‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 91 sur 163 · LE CONGO FRANÇAIS — EXTENSION VERS LE TCHAD ET LE HAUT-NTL · texte numérisé non relu

LE CONGO FRANÇAIS — EXTENSION VERS LE TCHAD ET LE HAUT-NTL

La fondation de la colonie française du Congo est le développement logique, mais rapide et merveilleusement pacifique de nos entreprises antérieures au Gabon. Le mérite essentiel de l'initiative revient tout entier au grand explorateur Savorgnan de Brazza qui conçut et exécuta le projet de donner aux colonies françaises de l'estuaire Gabonnais un débouché vers le bassin du Congo. Sa glorieuse rivalité avec Stanley, sa manière toute différente de comprendre les devoirs de l'explorateur et du colon, l'inspiration qu'il sut communiquer, comme Faidherbe, à une véritable pléiade de collaborateurs qui furent pour lui des disciples, toutlui confère sans conteste le titre de fondateur de notre vaste colonie.

L'expansion française rencontra d'ailleurs nombre d'obstacles : elle se heurta d'abord à des compétiteurs dont l'opposition se masqua derrière l'œuvre en apparence internationale et indépendante de l'Etat du Congo; et l'expérience montra bientôt que le voisinage d'un neutre peut avoir ses graves inconvénients tout comme celui d'un Etat de pleine souveraineté. Dans cette première passe diplomatique, la France donna des preuves manifestes de son esprit conciliant ; et l'on peut dire que sa bonne volonté eut graduellement pour effet de sous-

traire l'Etat libre aux suggestions de quelques mauvais conseillers et de lui conférer enfin son vrai caractère de coramunauté largement ouverte à l'exercice des initiatives les plus diverses.

Frustrée de son développement vers le sud, la France élargit son action vers le nord, en annexant à ses territoires de l'Onbangui les pays riverains du Chari et du Tchad. Enfin, malgré les titres certains que lui conférait l'admirable mission de Marchand, elle sacrifia à l'amour de la paix son projet de jonction de son domaine Congolais avec le Haut-Nil, et s'inclina provisoirement devant l'intransigeance de la Grande-Bretagne

Il faut, dans l'étude de la formation territoriale de la colonie du Congo, se rappeler sans cesse que les questions de développement superficiel et de fixation des frontières sont loin d'avoir la même importance qu'ailleurs. En effet, la jouissance des avantages de culture, de commerce, de fondation de compagnies coloniales, y est singulièrement limitée par une série de conventions qui internationalisent la plus grande partie de nos territoires et mettent nombre d'Etats étrangers sur le même pied que la France pour l'exploitation des territoires Congolais. C'est même cette histoire de la déviation du droit de propriété et de mise en valeur qui fait l'intérêt de notre expansion dans ces parages ; nous y avons collaboré à une curieuse tentative de collectivisme colonial de plusieurs puissances. Les sacrifices des autres Etats nous peuvent être assurément avantageux comme les nôtres aux étrangers; mais il est des Etats étrangers qui ont dépensé et dépensent encore moins que nous pour bénéficier tout aussi largement. L'avenir dira ce qu'aura valu cette généreuse promiscuité de peuples coloniaux, née de la rivalité d'un particulier, Stanley, et du représentant d'un Etat souverain, M. de Brazza. Dans l'occurrence, c'est l'entreprise privée qui l'a emporté, grâce à l'artifice de l'internationalisation de la meilleure partie des terri-

toires en litige. Il reste à savoir si la France avait intérêt à assurer la charge de la gestion complète et détaillée d'aussi vastes contrées ; mais c'est une question que la France seule avait le droit de se poser et que nul étranger ne saurait être admis à examiner. D'où il découle que si notre politique congolaise a étégénéreuse et désintéressée, c'est à notre patrie que revient tout le mérite des concessions qui font aujourd'hui de l'Afrique baignée par le Congo le bien commun de plusieurs peuples.

de 1870 a 1888

Rien ne put faire soupçonner, au début, que notre expansion particulière aboutirait à des résultats d'intérêt international. Quand Savorgnan de Brazza fit son premier voyage, en 1872, au Gabon, il conçut le dessein de donner à la France un accroissement territorial de sa primitive colonie en même temps qu'un accès privilégié vers le bassin du Congo. La nouvelle exploration qu'il entreprend, en 1875, accompagné de MM. Ballay et Alfred Marche, et que le souvenir des cruautés de l'expédition Stanley fait partiellement échouer, a pour but de faire des vallées de I'Ogooué et de l'Alima des terres et des routes françaises. Son projet, exclusivement national, s'affirme encore quand se fonde 1' « Association internationale africaine » de Bruxelles, qui crut généreusement se servir de Stanley, apôtre mal caractérisé, pour « une croisade de science, d'humanité, et de progrès », mais qui servit efficacement Stanley dans sa jalouse opposition à M. de Brazza.

