OCÉANIE
Total général. . . 4,290,620 41,491,300
ET l’exposition DE 1900
directement avec la France, par des câbles appai leiiant à des compag-nies françaises. Pour correspondre avec les autres, la France est oblig-éed’emprunter des câbles appartenant à des compag-nies étrangères, c’est-à-dire à des compagnies anglaises. Quelques-uns de mes lecteurs se souviennent peut-être d’avoir vu à l’Exposition, dans le palais du ministère des colonies, dans la salle affectée au service des postes et télégraphes, un planisphère indiquant le tracé des câbles sous-marins internationaux. On y voyait un enchevêtrement de lignes rouges, dirigées dans tous les sens, mettant l’Angleterre en communication, à travers les mers, avec le Canada, Terre-Neuve, les Etats-Unis, le Mexique, les Antilles, l’x4niérique centrale et l’Amérique du sud ; avec le bassin de la Méditerranée, la côte occidentale d’Afrique, la côte orientale, la mer Rouge ; avec le golfe Persique, l’Inde, la presqu’île de Malacca, l’Indo-Ghine, la Chine ; avec les îles de la Sonde, l’Australie, la Nouvelle-Zélande. Ces lignes rouges figuraient le réseau des câbles anglais. Perdues dans cet enchevêtrement, apparaissaient quelques lignes vertes, metta'ntla France en communication avec l’Algérie-Tunisie, avec ses colonies d’Amérique et des Antilles, reliant Mozambi([ue à Madagascar, l’Australie à la Nouvelle-Calédonie. Ces lignes vertes figuraient le réseau des câbles français. Ce planisphère, dont la portée générale dépassait même les communications télégraphiques de la France avec ses colonies, — puisqu’il portait le tracé du réseau inlernational des câbles sous-marins, — montrait les continents et les mers enserrés dans une gigantes([ue toile d’arai-
NOS COLONIES
gaée, patiemment et habilement tissée par les Ang-lais. Nos visiteurs étrangers ont pu s’en émouvoir au même titre que nos visiteurs français : mais ces derniers n’ont pu voir sans une inquiétude légitime nos communications télégrapliiquesavec nos colonies livrées auxmains du peuple avec qui nos intérêts coloniaux nous mettent le plus souvent en conflit, abandonnées à la discrétion d’un gouvernement dont l’intérêt a déjà fait taire les scrupules.
Or, voici quelle est actuellement la situation des colonies françaises, au point de vue de leurs relations télégraphiques avec la métropole. Les îlots de Saint- Iherre et de Micjuelon ont les premiers communiqué avec la Phnnce par le câble Brest-Saint-Pierre, posé en 1869, mais qui passa dès 1872 aux mains de 1’ « Ang-lo- American-Telegraph Company ». C’est par un nouveau câble Brest-Saint-Pierre, posé en 1879 et appartenant à la « Compagnie française du télég-raphe de Paris à New- York, » que les relations sont actuellement assurées. Construit en Angleterre et posé par des bateaux ang-lais, ce câble n’offrirait aucune sécurité eh temps de g uerre, son tracé étant mieux connu de l’amirauté ang-laise que de notre propre marine. La Guyane était reliée depuis 1891 à nos possessions des Antilles par un câble français (pii, parti du Brésil, atterrissait à Cayenne, à la Martini- (pne, à la Guadeloupe, à Saint-Dominicpie et venait finir à (hiba: cette ligne sous-marine est aujourd’hui reliée au câbleBrest-Cap God (Boston), posé en 1898pour doubler le câble Brest-Saint-Pierre, et appartenant à la « Com- [lag'iiie française des câbles télégraphiques. » A cela se
ET l’exposition DE 1900
borne le réseau transatlantique de la France, on pourrait presque dire son réseau sous-marin tout entier. Trois câbles appartenant à radministration des télég-raphes, relient Marseille à Oran, Alg-er à Tunis, avec un embranchement sur Bône. Le Maroc, sur lequel nous aurions tant d’intérêts à être exactement renseignés, n’est desservi par aucun câble français ; à Tripoli, atterrit uniquement un câble ang-lais. Nos colonies de la côte occidentale d’Afriqueempruntent les câbles de la « West African Teleg’rapli Company, ))qui atterrissent à Saint- Louis, Dakar, Konakry, Grand-Bassam, Kotonou et Libreville. Or, les centres où convergent tous leurs embranchements sont Accra, Sierra-Léon e et Sainte-Marie de Bathurst, qui sont situés sur territoire ang-lais. Dans l’océan Indien, pour Madag-ascar et les Comores, la France est absolument tributaire des compagnies ang-laises, puisque le câble Majung-a-Mozambique, qu’elle fit poser en 1895, pour ne pas être absolument isolée de son corps expéditionnaire, vient se greffer sur ceux de r (( Eastern and South African Company ». Cette observation s’applique également aucâble français d’Obock à Djibouti, qui s’embranche sur ceux de la même compagnie. Pour son immense empire d’Indo-Chine, la France est encore absolument tributaire de la compagnie anglaise, 1’ « Eastern Extension, Australasia and China Telegraph Company », dont les câbles, qui desservent la côte asiatique de Madras à Shangaï, touchent à Saigon, Hué et Haïphong. Enfin le câble français qui relie la Nouvelle-Calédonie à l’Australie vient aussi s’embrancher sur le réseau de la même compagnie.
