III. LES OURAGANS DANS LA MER DES INDES
(Extrait de la Science populaire, 3® année, par M. J. Rambosson.)
Pendant mon voyage dans l’Océan et la mer des Indes, j’ai pu observer au moins une dizaine de ces terribles ouragans qui portent la désolation sur leur passage; j’ai recueilli nombre de renseignements de la part de capitaines expérimentés, d’anciens créoles, et, par-dessus tout, j’ai pu profiter des travaux et de l’expérience deM. Bridet, capitaine de port à l’île de la Réunion, savant aussi actif qu’intelligent. J’ai eu l’avantage de publier ses travaux dans mon établissement typographique de la colonie. Outre mes observations personnelles, telles sont les sources abondantes qui ont été mises à ma disposition....
Rien de plus grandiose, de plus effrayant que ces ouragans. Lorsque l’hivernage est arrivé, c’est-à-dire les plus brûlants de ces climats, et qu’un calme sinistre et inaccoutumé se répand dans la nature, chacun consulte le ciel, cherche à lire dans la forme et la direction des nuages, observe le vol des oiseaux et interroge le baromètre. Ces indications ne trompent guère, et on n’est nullement étonné alors de voir bientôt le ciel se couvrir de
(1) En vertu du décret du 15 avril 1863, la banque peut élever le chiffre de son passif exigible jusqu’à 10,125,000 francs.
(2) Ce mémoire a été lu par l’auteur, à l’Institut (Académie des sciences) et inséré, en partie, dans les Comptes rendus, n» 18, 2 mai 1864.
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nuages fauves qui portent avec eux la terreur^ prophétie éloquente du bouleversement prochain. La voix du canon ne tarde pas à donner aux navires le signal d’appareiller et de s’éloigner des côtes hospitalières, qui ne seraient bientôt pour eux que le récif de leur naufrage.
Chacun est dans une attente pleine d’inquiétude ; tous s’interrogent d’un triste regard et se communiquent leurs funèbres pressentiments. Dans toutes les habitations les ordres sont donnés, les précautions les plus minutieuses sont prises, les troupeaux sont rentrés du labeur, les fruits sont abrités, les portes et les fenêtres sont doublées de larges planches et consolidées par de fortes barres pour résister aux fureurs de.l’ouragan qui, sans cela, les ferait voler en éclats. En plein jour, il fait donc nuit dans les maisons et on travaille aux lumières artificielles, en attendant le dénoûment des convulsions de la nature qui s’approchent. Je ne me rappelle qu’avec effroi ces moments de deuil anticipé qui précèdent ces scènes terribles.
Enfin, un point s’éclaircit dans le sombre horizon; c’est le cratère qui indique la venue et la direction du sinistre : le signal est donné ; en un clin d’œil la nature est bouleversée.
Un souffle violent bat la mer, et l’eau est balayée en poussière, les arbres crient et se brisent, les champs de cannes sont renversés, emportés, et les constructions écroulées ; au bout de quelques heures succède à la végétation la plus luxuriante la plus vaste désolation.
Dans ces affreux moments, nous avons vu de fiers créoles verser des larmes, non pas pour la perte qu’ils venaient de faire, mais sous l’émotion inexprimable que leur faisait éprouver le changement qui venait de s’opérer à vue d’œil, et qui avait imprimé aux campagnes les plus fortunées, le plus lugubre aspect.
Ce n’est que quelques jours après le sinistre que l’horizon revêt tous ses crêpes de deuil. Les branches et les feuillages restés sur les troncs solides, mais qui ont été froissés par l’ouragan, jaunissent et donnent aux sites enchanteurs qui rappelaient les jardins d’Armide, un aspect d’automne et de mort auquel le regard du créole n’est pas fait.
Pendant ces crises gigantesques, la mer est tellement brassée que son écume est transportée à plus de trois quarts de lieue dans les terres. On ne voit plus le vaste Océan : ses eaux sont
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réduites en poussière que le tourbillon emporte avec lui ; mais on entend sa voix terrible comme son immensité, la vague qui déferle, les cailloux et les rocs qui se heurtent, un bruit semblable à celui des flammes qui sortiraient delà gueule d’un four vaste comme les flancs de l’abîme. On dirait que l’on se trouve au milieu du chaos que fécondait l’esprit de Dieu au commencement des jours.
