INTRODUCTION GÉNÉRALE
ET
Par suite de circonstances résultant de Torganisation générale de TËxposition et dont je n'ai pas à m'occuper ici, le Ministère des Colonies devint simple exposant dans la classe 113 : Procédés de colonisation^ groupe XV IL Afin d'assurer dignement sa participation , M. le Ministre nomma une commission, chargée d'élaborer la série de travaux dont j'ai eu le grand honneur de diriger la publication et d'écrire la préface.
Eltudîer les questions fondamentales de la colonisation, envisager tout ce qui a pour but de peupler les colonies de Français immigrés, d'y mettre en valeur les richesses de tout ordre, d'y attirer les capitaux, d'y créer un outillage, d'y développer la civilisation, d'y relenir et d'y fixer les colons, d'y faire vivre côte à côte les Français et les indigènes; prouver, l'histoire à la main, que les Français ont été de tout temps un des peuples les plus colonisateurs ; signaler leurs efforts constants pour reconstituer leur domaine colonial et
C4>lonips, introduction. \
les immenses progrès accomplis pendant le siècle et surtout sous la 3® République, tel est le vaste programme que la commission avait à aborder de front. Il me semble que les membres qui la composent ont su le réaliser grâce à leur dévouement, à la connaissance profonde des questions qu'ils avaient à traiter, et aux patientes recherches auxquelles ils se sont livrés.
Les travaux que la plupart des auteurs de ce grand ouvrage ont déjà publiés, et la notoriété dont ils jouissent, me dispensent de les présenter au public. Mais en lui donnant un aperçu de leurs livres, je tracerai, par cela même, le plan d'ensemble, les traits généraux de la collection tout entière. Je prendrai ensuite la liberté de donner mon opinion personnelle sur les principales questions que pose actuellement la mise en valeur de
Avant toute chose, il fallait relater les faits qui ont accompagné la formation et l'acquisition de notre empire colonial ; retracer les conquêtes, les occupations, les explorations, analyser les traités à la suite desquels nous avons établi notre domination sur d'aussi vastes territoires. C'est à MM. Marcel Dubois, professeur de géographie coloniale à la Sorbonne, et Auguste Terrier, secrétaire général du Comité de l'Afrique française, qu'incombait le soin de traiter cette partie historique de la collection.
MM. Marcel Dubois et Auguste Terrier exposent, dans
ET l'£XP0S1TI0N DE 1900 3
un volume intitulé : Un siècle (Texpansion coloniale française^ le développement de notre empire colonial de 1800 à 1900. Ils décrivent le domaine colonial au début du siècle, et montrent à la suite de quels eflForts, de quelle persévérance, la France a acquis et étendu ses possessions d'outre-mer.
Ils ont adopté pour leur exposé une disposition nouvelle : chacun de leurs chapitres comprend deux parties, un texte où sont commentées les idées directrices de la politique coloniale à chaque époque du siècle, et des annexes apportant le récit des faits, campag'nes, missions, négociations et traités. Il leur a paru qu'au temps de rigoureuse érudition où nous sommes, il n'était pas permis de faire une œuvre historique qui ne fût accompagnée de ses principales preuves. Car c'est bien une œuvre de science et non un simple récit, c'est une démonstration et non un panégyrique qu'ils étaient invités à faire à l'occasion de l'Exposition universelle. D'autre part une collection de documents et de cartes ne pouvait faire comprendre au lecteur même le plus exercé quelle avait été la continuité de la tradition coloniale française. Exposer les principales phases de l'expansion d'outre-mer de notre pays, c'est à la fois citer des faits et mettre en relief des idées. Le texte exprime les idées directrices dont se sont inspirés les artisans de la grandeur coloniale française ; les annexes montrent par quel labeur ingénieux et persévérant leur œuvre patriotique a pu être menée à bien, comment de l'idée ils ont passé à l'exécution, et du projet au succès.
Ils ont aussi été frappés d'une lacune que renferment presque tous les ouvrages traitant de l'expansion coloniale. Ils ont observé qu'on ne montrait pas assez souvent la répercussion directe de l'état de notre puissance navale et de notre richesse économique sur la nature propre de notre action au dehors. Bref, on se plaisait presque toujours à raconter des aventures d'outre-mer en oubliant comment les rejetons détachés de la métropole tenaient d'elle, à quelque distance qu'ils fussent replantés, certaines aptitudes et vertus bien particulières. Ils n'ont jamais perdu de vue la relation étroite et permanente qui existe entre la condition de l'organisme métropolitain et le caractère des éclosions coloniales.
Ce sont là des considérations qui viennent naturellement à l'esprit de l'historien qui a su lire attentivement, d'un œil philosophique et en se détachant des vaines querelles de partis, la suite remarquable des discussions parlementaires : il a été dépensé là beaucoup de savoir et de patriotisme, et les auteurs seraient bien ingrats de ne point rappeler qu'ils en ont recueilli le bénéfice et qu'ils ont largement puisé à cette source.
Il faut encore signaler que MM. Marcel Dubois et Terrier ont traité avec plus de détails les événements coloniaux du début du siècle que les faits contemporains. Ils ont pensé que leur œuvre serait plus originale, et plus instructive aussi, s'ils montraient la continuité de vues de la politique coloniale française sous l'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet et le second Empire, et ils ont particulièrement éclairé quel-
qups faits capitaux de ces périodes : les idées de Napoléon I*' sur rinde et la mission du général Decaen dans Tocéan Indien, la politique de réaction coloniale au début de la Restauration bientôt suivie de la reprise de la tradition, la campagne de Dupetit-Thouars dans Pocéan Pacifique, l'œuvre de Clauzel en Algérie, les idées de Faidherbe, la politique en Indo-Chine sous le second Empire.
Pour la période contemporaine, ils n'ont pas cru devoir faire le récit détaillé des négociations, des conquêtes ou des missions que le public connaît pour les avoir suivies au jour le jour en ces dernières années. Mais ils ont montré le lien qui relie entre elles ces négociations, ces conquêtes, ces missions, de façon à mettre en relief, pour chaque groupe de possessions, le plan colonial de la France et les moyens employés pour le faire aboutir. Cette idée de coordonner à un plan d'ensemble ces missions, ces expéditions que leur multiplicité môme, leur répétition nous ont empêché d'embrasser d'un coup d'oeil général, est une des plus heureuses qu'ils aient eues. Ils ont tenu à honneur de justifier le titre de leur livre et d'y comprendre même la dernière année du siècle. C'est ce qui leur a permis de le terminer sur deux missions dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires : l'une a traversé, du sud au nord, tout ce qui tombe sous notre domination ou sous notre influence en Afrique ; l'autre a traversé, de l'ouest à l'est, tout ce qui s'y trouve actuellement et tout ce qu'on espéra un instant y faire entrer. Dans ces deux traversées du continent africain, formant un
ET L*EXPO»rnO!f DC H¥)0 7
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angle droit sur la carte, on a reconnu les missions Foureau-Lamy et Marchand. On ne saurait fermer un livre sur deux pages plus glorieuses.
Après l'histoire proprement dite de nos colonies, devait venir leur histoire économique pendant le xix® siècle, l'exposé des méthodes qui présidèrent à leur mise en valeur, le tableau des progrès réalisés dans leur exploitation et dans leur outillage. C'est ce que M. Camille Guy, agrégé d'histoire et de géographie, chef du service géographique et des missions au Ministère des Colonies, a fait dans un livre intitulé : La Mise en valeur de notre domaine colonial. L'histoire économique consistant principalementdans l'évolution des doctrines et des législations, dans les modifications subies par les conditions et les résultats du travail dans un pays déterminé. M. Camille Guy a été heureusement inspiré, selon moi, en n'adoptant pas la forme narrative, la division par époques qui ne convient qu'aux œuvres purement historiques. Dans une introduction consacrée à « l'évolution économique des colonies françaises de 181oà 1900 », il a montré la répercussion exercée sur la situation de nos colonies par certains faits économiques d'une portée générale, tels que le percement de l'isthme de Suez et les traités de commerce de 1860; et pardes événements d'un ordre plus particulièrement colonial, tels que la conquête do l'Algérie, envisagée au point de vue des routes de caravanes et du commerce africain, la crise sucrière de la Réunion, de la Martinique et de la Guadeloupe, la question de la traite des
nès^resel de l'esclavage. Puis M. Guy prend une à une les législations économique, financière, foncière, minière de nos colonies, et les étudie chacune en un chapitre spécial : il s'est efforcé démontrer l'évolution des principes de législation, tout en discutant les régimes en vigueur aux différentes époques du siècle. C'est en quelque sorte une petite « rétrospective » qu'il organise dans chacun de ces chapitres. Dans la seconde partie de son livre, M. Guy étudie les ressources que notre domaine colonial offre actuellement à l'activité des colons, et Iraite successivement de l'agriculture, des rirhi'sses minières, de l'industrie, de la pèche et du coninirrre. Dans chacun de ces chapitres il est obligé de pnMidre, une à une, chacune de nos colonies, sous peine <le rester dans des généralités et de ne nous donner qu'un vague aperçu de leur situation économique. Ici, c'i^st un véritable cours de géographie économique, au(|uel M. Guy se livre selon la meilleure méthode, celle que son collègueM. Marcel Dubois exposait récemment ilevnnt lecongrès international de géographie conini(»rciah». Kniîn comph*tant l'étude des ressources naturelles f»t industrielles de nos colonies par c(*lle de leur oulillaîre économique, M. Guy a traité, dans une Iroisième partie, des voies de communication : voies terrestres, voi<»s fluviales, voies ferrées, communications télégraphiques et postales. Là encore, sous chacun(* de ces rubriques, il a fait une étude particulière de chacune de nos colonies : cette méthode me paraît avoir ce grand avantage que, si le lecteur veut se renseigner sur l'état des chemins de fer en Afrique occidentale, ou des fleuves
et canaux en Indo-Chine, il trouve ces renseignements rassemblés et coordonnés d'avance, au lieu d'avoir à les chercher en divers endroits. M. Guy termine par une étude des banques coloniales et de la question si complexe de la monnaie et du change. Dans ce tableau de l'outillage et de l'organisation économiques de nos colonies, M. Guy, ne perdant pas de vue l'aspect historique de son sujet, n'a pas négligé de mettre en regard le passé et le présent, d'indiquer, sans partialité ni parti pris, les progrès accomplis, ne se faisant pas scrupule de signaler, s'il y a lieu, la lenteur d'exécution de certains projets. J'aurai l'occasion de revenir sur quelquesunes des questions qu'il a traitées, mais ce ne sera pas pour corriger ce qu'il en a dit.
Après ces deux ouvrages, dont l'un est un ouvrage rétrospectif et l'autre un ouvrage de comparaison, entrons résolument dans le présent. Faisons un tableau d'ensemble des conditions administratives, politiques, judiciaires, financières, dans lesquelles vivent actuellement nos colonies, traçons en un mot le cadre dans lequel elles se meuvent. Ce soin aété confié à MM. Arnaud et Méray, inspecteurs des colonies, qui ont étudié VOr^ ganisation administrative^ politique Jinliciaire et financière; les colonies régies par la loi et celles régies par décrets, l'administration des colonies dans la métropole ; l'organisation administrative locale des colonies ou pays de protectorat ; l'administration du personnel civil et militaire; l'organisation municipale des Antilles et de la Réunion et des autres colonies, ainsi que les mu-
ilicipalités d'Indo-Chine et de Madagascar; les conseils (çénéraux et commissions coloniales; la représentation des colonies dans le parlement; le régime électoral et les flélégations des colonies au conseil supérieur. Le litre III est consacré à l'organisation judiciaire et à la législation coloniale; le titre IV, à l'organisation financière, à la répartition des recettes et des dépenses entre le budget de TEtat et les budgets locaux.
Dans ces trois ouvrages d'ensemble, l'étendue même de leur sujet empêche de serrer certaines questions de 1res près; aussi la commission a-t-elle pensé qu'il convenait de procéder à une étude particulière de chacune des grandes questions qui se posent au sujet de la mise en valeur des colonies, et ses membres se les sont réparties selon leur compétence spéciale.
