Acclimatement
Le docteur Marit, professeur à l’école de médecine d’Alger, a publié un volume intitulé : Hygiène de V Algérie . La lecture de ce volume est indispensable à tout Européen qui voudra se rendre sur le sol algérien. Quelques extraits donneront une idée de l’importance de l’ouvrage.
ALGÉRIE
Vêtements en laine, tenus proprement et séchés après la pluie ou l’humidité ; propreté indispensable ; ne jamais dormir en plein air. Aliments de bonne qualité, légèrement toniques, substantiels et pris avec modération. Le thé et le café léger auront de bons effets; pas d’excès alcooliques, ni d’indigestion : l’eau des puits et citernes doit être filtrée. Les passions vives, les émotions violentes, la fatigue, les veilles, doivent être évitées.
L’intérieur des habitations des villages sera propre et légèrement chauffé pendant les nuits des saisons fraîches ; les ouvertures, closes avant le crépuscule, ne seront rouvertes qu’après le lever du soleil. On évitera l’humidité et les effets des premières pluies. Les étages supérieurs seront seuls habités, si c’estpossihle.
Le choix de l’emplacement pour l’habitation est de la plus haute importance. Les localités basses, souvent baignées par des eaux stagnantes, privées des vents frais de la mer, sont dangereuses à habiter, à cause des miasmes et de l’air humide qu’on y respire. Les hautes montagnes présentent beaucoup d’inconvénients : il y fait froid et il règne des vents violents. Les collines verdoyantes, les points d’une certaine hauteur, tournés vers le nord, pas trop près du rivage, doivent être choisis. Il faudrait pouvoir suivre l’exemple des Arabes, qui, Vhiver^ habitent les collines et les plaines, tandis qu’en été^ ils gagnent les endroits élevés.
Les demeures doivent être vastes et aérées, avec des murs épais en pierre, peu susceptibles de s’imbiber d’humidité. Avec delà chaux hydraulique, du ciment romain, des pilotis injectés, on atténuera l’état d’un terrain trop humide pour les fondations. L’exposition sera au nord et au midi. On n’habitera pas des maisons nouvellement construites. Les parquets cirés sont les meilleurs; pas de dallage en pierre; des nattes ou des tapis sur les carreaux de faïence. Chambres à coucher vastes ; plusieurs personnes ne doivent pas dormir dans la môme chambre ; les portes et fenêtres dohent être fermées avant le coucher du soleil. Il ne faut habiter ni au rez-de-chaussée ni au grenier. Les caves sont très^ nécessaires. Corridors et escaliers bien aérés ; grande propreté. Les latrines ne s’ouvriront ni sur l’escalier ni près de la cuisine. Éloigner les habitations les unes des autres ; éloigner les fumiers et les immondices. Ne pas coucher dans les étables. Les baraques sont très-mauvaises, ainsi que les tentes et les gourbis arabes. ...
Le Tell de l’Algérie comprend des plaines basses renommées pour leur fertilité; malheureusement, ce sont les points les plus insalubres. La faiblesse et l’anémie, par l’excès de chaleur, outre l’insalubrité de l’atmosphère, sont trop souvent le partage des habitants des vallées. Les plaines sont généralement marécageuses à en juger par le teint flétri des colons. Elles sont arrosées par des cours d’eau qui usurpent, pendant six mois, le nom de rivières et ne sont jamais navigables, à l’exception de quelques-uns à leur embouchure, à cause du dessèchement trop rapide des sources destinées à les alimenter. En été, leur lit est à peine humecté par un faible courant. En hiver, l’éboulement des berges sous la violence du courant détermine des inondations, ou le rétrécissement du lit par les débris amène des débordements. La nature argileuse du sol empêche l’infiltration et produit des marais. Sur les hauteurs^ la terre est légère et le sol aride.
Presque toutes les plaines et les vallées, d’une terre grasse, molle et ductile, présentent des conditions favorables à la formation des marais. Funestes effets des eaux stagnantes : fièvres rémittentes, intermittentes, pernicieuses, dyssenterie, choléra, pendant juillet, août et septembre ; affaiblissement des facultés, perturbation de l’économie. L’insalubrité est un obstacle à la colonisation, car le peuplement véritable se fait par la propagation de l’espèce, et non par l’immigration.