Dans la touchante histoire de Paul et Virginie^ Bernardin de Saint-Pierre a décrit d’un pinceau de maître un de ces horribles ouragans.
Entrons maintenant dans les détails scientifiques de ce météore dévastateur.
La théorie des ouragans que nous allons exposer n’est pas le résultat d’études ou de calculs compliqués, mais bien le fruit de conclusions tirées défaits recueillis dans des milliers de journaux de bord...
L’examen des journaux de bord et l’étude d’un grand nombre d’ouragans ont permis de constater que ces phénomènes obéissent à deux mouvements bien distincts : un mouvement de rotation et un mouvement de translation. Les directions des vents autour du point central se sont toujours trouvées orientées de la même manière par rapport à ce point central et par rapport aux points cardinaux du monde, et on a toujours vu le mouvement de translation entraîner l’ouragan dans une direction presque constamment la même. .
On a donc conclu avec raison que les ouragans obéissent à des influences presque invariables qui ont conduit à formuler la loi des tempêtes, loi générale pour les deux hémisphères, et se réduisant aux deux principes suivants :
1° Les ouragans sont des tourbillons de plus ou moins grand diamètre, dans lesquels la force du vent augmente de tous les points de la circonférence jusqu’au centre où règne un calme d’une étendue et d’une durée variables ;
2° Ces tourbillons suivent une direction variable pour chaque hémisphère, mais à peu près constante dans chacun d’eux.
« Les ouragans ne sont que de vastes trombes, dont le diamètre considérable n’avait pas permis, jusqu’à ces derniers temps, 'd’apercevoir l’ensemble.
Les lois que nous venons d’énoncer sont générales pour les deux hémisphères, c’est-à-dire que, dans chacun d’eux, les ou-
ragans sont animés d’un double mouvement de rotation et de translation. Mais le mouvement de rotation ne se fait pas dans le même sens, et le mouvement de translation ne s’opère pas dans la même direction pour l’un et l’autre hémisphère.
1° Dans l’hémisphère sud, le mouvement de rotation se fait de telle manière, que tous les points situés au nord du centre éprouvent des vents d’ouest; tous ceux placés à l’est du centre éprouvent des vents du nord; tous ceux au sud du centre ont des vents d’est ; et, enfin, les poin(s qui se trouvent à l’ouest du centre subissent des vents du sud, etc. Les autres directions des vents se rencontrent dans des positions intermédiaires à celles-ci. [V. dans la Science populaire la planche annexée, fig. 1.)
2° Le tourbillon, une fois formé, se met en marche, de son point d’origiue, vers l’ouest-sud-ouest ouïe sud-ouest du monde, continuant dans cette direction jusqu’à ce qu’il ait atteint une certaine latitude; il descend ensuite vers le sud du monde pendant quelque temps pour prendre enfin sa direction vers l’estsud-est ou sud-est, se mouvant ainsi suivant une parabole dont les deux branches s’écartent plus ou moins l’une de l’autre (V. id„ fig. 2).
Les ouragans prennent généralement naissance par une latitude de 5 à 10 degrés : le mouvement vers l’ouest-sud-ouest ou sud-ouest dans la première branche s’accomplit ordinairement jusque par la latitude de 20 ou 25 degrés.
Le mouvement vers le sud n’occupe guère plus de 2 à 3 degrés de latitude, et c’est, dans la plupart des cas, entre les latitudes de 30 à 33 degrés que l’on rencontre la deuxième branche parcourue par l’ouragan. . .
Une remarque très-importante à faire , c’est que l’un des demi-cercles de l’ouragan est plus dangereux que l’autre, parce que le vent y est animé d’une plus grande vitesse.
Il est facile, en elfet, de s’apercevoir que, lorsque la direction des vents produite parle mouvement de rotation se trouve dans le même sens que le mouvement de translation, la force du vent doit être augmentée de cette vitesse de translation, et diminuée de cette même vitesse en sens contraire.
