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CHAPITRE VI

LES ÉTABLISSEMENTS DE LA MER ROUGE

C'est encore l'intérêt de la liberté de l'Egypte et de la neutralité du canal de Suez qui a obligé la France à prendre des garanties dans les parages de la mer Rouge. Longtemps les établissements qu'elle y forma n'avaient eu d'autre valeur que celle de comptoirs de commerce heureusement placés sur la lisière des pays chrétiens d'Ethiopie. L'occupation de l'Egypte par les troupes anglaises, le refus d'accueillir nos vaisseaux qui cherchaient du charbon, à Aden, pendant la guerre du Tonkin, l'essai de main-mise britannique sur le canal de Suez, l'entente anglo-italienne conclue*pour assurer aux conquérants de la vallée du Nil une diversion hostile à l'Ethiopie, telles sont les causes qui ont déterminé l'effort défensif de l'établissement d'un dépôt de charbon et le progrès de notre commerce avec l'intérieur. Il n'en faut point exagérer la portée : sans le respect de la neutralité du canal de Suez, Djibouti compterait peu dans une grande guerre maritime ; sans le maintien d'une Ethiopie indépendante et forte, sans la restitution de l'Egypte à ses maîtres naturels, les garanties commerciales que nous avons prises seraient de médiocre efficacité. La politique que la France applique là est une politique parallèle à sa politique égyptienne si conforme au droit des gens et à l'intérêt de l'Europe; Djibouti veille sur l'indépendance de l'Ethiopie

tiTS QUATRIÈME PARTIE

comme Fachoda devait veiller hélas! sur l'indépendance du Soudan égyptien et par là de l'Egypte.

L'ouverture du canal de Suez qui avait accru la valeur de toutes les citadelles maritimes anglaises échelonnées sur le parcours de l'Europe occidentale à l'Extrême-Orient asiatique, et de celle d'Aden en particulier, n'avait point inspiré au second empire l'idée d'occuper solidement Obock dont la prise de possession remontait pourtant à huit années (1862). L'occupation anglaise de l'Egypte (1882), dont on se flattait sans doute d'abréger la durée, ne secoua pas cette indifférence. Il fallut, pour nous imposer la prise de possession (1883) et l'établissement ultérieur d'un dépôt de charbons et de vivres, la fameuse déclaration de neutralité de la Grande-Bretagne entre la France et la (mine, à propos de la guerre du Tonkin, et la fermeture des ports d'Aden et de Hong-Kong à notre marine de guerre. Alors furent consenties, par traités du 9 avril 1884, du 21 septembre 1884 et du 26 mars 1885, les cessions territoriales qui substituèrent l'autorité de la France à celle de trois sultans de la côte somali. Les îles Mouscha, acquises par convention d'échange avec la Grande-Bretagne, en 1887, furent adjointes à ce premier domaine. L'année suivante l'excellent port de Djibouti devenait français : et une protestation anglaise n'aboutissait qu'à garantir l'intégrité du Harrar dont le riche marché était à portée de notre nouvel établissement. Djibouti est, depuis le 20 mai 1896, le chef-lieu de la « Côte française des Somalis et dépendances. »

Désormais nous possédons les éléments d'une base d'opérations navales de quelque importance, sous condition que la neutralité du canal de Suez soit respectée. Entre Mers-el-Kébir

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et Bizerte d'une part, Diégo-Suarez et Saigon d'autre part, Djibouti en face d'Aden sera une précieuse relâche quand les travaux de fortification et d'aménagement y seront achevés.

Mais c'est encore et surtout un poste d'observation à bonne portée de l'Ethiopie. Il n'est pas téméraire de dire que ce pays, si vite initié, pendant ces dernières années, à la civilisation européenne, voit ses chances d'indépendance et de libre expansion accrues par le voisinage de la France, puissance amie qui n'aspire là à aucune acquisition territoriale au détriment des Abyssins. L'Ethiopie n'est plus rigoureusement resserrée entre le marteau anglais et l'enclume italienne; et si Massaouah, le port désiré par les négus, lui échappe, l'ouverture de la route française peut faire compensation.

Les relations d'amitié, nouées dès le temps de Louis-Philippe entre la France et l'Ethiopie, ne pouvaient qu'être rétablies et resserrées au cours des vingt dernières années de ce siècle, tant les intérêts des deux pays apparurent communs. On sait, en effet, comment la Grande-Bretagne, gênée en Egypte par l'insurrection mahdiste, s'assura le concours de l'Italie dans les parages de la mer Rouge, moyennant un abandon des droits territoriaux du Khédive, aussi généreux à l'égard de ces précieux alliés, que la protection en était jalouse et menaçante envers d'autres. La politique anglaise fut alors démasquée par l'attitude des Italiens qui profitèrent de la menace d'une invasion de l'Ethiopie par les derviches pour envoyer le général San-Marzano contre le négus Jean (1889); le plan consistait à détruire les derviches par les Ethiopiens, ou de les user mutuellement, en réservant les pays nilotiques à l'influence anglaise, la Haute-Abyssinie et les rives de la mer Ronge aux Italiens. On put croire à Rome que le traité d'Ucciali (1889) signé avec Ménélik, successeur du négus Jean, tué à Méteinmeh, allait constituer d'une manière définitive le protectorat italien sur toute l'Ethiopie.

