IV. MADAGASCAR
L'importance de cette île, sur laquelle la France a des droits incontestables, fixe aujourd'hui l'attention des hommes spéciaux. Au point de vue politique, comme au point de vue commercial, Madagascar présente un intérêt tel que nous croyons devoir, en terminant cette partie, donner les extraits suivants qui la font suffisamment connaître.
1. Extrait de YAlmanach religieux de l'île Bourbon ou de la Réunion, pour 1860. — Saint-Denis, à la librairie catholique.
Madagascar, située sur la côte orientale de l'Afrique et à l'entrée de l'océan Indien, est une des plus grandes et des plus belles îles du globe.
Elle s'étend du 12e au 25e degré de latitude sud, et présente sur une échelle de 300 lieues de long et de 130 de large, à peu près autant de superficie que la France.
Les Portugais, qui la découvrirent en 1506, sous les ordres de Lorenzo-Aîmeida, lui donnèrent le nom de Saint- Laurent, qu'elle échangea contre celui d'z7e Dauphine au temps d'Henri IV, et contre celui de France orientale sous Louis XIV.
On ne sait d'où lui viennent les noms de Madagascar, Malgaches et Madêcasses, usités parmi les Européens, et complètement étrangers aux indigènes, qui appellent simplement leur patrie lani-bé ou Kiera-bé (grand pays). Chaque tribu, chaque province, a de plus une dénomination particulière, qui caractérise ordinairement les coutumes ou le naturel des habitants; mais il n'existe pas de terme générique pour désigner l'ensemble de la population.
Cette île est parcourue dans toute sa longueur par une ou plusieurs chaînes de montagnes, dont les plus hauts sommets atteignent environ 1,800 à 2,000 mètres d'élévation, et présentent les aspects les plus variés. Vue de la mer, dans le nord-est, elle offre jusqu'à cinq plateaux superposés qui courent parallèlement au rivage, et montent vers l'intérieur en immense amphithéâtre; tandis que, dans le sud-ouest, c'est une série de collines qui ont à peine 100 mètres de haut, et qui se dessinent dans le lointain comme les ouvrages d'une vaste forteresse, dont les lignes uniformes s'étendraient à perte de vue. La chaîne culminante détermine deux versants généraux, celui de l'océan Indien et celui du canal de Mozambique, sillonnés l'un et l'autre par des rivières nombreuses, mais peu considérables. Aucune d'elles n'est praticable aux navires; deux seulement portent bateaux jusqu'à plusieurs lieues dans les terres ; toutes les autres sont si obstruées par les sables à l'embouchure, qu'à peine les pirogues peuvent y passer.
Quoique la plupart de ces cours d'eau n'aient qu'un espace très-limité à franchir, cent lieues au plus, et toujours sous la
zone torride, ils traversent en peu de jours toutes les variétés de climats, de saisons, de sites et de cultures. Au-dessous des pics majestueux d'où ils s'élancent en cascades, ils arrosent des vallées salubres et fertiles, puis des plaines d'une fécondité sans exemple, de vastes savanes où paissent de nombreux troupeaux, et finissent par couvrir le sol abaissé des côtes de ces marécages si funestes aux étrangers.
Sur une terre qui réunit à une exubérante fertilité l'élévation progressive et accidentée du sol, et les influences les plus graduées de la température, on doit s'attendre à trouver dans tout son luxe la végétation propre aux divers climats. Aussi les voyageurs s'accordent-ils à vanter la richesse de ses productions naturelles. Celles qui naissent de l'industrie et des sueurs de l'homme sont infiniment plus restreintes.
Généralement paresseux, les Malgaches mesurent leur travail aux impérieux besoins de la nourriture et du simple vêtement; leur ambition et leur prévoyance ne vont pas au delà. Du riz, du maïs, du manioc, des patates, des bananes et quelques légumes, c'est tout ce qu'ils récoltent sur un terrain qui se prête avec succès aux plus riches cultures, telles que la canne à sucre, le café, le girofle, le tabac, le coton, la soie, l'indigo, la vigne et le froment. On en a fait jusqu'ici d'heureux essais, qui attendront toujours pour se généraliser une puissante colonisation européenne.
Nous ne parlerons pas des mines d'or et d'argent si souvent attribuées à Madagascar, parce qu'on n'a encore aucune preuve positive de l'existence de ces métaux précieux.