Mettons, par exemple, que le mouvement de translation d’un ouragan soit de 10 milles à l’heure, et la vitesse du vent de 80,000 milles. Si un navire quelconque se trouve sur son passage de telle manière que les vents soufflent sur lui dans la même direc-
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tioîi que se trouve le mouvement de translation, ils souffleront avec une vitesse de 90 milles, tandis que si un autre navire se trouvait en même temps et à la même distance du centre, mais dans le sens opposé, c’est-à-dire de manière que les vents soufflassent sur lui dans une direction opposée au mouvement de translation, il n’aurait à supporter qu’un effort de 70 milles ; soit une diflérence de 20 milles ou un peu plus d’un cinquième.
Il en est de même pour tous les points situés dans la môme position que les navires, par rapport à la ligne décrite par le centre; il en résulte que l’on a donné le nom de demi-cercle dangereux à celui dans lequel le vent souffle avec le plus de violence, et de demi-cercle maniable à l’autre, et cela à cause de la facilité de manœuvres que les navires y rencontrent (V. id.^ fîg. 2, n°® 1, 2 et 3)
Il est enfin à remarquer que, suivant la branche de la parabole où se trouve l’ouragan, le demi-cercle dangereux occupe soit la partie est ou la partie nord de l’ouragan.
Le but que s’est proposé M. Bridet, dans son excellent travail, regarde exclusivement l’hémisphère sud ; cependant il est facile de faire l’application de ces données à l’hémisphère nord ; il n’y a que les termes à changer.
Yoici succinctement ce que nous enseigne., l’étude de la première partie de la parabole, suivie par les ouragans tropicaux dans les mers du sud :
1” Le vent est d’autant plus violent que l’on se rapproche plus du centre d’un ouragan, où règne un calme d’une plus ou moins grande étendue;
2° Le baromètre baisse d’autant plus que l’on se trouve plus rapproché de ce point central, où il atteint son minimum de hauteur pour remonter ensuite à mesure que l’on s’en éloigne;
3® Sur la trajectoire ou ligne de parcours d’un ouragan , le vent ne souffle que de deux directions complètement opposées, sud-est et nord-ouest; la saute du vent, cap pour cap, n’ayant lieu qu’après un intervalle de calme d’une durée variable;
4° Pour les navires qui passent au sud d’un ouragan, et qui se trouvent dans la partie que nous appelons dangereuse, le vent * tourne sur la rose des vents de gauche à droite : sud-est, nord-est, nord, c’est-à-dire en sens inverse du mouvement ordinaire des aiguilles d’une montre;
5° Les navires qui passent, au contraire, au nord d’un oura-
gan, dans la zone que nous avons appelée maniable, voient les vents se succéder du sud-sud-est au sud, sud-ouest, ouest et nordouest, c’est-à-dire de droite à gauche sur la rose des vents, ou mieux encore dans le sens du mouvement ordinaire des aiguilles d’une montre ;
6® Dans ces trois positions que peut occuper un navire , le vent souffle en augmentant de violence jusqu’au centre, ou jusqu’au point qui en est le plus rapproché, et la durée du temps pendant lequel la force du vent va en croissant est presque toujours plus grande que celle qui est marquée par une diminution progressive de la violence des rafales.
Au milieu du calme qui se trouve au centre de l’ouragan, le ciel se dégage, la pluie cesse, et les apparences du beau temps sont quelquefois assez manifestes pour que l’on puisse croire que tout danger a disparu.
L’intensité de l’ouragan est d’autant plus grande, que l’on se rapproche plus du centre ; il en est de même de sa durée, puisque le navire, qui passe par le centre, traverse le phénomène suivant un diamètre, tandis que dans toutes les autres positions il la coupera suivant une ligne d’autant moins grande, qu’il sera plus éloigné du point central; c’est ainsi que le même météore, quelle que soit sa violence, peut offrir cette particularité d’être ouragan pour l’un, coup de vent pour l’autre, et simple bourrasque pour un troisième.
Il suit de là tout naturellement que la position la plus fâcheuse pour un navire ou un pays, est celle où ils passent par le centre d’un ouragan, et c’est à s’en éloigner que doivent tendre tous les efforts d’un capitaine
La science est arrivée au point de se jouer impunément avec un navire, au milieu de ces phénomènes terribles, sans l’exposer à de sérieuses avaries.
