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Cette correspondance dans les milliards, par lesquels se solde le commerce de l’Angleterre avec ses colonies,
Colonies, introduction. 1^
NOS COLONIES
et les kilomètres, qui représentent son réseau de câbles, ne surprendra pas, siTon songe que Londres est devenu le « grand marché des nouvelles » ; que des renseignements rapides et précis, transmis par les câbles, sur la production agricole ou industrielle d’autres contrées, sur le cours des marchandises en vente dans les marchés les plus lointains, permettent aux spéculateurs anglais de donner une base sûre à leurs opérations, ou de transformer Londres en un marché réel de certaines marchandises. Il n’est donc pas exagéré de dire que la concentration, entre les mains de compagnies anglaises, des câbles télégraphiques sous-marins, place l’Angleterre dans une situation privilégiée, au triple point de vue desapolitique coloniale, pour ne pas dire de la politique générale, de ses intérêts commerciaux, et de sa sécurité en cas de guerre maritime.
Pour échapper à cette dépendance, quelle a été l’attitude de notre gouvernement? 11 serait injuste de dire qu’il n’a rien fait : mais c’est là qu’apparaît l’infériorité de notre méthode politique sur celle des Anglais. Au lieu de l’effort énergique, constant, suivi, que j’ai montré tout à l’heure, nous ne trouvons chez nous que des efforts intermittents, timides, sans suite. En 1886, l’administration des télégraphes se propose de relier Madagascar à la Réunion et à la côte d’Afrique, avec l’arrière-pensée de prolonger plus tard ces lignes par Obock et Tunis jusqu’à Marseille : le projet est arreté devant le Parlement. En 1887, nouvelle tentative, couronnée du même insuccès, pour relier la France à ses colonies des Antilles et d’Amérique par le câble Brest-New-York. En
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troisième lieu vient le projet des Açores, qui tendait à empêcher l’Ang-leterre de mettre encore la main sur cet archipel, point d’attache d’une valeur inappréciable au milieu de l’Atlantique, pour des câbles dirig-és vers les deux Amériques :M. Depelley, charg-é de porter aux Cortès portug-aises les propositions de la France, parvient à faire rejeter par elles les offres des Compagnies anglaises; mais le contrat qu’il rapporte et qui assure aux Français le droit exclusif d’atterrissage aux Açores, est repoussé par les pouvoirs publics en France et, quatre mois après notre abandon, est posé le câble anglais qui fonctionne aujourd’hui entre le Portugal et les Açores. En 1892 et 1893, pour la première fois, je crois, des usines françaises fournissent à l’Administration des télégraphes les câbles que celle-ci fit poser entre Marseille d’une part, Oranet Tunis de l’autre. En 1893, un câble français relie la Nouvelle-Calédonie au réseau international par l’intermédiaire de l’Australie. En 1895, le gouvernement doit faire hâtivement poser le câble Majunga-Mozambique, dont j’ai dit le rôle pendant l’expédition. En 1896, la Chambre des députés vote la création d’une ligne reliant Brest au littoral des Etats- Unis par un câble, auquel seront rattachées nos colonies delà Guyane et des Antilles : c’est l’embryon du réseau transatlantique dont j’ai parlé plus haut. Cette courte énumération nous mène jusqu’aux projets actuellement pendants.
Dans son rapport sur le budget des Postes et Télégraphes pour 1900, M. Berteaux consacrait une douzaine de pages à la création d’un réseau de câbles fran-
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çais. Le 27 novembre 1899 fut adopté par la Chambre un projet de résolution dans le même sens.
Le gouvernement rédig-ea alors un projet de loi, au sujet duquel M. Ordinaire a déposé son rapport, au nom de la commission des colonies, le 19 juin 1900. Le projet du g-ouvernement comporte la création de lig-nes allant Tune d’Oran à Tang-er, Ténériffe et Saint-Louis; l’autre de Hué à un point à déterminer au nord de Hong'-kong- (ce devait être le port d’Ainoy) ; la troisième de Tamatave à la Réunion. Sont également prévues des lignes sous-marines pour le g-olfe du Bénin et la côte du Cong*o français, ainsi qu’une somme d’un million pour l’extension et l’amélioration des lig*nes télégraphiques terrestres de nos colonies de l’Afrique occidentale. a Ce projet, fait très justement remarquer la Quinzaine coloniale^ ne peut être qu’un commencement : car, s’il donne satisfaction, en ce qui concerne l’Afrique occidentale, il est encore incompletpour nos possessions d’Extrême-Orient, et on peut dire, avec l’exposé des motifs g-ouvernemental, que « ce résultat acquis, de nou- « velles extensions du réseau sous-marin s’imposeront « à notre examen ». Telle est aussi l’opinion formulée par M. Maurice Ordinaire, au nom de la Commission des colonies. Le rapporteur souscrit à l’établissement d’un câble d’Oran à Tanger; mais, au lieu de racheter à la (( Spanish national », selon l’intention dug’ouvernement, la ligne Ténériffe-Saint-Louis et de la raccorder à celle de Tanger, M. Ordinaire préférerait la création d’une ligne directe entre Brest d’une part, Saint-Louis ou Dakar de l’autre. Sur cette lig-ne pourrait venir s’em-
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brancher un câble Saint-Louis-Cayenne, à moins que le g-ouvernement préfère acheter le câble de la « South American C° », qui se dirig-e sur Pernambonc : ainsi serait constitué un réseau Sud-Atlantique français. De Saint-Louis pourrait partir une seconde ligne, desservant nos possessions du g*olfe du Bénin et du Congo, la Réunion et Madagascar : il ne serait pas impossible de relier la grande île au Sénégal par un câble, qui toucherait à Kotonou, à Loango et, si cela est nécessaire, à Mossammedès. Ce câble pourrait être prolongé, à travers rOcéan Indien, jusqu’en Indo-Chine : si des communications par câbles français pouvaient être établies avec cet empire, il serait évidemment suffisant de rattacher Madagascar à un seul des deux réseaux, oriental ou occidental. C’est qu’il n’est pas facile à la France de poser un câble entre elle et rindo-Chine. M. Donmer se propose bien de réunir, aux frais du gouvernement général, Saigon aux îles Poulo-Condor, et Haïphong à Konan-Tchéou-Onan par un câble et par une ligne terrestre, traversant la presqu’île de Léi-Tchéou- Fon. Mais, pour permettre à la France de correspondre avec rindo-Chine par une voie plus sûre que celle des câbles anglais, le moyen le plus pratique serait peutêtre de rattacher Hué et Haïphong, par des câbles français, à Vladivostok ou à Port-Arthur, c’est-à-dire au réseau russe. Si les Américains réalisaient bientôt leur projet de câble transpacifique Manille-San-Francisco, nous pourrions relier Hué aux Philippines. La même solution nous permettrait de soustraire la Nouvelle-Calédonie à la tutelle anglaise, en dirigeant sur
elle un embranchement du transpacifique américain : sinon, il nous faudra la relier au réseau indo-chinois. Tels sont les desiderata delà commission des colonies : on voit qu’ils vont bien au delà des propositions du gouvernement.
Aussi, un nouveau projet de loi, dû à l’initiative parlementaire, a-t-il essayé de donner satisfaction à quelques-unes des exigences que je viens d’indiquer et à d’autres, que l’expédition de Chine a fait surgir.
Tout dernièrement, on a distribué à la Chambre une proposition de loi de MM. Meyer, Christophe (Isère), Pourquery de Boisserin et autres, tendant à rétablissement des lignes télégraphiques sous-marines suivantes :
Dans rOcécm Atlantique. — Ligne Rocliefort-Dakar ; ligne Dakar-Buenos-Ayres ; ligne Dakar-Kotonou ; ligne Kotonou- Lihreville; ligne Libreville-Mossamédès.
Dans r Océan Indien. — Ligne Tamatave-Saint-Denis.