Il est vrai que notre chef de mission obligé de jouer dans une certaine mesure le même jeu que son adversaire, se fait fort de faciliter l'œuvre du comité français de l'association in-

lérnatioaale et de lui désigner des stations bien choisies ; par là il met son œuvre de découverte sous un patronage plus spécialement français et réserve l'avenir. La preuve de l'opposition de l'œuvre internationale à notre expansion particulière éclate, lorsque Brazza, ayant fondé Franceville et Brazzaville, devance Stanley sur le Pool et y installe le sergent Malamine que l'on essaya vainement d'intimider ou d'amener par d'autres moyens à baisser pavillon. Le traité signéen 1880, • Mitre Brazza et le roi Makoko, comporte une prise de possession territoriale nullement déguisée ; l'occupation de Loango est un acte de préservation d'un intérêt exclusivement français : et la ratification des Chambres françaises, en 1882, n'a pas d'autre sens.

L'orateur du gouvernement dit, en propres termes, que « les résultats obtenus par M. de Brazza » ont amené « les inter- « prêtes autorisés du commerce national à appeler l'attention « du gouvernement sur la nécessité de ne point laisser perdre « les fruits de l'heureuse et persévérante initiative de notre « compatriote. » 11 est vrai que la fin de son discours est beaucoup moins nette, qu'il parle des bienfaits que « recueillera le commerce de toutes les nations, à la suite du nôtre », et vante « le caractère éminemment libéral » du régime douanier de nos colonies. M. Rouvier, alors rapporteur de la commission, accentuait celte déclaration libre-échangiste, tout en déclarant que « la France, plus directement intéressée, ne devait « point se laisser devancer. » Ce n'étaient point là, toutefois, des promesses de caractère diplomatique, et engageant la France pour l'avenir, puisque nous n'avions en face de nous aucun Etat constitué, mais seulement une Association ayant encore besoin de notre reconnaissance pour être admise à stipuler quoi que ce soit.

La remise des stations du comité français de l'association au gouvernement français, l'investiture de M. de Brazza en

qualité de « commissaire du gouvernement » rendit encore les situations plus nettes ; les occupations de nombreux postes par nos soldats continuèrent pendant trois ans. Il ne put y avoir aucun doute quand eut lieu, en avril 1884, l'échange de la reconnaissance de « l'Association internationale du Congo » contre l'octroi à la France d'un « droit de préférence ».

Le groupe international, formé par Stanley pour nous faire échec, gagnait la capacité de possession territoriale, mais était obligé, comme le dit la curieuse lettre du colonel Strauch à M. Jules Ferry « de donner une nouvelle preuve de ses sentiments amicaux pour la France. » Stanley avait dû « passer la main. » Reste à savoir s'il valait mieux, dans l'intérêt de la France, donner le jour à une personnalité politique nouvelle, à un vrai « Etat », même représenté par 'des hommes courtois et pleins d'égards, que continuer franchement son œuvre d'expansion en passant outre aux habiletés et aux menaces de Stanley, simple particulier : plus d'un publiciste colonial estima, et avec quelque raison, qu'il eût été avantageux à la France de hâter ses progrès jusqu'à rencontre, puis convention de partage, avec quelque Etat anciennement constitué, c'est-à-dire, le Portugal dans cette occurrence. Le patronage du prince de Bismark donné à l'Association internationale, ses déclarations de sympathie pour l'œuvre personnelle du roi des Belges, sa protestation contre le traité anglo-portugais, et même son invitation à la France d'avoir à régler en Congrès la question africaine, seraient difficilement interprétés comme des preuves du bon vouloir fie ladite Association pour l'œuvre française de M. de Brazza.