M. Imbart de la Tour, auditeur au conseil d'Etat, a traité la question domaniale et la constitution de la propriété aux colonies y question doublement importante par l'étendue de ce domaine, et par le rôle qu'il est aj pelé à remplir. II a étudié le domaine dans sa composilion et dans sa mise en valeur. Le domaine, dans nos possessions, apparlient-il à la colonie ou à l'Etat ? Où finit le domaine public? Où commence le domaine privé ? La solution rationnelle ne serait-elle pas dans le maintien d'une propriété consacrée par le temps, mais en rendant à la métropole tout ce qui intéresse la disposition ou l'utilisation des terres, seul point intéressant en ce qui concerne la colonisation ? M. Imbart de la Tour définit les caractères du domaine public qui sont à peu
près les mêmes que dans la Métropole, sauf l'exlension de la domanialité aux cours d'eau non navigables ni flottables, et aux 50 pas géométriques (les 50 pas du roi). En abordant le domaine privé, M. Imbart de la Tour signale les difficultés pratiques que rencontre l'application de l'article 713 C. c. aux colonies, et il est naturellement amené à parler des droits des indigènes, jadis méconnus, mais qu'il faut aujourd'hui respecter. Il arrive enfin aux aliénations à titre onéreux ou gratuit, autrement dit aux concessions coloniales. Cette question est à l'ordre du jour, et bien que M. Guy l'ait également traitée, je donnerai tout à l'heure à son sujet mon opinion personnelle, en me plaçant à un point de vue essentiellement pratique.
M. Uorvault,ancienchef adjoint du cabinet du ministre des colonies, a traité /c' Rér/ime de la main-d'œuvre aux- colonies. Prenant pour point de départ l'état des anciennes colonies avant l'abolition de l'esclavage (Antilles, Guyane, Réunion, Sénégal, Gabon, Sainte-Marie de Madagascar), il a fait le dénombrement de la population libre et de la population esclave, avant d'étudier la grande œuvre de la républi(jue de 1848, l'abolition de l'esclavage. Passant ensuite aux autres colonies, il décompose les populations par races, en apprécie les aptitudes, ainsi que la proportion des travailleurs dans chaque colonie. Il compare les salaires des différents corps d'état à la date du premier, moyen et dernier recensement, avec les salaires des ouvriers des colonies étrangères et des ouvriers européens. Il jette enfin un
ET l'exposition DE 1900 11
roupd'œil sur les colonies pénitentiaires ; sur Tespril de la loi du 30 mai 1854, relative à la transportation, et de la loi du 27 mai 1885 sur la relégation ; sur Tutilisaiiondela main-d'œuvre pénitentiaire et sur la colonisation pénale.
M. Froidevaux, agrégé de l'Université, avait pour mission de s'occuper de VEnseigneynent aux colonies. Dans une introduction générale, il expose les rapports à établir entre les civilisations supérieures et les civilisations primitives; les difficultés de l'œuvre, la nécessité de la pénétration lente et persévérante de la civilisation ; les divers modes d'action et le rôle particulier de la mission religieuse, dont il signale le caractère. II définit le rôle de l'instituteur indigène et représente l'enseignement par la diffusion de la langue nationale, CDiiime Tagent le plus actif de la colonisation. Dans son <*iia|>itre i, il fait le tableau sommaire de l'état des populations indigènes au commencement du xix'^ siècle, deTorii^anisation administrative de l'enseignement à ses divers degrés,des missions religieuses, de l(Mir influence eldeleursrap|K)rlsavecra(lministrati()in*()l()iuale. Dans les cliapitres net suivants, il étudie chacune cb* nos colonies au point de vue spécial de l'enseignement en s'appuyant sur les documents administratifs, les rapports des autorités scolaires, les relations (b* voyni»(»s et des documents divers. 11 conclut par une vue d'(»nsemble sur l'œuvre scolaire aux colonies, sur les difficultés surmontées, les résultats obtenus et les perspeclivesd'avenir. Des tableaux statistiques, les principaux
arrêtés et décrets régissant la matière, figurent en appendice.
L'importance toujours croissante que prend l'agriculture aux colonies a engagé M. le Ministre à prier M. Lecomte, professeur au Lycée Saint-Louis, de traiter cette difficile question.
M. Lecomte a donc résumé la marche et les conditions générales de la production coloniale, prise dans son ensemble. Il s'est efforcé de montrer que l'agriculture peut donner à certaines de nos colonies une activité qui leur fait défaut, et passant en revue l'exploitation forestière, la production du caoutchouc et des gommes, la culture de la canne à sucre, du café, du cacao, de la vanille, du thé, du riz, des fruits, du coton, du
jute, etc., etc , il a relaté les tentatives réalisées
dans chaque colonie. L'auteur a, de parti pris, considéré les résultats généraux plutôt que les efforts isolés, et c'est surtout par des statistiques qu'il a montré le chemin parcouru et qu'il a fait voir ce qui reste à faire. Des comparaisons avec les colonies étrangères permettent d'apprécier ce qu'il est possible de réaliser avec un peu de persévérance. Enfin, M. Lecomto remarque que, si on tire de nos colonies du sucre, du riz, de la vanille, du poivre en assez grande quantité, elles ne produisent qu'une minime proportion du café, du cacao et du thé que nous consommons, qu'elles ne fournissent à notre industrie ni coton, ni jute. Il démontre par des statistiques qu'une notable portion des exportations de nos colonies de la côte occidentale
ET l'exposition DE 1900 13
d'Afrique sont dirigées vers les pays étrangers, et que, non seulement le colon des Etats-Unis et le jute des Indes sont amenés dans nos ports par des navires élranfi^ers, mais même le sucre de la Guadeloupe nous parvient souvent par la même voie. L'auteur trouve que ces constatations sont peu flatteuses pour notre amour-propre national, et il se demande si nous avons fait ce que nous devions pour ia prospérité de notre commerce en général, et du commerce colonial en particulier. Il ne parait pas le penser, car dans les conclusions de son travail, tout en rendant justice aux efforts poursuivis, tout en montrant les inconvénients de la monoculture fatale à nos anciennes colonies, il indique ce que l'on pourrait tenter, et en particulier l'aide puissante que l'on trouverait dans une forte organisation des jardins d'essais des colonies, et dans la création ou Tamélioration des voies de communication.
Je reviendrai moi-même, dans la seconde partie de cette introduction, sur quelques-unes des questions traitées par ces Messieurs, m^iis je m'empresse de rendre hommage à la manière dont ils les ont exposées.
Il restait, pour compléter l'œuvre entreprise par la commission, à montrer les traces que la France a laissées dans celles de ses colonies qui lui ont été enlevées. I^ tache de M. Tanlet, bibliothécaire-archiviste au Ministère des colonies, était à la fois la plus douce et la plus pénible, car il devait faire Yllialuire de nos Co/o^ nies j)€rdues^ remuer de glorieux et d'amers souvenirs. Passant en revue les colonies que ia France possédait
en 1800, et dont elle a été dépossédée au cours du xix*^ siècle, — la Louisiane, l'île de France, Saint-Domingue,— M. Tantet s'est attaché à faire voir les adhé^ rences de ces colonies à la Mère-Patrie au moment de leur séparation, et a retracé l'œuvre accomplie chez elles par la France à la même époque. Il a suivi ces anciennes possessions dans leur développement, soit autonome, soit sous une domination étrangère, pour y constater la persistance de l'influence française ; il a noté enfin ce qui reste, en 1900, de notre race, en retrouvant soit dans les institutions, soit dans les monuments, soit surtout dans^ la langue parlée ou écrite, la survivance du génie français. Par là, M. Tantet a montré que notre peuple, auquel on a dénié le génie colonisateur et l'esprit de suite, a su laisser sur ses possessions coloniales une empreinte si profonde et si durable, qu'on la reconnaît visiblement après un siècle de séparation entre la Mère-Patrie et ses anciennes colonies. Tenu de se renfermer strictement dans les limites du XIX® siècle, dont il devait comparer, pour ainsi dire, les deux extrémités coloniales, M. Tantet n'a malheureusement pu jeter qu'un rapide coup d'oeil sur le Canada, dans une annexe de son livre. L'éloge de la vitalité qu'atteste la race française au Canada n'est plus à faire: mais les preuves n'en sont jamais inutiles ni désagréables à recueillir, et je tiens à en citer au moins deux. La première nous est fournie par le discours prononcé à l'Académie française par M. Gaston Boissier, dans la séance du 23 novembre 1900.
« Pourquoi ne dirais-je pas rémotion que nous avons éprouvée lorsqu'un jour, parmi les livres qui nous viennent d'un peu partout, nous en avons trouvé un qui portait pour épigraphe ces mots : « A la France, à la Mère-patrie, ce livre est dédié. » 11 nous arrivait du Canada. A Montréal, la vieille capitale, dans le château de Ramezay, où résidèrent M. de Montcalm et M. de Lévis, quelques amis des bonnes lettres se réunissent une fois par semaine. Ils viennent y cultiver en commun le seul bien que nous leur ayons laissé, quand nous les avons si misérablement abandonnés : notre langue. Ils s'entretiennent ensemble, ils lisent les ouvrages qui leur viennent de chez nous, et quelquefois ceux qu'ils ont faits euxmêmes. D'un choix de ces lectures, ils ont composé un volume qu'ils appellent les Soirées du château de Ramezayy et, en nous renvoyant, ils réclament notre indulgence. « Les fleurs sacrées des bords de la Seine, disent-ils, que nous voulons cultiver ici, ont à souffrir de la neige et des grands vents ; pourtant, si elles sont chétives, l'espèce en est bonne, elles s'acclimateront; nous verrons à ce qu'elles ne meurent pas. » Certainement, elles ne mourront pas. Ceux qui les soignent sont des gens d'esprit, qui ne les laisseront pas périr. Applaudissons, Messieurs, à ces efforts d'une race énergique et fidèle p<3ur conserver son idiome, qui fait sa nationalité, et qu'à travers rOcéan la vieille France envoie ses encouragements et ses souvenirs à cette France lointaine. »
Le second exemple est un ténioignag'e(jui émane des Anglais eux-nii^mes. C'est l'article suivant, quela*Vamf- Jatnes*s Gazette n'hi'siic pas à attribuer à la siîjnalure d\in Canadien français :
« Entourés de tous étalés par une population de lan^^ue antçlaise, dit-il, les Canadiens français, après un siècle et demi d*admInistralion anglaise^sont, dans leur manière de penser et
de sentir, dans leurs aspirations et leur génie, plus profondément Français qu'ils ne Tont jamais été.
Lentement et graduellement, mais sûrement et fortement, s'est déjà développée sur ce sol anglais une population aussi éloignée de tout ce qui est anglais, que les Boers Tétaient au début des hostilités. On peut multiplier les exemples prouvant que les Canadiens de langue française ne sont pas Anglais, et qu'en cas de guerre entre TAngleterre et la France il y aurait au Canada 1,300,000 sujets, nominalement anglais, qui tous en secret, sinon ouvertement, seraient hostiles au drapeau auquel ils doivent fidélité.
Il est parfaitement connu que sir Wilfrid Laurier a dû être poussé, Tépée dans les reins, par ses partisans anglo-saxons, pour consentir à envoyer un contingent au Transvaal.
Sans doute, on ne peut pas nier que, dans quelques cas, certains Canadiens français, doués d'une intelligence supérieure, sont devenus sincèrement anglais au contact des autres sujets britanniques ; mais ils sont l'exception ; la grande masse est française et antianglaise, mais elle est assez politique pour cacher ses animosités, afin de profiter des faveurs officielles. D'un bout à l'autre de la province de Québec, elle est en sympathie avec les Boers.
Pour un drapeau anglais arboré par les Français au Canada^ on voit vingt drapeaux tricolores.
Voilà ce qui résulte de la survivance de la langue française. La concession faite aux Canadiens d'employer le français retarde les progrès du Canada.