La chaleur extrême a des effets bien fâcheux : souvent on est pris de délife et frappé de congestion cérébrale. Elle développe aussi des ophthalmies très-graves. Les mois de juillet, août et septembre, prédisposent aux affections cutanées, aux maladies du tube digestif et de l’encéphale, à cause de la fluxion ou de la langueur dont ces organes sont le siège.
Il faut éviter les fortes chaleurs, les variations brusques de température et l’impression du froid lorsque le corps est en sueur. Il faut, de toute nécessité, ne consacrer au travail que les heures les moins chaudes. On ne négligera ni les bains, ni les affusions d’eau fraîche.
La grande lumière, dont la puissance augmente avec la température, a pour effet de surexciter l’organe de la vue, d’impressionner fortement le cerveau; de là, des lésions nombreuses : ophthalmies, amauroses, congestions cérébrales. Les campagnards sont sujets à des rougeurs inflammatoires de la peau. L’action d’un soleil trop intense fait courir des dangers à l’encéphale.
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Le sirocco, qui varie du S.-S.-E. au S. -S. -O, est un air brûlant qui agit sur toutes les constitutions. Les sanguins sont exposés aux congestions cérébrales ; on est sans énergie, sans force, anxieux, somnolent et très-irritable ; il frappe d’un coup mortel la plupart des hommes affaiblis. Son règne est de mai en octobre. Malheur à ceux qui se livrent à de longues marches ou à de rudes travaux.
Les nuits, sans sommeil, sont privées de toute fraîcheur. Il donne lieu à la lassitude et à la céphalalgie. Il est particulièrement insupportable en septembre et en octobre. Il règne deux ou trois jours, et quelquefois plus longtemps. Il faut rentrer chez soi et garder le repos.
Qu’importe au cultivateur et au soldat de savoir qu’il y a à l’ombre 30 degrés, quand il est exposé, une partie de la journée, à une température de 45, de 50 degrés et même plus? La chaleur est étouffante dans les plaines basses et encaissées. Entre le matin et le milieu du jour, les écarts de 10 degrés ne sont pas rares. Sur le littoral, le maximum est de 30 à 32 degrés ; dans l’intérieur, sur les plateaux, de 38 degrés; dans les plaines, de 45 degrés; dans le Sahara, de 50 degrés. On a vu le thermomètre, dans la Metidja, à 55 degrés au soleil, et à 18 degrés la nuit du même jour.
(( De nos jours, dit le- docteur Dutrouleau, l’Afrique tend à redevenir, pour bien des esprits enthousiastes, ce qu’elle a été dans l’antiquité, une terre promise, n’attendant que les bienfaits de la colonisation européenne pour produire des merveilles. La géographie médicale qui met en lumière les conditions de santé et de maladie, de vie et de mort, d’extinction et de propagation de races qu’y rencontre l’Européen, semble bien propre à contenir ces aspirations dans des limites plus raisonnables et à éviter les écoles du p«ssé. »
D’après le docteur Beaufumé, l’obstacle le plus sérieux à la colonisation de l’Algérie, « celui contre lequel nous aurons à lutter, éternellement peut-être, » c’est la difficulté de l’acclimaternent, surtout pour les Français.
Ainsi, en 1856, on comptait pour chaque élément colonial (par an et par 1000) :
Français
naissances, 43 décès.
Espagnols
Maltais
Italiens
Allemands
En Afrique, il n’y aurait donc que les Espagnols^ les Maltais et les Italiens à prospérer ; les Français s’y soutiendraient à peine; quant aux Allemands, l’Afrique serait leur tombeau.
Les années 1853 et 1834 ont été plus désastreuses encore pour les Français :
Français 41 naissances, 62 décès
Espagnols... 49 — 30 —
L’Espagnol prospère en Afrique mieux qu’en Espagne même. Le nombre des décès est identique, mais le nombre des naissances n’est que de 37 en Espagne (par 1000 et par an).