Aussi la réunion de la « Conférence africaine de Berlin », le 15 novembre 1884, doit-elle être regardée, à notre sens, comme tout autre chose qu'un succès diplomatique, en dépit du luxe d'attentions courtoises qui entoura nos délégués. L' « Acte général » qui sortit de ses délibérations est une grave

défaite pour les vieilles puissances coloniales, Angleterre, Espagne, France et Portugal, auxquelles tout un passé authentique d'explorations, de conquêtes, de traités, garantissait l'aveu ii-, un triomphe pour les puissances nouvelles qui voyaient ainsi mettre à néant cet obstacle du vieux droit historique opposé à leurs convoitises, et s'ouvraient largement, par l'artifice d'une réglementation spéciale aux fleuves, les colonies acquises à prix de sang et d'or par leurs devancières. Sous prétexte d'une révision généreuse du droit de propriété territoriale, on prépara l'éviction décisive du Portugal et la caducité des privilèges économiques d'Etats comme la Grande- Bretagne et la France dans leurs propres colonies. Le souci de mettre en règle la Constitution de l'Association internationale du Congo semble avoir été une transition et un prétexte.

Avant la signature de l'Acte, deux Etats étaient directement en présence, la France et le Portugal, la patrie des premiers et glorieux découvreurs de la région du Zaïre; la Grande-Bretagne, en vertu d'une récente stipulation avec le Portugal, pouvait être considérée aussi comme ayant un intérêt dans la question ; enfin il y avait à compter, depuis l'acte de « reconnaissance » avec un groupement intermédiaire entre les Etats souverains et les Sociétés particulières.

L'article 1er de l'Acte admet à la communauté des bénéfices nombre de nouveaux venus qui ne pouvaient faire preuve ni de vieux droits historiques, représentatifs de mérites et de dépenses du passé, ni du moindre effort de science, d'argent, ou d'action militaire dans la période toute contemporaine. « Le « commerce de toutesles nations jouira d'une complète liberté. » Territoires du bassin conventionnel, côtes voisines, s'ouvrent ainsi sans que (article 5) nulle puissance, exerçant ou devant exercer des droits de souveraineté dans les territoires susvisés, ait la permission d'y concéder « ni monopole, ni privilège « d'aucune espèce en matière commerciale ».

Un chapitre entier, le ivme, règle les conditions dans lesquelles s'exercera la libre navigation du Congo. Non seulement le chapitre v édicté les mêmes dispositions au sujet du Nig-er, et fait ainsi d'une question qui était et pouvait rester anglo-française une question internationale : mais la conférence de Berlin impose à tous les signataires des conditions rigoureuses de prise de possession, d'occupation effective, et stipule la médiation obligatoire (art. 12) dans les cas de dissentiment sérieux.

Aussi les problèmes de délimitation territoriale perdent-ils singulièrement de leur intérêt, puisque la souveraineté territoriale ne concède plus désormais que des charges sans compensations, entretien d'une force armée et d'une police, travaux publics, etc., etc.. Telle fut la convention du 29 avril 1887, fixant à l'Oubangui la frontière entre la France et l'Etat indépendant; et, étant donné le caractère onéreux de toute acquisition territoriale qui ne pouvait être dès lors qu'une acquisition de charges nouvelles, on comprend que le Gouvernement français ait consenti à ne plus opposer à la Belgique son droit de préférence reconnu en 1884. Il est également aisé de comprendre que les traités de délimitation franco-allemand du 24 décembre 1885 et franco-portugais du 12 mai 188G n'aient soulevé que de médiocres difficultés. L'Acte de la conférence de Berlin avait consacré une application partielle et fort ingénieuse de la doctrine coloniale du prince de Bismark, consistant à recommander la colonisation purement commerciale sans dépense des « os d'un seul grenadier Poméranien » ; il est vrai qu'à défaut de Poméraniens, Français, Belges et Portugais ont connu les fatigues, les blessures et la mort pour ouvrir les portes où tous entreront.

588 m SlTRième partie

de 1888 a 1900.

Il faut revendiquer d'autant plus hautement l'honneur des efforts <lc science et d'endurance guerrière que firent alors nos explorateurs civils ou militaires, au nom de la France, au bénéfice des signataires de l'Acte de la conférence de Berlin; ils rappellent les plus beaux temps de notre désintéressement colonial, et notre histoire en était déjà riche, quand aucune nation ne nous enviait encore ce rôle humanitaire. C'est Crampel révélant la région des confins de l'Ogooué et du Congo, signalant les routes de trafic du pays pahouin, Fourneau découvrant les régions du Nord comprises entre l'Iconi et l'Ivindo, puis la vallée de la Sangha, Cholet, Pobéguin, Barrât, etc., etc.