Da)is les mers de Chine. — Ligne Saïgon-Poulo-Gondore ; ligne Saïgon-Macao ; ligne Macao- Amoy ; ligne Amoy-Woiisnng; ligne Wousimg-Port-Arthur ; ligne Port-Arthur-Takou ; ligne Saïgon-Pontianak ; ligne Pontianak-Batavîa.
Dans la Méditerrayiée orientale. — Ligne Bizerte-Ergastiria ; ligne Ergastiria-Sébastopol ; ligne Ergastiria-Beyrouth.
On voit que ce projet satisfait à un grand nombre des exigences formulées par le rapport de M. Ordinaire, notamment en ce qui concerne la mise en communication directe de la France avec toutes ses possessions de la côte occidentale d’Afrique; de ces dernières avec l’Amérique du sud ; de l’Indo-Chine avec les îles de la
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Sonde d’une part, avec les côtes de Chine et le réseau des câbles russes d’autre part ; de Madagascar enfin avec la Réunion. Je ne m’explique pas pourquoi il ne prévoit pas le prolongement du câble au delà de Mossamédès jusqu’à Madagascar. En dehors de ce réseau colonial, l’idée de prendre pied dans la mer Noire, dans l’Archipel, et de ne pas laisser la Syrie à la merci du câble anglais de Chypre, me paraît excellente.
Nous sommes donc en bonne voie, à la condition que toutes ces belles propositions ne restent pas trop longtemps à l’état de projets, et que la Chambre se décide à leur donner quelques instants d’attention. Il ne faut pas qu’elle se laisse induire en erreur par rargument spécieux, qui consiste à présenter la rupture d’un câble comme une opération très facile. Des raisons sérieuses, les unes d’ordre juridique international, les autres d’ordre naturel, empêcheraient nos navires de couper les câbles anglais, en cas de guerre. Il ne faut pas non plus que nous nous laissions arrêter par des difficultés d’ordre matériel et financier. D’après des données sérieuses, j’estime à 340 millions le capital minimum qui doit être engagé pour créer un réseau de câbles français, susceptible d’entrer en concurrence, commercialement parlant, avec les câbles anglais. On ne doit pas songer à faire assumer par l’Etat une entreprise pareille. Faire appel à l’épargne publique et monter une société, sans se préoccuper de la qualité et de la nationalité des souscripteurs, ne me semble pas non plus une solution pratique. Il faudrait constituer une société composée d’actionnaires exclusivement français et sachant d’a-
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varice qu’ils devraient s’attendre à une concurrence sans scrupules avec les compagnies anglaises.
Le rôle de l’Etat vis-à-vis de ces Gompag-nies se bornerait à exig-er la nationalité française des actionnaires et à imposer à cette compag'nie les clauses suivantes, ({ui ne sont que la reproduction des clauses imposées aux compag’nies anglaises par le gouvernement de la Reine :
1" Le câble proposé ne doit, en aucune station, posséder d’employés étrangers ; de même les fils ne passeront dans aucun bureau et ne pouront être sous le contrôle d’un g-ouvernement étranger;
2^ Le Gouvernement ne prendra aucun eng-ag-ement ni aucune responsalrilité en ce qui regarde le câble, au delà du paiement du subside;
.3° Les dépêches du Gouvernement doivent avoir la priorité lorsqu’elle est demandée ;
4° En cas de g uerre, le Gouvernement pourra occuper toutes les stations du territoire français ou sous la protection de la France, et se servir du câble au moyen de ses propres employés.
Le premier et le quatrième paragraphes pourraient être fortifiés en établissant un roulement dans les bureaux des Compagnies, des miroiristes de l’Etat, fonctionnaires assermentés qui, dans le cas d’une tension diplomatique soudaine, se trouveraient à leur poste.
Enfin, dans le cas où l’Etat demanderait l’établissement de certains câbles, il lui appartiendrait d’accorder à la Compag'nie une subvention. Telles sont les conditions dans lesquelles on peut concilier les intérêts de
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l’Etat avec ceux des capitalistes qui auront fondé une entreprise de télégraphie sous-marine. A la condition de n’être pas engagée avec trop de timidité, — ni, cela va sans dire, avec trop de témérité — la création d’un réseau de câbles sous-marins français peut devenir, au sens commercial du mot, une bonne affaire. Dans tous les cas, il n’y en aurait pas de plus patriotique.
Il ne me reste plus qu’à examiner la (juestion de l’Enseignement colonial, question dont l’importance et l’urgence s’accroissent de jour en jour. Elle se présente sous trois formes principales : Y E nseigaement agricole ^ V Enseignement commercial et V E nseignement mêdicaL
A maintes reprises, j’ai constaté la présence d’un obstacle qui paralyse l’essor et le succès des entreprises formées pour la mise en valeur agricole de nos colonies : c’est l’absence d’un enseignement destiné à préparer les aspirants colons à leur existence, en leur fournissant la science indispensable à la création et à la réussite de leurs exploitations. Cette lacune se fait d’autant plus vivement sentir que l’on voit s’augmenter le nombre des jeunes gens qui subissent l’attraction de la vie coloniale, et que l’encombrement des carrières métropolitaines détourne vers elle.
Je sais que de savants spécialistes ont peu de goût pour l’enseignement agricole colonial pratiqué dans la métropole, et qu’ils soutiennent que ce genre de connaissances ne peut s’acquérir que sur place. Je me per-
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mettrai de leur répondre qu’il en est de l’enseignement agricole colonial comme de tous les enseignements. Il faut commencer par acquérir des connaissances générales, avant de se spécialiser et d’être apte à pratiquer telle ou telle culture sous tel ou tel climat. Le métier d’agriculteur-colon est un métier comme les autres, plus difficile même que les autres. Il faut donc l’apprendre, et c’est à la mère-patrie à fournir cette instruction et cette éducation. Il convient de mettre le public en garde contre cette légende qu’il suffit d’aller aux colonies pour y faire promptement fortune. On doit y aller avec l’intention d’y chercher un emploi rémunérateur de ses énergies et de ses connaissances, pour s’y faire, en travaillant, une existence honnête, relativement facile et plus large, en tout cas, qu’on ne l’eût pu rêver dans la métropole. C’est dire qu’il faut partir armé de toutes pièces pour la lutte, et qu’on ne peut y réussir qu’à cette condition.
Puisqu’il en est ainsi, peut-on espérer que, spontanément, des colons expérimentés, pourvus des aptitudes et des connaissances nécessaires, se rendront sur les points les plus divers du globe, pour entreprendre les cultures infiniment variées qui peuventy être pratiquées. Ce serait trop attendre de l’esprit d’initiative. Il est à craindre que, si la colonisation agricole ne reçoit pas des pouvoirs publics l’impulsion et l’aide qu’elle est en droit d’en attendre, le développement ne soit lent. Plus d’un colon, ayant à payer des écoles coûteuses, à subir des échecs dus à son inexpérience, se rebutera, et, au lieu d’en accuser l’insuffisance de ses connaissances
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techniques, s’en prendra au sol, au climat, aux conditions économiques.
Si de semblables échecs venaient à se produire, ils pourraient, par leur répercussion, avoir des conséquences néfastes et marquer un temps d’arrêt dans le développement de la colonisation ag'ricole. Le rôle du g*ouvernement est donc de prévoir ces insuccès possibles et de les éviter, en montrant à chacun le parti que l’on peut tirer de l’exploitation du sol, lorsque celle-ci est bien conduite et repose sur la base solide de la pratique éclairée par la science.