NOS COLONIES
Quant aux établissements français d’Océanie etàla Réunion, ils ne sont pas reliés au réseau international des câbles sous-marins. ïl ressort de ce qui précède que les relations télég’raphiques de la France avec les plus vastes et les plus importantes de ses colonies sont à la merci de l’Angleterre. Encore la situation paradoxale qui est faite à la France n’est-elle pas ainsi suffisamment éclaircie : car celle-ci paye une somme annuelle de 637,000 francs en subventions aux compag'iiies anglaises, pour avoir le droit de renseig’ner la Grande-Bretagne sur toute sa politique coloniale. La France eneffet a versé 1,700,000 fr. à la compag-nie ang-laise qui a posé et qui exploite le câblequi la relieau Sénég-al ; elle verse chaque année deux subventions de 300,000 fr. aux deux compag*nies propriétaires du câble qui la relie au Tonkin et de celui qui dessert nos possessions d’Afrique entre le Sénég’al et le Congo ; elle paie une subvention moins élevée pour le câblequi réunit Obock à Perim. Encore, un prog-rès a-t-il été réalisé depuis peu de temps : jusqu’à ces dernières années, la France était tributaire de l’Ang-leteriaq même pour la construction et la pose de ses propres câbles. Aujourd’hui, outre l’usine de la Seyne appartenantà l’État, l’industrie des câbles est représentée en France par deux importants établ issements — (Société industrielle des téléphones et Etablissements Grammont) — qui peuvent éventuellement subvenir aux besoins des compagnies ou del’Etat, et disposent du matériel nécessaire pour poser leurs câbles.
Mais dans les premiers jours de décembre 1900, la
ET l’exposition DE 1900
plus importante des usines de la Société industrielle des téléphones, celle de Calais, a été complètement détruite par un incendie. Plusieurs câbles étaient en cours d’exécution, les uns commandés par des compagnies étrangères, les autres fabriqués en vue du projet de loi qui attend le bon plaisir de la Chambre des députés.