Pour un bâtiment à vapeur, toujours maître de sa manœuvre par le moteur qui lui permet de se placer là où le capitaine l’ordonne, à un moment donné, ajoute avec raison M. Bridet, il n’est plus d’ouragan possible. Sans doute qu’il peut être enveloppé dans le tourbillon et y rencontrer de violentes bourrasques, mais plus de ces rafales terribles, plus de ces sautes de vent qui exposent le bâtiment et les hommes qui le montent à une perte presque certaine.
Pour un capitaine instruit , un ouragan n’est plus qu’une trombe ordinaire autour de laquelle il circule, s’en écartant ou s’en rapprochant, selon que cela lui est utile.
Par lui toutes! prévu; il sait d’avance quelle variation le vent doit présenter, quelle sera la violence des rafales, et il est parfaitement sûr de n’être jamais fatalement entraîné au milieu de ce centre si dangereux, toujours la cause de désastres inévitables, qui peuvent amener la destruction du bâtiment.
Non-seulement le bâtiment à vapeur n’a rien à craindre de ces ouragans jusqu’ici si redoutés, mais ils deviennent, au contraire, pour lui, un auxiliaire important.
Méprisant leur fureur, un capitaine peut aller chercher des vents favorables à sa route, et, s’il ne lui est pas possible d’anéantir la puissance dévastatrice qui le menace^ du moins peut-ib en contournant cet ennemi redoutable, en faire servir la violence à le conduire au point de destination qui lui est assigné.
Un navire à voiles n’est pas aussi libre dans ses mouvements.
N’ayant pas de force motrice à sa disposition , le capitaine qui le commande peut être surpris par des calmes avant la venue de la tempête, et se trouver ainsi obligé de subir le cyclone auquel rien n’a pu le soustraire ; il ne lui est pas toujours possible de se transporter là où il sait trouver des vents favorables à sa route; la cape est souvent sa seule ressource, mais la science est assez avancée pour qu’il soit assuré, s’il est fidèle à ses indications, d’épargner à son navire les avaries désastreuses qui ont trop souvent jusqu’ici affligé la grande famille maritime.
On est parvenu à connaître dans leurs plus petits détails, nonseulement les lois des ouragans, les manœuvres que doivent exécuter les navires pour éviter leurs effets désastreux, mais aussi les causes de ces lois et des signes qui accompagnent ou suivent ces terribles phénomènes
lY. MADAGASCAR.
L’importance de cette île, sur laquelle la France a des droits incontestables, fixe aujourd’hui l’attention des hommes spéciaux. Au point de vue politique, comme ^au point de vue commercial, Madagascar présente un intérêt tel que nous croyons devoir, en terminant cette partie, donner les extraits suivants qui la font suffisamment connaître.
1. Extraii de V Almanach religieux de l’île Bourbon ou de la Réunion, pour 1860. Saint-Denis, à la librairie catholique.
Madagascar, située sur la côte orientale de TAfrique et à l’entrée de l’océan Indien, est une des plus grandes et des plus belles îles du globe.
Elle s’étend du 12® au 25® degré de latitude sud, et présente sur une échelle de 300 lieues de long et de 130 de large, à peu près autant de superficie que la France.
Les Portugais, qui la découvrirent en 1506, sous les ordres de Lorenzo-Almeida, lui donnèrent le nom de Saint-Laurent, qu’elle échangea contre celui àHle Dauphine au temps d’Henri lY, et contre celui de France orientale sous Louis XIV.
On ne sait d’où lui viennent les noms de Madagascar, Malgaches et Madécasses, usités parmi les Européens, et complètement étrangers aux indigènes, qui appellent simplement leur patrie Tani-hé ou Kiera-hé (grand pays). Chaque tribu, chaque province, a de plus une dénomination particulière, qui caractérise ordinairement les coutumes ou le naturel des habitants; mais il n’existe pas de terme générique pour désigner l’ensemble de la population.