D’ailleurs, ne serait-il pas anormal de ne pas accorder à cette ag-riculture naissante un peu de l’aide puissante qui depuis tant d’années déjà est prodig’uée à notre vieille ag-riculture métropolitaine? C’est grâce à l’org-anisation si complète de l’enseig-nement agricole, qui part de l’école primaire pour aboutir à renseignement supérieur donné à l’Institut agronomique, en passant par les écoles pratiques et les écoles nationales ; c’est grâce à l’org-anisation du service des recherches, qui comprend les champs d’expériences, les stations ag’ronomi([ues, les laboratoires de hautes études; c’est g-râce enfin aux hommes éminents qui s’appellent Boussing-ault, Berthelot, Schloesing-, Deherain, et à leurs merveilleuses études, que notre agriculture s’est transformée. Cette transformation gagnant de proche en proche est allée chercher jusqu’au moindre paysan, dont elle a secoué la torpeur, qu’elle a débarrassé de sa routine aveugle, et qu’elle a conduit bientôt à l’adoption des meilleures méthodes. Ces résultats sont aujourd’hui
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tangibles : le blé a doublé ses rendements, le bétail s’est amélioré, la vig-ne a triomphé de terribles fléaux. Gomment peut-on concevoir qu’une ag'riculture nouvelle, bien plus difficile que l’agriculture pratiquée^en Europe, puisse se passer de tous ces renseignements, qui se dégag-ent de travaux et de recherches incessants? Gomment peut-on imaginer que cette ag-riciiltnre nouvelle, qui n’a même pas pour g-uide la saine et vieille tradition dont bénéficiaient nos cultivateurs, puisse se développer sans direction, sans auxiliaire, et sans soutien?
Ges observations si souvent renouvelées, mais qu’il n’est jamais inutile de répéter, viennent enfin d’être prises en considération par les pouvoirs publics. Si la question n’est pas résolue, du moins est-elle aujourd’hui sur le point de l’être. Toutes nos colonies devront bientôt être dotées de Jardins d’essais, dont le rôle consistera à essayer la culture des plantes, à les adapter au climat local, à rechercher les espèces les plus appropriées, à g-nider le colon dans le choix d’une méthode agricole, et à l’aider dans ses débuts en lui donnant des plants tout préparés, ce qui lui permettra de franchir plus aisément la pénible période de la mise en train. Muni de plants tout faits, dès la première année, il les installera sur le sol de sa concession : il gagnera du temps, et atteindra plus facilement, avec un capital moindre, le moment tant désiré delà récolte.
Il y a longtemps que les Anglais, les Hollandais, les Russes, les Allemands, les Belges, ont organisé des jardins d’essais dans leurs colonies, et des jardins botani- ([ues coloniaux dans la métropole même. Il y a longtemps
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qu’en France même, la nécessité de ces établissements nous a été démontrée, leur rôle défini, leur fonctionnement expliqué. Néanmoins, je ne crois pas qu’en dehors de la Gochinchine, de la Tunisie, du Congo et peut-être de la Guinée, aucune autre de nos colonies possède un jardin d’essai méthodiquement organisé. « Nous sommes censés avoir, dans la plupart de nos colonies, des jardins d’essai, écrivait M. J. Ghailley-Bert en 1898. Le plus souvent ce ne sont que des jardins d’agrément; on y fait venir de belles plantes ou de savoureux légumes pour orner les tables du gouverneur et de ses amis. » Je crois que même ces jardins d’agrément ne sont le fait que de quelques colonies privilégiées, déjà avancées dans leur développement agricole ; et d’ailleurs je verrais sans déplaisir les jardins d’essais de nos colonies se doubler de jardins d’agrément, on la population européenne pût se délasser, comme elle le fait à Alger, sons les splendides allées du parc d’Hussein-Dey. Mais, cette réserve faite, je reconnais que l’organisation de nos jardins d’essai coloniaux est tout à fait précaire, et que leur direction laisse souvent beaucoup à désirer. Des traits, comme le suivant, que rapporte M. Ghailley- Bert, font voir que l’intérêt même, la raison d’être d’établissements de ce genre échappent à une foule de gens. « M. Heckel expédiait à une de nos colonies des graines précieuses. Mais, disait-il, qui en prendi*a soin? Qui les surveillera? — Oh, lui répondit-on, il y a là-bas un caporal qui s’y entend à merveille. » Je sais que nos caporaux sont bons à tout; il ne faut cependant pas trop leur demander, et il est grand temps de doter toutes
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nos colonies de jardins d’essai méthodiquement org-anisés, de leur donner une direction à la fois scientifique et pratique, comme celle que M. Dybowski a donnée au jardin d’essai de Tunis, enfin de les mettre à même de rendre à nos colons les services que j’énumérais tout à l’heure.
Mais pour que l’action des jardins d’essais soit efficace, il est de toute nécessité qu’une impulsion g-énérale leur soit imprimée. Il n’y a pas à song*er, en effet, à doter chacun de ces jardins d’essai d’un état major d’hommes de science, capables d’étudier les difficiles problèmes de la mise en culture du sol. C’est la raison pour laquelle il me semble quel’enseig-nement ag-ricole colonial ne peut être tout entier donné sur place, dans la colonie, et qu’il comporte, pour premier org-ane, un établissement d’enseig'nement pratique dans la métropole. Cette opinion est partag’ée depuis plusieurs années par nombre de personnalités coloniales. En 1898, M. Chailley-Bert proposait, dans un petit livre intitulé V Éducation et les colonies^ d’ajouter à cinq ou six de nos centres d’enseig'nement ag'ricole une section d’ag-riculture coloniale, où les jeunes g’ens qui se destinent à la colonisation seraient venus passer un an. Après cette année d’enseig'nement métropolitain, pendant laquelle ils eussent acquis des connaissances g'énérales, ces jeunes g'ens fussent allés étudier sur place la culture spéciale à laquelle ils se destinent, dans la colonie française ou étrang'ère où cette culture est le plus développée. Ainsi, l’année d’enseig'nement métropolitain se fut complétée d’une ou plusieurs années de mission dans une contrée
tropicale, ou de stage dans un jardin d’essai colonial. Ce système, qui offrait l’avantag-e de n’exig-er la création d’aucun org-anisme nouveau, présentait l’inconvénient de la dispersion.
Mieux vaut centraliser l’enseig'nement métropolitain dans un seul établissement. En février 1898, un Nantais, M. Durand-Gosselin, informait le préfet de la Loire- Inférieure qu’il mettait à sa disposition : l°un domaine, sis aux portes de Nantes, d’une valeur de 400,000 francs, et une somme de 300,000 francs, pour la création d’une école d’horticulture; 2° un million de francs pour la construction de serres destinées aux cultures coloniales et pour l’aménagement du domaine. L’Union coloniale française, consultée par le donateur, la Chambre de commerce et le conseil municipal de Nantes émirent des vœux, en conformité desquels le conseil général de la Loire-Inférieure, dans sa séance du 26 août 1898, manifesta l’intention de donner, dans l’établissement projeté, une part prépondérante à l’enseignement des cultures coloniales. Il a, enfin, nommé une commission chargée de lui présenter un projet, après avoir visité l’Institut botanique de Kew(prèsde Londres), et le collège colonial de Hollesley-Bay. Le gouvernement, de son côté, n’avait pas attendu ce moment pour agir: il avait chargé plusieurs agronomes de missions d’études, parmi lesquelles les plus fécondes en résultats furent celles de M. Lecomte aux Antilles et à la Guyane, de M. Bourdarie au Congo, et de M. Milhe-Pontingon, aux jardins d’essai de Kew (Londres), de Bruxelles et de Berlin. Sur les rapports que lui firent ces ^lessieurs.
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le ministre des colonies, M. Trouillot, nomma une commission appelée à se prononcer sur la création d’un établissement métropolitain destiné à étudier les cultures coloniales.
Telles sont les circonstances à la suite desquelles un jardin colonial a été créé à Nogent-sur-Marne. Il doit, ainsi que le dit son décret d’organisation (28 janvier 1899), rechercher les questions d'intérêt général^ et guider les jardins d'essais des colonies dans leurs recherches et leurs travaux. Le Jardin colonial a pour mission de répondre à quatre exigences différentes :
1*^ Il doit tout d’abord renseigner.
