, était, au delà des côtes portugaises, l'escale nécessaire des convois dirigés soit vers les Antilles, soit vers l'Inde. ( )r, en dépit de la condition précaire de la défense, Saint-Louis repoussa, de 1793 à 1794, trois attaques anglaises : l'Angleterre dut se contenter de Gorée qu'elle occupa en 1800 seulement.
La perte de Saint-Domingue ne fut pas seulement un épisode douloureux de la guerre coloniale dans les Antilles; elle entraîna le découragement qui nous coûta la Louisiane, et sous couleur d'amitié pour les Etats-Unis que peu d'hommes politiques, même Anglais, s'attendaient à voir rester neutres, nous amena à l'attitude d'une modeste défensive dans ces parages. Le fait est intéressant parce qu'il nous entraîna, après la campagne d'Egypte, vers une reprise d'action sur les rives de la Méditerranée dont les derniers termes seront la conquête de l'Algérie et la mise delà Tunisie sous notre protectorat. Du grand projet continental d'attaque de l'Inde par l'Iran, on passera à diverses velléités d'intervention dans le Levant, puis à une brusque et vigoureuse offensive dans le Maghreb ; et c'est là encore une reprise de traditions, non une nouveauté.
De l'année 1791, quelques mois après la promulgation de la loi (18 mars 1790) qui concéda les droits politiques aux mulâtres, datent les premiers troubles de Saint-Domingue. Les noirs soulevés obtinrent la liberté le 29 août 1793. En 1795 Toussaint-Louverture était commandant en chef, et occupait la partie espagnole cédée à la France par le traité de Bâle ; en 1800 il devint gouverneur à vie : c'en était fait de cette admirable colonie qui avait enrichi, par son commerce, la métropole plus que toutes les autres Antilles réunies.
Les Anglais eurent la tache facile contre nos possessions et
comptoirs de l'Inde; des mesures hâtives prises contre l'ancienne compagnie des Indes, une réorganisation politique mal adaptée aux mœurs de nos sujets indigènes, des querelles de préséance entre Pondichéry et Chandernagor, paralysèrent Ions les éléments de résistance. Etait-il prudent de briser une organisation comme celle de la compagnie, de disperser des administrateurs rompus aux pratiques de la vie indigène, des officiers habitués à la guerre de course, au recrutement des auxiliaires, au jeu si délicat des relations avec l'île de France et Bourbon? On doit convenir qu'en ces parages l'action des ministres de la Révolution manqua de prévoyance: en particulier, la vente des denrées amassées clans les magasins de la compagnie, par le ministère d'agents de l'Etat, les procès de Fabre d'Eglantine, de Delaunav d'Angers, de Chabot, semèrent partout le découragement. Le chef des forces anglaises Flovd. obtint, après un mois de siège, la capitulation de Pondichéry, en août 1793 ; et les indigènes, troublés par nos discordes, se soumirent aisément. En trois mois, il n'y avait plus trace de postes français.
Si les attaques anglaises, pendant la période qui s'étend jusqu'à la paix d'Amiens, épargnent le groupe des deux petites des de France, de Bourbon et la grande Madagascar où se ravitaillent si souvent navires de guerre ou corsaires venus de la métropole, c'est parce que nos ennemis réservent avec raison toutes leurs forces pour la lutte décisive contre les princes indépendants de l'Inde. D'autre part, ayant choisi le Cap comme escale de prédilection, en pays plus tempéré et mieux placé sur la route de leur grande colonie, ils peuvent attendre le moment où ces postes, entre l'Inde conquise et le Cap séquestré, tomberont d'eux-mêmes. Ils comprennent que les parties décisives, pour l'occupation des chemins de l'Inde, se jouent en Egypte et en Afrique australe, et qu'avant tout il faut en finir avec les principautés indiennes, vrai et seul
RÉVOLUTION, CONSULAT ET EMPIRE 'il
appui d'une intervention française. Qu'importent les archipels de l'Océan' Indien ; il sera temps de s'en occuper quand l'Inde sera domptée et tous les maillons nécessaires de la chaîne des postes de ravitaillement bien rivés.
Aussi, beaucoup plus que l'occupation de nus postes ei comptoirs de l'Inde, la victoire remportée sur Tippou-Saïb, sons le gouvernement de lord Gornwallis (1786-1793) et de lord Wellesley (1797-1805), la saisie «les colonies hollandaises, sous John Shore (1793-1797) mettent à néant nos espérances de revanche. Le dernier recours sera le « grand projet ».