Montcalm, quelques jours avant sa mort, écrivait : « La perte du Canada sera un jour plus avantageuse à la France qu'une victoire ; l'Angleterre y trouvera sa tombe ; son agrandissement la conduira à la ruine. » Montcalm a-t-il prononcé des paroles prophétiques? Quoi qu'il en soit, le résultat de la générosité de l'Angleterre envers les Canadiens français, loin d'être un exemple encourageant pour le maintien de la langue hollandaise en Afrique, est, au contraire, le plus puissant ar-
ET l'exposition DE 1900 47
triiinent pour supprimer, coûte que coûte, remploi officiel de la lansrue hollandaise.
(Test le moment de le faire. Il faut éviter une fausse sentinit*ntalité, qui inlliçerait aux çénérations futures des Anglais en Afrique les difficultés formidables dont souffrent actuellement les (canadiens an<>^lais. »
Aucun lémoijçnqg-e ne saurait faire plus d'honneur iuix (lanadiens français, ni inspirer plus do fierté àleurs fr<*res de France, qui, eux aussi, doivent tirer unenseiiriuMuent des résultats sig-nalés dans cet article : c'est que Tusati^e de leur langue nationale est le meilleur garant du maintien de leur influence.
De rinde, M. Tantet n'a rien cru devoir dire, parce que la domination française n'a imprimé dans cet emjure aucune des traces qu'on relève au Canada. Ce n'est pas à dire qu'elle n'en a pas laissées. Ainsi que l'a très justement écrit M. Alfred Rambaud(l), « dans les ré- 4^ions où nous avons pénétré en conquérants et où nous frétions qu'une minorité imperceptible au milieu de masses énormes de population indigène, dans l'IIin- <lous(an, par exemple, rien n'a subsisté de nous, après 4|ur noire domination y eut pris fin. L'Inde est restée rinde, après que le drapeau français eut fait place au drapeau britannique. Le fond mémo de la vie îndoue <»st resté intact et, le jour où la domination anglaise disparaîtrait de ces contrées, elle n'y laisserait pas plus <Ie traces que la nôtre. »
Tachons donc de préciser en quoi consiste l'héritage
(i) La France Coloniale — Histoire — Géographie — Commerce. Purin, Armand Colin et (^'% édition 1895.
Colonies, inlroiluclion. ' 2
L le
delà France aux Indes? Il consiste dans la méthode coloniale, dans les procédés de conquête et de domination que les Anglaisont appliquésel appliquent encore. Ces procédés, ils les tiennent de Dupleix, qui les avait luimême appris de ses prédécesseurs, les Martin, les Lenoiret les Dumas. L'historien anglais Seeley a soutenu celle thèse, que la conquête de l'Inde par les Anglais n'était pas à proprement parler une conquête, mais une révolution intérieure, la substitution du pouvoir d'un souverain local, la Compagnie anglaise des Indes, à celui de plusieurs dynasties indigènes. Si le gouvernemenl de Louis XV avait laissé faire Dupleix, s'il lui avait accordé le très faible appui dont il avait besoin pour affermir sa domination et ruiner à jamais la Compagnie anglaise, la conquête de l'Inde par les Français eût aussi été une révolution intérieure. Dans la manière dont Dupleix dominait Tlnde, par l'intermédiaire de princes hindous, auxquels il avait imposé sa suzeraineté, il y a plus qu'une première ébauche d'un système qui a fait son chemin, depuis le xvni' siècle, le système du protectorat. On voit par là ce que la France a laissé d'elle-même dans l'Inde : pourn'êtrc pas matériellement sensibles, de U'ilcs iracfs n'.ri sont pas moins importantes et lionorables.
Je viens tic n-sninrr iiqiiilement l'œuvre poursuivie par la coniiuissioii. Le Iml spécial de mes honorables collègui'Sii '•i'- ■■■■iliiuMcr' iiriaperçu général de l'œuvre coloniit' l'fii r;iii(' la démonstration histori-
que ' la |Mi'ii\i; par le livre, tandis ((ue
le." ciinis Jiiiis les i)avillons réservés à
chacune de nos possessions, en constituaient la preuve par Vaspect.
J'ai pensé que les travaux de la commission, d'ordre forcément général, seraient utilement complétés par des notices, illustrées et à bon marché, dont les commissaires ou les comités locaux dechacune de nos colonies ont bien voulu se charger de fournir les éléments.
De cette façon, les visiteurs de l'exposition, français et étrangers, ont pu, à peu de frais, se constituer une bibliothèque coloniale complète.
II restait à faire la synthèse de l'œuvre colonial et nous avons essayé de procéder à cette troisième démonstration dans le Palais réservé au Ministère, dont nous avons converti une portion en panthéon réservé aux hommes d'Etat, aux généraux, aux explorateurs civils et militaires, aux missionnaireslaîques et religieux qui ont consacré leur vie à cette noble cause et l'ont souvent sacrifiée pour elle. Nous nous sommes acquittés de ce devoir avec un complet éclectisme, puisque le buste du cardinal Lavigerie avoisinait la statue de Jules Ferry, que les noms du duc d'Aumale, du prince Henri d'Orléans et du duc d'Uzès étaient gravés à côté de celui de Paul Bert. Nous avons voulu, sans aucune arrière-pensée politique ou religieuse, rendre hommage à tous les hommes qui ont collaboré à l'œuvre colonial.
Un volume spécial est consacré au Palais du Ministère et contient non seulement la monographie du palais élevé par M. Scellier de Gisors, mais des renseigne- •ments détaillés sur les principaux services du Minis-
tère des colonies : service gèograplnqiie et des missions^ par M. Antony ; office colonial^ par M. Noufflard ; service des postes^ télègi^aphes et câbles^ par M. Laurent; école coloniale^ par M. Morel ; jardin colonial^ par M. Dybowski; hygiène coloniale j^^iv M. le docteur Kermorgant; le musée colonial de Marseille j par M. le docteur lleckel. M. Terrier a bien voulu y joindre un chapitre très documenté sur les Auxiliai^^es de la colonisation; M. Max Choublier, sur VEcole interyiationale de VEœposition et M. Vivien sur la Presse coloniale.
Nous espérons ainsi avoir parcouru le vaste champ qui s'ouvrait devant nous.
On m'a reproché, à l'occasion des notices concernant chaque colonie, le manque d'unité dans l'aspect extérieur et la couverture, le papier et les caractères, les illustrations et la division du sujet.
J'eusse certainement préféré pouvoir imposer à MM. les commissaires un type unique et un seul éditeur, comme nous l'avons fait pour les six volumes de la commission qui ont été édités par M. Challamel. Je n'étais malheureusement pas en mesure d'imposer ma volonté, par l'excellente raison qu'aucun crédit n'avait été prévu sur le budget primitif de l'Exposition coloniale pour ce travail, et que chaquecolonie a dû prendre à sa charg-e les frais de publication de sa notice. Il était donc naturel que chacune agît d'après ses ressources et choisît l'éditeur qui lui faisait les meilleures conditions. J'ai du me borner à prier MM. les commissaires d'adopter le format in-octavo.
Oiiant à l'unité dans la division du sujet et au déve-
ET L*£XPOSITION DE 1900 24
loppenienl à lui donner, j'avoue que je n'y ai pas tenu, el que je me félicite d'avoir laissé à chaque comité local el à chaque commissaire la faculté d'insister sur les points qui leur paraissaient les plus intéressants et les plus neufs.
LeSénéçal-Soudan a publié trois volumes: le premier consacré aune notice générale sur l'agriculture, le commerce el l'industrie; le second sur l'organisation politique, l'administration, les finances et les travaux pulilics; le troisième sur l'ethnographie, par M. le docteur Lasnet, médecin del'* classe des colonies, la botanique par M. Aug. Chevalier, licencié ès-sciences, la zoologie par M. A. Cligny, docteur ès-scîences, et la géologie par M. Pierre Rambaud, licenciées-sciences. Os quatre savants ont composé leur volume à la suite d'une mission qu'ils ont brillamment remplie en 1899-
La notice sur la Nouvelle-Calédonie a été rédigée par les soins de l'Union agricole calédonienne, avec la collaboration de spécialistes connaissant à fond la localité et y ayant longtemps séjourné, tels que MM. Caulry, Bernier, Escoudé, Camouilly, L. Colardeau, etc. et il était difficile d'espérer un travail à la fois plus sérieux, plus instructif et plus facile à lire.
Le Dahomey a. publié deux notices : l'une par M. Fonssagrives, administrateur des colonies, secrttaire général par intérim au Dahomey, sous la direction «le M. Pierre Pascal, gouverneur par intérim. Cet ouvrage a une sorte de caractère officiel, et s'attache à faire surtout ressortir le développement économique et
commercial de la colonie, et les espérances que nous sommes en droit de former pour l'avenir. M. Brunet, commissaire-adjoint, a rédigé la sienne dans une forme plus littéraire, et a précisément insisté sur les points que M. Fonssagrives avait laissés dans l'ombre. Ces deux travaux, loin de faire double emploi, se complètent l'un par l'autre.
Mais pourquoi, me dit-on, deux volumes pour le Dahomey, trois volumes pour le Sénégal-Soudan, quand un seul est consacré à l'Indo-Chine? Vous n'avez tenu aucun compte de l'importance relative de chaque colonie. C'est vrai; mais j'avoue qu'en pareille matière, la symétrie et un juste dosage ne me paraissent pas nécessaires.
Je regrette de ne pouvoir passeren revue les dix-huit notices de nos dix-huit colonies, mais chacune a son originalité et je tiens à rendre hommage à la bonne volonté de tous h^s commissaires, et aux sacrifices que la plupart se sont imposés pour les illustrer et les accompagner des caries les plus récentes.
Si nous avions enfermé les comités locaux et les commissaires dans une formule, nous aurions entravé leur espril d'initiative. Nous aurions eu de nombreuses rééditions de tout ce qui a été déjà écrit, nous nous serions privés d'une foule de renseignements inédits qui me paraissent infiniment plus intéressants que de froides réponses à un questionnaire administratif.
Si le français est encore parlé par cinquante-huit millions
d*individuSy rallemaud est parlé par quatre-vingt millions, l'anglais par cent seize millions. La proportion était inverse au siècle dernier. L'idée de ce rétrécissement de l'action française dans le monde est pour nous bien mélancolique.
Répandre notre langue, c'est répandre le génie et l'influence de notre patrie.
Ainsi s'exprimait M. Jules Lemaîlre, dans la séance de TAcadémie française du 23 nov. 1900. La nécessité de propager notre langue est une de celles qui a été le plus vile et le mieux comprise par nos coloniaux. L'utile et active institution qui s'appelle V Alliance franraise a tout de suite vu quel vaste champ d'action elle avait dans notre domaine colonial, et je ne peux effleurer ce sujet sans rendre hommage aux immenses résultats qu'elle a déjà atteints. Je n'entreprendrai cependant pas do les décrire, mais je veux au moins signaler le beau livre que son président, M. P. Foncin, a publié à l'occasion de l'Exposition, sous le litre La Langue française dans le monde. On y trouvera l'exposé simple, mais éloquent, des titres qui ont valu à l'Alliance fran- <;aise un grand prix bien mérité.
Parmi les nombreux sujets d'obscM'valions que le séjour en F' rance des indîg^nes nous offrit, j'enconnais peu d^aussi intéressants que l'expérience tenlée suivant la méthode Berlitz, l-n honorable représentant de celle école vint unjour me trouver, et me proposa d'expérimenter sa méthode sur nos indigènes, en présence du public, dans un pavillon construit à cet effet. Je lui concédai le terrain nécessaire pou rélever son pavillon. D'à bord celuici resta vide d'élevés ; les indigènes, à peine arrivés,
étaient occupés à rinstallation de leurs expositions respectives, construisant des huttes, montant des métiers, organisant des ateliers. Ses premiers clients furent les jeunes enfants d'une école communale du quartier. Enfin, les travaux des indigènes étant terminés, les commissaires purent eh envoyer quelques-uns à l'école Berlitz. L'Alliance française s'était chargée de l'instruction des Malgaches : elle partagea avec son nouveau concurrent les Sénégalais et les Dahoméens. Pour faire connaître les résultats, je laisse la parole au Directeur de l'école de l'Exposition : « Les Sénégalais ont suivi régulièrement, tous les jours, leur cours de français, et plusieurs d'entre eux parlent maintenant couramment. Ils ont pu traiter leurs petites affaires dans notre langue, et ils sont retournés dans leur pays y porter legoût de la langue française, qu'ils ont tous du plaisirà parler. Nous nous sommes attachés à les faire parler aussi correctement que possible, mais ils ont une difficulté énorme à conjuguer, et ceux qui savaient quelques mots ne pouvaient s'empêcher de nous tutoyer. Les Dahoméens étaient moins cultivés et ont eu plus de difficulté au début. Malheureusement ils ne pouvaient venir que trois fois par semaine, et il y a eu tellement de fêtes, où ils formaient la garde d'honneur, qu'ils ont manqué bien des leçons. » L'expérience aurait pu être plus complète, je suis le premier à le reconnaître : mais sa valeur n'en est pas diminuée. Pour moi, je garderai un souvenir très vivace de cette distribution des prix de la méthode Berlitz, où nous fûmes harangués en français par des nègres, qui ne connaissaient pas un mot de notre
ET l'exposition DE 1900 25
laiig^ue trois mois auparavant, et en anglais par un serfifenl de ville, à qui cet idiome n'était certainement pas familier avant l'Exposition.