Un futur colon se présente, il a de l’argent, quelques connaissances générales. Que fera-t-il? Où ira-t-il? Sera-ce en Indo-Ghine, pour cultiver le thé ou le riz, au Soudan pour se livrer à la culture du coton ou à l’élevage, au Congo pour produire le cacao ou la vanille, à Madagascar pour exploiter le caoutchouc ou élever du bétail, en Nouvelle-Calédonie pour planter du café ? Il n’en sait rien. Il faut donc l’aider à faire son choix, guider son esprit, puis faciliter ses recherches, préciser ses aptitudes, proportionner ses desseins au capital dont il dispose. Seul un organe technique peut fournir sur ces divers points des renseignements précis. Dès aujourd’hui, le service de renseignements fonctionne régulièrement, et chaque jour de futurs colons viennent s’y documenter.
2^ Le Jardin colonial doit en outre faire l’inventaire des produits utiles fournis par nos colonies. Il possède des laboratoires où sont faites des recherches sur l’uti-
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lisation des matières premières ; où sont étudiés les procédés nouveaux pour Futilisatioii des produits les plus importants, tels que le caoutchouc, les cotons, les guttas ; enfin où sont tentées des expériences, en vue d’apprendre comment les plantes doivent être cultivées, quelles espèces et quelles variétés il faut choisir de préférence. Mais ces recherches manqueraient de portée pratique, si elles n’étaient accompag-nées d’expériences en grand faites dans les colonies ellesmêmes. Et c’est pour cela qu’il a paru indispensable de placer les Jardins d’essais sous l’autorité du Jardin colonial, en sorte que celui-ci puisse demander à ceuxlà de faire des expériences en se conformant aux indications précises qu’il leur fournit. Les produits de cultures ainsi faites dans des conditions déterminées, sont de nouveau envoyés au Jardin colonial, où ils sont étudiés comparativement.
3^^ Le Jardin colonial multiplie les plantes nouvelles et les répand dans les colonies. Au courant de toutes les publications, en rapport avec les établissements scientifiques du monde entier, il est à l’affût des questions nouvelles ; il se procure des g-raines de tous les vég-étaux utiles produits par nos colonies ; il envoie les semences capables de supporter le voyage, ou, pour les espèces trop délicates, il les transforme en plantes qui sont expédiées en serres portatives. 4° Enfin, le Jardin colonial instruit les jeunes gens, praticiens ou sortant des écoles ; il les met en contact avec la matière coloniale. Les laboratoires recevant chaque jour des envois nouveaux, ceux-ci sont étudiés, classés, et con-
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courent à former l’instruction des jeunes g’ens attachés à ces laboratoires. Ce n’est là encore que l’embryon d’un service d’enseig'nement ; car il faudra bien qu’un jour cette inég-alité qui existe entre l’enseignement de l’agriculture métropolitaine et celui de l’agriculture coloniale cesse. Dès lors, le Jardin colonial n’aura plus qu’une faible transformation à subir pour devenir cet organe d’enseignement. Les jeunes gens sortant des écoles d’agriculture, munis de ce bagage d’enseignement agronomique qui est la base de toute exploitation raisonnée, viendront s’y spécialiser pendant une année ou deux. Le Jardin colonial sera pour l’agriculture coloniale ce qu’est l’école forestière pour la sylviculture. Enfin pour que l’organisation soit complète, il est nécessaire que tout ce qui fait partie de l’agriculture, aussi bien la mise en valeur du sol que le régime forestier, que l’amodiation des concessions, que les encouragements à accorder, que les maladies à combattre ou les bonnes méthodes à propager, fassent partie des attributions d’un service central. La question est dès aujourd’hui posée, puisque, cette année, une inspection générale de l’agriculture coloniale a été créée. Il n’y a plus qu’à mieux préciser ses attributions et à élargir ses fonctions pour obtenir l’organisation d’un service complet.
Pour favoriser le développement du jardin de Nogent, les commissaires de nos colonies, d’accord avec les gouverneurs, et avec l’autorisation de M. le Ministre, ont tenu à augmenter ses collections et lui ont fait don d’une partie des olqeis et produits ayant figuré à l’ex-
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position et se rapportant principalement à l’enseig-nement ag’ricole.
Les plans, cartes, documents g-raphiques et statistiques et les objets d’ethnographie ont été offerts à l’Office colonial dont le rôle, différent de celui du jardin de Nogent, vise principalement le commerce, et dont la direction est confiée à mon ancien collègue à la Chambre, l’honorable M. Auricoste. Les renseignements les plus complets sur l’Office colonial sont contenus dans le volume consacré à l’exposition du Ministère (chapitre m).
Les colonies ont ainsi témoigné une fois de plus le désir de voir prendre à ces deux établissements, et à bref délai, une extension en rapport avec les services qu’elles en attendent.
Si notre enseignement agricole colonial n’est qu’à l’état naissant, notre enseignement commercial colonial présente de graves défectuosités.
Je n’ai nullement l’intention de critiquer notre Ecole coloniale ; mais son rôle principal est de créer des fonctionnaires, et elle le remplit avec autant de conscience que de succès. Il n’est que juste de proclamer que notre personnel de fonctionnaires coloniaux, grands et petits, s’acquittent de leur tâche avec beaucoup de dévouement et d’intelligence. Le temps est heureusement passé où nos gouverneurs et fonctionnaires de tout ordre étaient recrutés parmi les épaves de la politique, et se trouvaient ainsi appelés à jouer, dans nos colonies, un rôle auquel ils n’étaient que très impar-
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faitement préparés. Nous avons réalisé, pour nos fonctionnaires coloniaux, comme pour nos consuls, des progrès auxquels les étrangers se plaisent à rendre liommag’e plus encore peut-être que nous-mêmes.
Je ne me plains donc pas des fonctionnaires, mais je regrette de ne pas pouvoir recruter le personnel de jeunes g'ens dont le besoin augmente et aug^mentera au fur et à mesure de la mise en valeur de notre domaine, et je voudrais essayer d’expliquer la cause de cette 2)énurie, car ce n’est pas la bonne volonté qui fait défaut. Notre loi militaire place les jeunes g-ens disposés à partir pour les colonies, dans une situation plus difficile encore que ceux qui se rendent à l’étranger. Les articles 81 et 82 de la loi du 15 juillet 1889, qui déterminent les règles applicables au service militaire dans les colonies, constituent un véritable obstacle à la mise en valeur de nos possessions, en empêchant le recrutement des jeunes gens disposés à prendre cette carrière. Cette remarque ne date pas d’aujourd’hui, puisqu’elle s’est produite au lendemain de la promulgation de la loi, et qu’une pétition des mieux motivées fut adressée à ce sujet, en 1896, au Sénat et à la Chambre des députés. En 1897, M. Mercet, président de l’Union coloniale, et M. Cliailley-Bert, secrétaire général, se rendirent devant la Commission de l’armée, et lui exposèrent leurs griefs contre la loi de 1889 : le président, M. Mézières, leur fit espérer le vote d’une loi leur donnant satisfaction. Le 30 avril 1900, M. J. Chailley-Bert adressait à M. Mézières, président de la Commission de l’armée, à M. le général de Galliffet, ministre de la
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g-uerre, et à M. Lannes de Montebello, rapporteur de la loi sur l’armée coloniale, de nouvelles lettres, dans lesquelles il reprenait ses arguments contre les articles 81 et 82 de la loi militaire. Résumons-les. Tandis que l’article 50 de la loi de 1889 exempte du service militaire le jeune Français qui émigre hors d’Europe, dans un territoire étranger, les articles 81 et 82 obligent le jeune Français qui veut émigrer dans une colonie française à satisfaire d’abord à l’obligation militaire : il en résulte pour lui un avantage évident à émigrer dans les pays étrangers plutôt que dans les colonies françaises. La loi de 1889 dispense bien de deux années de service sur trois le jeune Français qui va s’établir dans une de nos colonies, mais à deux conditions qu’il lui est très difficile de remplir : la première, c’est qu’il ait fixé son domicile dans la colonie avant 19 ans, âge auquel son parti n’est généralement pas pris et où le séjour dans un pays tropical est dangereux pour lui; la seconde, c’est qu’il réside dans la colonie pendant dix ans consécutifs, condition qui est généralement en opposition directe avec les nécessités de son emploi. Les remèdes à ces inconvénients sont faciles : ou bien assimiler, au point de vue de la loi militaire, le Français qui émigre dans une colonie à celui qui émigre en pays étranger; ou bien les soumettre l’un et l’autre à l’obligation d’une année de service, mais en les autorisant à l’accomplir à dix-huit ou dix-neuf ans au plus tard, de manière à leur laisser le temps de se préparer, délivrés de toute obligation, à la carrière coloniale ; ou bien permettre au jeune colon d’accomplir son année
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dans une milice locale ; enfin reculer jusqu’à ving-t et un ans l’âg-e auquel le jeune Français devra avoir fixé sa résidence dans la colonie, et introduire de sérieuses facilités dans l’oblig-ation du séjour consécutif. Ces modifications très simples sont une sorte de condition préalable, sans laquelle les réformes projetées dans l’éducation et dans l’enseignement risquent de ne servir à rien.