En regard de cette organisation précaire, plaçons la puissante organisation des Anglais. La création de leur réseau sous-marin a été, de leur part, l’objet d’un de ces efforts persévérants et suivis, dont leur politique ne nous a donné que trop d’exemples. Depuis 1851, date de la pose du premiei* câble entre Douvres et Calais, plusieurs autres lignes furent d’abord établies entre l’Angleterre d’une part, et la France, la Belgique, la Hollande d’autre part. Presque en même temps, un groupe de capitalistes anglais et américains entreprennent de poser le premier câble transatlantique, destiné à relier Terre-Neuve à l’Irlande. Posé une première fois en 1857 et hors de service au bout de vingt-trois jours, ce câble, grâce à la puissante intervention du gouvernement anglais, fut définitivement établi en 186(3. Entre temps (1859), le ministère de lord Derby avait fait procéder sur la fabrication, rimmersion et l’entretien des câbles sous-marins, à une enquête, dont les résultats constituent encore aujourd’hui ce qu’on pourrait appeler la « grande charte » de la télégraphie sousmarine. De 1866 à 1894, onze câbles ont été immergés entre l’Europe et l’Amérique du Nord par quatre compagnies anglaises : la « x4nglo-American Telegraph »,
NOS COLONIES
la « Direct United-States Gable », la « Western Union Telegraph », la « Commercial Gable. »
Quant au réseau de la Méditerranée et de l’Océan Indien, dès 1853 les Anglais se préoccupent d’étendre à l’Inde et à l’Extrême-Orient les bénéfices de la télég’rapliie sous-marine. A cette date, un Ang-lais sigme avec le gouvernement de Napoléon III une convention par laquelle il s’eng-age à relier la France à l’Algérie en passant par la Corse et la Sardaigne, et se réserve de pousser ses câbles jusqu’aux Indes. Il exécute en effet ses engagements relatifs à la Corse, à la Sardaigne et à l’Algérie, amorce à ces premières lignes, en 1857, des câbles ([ui vont faire de Malte le centre du réseau méditerranéen, et, en 1861, les prolonge jusqu’à Alexandrie. Par contre, vers la même époque (1857), échouait la première tentative faite parla « RedSea and India G° »,pour relier Suez à Aden et à Kurrachee (détroit de l’Indus), si bien (ju’en 1868, le gouvernement britannique prenait le parti de jeter lui même, entre Kurrachee et Fao (fond du golfe Persique), un câble sur lequel venaient se greffer à Bender-Bushir et à Fao, des lignes télégraphiques terrestres.
En 1870 se fonda, au capital de 4,U00,000 de livres sterling, la célèbre « Eastern Telegraph Company » (|ui, se substituant à trois compagnies moins puissantes, se trouva d’emblée maîtresse des communications télégraphiques avec la côte occidentale de la péninsule ibérique, les bassins de la Méditerranée, de la mer Bouge ('t de l’Océan Indien jusqu’à Bondjay. Elle étendit son action, en doublant les lignes existantes ou créant de
ET l’exposition DE iîlOO
nouvelles lig-nes entre l’Europe d’une part, la côte septentrionale d’Afrique, Malte et l’Archipel d’autre part. Dans la mer Roug-e et l’océan Indien, reprenant à son compte la tentative avortée delà « RedSeaand India, » elle jeta trois câbles entre Suez et Rombay, par Souakim, Perim et 'Aden. Pour toutes les rég-ions situées à l’Est de l’Hindoustan, une compagnie sœur de celleci, la « Eastern Extension Australasia and China Teleg-raph Company », met en communications Madras, sa tête de lig’ne, d’une part avec la presqu’île de Malacca, les Iles de la Sonde, et le groupe australasien, d’autre part avec l’Indo-Chine française et la Chine jusqu’à Shang'aï. Une troisième société sœur, la « Eastern and South AfricanTeleg*raph Company » dessert la côte orientale d’Afrique, Zanzibar, Mozambique, Delagoa, Natal et le Cap, avec un embranchement sur les Seychelles et sur Maurice. Autour de ces trois puissantes sociétés, sont venues s’ag-glomérer, en un redoutable syndicat, la plupart des autres compagnies ang-laises de télégraphie sous-marine, et entre autres : la « West African Telegraph Company » qui dessert à la fois les colonies françaises, anglaises et portug’aises de la côte occidentale d’Afrique ; « l’African Direct Teleg*raph Company » , dont les câbles relient les îles du cap Vert aux établissements ang-lais et allemands de cette même côte; la (( Europe and Azores Telegraph Company », reliant les Açores au Portug-al: la « Rlack sea Teleg-raph Company », dont le câble va d’Odessa à Kilia ; enfin les cinq importantes compag'nies qui constituent le groupe américain. Ces cinq compag-nies — (la « Rrezilian submarine », la « Western
NOS COLONIES
andBrezilian », la « West Goast of America », la « Pacific aiiclEuropean » et P « Amazon Telegraph Company ») — mettent en communication la péninsule ibérique avec le Brésil, par les îles Madère et du cap Vert; les ports du Brésil, de PUrug'uay et de la RépubliqueArg-entine entre eux; ceux du Chili avec ceux du Pérou; enfin l’océan Pacifique avec l’Océan Atlantique. Tel est le puissant faisceau de sociétés affiliées qui s’est formé autour de 1’ (( Eastern ». En dehors de cette association plus ou moins déguisée ne restent que trois compagnies, dont le réseau est, par sa nature, beaucoup plus indépendant : les câbles de deux d’entre elles ont leur point de départ aux Canaries, qu’un câble espag’iiol relie seul au continent ; ceux de la troisième font communiquer les Antilles entre elles.