En même temps que Français et agents de l'Etat Indépendant rivalisaient d'ardeur dans des explorations pleines de périls, 1' « Acte de Bruxelles » du 2 juillet 1890, signé par l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l'Espagne, l'Etat indépendant du Congo, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Perse, le Portugal, la Russie, la Suède et Norvège, la Turquie et Zanzibar, complétait, par un ensemble de mesures généreuses et vraiment philanthropiques, le nouveau « droit africain » qu'avait ébauché la Conférence de Berlin. Cette fois la puissance initiatrice fut la Grande-Bretagne; les invitations furent lancées au nom du roi des Belges, souverain de l'Etat Indépendant. La France, avertie par des expériences antérieures, et veillant, pins jalousement cette fois qu'à Berlin, sur ce qui lui restait de souveraineté effective au Congo et dans le reste de l'Afrique, lutta contre la tentative des plénipotentiaires anglais qui voulaient

faire consacrer le droit de complète perquisition sur les navires soupçonnés de se livrer à la traite, droit essentiellement favorable à la suprématie navale britannique; et le Parlement français, plus jaloux même que nos négociateurs du respect de notre souveraineté vraie dans les parages réyis ou protégés par une juridiction française, refusa la ratification de nombreux articles jugés incompatibles avec les principes de notre droit public comme avec notre intérêt à Madagascar. Cette résistance, et le vote, par les plénipotentiaires mêmes de la Conférence, d'un certain nombre d'atténuations aux applications des principes proclamés par les puissances réunies, prouvèrent que le désir d'indépendance de chacun des Etats souverains s'était accru et ressaisi depuis les jours de surprise et d'enthousiasme de la Conférence de Berlin dont certains votes étaient, d'ailleurs restés « platoniques ».

C'est ce même souci d'une retrempe des droits de souveraineté territoriale qui inspira manifestement les négociations engagées par M. Hanotaux, ministre des Affaires Etrangères, avec le Gouvernement belge, lorsque le roi Léopold, après avoir légué en 1889, par testament, l'Etat du Congo à la Belgique, fit déposer, en 189o, par ses ministres, un projet de cession immédiate de son fief africain à sa patrie européenne. En faisant stipuler, par traité en date du îj février 1895, que son droit de préemption resterait valable en cas d'échange ou de location de territoires congolais à une tierce puissance, la France prouvait qu'un des périls résultant de la reconnaissance de l'Etat indépendant n'échappait plus désormais à la vigilance de ses diplomates. Au reste, au cours d'un récent débat devant le Parlement belge, le projet de cession du Congo à la Belgique a été de nouveau ajourné, sur le conseil même du roi.

Les négociations qui ont abouti, le 21 juin 1900, au traité franco-espagnol de délimitation du Rio Mouni, furent marquées du même caractère de précaution. M. Delcassé, comme

son prédécesseur, a pris soin d'introduire une clause de préférence pour le Gouvernement français, au cas où l'Espagne négocierait pour céder tout ou partie des possessions limitrophes de notre territoire congolais.

Beaucoup plus significatif encore, dans le même ordre d'idées, fut l'arrangement du 8 avril 1892, par lequel la France, le Portugal et l'Etat du Congo avaient réglé le régime douanier du « bassin occidental » du Cong-o. Tout d'abord la Commission internationale de 1890, réunie à Bruxelles, par le seul fait qu'elle s'en remettait au bon vouloir collectif des trois puissances ayant là une souveraineté territoriale, sans autre recours ni contrôle, altérait le caractère d'ensemble des stipulations premières de l'Acte de Berlin ; non seulement on ne légiférait plus pour l'Afrique entière ni même pour tout le bassin du Congo ; mais on consacrait un rapport direct entre le fait d'être « souverain territorial » et le droit de fixer un régime douanier.

Ainsi, sans doute en raison des progrès rapides de la constitution en Afrique de domaines réservés à chaque puissance, la foi dans l'efficacité d'une législation internationale trop compréhensive semble avoir faibli; et chacun des Etats souverains qui colonisent en Afrique sur de vastes domaines en revient graduellement au désir légitime, prudent, et même philanthropique, puisqu'il est un meilleur gage de paix, de n'admettre l'intervention et le contrôle d' autrui que dans les questions bien limitées de respect de la liberté et de la vie humaines, de répression des crimes de droit commun et de lèse-humanité : encore y a-t-il tendance g-énérale à s'en remettre à la bonne foi et à la loyauté de chaque « Etat souverain » sur ses territoires.