Pourquoi, nous demande-t-on souvent, ne prenezvous pas vos employés parmi les élèves diplômés sortant des Ecoles supérieures de commerce ? Je n’hésite pas à répondre quela composition des Ecoles supérieures de commerce s’est totalement transformée depuis qu’elles bénéficient des avantag*es de la loi militaire. Les prog’rammes d’entrée comme ceux de sortie sont devenus beaucoup plus difficiles, et uneg-rande partie des jeunes g-ens n’ayant pas réussi à Polytechnique, Saint- Cyrou Centrale, s’y présentent, afin de ne faire qu’un an de service militaire. Le niveau des études s’est très certainement élevé, mais le personnel qui fréquente ces Ecoles s’est tellement modifié qu’elles ne remplissent plus que très imparfaitement le but que nous nous étions proposé en les créant. La difficulté des examens en éloig-ne forcément la majeure partie des jeunes gens appartenant aux familles peu fortunées, n’ayant reçu qu’une instruction modeste, et qu’il faudrait cependant y attirer, puisque c’est parmi eux qu’on recrute les employés de commerce disposés à s’expatrier.
A Paris, comme à Lyon et à Marseille, on a essayéde parer à cet inconvénient en instituant des cours coloniaux, professés soit par des universitaires, soit par des
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maîtres improvisés, au nombre desquels je m’honore d’avoir fig-uré pendant une année. A Paris, c’est l’Union coloniale qui prit l’initiative de ces cours, organisés à la Sorbonne. A Marseille et à Lyon, c’est la chambre de commerce. Celle de Marseille a pris sur ses propres ressources la somme nécessaire pour créer six Chaires d’enseignement colonial de divers ordres, confiées à des universitaires, et dans lesquelles domine numériquement l’enseignement consacré à l’histoire des produits végétaux, minéraux et animaux de nos possessions d’outre-mer. En voici les titres : U Histoire des produits végétaux coloniaux ; T histoire des produits animaux et parasitologie des plantes et des animaux ; 3° Minéralogie et géologie coloniales ; Histoire et géographie coloniales ; 5° Législation et économie sociales; 6“ Climatologie, épidémiologie et hygiène coloniales. Depuis la fondation, en octobre 1900, d’une section coloniale à l’Ecole de commerce de Marseille, cette section conduit ses élèves à ces cours. Des sociétés privées, telles que la Société pour la défense du commerce, la Société de géographie, ont aussi ouvert des cours à Marseille. Mais je crains que ces cours, comme ceux de Paris et de Lyon, ne répondent pas exactement aux besoins que je signale en ce moment. C’est sans doute un excellent moyen pour former progressivement une opinion sur les questions coloniales et y initier le grand public, maisje necrois pas que l’on puisse espérer trouver dans les auditeurs de ces cours, quelque assidus et attentifs qu’ils soient, les éléments du recrutement d’un personnel colonial.
Aussi l’initiateur même des cours professés à Paris, M. Cliailley-Bert, conseille-t-il aux jeunes gens, qui se destinent à la carrière commerciale dans les colonies, de passer une ou deux années en apprentissage chez un commerçant de la métropole. Sans doute, un jeune homme ([ui aurait bien profité des cours dont je viens de parler, et se serait initié aux affaires dans une maison de commission, par exemple, constituerait une excellente recrue pour nos comptoirs coloniaux. A cela il n’y a qu’un mais: c’est queles commerçants n’acceptent généralement pas de faire l’apprentissage d’un jeune homme, qui ne peut leur être que d’une très faible utilité. Je crois donc qu’il conviendrait de mettre un enseignement commercial et un enseignement colonial également pratiques à la portée des jeunes gens, qui veulent devenir commis ou représentants de commerce aux colonies, dans des écoles spéciales et libres, et d’attacher l’exemption des deux années de service militaire, non pas au fait de sortir de ces écoles avec un diplôme, mais au fait de s’établir dans une de nos colonies, après en être sorti. Mais il faut avant tout modifier les articles 81 et 82 de la loi militaire.
La nature même des choses, l’état d’isolement relatif dans lequel sont appelés à vivre les jeunes coloniaux, l’initiative que ces conditions d’existence leur impose, rendent indispensable pour eux une instruction spéciale, très simplifiée au point de vue de certaines matières figurant dans les programmes des écoles supérieures, et portant principalement sur la comptabilité, la correspondance, les marchandises, les arbitrages et
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la connaissance approfondie d’une lang-ue étrangère.
Cette nature d’instruction commerciale est donnée depuis longtemps aux jeunesgens allemands et suisses, et c’est pour cela qu’on trouve dans ces pays une véritable pépinière d’excellents employés. Il n’est que temps d’imiter cet exemple si nous ne voulons pas rester tributaires de l’étranger pour l’organisation de nos comptoirs et de nos factoreries.
Il serait injuste de ne pas mentionner parmi les œuvres que l’initiative privée a déjà accomplies dans cet ordre d’idées, le Musée et l’Institut colonial de Marseille ; l’honneur en revient au lieckel, leur fondateur et directeur. Ces mots d’institut ou de Musée colonial ne représentent à bien des gens, selon leur imagination, que des collections de flèches empoisonnées, ou des graines d’arachide dans une soucoupe. L’établissement du Heckel répond au contraire à un besoin véritable. Le butqu’il s’est proposé est « défaire le bilan de nos richesses naturelles coloniales connues et inconnues ; de les mettre en évidence dans des collectionsméthodiquementet géographiquement classées; de les étudier enfin et de les faire connaître dans une publication périodique, à caractère nettement scientifique, qui leur permette de prendre dans le commerce ou l’industrie de la métropole une place proportionnée à leur valeur. » Les produits envoyés de nos colonies à l’Institut colonial de Marseille y sont analysés, étudiés, comparés à d’autres, scientifiquement classés, puis exposés, avec leur analyse et les divers renseignements recueillis à leur sujet, dans les vitrines dn Musée colo-
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niai. Les industriels et les commerçants viennent se rendre compte des applications dont ces produits sont susceptibles, des ressources qu’ilsprésentent. Les fonctionnaires coloniaux viennent s’enquérir du g'enre de recherches qu’il y a lieu de faire dans les contrées de leur ressort. La Chambre de commerce s’en rapporte à l’Institut colonial, pour la réponse aux demandes de renseignements qu’elle reçoit de tous les points du monde, sur la valeur vénale et industrielle de certains produits exotiques. Enfin l’Administration des douanes le consulte sur la catégorie à laquelle il convient d’assimiler une foule de produits nouveaux, arrivant à Marseille sous des noms indigènes ou fantaisistes. Je ne parle pas des services que rendent sa bibliothèque et sa bibliographie. L’Institut et le Musée colonial du D*‘ Heckel ont su se rendre, depuis 1893, d’une utilité si incontestable, que des subventions lui ont été accordées par le ministère des colonies, par la Chambre de commerce, par le conseil g-énéral des Bouches-du-Rhône et par la ville de Marseille, qui se propose de lui faire construire un local beaucoup plus spacieux que celui où il est actuellement installé.