Le réseau total de toutes les compagnies ci-dessus mentionnées atteint 85,365 milles marins, soit plus de 250,000 kilomètres; l’ensemble de leur capital est de 800,000,000 de francs. L’Angleterre n’est pas encore satisfaite de ces résultats, et ses efforts tendent en ce moment à l’établissement d’un câble transpacifique, reliant le Canada aux îles Sandwich ou au Japon. Bien ([ue les pourparlers engagés depuis longtemps à ce sujet, bien que les conférences entre délégués de la Grande- Bretagne et délégués du Canada n’aient encore abouti à rien, il est fort probable que ce projet sera un jour réalisé. Jamais l’appui du gouvernement britannique n’a fait défaut à une entreprise de télégraphie sous-marine ; il n’a jamais hésité à venir en aide aux Compagnies naissantes, à prendre à sa charge une partie des frais ;
ET l’exposition DE 1900 487
il verse actuellement aux Sociétés existantes 5. 87 2. 000 fr. de subventions annuelles. « Tout cela, dit M. Depelley, se fait sans bruit, est admis par tout le monde comme une nécessité qui intéresse la prospérité et la défense deTEmpire britannique, et Ton en arrive à avoir la surprise que nous éprouvons nous-même, en constatant, en découvrant presque l’existence de cet immense réseau sous-marin qui nous enveloppe de toutes parts. » Cette surprise ne nous est plus permise aujourd’hui, car nous avons eu, relativement aux inconvénients politiques d’une telle situation, des avertissements nombreux, cruels quelquefois. Parmi ces avertissements, il en est qui nous furent donnés aux dépens de puissances tierces : ceux-là pouvaient passer inaperçus; il en est aussi qui nous furent donnés à nos propres dépens : ce furent les plus sensibles. Je ne sig'ualerai que pour mémoire les dépêches de l’amiral Courbet et la nouvelle de sa mort connues à l’ambassade d’x4ng-leterre avant de l’être au quai d’Orsaj ; les incidents de Bang’kok en 1893 ; la nuit du 11 juin 1894 réservée au ministre angolais à Tang*er, pour délibérer avec son g’ouvernement sur la mort du sultan du Maroc. Des événements plus récents ont encore mieux mis en lumière les inconvénients du recours aux étrang-ers, pour les communications télégra})hiques d’une métropole avec ses colonies. L’Espagne, pendant l’insurrection de Cul)a, ne communiquait avec cette île que par un câble appartenant aux Etats-Unis, qui lui déclarèrent la guerre quelques semaines après. La Hollande, ayant à réprimer une insurrection musulmane à Sumatra, était obli-
NOS COLONIES
gée de recourir aux lignes anglaises pour ses câblogrammes. L’Italie, pendant la guerre italo-abyssine, n’avait pas d’autre moyen de correspondre avec Massaouah. Pendant la campagne de Madagascar, on était renseigné à Londres sur les mouvements de notre corps expéditionnaire, avant qu’on le fût à Paris. Les diflicultés soulevées par la délimitation du Siametdu Niger ont encore souligné les dangers que peut avoir l’absence de communications particulières avec ces territoires.
Depuis lors, sont venus des avertissements plus pressants, plus sévères. En 1899, l’affaire de Fachoda réalise cette situation paradoxale de mettre la France en conflit avec la puissance à qui elle avait recours pour correspondre avec son ministre au Caire et, par suite, avec la mission Congo-Nil. Je dirai dans un instant (juel autre danger plus grave cette affaire fit entrevoir. Moins d’un an après, la guerre du Transvaal venait nous offrir l’exemple le plus achevé de ce qu’on pourrait appeler l’inconvénient politique du monopole anglais. Je ne veux pas parler des traductions plus ou moins fidèles, que fit le War-Office des dépêches de sir Redvers Buller et du maréchal Roberts.
