SITUATION ACTUELLE DES COLONIES DU MONDE ENTIER
Après avoir examiné le passé de la Colonisation; nous sommes amenés à considérer les résultats qu'elle a obtenus à Theure présente.
A cet effet, jetons un regard sur les possessions coloniales actuelles dos divers Etats.
§ 1. — Colonies Britanniques
Le plus grand empire colonial des temps modernes c'est, incontestablement, celui de la Grande-Bretagne. On peut dire aujourd'hui ce que Ton disait de l'Espagne il y a deux siècles, que le soleil ne se couche pas sur les possessions anglaises, puisqu'on en rencontre scus tous les méridiens du globe.
174 PHILOSOIMIIE
Nous ne nous occuperons pas des possessions extérieures de TAngleterre en Europe, — bien que, par beaucoup de points, elles aient de grandes ressemblances avec des colonies, — parce que Tusage a prévalu de ne donner le nom de colonies qu'aux possessions extra-européennes.
En Asie, T Angleterre possède :
Vile de Chypre, dépendance de la Turquie d'Asie, que le sultan céda à TAngleterre en raison de ses bons offices (?) lors des négociations qui aboutirent au traité de Beriin. C'est, d'ailleurs, une position stratégique beaucoup plus qu^une colonie, car sa valeur économique est, du moins jusqu'à l'heure actuelle, plutôt médiocre.
Vilolde Périm, au milieu du détroit de Bab-el Mandeb. Nous avons raconté précédemment les amusantes circonstances de sa prise de possession. C'est encore une position stratégique et ce ne pourra jamais être autre
chose.
Aden et son terriloire, occupés en 1839. C'est un port de relâche et de ravitaillement d'une extrême importance.
Les îles Bahreïn, dans le golfe Persique, que TAngleterre, malgré les protestations de la Porte, a placées sous son protectorat en
VEmpire indien^ dont la France, arrivée en Asie avant rAngleterrc , avait jeté les princir>alcs bases et dont les Anglais Tont dépossédée.
Depuis le xviii* siècle, les conquérants britanniques ont agrandi cet empire dans des proportions considérables. Il atteint aujourd'hui une superficie do 5.216.000 kilomètres carrés, et possède une population de 295.341.000 habitants.
Les territoires sur lesquels le vice-roi des Indes, résidant à Calcutta, étend son pouvoir, comprennent :
Les îles Audaman et Nicobar^ archipels du golfe de Bengale;
VAssam, cédé à l'Angleterre en 1823, par la Birmanie, constitué en gouvernement distinct de celui du Bengale proprement dit depuis 1874;
Le Bengale ;
Le Bérar;
La Birmanie;
Bombay ;
Les provinces centrales;
Coorg et Mysore;
Madras ;
La province du nord-ouest et YOude;
Le Pendjab;
Enfin, les Etats indigènes, dont les principaux sont le Béloiichistan, Bénarès^ les Indes centrales, le Khorassan et le Sislan^ le My&ore^ le Népal, le Radjpoutana, le Travancore et Cocbin.
En dehorsde TEmpire Indien, TAnglcterre possède encore en Asie :
VlledeCeylan, conquise sur les Hollandais.
Les Etablissements du Détroit de Malacca.
L'Entrepôt de Hong Kong, en Chine.
En Afrique, TAngleterre étend sa domination ou son influence sur les territoires suivants :
La Gambie, occupée en 1G18.
Sierra-Leone (1787).
La Côte de VOr (1618).
Ces trois colonies constituent autant d'enclaves comprises soit à Tintéricur des terri-
toires totalement acquis à la France , ou appartenant à la République de Libéria (à Test de Sierra-Leone), ou à l'Allemagne (à restdclaCôtederOr).
Le LagoSj le Bénin^ le Nigei\ le Sokolo, le Bomou, Tous ces territoires, compris dans bassin du Niger, ont été acquis successivement pendant le cours du xix« siècle, et des traités conclus avec laFrance d'une part, avec rAllemagne d'autre part, en définissent les frontières à Touest, au nord et à Test. Du côté du nord-est, ces possessions aboutissent au lac Tchad.