Il n'est pas étonnant que de vaillants Français aient conçu l'espoir de faire ces vastes territoires du Congo plus vraiment noires en s'efforçant de les relier à d'autres possessions moins

détachées de l'intérêt métropolitain par des conventions philanthropiques ou commerciales onéreuses. A cet égard la fondation du Comité de l'Afrique française est significative ; elle marque un énergique propos, chez ses auteurs, de peser désormais sur notre diplomatie officielle par la manifestation officieuse, mais nette, d'une opinion publique éclairée. C'est bien ce qu'indique la mission Crampel ; et si la nécessité de joindre l'Algérie. au Soudan par une voie ferrée n'est point démontrée, du moins le plan de nationaliser nos possessions congolaises en les mettant en contact avec l'aile orientale de notre Soudan avait pour objet de secouer le joug- de l'internationalisme hâtif que semblait avoir consacré la conférence de Berlin. Le massacre de Crampel (1890) n'arrêta point le zèle patriotique de nos explorateurs, Gaillard, Ponel, Dybowski, Brunache, Clozel, de Béhagle, etc., etc.; après le voyage de Maistre, et la rencontre de Mizon et de M. de Brazza sur la haute Sangha, la France devenait la puissance prédominante dans les vallées de l'Oubangui, de la Sang ha et du Chari. La convention franco-allemande du 15 mars 1894-, fixant notre frontière du nord-ouest, confirma quelques-uns des plus heureux résultats de cette héroïque poussée de nos explorateurs ; si cet arrang-ement accorde aux nationaux des deux parties contractantes des avantages identiques, du moins il est le début d'une sorte d'entente tacite pour résister aux empiétements du même voisin, maître dans la région du Bas-Niger et de la Bénoué; et l'extrême courtoisie qui marqua les négociations franco-allemandes indique une réaction contre les principes qui avaient prédominé, lors de la conférence de Berlin, et mis l'influence allemande au service de l'association internationale contre nous.

Une combinaison diplomatique nouvelle et dont l'effet devait être considérable sur les affaires coloniales d'Afrique, se faisait jour ; l'empire allemand, s'il ne se rapprochait point for-

mellement de la France dans les litiges africains, s'éloignait avec une netteté parfaite de la Grande-Bretagne et de l'Etat Libre, au moment même où l'entente de ces deux puissances coloniales se manifestait contre nous.

En effet, depuis que l'explorateur Van Gèle avait révélé, en 1891, la richesse des pays qu'arrose le M'bomou, l'Etat Libre recherchait les moyens de rendre caduque la convention signée en 1887, avec la France, convention qui assignait l'Oubangui comme frontière entre les deux contractants. L'Oubangui- Ouellé-Makoua coulant d'est en ouest, alors que les négociateurs belges avaient cru opposer à la marche de la France vers l'est un Oubangui coulant du nord au sud, nous ouvrait tout au contraire la route vers le Nil ; il fallait, dans le double intérêt de la Grand-Bretagne et de l'Etat Libre, détruire les effets de cette fâcheuse découverte qui servait les desseins français. Tout d'abord, les missions belges furent multipliées et se livrèrent à de nombreuses prises de possession pour mettre la France en présence du fait accompli, et tenir des gages en vue de négociations futures. Mais M. Liotard, et, après le rappel de la mission Monteil, M. Decazes se nantissaient tout aussi activement que leurs rivaux, bien que les instructions de la métropole fussent plutôt de nature à entraver leur zèle : car la déclaration de mars 1894, signée entre la France et l'Etat Indépendant, semble avoir donné, à Paris du moins, l'illusion d'un apaisement efficace du désaccord.