Je disais tout à l'heure que les indigènes venus à Paris pour figurer à l'Exposition étaient une inépuisable matière à observations : dans l'exercice de leur art ou de leur métier, tout d'abord.
Les quatre palais et les divers pavillons constituant l'exposition indo-chinoise ont été en partie décorés par des ouvriers indigènes (Cambodgiens, Annamites, Laotiens et Tonkinois) qui arrivèrent à Paris dès le commencement d'octobre 1899 et, à mon grand étonnemenl, supportèrent assez bien la température très froide que nous avions à ce moment. Il y avait des peintres, des doreurs, des charpentiers, des mouleurs, et leur nombre s'élevait à 53. Tous ces ouvriers se montrèrent d'un caractère doux et soumis, et, bien avant l'ouverture de l'exposition, le public suivait avec curiosité leurs travaux, soit qu'ils fussent occupés à tracer des arabesques d'or sur la laque rouge des colonnes du palais de Co-loa, à sculpter des dragons sur les toitures, à décorer la charpente de la pagode des Bouddhas sur le Pnom, ou à monter les huttes du village laotien. Leur habileté est incontestable, mais leur nonchalance native et leur placidité au travail s'accordent peu avec la haie qu'imposent les travaux d'exposition. Aussi, pour être préls en temps opportun, le concoursd'ouvriers parisiens ne leur a-t-il pas été inutile.
Ils furent remplacés en avril par 35 ouvriers (bro-
deurs, incrusteurs, laqueurs, évenlaillisles, tisserands, bijoutiers, qui travaillaient sous les yeux du public et auraient certainement produit beaucoup plus d'ouvrage, si les maisons dans lesquelles ils travaillaient s'étaient trouvées plus vastes et n'avaient pas été du matin au soir entièrement envahies par la foule. Quant aux troupes indo-chinoises, elles étaient représentées par 1 phoquan, 1 doi de 1*^ classe, 1 doi de 2* classe, 1 caide l^e classe, 1 cai de 2* classe, et 12 miliciens ou linhs de la milice tonkinoise, 1 doi de 2" classe, i caide 2^ classe et 12 miliciens de la milice laotienne, soit en tout 31 troupiers sous le commandement de M. Créach, inspecteur de la milice auTonkin. Ces détachements de garde civile ont contribué, pendant toute la durée de l'exposition, au serviced'ordre des différents pavillons de l'Indo- Chine, et ils ont été d'une conduite et d'une tenue exemplaires, dans l'enceinte de l'exposition.
Gomme le règlement général interdisait de faire coucher les indigènes, quels qu'ils fussent, dans les palais ou pavillons, nous avions fait aménager pour les Indo- Chinois, un vastelocalà Passy,rue du Docteur-Blanche, où ils se rendaient dès la fermeture. Chaque ménage y avait sa chambre ; les célibataires couchaient en dortoir, et des cuisinières indigènes préparaient leur nourriture. D'après nos observations et les renseignements qui nous ont été fournis, les mœurs des Indo-Chinois sont assez légères, et le concierge de la rue du Docteur-Blanche éprouvait quelque peineà faire respecter la consigne et à les empêcher de sortir le soir. Ilsétaient très friands des représentations théâtrales, des cafés-concerts, et
ET l'expositioït DE i900 27
des promenades dans Paris, plus encore la nuit que le jour.
Un rédacteur du Temps a noté, au sujet des ouvriers du Sénégpal-Soudan, quelques remarques très justes, et les a trop bien présentées pour que j'y changée un mot.
Devant le palais du Sénégal et du Soudan, des boutiques indifi^ènes attirent les curieux. Des orfèvres, des brodeurs nous y vendent les marchandises qu'ils fabriquent. On dit qu*ils ont été choisis, à Saint-Louis, à la suite d'un concours [tarmi les plus habiles. En tout cas, regardez-les en passant cl, à voir leur haute stature, leurs formes pleines et vigoureuses, leur visage intelligent, vous jugerez par vous-même que nous possédons dans quelques-unes des races de ces deux colonies les plus beaux types de l'espèce noire. Elles ont des qualités diverses, les unes préférant le commerce à l'agriculture, mais toutes ont des qualités; les Toucouleurs et les Bambaras nous fournissent ces incomparables tirailleurs avec lesquels nos officiers nous ont taillé un si large morceau dans l'Afrique. Vous vous rappelez, en voyant là leurs frères, les survivants de la mission Caz^majou à Zinder. La ville a plusieurs milliers d'habitants ; ils étaient une trentaine, et ils osèrent sommer la ville de leur rendre les restes de leurs chefs massacrés.
Vous pouvez remarquer aussi ce qu'il y a d'un peu insolent dans l'air d'assurance répandu sur toute leur physionomie. C'est là un défaut commun à tout l'Islam. Les musulmans ne connaissent pas les toujonrs roiaissantes inquiétudes qui tourmentent les âmes chrétiennes; cîux qui observent les cinq prescriptions de leur relijj^ion tiennent leur salut pour absolument certain. Ils se sentent les élus de Dieu, et cette conviction leur inspire un orgueil qui se traduit chez les nègres d'une façon inouïe. Un Toucouleur obéit avec discipline à son chef blanc ; il reconnaît sa supériorité dans la vie pratique ;
mais, dans le repli le plus secret de son âme, îl se croit cependant d'une autre essence que lui : ÎI ira en paradis et le blanc n'ira point. Vous démêlerez aisément ce sentiment dans la mine suffisante du marchand nèçre qui essayera de vous arrêter à la porte de l'Exposition.
En comparant les objets indigènes exposés parle Dahomey, la Côte d'Ivoire et la Guinée, avec ceux qu'exposent ie Sénégal et le Soudan, vous vous rendrez compte que, si les races de ces deux dernières colonies sont parmi les plus belles de l'Afrique noire, elles sont aussi les plus civilisées, ce qui s'explique parce qu'elles sont plus voisines des Arabes qui leur ont apporlé leur religion et la plupart de leurs industries. Elles savent travailler la terre, le fer, les métaux précieux, le cuir. Leurs bijoux sont d'une finesse rare. Elles savent brocher et broder les étoffes et les teindre de nuances très variées.
Mais, on dehors des observations qu'un moment d'atlenlion pouvait révéler au public, les rapports qui m'ont été adressés par les commissaires cl par les médecins de chaque colonie m'ont signalé un certain nombre de faits à peu près ignorés. Disons d'abord que, d'une manière générale, l'état sanitaire des indigènes a été excellent, malgré les inquiétudes que pouvait insjiirer leur acclimatation, et grâce aux précautions ([ui ont été prises pour leur assurer les meilleures condîûons J'iiygiène. Chaque colonie s'était efforcée dVnvdycr i^ l'^iris des spécimens de toutes les races qu'elle roiilieiil rt de tous les métiers industriels qui soni f'M'ri-i'-s |i;i[' ses habitants. C'est ainsi, par exemple, (]iic ' ' '" 'l'iiiiisiens, qui figuraient à l'Exposition du I" trilcnaienl des spécimens des trois races
tirhères, Maures, descendants des Turcs,
ET l'exposition DE 11)00 21)
ainsi que de la race juive. Les 37 corps de métiers qu\>n voit à Tunis dans les « souks » étaient tous représenlés dans le bazar, où l'on voyait chaque individu exercer sa profession respective. Ces indigènes ont pres<jue tous retiré de la vente de leurs produits un hénéfire suffisant pour vivre, et assez rond, même pour quelques-uns. De leur part, nul perfectionnement professionnel à espérer comme suite de leur séjour à Paris. « L'artisan tunisien, — m'écrit le commissaire de la Régence (1), — n'ayant aucun point de ressemblance dans ses procédés de travail avec la main-d'œuvre des pays d'Europe, il lui est impossible de s'inspirer de ce (pril a vu de l'industrie française, pour le perfectionnement de son art. C'est la routine qu'on lui a enseignée qu'il se borne à suivre la plupart du temps. » Parmi les vingt-deux Sénégalais, dont un rédacteur du Temps vantait la belle prestance et l'adresse, étaient représentées aussi les deux principales races de la colonie : les Ouolofs et les Bambaras, les premiers plus robustes, mieux découplés, les traits plus fins que les seconds ; les uns et les autres musulmans de religion, mais avec un fond de superstition innée, reconnaissable aux gris-gris qu'ils portent aux mains, aux pieds, au cou et à la ceinture. Parmi les Dahoméens, choisis selon les mêmes principes ethnologiques, il y avait des gardes civils et des artisans, les premiers témoignant aux seconds un certain mépris, (jui résultait sans doute des fonctions de police dont ils étaient in-
\{) M. le docteur Loir.
veslis, et des deux ou trois campagnes qu'ils avaient presque tous faites au service de la France. Les artisans devaient inscrire sur un registre particulier tout ce qu'ils avaient vendu, non seulement pour se rendre compte de ce que leur métier pouvait leur rapporter, mais aussi pour surveiller l'emploi qu'ils faisaient de leur argent. L'administration voulait ainsi mettre les Dahoméens en garde contre leur propre générosité, et leur permettre de rapporter au pays un petit pécule. Les seuls d'ailleurs qui aient fait des affaires assez sérieuses sont les bijoutiers, auxquels le public fit des commandes et des achats importants. Quant aux femmes de tout ce monde, elles passaient leur temps dans l'oisiveté, fumant la cigarette, jouant quelquefois avec leurs maris aux cartes et à une sorte de tric-trac, où les pions sont remplacés par des pierres, ou bien chantant avec eux, accompagnées par des tams-tams.
Les personnes qui ont observé de près les indigènes d'Afrique, pendant leur séjour en France, ont confirmé cette assertion, déjà émise, que les plus réfractaires à la civilisation sont les Musulmans. Tandis que les fétichistes et les chrétiens — ce sont là les trois catégories entre lesquelles se partagent les âmes nègres — paraissent s'assimiler facilement nos mœurs et nos coutumes, les Musulmans s'efforcent de rester en dehors. On pourrait voir chez eux un parti-pris évident. « Les premiers s'accommoderaient très bien de nos vêtements européens, qu'ils portent avec orgueil, — m'écrit le docteur chargé des Dahoméens, — tandis que les seconds tio» * v leurs pagnes et surtout à leurs turbans. »
Il y avait, du reste, fort peu de chrétiens parmi nos sujets de la côte occidentale d'Afrique. Presque tous étaient fétichistes ou musulmans, et l'ardeur des missionnaires musulmans est telle qu'ils les avaient suivis jusqu'à Paris pour les catéchiser. Ils venaient lej harang^uerau sein même de l'Exposition et étaient toujours accueillis par eux avec autant d'empressement que de respect. On m'a môme assuré que plusieurs fétichistes se sont convertis à la foi musulmane. Au risque d'être accusé de cléricalisme, et en bon colonial, j'avoue que j'eusse préféré les voir se faire chrétiens.