Cette île est parcourue dans toute sa longueur par une ou plusieurs chaînes de montagnes, dont les plus hauts sommets atteignent environ 1,800 à 2,000 mètres d’élévation, et présentent les aspects les plus variés. Vue de la mer, dans le nord-est, elle offre jusqu’à cinq plateaux superposés qui courent parallèlement au rivage, et montent vers l’intérieur en immense amphithéâtre; tandis que, dans le sud-ouest, c’est une série de collines qui ont à peine 100 mètres de haut, et qui se dessinent dans le lointain comme les ouvrages d’une vaste forteresse, dont les lignes uniformes s’étendraient à perte de vue. La chaîne culminante détermine deux versants généraux, celui de l’océan Indien et celui du canal de Mozambique, sillonnés l’un et l’autre par des rivières nombreuses, mais peu considérables. Aucune d’elles n’est praticable aux navires; deux seulement portent bateaux jusqu’à plusieurs lieues dans les terres ; toutes les autres sont si obstruées par les sables à l’embouchure, qu’à peine les pirogues peuvent y passer.
Quoique la plupart de ces cours d’eau n’aient qu’un espace trèsMimité à franchir, cent lieues au plus, et toujours sous la
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zone torride, ils traversent en peu de jours toutes les variétés de climats, de saisons, de sites et de cultures. Au-dessous des pics majestueux d’oü ils s’élancent en cascades, ils arrosent des vallées salubres et fertiles, puis des plaines d’une fécondité sans exemple, de vastes savanes où paissent de nombreux troupeaux, et finissent par couvrir le sol abaissé des côtes de ces marécages si funestes aux étrangers.
Sur une terre qui réunit à une exubérante fertilité l’élévation progressive et accidentée du sol, et les influences les plus graduées de la température, on doit s’attendre à trouver dans tout son luxe la végétation propre aux divers climats. Aussi les voyageurs s’accordent-ils à vanter la richesse de ses productions naturelles. Celles qui naissent de l’industrie et des sueurs de l’homme sont infiniment plus restreintes.
Généralement paresseux, les Malgaches mesurent leur travail aux impérieux besoins de la nourriture et du simple vêtement ; leur ambition et leur prévoyance ne vont pas au delà. Du riz, du maïs, du manioc, des patates, des bananes et quelques légumes, c’est tout ce qu’ils récoltent sur un terrain qui se prête avec succès aux plus riches cultures, telles que la canne à sucre, le café, le girofle, le tabac, le coton, la soie, l’indigo, la vigne et le froment. On en a fait jusqu’ici d’heureux essais, qui attendront toujours pour se généraliser une puissante colonisation européenne.
Nous ne parlerons pas des mines d’or et d’argent si souvent attribuées à Madagascar, parce qu’on n’a encore aucune preuve positive de l’existence de ces métaux précieux.
Dans le règne animal, les oiseaux de cette île se distinguent entre tous par leur rare beauté. C’est une famille complète qui réunit toutes les variétés de la grandeur et de la grâce, depuis le colibri aux couleurs étincelantes jusqu’à l’aigle noir au sombre et austère plumage. La veuve noire constitue dans cette collection une spécialité touchante qui l’a rendue sacrée aux indigènes, et qui mérite un souvenir. A peu près de la grosseur d’un merle, cet oiseau imite dans les forêts tout ce qu’il entend : voix de l’homme, cris des animaux, bruit des torrents ou des orages, il met son étude à les redire avec fidélité. Aussi, à l’époque d’une grande famine, oh les cases retentissaient de gémissements et de sanglots, la pauvre veuve ne faisait que pleurer. Les Malgaches, témoins de sa compassion pour eux, la déclarèrent inviolable, et
depuis lors ses jours sont respectés par la reconnaissance du peuple. On la prend quelquefois^, sans qu’elle s’apprivoise jamais. Aussitôt introduite dans la cage, elle se met incontinent à miauler avec le chat, à japper avec le chien, à lutter de cris avec le coq ; mais elle ne veut pas manger; captive, elle meurt en brave, et son dernier chant est encore un écho.