La Colonie du Cap fut définitivement acquise à TAngletcrre (iiui l'avait enlevée à la Hollande), par les traités de 1815.
Le Natal fut enlevé aux Boers en 1842.
Puis, successivement, les Anglais occupèrent en Afrique Australe, le Bechouanaland, le Matabelelaiid^ le Zoulouland, le Mochonolandj le Manica (arraché aux Portugais par la violence et les menaces), le Nya$saland.
Le 11 octobre 1809 a éclaté la guerre à
laquelle TAngleterre avait acculé les Boers,
pour suppi'imcr Tenclave gênante que cons-
lituàient les deux républiques d Orange et du Transvaal au milieu des possessions britanniques de l'Afrique Australe.
Au moment où nous écrivons ces lignes (mars 1902) cette guerre dure encore et nul ne peut prévoir ni quand ni comment elle se terminera.
Dans rOcéan Atlantique, TAngleterre occupe deux rochers qui dépendent géographiquement de l'Afrique : Tîle Sainte-Hélène, occupée en 1650, — Tile de V Ascension^ occupée en 1815.
Dans rOcéan Indien, elle occupe, dans le groupe des Mascareignes, l'île Maurice et l'île Rodrigue^ qu'elle nous a enlevées en 1810, et les îles Seychelles, — et, non loin du littoral de l'Afrique orientale allemande, les îles de Zanzibar et de Pemba.
Au nord de l'Afrique orientale allemande, l'Angleterre s'est empressée de faire délimiter, en 1886, l'Afrique orientale britannique, dont le littoral s'étend depuis l'île de Pemba au sud jusqu'à l'équateur au nord, et dont l'hinterlarid pénètre, par l'Ouganda
et rEquatoria, jusqu'aux frontières de TEtat indépendant du Congo.
En face du cap Guardaflu, Tîle de Socotora est anglaise. Au-delà de ce cap, dans le golfe d'Aden, se développe, le long du littoral africain, jusqu'à notre colonie de Djibouti, le Somaliland britannique.
Enfin TAngleterre occupe provisoirement les possessions du khédive d'Egypte, depuis les bouches du Nil jusqu'au Bahr-el-Ghazal.
En Amérique, l'Angleterre a perdu, par sa faute, la plus belle colonie du monde, les Etats-Unis, mais elle possède encore :
La Puissance du Canada^ magnifique colonie constituée surtout à nos dépens (1713- 1763).
L'île de TeiTe-Neuve, qui fut également notre bien (1713).
Dans l'Amérique centrale, le Honduras britannique (1784).
Dans le groupe des Antilles, l'Angleterre possède la Jamaïque (1655), les Bahamas (1629), et le plus grand nombre des petites Antilles, entre autres : Saint-Christophe (1627), la Barboucle, Antigoa (1632), la Domi-
180 PHiLOsoPniK
nique (1763), Sainte-Lucie (1803j, Saint- Vincent (1763), la Barbadc (1624), Tabago (1763), la Trinité (1801).
Dans TAmérique du Sud, la Guyane (1808), et les îles Malouines (1771).
Enfin, en Océanie, TAngleterre a annexé à son domaine colonial :
h'Australie, successivement colonisée de 1788 à 1851.
La Tasmanie (1803).
La Nouvelle-Zélande (1839).
Les îles Viti ou Fidji {iSeO).
Puis un nombre considérable d'archipels, d'îles, d'îlots et même de rochers madréporiques, — des territoires à Bornéo, etc., etc.
Il est impossible de suivre, sur la carte du monde, cette longue énumération sans être frappé de la grandeur et de la variété de cet empire colonial.
11 e^t impossible de ne pas admirer la persévérante ténacité avec laquelle l'Angleterre, à travers le temps et l'espace, s'est annexé tous ces territoires, les a occupés, organisés, défendus, mis en valeur et conservés, — exception faite seulement pour les Etats-Unis.
II est donc inconteslable que les Anglais possèdent, au plus haut degré, le tempérament colonial, et nous en avons dit précédemment la cause.