La publication du traité anglo-congolais du 12 mai 1894, traité qui logeait l'Etat Indépendant sur la rive gauche du Haut- Nil pour nous en exclure à jamais, et lui donnait à bail le Bahr-el-Ghazal, fut un soudain et dur réveil. L'Allemagne, lésée comme la France, protesta avec énergie contre une convention qui mettait à néant l'un des avantages essentiels de son expansion dans la région des lacs. Pour la France le procédé' et le dommage étaient tous deux beaucoup plus graves, comme

le démontrèrent, aux applaudissements unanimes delà Chambre des députés, MM. Etienne, président du groupe colonial, et Hanotaux, ministre des affaires étrangères. Ces deux orateurs, puis MM. Deloncle et Flourens, montrèrent, au cours d'une séance mémorable, l'importance des intérêts engagés, la méconnaissance des droits de la Turquie et de l'Egypte, et la violation du traité de 1887 dont la clarté ne laissait rien à désirer.

Si l'Etat du Congo céda en principe et se déroba au rôle dangereux d'état-tampon que voulait lui faire jouer la Grande- Bretagne, la convention franco-congolaise du 14 août 1894 lui fut néanmoins très avantageuse; car la France n'exigea pas l'application stricte et littérale de la délimitation de 1887 et ne reprit qu'une part de son bien légitime. Cette douloureuse expérience, qui faisait tomber une dernière fois l'illusion de l'innocuité du voisinage d'un état international et dit « indépendant », mot singulièrement ironique dans la circonstance, n'amena qu'un acte significatif de précaution, le détachement de la région du Haut-Oubangui confiée à un gouverneur spécial; le 14 août 1894, une convention spéciale fixait la frontière franco-congolaise dans la zone arrosée par le grand affluent de droite du Congo.

Il n'était difficile, après ce grave incident, ni à l'Angleterre de prévoir une revendication française, ni à la France de comprendre qu'il fallait à cette revendication deux qualités, la promptitude et le secret dans l'exécution, puis l'inébranlable dessein d'en assumer fièrement les conséquences. Le lieu n'est point ici de débattre entre les Français quel parti, quel ministre ont le mieux servi les intérêts de la patrie ; la douleur est encore trop vive et trop récente de la menace dont la Grande-Bretagne crut devoir, quand elle sévit devancée, soutenir une doctrine diplomatique mal défendable et dont nos représentants firent prompte justice, en paroles du moins. Céder

à la force n'est jamais qu'une attitude provisoire pour un pays Les Colonies, vol. I. 38

comme la France; et, l'heure reviendra sans doute où la question tranchée contre nous par le moyen indiscutable et discourtois d'un ultimatum sera posée à nouveau, dans quelque antre circonstance, dans quelque autre parage. Notre force, à ce moment, sera ce qu'aura été notre solidarité dans lhumiliation.

La responsabilité de la querelle revient pleine et entière à la Grande-Bretagne qui eut recours au procédé peu franc de nous vouloir évincer du Nil supérieur en y asseyant le pouvoir mal défini et peu attaquable d'un Etat international ; et les diplomates anglais qui imaginèrent ce biais de la convention anglo-congolaise du 12 mai 1894 auraient dû se méfier d'une arme qui avait déjà servi contre nous; quand, nulle puissance ne se souciant d'arrêter de face nos progrès au Con^o, Stanley et le prince de Bismark s'avisèrent d'internationaliser tout ou partie de notre bien etd'obtenir de notre philanthrophie sentimentale bien connue ce qu'on ne pouvait attendre de la peur. Ce sont procédés bons tout au [dus pour une fois; et dix ans de voisinage plus ou moins troublé nous avaient instruits sur le degré de vraie indépendance et de sincère impartialité de l'Etat hybride qui nous avait été juxtaposé. 11 était inévitable que la France, juridiquement l'égale de la G ran de-Bretagne dans le rôle de veiller à l'intégrité de l'Egypte etde sesdépendances, reprit directement, avec gages et avec franchise, la question mal engagée par suite de la complicité inattendue de l'Etat libre.

La France prépara ses missions et mit à profit le zèle et l'expérience africaine de ses officiers ; la Grande-Bretagne échafauda, pour le cas d'une arrivée tardive de ses troupes, une doctrine de circonstance. On se rappelle la thèse de lord Grey, premiei essai d'intimidation, parlant des revendications de l'Egypte sur le haut Xil, et déclarant que toute tentative d'y accéder sérail regardée comme un acte « peu amical » de la

France (28 mars 1895). Notre ministre des affaires étrangères, M. Hanotaux, revendiquait pour son pays le droit de veiller, au même titre que la Grande-Bretagne, sur l'intégrité des biens du sultan et du khédive.