Quant aux Malgaches, la superstition est un des caractères communs à leurs différentes peuplades. « L'ensemble de l'île est fétichiste, — m'écrit M. Jully, délégué technique de Madagascar: — Au centre même d'action des diverses missions qui se sont succédées à Madagascar depuis 1820, dans la ville de Tananarive, les cérémonies fétichistes étaient encore pratiquées il y a peu de temps. Dans l'Imérina comme dans le Betsiléo, chez les Sakalaves comme chez les Betsimisarakas, les « ody » ou amulettes destinées, soit à corriger le mauvais sort, soit à protéger le propriétaire contre les calamités (jui peuvent frapper l'homme, ont la même importance. Les pierres, les arbres, les sources et les montagnes consacrées se retrouvent partout ; partout aussi le culte des morts préoccupe les vivants. » J'ignore comment les Malgaches convertis par les missions catholiques et protestantes concilient cette superstition native avec leurs nouvelles croyances : ceux cjue la colonie avait envoyés à l'Exposition n'en ont pas
moins pratiqué leurs divers cultes avec un zèle louable. C'est ce dont se félicitait récemment le Bulletin des Missions luthériennes à Madagascar.
Sur les 124 Malsraches (miliciens, artisans et musiciens), que Ton a pu voir au pavillon de Madagascar, il se trouvait 3() protestants de différentes dénominations. On a pu organiser pour eux un culte dans leur langue le dimanche, à 8 heures du matin, au temple de Passy ; ce culte a été présidé par différents pasteurs ou missionnaires de Madagascar se trouvant de passage à Paris : pendant deux dimanches même, en l'absence de tout pasteur, les assistants, munis de leurs cantiques et de leurs bibles, ont célébré le culte entre eux ; leur nombre a varié de 12 à 15, les exigences du service ne leur permettant pas de s'absenter tous ensemble (1).
Le Comité des Missions luthériennes se fait sans doute de g-randes illusions, car je crois qu'il n'y a pas de peuple moins relig'ieux, dans la véritable acception du mot, que les Malgaches. Ils vont très volontiers à l'église ou au temple ; ils y passent de longues heures confortablement assis à l'ombre, à entendre des Kabarf/s, à chanter des cantiques, occupations essentiellement conformes à leur goût. Quant à leur conviction religieuse, quant à leur foi dans la religion chrétienne, elles sont fort discutables, et la guerre que se font les religions catholique et protestante n'est pas faite pour les consolider.
Le nombre et la diversité des Malgaches a permis à des spécialistes de se livrer sur eux à des observations,
(t) ^ï'' ité auxiliaire des Missions luthériennes à Madagascar.
ET l'exposition DE 1900 33
4>u plutôt à des éludes, de tous genres (1). Au point de vu(* des occupations, ils se répartissaient ainsi : 24 tirailleurs, 15 miliciens, 35 musiciens, 49 artisans ; lt)lal : 1 23. Au point de vue des races, les artisans avaient été recrutés parmi toutes les tribus de l'île et de ses ilépendances ; les tirailleurs et miliciens comprenaient «les llovas, Betsimisarakas, Betsiléos,Sakalaves, Nossi- Béens. Parmi les 49 artisans se trouvaient des bijoutiers, des menuisiers, des forgerons, des charpentiers en cases, des piroguiers, des cordonniers, des fabricanls d'oi)jets en corne, des fileurs de soie, des tisseurs de rafia et de coton, des vanniers, des fabricants de sparterie, etc. Ainsi présentés, ces indigènes formaient un ensemble ethnographique présentant exactement tous les caractères distinctifs des différentes peuplades de Madagascar, ou du moins des principales. Ils avaient tous conservé le costume et la coiffure spéciaux à leur région ; les cases, dont tous les matériaux avaient été amenés en France, furent construites par eux à leur arrivée : ils étaient donc dans un cadre aussi exact que possible. Ces conditions minutieuses n'ont pas eu pour unique résultat de faire saisir au public les différences qui existent entre les tribus de l'île. Un choix judicieux et méthodique des principaux types devait permettre a la science une étude d'ensemble détaillée,
(1) Les Dahom^eDs se sont montrés rebelles à tout examen scientifique et surtout k la mensuration. Ils se sont énerçiquement plaints au commissaire de la colonie, et considéraient les études auxquelles on voulait se livrer sur eux comme humiliantes et attentatoires à leur dî^ité. — Nous n*avons jamais pu leur faire entendre raison. Colonies, introduction. 3
difficile à faire à Madagascar, par suite de l'éloignemenl de certaines tribus et de la nécessité de les visiter sur place. Le laboratoire d'anthropologie a pu ainsi prendre toutes les mensurations nécessaires et, de l'aveu des savants eux-mêmes qui les ont pratiquées, ces documents pourront servir à éclairer le problème encore si confus des origines malgaches. Une légende, transformée en tradition historique par certains écrivains, a voulu expliquer les différences physiques et morales qui séparent les tribus de Madagascar, par une invasion malaise. Objectant la similitude relative des dialectes parlés par ces tribus, et le nombre forcément restreint d'envahisseurs venus en pirogues, M. Jully croit au contraire à l'existence d'une race autochtone, et il exprime l'espoir que, grâce à l'Exposition, l'anthropologie démêlera bientôt la filiation des diverses races malgaches, déjà étudiée du reste par le savant M. Grandidier, ainsi que tout ce qui concerne Madagascar.
Le groupement de ces indigènes a également permis de constituer un vocabulaire franco-malgache en huit dialectes. Le seul dialecte hova avait jusqu'ici été étudié dans des vocabulaires, des dictionnaires et des grammaires. C'est dans l'une de ces grammaires qu'on lisait ce précepte inattendu : « tous les motshovas se terminent par une voyelle euphonique... qui ne se prononce pas. ») II est vrai que les savants travaux publiés par les missions anglaises et françaises, en particulier ceux du R.*P. Malzac, nous permettaient déjà de n'en pas rester, pour les Ilovas, à cette notion insuffisante. Mais
Il irexîstaît encore aucun vocabulaire des autres dialectes de l'île. Le nouveau manuel composé par M. Jully contient 3.500 mots environ, et comprend les dialectes hova, betsilea, antankarana, betsimisaraka, antaimo-^ rona, antanossy, sakalava du sud, sonahely, ce dernier tel qu'il est parlé dans lesComores et sur la côte ouest de Madagascar. En recueillant ces différents dialectes, M. Jully a voulu faciliter à tous nos compatriotes, fonctionnaires, officiers et colons, les rapports avec les indigènes, en supprimant l'interprète local toujours insuffisant et quelquefois dangereux. Outre les services qu'il peut rendre à la colonisation, ce travail présente un ensemble de documents sur lesquels les philologues pourront aussi travailler. 11 permettra de se rendre compte des influences étrangères qui ont déformé certains dialectes, et d*en dégager la langue primitive des Malgaches : ce sera un nouvel indice de leur véritable origine.
Signalons aussi que des amateurs ont noté plusieurs des airs, romances, marches, que les joueurs de « valiba » faisaient entendre à l'Exposition. Le » valiha », instrument national des Malgaches, est un bambou, dont les fibres sont taillées dans l'écorce et soutenues par des chevalets de rafia : les sons rappellent ceux de la mandoline. Le chant et la danse sont les bases de toute récréation malgache : le théâtre n'existe pas. Les tribus des côtes se réunissent, dans les nuits de clair de lune, sur la place du village réservée aux kabary (palabres), et là, tout en buvant les alcools de traite ou le betsa-betsa (rhum indigène), ils dansent et chantent
jusqu'à l'aurore. Les Hovas et les Belsileos se réunissent dans leurs cases : leurs chants et leurs danses comportent plus de recherches. Le kabary enfin est aussi une véritable distraction, lutte oratoire mimée, dans laquelle viennent se mesurer les notables du pays. Le Malgache, en général, est très prolixe dans ses discours, et l'éloquence consiste à présenter la même idée plusieurs fois de suite sous des formes variées, dont les métaphores les plus hardies font tous les frais.
Les dispositions montrées, pour certains métiers et pour certains arts, parles Malgaches envoyés à l'Exposition, ont inspiré au délégué technique de la colonie, M. Jully, le désir d'en tirer le meilleur parti possible. Depuis plusieurs années déjà, le général Galliéni avait senti la nécessité de réagir contre le penchant des Malgaches pour les carrières administratives, en donnant une large part, dans l'instruction primaire, à l'enseignement manuel. Dès 1899, un nouveau programme, s'inspirant de ce principe, avait été mis en application, autant que le permettaient les ressources de chaque province. Le corollaire immédiat de cette mesure était de former des maîtres indigènes au courant de certaines spécialités.
Or la présence àParis, pendant l'Exposition, des Malgaches de différentes tribus permettait de recruter dans leurs rangs des volontaires jeunes encore, déjà au courant do leur métier, et désireux d'en faire un apprentissage complet : sept indigènes furent ainsi choisis.
D'accord avec le Comité de Madagascar, que j'ai l'honneur de présider, le délégué technique de l'Expo-
ET L*EXPOSITION DE i900 37
sillon cl le secrétaire g-énéral M. Delhorbe s'occupèrent de leur installation : raccueil rencontré partout fut chaleureux, si bien qu'au 10 octobre, au moment du départ des Malfi^aches pour la colonie, ces sept apprentis étaient envoyés chez leurs patrons respectifs. Deux partaient pour la Meuse, dans des exploitations de laiterie-fromagerie; un pour Rambouillet, à la herçerie nationale ; quatre restaient à Paris, l'un chez un bijoutier-orfèvre, le second dans une usine d'électricité, le troisième à l'école des Beaux-Arts, section d'architecture, et le quatrième au Conservatoire, classe de fliite. Ce dernier, fils de l'ancien chef de la musique deTananarive, montrait des dispositions telles qu'elles ont paru devoir être encouragées (1). Ce groupe constitue, en réalité, le noyau d'une école d'apprentissaife : et dans ce but, les professions les plus diverses ont été choisies afin de pratiquer un essai d'ensemble. Si cet essai donne des résultats satisfaisants, ce sera le moyen simple de former des maîtres indigènes dans un métier spécial, pourvus des perfectionnements modernes dont ils pourront pratiquer l'enseignement à leur retour dans la colonie- L'accueil fait par les divers industriels français à cette idée, le désintéressement avec
(I) \jf K^>ût (loH Malgaches pour la musique est, du reste, aussi indiscutable que leur p^rande facilite à proi^resser dans cet art La nnisitjup malirachr, que tout le inonde a entendue pendant l'exposition, nous en a fourni la preuve indiscutable. Après trois mois d'études sérieuses sous une bonne direction, ces musiciens étaient arrivés à faire un excellent ensemble, et ilsont même obtenu un premier prix de lecture à vue dans an concours où figuraient nombre de musiques de la capitale, et des plus réputées.
lequel tous ont voulu favoriser ce début, a permis de tenter cet essai dans les meilleures conditions d'économie. En chargeant le Comité de Madagascar de la surveillance de ces jeunes gens, tant pour les conditions matérielles de leur existence en France, que pour leur progression intellectuelle et morale, le gouverneur général a tenu à assurer le résultat en s'entourant des précautions les plus complètes. Deux mois se sont déjà passés ; une année suffira pour juger la valeur du système et en étendre l'application, si le succès, comme il y a tout lieu de le croire, confirme les espérances.
Un point particulièrement intéressant à connaître, c'est l'impression que le séjour de. Paris a produit aux indigènes de nos colonies, et l'opinion qu'ils ont remportée de ce qu'ils ont vu. Une fois par semaine, sous la conduite d'un adjudant, ils allaient visiter quelques quartiers de Paris, et, trois fois par semaine, avaient lieu des sorties individuelles pour quelques-uns d'entre eux, spécialement désignés à cet effet. Les Sénégalais et Dahoméens revenaient généralement émerveillés. Est-ce à leur sujet, ou à celui d'une mission indo-chinoise, qu'on m'a rapporté ce trait significatif? Quand ils voyaient une belle maison à six étages, bien blanche et bien neuve, ils demandaient : « Cela, c'est à quel fonctionnaire? » Ils ont dû remporter de Paris l'impression d'une ville où les particuliers étaient mieux logés que les fonctionnaires, et il serait à souhaiter qu'il en fût de même aux colonies. « Je suis persuadé — m'écrit le D' Binet, chargé des Dahoméens — que les indigènes
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relîreroni de leur séjour à Paris un bénéfice moral considérable : leur intelligence s'est sensiblement modifiée depuis leur arrivée, et ils ont appris une foule de choses, pour lesquelles ils ne semblent plus maintenant éprouver de surprise. »
Malçré ce témoignage, il me parait douteux que des modifications profondes se soient produites dans la fa<;on d'être de ces indigènes. Ils se méfient des gens et des choses. Les conditions mêmes dans lesquelles ils ont séjourné parmi nous ne favorisaient point une transformation de leur état moral et matériel.