Dans le règne animal, les oiseaux de cette île se distinguent entre tous par leur rare beauté. C'est une famille complète qui réunit toutes les variétés de la grandeur et de la grâce, depuis le ? colibri aux couleurs étincelantes jusqu'à l'aigle noir au sombre et austère plumage. La veuve noire constitue dans cette collection une spécialité touchante qui l'a rendue sacrée aux indigènes, et qui mérite un souvenir. A peu près de la grosseur d'un merle, cet oiseau imite dans les forêts tout ce qu'il entend : voix de l'homme, cris des animaux, bruit des torrents ou des orages, il met son étude à les redire avec fidélité. Aussi, à l'époque d'une grande famine, où les cases retentissaient de gémissements et de sanglots, la pauvre veuve ne faisait que pleurer. Les Malgaches, témoins de sa compassion pour eux, la déclarèrent inviolable, et
depuis lors ses jours sont respectés par la reconnaissance du peuple. On la prend quelquefois, sans qu'elle s'apprivoise jamais. Aussitôt introduite dans la cage, elle se met incontinent à miauler avec le chat, à japper avec le chien, à lutter de cris avec le coq ; mais elle ne veut pas manger ; captive, elle meurt en brave, et son dernier chant est encore un écho.
Parmi les animaux sauvages et les énormes reptiles qui peuplent les bois et les marais de Madagascar, on ne signale comme dangereux que le caïman, monstre amphibie de 12 à 15 pieds de long, à la forme de lézard, et à la cuirasse d'écaillés que le fer et la balle ne peuvent entamer. Il attaque les hommes dans l'eau, mais il n'ose les poursuivre à terre. On en rencontre souvent sur les bords des étangs et des rivières, où ils dorment le ventre au soleil, toujours prêts, au premier bruit qui les réveillera, à se précipiter dans leur élément favori, ponr y guetter leur proie. « Dans un de mes voyages, écrivait M. Dalmond, on m'avertit qu'il y avait un gros caïman sur le chemin. Je pris avec moi plusieurs hommes armés de fusils et de sagaies, me figurant que, s'il se jetait sur nous, aisément nous pourrions nous défendre. Dès qu'il nous aperçut, cet animal entra dans une caverne, et, tourné vers nous, il ouvrit son effroyable gueule, d'environ un pied de diamètre, et garnie de dents sur toute sa superficie. Il poussait un cri semblable au rugissement sourd du lion. Comptant sur nos armes, nous nous approchâmes à trois pas du monstre, et lui envoyâmes quatre balles dans la gueule qu'il tenait toujours béante, sans plus remuer que s'il ne les avait pas senties. Nous lui enfonçâmes une pioche dans la mâchoire; il la saisit avec force; nous le tirâmes ainsi hors de son antre, et, comme il ne marchait pas, nous fîmes pleuvoir sur lui balles et sagaies pour l'achever , mais inutilement ; il n'avait pas même une égratignure. Enfin, nous pûmes le renverser sur le dos, et on le tua en lui ouvrant le ventre. »
L'intérieur de Madagascar étant inexploré en majeure partie, et les notions les plus élémentaires du calcul peu familières à ses habitants, on n'a recueilli jusqu'à ce jour aucune notion satisfaisante sur le chiffre de sa population. Demandez à un Malgache combien il y a d'insulaires dans son village, il vous répondra : Marou (beaucoup). — Combien dans la province? encore marou. — Combien dans l'île entière? toujours marou; c'est tout ce que vous en aurez. Demandez-lui le nombre de ses enfants, il se mettra à les compter sur ses doigts, avant de pouvoir formuler une ré-
ponse qu'un père devrait trouver toute prête dans son cœur. Il n'est donc pas étonnant qu'en l'absence de renseignements plus précis, l'évaluation totale des indigènes flotte au hasard entre 4,500,000 et 17 millions, qui sont les deux chiffres extrêmes accusés par les historiens. Mais celui de 3 ou 4 millions est plus communément reçu comme une vérité approximative. Du reste, la population de Madagascar a beaucoup diminué depuis vingt ans, par la politique barbare des Hovas ou Ovas, qui ont fait une guerre d'extermination à leurs rivaux et changé en solitudes des provinces entières,
Ces peuples sont divisés en vingt et quelques familles, issues à ce qu'on croit d'une source commune, dont chacune avait naguère un ou plusieurs rois, mais dont la moitié environ est aujourd'hui courbée sous le joug des Hovas.
Les principales tribus sont les suivantes :
Celles des Bétaminênas et des Betisrnitsaraks, à l'est;
Celle des Sakalaves, dans l'ouest;
Celle des Antakaras, au nord ;
Celle des Antatsèmes, dans le sud ;
Celles des Hovas, des Massikoras et des Mahafalis, dans l'intérieur.