Alors commença une lutte de vitesse et d'habileté entre le sirdar Kitchener, s'avançant par la vallée du Nil, avec des ressources de ravitaillement sur place, avec des troupes accoutumées àcesparages, et deMarchand, cheminant en pays inconnu ou hostile, ayant tout à improviser, mais secondé par une merveilleuse pléiade d'hommes énergiques et dévoués au « chef » avec une abnégation et un entrain parfaits. Marchand et ses lieutenants, dont l'histoire gardera les noms, Baratier, Germain, Mangin, Largeau, Dyé, Emily, Landeroin, touchèrenl les premiers Fachoda le 10 juillet 1898: un mois après ils y étaient fortifiés et en mesure de rendre à l'Egypte le service de battre l'armée des derviches.

Le 19septembre Kitchener et Marchand étaient en présence-, notre compatriote signifia clairement au chef de l'armée anglaise qu'il n'évacuerait Fachoda que sur un ordre du gouvernement français. Cet ordre fut donné. Fut-ce un aveu de l'insuffisance des préparations diplomatiques des années précédentes ? Il est difficile de l'admettre quand on lit les déclarations si nettes que fit M. Delcassé dans ses notes du 20 septembre 1898, et du 4 octobre, quand on suit l'excellente argumentation de notre ambassadeur M. de Gourcel ; elles donnent, au contraire, l'impression d'une franche continuité delà politique française, exception faite d'un essai de désaveu de la mission Marchand représentée comme une simple mesure annexe se rattachant au plan d'ensemble de M. Liotard. Y eutil menace directe et ultimatum de la Grande-Bretagne ? Ultimatum ou insistance humiliante et comminatoire, on ne sait pas encore quel fut le degré de pression employé pour arracher au gouvernement français une décision qui coûta cher à

la fierté de nos officiers, à celle du pays, et qui, d'ailleurs en nous évinçant du Bahr-el-Ghazal, laisse toujours entière et ouverte la grave question d'Egypte. A cet égard, du moins, la correspondance diplomatique échangée pendant la période d'extrême tension des rapports anglo-français ne peut laisser subsister aucun doute.

C'est ce que prouve la rédaction de l'accord du 21 mars 1899, dans lequel il n'est point parlé des frontières occidentales de l'Egypte, mais seulement des confins orientaux de la zone d'influence française. C'est ce que prouve tout aussi clairement la série de votes patriotiques des Chambres françaises accordant aux ministres les moyens d'accueillir désormais autrement, avec une flotte plus nombreuse et des forteresses coloniales mieux garnies, soit un ultimatum, soit une menace peu équivoque. Même les éloges décernés à l'héroïque Marchand par M. J. Chamberlain ne sauraient faire illusion sur la durée du souvenir que laisse à tout Français l'affaire de Fachoda ; elle a déterminé en France un mouvement d'opinion beaucoup plus violent que jadis l'affaire Pritchard, et redoublé en Europe les appréhensions déjà si vives que suscite la prétention de la Grande-Bretagne à la suprématie maritime et coloniale. C'est la France qui a pris ce douloureux contact avec l'impérialisme ; mais la leçon n'a pas été perdue pour les autres puissances qu'intéresse la liberté des mers.

En matière d'expansion africaine, l'arrangement du 21 mars 1899, donné comme déclaration additionnelle à la Convention du 14 juin 1898, nous excluait non seulement de la vallée du Nil, mais de tout le bassin du Bahr-el-Ghazal. On nous concédait le droit de nous approprier le Ouadaï. Or de deux choses l'une : s'il était domaine égyptien, il devait nous être interdit au même titre que leDar-fouret le Kordofan ; s'il était terre vacante, nous n'avions besoin d'aucune investiture même indirecte, poumons l'approprier. Enfin la conclusion d'un accord