M. Jully, dans une note qu'il m'a adressée, insiste sur celle considération, et en tire même un enseigncnienl, pour l'organisation des expositions coloniales futures. « Les exigences du service de l'Exposition, ditil, inlerdisant aux indigènes le séjour de leurs cases, ne leur ont pas permis de vivre de leur véritable existence. Il a fallu les caserncr, les chambrer, au grand détriment de l'intérêt de leur exhibition en public, et aussi de leur vie quotidienne. Ces indigènes, dont plusieurs sont en effet à peu près nomades, ont souffert beaucoup, moralement et physiquement, du régime au- (|uel ils étaient astreints, quelques efforts qui eussent élé fails pour rendre leur installation irréprochable. » Ayant rendu hommage aux conditions hygiéniques et sanitaires qui ont tenu les Malgaches à peu près quittes des maladies et des épidémies, M. Jully continue : « Malgré ces précautions, il est douteux que les indigènes de Madagascar remportent chez eux un souvenir a^rréable de leur séjour en France. 11 en est de même,
du reste, de tous les indigènes, à quelques pays qu'ils appartiennent. Ceux-là seuls qui parlent leur langue et reçoivent leurs confidences savent à quoi s'en tenir. 11 y aurait donc un intérêt majeur à concevoir, au cas où une exposition coloniale se renouvellerait, une installation susceptible de présenter au public l'indigène véritablement chez lui, et de laisser à celui-ci l'illusion de son intérieur, de l'air, de la verdure, enfin une apparence de liberté. » J'ai montré ci-dessus par quel moyen la colonie de Madagascar avait résolu de mettre ses indigènes à même de perfectionner leurs aptitudes industrielles ou artistiques. M. .1 ully estime qu'en dehors de cette période d'apprentissage, il ne peut y avoir de profit réel retiré par les indigènes de leur séjour à l'Exposition. « C'est une erreur malheureusement trop répandue de croire que les nègres que nous amenons en France se rendent compte des merveilles de notre industrie et des beautés de nos arts. Transplantés de leurs paillottes au milieu de nos monuments, ils manquent, pour juger ceux-ci, des termes intermédiaires. La Tour Eiffel ne les étonne pas plus qu'une voiture automobile, el la Seine avec ses quais n'est qu'une variante bien petite de leurs grands fleuves. Les magasins
de nouveautés seuls ont excité leur curiosité par
l'amoncellement des marchandises quiy sont entassées. Le résultat d'un apprentissage, au cours duquel ils pourront étudier do près les procédés mécaniques ou améliorés en usag? pour le métier même qu'ils exercent, sera plus productif en quinze jours que leurs six mois de présence à Paris, au centre des inventions moder-
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nos. ►> Je suis obligé de reconnaître que cela me paraît parfaitonient raisonné, et que le peu que j'ai observé r(MiHrnie absolument l'opinion de M. Jully. Bornons «lonc nos prétentions à avoir renvoyé nos indigènes sachant un peu parler et écrire le français, et compter passablement. Je doute qu'une exposition coloniale, même autrement comprise, puisse jamais les rendre à leur pays natal très profondément modifiés, les nécessités de la figuration s'y opposant. 11 faudra toujours, pour cet enseignement, recourir aux procédés des missions d'apprentissage.
Je ne veux pas quitter ce sujet sans montrer, par un exemple topique, quel genre de préoccupations certains de nos indigènes ont rapportées chez eux. Je transcris, en respectant l'orthographe, la lettre que m'a écrite de Saint-Louis le bijoutier sénégalais Gallo Thiam :
Saint-Louis, le 14 novembre 1900.
Monsieur Charles Roux,
J*ai riionneur de vous en former que je suis arrivé de (à) Saint-Louis à bonne sanlé dieu merci. Je vous crois bien sur votre bienveillance. Cela qui me fait de te écrire celle lettre pour le rappeler que moi je ne t'oublie pas jusqu'à la fin de ma vie — et loi ne m'oublie pas à moi. Je te rappelle mon récompense que tu m'avais donner et de me l'envoyer plus lot {M»ssible. Car mon ami Samba il me ri^-ole, cl dites les cens de Saint-Louis que Gallo voudrait bien avoir une croix, mais qu'il n'esl pas décoré ! C'est pour cela que je suis pressé, et vous êtes mon proléçé de tous les côtés. Si je peux l'avoir par le premier courrier, il me fera un grand plaisir. Mon fille Ama-
dou Tbiam vous dite bien des cboses. Bien des choses à M. M..., et à sa femme et à tes femmes !
A toi,
Gallo Thiam,
Grand chef bijoutier à l'Exposition universelle de 1900, Saint-Louis, rue de la Mosquée, 12.
Combien mes collèg-ues de la section métropolitaine ont-ils dû recevoir de lettres, qui ne se disling-uaienl de celle de Gallo Thijam que par une rédaction et une syntaxe moins originales !
L'un des faits caractéristiques de la dernière exposition a été Taffluence des missions coloniales, des hauts fonctionnaires indigènes, des princes exotiques, sujets ou protégés de la France. Ce fut pour les mécontents l'objet de railleries et de réflexions ironiques sur les hôtes royaux de la République. Il faut pourtant que le public s'habitue à voir figurer dans nos cérémonies officielles et à recevoir avec sympathie ces mandarins, ces premiers ou seconds « honneurs » de Madagascar, ces rois à la manière de TofFa etd'Aguibou, absolument comme il s'est habitué à admirer les Cheiks, les Caïds et les Aghas d'Algérie-Tunisie. 11 devrait lui paraître aussi tout naturel de voir la croix ou la cravate de la Légion d'honneur s'étaler sur la robe d'un mandarin que sur le burnous d'un Arabe. Le public français devrait surtout avoir de son empire colonial une connaissance
suffisante pour ne pas confondre des Annamites avec des Chinois et ne pas faire d'avanies aux premiers, sous prétexte qu'il n'aime pas les seconds. La France a les mêmes raisons politiques de ménager et d'honorer un mandarin d'Indo-Ghine, un roi nègre d'Afrique qu'un chef arabe.
C'est l'Indo-Chine qui nous a envoyé le plus de missions en 1900. Nous reçûmes en effet une mission tonkinoise, composée de trois hauts mandarins, letong-doc de la province de Bac-Ninh, le directeur de l'Ecole de llan-Bo à Hanoi, et le tuan-phude la province de Bac- (liang, — et d'une suitede secrétaireset lettrés de diverses classes. Puis arrivèrent une mission cochinchinoise également composée de trois dignitaires importants : Tr.\n-DahHoc, Phu, chef de la mission ; Thai-Van-Bon, Phu honoraire, conseiller d'arondissement ; Son-Diep, Trî-huyen de I** classe ;Nguyen-Hum-Nhieu, ancien professeurdu collège Chasseloup-Laubat, industriel à Vinh- Long, et une mission Laotienne composée du second roi de Luang-Prabang, des fils du premier roi du Laos et de ses deux ministres.
Passons aux missions venues de nos colonies et pays de protectorat d'Afrique. Le Prince héritier de Tunisie, S. A. Mohammed-Bey, accompagné de son fils et de son gendre, les princes Tahar et Taïeb, est venu visiter TExposition. Le Fama Aguibou, roi du Marina, s'est aussi rendu à Paris, avec l'une de ses femmes, la petite reine Fatniata, son plus jeune fils, le prince Moktar, et son premier ministre Ahmadou. La Guinée nous a envoyé comme visiteurs sept indigènes, parmi lesquels le
fils de l'ancien Almaniy, un autre fils de chef et Boubou-Penda, Tinterprèle et le compag-non de xVl. Noirot. De Madagascar nous est arrivée une mission de gfouverneursetde hauts fonctionnaires, dont les plus éminents étaient le fils de l'ancien premier ministre Rainilaiarivony et le prince Saïdina, fils de l'ancien sultan d'Anjouan et frère d'un ancien sultan de la grande Comore qu'il ne faut pas confondre avec celui qui, jusqu'alors^ très fidèle à la France, a profité d'une escale à Zanzibar pour faire défection et passera l'Angleterre. Un prince dahoméen et ses deux fils complètent la liste de nos visiteurs coloniaux. En y joignant la mission abyssine envoyée par l'empereur Ménélik, on a une idée du nombre de Majestés, d'Altesses et d'Excellences jaunes ou noires que nous avons eu l'honneur de recevoir. Le programme rempli par ces différentes missions n'a différé que dans les détails. Presque toutes ont été reçues par le Président de la République, les ministres de la marine et des colonies ; quelques-unes ont assisté aux fêtes officielles, à la revue de LongchampjCt je regrette infiniment qu'on n'ait pas offert aux mandarins indo-chinois le spectacle imposant de la revue navale de Cherbourg. Les missions ont visité l'Exposition et en particulier l'Exposition coloniale, où l'administralion s'est efforcée de leur faire le meilleur accueil possible. En dehors des monuments de Paris, des principaux théâtres, de quelques palais des environs, nos hôtes coloniaux ont été conduits à la Banque de France et dans de grands établissements de crédit, tels que le Comptoir d'escompte et le Crédit Lyonnais, au Conscr-
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valoire des Arts et Métiers, dansdes usines privées d'électricité, de téléphones, de cycles, d'automobiles, de verreries, etc., et dans les grands magasins. Ils n'ont pas limité leurs visites à Paris et à ses environs: ils ont séjourné quelques jours dans nos plus grandes villes de province, a Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Saint-Etienne, Rouen, Toulon, afin d'étudier les industries locales, de visiter les ports, les docks, les arsenaux. Tel est, en résumé, le programme des spectacles amusants ou utiles auxquels ils furent conviés.
On ne peut appliquer au séjour de ces personnages parmi nous les réserves que j'ai faites au sujet du profit retiré et de l'impression reçue par les autres indigènes de leur séjour à Paris. Les princes et les grands dignitaires venus en mission ont certainement retiré de leur voyage un profit sérieux, et sont partis satisfaits de ce qu'ils avaient vu et de l'accueil qui leur a été fait. Toutefois, les impressions que j'ai recueillies moi-même de leur propre bouche pouvant être suspectées, j'ai voulu connaître l'opinion de visiteurs plus indépendants, les ambassadeurs abyssins. « On nous demande parfois ce qui nous a le plus frappés à l'Exposition, a déclaré le Liko Makonas Nado à un conseiller français de l'Elmpire d*Etliiopie. En vérité, il est impossible de répondre à une question ainsi posée. Ce que nous avons vu est si varié, répond à des buts si différents, qu'on ne peut qu'admirer séparément les diverses sections, et, là encore, tout est si intéressant qu'on ne peut choisir, sous peine de le faire sans discernement. Qu'il vous suffise de savoir que tout nous a intéressés au plus haut point
et que nous o« saunuDS dire ce que oousarons admiré le plus. * Le Lika Makunas Nado me paraît s'entendre à ne pas taire de jaloux. Mais ce qui prouve la sincérité de s*>o admiration et de celle de ses acolvles, c'est que, pendant leur rovaee eu Palestioe, ils ne se lassaient pas de rappeler le souvenir des merveilles qu'ils avaient vues à Paris.