Aussi drs l'année 1888 (juillet), M. Crispi se laissait-il aller à une attitude provocante contre la France qui avait réclamé à Massaouah, faute d'une prise de possession régulière de l'Italie, le respect des capitulations. M. Goblet, ministre des affaires étrangères de France, se voyait contraint de rappeler à nos voisins transalpins, dans des termes modérés, mais fermes, combien notre pays avait montré d'égards en n'exigeant pas l'évacuation des postes de la baie d'Adulis-Zoulla et Disse, dont la propriété nous avait été reconnue par la Grande-Bretagne au moment de sa campagne contre Théodoros.

Cette attitude de la France, maintenant un droit sans forfanterie et sans désir d'accroissements territoriaux, faisait contraste avec celle des alliés anglo-italiens qui procédaient, en 1891, à une solennelle délimitation dans laquelle le territoire éthiopien était traité en simple pays conquis (traités anglo-italiens du 24 mars et du 15 avril). Malgré les protestations de Ménélik, et sa dénonciation loyale du traité d'Ucciali, la politique des deux alliés européens se maintenait tracassière et sujette à l'empiétement. Tel arrangement pris entre eux, le 5 mai 1894, risquait de rendre précaire notre établissement de Djibouti-Obole en mettant fin à l'indépendance du Harrar que la France et la Grande-Bretagne avaient garantie en commun, six ans auparavant.

Les défaites décisives que Ménélik infligea aux armes italiennes assurèrent la tranquillité de nos établissements de la mer Rouge ; la formation d'un empire éthiopien fortement unifié et que l'Italie, par le traité de 1896, s'engagea à reconnaître « souverain et indépendant », eut le double avantage de mettre, dans une région inexpugnable, un des arbitres essentiels de la question d'Egypte, et de développer les richesses sur lesquelles compte le commerce des nations civilisées. Les difficultés que le règlement de frontière entre l'Italie

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et l'Ethiopie avait suscitées semblent devoir être aplanies par un mutuel effort de bonne volonté.

En présence de ce nouvel état de choses, et à la suite de la chute du ministère Crispi, l'Italie, plus désireuse désormais de la sage mise en valeur de ses territoires voisins de la mer Rouge que de conquêtes à l'intérieur, est, dans une large mesure, solidaire de l'intérêt français, intérêt du développement commercial des ports de l'Erythrée II n'est jusqu'à l'Angleterre, jadis hostile, et instigatrice de l'attaque italienne, qui ne recherche l'amitié de Ménélik, comme le prouvent les termes du traité signé le 14 mai 1807 par M. Renuell Rodd à Addis- Ababa : on avait même cru que la politique britannique, à la fois émue du péril qu'avait fait courir à son influence la mission Marchand, triomphalement accueillie par Ménélik, et désireuse de gagner ce prince à ses intérêts égyptiens, souhaiterait de donner aux Ethiopiens l'accès du Nil. Il est vrai que Ménélik n'a besoin d'aucune autorisation pour prendre ce qu'il croit nécessaire au développement naturel de ses intérêts dans la vallée du Nil bleu ; de même un comprend son souci d'être consulté sur la question vitale de la construction de voies ferrées dans la même vallée. En revanche le prince éthiopien, auprès duquel réside désormais (1809) un ministre de France à titre régulier et définitif, a favorisé dès l'année 1894 l'établissement d'un chemin de fer entre Djibouti et Harrar, chemin de fer qui sera sans doute prolongé bien au-delà vers l'intérieur; la « Compagnie impériale des chemins de fer Ethiopiens » est une société anonyme française.

L'influence de notre patrie, assurée en Ethiopie par une sage et g-énéreuse politique, est accrue par les progrès parallèles d'une puissance alliée et amie, la Russie. Par ses missions religieuses et militaires, le peuple russe ne peut que seconder l'effort de la France et contribuer à faire de l'Ethiopie une utile auxiliaire de l'Europe dans la revendication essentielle

delà liberté de l'Egypte, revendication à laquelle elle est grandement intéressée.

La récente installation d'un dépôt français de charbon à Mascate, maintenue en dépit de l'attitude comminatoire du vice-roi de l'Inde anglaise, contribuera au triomphe du même dessein de libération du plus grand chemin commercial du monde. On sait que les empires de Russie et d'Allemagne semblent rechercher une garantie analogue dans les mêmes parages.

La France, toutefois, n'a pas encore revendiqué tous ses droits. Aux gages qu'elle possède déjà, elle peut ajouter, quand le moment opportun sera venu, la baie d'Adulis- Zoulla, et Cheikh-Saïd qu'une garnison turque occupe contre tout droit. Dans l'état actuel des relations franco-italiennes que l'œuvre délicate de délimitation de nos frontières septentrionales, en 1899, a révélées pacifiques et mutuellement bienveillantes, le gouvernement français a estimé avec raison qu'il ne convenait point de soulever un litige dont l'intérêt n'est point de premier ordre. Lin bon « point d'appui de la Hotte », une « voie de pénétration vers le Harrar, vers l'Ethiopie méridionale et centrale », tels sont les deux avantages que nous assurent nos colonies riveraines de la mer Rouge. Si l'on en veut mesurer l'exacte étendue, il suffit d'imaginer ce qui serait resté intact de la liberté maritime de la France et de son crédit dans la vallée du Nil et dans le Levant entier, s'il s'était établi, à côté de la domination anglaise de fait en Egypte un protectorat de droit italien en Ethiopie. Il est donc tels cas où la politique coloniale, avec de modestes prises de possession et de médiocres points d'appui, peut sauver de grands intérêts et servir la cause de la métropole dans de graves questions comme la question d'Orient ; aider moralement l'Ethiopie à devenir puissance souveraine, encourager la fondation d'un empire indépendant et fort à portée de l'Egypte, c'était travailler à un rétablissement d'équilibre, donc collaborer à la paix.

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