CHAPITRE PREMIER Précis historique
Le berceau du bouddhisme. — Les colons chinois au Fu-iNam. — Révolte contre la domination chinoise. — Les Khmers au Chin-La. Le royaume de Kampuchea ou Cambodge. — Les missionnaires portugais. Les entreprises des Siamois. — Le général français Bodin. — Ang-Duong, vassal du Siam et de l’Annam. — Mission de M. de Montigny. — Le roi Norodon et Si-Votha.
— Le protectorat de ta France. — Le traité de 1867 . — La mort de pacombo.
— Le traité de 1884.
Le berceau du bouddhisme. — Le Cambodge est sans contredit la moins importante de nos possessions dindo-
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Chine; cependant elle est fort intéressante elle aussi; et son passé historique est rempli d’événements dramatiques. Plusieurs races d’hommes se sont succédé sur cette terre et y ont laissé des traces de leur passage.
Le Cambodge a exercé autrefois une grande influence sur l'extrême Orient; c’est de chez lui que le Bouddhisme s’est répandu en Chine jusqu’au Thibet et qu’il a conquis le monde asiatique. Aussi, le pays des Khmers est-il resté une Terre sainte où des peuples entiers viennent encore en pèlerinage contempler les ruines des temples magnifiques, qui témoignent de l’état avancé de la civilisation de ceux qui les ont construits.
Ce pays, retourné à la barbarie, possède une légende merveilleuse qui nous échappe en grande partie, mais que nos savants retrouveront probablement, de même que nos pères ont su reconstituer l’empire des Pharaons, à l’aide des inscriptions gravées sur les ruines de Memphis et de Thèhes. Les grandes pagodes d’Angkor ne garderont pas éternellement leurs secrets, et notre pays aura la gloire d’avoir résolu deux des problèmes les plus importants de l’histoire de l'humanité.
Ce que nous en connaissons aujourd’hui est peu de chose; aussi, nous n’insisterons pas longuement sur les commencements de l’histoire du Cambodge; ces détails, aussi longs que compliqués, nous obligeraient à sortir du cadr'e de cette publication, qui a pour but de faire connaître l’état actuel de notre colonie. Cependant il est impossible de parler du Cambodge sans rappeler brièvement les pi'incipaux événements du passé si dramatique de ce pays mystérieux.
Quelques indications sommaires sont indispensables pour se rendre compte du caractère de ses habitants et pour discerner les diverses races qui peuplent le pays et, malgré les siècles écoulés, vivent encore juxtaposées les unes aux autres, sans s’être fondues en une seule race homogène.
CAMBODGE
Généralemenlle bouddhisme, en n’admeltanlpasles castes, a pour conséquence d’unifier les populations qui le pratU quent, mais, au Cambodge, il n’en a pas été ainsi. Malgré cette influence, les habitants du pays ont continué à vivre séparés les uns des autres, sans être réunis par aucun lien moral, de sorte qu’ils ne forment pas une nation, mais une population hétérogène, soumise, en apparence bien plus qu’en réalité, au pouvoir royal que nous protégeons. Le despotisme lui-même a été impuissant à les fondre. Il les a courbés tous sous le même joug, mais sans les rapprocher et satisfaire disparaître les dilférences qui les séparent. C’est en grande partie à cela qu’il faut attribuer, croyons-nous, le peu de résistance opposé par les Cambodgiens à toute invasion sérieuse de leur pays par un peuple étranger.
Le Cambodge était autrefois un pays tout ditférent de ce qu’il est aujourd’hui. Le delta du Mékong avait alors des dimensions beaucoup moindres que de nos jours, car des observations récentes ont démontré que la masse énorme de limon déposée chaque année par le fleuve exhaussait le fond de la mer, le long des côtes, avec une vitesse qui dépasse celle de presque tous les fleuves connus produisant des effets analogues à leur embouchure. Depuis que ces observations ont été faites régulièrement, on a pu remarquer que ce mouvement était de beaucoup supérieur à celui du Rhône, qui produit cependant en quelques années des effets très appréciables sur notre littoral méditerranéen.
Tout donne donc à penser que le Cambodge se composait autrefois presque exclusivement de sa partie montagneuse et que toutes les plaines qui séparent actuellement cette région de l’Océan Indien n’existaient pas. Cette contrée a commencé par être habitée par des populations sauvages, dont les représentants se trouvent encore de nos jours dans quelques-unes des forêts qui couvrent les montagnes. Ce sont des tribus inofîensives et timides, qui ont fui devant les invasions successives dont leur pays a subi les ravages.
Les colons chinois au Fu-Nam. — La civilisation paraît
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avoir été importée de Chine, à une époque très reculée, qu’il est impossible de désigner exactement. Cette opinion, autorisée par la langue et par la plupart des habitudes des populations, est confirmée par les annales de l’empire chinois. Ces annales relatent qu’à une époque voisine du déluge de Noé, l’empereur Yao envoya dans les terres de l’océan du Midi des tribus chargées de coloniser cette vaste région qui comprend non seulement l’Indo-Chine, mais encore la partie de l’empire chinois située dans le sud du Yang-Tsé-Kiang et qui a toujours eu les plus intimes rapports avec la péninsule dont le Cambodge fait partie.