Un autre enseignement qu’il est indispensable d’organiser au plus tôt, c’est l’enseig-nement médical colonial. La plante humaine a besoin, comme les autres plantes, d’étre soigneusement cultivée, et on ne la transporte pas impunément des bords du lac du bois de Boulog’iie à ceux du lac Tchad, ni même du lac Alaotra, à Madag-ascar. Puisqu’on prend la
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peine d’acclimater les plantes, ce serait bien le moins qu’on procurât aux jeunes Français qui s’expatrient les meilleures conditions d’hyg-iène et de sécurité.
M. le D"* Raphaël Blanchard, professeur à la faculté de médecine, a exposé tout récemment devant les membres de l’Union coloniale française et du Comité de Madagascar, qu’avait réunis le dîner mensuel de ces sociétés, toutes les raisons qui militent en faveur de l’établissement d’un enseignement de la médecine tropicale.
Il a montré, d’une façon saisissante, l’intérêt capital qu’il y avait, si l’on voulait lesuccès complet del’œuvre coloniale, à combattre efficacement les maladies spéciales aux pays tropicaux; or, le succès dans cette lutte ne peut être obtenu que si l’on a des médecins ayant étudié spécialement ces maladies, que les médecins d’Europe ignorent d’ordinaire complètement.
Les Anglais ont compris cette nécessité d’un enseignement spécial; ils ont installé à Londres et à Liverpool des écoles de médecine tropicale. Les Américains, les Belges, les Italiens les ont imités de façon plus ou moins complète. Quant à nous, nous n’avons encore rien ou presque rien fait qui puisse être mis en parallèle avec l’œuvre anglaise. Cette lacune, préjudiciableà nos intérêts coloniaux comme à nos intérêts scientifiques, il la faut combler. Nous ne devons pas envoyer pendant plus longtemps aux colonies, des médecins très dévoués, mais à qui on n’a rien appris de ce qui leur serait nécessaire, et nous devons, en outre, nous efforcer de continuer nos belles découvertes scientifiques dans
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un domaine où, ces derniers temps, le corps médical ang-lais en a fait de superbes.
L’enseig’iiement qu’il convient d’établir pour faire cesser notre infériorité, la section de bactériolog’ie et parasitolog-ie du 13®cong-rès international de médecine l’a défini, en adoptant par acclamation un vœu dans ce sens.
Le Conseil de la Faculté de médecine de Paris, très favorable à ce projet, a, le 22 novembre dernier, autorisé son doyen à recevoir les sommes qui pourraient lui être offertes pour assurer ce service nouveau. Ce sont ces sommes qu’il faut trouver. M. Etienne, qui assistait au dîner de l’Union coloniale, a déclaré qu’il demanderait à la Chambre une subvention pour cette œuvre nouvelle. Nous ne doutons pas que tous les députés, à quelque opinion qu’ils appartiennent, ne répondent à l’appel du député d’Oran ; mais le concours des particuliers ne sera probablement pas superflu.
En Angleterre, le g-ouvernement ne s’est pas désintéressé de la création des Ecoles de médecine tropicale ; mais ce sont des particuliers qui en ont pris l’initiative, qui ont couvert la plus g*rande partie de la dépense et qui ont, de plus, assumé tous les frais des missions scientifiques envoyées à la côte occidentale d’Afrique pour étudier le paludisme. Nous devons suivre encore cet exemple; ce sera d’autant moins difficile que les donateurs g*énéreux auxquels on pourra s’adresser n’auront qu’à suivre leur propre exemple, et à se rappeler les Œuvres d’humanité et de préservation sociale qui tirent d’eux seuls toutes leurs ressources, tous leurs moyens d’action. Tout permet donc de croire que, pro-
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chainement, nous serons dotés de l’enseig-nement médical colonial qui nous manque.
Je suis tout à fait d’accord avec M. le Blanchard sur le principe de la création d’un enseig*nement médical colonial. Mais je ne pense pas que Paris soit la ville où l’on doive org-aniser d’abord cet enseig-nement, et en tout cas que ce soit la seule. Dans une communication présentée au Cong-rès des sociétés de g’éogi-rapliie tenu à Marseille en septembre 1898, M. le Heckel exprimait le vœu que l’on créât des cours et des cliniques d’hygi-iène et de patholog-ie coloniales dans un certain nombre de Facultés de médecine, afin d’apprendre aux jeunes docteurs coloniaux les notions spéciales à leur carrière, ainsi qu’aux agents et fonctionnaires coloniaux les précautions indispensables à leur santé. J’estime que Marseille, en sa qualité de premier port colonial de France, de petite métropole coloniale, devrait être une des premières universités dotées de cet enseignement. Cette pensée ne m’est pas inspirée par un misérable amour-propre de clocher, mais par la présence à Marseille d’un nombre de coloniaux plus grand que partout ailleurs et, par suite, d’un nombre également considérable de cas pathologiques coloniaux. Ce sont les raisons pour lesquelles il me semble quec’est par Marseille que l’on doit commencer cette innovation. La municipalité l’a compris, et elle a voté, en juillet 1899, la somme nécessaire pour la création de cinq cours coloniaux à l’Ecole de médecine de la ville.
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Je ne voudrais pas que Ton déduisît de cette énumération de desiderata que je suis une sorte de « docteur Tant-pis » et que je nie les progrès accomplis. Loin de là... Personne plus que moi ne les constate avec joie et avec espoir, personne n’a suivi avec plus d’intérêt l’évolution qu’a subie l’idée coloniale et le caractère utilitaire qu’elle a revêtu dans ces dernières années. On ne peut oublier que les résultats financiers de notre commerce colonial se traduisent déjà par un total assez respectable, puisqu’en y comprenant l’Algérie et la Tunisie ce mouvement commercial dépasse 1,154 millions. On ne peut oublier non plus que le commerce de toutes nos colonies, sauf la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et les comptoirs de l’Inde, est en augmentation continue. Le commerce extérieur de l’Indo-Chine représente, en 1899, 253,361,782 francs contre 229,955,325 francs, en 1898, 205,417,953, en 1897 et 177,485,701, de 1893 à 1897, année moyenne; celui des possessions françaises de l’Afrique occidentale, y compris le Congo, 129,206,045 en 1899, contre 1 1 7,739,362 francs en 1898; 74,486,677 en 1892; celui de la Tunisie, 105,211,701 francs en 1899; environ 97 millions en 1898, contre 54 millions et demi en moyenne de 1881 à 1889 et 23 millions avant l’occupation française; celui de Madagascar 35,962,055 francs en 1899, contre 26,602,365 en 1898, 22,701,305 enl897 et 17,593,882 en 1896.