Il est incontestable aussi, qu'en matière de Colonisation, ils se sont bien gardés d'improviser des méthodes h priori^ mais se sont laissés guider par les circonstances et ont appliqué, suivant ces circonstances, les procédés qui leur paraissaient les plus propres à les conduire h leurs fins.
Or, ces fins, c'étaient le développement de la puissance, du commerce et de la prospérité de la Grande-Bretagne.
Ils ont eu surtout la clairvoyance de ne jamais assimiler les populations des colonies, — même les populations d'origine européenne, — aux citoyens britanniques.
A toutes, ils ont octroyé ou imposé un statut personnel qui les difTérencinit nettement des Anglais de la métropole et évitait toute confusion politique.
Dire que les hommes d'Etat britanni(|ues n'ont jamais commis de fautes coloniales, serait assurément fort exagéré, — quoique
cette opinion ait été soutenue par des admirateurs aveugles de la Colonisation britannique.
Ainsi, il'est incontestable qu'ils commirent une faute capitale le jour où ils acculèrent à la révolte les colonies de l'Amérique du Nord et aboutirent fatalemen t à la déclaration d'indépendance des Etats-Unis.
Les historiens de la colonisation britannique signalent d'autres fautes graves, qui, àieur avis, auraient pu être évitées.
Ainsi, ils reprochent au gouvernement anglais :
1*» De n'avoir pas profité des guerres de la Révolution et de l'Empire pour enlever à la France absolument tout ce qui lui restait de son domaine colonial, alors qu'il était si facile de le faire, — et surtout d'avoir consenti à en restituer quelques bribes.
2° Ils regrettent notamment qu'à cette époque on n'ait pas mis résolument la main sur la grande île de Madagascar, pour couper court à toute revendication future de la France.
3° Ils ajoutent que la France, n'ayant plus
une seule colonie, n'aurait eu aucun motif.
de reconstituer sa marine, souci perpétuel de la puissance britannique.
4° Ils font des reproches sanglants aux diplomates imprévoyants qui commirent la sottise de rendre à la Hollande les magnifiques possessions de Tlnsulinde, alors qu'il était si facile de les garder, comme on lavait fait pour Tilc de Ceylan et pour la colonie du Cap.
5« Enfin, ils condamnent la politique qui, lors de Texpéditon dirigée contre Tliéodoros, se contenta d'un succi's de prestige, et abandonna un territoire admirablement situé, et qui étaitappclé à devenir un puissant empire, actuellement extrcMncment gônant pour le développement de la puissance britannique dans l'Afrique orientale.
Il est incontestable qu'au point de vue des intérêts anglais ce furent là autant de fautes. Mais peut-être n'élaicnt-olles pas aussi faciles à éviter qu'on veut bien le dire.
Il y en a eu bien d'autres qui, puurùti-e moins apparentes, n'en ont pas moins eu des conséquences beaucoup plus graves.
Nous voulons parler de la politique anglaise dans l'Afrique du Sud.
Par une aberration inconcevable, dès les premières années de Tpccupation, les gouvernants britanniques se départirent du principe qui leur avait pourtant si bien réussi dans d'autres colonies, savoir : le respect des coutumes et de la langue des habitants, et Toctroi d'un statut personnel acceptable, comme on l'avait fait pour le Canada français.
Au lieu de cela, les colons hollandais du Cap furent soumis à de multiples vexations dans leurs habitudes, dans leur langue, et un grand nombre d'entre eux se décidèrent à entreprendre ce fameux exode de tout un peuple auquel les Républiques boers doivent leur origine.
On reproche aux Anglais d'avoir pourchassé les Boers et de ne pas les avoir laissé s'établir à leur guise au Natal, ou dans les régions situées au nord de l'Orange et du Vaal.
Ici, on se trompe.
Certes, on avait eu le grand tort d'obliger
les Boers à partir, mais cette faute une fois commise, il était extrêmement dangereux, pour Tavenir de la colonie du Cap, de laisser un Etat indépendant s'établir sur ses frontières.