(l'es! pendant le Consulat que l'audacieuse tentative de Pigneau de Béhaine, si médiocrement encouragée par l'ancienne monarchie, malgré le traité formel signé le 2~ novembre 1787, à Versailles, porta ses premiers fruits. Grâce aux officiers et aux ingénieurs fiançais mis à sa disposition par l'évêque d'Adran, Nguyen-Anh devenait, sous le nom de Gia-Long, maître de la Cochinchine et du Tonkin (1801-1802); et si la France ne lui avait pas prêté officiellement secours, c'est à des hommes de notre nation, aux Chaigneau, aux OUivier, ;m\ Dayot, aux Guilloux, qu'il devait sa brillante fortune. Une tradition, honorable d'abord pour notre pays, profitable ensuite. s'établissait en Indo-Chine comme en Egypte; et à la formation d'une monarchie nouvelle, la France gagnait de n'être plus en présence de princes relevant de l'empire chinois et de voir échouer des tentatives anglaises de conquête ou de protectorat comme celle dont la visite de lord Hacartney semble avoir été l'occasion, en 1793.
Le projet de descente en Angleterre, ou du moins en Irlande, conçu après la paix de Bàle pour mettre à la raison notre vieille ennemie maritime et coloniale, fut beaucoup moins une chimère, une aventure, qu'un recours à la méthode déjà essayée de frapper sur terre après les risques de mer de moindre durée ; et la preuve en est dans la cruelle angoisse qu'éprouvèrent les
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populations anglaises, ses ministres les plus résolus, ses marins les plus expérimentés. La France, très forte sur terre, avail tout intérêt à transformer le caractère de la lutte ; la descente en Irlande, avec l'action déjà plus mêlée de fortunes de mer en Egypte, avec «les attaques contre l'Inde préparées à l'Ile de France, à la Réunion ou à Madagascar, la marche transcontinentale entreprise avec le concours des Russes, ce sont là autant de variantes, plus ou moins avantageuses, du dessein de réduire le peuple qui. arrêtait notre expansion d'outremer. Si l'idée de conserver et d'accroître notre domaine colonial n'avait vraiment inspiré toutes ces tentatives si diversement préparées, les politiques français, révolutionnaires ou empereur, auraient pu se contenter de rejeter l'Angleterre chez elle en réduisant les coalitions suscitées par son aigreur persistante ; toutes ces entreprises, qu'on regarde parfois comme secondaires ou empreintes d'une extrême témérité, étaient rendues inéluctables par l'inflexibilité du dessein anglais de ruiner nos colonies.
Hoche, quand il partit de Brest pour la baie de Bantrv, le 15 décembre 1796, avait pleine conscience de la grandeur du dessein qui lui était confié ; et la preuve en est dans son désir de renouveler la tentative quand la tempête eut dispersé ses forces si heureusement échappées à la croisière anglaise de Brest. Il ne s'agissait donc point d'une petite diversion, d'une opération secondaire, mais d'une attaque dont on devait attendre un résultat décisif, l'affranchissement des mers, la délivrance de nos colonies si durement éprouvées alors et dont les ministres français savaient la détresse. Les Anglais sentirent le danger au point de faire à la France, au lendemain même de la défaite des Espagnols au cap Saint-Vincent, des offres de restitution coloniale fort avantageuses, même celle de la remise du Cap aux Hollandais : quoique victorieux, ils ressentaient les effets de la terreur inspirée par les desseins français ou
hollandais de descente. Hoche, déjà général de l'armée de Sambre-et-Meuse, restait tourmenté du désir de réduire l'Angleterre, comme le prouve cette phrase fameuse, extraite de sh correspondance à Hédouville : « La fortune me menât-elle avec « mon armée aux portes de Vienne, comme je l'espère, que je « la quitterais encore pour aller à Dublin et de là à Londres. » Il savait donc servir un grand dessein et rendre à son pays la faculté d'expansion. Aussi sa mort fut-elle, à cet égard aussi, un irréparable malheur. Après la défaite des Hollandais à Camperdown en 1797, la descente de Humbert ne fut point préparée comme il convenait, et l'opération prit alors, mais alors seulement, le caractère d'une diversion (1798) ; le dessein d'Egypte devint essentiel et prima tout le reste.