De pareils résultats ne permettent plus de nier l’utilité de la politique coloniale, et cette utilité a même désarmé l’hostilité (ju’elle rencontrait encore de temps
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à autre, au sein du Parlement. C’est que l’on commence à comprendre que la colonisation, comme l’a dit le colonel Monteil, « est la solution pacifique d’un problème économique », et que l’exploitation de notre domaine colonial nous récompensera bientôt des sacrifices que sa création nous a coûtés. Nous sommes déjà loin du temps où Jules Ferry était traité de « Tonkinois », où les ministères étaient renversés parce qu’ils avaient eu l’audace de demander des crédits pour une expédition coloniale. Je me souviens qu’en 1892, à propos de la discussion soulevée à la Chambre par les crédits de l’expédition du Dahomey, M. Paul Déroulède s’écria : <( Nous N avons pas à faire couler le sang de nos soldats pour quelques marchands de Marseille qui commercent sur la côte de Bénin. Votre politique coloniale est une politique de missionnaires et de commissionnaires ! )) Cette étrang-e sortie fut alors accueillie par bon nombre d’applaudissements. Qui donc aujourd’hui oserait prendre en mauvaise part l’appréciation de M. Déroulède sur la politique coloniale? Oui donc ignore l’intérêt politique et pratique qui s’attache à la protection des « missionnaires et des commissionnaires», à la possession de territoires qui offrent de vastes débouchés à l’activité et à l’industrie nationales, fournissent au commerce un aliment déplus en plus considérable et augmentent le prestig-e de la France? Si (pielqu’un regrette le sang’ versé pour l’acquisilion des colonies, il n’ose plus le dii’e et l’opportunité de la politique coloniale n’est heureusement plus contestée. Nous avons donc fait un grand pas, mais il ne faut pas
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rester en chemin. Nous devons aviser aux moyens indispensables pour parfaire notre œuvre et récolter après avoir semé. Nous devons mettre notre lég-islation en harmonie avec nos besoins nouveaux, et forg-er l’outillage nécessaire pour faire mouvoir les multiples rouages de notre nouvelle et puissante machine.
En terminant, qu’il me soit permis de répondre à quelques critiques et de signaler quelques éloges, qui ont été adressés à l’exposition coloniale, et que la notoriété de leurs auteurs a particulièrement signalés à nos yeux. M. Maurice Talmeyr s’est demandé, dans un article intitulé « l’Ecole du Trocadéro » et publié dans la Revue des Deux Mondes^ si l’exposition des colonies françaises et étrangères avait bien atteint son but d’enseignement, si elle nous avait bien enseigné l’exotisme? (( L’exotisme, dit M. Maurice Talmeyr, n’était pas une des petites parties de l’exposition. Il y abondait, y fourmillait et nous l’y retrouvions à chaque pas. Temples hindous, gourbis sauvages, pagodes, souks, ruelles algériennes, quartiers chinois, japonais, soudanais, sénégaliens, siamois, cambodgiens : c’était un bazar de climats, d’architectures, d’odeurs, dérouleurs, de cuisines et de musiques... C’était l’univers dans un jardin ! Un territoire grand comme la moitié de l’Europe se condensait en 500 mètres carrés, un désert se résumait en une paillette, une mer en un bassin. Le nord touchait au sud et le pôle à l’Equateur. Le
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même courant d’air vous apportait l’odeur des joncs de l’Océanie et des fourrures du Kamcliatka. Vous faisiez là, montre en main, le tour du monde en trois heures. » Je répondrai tout à l’heure à ce reproche; je montrerai qu’il n’a pas tenu à nous que l’exposition de l’empire colonial français disposât d’un territoire plus vaste.
Arrivons tout de suite à ce qui fait l’objet même de la critique que nous adresse M. M.Talmeyr. « Entrez, ditil, au villag’e dahoméen, feuilletez-y les photographies du Dahomey, puis reg-ardez le village lui-même, ses restitutions et ses exhibitions. Vous percevez très nettement, dans les simples vues du pays, une certaine vie primitive et un certain cadre sauvage. Le ton manque et la perception est incomplète, mais les silhouettes, les reliefs, les g-rands linéaments se fixent néanmoins dans l’œil. Maintenant, examinez les objets exposés, armes, fétiches, meubles, engins, instruments, ustensiles, et vous ne retrouverez plus aucun rapport entre les ensembles donnés par les photographies et le détail figuré par les objets. Les premiers et les seconds devraient cependant correspondre, s’expliquer, se compléter,- concorder, mais ils ne concordent pas. Les photographies vous représentent une contrée, des sites, des mœurs, des figures, des horizons, quelque chose de vivant, qui existe, qui respire. Les objets ne sont que des fragments, des débris, on ne sait quoi d’incompris, d’informe, d’incohérent, qui ne signifie rien et ne se rattache à rien. On ne peut même pas dire que l’idée propagée est fausse. Elle est nulle, elle n’est pas. Vous voyez dev ant vous des morceaux bizarres, imitant vaguement des
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têtes d’oiseaux, de lions, de bêtes, de monstres, et l’on vous montre même une façon de g*rossier g-uéridon, tout hérissé de flèches et de coutelas qui simule une <( table des sacrifices. » Mais tout cela est tellement dépourvu d’âme et de toute âme quelconque, que ce n’est rien. Le sauvage se confond souvent avec le puéril, et tous ces engins de bois ou de cuivre mal dégrossis, sans figure, finissent par friser la mystification. Ils viennent du Dahomey, mais pourraient aussi bien venir de n’importe où, et nous touchons ici à un autre vice d’exhibition d’exotisme, c’estque toutes ces choses exotiques ne peuvent, visiblement, avoir leur vrai caractère, sinon même un caractère, que dans leur milieu, sous le soleil qui doit les éclairer, dans l’air où elles devraient être baignées. Il en est des fétiches, des armes, des dieux, des objets qu’on nous montre là, et même des constructions et des paillettes, d’un torchis trop rose et trop neuf, comme de certaines paroles d’opéra. Elles peuvent servir de prétextes à de puissants effets musicaux, mais ne sont plus que des niaiseries sans la musique. Or, la musique ici c’est le pays même, et nous n’avons que le livret. Un effort, sans aucun doute, et un effort consciencieux, intelligent, a été fait par l’exposant. Il a même probablement réalisé tout ce qu’on pouvait réaliser, mais n’a pas pu exposer l’atmosphère, et c’était l’atmosphère qu’il fallait surtout exposer. »
En vérité, la critique formulée par M. Talmeyr ne s’adresse pas à l’exposition coloniale de 1900, mais à toute exposition coloniale, et même je vais plus loin : à toute exposition. Non, il ne nous était pas possible
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(( d’exposer l’atmosphère », et jamais le pouvoir des org-anisateurs d’une exposition coloniale n’ira jusque-là. Nous ne pouvons pas faire que les objets exposés ne soient dépaysés, que les hommes et les choses d’un pays tropical gardent, sous le ciel de Paris, leur aspect et leur caractère véritables. Jamais, dans ce genre de reproductions, nous n’atteindrons la vérité absolue : tout ce que nous pouvons faire est d’en approcher, de rappeler un pays à ceux qui l’ont vu, et d’en donner surtout une idée approximative à ceux qui ne le connaissent point. Est-ce même le pays que nous cherchons à faire connaître? Est-ce l’atmosphère, comme ditM. Talmeyr, qu’il faut surtout exposer? Nullement. Ce serait perdre son temps et son argent. Nous n’avons pas dépensé des millions pour donner aux Parisiens l’impression du Dahomey en plein Trocadéro. Ce sont les ressources, les richesses, la civilisation de l’empire colonial français que nous avons cherché à mettre en relief, avec les moyens dont nous disposions. L’exotisme n’a jamais été pour nous qu’un accessoire ; nous n’avons rien épargné pour le rendre aussi fidèle que possible; mais nous n’avons pas fait consister dans l’exotisme l’enseignement que l’exposition coloniale devait donner. Mettre sous les yeux du public international le tableau matériel, sensible, de ce que sont à l’heure actuelle les colonies françaises en étendue, en variété, en ressources de toutes sortes, naturelles et humaines, industrielles, agricoles et commerciales; tel fut notre but. Nous avons exposé des produits et des races, dans un cadre aussi fidèlement copié que possible sur le
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cadre naturel de ces objets et de ces hommes. Dans cet ordre d’idées meme, nous avons moins eu la prétention d’apprendre davantage à ceux qui savaient déjà, que d’apprendre quelque chose à ceux qui ne savaient rien. O liant an reste, c’est à l’imagination à l’ajouter. Un musée composé des objets de torture, des armes, des vêtements et des ustensiles du moyen âge est aussi insignifiant que l’exposition des fétiches et que la table des sacrifices de Béhanzin, si l’imag’ination ne supplée pas à tout ce qui manque pour donner à ces objets leur véritable sens. Plût à Dieu qu’il eût été possible d’organiser l’exposition coloniale en laissant complètement dans l’ombre le côté exotique et en donnant à l’élément ethnograpliique le caractère sérieux et pratique dont il est susceptible!