Les dirigeants britanniques le comprirent fort bien, et de Ifi vient racharnemontavec lequel ils s'opposèrent à la constitution de Républiques boers au Natal, dans l'Orange, et au TransvaaI.
Ils avaient, d'ailleurs, complètement réussi, et vers 1850, tous les Boers avaient accepté la domination britannique et ne songeaient nullement à ce moment à reconquérir leur indépendance.
C'est alors que, par une incohérence inexplicable, on commit la faute la plus grave de toute la politique coloniale anglaise.
Et i! est extraordinaire de voir combien les plus petites causes peuvent amener des résultats considérables. L'exemple est h méditer par tous ceux qui s'intéressent aux questions coloniales.
Pendant l'intervalle relativement assez courtoù les Buers s'étaient trouvés soustraits
à la domination britannique, ils avaient eu constamment à lutter contre les peuplades belliqueuses et pillardes qui les environnaient.
Une fois soumis à la souveraineté anglaise, ils demandèrent, naturellement, à être protégés, du moment que l'organisation coloniale, telle qu'on la comprenait à Londres et au Cap, leur ôtait les moyens de se protéger eux-mêmes.
Or, cette protection, à laquelle le gouverneur du Cap ne put se refuser, exigeait des effectifs beaucoup plus considérables que ceux qui avaient suffi jusqu^alors pour la défense du territoire proprement dit de la colonie.
A l'augmentation des effectifs correspondait un accroissement de dépenses.
Le budget de la colonie du Cap n'était pas assez élastique pour subvenir aux dépenses supplémentaires provoquées par l'annexion de rOrange et du Transvaal. Il ne fallait pas songer, d'ailleurs, à accroître à cet effet, les taxes prélevées sur ces deux pays, alors très peu peuplés et très pauvres.
Il fallut donc avoir recours à la métropole.
Mais le gouvernement métropolitain ne l'entendait pas de cette oreille. Il avait un principe quasi-absolu : chaque colonie doit se suffire à elle-même, à moins d'absolue nécessité.
La subvention que réclamait la colonie du Cap répondait-elle vraiment à une nécessité ?
C'est ce qu'il s'agissait d'examiner.
En somme, la colonie du Cap avait peutêtre eu tort d'annexer ainsi d'immenses territoires improductifs, à peine peuplés, qui ne constituaient pas une menace bien sérieuse, et qui grevaient inutilement le budget d'une dépense qu'il serait beaucoup plus avantageux d'appliquer à des buts plus productifs.
Et c'est ainsi, par suite d'une mesquine considération budgétaire, pour économiser une somme relativement dérisoire, que TAngleterre, qui possédait alors sans obstacle toute l'Afrique australe, reconstitua, volontairement, sur la frontière de la colonie du Cap, deux Etats autonomes, qui seront peutêtre cause première de sa ruine.
Certainement, les hommes d'Etat qui ren-
dirent rindépendance à TOrange et au Transvaal n'eurent pas conscience de la faute énorme qu'ils commettaient ; mais c'est justement cet aveuglement qui prouve qu'au point de vue de cette partie du domaine colonial britannique, ils n'étaient pas à la hauteur de leur mission.
Une occasion se présenta de réannexer le Transvaal, — et, une fois encore, les gouvernants anglais ne comprirent pas qu'il fallait profiter de cette circonstance pour le fondre définitivement dans l'Empire britannique.
En 1881, après quelques défaites qui étaient alors facilement réparables, Londres laissa de nouveau renaître le Transvaal, et sema le germe de la terrible crise d'aujourd'hui.
Il est bien entendu que nous parlons ici de ces choses au point de vue des intérêts purement britanniques. Personnellement, nous sommes fort heureux, au contraire, que les fautes coloniales de l'Angleterre aient permis la constitution de la puissante nationalité boer.
Ce que nous voulions établir, c'est que les
hommes d'Etat anglais ne sont pas absolument impeccables, comme une ridicule légende née de la légèreté française, et soigneusement propagée par les Anglais euxmêmes, tendrait à le faire admettre.