On ne sait ni à quelle époque ni comment les colons chinois ont pénétré jusqu’au Mékong, mais il est incontestable qu’ils y parvinrent, car leur influence se fit sentir dans ces parages.
Après plusieurs siècles de luttes, dont le récit nous entraînerait trop loin, le pays fut partagé en royaumes et en provinces, à la tête desquels on laissa les princes qui les possédaient, en leur imposant l’obligation de reconnaître la suzeraineté de l’empire chinois.
Dans cette organisation, la première dont l’histoire du Cambodge fasse une mention sérieuse, le pays était désigné sous le nom de Fu-Nam.
Cependant un grand nombre de tribus restées indépendantes continuèrent à conserver leurs mœurs dans les montagnes où les envahisseurs ne pouvaient aisément pénétrer. Ces réfugiés formèrent des agglomérations auprès desquelles tous les éléments hostiles aux Chinois trouvèrent un appui et dont le voisinage servit à répandre comme un levain d'indépendance dans toutes les parties du pays.
Révolte contre la domination chinoise. — Ce sentiment de résistance fut si puissant, que les femmes, qui jouent dans l’Indo-Chine un rôle très effacé, se mirent à la tête d’une révolte, qui éclata à l’époque des premiers temps du christianisme. Deux sœurs appelèrent les habitants du Cambodge à la révolte, et l’une d’elles se fit même couronner
CAMBOnCiE.
reine. Celte insarrection fut si sérieuse que l’empereur Kouang-Van-Li, l’un des plus célèbres souverains de la dynastie des Han, fit marcher un de ses meilleurs généraux contre les rebelles. Les Chinois vinrent facilement à bout de la reine indo-chinoise et leur répression fut si violente, que leur domination demeura établie sans conteste pendant plusieurs siècles. Leur influence fut surtout souveraine dans la partie orientale, c’est-à-dire au Tonkin, alors véritable province chinoise, et dont le vice-roi avait pour mission principale de combattre les souverains du Cambodge et de les maintenir dans un état de soumission au moins apparente.
Toutefois, à la fin de la dynastie des Thang, qui s’écroula vers le temps où l’empire caiiovingien disparut en France, le rôle de la Chine avait cessé presque complètement au Cambodge. Les tributs que payaient encore les souverains avaient un caractère de présents diplomati(jues, plutôt que celui d’envois destinés à constater un vasselage réel. Ils suffisaient à peine pour permettre, dans la capitale de l’empire, l’accomplissement des cérémonies traditionnelles auxquelles ce peuple, passionné pour l’archéologie administrative et habitué à vivre dans le passé, attache une importance facile à concevoir et qui n’est qu’une puérilité à notre point de vue plus réaliste.
Bien que l’Inde ait été, depuis les temps les plus reculés.
en relations suivies avec le Cambodge, il est impossible de trouver dans les livres indiens des détails aussi authentiques que dans les livres chinois sur l’histoire du Cambodge. En outre, les bouddhistes et les brahmanistes s’accordent pour mélanger leurs annales d’un tel nombre d’événements fabuleux, qu’on a peine, si l’on n’a pas d’autre guide, à discerner la fiction de la réalité.
Cependant, ce qu’il y a de certain, c’est que les populations brahmanistes, malgré la répugnance des Indiens pour la navigation, arrivèrent au Fu-Nam par mer, à une époque très reculée. Cet État acquit même un degré considérable de grandeur et de puissance, de sorte qu’il put résister sérieusement aux conquérants chinois, et que ceux-ci durent se contenter de lui imposer l’obligation de se reconnaître tributaires du Céleste Empire.
Il est parlé, dans les légendes de cette époque, d’un prince qui aurait construit de grands navires à l’aide desquels il aurait subjugué les îles de la Sonde. On croit que c’est lui qui aurait établi des relations commerciales avec les Romains par la mer Rouge. Le commerce de la Chine se serait trouvé concentré dans ses mains, et il aurait dès lors tracé aux relations entre l’Europe et l’Extrême Orient la voie qu’elles suivront probablement dans l’avenir. C’est à ce souverain que l’on attribue la construction des monuments gréco-romains qui ont été élevés les premiers à Angkor. C’est aussi lui qui aurait fait construire de magnifiques chaussées en granit, émules des voies romaines, dont on retrouve encore de nos jours les traces dans certains endroits éloignés de la capitale.
Le Fu-Nain fut l’un des centres les plus actifs du bouddhisme. Mais sa prospérité fut troublée par une grande révolution qui bouleversa les institutions du pays et qui fut si complète, si radicale que le nom même de Fu-Nan disparut et fut remplacé par celui de Chin-la, sous lequel les livres chinois le désignèrent depuis lors, sans prendre la peine de nous donner la clef de cette métamorphose.