La seconde critique émane de mon collèg'ue au Conseil de la compag-nie de Suez et ami, M. le vicomte Eng’ène-Melchior de Vogüé, dans un autre article de la Revue des Deux-Mondes : « Legrand effort de l’expansion coloniale caractérise et ennoblit l’histoire extérieure de la France sous la troisième République. L’héroïsme de la race se dépense actuellement dans ces nouveaux empires; nous fondons sur leur développement nos meilleures espérances de grandeur et de fortune. Il fallait leur faire la part très large dans l’Exposition jubilaire; il fallait renseigner abondamment notre peuple sur ses acquisitions récentes et trop peu connues. Eh quoi! c’est cela notre immense domaine colonial? ce chaos inextricable! L’Asie et l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie, les blancs, les noirs, les jaunes
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s’enchevêtrant dans ce pele-niêle de pagodes et de paillettes, tassées à l’étroit sur la pente du Trocadéro. 11 faut être de la partie, et bon géographe, pour se reconnaître dans ce dédale. Le profane s’j perd, comme il ferait dans les découpages d’une de ces cartes de géographie dont on brouille les fragments avant de les donner aux enfants, afin qu’ils s’exercent à les recomposer. Et si peu de population devant ces cases, à peine quelques rares figurants! En 1889, on avait amené bon nombre de nègres et d’x4nnamites à l’Esplanade des Invalides. Rappelez-vous la curiosité enorgueillie de nos Parisiens, quand ils contemplaient leurs a sujets », le petit bataillon jaune qui manœuvrait si gentiment, la tribu des Pahouins qui piroguaient sur la rivière...
(( On a reculé devant la vraie solution : une exposition coloniale bien ordonnée, très peuplée, largement espacée dans le parc de Saint-Cloud, sur le modèle de cette instructive représentation du Congo belge que le roi Léopold nous faisait naguère admirer dans le parc de Tervneren. »
Le lecteur n’a qu’à se reporter à ce que j’ai dit plus haut des indigènes, pour se rendre compte qu’ils étaient, à l’Exposition de 1900, plus nombreux et plus divers que ne semble l’avoir remarqué M. de Vogüé. Il y avait des ouvriers de tous métiers et des miliciens de tous pays, et ils fournissaient une matière inépuisable d’observations et d’études. Quant au désordre auquel M. de Vogüé fait allusion, je lui répondrai que nos principales colonies avaient été rassemblées par groupes, et que ces grou-
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pes avaient été séparés les uns des autres autant que le permettaient l’exiguité et la config-uration accidentée du terrain. Je suis très reconnaissant à M. de Vogiié de ses critiques, car elles m’obligent à expliquer les points faibles de l’exposition coloniale, à soulever un coin du voile qui cachait les multiples difficultés contre lesquelles nous avons eu à lutter, et je ne pouvais en prendre l’initiative. Quand on ne dispose que de quelques milliers de mètres carrés d’un terrain en pente rapide pour figurer des millions de kilomètres carrés de plaines, il est bien difficile d’empêcher que les continents ne se touchent. Sur ce point je suis pleinement d’accord avec M. deVogüé, pour déplorer qu’un terrain beaucoup plus vaste et d’une configuration toute différente n’ait pas été mis à la disposition des colonies par l’administration de l’Exposition. Je n’ai pas attendu ce jour pour m’en plaindre et n’ai cessé de réclamer, à la (k:)mmission préparatoire, contre la part insuffisante et précaire qui était faite à l’exposition coloniale dans le [)lan général. Les procès-verbaux delà commission en font foi. Aussi, dois-je à mes collaborateurs de déclarer (jue notre responsabilité commune est absolument à l’abri des reproches qui pourraient nous être adressés de ce chef. Voici ce que je disais au banquet colonial du 4 novembre 1899 :
Oh! Messieurs, je sais bien ce que l’on reprochera à notre Exposition, et ce n’est pas d’aujourd’hui que je fais cette remarque. Notre honorable président lésait aussi bien que moi. Ce (pii manquera, c’est de l’espace, de l’air.
Nous avons 16.173 mètres carrés de surfaces couvertes, répartis entre 23 palais ou pavillons, et il est très certain qu’ils seront trop rapprochés les uns des autres, d’autant plus que certains d’entre eux sont de véritables monuments.
Nous eussions souhaité qu’il nous fût permis d’entourerchaque palais ou pavillon d’un espace suffisant pour qu’on puisse «■rouper tout autour des indig’ènes et faire vivre le public de la vie coloniale, spéciale à chaque colonie. La réalisation de re rêve n’a pas dépendu de nous, et les efforts de tous les coloniaux ont abouti à la nomination d’une commission qui, après de nombreuses et très intéressantes séances, est arrivée à un résultat que j’ai souvent constaté en matière de commissions : c’est qu’on n’a rien décidé du tout et qu’on s’est incliné devant le fait accompli.
A l’exig uité du terrain et à son extrême déclivité, venaient se joindre robligation de respecter la plupart des arbres, et ré[)oque tardive à laquelle nos crédits ont été votés par le parlement, car nous avions un budget spécial, et radministration générale de l’exposition n’a participé à aucune de nos dépenses. Il convient d’ajouter qu’elle a encaissé les taxes dont elle a frappé nos exposants, nos bars de dégustation, nos théâtres et autres établissements. Nous étions assimilés aux sections étrangères.
Les arbres du Trocadéro étaient divisés en deux catég'ories: les tcnKjihles et les « intcuigihles », et je garderai un long' souvenir d’un jeune bouleau qui avait été classé, je ne sais pourquoi, })armi les intangihles^ bien qu’il se trouvât en plein sur ce qui devait être la terrasse de la pagode des Boudbas. Il nous a fallu (|uinze jours de nég-ociations poui* obtenir l’autorisation de
transplanler cet adolescent, et nous n’avions pas cependant de temps à perdre !!
Le parlement, en effet, ne vota nos crédits que le 3i mai 1899 et M. le Ministre des colonies voulut bien mettre à ma disposition les premiers cent mille francs le 12 juin suivant.
De plus, les subventions coloniales qui nous avaient été promises au moment où le g’ouvernement me fit le grand honneur de me placer à la tête de l’exposition, n’étaient que des espérances, et il a fallu les convertir en réalités, avant de pouvoir définitivement arrêter des plans et un budget.
Ce ne fut que le 24 juin que nous avons pu procéder à l’adjudication des travaux; comme il fallait s’y attendre, nous n’obtînmesaucun résultat parce que les entrepreneurs avaient déjà plus de travaux qu’ils ne pouvaient en exécuter. Nous sommes enfin parvenus, le 3 juillet, à trouver un entrepreneur général nous offrant garantie et qui consentit un rabais de 6 0/0.
Le 12 juillet, M. le Ministre des colonies voulut bien nous donner son approbation; nous n’étions pas cependant au bout de nos peines, car les clôtures qui devaient nous permettre de commencer les travaux, et dont la mise en place incombait à l’administration g-énérale de l’Exposition, ne furent posées que le 8 août. Il ne nous restait donc que huit mois pour édifier vingt-cinq pavillons ou palais et procéder à leur installation intérieure!! Nous y sommes cependant parvenus, et nous ne faisions pas trop mauvaise figure au 14 avril, jour fixé pour l’inauguration.