Ils peuvent se tromper,— et ils se trompent parfois lourdement.
Ils ont manqué souvent de clairvoyance et de prévoyance, comme le prouve la série de fautes coloniales que nous venons de mettre sous les yeux des lecteurs.*
M. Chamberlain, qui incarne en ce moment la politique coloniale anglaise devenue ** impérialiste '\ a commis, au cours de la tactique qu'il avait engagée depuis plusieurs années pour aboutir à l'absorption du Transvaal, un très grand nombre d'erreurs.
Il s'est trompé lorsqu'il a cru que le Transvaal se laisserait intimider par ses menaces, ou ne serait pas en mesure de résister à une attaque de vive force.
Il s'est trompé lorsqu'il a cru pouvoir compter sur la neutralité de l'Orange et des Afrikanders du Cap.
Ce sont là ses deux plus graves erreurs : il y en a eu bien d'autres.
On prétend aujourd'hui quil se trompe encore en poursuivant la guerre à outrance et en refusant aux B)ers toute espèce d'indépendance.
Eh bien! ici, on a tort!
Aie point de vue anglais (qu'on n'oublie pas cette restriction) :
1« On a eu tort de provoquer en 1830 le grand exode des Boers.
2^ On a eu raison de s'opposer h la constitution de républiques boers sur les frontières de la colonie du Cap.
3<* On a eu tort de rendre l'autonomie à rOrange et au Transvaal.
4° On a eu raison de profiter de l'occasion qui s'est offerte de réannexer le Transvaal.
ô'' On a eu tort de l'abandonner après quelques défaites en 1881.
6** On a eu tort d'acculer les Boers à la guerre sans être bien informé de leur véritable force de résistance.
7« Maintenant que la lutte est engagée, on a rr/ «son de la poursuivre jusqu'au bout, au
DE LA COLUMSATION 101
prix des plus cruels sacrifices, car si on l'abandonnai t, si on faiblissait, si Ton accordait aux Boers la moindre bribe d'indépendance, c'en serait fait de la puissance anglaise en Afrique australe et peut être ailleurs.
Voilà le fin mot de cetlo lutte acliarnécqui épuise les ressources en hommes et en argent de TAngleterre. C'est pour elle une question de vie ou de mort. C'est pourciuoi elle ira jusqu'au bout de ses ressources et de ses forces.
Cela ne veut pas dire, (luelle que soit la ténacité que mette l'Anglelcrrc à accomplir son œuvre, qu'elle réussira dans celte tAche, et ])arviendra fi mettre définitivement fin au '* danger boer " en Afrique australe.
Elle a succombé dans sa lutte contre les Etats-Unis, elle peut succomber encore.
Quelles seraient les conséquences de cet échec? Il est difficile de le prévoir. Dans tous les cas, elles seraient fort graves.
Et assurément, en assistant à la désagrégation de la puissance britanni([ue on i.e se douterait guère que la cause première de
cette catastrophe fut la décision prise par les ministres anglais, vers le milieu du xix« siècle, de consentir à Tindépendance des Etats d'Orange et du Transvaal, pour éviter au budget de la métropole une dépense de quelques milliers de livres sterling.
Nous avons plus particulièrement insisté sur cet épisode de Thistoire de la Colonisation britannique, — d'abord, parce qu'il est tout à fait d'actualité, — et en second lieu, parce qu'il donne une idée bien nette, bien vivante, des méthodes coloniales anglaises, de leurs qualités et de leurs défauts.
§ 2. — Colonies Françaises
Lorsqu'on parle de colonies françaises, il y a à faire unu distinction de la plus haute importance.
La France a eu, en effet, deux empires coloniaux successifs.
Le premier, commencé sous François P% était dans toute sa splendeur à la fin du règne de Louis XIV.
Au cours du xv!*" siècle, il commença à se
désagrép^cr, cl h la fin dos guerres do la lir»volulion et de rKmpiro, il n'en rcslait pins rien.
Les traités de 1815 nous restituèrent parcimonieusement (pu;l(|ues-un(^s de ces possessions, que l'on désiirne couramment sous la dénominati(m d' '* anciennes colonies. "
Ce sont, (ui Asie, — les Ktahlissements de rinde.