Parmi les animaux sauvages et les énormes reptiles qui peuplent les bois et les marais de Madagascar, on ne signale comme dangereux que le caïman, monstre amphibie de 12 à 15 pieds de long, à la forme de lézard, et à la cuirasse d’écailles que le fer et la balle ne peuvent entamer. Il attaque les hommes dans l’eau, mais il n’ose les poursuivre à terre. On en rencontre souvent sur les bords des étangs et des rivières, où ils dorment le ventre au soleil, toujours prêts, au premier bruit qui les réveillera, à se précipiter dans leur élément favori, ponr y guetter leur proie, a Dans un de mes voyages, écrivait M. Dalmond, on m’avertit qu’il y avait un gros caïman sur le chemin. Je pris avec moi plusieurs hommes armés de fusils et de sagaies, me figurant que, s’il se jetait sur nous, aisément nous pourrions nous défendre. Dès qu’il nous aperçut, cet animal entra dans une caverne, et, tourné vers nous, il ouvrit son effroyable gueule, d’environ un pied de diamètre, et garnie de dents sur toute sa superficie. Il poussait un cri semblable au rugissement sourd du lion. Comptant sur nos armes, nous nous approchâmes à trois pas du monstre, et lui envoyâmes quatre balles dans la gueule qu’il tenait toujours béante, sans plus remuer que s’il ne les avait pas senties. Nous lui enfonçâmes une pioche dans la mâchoire; il la saisit avec force; nous le tirâmes ainsi hors de son antre, et, comme il ne marchait pas, nous fîmes pleuvoir sur lui balles et sagaies pour l’achever , mais inutilement ; il n’avait pas même une égratignure. Enfin, nous pûmes le renverser sur le dos, et on le tua en lui ouvrant le ventre. »
L’intérieur de Madagascar étant inexploré en majeure partie, et les no tions les plus élémentaires du calcul peu familières à ses habitants, on n’a recueilli jusqu’à ce jour aucune notion satisfaisante sur le chiffre de sa population. Demandez à un Malgache combien il y a d’insulaires dans son village, il vous répondra : Marou (beaucoup). — Combien dans la province? encore marou. — Combien dans l’île entière? toujours marou; c’est tout ce que vous en aurez. Demandez-lui le nombre de ses enfants, il se mettra à les compter sur ses doigts, avant de pouvoir formuler une ré-
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ponse qu’un père devrait trouver toute prête dans son cœur. Il n’est donc pas étonnant qu’en l’absence de renseignements plus précis, l’évaluation totale des indigènes flotte au hasard entre 1,500,000 et 17 millions, qui sont les deux chiffres extrêmes accusés par les historiens. Mais celui de 3 ou 4 millions est plus communément reçu comme une vérité approximative. Du reste, la population de Madagascar a beaucoup diminué depuis vingt ans, par la politique barbare des Hovas ou Ovas, qui ont fait une guerre d’extermination à leurs rivaux et changé en solitudes des provinces entières,
Ces peuples sont divisés en vingt et quelques familles, issues à ce qu’on croit d’une source commune, dont chacune avait naguère un ou plusieurs rois, mais dont la moitié environ est aujourd’hui courbée sous le joug des Hovas.
Les principales tribus sont les suivantes :
Celles des Bétaminénas et des Betismitsaraks, à l’est;
Celle des Sakalaves, dans l’ouest;
Celle des Antakaras, au nord ;
Celle des Antatsèmes, dans le sud ;
Celles des Bovas, des Massikoras et des Mahafalis, dans l’intérieur.