Lorsque Bonaparte, muni des pleins pouvoirs du Directoire, préparait à Toulon 1' « aile gauche dé l'armée d'Angleterre », personne n'était rigoureusement dupe de cette dénomination. En Angleterre on ne pouvait prêter au général français, déjà connu par tant d'actions audacieuses, le dessein de faire embarquer à Toulon un corps d'armée destiné à descendre en Irlande, de risquer pour des troupes si nombreuses le passaitde Gibraltar et une si longue traversée, puisque les ports de l'Atlantique et de la Manche restaient inactifs et ne préparaient rien qui ressemblât à un corps central ou à une aile droite ; cette disproportion était un indice facile à comprendre. D'autre part la persistance des desseins français contre l'Inde, entretenus par des escarmouches audacieuses comme celles de Raymond, à la tète d'un corps franc (1795) et du corsaire Ripaud, se disant envoyé par le Directoire, était partout admise ; et par là se renouait une tradition coloniale des régimes antérieurs. Dans nombre de réunions politiques il fut question « d'enlever aux Anglais le commerce de l'indigo, du sucre et du coton » . Assurément le dessein était audacieux, mais point absolument chimérique pour qui veut se rappeler le grand crédit du nom
français dans le Levant, les ressources de l'Egypte pour nourrir el recruter nue armée, la commodité que donnent les moussons pour cingler régulièrement des bouches de la mer Rouge à l'Inde, enfin le calcul des politiques fiançais, avant même Bonaparte, de faire agir la Russie et la Perse au Nord, nos postes de l'Océan Indien à l'extrême sud. Avec une organisation meilleure des ressources de l'île de France, delà Réunion el de Madagascar, organisation prévue par Lescallier, Gossigny, Rose, Bory-Saint- Vincent, ébauchée plus tard par Decaen, avec l'appui d'alliés capables de renouveler l'exploit désormais beaucoup plus facile d'Alexandre, l'expédition d'Egypte était un moyen de préparer la revanche de 17G3. Prétendre qu'elle fut un simple calcul d'ambition personnelle de Bonaparte, sans portée réelle, sans souci de servir l'intérêt français, semble une exagération dont peuvent se passer même les adversaires les plus résolus de la. politique intérieure de ce grand génie militaire.
Le plan de conquête des Indes, et par là de revanche contre la tyrannie maritime'et la confiscation coloniale de l'Angleterre, n'est pas, on le sait, l'œuvre originale de Bonaparte. On connaît la curieuse lettre de Leibniz à Louis XIV dont un passage, absolument caractéristique, définit à merveille le dessein, modifié et repris ensuite : « La possession de l'Egypte ouvrira •« une prompte communication avec les plus riches contrées de « l'Orient : elle liera le commerce des Indes à celui de la France « et fraiera le chemin à de grands capitaines pour marcher à « des conquêtes dignes d'Alexandre. » Enfin au xvnie siècle une alliance fut ébauchée, au moment du voyage de Pierre le Grand à Paris, ayant pour but d'ouvrir une voie continentale de trafic vers l'Inde.
Le projet ne pouvait manquer d'être repris par les hommes d'Etat qui rêvaient de frapper la puissance britannique sans s'exposer à des risques maritimes de I rop longuedurée, bref, comme
REVOLUTION, CONSULAT ET EMPIRE ï.t
le dit un rapport du maréchal de Castries, en 1787, « d'attaquer « les établissements anglais aux Indes avec une armée qui parce lirait d'Astrakhan et qui traverserait la Grande-Bucovie ». Bonaparte s'y attache avec une persistance toute raisonnée. Tout d'abord, au cours de l'expédition d'Egypte, il s'efforce d'entrer en relations avec l'iman de Mascate, convoyeur tout désigné des troupes françaises à travers l'Océan Indien, et avec Tippou-Saïb : en même temps il sollicite du commandant de l'Ile de France des renseignements sur l'Inde. L'échec de l'expédition d'Egypte fait renaître en son esprit le plan d'attaque par terre concerté' avec l'empire russe et arrêté dans ses principales lignes en 1800. La mort de Paul Ier remit tout en question: l'accord conclu entre son successeur Alexandre Ier et l'Angleterre amena la dissolution de la « ligue des neutres » donl l;i France pouvait tout attendre pour la reprise de ses colonies. Toutefois la paix d'Amiens ne constitue qu'une trêve qu'on est bien résolu, de part et d'autre, à ne point respecter.
