CHAPITRE m
Population. — Origine. — Mœurs. — Statistique. — Immigrants.
La Reme maritime et coloniale (juillet, août et septembre 1865) contenait un curieux article sur l’origine de la population de nos possessions polynésiennes. Nous le mettrons à contribution.
Cette population appartient à la race cuivrée. Elle se distingue par une teinte uniforme, la beauté des formes, une taille au-dessus de la moyenne, une expression de visage assez douce, à moins que le tatouage n’ait procuré à quelques-uns une laideur factice, destinée à les rendre terribles. Ces Indiens se reconnaissent tous à la première vue et aux premières paroles, comme appartenant à une même race qu’ils désignent sous le nom de Mahori. Ils habitent les îles comprises dans un polygone dont les sommets seraient : la Nouvelle-Zélande, les îles Wallis, Tarchipel des Navigateurs, les îles Sandwich et les îles Basses. Les Taïtiens occupent une position à peu près centrale dans ce polygone : les liens qui unissent ces populations sous le rapport des traditions et de la langue sont reconnus par tous les voyageurs. Les habitants des Sandwich prétendent, encore aujourd’hui, descendre deBorabora, une des îles de la Société.
Ce n’est point de l’est ou du continent américain, mais de l’ouest, qu’est venue l’inimigration qui a peuplé ces îles. Les savants, contredisant sur ce point l’opinion des anciens et premiers navigateurs, paraissent actuellement d’accord à ce sujet.
La vie nomade, l’habitude de peu planter, mais de récolter seulement les produits spontanés du sol, sont des causes qui devaient demander de grands espaces pour fournir la nourriture des chefs et du peuple. Quand on parcourt l’intérieur de Taïti, on trouve, dans plusieurs grandes vallées, des traces d’anciennes habitations, des sépultures qui ont fait croire que la population, trop nombreuse pour vivre tout entière au bord de la mer, avait, à une époque reculée, reflué vers l’intérieur. L’exemple de ce qui s’est passé sous nos yeux, dans les dernières guerres, semble indiquer que cette opinion est erronée. — Poursuivi par le vain-
queur, dont il n’avait à espérer aucun quartier, le parti vaincu abandonnait ses habitations et se réfugiait au fond des vallées, où il lui était plus facile de se défendre, et où l’on se hasardait rarement à le poursuivre. Là s’élevaient de nouvelles cases et de nouvelles clôtures; là se construisaient des maraê (temples) et s’ensevelissaient les morts, jusqu’au jour où un revirement de fortune ou une paix, souvent momentanée, permettait à chacun de revoir son district et le bord de la mer que le Taïtien aime tant.
Les chefs ne désiraient pas voir la population s’accroître au delà de certaines limites, car il eût fallu pourvoir à sa subsistance par des moyens nouveaux. Les règlements eux-mêmes de la célèbre société des Areois peuvent donner une preuve de l’exagération des estimations anciennes de la population de Taïti. On sait que l’infanticide était une des règles de cette société religieuse et politique, et qu’aucune femme n’en pouvait faire partie qu’à la condition d’étouffer à sa naissance l’enfant dont elle devenait enceinte. Les prêtres ont été les premiers législateurs chez tous les peuples de la terre, qu’on a d’abord cherché à conduire au nom de Dieu. Derrière toutes les coutumes religieuses anciennes on trouve presque toujours un but politique qui nous apparaît aujourd’hui. Ainsi entre toutes les raisons qui expliqueraient cette coutume barbare des infanticides à Taïti, une des plus importantes serait la nécessité de s’opposer, par tous les moyens possibles, à l’accroissement de la population au delà de certaines limites, passé lesquelles le sol n’aurait pu la nourrir dans les conditions de vie vagabonde.
Aujourd’hui les Areois ont disparu, eux et leurs règles impitoyables. Les femmes de Taïti sont de bonnes mères.
Le chiffre de la population de Taïti a été fort exagéré. D’après Cook, il atteindrait 240,000 âmes, et, d’après Forster, 120,000. Le missionnaire Wilson, en 1797, l’a réduit à 16,000.
Malgré la difficulté des recensements dans le pays, on est arrivé à une précision presque satisfaisante. On a constaté que, en 1848, la population des îles Taïti et Moorea, arrivait à 9,969 individus, et, en 1862, à 11,007. De 1848 à 1862, la population avait donc augmenté de 1,038 individus.
Pendant deux années consécutives, 1853 et 1854, une épidémie de variole a sévi sur les deux îles. Le chiffre des décès, en 1853,
a dépassé de 84 celui des naissances ; en 1854> il l’a dépassé de 699.
Depuis lors, l’excédant des naissances sur les (^écès n’a cessé de se maintenir.
Notons en passant que l’épidémie a respecté les Européens. Il est probable que^ si elle a été aussi meurtrière pour les Indiens, cela a tenu à leur peu de soin et à leur habitude de se plonger dans l’eau froide à toute heure du jour. Des mesures efficaces ont, du reste, été prises pour , faire face à une nouvelle invasion.
Voici quelle était, en 1863, la population de nos îles et des îles avoisinantes : •
10 Archipel de la Société' :
Iles-du-Vent (françaises) 10,347
Iles-sous-le-Vent (non françaises) 3,500
2® Iles Basses [Tuamotou] (françaises)' :
Population approximative., 8,000
3® lies Tubuai ;
Iles de TEst (françaises) 550
Iles de rOuest 750
4® Iles Marquises (françaises) :
Population 10,000
lies de Cook (non françaises) 7,000
Sporades australes (non françaises) 520
Ainsi la population des îles relevant de la France s’élèverait à 28,897 ; et celle des îles en dehors de nous, à 11,770.
Les Européens, dans ces chiffres, ne figurent que pour 800^.
En l’absence de travailleurs indigènes, trop peu nombreux dans nos îles, on a dû faire appel à l’immigration chinoise. En 1864, le gouvernement local a autorisé l’introduction de 1,000 Chinois, hommes, femmes et enfants. On compte beaucoup sur le résultat de cette mesure.