En Afrique, — le Sénépd et la Réunion.
En Amérique, — Saint-Pierre et Miijuclon, la Martiniiiue, la (iua<leloupe (*t ses dépendances, la Ouvane.
Comme on le voit, c'est plutôt maigre.
Mais voilà que, d(^ 1815 à ce jour, en quatnvvingts années environ, la France s<' reconstitue un second empire colonial, plus vaste que le premier, mais héhis ! moins riche et mcuns florissant que les 'S;olonies perdues " : Inde, Canada, I^ouisiane.
En Asie, — c'est la nititmificpu^ agglomération des cincj Etats de rindo-Cliine française : Cochincliine, Cambodge, Laos, Annam, Tonkin.
En Afrique, — c'est prestjue la moitié du
Continent Noir, si mystérieux, à peine entrevu au commencement du xix* siècle, aujourd'hui entièrement partagé et délimité entre les diverses puissances coloniales.
Sur la Méditerranée, cette admirable façade de V Algérie-Tunisie^ à quelques heures de la métropole, et derrière elle un immense hinterland allant se relier, sans solution de continuité^ avec nos colonies du Soudan et du Sénégal^ la Casamance, la Guinée française, la Côte-d' Ivoire j le Dahomey, et même avec le Congo français^ en contournant le lac Tchad au nord et à Touest.
Dans cette direction, notre sphère d'influence comprend VAïr^ le Kanem^ le Ouadai^ le Baghirmi^ et ne s'arrête d'une part, qu'à la ligne de partage des eaux entre le bassin du Tchad et le bassin du Nil, d'autre part, à
la frontière de l'Etat indépendant du Congo, sur lequel, ne l'oublions pas, nous avons un droit de préemption.
Dans rOcL'an Indien, nous possédons définitivement l'île de Madagascar, aussi grande que la France entière.
Dans le golfe d'Aden, notre petite colonie
DK LA COLONISATION 195
de la Côte des Somalis^ — nous met en relations, — bientôt par une voie ferrée compU»tement terminée entre Djibouti et Harrar, — avec l'empereur d'Ethiopie, puissant souverain avec lequel nous sommes en excellents termes, et dont l'amitié, au service de laquelle il peut mettre une solide armée, serait particulièrement précieuse en cas d'événements graves dans cette partie de l'Afrique orientale.
En Amérique, nous n'avons rien gagné, et nous avons plutôt perdu, par suite du traité de délimitation qui a fait attribuer au Brésil, le territoire contesté entre cet Etal et la Guyane française.
D'ailleurs, en Amérique, les puissances européennes ne peuvent plus s'étendre, les Etats-Unis veillant avec un soin jaloux à l'intégrité du territoire de ce continent. Elles ne peuvent plus qu'y perdre, comme l'Espagne, qui s'est vu arracher Cuba et Porto- Uico.
En OcÉANiE, en revanche, nous avons établi notre domination en Nouvelle-Calédonie et sur une foule d'archipels.
i*X) I*I!lLO.^iJl>IllK
Notre empire africain est assinvmcnt le j)lus prér-ieux de tous, en raison de sa proximité de la mélnjpcilf, de son «Hcndue et de ses immenses ressources.
L'Algérie et la Tunisie, notamment, sont rleux véritables j(jyaux, où nous reconstituons lentement, mais sûrement, la prospéj-ité de l'ancienne province romaine d'Afrique, et dont nous avons étendu les frontièresàdcs dislances (pie n'avaient jamais atteintes ni h's con(|uérants de l'antiquité, ni les conquérants ar.'ibes.
C'est aussi de ce côté que se porte le plus volontiers notre faible émigration française, parce (jue c'est là qu'elle retrouve une terre ])lus semblable que les autres à cette belle terrfî fran(;îiise que l'on a tant de peine à (juitlcu'.