11 serait injuste d'oublier, à l'honneur du Directoire, un acte politique qui, préparant notre action dans le Levant, renouait une vieille et utile tradition de la diplomatie française. L'envoi du général Aubert-Dubayet à Constantinople, en 1796, fut le signal d'un revirement du Divan en notre faveur. L'ambassade de France redevenait privilégiée entre toutes, recevait confirmation de toutes ses prérogatives antérieures, reprenait en mains le protectorat catholique des églises de Syrie. Par des dons d'armes, par des missions d'officiers chargés de réorganiser l'armée ottomane, par l'envoi d'ingénieurs, la France montrait son dessein de n'abandonner aucune de ces traditions qui ont si puissamment aidé plus tard à son œuvre coloniale dans les pays méditerranéens. On parlait déjà d'une alliance avec la Turquie, quand la mort de cet ambassadeur, aussi habile à Constantinople qu'il avait été héroïque à Mayence, remit tout en question (171)7).
i(i PREMIÈRE PARTIE 1800-1830
Le traité d'Amiens (6 germinal an X, 27 mars 1802) est important non seulement par les stipulations qui restituent à la France une par! notable des colonies perdues, mais encore parles articles qui règlent divers litiges soit franco-anglais, soit franco-portugais, et par les clauses relatives à la colonie du Cap. Par malheur, s'il est exagéré de dire que toutes les parties contractantes envisageaient avec une égale mauvaise foi les moyens de rompre sans retard cet accord, on peut estimer que tacitement il ne fut considéré que comme une trêve.
C'était un avantage indirect, mais réel pour la France, que la restitution ou promesse de restitution de leurs colonies à la Hollande et à l'Espagne; en revanche, la cession de Ceylan et de la Trinité aux Anglais leur assurait deux sentinelles vigilantes dans les parages où la guerre risquait de recommencer vite.
Un arrangement (art. 7) confirmait en toute souveraineté à la République française les territoires guyanais situés au nord de la rivière Arawari. L'article 15 faisait mention du droit de nos pêcheurs sur les côtes de Terre-Neuve, droits que l'état de guerre avait rendus illusoires.
Les conditions essentielles portaient sur la restitution de la Martinique, de Corée et des établissements de l'Inde.
Si l'on considère que l'Espagne nous avait cédé (1795) parle traité de Bâle, la partie orientale de Saint-Domingue, et rendu la Louisiane, en 1801, par le traité de Saint-Ildefonse, on est tenté de croire que le domaine français était, à la date de 1802, notablement supérieur en étendue et en population à celui de 1763. Mais il convient d'observer que nos Antilles étaient encore durement éprouvées par les discordes civiles et les querelles de races, que l'Espagne, en nous cédant Saint- Domingue, avait surtout accru nos difficultés de répression et les chances d'émancipation de l'île entière. Dès la signature de la paix d'Amiens, il était également aisé de prévoir que la
rétrocession de la Louisiane nous plaçait dans une condition délicate en face des Etats-Unis déjà fort médiocrement disposés à notre égard, et bien résolus surtout à tirer parti de l'inévitable hostilité de la France et de l'Angleterre en matière coloniale. Le message triomphal que les consuls adressèrent au corps législatif, à l'occasion de cette paix, ne trompait sans doute pas même ses rédacteurs qui qualifiaient Toussaint-Louvcrture de « brigand errant » et affirmaient que les colonies rendues « apportaient à la métropole, avec leur confiance et leur attachement, une prospérité au moins égale à celle qu'elle y avait laissée » (1).
(1) Les négociations qui aboutirent, en 1801, au traité de Madrid, mettent bien en relief la continuité de la tradition coloniale française. Le Portugal dut restituer, jusqu'à la limite de l'Arawary, le territoire guyanais sur lequel il avait fait construire des forts dans l'espoir de se créer des droits nouveaux. On convint d'en revenir, pour ce litige déjà presque séculaire, à l'état de fait antérieur aux actes offensifs des Portugais, et de ne point trancher la question essentielle, chacun s'en tenant à son interprétation.