Les missionnaires ont tous apprécié favorablement les Malgaches. En dernier lieu, M. Carayon, capitaine d’artillerie, a dit d’eux :
(( L’hospitalité est encore une des vertus des Malgaches. Le voyageur, qui entre dans leur case au moment du repas, est aussitôt convié à le partager, et l’on attend toujours qu’il ait fini, pour lui demander le motif de sa venue. Pendant les onze années de ma résidence chez les Betismitsaraks, j’ai constamment trouvé en eux un grand fonds de probité... Hors des lieux fréquentés par les navires, il suffisait d’un bâton planté devant une case, ou d’un fil qui tenait la porte fermée, pour indiquer l’absence du maître et en éloigner les passants. L’horreur du vol était si grande, que celui qui en était même soupçonné était souvent forcé de s’expatrier pour échapper au mépris public... Missionnaires catholiques, qui cherchez des peuples à civiliser, tournez les yeux vers ce malheureux pays ; jamais peut-être champ plus vaste et plus digne de votre charité ne s’est offert à votre zèle. ))
Ce n’est pas le zèle apostolique qui a manqué à l’évangélisation
de Madagascar. Dès les premiers essais de colonisation, tentés il y a deux cents ans par la France, et successivement renouvelés jusqu’à nos jours par MM. Pronis (1642), Flacourt (1648), Beniowski (1774), de Mackau (1818) et Gourbeyre (1829), les enfants de Saint-Vincent-de-Paul y accoururent, avides de souftrir, au midi comme au nord, sur une terre où leur saint fondateur avait été esclave. Là, comme à Alger, la mort les attendait. Décimés par les fièvres et le martyre, ils n’en continuèrent pas moins avec succès une mission qui prospérait de jour en jour, lorsque, poussés à bout par les iniques vexations des traitants, les Malgaches se ruèrent sur les établissements européens, qu’ils couvrirent de sang et de ruines. L’évacuation de l’île fut alors ordonnée, et Louis XIY défendit à ses navires de toucher à ces parages qui gardent encore, en souvenir de massacre et d’insalubrité, le nom de cimetière des Français.
Mais qu’importe au missionnaire que sa tombe soit creusée d’avance sur le rivage! Il s’y élance avec plus d’ardeur; et c’est parce qu’au fond de l’Asie l’échafaud était en permanence que, pressés d’y arriver par le plus court chemin, les apôtres passaient devant Madagascar en paraissant l’avoir oublié. Cependant, en 1837, un saint prêtre, M. Dalmond, s’arrêta sur ces côtes qu’il devait aborder jusqu’à cinq fois avant d’y mourir. Les succès de son ministère furent dignes de sa vertu; une seule Mission lui donna, en huit mois, plus de 400 néophytes. Nommé préfet apostolique de cette île en 1844, il appela à son aide la Congrégation du Saint-Esprit, spécialement dévouée aux colonies, et la Compagnie de Jésus qui jette ses membres à tous les fléaux, sans plus tenir compte des fièvres pestilentielles de Madagascar, que du choléra indien du Madurée {Annales de la Propagation de la Foi^ 1849).
Un nouvel effort fut tenté en 1849. M^’^ Monnet, familiarisé avec les usages et le climat, reçut de Rome le soin de diriger en personne la mission malgache; mais l’Évêque missionnaire ne put que saluer la grande île africaine ; et, comme François-Xavier en face de la Chine, le prélat avait à peine posé le pied à l’île Mayotte, qu’il mourait le 1®*' décembre 1849.
Depuis la mort de M^^ Monnet, la mission est restée entre les mains des RR. PP. Jésuites. Ces intrépides missionnaires, malgré les efforts de leur zèle, n’ont pu réussir encore (1859) à s’établir solidement sur la grande terre de Madagascar; mais ils ont des
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missions aux petites îles françaises de Sainte-Marie, de Nossi-Bé et de Mayotte, et sont prêts à s’élanoer sur la grande île pour y planter la croix.
Déjà bien des tentatives ont été faites, et dans ce moment une nouvelle colonie d’apôtres fait voile pour aller rétablir la mission de Baly d’où les missionnaires, sur le point d'être massacrés, furent enlevés de vive force, en février dernier (l8o9) par M. le vicomte Fleuriot de Langle, qui était venu venger le pillage de la Marie- Angélique et le massacre d’un délégué du gouvernement.
Cependant, malgré ces difficultés, les RR. PP. Jésuites s’occupent toujours de leur mission, et la colonie admire les magnifiques établissements malgaches de Notre-Dame de la Ressource et de Nazareth, où ces saints et savants religieux élèvent les enfants de Madagascar destinés à devenir plus tard les civilisateurs et les apôtres de leur pays.
R est donc permis d’espérer que cette mission, si stérile maintenant, donnera plus tard les fruits de salut les plus abondants....