\a\ Sénégal, la Casamance, la Guinée fran- <;aise, la Cote d'Ivoire, le Dahomey, se dévelopi)ent de plus en plus rapidement, et loi'S({ue ci*s colonies soront rattachées à l'hinterland de l'Algérie-Tunisie par des voies raj)ides, — lisez : par des cliemins de fer —
DE LA COLOxNISATIOiN 197
ollos prondrunl un ossnr inouï et atlironmt PU niassr I.N (capitaux ri les colons.
Nous nr «lisons pas (pie (•(\s (Nipitanx o[ i^os (njIcmis spronl Ions français, ou nn^mo vu niajourv par[i(» l'ranrais, j)arcf» (pic nous savons hirn ipiVn Franco, los capitaux comme les colons, sont d'un^^ (whvnn^ timidité lors.pril s aKit crentreprises lointaines.
J'ajouterai cpfils n'ont pas tout à fait torl.
Sous couleur de Golonisidion, des spéculateurs (pii n'étaient que des financiers, ont lait miroiter aux yeux du public des espérances qui ne se sont jamais réalisées. Apres plusieurs expériences du mémo Kenre, aussi peu fructueuses (pfelles élaient cofileusc^s pour les braves 8('ns qui s'y élaient laissés prendre, ceu.\-ci ont prudcMumcnt renoncé h courir le riscpie d(; nouvelles aventures, et nous les approuvons,
Lorsque les enireprises cobuiiah^s auront fait la preuve (ju'clles peuvfMit être réellement rémunératrices pour les capitaux, on trouvera des capitaux autant cprcm en voudra pour les mettre sur pied.
Malheureusement, d'une manière générale, celte preuve n'est pas encore faite.
Ce n'est pas, remarquons -le, que ces entreprises ne puissent être fructueuses.
C'est parce qu'elles ont toutes, à leur base, un vice capital, qui les mine et qui les fait s'effondrer misérablement.
Au lieu d'être conçues, étudiées, préparées, organisées et dirigées par des hommes sérieux, compétents, soucieux des intérêts qui leur sont confiés, — elles sont généralement ébauchées, dénaturées, lancées par des *' faiseurs d'affaires, " qui pullulent dans toutes les branches de l'activité humaine, mais qui ont trouvé surtout dans les affaires coloniales un champ propice à leurs opérations, — parce que les affaires coloniales se traitent dans des pays lointains où les gens qui aiment à se rendre compte des choses n'ont pas toujours le loisir d'aller.
Et alors, voici ce qui se passe !
Que cherche le '' monsieur qui fait des affaires? "De l'argent, beaucoup d'argent, rapidement gagné, parce que le '^ monsieur qui fait des affaires " est aussi, généralement,
un " monsieur qui fait la noce " et qui dépense beaucoup.
Pour cela, que lui faut-il ? Un projet d'affaire, d abord I Ce n'est pas là le point difficile, car la valeur intrinsèque d'une affaire le préoccupe peu. Qu'elle soit bonne, quelle soit mauvaise, peu importe.
Ce qui est important, c'est qu elle réunisse assez d'éléments à faire miroiter pour qu'elle paraisse bonne aux yeux de ceux dont on désire obtenir des capitaux.
Donc l'affaire peut être quelconque : Wharf de Kabara-les-Tombouctou, ou Mines d'or du RiO'Gogos (Guyane).
Pour le premier, on établit des statistiques de transit des marchandises par voie de caravanes et par le fleuve Niger, soit en amont, soit en aval, qui font du marché de Tombouctou un heureux rival du marché de Manchester. Avec de pareils chiffres, le Wharf doit rapporter du 25 pour cent.
Pour le second, on obtient des analyses d'échantillons qui promettent des rendements prodigieux d'ur pur par tonne de minerai traité : c'est du 40 pour cent.
■^IH» l'HIUlSOl'IllK
Il n'en laul pits daviintafjc iioiii- t'Dndcr une HociiHi; et ûmellre des aciions \\ jolies vi- }! nettes niulliciiliiresc|iie Ton se hàlf {ri''clian- Kcr contre l!p l'arpent comptant.