La présence à l'&position de ces gruuls persoooaçes exotiques n*est pas seulement ÎDtéressante par les aptitudes qu'elle dénote cbez eux à une civilisation plu» avancée. Elle l'est aussi par l'usa^ que la France peut faire de leurs personnes pour gouverner des millions de sujets. Il ne faut pas oublier qu'une notable partie de notre empire colonial vil sous le régime du protectorat. Le crédit dont jouit en France ce régime a ref;u une atteinte assez sérieuse par le fait de l'annexion de Madagascar. L'extension de pouvoirs que M. Doumer s'est attribuée sur certaines parties de l'Indo-Chine, et Ir-s incidents dont quelques colons tunisiens ont cru devoir marquer les dernières années d'administration de M. Hené Millet ont également affaibli, parait^il, la coiili.'nHc lin |.iil>lirdnii-. li* protectorat. Si la mienne n'a L pus élé allrinl<', ■■.■ nrsl nullement par attacbemcnt
^L^ aveugle * mlc : ' "i'st parccqu'un examen super-
^^ ficiel I s.ul produire ce résultat. En 1898,
W M. iiil il' Ail gie terre à Tunis, adressa à
A ao un liipport dans lequel il vantait les
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bienfaits apportés à la Tunisie par l'administration du protectorat. « Comparée au gouvernement de l'Algérie, disait-ily l'administration de la Tunisie paraît si simph^ et relativement si peu coûteuse, qu'on souhaiterait presque que la grande colonie africaine, voisine du proleclorat, fût gouvernée par le despotisme intelligent qui dirige les affaires de la Tunisie. » On ne peut critiquer plus finement et louer plus justement. Puisque M. Ilené Millet a terminé son heureuse incursion dans le domaine colonial, qu'il reçoive les félicitations et les remerciements de ceux qui s'intéressent à la Tunisie. Quel tort se font à eux-mêmes les colons tunisiens qui réclament les institutions prétendues libérales dont procède en définitive la crise à laquelle l'Algérie est en proie ! Nulle part plus que dans les colonies, la politique n'a mérité l'épithète de « fâcheuse ». Hors de France, la politique ne saurait avoir d'autre programme que de resserrer les liens d'affection des colonies avec la métropole et, d'autre part, de seconder par tous les moyens possibles leur propre essor. Dans ces pays en voie de formation, où le développement économique prime tout, où les progrès de l'agriculture et du commerce importent autant a la métropole qu'à la colonie, là représentation intérieure devrait s'inspirer du principe qui dicta autrefois en France « l'adjonction dos plus imposés ». De même que la somme des imjxMs payés par un citoyen constituait pour lui un titre à déliliérer avec le Conseil municipal, ah)rs même qu'il n'en faisait pas partie, de mémo la situation de commerçant, d'industriel ou d'ai»-rirulteur devrait être avant
tout prise en considération pou r la composition des corps élus dans nos colonies. Je n'ai nullement l'intention do dire quoi que ce soit de désobligeant à l'adresse des sénateurs, députés et conseillers généraux des colonies, dont beaucoup sont des hommes éminents et parmi lesquels je compte d'excellents amis. Mais dans des colonies jeunes comme les nôtres, et je n'en excepte même pas celles que nous possédons depuis long-temps, on doit éviter que des corps élus exercent un pouvoir trop étendu et provoquent, sans le chercher souvent, les colons à se passionner pour autre chose que la prospérité publique.
Il est fort délicat pour un ancien député de sembler critiquer le rôle des corps élus; je tiens cependant à citer l'opinion du regretté Gabriel Charmes qui a traité celte question dans son livre sur « [jx Politique extérieure et coloniale » avec une entière indépendance*
Il est difficile peut-être, dit-il, de revenir sur un régime sanctionné par la Constitution, et qui semble entré dans nos mœurs. Mais il n'est que temps de réduire les sénateurs et les députés au rôle qui leur appartient. Ils ne sont pas autre chose que leurs collègues, ils n'ont pas d'autres droits qu'eux ; qu'ils prennent part à la confection des lois, soit ! bien qu'on puisse trouver étrange de voir voter ces lois par les représentants de contrées où elles ne doivent pas être appliquées ; mais qu'ils laissent au g^ouvernement le soin d'administrer les colonies, d'en surveiller les intérêts. Il faut que celui-ci mette fin au pouvoir absolu que s'attribuent certains conseils coloniaux, au mépris de tous les droits ; qu'il prépare une nouvelle constitution coloniale dans laquelle les attributions seront nettement définies et séparées ; qu'il oblige les assemblées locales à se soumettre, comme les conseils généraux français,
au ouilrôle d'une aulorité supérieure, assez foTie pour les em- [Mvlier de dépasser le mandat qui leur appartient. Or, il ne [Miiirra y arriver qu'à la condition de résister à cette pression drs députés SOUS laquelle il est écrasé aujourd'hui.
Ji» rrois ino souvenir que j'ai entendu riionorahle ImriMi d'Estournelles de Constant soutenir la nicnie tlii'so, peut-être d'une façon encore plus radicale, à la tribune de la Chambre des députés.
[Su des principaux mérites du protectoi^at réside, à mes yeux, dans la suppression de ce danger.
On évite également un écueil contre lequel notre nature nous porte à buter: c'est le transport dans des pays neufs d'institutions qui ont été créées pour un pays de civilisation avancée. Je trouve dans un livre de Loli cette curieuse description de la manière dont fonctionnent les ministères au Maroc. « La nouvelle enceinte où cette porte me conduit est pleine de monde et les abords en sont encombrés de chevaux, de mulets sellés à fauteuil, que l'on tient en main. C'est qu'au fond, sous de vieilles ogives formant niches de pierre, les ministères fonctionnent presque en plein vent, et avec très peu d'écrivains, très peu de papiers. Sous l'un de ces arceaux se tient le vizir de la guerre. Sous l'autre le vizir de la justice rend sur l'heure les jugements sans appel ; autour de lui, des soldats, à grands coups de btiton, écartent la foule, et les accusés, les prévenus, les plaignants, les témoins lui sont amenés de la même façon, empoignés à la nuque par deux gardes athlétiijues. » Voib'i qui est rudimentaire. Je m'empresse de dire que je n'ai aucune prédilection pour cette manière de traiter
(^ilonios, introduction. i
les affaires et de rendre la justice. Mais supposez un instant que nous portions un jour dans le pays, en même temps que notre drapeau, notre administration savante, compliquée, paperassière : croyez-vous que ce changement donnera de bons résultats, qu'il sera apprécié de ceux-là mêmes à qui nous croirons apporter un bienfait? Notre administration, transportée aux colonies, me fait l'effet d'une machine non appropriée à la matière qu'elle doit traiter. Aussi les bons administrateurs coloniaux s'appliquent-ils à la simplifier, à la réduire au strict nécessaire et à se servir, chaque fois que la chose est possible, des rouag-es de l'administration indigène, sans nullement renoncer à améliorer, à perfectionner celle-ci. Mais ce perfectionnement doit se faire au fur et à mesure des progrès accomplis par les administrés dans leur travail, leurs habitudes et leurs besoins.
Ces principes sont aujourd'hui reconnus par un grand nombre de personnes et appliqués par les meilleurs de nos gouverneurs ; mais on dira que je n'ai pas répondu à l'objection tirée de l'échec du protectorat à Madagascar. Les raisons pour lesquelles ce régime a dû être supprimé sont tout à fait spéciales à la grande île. Le général GalHoni nous les a exposées en deux phrases laconiques, au cours d'une causerie qu'il fit à Marseille : (( Au commencement de 1897, dit-il, nos soldats avaient rejeté dans la forêt toutes les bandes insurgées, mais celles-ci combattaient encore; elles combattaient, disaient-elles, au nom de la reine. Je sentis qu'il y avait 1{\ une résistance qu'il fallait briser. Je n'eus pas le
temps de demander des instructions en France et je dus prier S. M. Ranavalo de quitter le trône et de prendre le chemin de la Réunion. » Entrons dans quelques détails complémentaires. Aussitôt après la conquête de Tile, la grande majorité du public, de la presse et du Parlement se déclara partisan du protectorat, pour Madagascar. M. Hanotaux lui-même partageait ces idées et les fit prévaloir tant qu'il détint le portefeuille des affaires étrangères. 11 avait remis au général Duchesne un traité à faire signer par la reine, traité qui établissait sur l'île un protectorat effectif, « serré » suivant le langage diplomatique, appuyé par la présence de troupes dWcupation. Mais le ministère dont M. Hanotaux faisait partie tomba avant que ce traité, signé le jour même de l'entrée des Français à Tananarive, eût pu être soumis à la ratification des Chambres, et ceux qui l'avaient critiqué se trouvèrent fort embarrassés, une fois au pouvoir, pour créer un autre niodus vivendi. Ils inventèrent alors un régime mixte, qui n'était ni l'annexion, ni le protectorat, mais un mélange hybride de l'un et de l'autre : Madagascar passa sous la dépendance du ministère des colonies, on exigea de la reine qu'elle signât un nouveau traité, et on appela au poste de résident-général M. Laroche, un préfet. C'est alors que rinsnrrection éclata et que le général Gallieni, nommé en remplacement de M. Laroche, dut prendre la mesure dont il est question.
Ces hésitations du gouvernement français sont la première raison de l'échec du protectorat à Madagascar ; mais le pays lui-même nous en fournit deux autres : hi
formation d'une force insurreclionnelle dans le parti vieux-hova; ranimoslté des autres races de l'île contre la race hova. La première de toutes les conditions pour g-ouverner un pays par l'Intermédiaire de son gouvernement antérieur, est de tenir ce dernier à son entière et absolue discrétion. Sans cette condition, il n'y a pas de protectorat possible. Le métier qui consiste à endosser la responsabilité des actes d'un g-ouvernement qu'on ne dirige pas, à lui laisser bénévolement les moyens de vous combattre vous-même est un métier de dupe. Or c'est ce qui se passait à Madagascar. Le parti vieuxhova, en qui l'insurrection trouvait son point d'appui, recevait lui-même le mot d'ordre de la reine, de ses parents, de ses ministres, qui étalent en relations constantes avec les chefs insurgés. Exiler la reine, supprimer ce gouvernement central qui n'était qu'un comité occulte de défense contre les Français, c'était trancher la tête à l'insurrection. Le second obstacle au bon fonctionnement du protectorat résultait de ce fait que les Hovas étaient une race conquérante, dont la domination était impatiemment supportée par les autres races de l'île. Continuer à gouverner ces dernières par l'entremise de la première, c'était Identifier la domination française avec une domination antipathique, haïe, et la faire détester par des peuplades dont raffection était d'autant plus facile à gagner qu'elles désiraient changer de maîtres. S'étant dégagée de son association trompeuse avec les Hovas, la France pouvait pratiquer envers les autres populations de l'île la politique de races dont le général Gallienl a tracé le programme dans ses diverses
instructions : « En dehors de rEmyrne, se débarrasser des autorités hovaset former les populations en groupes séparés, constitués par des indigènes de même race, administrés par des chefs de cette race sous la direction des résidents; en un mot faire de la politique de races sans s'astreindre à un mode d'organisation et d'administration uniforme pour toutes les populations de l'île, puisqu'il est nécessaire avant tout de tenir compte des mœurs, des coutumes et du caractère de chaque tribu. » Cola ne revient^il pas à dire précisément qu'on renonce au protectorat général par l'intermédiaire des Hovas, pour pratiquer la politique de protectorat à Téi^^ard de chacune des autres races de Madagascar? « Partout le chef naturel de chaque région doit être recherché et nous servir d'intermédiaire avec ses sujets. » Celle phrase n'est-elle pas la définition môme du régime connu sous le nom de protectorat? C'est de ce principe fondamental que découlent la plupart des avantages de ce régime; s'il est respecté, la substitution d'une ad mînistration centrale métropolitaine au gouvernement rentrai indigène perd beaucoup de son importance. En réalité l'annexion de Madagascar n'a entraîné l'administration directe des populations que sur le plateau de TEmvrne, habitat de la race liova. Partout ailleurs elle a restitué aux autres races leur autonomie et permis à la France de les gouverner par l'intermédiaire, non plus de chefs hovas, mais de chefs autochtones; c'est ce qui ressort clairement du rapport présenté au ministre par le général Gallieni. « Il faut, dit-il, prendre simplement les autorités indigènes, telles qu'elles
existent traditionnellement dans le pays, en leur laissant le nom et le régime auxquels elles sont habituées et en utilisant le plus possible les rouages existants au lieu de leur superposer des rouages artificiels. Il y a lieu de se bien convaincre que Madagascar n'est pas une unité et que, si TEmyrue et ses débouchés sur la côte sont constitués de manière à supporter immédiatement une organisation administrative presque européenne, dans le reste de l'île elle serait de beaucoup prématurée, inutile et nuisible. H y a intérêt à n'avoir partout qu'un seul agent français de rang supérieur, assisté du strict minimum de personnel européen, qui, n'étant que le protecteur et le contrôleur, laisse agir sous sa surveillance le personnel indigène, ainsi que cela a lieu aux Indes dans les parties régies directement par l'administration anglaise, w On voit combien l'exemple de Madagascar est mal choisi pour alléguer l'inefficacité de la politique de protectorat. Aussi les avantages de cette politique ont-ils frappé le congrès de sociologie coloniale qui s'est tenu à Paris en l'année 1900. Voici en effet le vœu adopté par ce congrès.