Le 17 novembre 1899, le Bureau International des Administrations Télégraphiques à Berne passait aux Administrations contractantes de l’Union, le télégramme-circulaire suivant dont l’original lui avait été expédié par le Postmaster General de la Grande-Bretagne : « Le Gouvernement de sa Majesté Britannique a jugé nécessaire, par application de l’article 8 delà Convention internationale, àe suspendre à Aden^ aussi bien
ET l’exposition DE 1900
qviau Cap deBonne-Espèrance^ la transmission Avions les télégrammes en code on chiffre'^ soit des Gouvernements étrangers^ ^oxides personnes privées pour on de Zanzibar, Seyclielles, Maurice, Madag-ascar et chaque place dans l’Afrique orientale britannique, Afrique orientale allemande, Mozambique, Delag-oa-Bay, Rhodesia, Afrique centrale britannique. Etat Libre d’Orange, Transvaal, Colonie du Cap et Natal. Télégrammes- en langage ordinaire seront sujets à la censure ei ne doivent être acceptés qu’aux risques des expéditeurs ». L’article 8 de la Convention de Saint-Pétersbourg- précité est ainsi conçu: « Chaque Gouvernement se réserve aussi la faculté de suspendre le service de la Télég-raphie internationale pour un temps indéterminé, s’il le jug-e nécessaire, soit d’une manière g-énérale, soit seulement sur certaines natures de correspondances, à charg-e par lui d’en aviser immédiatement chacun des autres Gonvernements contractants. »
Ainsi les vues politiques de l’Angleterre touchant les câbles atteig-naient tonte leur portée, car le fait dominateur, impérialiste s’il en fût, de la prohibition de certains câblogrammes se trouvait garanti par une clause de convention internationale, et les Gouvernements devaient accepter le fait accompli : la tutelle brilanni(jue. Il en résultait pour la France, en particulier, l’impossibilité de transmettre au Gonvernenr général de Madagascar des instructions confidentielles on secrètes. 11 apparaissait en outre que, en cas de conflit avec l’Ang leterre, toutes nos colonies sauf Saint-Pierre, ]\liquelon, les Antilles et la Guyane, se trouveraient
NOS COLONIES
isolées le lendemain de la déclaration de g'uerre, et peut-être même avant^ par la ruse banale qui consiste à interrompre les transmissions, en prétextant des avaries sur la lig-ne. Enfin, pour n’omettre aucun des faits dont nous devons tirer un enseig-nement, personne ne sait au juste pourquoi la première dépêche de M. Pichon ne nous est pas parvenue.
D’ailleurs, à quoi bon insister sur l’inconvénient politique du monopole ang-lais ? Est-ce que chacun, en lisant les journaux, n’a pas éprouvé le doute que fait naître dans l’esprit cette mention, à la fin d’une dépêche : source anglaise ? Mais ce qu’on oublie souvent, c’est que nos coloniaux accueillent avec la même défiance les câblog-rammes d’agences, qui leur donnent un compte-rendu succinct des événements d’Europe : il y a des événements dont ils préféreraient ne pas attendre le démenti ou la confirmation jusqu’à l’arrivée du courrier de France. J’ai pu me rendre compte de visu que nos voisins d’outre-Manche ne connaissaient pas les lueurs d’espoir que cette défiance nous permet de conserver à la lecture d’une mauvaise nouvelle. Je me trouvais au Caire quand arriva dans cette ville la nouvelle du désastre de Colenso. Les Anglais s’approchaient un à un du télégramme affiché dans l’hôtel et, lorsqu’ils l’avaient lu, l’expression de leur visage, les paroles qu’ils échangeaient entre eux attestaient une entière croyance dans l’authenticité de la nouvelle, une confiance exempte même du léger doute que laisse en général l’étonnement. Je me préparais à savourer l’humiliation de ces vaincus en présence d’un peuple qu’ils
ET l’exposition DE 1900
dominent contre le droit et les traités : je dois avouer (jue je fus déçu. Lorsque la musique des hig-hlanders, qui jouait sur la terrasse de l’hotel, termina son concei t par le « God Save », tous les Anglais présents se levèrent et se découvrirent, avec une émotion si réelle, qu’elle en était presque communicative.
