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V. tJne statiou au Clalion

Sous ce titre, M. H. Rivière a publié dans le Moniteur du soir (26 avril 1866) , un récit curieux qui permet d’apprécier la moyenne intellectuelle des indigènes du Gabon.

L’aviso à vapeur V Espadon était, il y a deux ans, en station sur la côte d'Afrique^ au Gabon, C’était un petit navire de dix chevaux commandé par un lieutenant de vaisseau et n’ayant pour tout équipage qu’un second maître et onze noirs. Ce service de station n’est pas gai. Il s’agit le plus souvent de surveiller la côte à l’embouchure d’une rivière. Or, la côte est nue et sablonneuse, et les rivières sont habitées par les fièvres et les crocodiles. Aussi les moindres incidents de la vie de bord prennent-ils une grande importance. On regarde les caïmans qui s’agitent dans les roseaux ou se traînent dans le limon du fleuve, et, si l’on est en mer, on suit de l’œil Yaileron des requins qui, par les temps calmes, sort de l’eau comme un fer de lance.

Cette existence contemplative s’écoule sans qu’on en ait conscience. On regrette le passé, on désire l’avenir. Attendre^ n’est-ce point d’ailleurs le mot éternel de la vie ? On s’étonne aussi, les premiers jours du moins, de ces matelots noirs, aux membres luisants, aux dents blanches, dont la vivacité d'impressions et de sensations est extrême , Ce ne sont point des hommes comme d’autres. Ils ont des superstitions i^obustes et naïves^ avec une souplesse et une logique argumentation vraiment comiques.

Très-près de la nature, sous un ciel qui leur verse le feu à torrents, en face de l’Océan sans limites, entourés d’animaux bizarres, hideux ou gigantesques^, de végétaux presque animés, tant la sève en est exubérante et vivace, ils ont le respect et le culte de la matière. Elle leur apparaît plus grande qu’eux, redoutable dans son immobilité ou dans ses bruits. Ils tressaillent avec elle et la sentent tressaillir dans leur sein. Ils tiennent à elle par de secrètes affinités, et si, passant dans la hiérarchie des êtres, de la matière inerte à la matière animée, ils arrêtent leur pensée enfantine sur les animaux, ils ne sont pas éloignés de se croire avec eux des liens de parenté occulte. Mais les uns leur sont amis, les autres hostiles. Aucun ne leur est indifférent. Ils ont un vague effroi du perroquet. Cette créature digne et falote qui a le plumage éclatant ,

GABON

l’œil rond et fixe, la voix humaine, leur apparaît imposante et mystérieuse. Et ils n’ont pas tort.

N’est-ce point en effet pour nous une sinistre dérision que ce don de la parole chez une bête? Yoyez-vous cet animal répétant impassible le lendemain, en les scandant, les paroles arrachées la veille à notre désespoir ou à nos terreurs. Quel terrible accusateur que le perroquet d’un assassin qui s’est cru seul et s’est livré à un monologue ! On ne sort de là que par un second meurtre, en tordant le cou à la bête, et encore, au dernier moment, doitelle vous regarder d’un œil horriblement dilaté. Les nègres considèrent comme des frères d’une race maudite les orangs-outangs qui les rossent à coups de branche d’arbre et se croient volontiers les cousins germains des autres singes. Ils n'ont point peur des serpents qu’ils apprivoisent avec une extrême facilité et vivent* en assez bonne intelligence avec les crocodiles. Mais leur ennemi mortel est le requin. En revanche, le requin adore le nègre^ pour le manger.

Or, pour en revenir à on venait un matin de terminer

la propreté du navire. Le pont était lavé de bout en bout, et les noirs passaient de la toilette du bâtiment à la leur. Deux d’entre eux étaient descendus dans la roue de bâbord. L’un, assis sur une des pales, laissait tremper ses pieds à la mer. L’autre nageait à deux ou trois brasses de distance. Tout à coup, un requin vint à passer, flaira le nageur, en fit le tour, ne l’attaqua point, mais, plongeant quelque peu pour se chavirer à l’aise sur le côté, happa par les jambes le noir qui était assis sur la pale. L’eau se rougit de sang, et ce fut tout. Seulement, du bord, les autres noirs avaient tout vu, et quand leur camarade, qui avait si étrangement échappé à la mort, monta sur le pont, on l’entoura et on l’examina avec une défiance extrême. Les soupçons se formulèrent et bientôt les injures les suivirent. Le capitaine sortit au bruit, et le malheureux noir, tout tremblant, se réfugia vers lui. L’officier, s’apprêtant à rendre la justice, se fit expliquer les faits.

— Vois-tu, capitaine, dit en terminant l’orateur de la troupe, li qui nageait près requin, pas avoir été mangé, cela pas naturel, li être de la famille à requin.

— Oui, s’écrièrent les autres en chœur, li être de la famille à requin.

Il fallut mettre aux fers deux ou trois des plus convaincus ou plutôt des plus démonstratifs dans leur conviction. Mais ce ma-

tin-là, la besogne se fit mal, et la journée fut morne. Le noir, que ses camarades croyaient de la famille à requin, resta à l’index, et une sourde hostilité le menaçait. Il le savait et s’éloignait le moins possible du bord où il était à portée de la protection du capitaine. Une après-midi l’on envoya une pirogue à terre avec deux hommes. Il était désigné, mais il céda son tour. Le remplaçant n’avait pas été difficile à trouver. Aller à terre, meme en service, est à la fois une distraction et un plaisir. Malheureusement la traversée^ ne fut pas favorable. Il y avait à franchir la barre de la rivière et, à la troisième lame, la pirogue chavira. Un requin se rencontra là encore, qui coupa le remplaçant en deux. L’autre noir fut sauvé.

Ce second incident porta à son comble l’exaspération des nègres. —‘C’était requin qui avait prévenu son parent de céder son tour ce jour-là. — Ils ne se bornèrent pas aux injures, et en vinrent aux coups avant que le capitaine fût sorti de sa chambre. Le parent à requin dut être porté à l’hôpital à terre.

Il en sortit au bout de trois semaines, et, à son retour, on lui fit moins mauvais visage. Le capitaine, qui l’aimait, car c’était un bon matelot, avait vigoureusement sévi contre les persécuteurs ; sentant toutefois que ce n’était pas assez, il voulut lui donner foccasion de se réhabiliter et le chargea de surveiller les lignes à crocs de fer que l’on tendait le long du bord pour prendre les requins. Les noirs riaient d’un petit air capable. — Jamais li prendre requin, capitaine, disaient-ils en se poussant le coude.

Mais voilà qu’un requin avale gloutonnement le morceau de lard passé dans l’hameçon et s’enferre. Parent à requin tire la corde, appelle à l’aide et l’on amène le monstre sur le pont. Aussitôt on lui passe un nœud coulant à la tête, un à la queue et l’on roidit les deux côtés. Puis on lui tranche la queue d’un coup de hache, et, avec un couteau bien affilé, on détache circulairement la tête du tronc. La tête, pleine de vie, mord et tord un balai qu’on lui met entre les dents, et le corps, tout en muscles, s’agite convulsivement.

— Eh bien, dit aux noirs le capitaine triomphant en leur montrant leur camarade, direz-vous encore qu’il est de la famille à requin ?

Il y eut un moment d’hésitation, mais de courte durée.

— Oh ! reprirent les nègres d’un ton sentencieux et en hochant la tête, li brouillé avec sa famille.

LA RÉUNION

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