commercial libre-échangiste, applicable aux pays entre Nil et Congo, où Français et Anglais seraient absolument égaux, diminuait encore la valeur du peu qui nous restait de la conquête de Marchand; en effet la réciprocité n'étail qu'illusoire, la Grande-Bretagne tenant parla force un des débouchés, le Nil, par les traités un deuxième, le Niger inférieur-Bénoué, et le troisième en vertu du régime d'indifférence internationale, le Congo. Nous étions, comme dans le traité du 5 août 18(.)0, comblés de faveurs sahariennes; la Grande-Bretagne voulait bien nous reconnaître une frontière saharienne allant à l'est jusqu'aux monts du Tibesti, et investissant le sud delà Tripolitaine. Si la diplomatie anglaise traitait, comme il est vraisemblable, cette question au nom de l'Egypte, vassale de la Turquie, elle aurait dû prendre un égal souci des droits du grand Turc sur la Tripolitaine et son arrière-pays, pour demeurer logique. Mais il est vraisemblable que les négociateurs de la Grande-Bretagne (on n'ose ajouter les nôtres) considérèrent ces concessions désertiques comme capables de flatter et de calmer l'opinion publique française, en paraissant encourager les entreprises Transsahariennes : les plus résolus partisans de la construction d'une voie ferrée entre l'Algérie-Tunisie et le Soudan ne se laissèrent point prendre à cet appât ; les railleries de lord Salisbury, quoique vieilles de dix ans, sont restées dans la mémoire du « coq gaulois ».

Le meilleur moyen de "réserver l'avenir en Afrique était de prendre sans retard des gages dans la région du Chari et du Tchad, et de constituer à la France dans le Baguirmi un point d'appui permettant l'occupation méthodique du Ouadaï, et donnant à notre route Say-Barroua sa vraie importance. De vaillants explorateurs y travaillaient déjà avant l'incident mémorable de Fachoda ; la nouvelle de l'humiliation de la mèrepatrie sur les confins nilotiques redoubla leur ardeur. L'expédition de Clozel, à la fin de 1894, avait étudié l'une des voies.

Dr 1895 à 1897, l'enseigne de vaisseau Gentil reconnaît le Gribingui, fait l'hydrographie du Tchad, et accorde au sultan du Baguirmi la protection française contre Rabah, émule des Ahmadou el des Samory, auteur responsable de l'assassinat de Crampel. Après le massacre d'une nouvelle mission, commandée par Bretonnet, le Gouvernement français se décide à concentrer contre Rabah les forces de la mission d'Afrique centrale (Joaliand-Meynier), et les contingents envoyés à Gentil par M. de Lamothe, commissaire général du Congo : l'arrivée de la mission saharienne Foureau-Lamy assura le succès décisif. A Kousseri, sur la rive gauche (allemande) du Ghari, la petite armée française, réunie sous les ordres du commandant Lamy, battit complètement, le 22 avril 1900, Rabah qui fut tué. Hélas ! la victoire nous coûta le commandant en chef et le capitaine de Gointet. Ainsi a été constitué le « territoire militaire des pays et protectorats du Tchad », confié aux soins du lieutenant-colonel Destenave ; il y manque le Ouadaï, encore en proie à des discordes intestines.

En somme l'œuvre d'expansion française dans la région du Congo et sur les confins du Bahr-el-Ghazal et du Chari a plusieurs fois changé de caractère : on peut dire qu'elle a dévié, cl que, du fait de cette déviation, elle nous a frustrés d'une part des bienfaits que nous avions le droit d'espérer. Entreprise par M. de Brazza, dans le but de donner à notre ancienne colonie du Gabon et de l'Ogooué un arrière-pays dépendant qui en ferait la route privilégiée d'une partie du bassin du Congo, elle a abouti à la constitution d'un Etat indépendant, doté de riches et vastes territoires, et à l'internationalisation commerciale de ce qui nous était laissé dans ce même bassin. Le régime des « concessions » qui vient d'y être inauguré peut être et a été critiqué dans ses applications ; le principe s'imposait à peu près fatalement dès que notre diplomatie eut

abdiqué, par l'Acte de la conférence de Berlin, les privilèges commerciaux que nos compatriotes attendent, en général, comme le principal, sinon le seul bienfait de l'expansion coloniale. Il est peu probable que cette condition dure longtemps, tant elle est onéreuse et pleine d'anomalies; on voudrait espérer que si l'Etat Indépendant devient un jour une vraie colonie belge, le Congo français deviendra, avec ses dépendances, une vraie colonie française, au lieu de nous valoir seulement les frais de police et de souveraineté. Si la Belgique estime même, comme il peut arriver, le don trop onéreux pour ses finances, la meilleure solution du problème consistera dans un traité de partage entre les principaux intéressés : car en Afrique comme en Europe, le secret de la paix et de la concorde est dans le « chacun chez soi ». Et en vérité, le régime des échanges de la France avec ses colonies est si bizarre et incohérent dans sa variété, qu'il appelle une refonte complète, dût-elle être achetée même au prix de concessions territoriales.

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