J’ai fait allusion tout à l’heure au dang-er plus grave que l’incident de Fachoda avait rendu sensible, dans la main-mise de l’Angleterre sur les câbles : c’est le danger stratég-ique. Certaines clauses du cahier des charges imposé par le gouvernement anglais aux compagnies concessionnaires constituent une véritable menace à l’égard des g-ouvernements étrang-ers. « Aucune station, dit une clause, ne doit posséder d’employés étrangers, et les fils ne doivent passer sous le contrôle d’aucun g-ouvernement étrang’er. En cas de guerre, dit une autre clause, le gouvernement pourra occuper toutes les stations en territoire anglais ou sous la protection de l’Angleterre, et se servir du câble au moyen de ses propres employés. » Ainsi le réseau des câbles anglais passerait, le lendemain d’une déclaration de g-uerre, en la possession de l’Etat, entre les mains de (jui il deviendrait un instrument stratég-ique de premier ordre. Dès 1894, M. ïlarry Alis, dans une série d’articles publiés par le Joiirnal des Débats^ avait nolé la supériorité que la possession des câldes donnerait, le cas échéant, aux escadres britanniques. Tandis que les amiraux anglais peuvent garder une unité de vues dans leurs opérations, pour les amiraux français, le champ d’action se limite à la surface de la mer qu’ein-
NOS COLONIES
brasse leur longue-vue. Les câbles sont autant de chemins de fer stratégiques extra-rapides qui, d’un mot, peuvent amener sur un point faible des forces considérables, ou au contraire disperser ces mêmes forces devant des forces supérieures. On frémit à la pensée de ce que devient le réseau anglais des câbles en temps de g-uerre : des antennes cachées fouillant les mers, palpant rennemi, trouvant le point faible et s’j acharnant jusqu’à la complète destruction; et, le sort de nos escadres apparaît clairement : enveloppées soudain par des forces trois fois supérieures ou bloquées savamment. C’est à cause de cette supériorité qu’il ne serait pas inutile d’établir promptement une communication télég'raphique terrestre entre l’Alg’érie-Tunisie et nos coloniesdela côte occidentale d’Afrique à travers le Sahara.
Outre les avantag-es que le monopole des communications télégraphiques sous-marines confère à l’Ang-leterre en cas de guerre ou de difficultés diplomatiques, elle en retire encore un profit véritable en temps de paix. Il est rare qu’au point d’atterrissement d’un câbJe, le Gouvernement qui a concédé le droit d’atterrissag’e n’ait pas imposé à la Compagnie concessionnaire la publication quotidienne d’un bulletin, donnant les nouvelles d’ordre général du pays auquel appartient le câble. Ainsi tous les jours le bureau du câble fait paraître sur place, ou transmet à un centre important, un résumé des événements qui se déroulent à l’autre extrémité du câble. Les journaux reproduisent ces nouvelles à l’cnvi. Or, l’Angleterre possédant les neuf dixièmes des câbles, les nouvelles de ce pays sont répandues
ET l’exposition DE i900 193
dans tout l’univers, et la voix sous-marine se met à parler, mais comme un agent politique, s’attachant à ne mettre en lumière que les événements favorables à son pays, en particulier les faits qui intéressent sa g-randeur politique. La déduction à tirer de cette situation est facile. La force meme des choses, l’implacable habitude amène ceux qui reçoivent ces nouvelles à s’intéresser à l’Angleterre et aux Anglais ; peu à peu, ils oublient les autres pays, et quand l’occasion se présente, des relations suivies s’établissent avec les citoyens d’un état qui semble tenir une si grande place dans le monde.
Enfin, M. Depelley a très justement remarqué que tout n’est pas sacrifice à l’intérêt politique et stratégique de l’empire, dans les entreprises de télégraphie sous-marine. Une observation attentive du commerce g-énéraldes colonies anglaises et du développement des câbles anglais, permet déposer en principe que le mouvement commercial d’une contrée est aidé, sinon provoqué par l’établissement de câbles dans son voisinage. C’est ce que prouve la comparaison des chiffres suivants :
Longueur du réseau des câbles anglais.
Commerce de l’Angleterre avec ses colonies.
Années 1874