Kiisuite, peu importe ce f|ni ailvientlra de l'entrepiisG. Lo " faiseur d'ulTaires " en a relii'é tiiut ee qu'il ilêsiniit.
Ce qui est le pins rej.'-relliihle, e'e^t que, parmi ces alTaircs présenlrcs iui puhlic par les " faiseurs, " il y en a qui pourraient être très bonnes par elles-mêmes. Mais comme elles sont ntontécs et lanci'ies exactement ounime les autres, sans nul souci d'en retirer tout le parti qu'elles olîrent, elles ne donnent aucun résultat si^rieux.
Un autre travci's commun à la plupart de CCS entreprises, c'est qu'elles comportent un trop nombreux étut-major, et exigent des frais d'îtdministralion et des frais généraux beaucoup trop considérables pour pouvoir être productives. Il semble (lu'elles n'ont été crt'ées ijue pour procurer des silualîons lu- Ci-atives et peu falig^antes à quelques personnalités qui Iruuveraient dinicilemcnt à ga-
DE LA CULOxMSATION 201
Kncr leur vie si elles devaient compter pour cela sur leur valeur intrinsèque.
C'est ce qui fait que les administrations, les bureaux d'un grand nombre d'entreprises sont encombres de jeunes gens de IS îi 45 ans, qucl(|uefois plus, dont la prrsence dans Taffaire a pour unique objet de leur servir de prétexte à passer mensuellement à la caisse.
Combien d'affaires coloniales ont échoué parce ((u'elles étaient grevées de ce poids mort, non seulement improductif, mais encore coûteux !
Au lieu d'un personnel restreint d'administrateurs habiles, d'agents actifs et intelligents, s(»ucieux de consacrer tous leurs efforts à la rémunération du capital engagé, — on se trouve en présence d'une réunion
incohérente de fruits secs et de déclassés, inutilités perpétuelles, personnel de figuration de toutes les entreprises nouvelles, dont la seule préoccupation est de brouter au râtelier tant (fu'il y a du foin, c'est-à-dire, tant que le capital n'a pas été épuisé, et à passer ensuite à une autre affaire.
Tel est le chancre rongeur des entreprises coloniales privées, comme des administrations publiques : l'obligation dans laquelle on croit être de donner quand même un emploi rémunéré à qui ne peut le remplir, parce qu'on se trouve en présence d'un fils à papa, d'un protégé, d'un recommandé, d'un homme qui a rendu *' certains services " et qui peut en rendre encore, etc., etc.
Il y a en France une armée formidable de ces quémandeurs, sans valeur comme sans vergogne, incapables de gagner leur vie par un travail utile, et qui encombrent les abords de toutes les fonctions rémunérées — se croyant aptes à tout, justement parce qu'ils ne sont bons à rien.
C'est dans ce milieu que se recrutent ces coloniaux^ ainsi nommés sans doute parce qu'ils vivent des colonies sans jamais y aller, vampires qui arrêtent à sa source le sang fécondant des capitaux et des initiatives, et qui sont les pires obstacles à toute expansion coloniale fructueuse.
Ce tableau est loin d'être poussé au noir à dessein.
Si nous disposions d'une place suffisante, nous entrerions dans les détails d'une foule d'entreprises coloniales qui auraient pu être prospères, et qui ont été tuées, saignées à blanc par l'avidité des rongeurs coloniaux.
Combien d'affaires ont pu réunir un capital assez important, sans qu'un centime de ce capital soit allé à sa véritable destination, — tout ayant été absorbé par des commissions, remboursements de frais et peines , (lisez pots-de-vin), frais de publicité, subventions à la presse, frais d'administration, appointements d'un personnel métropolitain aussi nombreux qu'inutile, impressions, frais de voitures, etc. !
Cette manière de faire est la négation de toute science des entreprises.
Celles-ci, — que l'on doit organiser avec le plus faible capital possible, afin de pouvoir le rémunérer sûrement, alors que les faiseurs cherchent au contraire toujours à le grossir démesurément, — doivent être organisées et dirigées par un petit personnel d'élite, compétent, intelligent, actif, intègre,