((L’Espagnol est avant tout le colon né de notre Algérie. Ce privilège, il est facile de voir qu’il le doit à l’avantage d’être né sous un climat isotherme, ou à peu près, à sa nouvelle patrie. Est-il besoin de rappeler, en outre, que les Maures d’Afrique ayant, dans les temps modernes, possédé l’Espagne pendant une longue suite de siècles, avec une puissance et un éclat favorable aux croisements, on peut affirmer que le sang africain a été largement infusé au sang espagnol et que la température élevée de la péninsule a dû conserver à ce sang sa facile adaptation aux climats tropicaux? »
Partout où les émigrants se sont portés vers des latitudes non isothermes à leur patrie (Guyane, Mexique, etc.), le résultat a été désastreux. Au contraire^ en Acadie, c’est-à-dire dans la même bande isotherme que le nord de la Prusse, de l’Écosse et du Danemark, on a vu 4 à 500 émigrants (1671) former, sous Louis Xy, lorsque celte colonie fut abandonnée aux Anglais (Nouvelle-Écosse), une population de 70,000 individus. Au Canada, les 10,000 Français qui gagnèrent cette contrée, de 1663 à 1670, sont aujourd’hui au nombre de 1 million «de Franco-Canadiens, malgré la guerre et l’émigration aux États-Unis .
Aux États-Unis du Nord, racclimatement de la race anglaise n’est pas moins évident, bien qu’il ait eu pour effet de notables modifications physiques et morales qui constituent le type yankee. Les traits les plus saillants de ces modifications sont la disparition du système cellulo-adipeux, l’amoindrissement du système glandulaire et notamment de la glande mammaire chez la femme, sa fécondité restant la même, enfin une certaine sécheresse générale qui s’accompagne de l’allongement des formes et d’une singulière et fiévreuse activité.
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Mais lorsqu’on s'approche des États du Sud, alors l’acclimatement devient pour l’organisme chose plus grave; des maladies nouvelles surgissent (fièvre jaune), d’autres s’aggravent (fièvre palustre, dyssenterie).,. La fièvre jaune qui parcourt en souveraine les Antilles et le golfe du Mexique, oublie rarement ses nouveaux sujets dont, suivant ses arrêts capricieux, elle moissonne les deux tiers, la moitié, le tiers, et, dans ses plus bénignes visites, un sixième, un septième lui payent leur tribut. Par une heureuse ressemblance avec la variole, elle n’est pas sujette à récidive; mais cette première atteinte à l’organisme , secondée par le climat, ne fait qu’augmenter l’aptitude à toutes les maladies régnantes, fièvre palustre, dyssentCrie, hépatite... Est-il rationnel de penser qu’au milieu de ce conflit de causes destructrices ou modificatrices, l’homme puisse conserver la faculté de se reproduire dans une race valide...
En Afrique, ce n’est donc ni dans les fautes de nos colons ni dans les erreurs des gouvernements, s’il y en a eu, que réside la véritable difficulté de la colonisation; la statistique des décès et des naissances, le peu de progrès que fait l’immigration, la logique des faits anciens et modernes que nous avons cités, démontrent surabondamment que l’obstacle réel est dans les conditions climatériques qui s’opposent à l’adaptation de nos colons. Cet obstacle est l’effet de trois causes inégalement distribuées sur le sol africain :
1° La température toujours élevée ;
2° Les émanations telluriques et palustres ;
3° Le sirocco ou vent du désert, le même qui, au Sénégal, amène les hépatites, moins torride en Afrique, parce qu’il s’est rafraîchi, en passant sur les sommets de l’Atlas, et pourtant assez brûlant encore pour troubler singulièrement l’organisme européen : — Trois causes qui, isolées ou réunies, produisent les fièvres, les dyssenteries, l’hépatite purulente, l’ophthalmie, et minent sourdement la santé, surtout celle des Français...
Ce que nous avons dit des Espagnols, des Maltais, des Italiens, auxquels on peut ajouter le Juif, l ace propre aux pays chauds, comme on l’a vu par sa rapide propagation en Égypte, porte avec soi un enseignement ; c’est à ces peuples qui ont sur nous l’avantage de pouvoir s'adapter au climat africain que doit revenir la mission d’être les agents principaux de notre colonisation. Que non-seulement la porte de l’Algérie soit donc toute
grande ouverte à tout ce qui porte dans ses veines le sang méridional, mais encore qu’on encourage l’immigration de ces auxiliaires utiles par tous les moyens possibles, l’appât des terres, les immunités, etc. (Docteur Beaufumé, Coup (ïœil sur les colonies, etc., Paris et Ghâteauroux, 1865, brochure in-8°).