Les missionnaires ont tous apprécié favorablement les Malgaches. En dernier lieu, M. Carayon, capitaine d'artillerie, a dit d'eux :
« L'hospitalité est encore une des vertus des Malgaches. Le voyageur, qui entre dans leur case au moment du repas, est aussitôt convié à le partager, et l'on attend toujours qu'il ait fini, pour lui demander le motif de sa venue. Pendant les onze années de ma résidence chez les Betisrnitsaraks, j'ai constamment trouvé en eux un grand fonds de probité... Hors des lieux fréquentés par les navires, il suffisait d'un bâton planté devant une case, ou d'un fil qui tenait la porte fermée, pour indiquer l'absence du maître et en éloigner les passants. L'horreur du vol était si grande, que celui qui en était même soupçonné était souvent forcé de s'expatrier pour échapper au mépris public... Missionnaires catholiques, qui cherchez des peuples à civiliser, tournez les yeux vers ce malheureux pays ; jamais peut-être champ plus vaste et plus digne de votre charité ne s'est offert à votre zèle. »
Ce n'est pas le zèle apostolique qui a manqué à l'évangélisation
de Madagascar. Dès les premiers essais de colonisation, tentés il y a deux cents ans par la France, et successivement renouvelés jusqu'à nos jours par MM. Pronis (1642), Flacourt (1648), Beniowski (1774), de Mackau (1818) et Gourbeyre (1829), les enfants de Saint-Vincent- de- Paul y accoururent, avides de souffrir, au midi comme au nord, sur une terre où leur saint fondateur avait été esclave. Là, comme à Alger, la mort les attendait. Décimés par les fièvres et le martyre, ils n'en continuèrent pas moins avec succès une mission qui prospérait de jour en jour, lorsque, poussés à bout par les iniques vexations des traitants, les Malgaches se ruèrent sur les établissements européens, qu'ils couvrirent de sang et de ruines. L'évacuation de l'île fut alors ordonnée, et Louis XIV défendit à ses navires de toucher à ces parages qui gardent encore, en souvenir de massacre et d'insalubrité, le nom de cimetière des Français.
Mais qu'importe au missionnaire que sa tombe soit creusée d'avance sur le rivage! Il s'y élance avec plus d'ardeur; et c'est parce qu'au fond de l'Asie l'échafaud était en permanence que, pressés d'y arriver par le plus court chemin, les apôtres passaient devant Madagascar en paraissant l'avoir oublié. Cependant, en 1837, un saint prêtre, M. Dalmond, s'arrêta sur ces côtes qu'il devait aborder jusqu'à cinq fois avant d'y mourir. Les succès de son ministère furent dignes de sa vertu; une seule Mission lui donna, en huit mois, plus de 400 néophytes. Nommé préfet apostolique de cette île en 1844, il appela à son aide la Congrégation du Saint-Esprit, spécialement dévouée aux colonies, et la Compagnie de Jésus qui jette ses membres à tous les fléaux, sans plus tenir compte des fièvres pestilentielles de Madagascar, que du choléra indien du Madurée (Annales de la Propagation de la Foi, 1849).
Un nouvel effort fut tenté en 1849. Mgr Monnet, familiarisé avec les usages et le climat, reçut de Rome le soin de diriger en personne la mission malgache; mais l'Évêque missionnaire ne put que saluer la grande île africaine; et, comme François-Xavier en face de la Chine, le prélat avait à peine posé le pied à l'île Mayotte, qu'il mourait le 1er décembre 1849.
Depuis la mort de Mgr Monnet, la mission est restée entre les mains des RR. PP. Jésuites. Ces intrépides missionnaires, malgré les efforts de leur zèle, n'ont pu réussir encore (1859) à s'établir solidement sur la grande terre de Madagascar; mais ils ont des
missions aux petites îles françaises de Sainte-Marie, de Nossi-Bé et de Mayotte, et sont prêts à s'élancer sur la grande île pour y planter la croix.
Déjà bien des tentatives ont été faites, et dans ce moment une nouvelle colonie d'apôtres fait voile pour aller rétablir la mission de Baly d'où les missionnaires, sur le point d'être massacrés, furent enlevés de vive force, en février dernier (1859) par M. le vicomte Fleuriot de Langle, qui était venu venger le pillage de la Marie- Angélique et le massacre d'un délégué du gouvernement.
Cependant, malgré ces difficultés, les RR. PP. Jésuites s'occupent toujours de leur mission, et la colonie admire les magnifiques établissements malgaches de Notre-Dame de la Ressource et de Nazareth, où ces saints et savants religieux élèvent les enfants de Madagascar destinés à devenir plus tard les civilisateurs et les apôtres de leur pays.