« Le congrès, considérant que le bien-être des indigènes, leur développement physique, intellectuel et moral doit être le but suprême de toute politique coloniale;
(( Considérant que cette évolution des sociétés indigènes ne peut se faire que graduellement, n'étant ellemême que la conséquence naturelle des transformations économiques, qui décident du degré de civilisation d'un peuple;
« Convaincu que la seule méthode rationnelle est
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celleqiii consisieàadapterautantque possible le régime colonial aux institutions existantes, aux lois et coutumes des races indigènes, tout en les améliorant pour faire disparaître ses injustices et en les appropriant aux besoins nouveaux qui se feraient sentir,
« Emet le vœu : que la politique coloniale tende en principe au maintien des organismes administratifs indigènes. »
La transformation opérée dans le régime politique de Madagascar m'amène à parler du changement, moins radical, que M. Doumer a apporté à celui de Tlndo- (^hine. On s'est beaucoup occupé, dans le public, de r «Union Indo-Chinoise », mais on n'a pas toujours bien su en quoi elle consistait. Avant la réalisation de cette union, les pays qui forment l'Indo-Chine française, cVst-à-dire l'Annam et le Tonkin d'une part, la Gochinchine et le Cambodge d'autre part, étaient séparés non seulement quant à l'administration locale, mais aussi quant à Tadministralion métropolitaine. Le protectorat de l'Annam et du Tonkin était gouverné par un résident général, dépendant du ministre des affaires étrangères; la colonie de Cochinchine et le protectorat du Cambodge ressortissaient au département des colonies. Les inconvénients de ce système furent tels, dans l'ordre politique, administratif et financier, que le gouvernementdutreconnaîtreqiierindoChine,pourprospérer, devait former un empire unifié sous ce triple rapport*
et que nous ne saurions dire ce que nous avons admiré le plus. » Le Lika Makonas Nado me paraît s'entendre à ne pas faire de jaloux. Mais ce qui prouve la sincérité de son admiration et de celle de ses acolytes, c'est que, pendant leur voyage en Palestine, ils ne se lassaient pas de rappeler le souvenir des merveilles qu'ils avaient vues à Paris.
La présence à l'Exposition de ces grands personnages exotiques n'est pas seulement intéressante par les aptitudes qu'elle dénote chez eux à une civilisation plus avancée. Elle l'est aussi par l'usage que la France peut faire de leurs personnes pour gouverner des millions de sujets. Il ne faut pas oublier qu'une notable partie de notre empire colonial vit sous le régime du protectorat. Le crédit dont jouit en France ce régime a reçu une atteinte assez sérieuse par le fait de l'annexion de Madagascar. L'extension de pouvoirs que M. Doumer s'est attribuée sur certaines parties de l'Indo-Ghine, et les incidents dont quelques colons tunisiens ont cru devoir marquer les dernières années d'administration de M. René Millet ont également affaibli, paraît-il, la confiance du public dans le protectorat. Si la mienne n'a pas été atteinte, ce n'est nullement par attachement aveugle à une formule : c'est parce qu'un examen superficiel des faits peut seul produire ce résultat. En 1898, M. Johnsion, consul d'Angleterre à Tunis, adressa à son gouvernement un rapport dans lequel il vantait les
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bienfaits apportés à la Tunisie par l'administration du protectorat. « Comparée au gouvernement de l'Algérie, disait-il, l'administration de la Tunisie parait si simpl;^ et relativement si peu coûteuse, qu'on souhaiterait presque que la grande colonie africaine, voisine du protectorat, fût gouvernée par le despotisme intelligent qui dirige les affaires de la Tunisie. » On ne peut critiquer plus finement et louer plus justement. Puisque M. I\ené Millet a terminé son heureuse incursion dans le domaine colonial, qu'il reçoive les félicitations et les remerciements de ceux qui s'intéressent à la Tunisie. Quel tort se font à eux-mêmes les colons tunisiens qui réclament les institutions prétendues libérales dont procède en définitive la crise à laquelle l'Algérie est en proie ! Nulle part plus que dans les colonies, la politique n'a mérité l'épithète de « fâcheuse ». Hors de France, la politique ne saurait avoir d'autre programme que de resserrer les liens d'affection des colonies avec la métropole et, d'autre part, de seconder par tous les moyens possibles leur propre essor. Dans ces pays en voie de formation, où le développement économique prime tout, où les progrès de l'agriculture et du commerce importent autant à la métropole qu'à la colonie, là représentation intérieure devrait s'inspirer du principe qui dicta autrefois en France « l'adjonction des plus imposés ». De même que la somme des impôts payés par un citoyen constituait pour lui un titre a délibérer avec le Conseil municipal, alors même qu'il nVn faisait pas partie, de même la situation de commerçant, d'industriel ou d'agriculteur devrait être avant
tout prise en considération pour la composition des corps élus dans nos colonies. Je n'ai nullement l'intention de dire quoi que ce soit de désobligeant à l'adresse des sénateurs, députés et conseillers généraux des colonies, dont beaucoup sont des hommes éminents et parmi lesquels je compte d'excellents amis. Mais dans des colonies jeunes comme les nôtres, et je n'en excepte même pas celles que nous possédons depuis long-temps, on doit éviter que des corps élus exercent un pouvoir trop étendu et provoquent, sans le chercher souvent, les colons à se passionner pour autre chose que la prospérité publique.
Il est fort délicat pour un ancien député de sembler critiquer le rôle des corps élus; je tiens cependant à citer l'opinion du regretté Gabriel Charmes qui a traité celte question dans son livre sur « La Politique extérieure et coloniale » avec une entière indépendance*
Il est difficile peut-être, dit-il, de revenir sur un régime sanctionné par la Constitution, et qui semble entré dans nos mœurs. Mais il n'est que temps de réduire les sénateurs et les députés au rôle qui leur appartient. Ils ne sont pas autre chose que leurs collègues, ils n'ont pas d'autres droits qu'eux ; qu'ils prennent part à la confection des lois, soit ! bien qu'on puisse trouver étrange de voir voter ces lois par les représentants de contrées où elles ne doivent pas être appliquées ; mais qu'ils laissent au gouvernement le soin d'administrer les colonies, d'en surveiller les intérêts. Il faut que celui-ci mette fin au pouvoir absolu que s'attribuent certains conseils coloniaux, au mépris de tous les droits ; qu'il prépare une nouvelle constitution coloniale dans laquelle les attributions seront nL*ttement définies et séparées ; qu'il oblige les assemblées locales à se soumettre, comme les conseils généraux français,
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au cuiilrôle d'une autorité supérieure, assez foHe pour les em- [mVImm' de dépasser le mandat qui leur appartient. Or, il ne |K)urra y arriver qu'à la condition de résister à cette pression dt's députés sous laquelle il est écrasé aujourd'hui.
Jo crois ino souvenir que j'ai entendu riiouorable baron d'Estournelles de Constant soutenir la même llièse, peut-être d'une façon encore plus radicale, à la tritmne de la Chambre des députés.
Un des principaux mérites du protectorat réside, à mes yeux, dans la suppression de ce danger.
On évite également un écueil contre lequel notre nature nous porte à buter: c'est le transport dans des pays neufs d'institutions qui ont été créées pour un pays de civilisation avancée. Je trouve dans un livre de Loli cette curieuse description de la manière dont fonctionnent les ministères au Maroc. « La nouvelle enceinte où cette porte me conduit est pleine de monde et les abords en sont encombrés de chevaux, de mulets sellés à fauteuil, que l'on tient en main. C'est qu'au fond, sous de vieilles ogives formant niches de pierre, les ministères fonctionnent presque en plein vent, et avec très peu d'écrivains, très peu de papiers. Sou^l'un de fos arceaux se tient le vizir de la guerre. Sous l'autre le vizir de la justice rend sur l'heure les jugements sans appel ; autour de lui, des soldats, à grands coups de bâlon, écartent la foule, et les accusés, les prévenus, les plaignants, les témoins lui sont amenés delà même façon, empoignés à la nuque par deux gardes athléti(jues. » Voila qui est rudimentaire. Je m'empresse de dire que je n'ai aucune prédilection pour cette manière de traiter
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les affaires et de rendre la justice. Mais supposez un instant que nous portions un jour dans le pays, en même temps que notre drapeau, notre administration savante, compliquée, paperassière : croyez-vous que ce changement donnera de bons résultats, qu'il sera apprécié de ceux-là mêmes à qui nous croirons apporter un bienfait ? Notre administration, transportée aux colonies, me fait l'effet d'une macfiine non appropriée à la matière qu'elle doit traiter. Aussi les bons administrateurs coloniaux s'appliquent-ils à la simplifier, à la réduire au strict nécessaire et à se servir, chaque fois que la chose est possible, des rouages de l'administration indigène, sans nullement renoncer à améliorer, à perfectionner celle-ci. Mais ce perfectionnement doit se faire au fur et à mesure des progrès accomplis par les administrés dans leur travail, leurs habitudes et leurs besoins.
Ces principes sont aujourd'hui reconnus par un grand nombre de personnes et appliqués par les meilleurs de nos gouverneurs ; mais on dira que je n'ai pas répondu à l'objection tirée de l'échec du protectorat à Madagascar. Les raisons pour lesquelles ce régime a dû être supprimé sont tout à fait spéciales à la grande île. Le général GalHeni nous les a exposées en deux phrases laconiques, au cours d'une causerie qu'il fît à Marseille : (( Au commencement de 1897, dit-il, nos soldats avaient rejeté dans la forêt toutes les bandes insurgées, mais celles-ci combattiient encore; elles combailaient, disaient-elles, au nom de la reine. Je sentis qu'il y avait ^\ une résistance qu'il fallait briser. Je n'eus pas le
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temps de demander des instructions en France et je dus prier S. M. Ranavalo de quitter le trône et de prendre le chemin de la Réunion. » Entrons dans quelques détails complémentaires. Aussitôt après la conquête de rUe, la grande majorité du public, de la presse et du Parlement se déclara partisan du protectorat, pour Madagascar. M. Hanotaux lui-même partageait ces idées et les fit prévaloir tant qu'il détint le portefeuille des affaires étrangères. H avait remis au général Duchesne un traité à faire signer par la reine, traité qui établissait sur l'île un protectorat effectif, « serré » suivant le langage diplomatique, appuyé par la présence de troupes d'occupation. Mais le ministère dont M. Hanotaux faisait partie tomba avant que ce traité, signé le jour même de l'entrée des Française Tananarive, eût pu être soumis à la ratification des Chambres, et ceux qui l'avaient critiqué se trouvèrent fort embarrassés, une fois au pouvoir, pour créer un autre modus vivendi. Us inventèrent alors un régime mixte, qui n'était ni l'annexion, ni le protectorat, mais un mélange hybride de Tun et de l'autre : Madagascar passa sous la dépendance du ministère des colonies, on exigea de la reine quVlIo signât un nouveau traité, et on appela au poste de résident-général M. Laroche, un préfet. C'est alors que l'insurrection éclata et que le général Gallieni, nommé en remplacement de M. Laroche, dut prendre la mesure dont il est question.
Ces hésitations du gouvernement français sont la première raison de l'échec du protectorat à Madagascar ; mais le pays lui-même nous en fournit deux autres : la
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