2. Extrait du discours de M. Achille Juhinal, au Corps législatif, séance du 16 juin 1865.
c( Madagascar a des ports magnifiques ; elle présente des
ressources inépuisahlesl
« En effet, si j’en crois les rapports des ingénieurs, le terrain hoLiiller paraît y occuper une notable partie de la grande terre jusqu’à* la chaîne qui en forme comme l’axe.
(( Je ne veux pas faire ici un cours de géographie ;se ulement, j’ajouterai qu’on trouve dans ce pays des mines d’or, des mines d’argent qui, non-seulement sont nombreuses, mais qui peuvent être extrêmement productives. Malheureusement, il y a des obstacles à leur exploitation : les Malgaches, dont l’avidité est connue, aiment mieux cependant laisser ces richesses au sein de la terre que de les laisser passer aux mains des étrangers.
c( Mais ce ne sont là que des considérations secondaires : ce à quoi je veux arriver et ce qui m’a fait prendre la parole,* c’est ceci : avec le percement de l’isthme de Suez, il y a un trèsgrand intérêt pour la France à avoir, pour ses bâtiments de commerce, un port dans la mer des Indes. Or, nous n’en avons aucun tandis que l’Angleterre a déjà dans cette mer Aden et Périm et que, dans peu, elle mettra le pied — ce que nous aurions dû
faire depuis longtemps — sur la grande terre de Madagascar. Que possédons-nous là auprès d’elle? Nous ne possédons que les petites îles de Mayotte, Nossi-Bé, Nossi-Gumba — des rochers ! Et vous savez que nous payons encore un tribut, une pension annuelle, si vous voulez, au roitelet de ces rochers^ à un certain Tismaros.
a Cependant, rien n’est plus incontestable que la légitimité de la possession de Madagascar par la France.
« Ce fut par lettres patentes de Louis XIII, ?n 1642, qu’un sieur Rigault, comme s’expriment les lettres, capitaine de marine, reçut une mission pour aller dans l’île de Madagascar y fonder un commerce, et y ériger pour lui et ses associés colonies et comptoirs. Cette compagnie prit le nom de Compagnie d’Orient, et créa rétablissement du Fort-Dauphin (Y. chap. I).
« Yoilà l’origine de la première possession de la France à Madagascar, ou de Madagascar par la France.
« Sous Louis XIV et sous la Régence, malgré les menaces de l’Angleterre, jamais on ne crut devoir abandonner l’établissement colonial français à Madagascar, considéré comme terre française, et des arrêts de juin 1686, de juillet 1711, de mai 1719, empêchèrent toute idée de prescription à cet égard, en déclarant que l’île faisait partie du domaine de la couronne de France.
(( Depuis, d’autres tentatives ont été faites. Ainsi, en 1746, ce fut Mahé de Labourdonnaye, gouverneur de l’Ile-de-France; en 1750, la compagnie des Indes ; en 1794, le comte polonais Beniowski, qui, quoi qu’on ait dit, n’était pas un aventurier, mais un héros à la façon de Charles XII; sous le consulat, M. Bory de Saint-Vincent; sous la Restauration, M. de Mackau, et plus tard, le commandant Gourbeyre, qui reçurent des missions officielles pour confirmer les droits de la France sur une partie de Madagascar. '
(( En 1840, sous Louis-Philippe, il y eut aussi une expédition, qui confirma également nos prétentions.
«A partir de ce moment, notre situation n’a pas changé; elle est restée la môme... Nous avons conclu avec le roi Radarna un traité, dans lequel nous l’avons reconnu comme roi de Madagascar. Ce traité était très-avantageux pour la Franee : ce n’était pas une abdication de nos droits : c’était une convention synallagmatique pour l’exécution de certaines conventions, et notre abdication, implicite, si l’on veut, avait pour sanction l’exécution du
APPENDICE
traité. Mais le roi Radama, avec lequel nous avions fait nos conventions, a disparu ou a été tué; le traité est resté en suspens, le' drapeau consulaire a été amené.
(( Je demande quelle est, aujourd’hui, notre situation à Madagascar? Voulons-nous rétablir ou voulons-nous abandonner le traité que nous avions fait avec Radama? Voulons-nous maintenir nos droits ou renoncer à la charte Lambert, qui nous assurait de grands avantages?.... »
[Bîoniteur du 17 juin 1865.)