Il est donc permis d'espérer que cette mission, si stérile maintenant, donnera plus tard les fruits de salut les plus abondants....
2. Extrait du discours de M. Achille Jubinal, au Corps législatif, séance du 16 juin 1865.
« Madagascar a des ports magnifiques; elle présente des
ressources inépuisables.
« En effet, si j'en crois les rapports des ingénieurs, le terrain houiller paraît y occuper une notable partie de la grande terre jusqu'à la chaîne qui en forme comme l'axe.
« Je ne veux pas faire ici un cours de géographie ;seulement , j'ajouterai qu'on trouve dans' ce pays des mines d'or, des mines d'argent qui, non-seulement sont nombreuses, mais qui peuvent être extrêmement productives. Malheureusement, il y a des obstacles à leur exploitation : les Malgaches, dont l'avidité est connue, aiment mieux cependant laisser ces richesses au sein de la terre que de les laisser passer aux mains des étrangers.
« Mais ce ne sont là que des considérations secondaires : ce à quoi je veux arriver et ce qui m'a fait prendre la parole, c'est ceci : avec le percement de l'isthme de Suez, il y a un trèsgrand intérêt pour la France à avoir, pour ses bâtiments de commerce, un port dans la mer des Indes. Or, nous n'en avons aucun tandis que l'Angleterre a déjà dans cette mer Aden et Périm et que, dans peu, elle mettra le pied — ce que nous aurions dû
faire depuis longtemps — sur la grande terre de Madagascar. Que possédons-nous là auprès d'elle? Nous ne possédons que les petites îles de Mayotte, Nossi-Bé, Nossi-Gumba — des rochers ! Et vous savez que nous payons encore un tribut, une pension annuelle, si vous voulez, au roitelet de ces rochers, à un certain Tismaros.
« Cependant, rien n'est plus incontestable que la légitimité de la possession de Madagascar par la France.
a Ce fut par lettres patentes de Louis XIII, en 1642, qu'un sieur Rigault, comme s'expriment les lettres, capitaine de marine, reçut une mission pour aller dans l'île de Madagascar y fonder un commerce, et y ériger pour lui et ses associés colonies et comptoirs. Cette compagnie prit le nom de Compagnie d'Orient, et créa l'établissement du Fort-Dauphin (Y. chap. I).
« Voilà l'origine de la première possession de la France à Madagascar, ou de Madagascar par la France.
« Sous Louis XIV et sous la Régence, malgré les menaces de l'Angleterre, jamais on ne crut devoir abandonner l'établissement colonial français à Madagascar, considéré comme terre française, et des arrêts de juin 1686, de juillet 1711, de mai 1719, empêchèrent toute idée de prescription à cet égard, en déclarant que l'île faisait partie du domaine de la couronne de France.
« Depuis, d'autres tentatives ont été faites. Ainsi, en 1746, ce fut Mahé de Labourdonnaye, gouverneur de l'Ile-de-France; en 1750, la compagnie des Indes ; en 1794, le comte polonais Beniowski, qui, quoi qu'on ait dit, n'était pas un aventurier, mais un héros à la façon de Charles XII; sous le consulat, M. Bory de Saint-Vincent; sous la Restauration, M. de Mackau, et plus tard, le commandant Gourbeyre, qui reçurent des missions officielles pour confirmer les droits de la France sur une partie de Madagascar.
« En 1840, sous Louis-Philippe, il y eut aussi une expédition, qui confirma également nos prétentions.
« A partir de ce moment, notre situation n'a pas changé; elle est restée la môme... Nous avons conclu avec le roi Radama un traité, dans lequel nous l'avons reconnu comme roi de Madagascar. Ce traité était très-avantageux pour la Franee : ce n'était pas une abdication de nos droits : c'était une convention synallagmatique pour l'exécution de certaines conventions, et notre abdication, implicite, si l'on veut, avait pour sanction l'exécution du
traité. Mais le roi Radama, avec lequel nous avions fait nos conventions, a disparu ou a été tué; le traité est resté en suspens, le drapeau consulaire a été amené.
« Je demande quelle est, aujourd'hui, notre situation à Madagascar? Voulons-nous rétablir ou voulons-nous abandonner le traité que nous avions fait avec Radama? Voulons-nous maintenir nos droits ou renoncer à la charte Lambert, qui nous assurait de grands avantages?.... »
[Moniteur du 17 juin 1865.)