‹ Les colonies françaises (volume 2)Chapitre 4 sur 34 · CHAPITRE PREMIER Précis historique · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Précis historique

Conquête par l'Aunam. — Anciennes relations avec la France. — L'évèque d’Adran. — Traité de 17S7. — Violation des clauses du traité. — Expédition de 18-58. — Prise de Saigon et conquête des provinces. — Insurrections. — Régime civil. — Réunion de la Cochincliine à ITudo-Chine.

CoAQuÈTE PAR l’Annâm. — La Basse-Cochiuchiiie faisait aulrefois partie du royaume Khiner ou Cambodge; annexée, en 1658, par l’Annam, son histoire ancienne se confond donc avec celle de ces deux pays, et ce n’est guère qu’à partir de 1859, époque de notre prise de possession, qu’elle a, pour ainsi dire, son histoire particulière. Néanmoins il est

utile de dire quelques mots de la politique suivie par la cour de Hué, pour établir sa domination sur ces provinces.

Il n’est pas sans intérêt, en effet, de constater que, dès le dix-septième siècle, l’Aimam procédait déjà comme la France l’a fait deux siècles plus tard: l’œuvre de la conquête a été commencée par les embouchures des tleuves, pour être continuée par l’annexion du cours du Mé-Kong.

Le mandarin Trang-Hoï-Duc, qui écrivait vers 1830, nous a laissé l’histoire de cette conquête.

Peu confiant dans la soumission de la colonie chinoise et l’obéissance de la population cambodgienne, le gouvernement annamite forma une administration entièrement recrutée parmi les lettrés de Hué; puis il ordonna de ramasser les vagabonds et autres gens sans aveu, et de les transporter dans les nouvelles provinces.

Les terres labourables furent soigneusement cadastrées, et l’on assigna une propriété à chaque colon; on déclara, en outre, que les Chinois seraient entièrement assimilés aux Annamites.

Ce premier élément de colonisation ne se répandit d’abord que dans les trois provinces orientales; ce n’est qu’en 1720, que les Annamites s’emparèrent des trois autres.

En 1800, de nouveaux efforts furent faits pour compléter la colonisation, nécessairement arrêtée par la révolte des Tay-son, par les luttes pour l’établissement de la dynastie des Nguyen, les soulèvements des Cambodgiens et la guerre avec le Siam. Les résultats que nous avons constatés et la résistance dont nous avons eu à triompher sont le meilleur éloge que l’on puisse faire du génie organisateur du souverain annamite, Gia-Long.

Pour faire régner l'ordre parmi une population recrutée dans les bas-fonds et mélangée d’éléments hostiles, on décida les mesures suivantes : chaque colon avait le droit de prendre autant de terres qu’il pouvait en cultiver, et le mandarin le déclarait propriétaire du sol qu’il avait fécondé ; l’impôt était proportionné aux produits récoltés et il pou-

COCIlINCniNE.

vait être payé, soit en numéraire, soit en nature, au choix du colon. Le Code annamite fut appliqué dans toutes ses parties ; le calendrier et les mesures des Chinois furent imposés.

Ces institutions ont si bien pénétré dans les usages des populations, qu’elles subsistent encore à côté des nôtres (Voir les volumes VAnnam et le Tonkin).

Anciennes relations avec la France. — Si la conquête de la Cochinchine par les armes françaises ne remonte qu’à trente ans, il y a longtemps déjà que nos missionnaires ont cherché à y porter la civilisation européenne. D’après M. I .ouvet, le premier missionnaire français qui visita le delta du Mé-Kong fut le Père Georges de La Mothe, de l’ordre de Saint-Dominique; il arriva dans ces régions vers 1585, accompagné du père Fonseca, de nationalité portugaise. Ils furent très bien accueillis par le roi du Cambodge, souverain alors de toute la Cochinchine ; malheureusement pour eux, il les fit venir dans sa capitale. Peu de temps après, les Siamois envahirent le pays. Le père Fonseca fut massacré dans l’église même où il disait sa messe; le père de La Mothe, plus heureux, put s’enfuir à bord d’un navire espagnol, mais couvert de blessures, il mourut avant d’arriver à Malacca.

Plus tard, nos missionnaires eurent à lutter, non seulement contre les persécutions des païens, mais encore contre les sentiments de jalousie des autres missionnaires, notamment des Portugais, qui, oubliant trop souvent les principes de la charité chrétienne, mettaient tout en jeu pour favoriser les intérêts politiques et commerciaux de leur nation. C’est cette hostilité qui a fait créer la Société des missions étrangères, dont l’histoire est si curieuse et si intéressante à tous égards.

Toutefois les efforts des Portugais furent, au début, couronnés du plus grand succès; dans la Basse-Cochinchine, dans le Cambodge et dans tout l’Annam, comme dans les îles de la Malaisie, le christianisme n’était connu que sous le nom de religion des Portugais ». Si cet état de choses

s’est modifié et a même fini par changer complètement, on le doit à l’énergie et à la persévérance d’un prélat français qui occupe une place à part, aussi bien dans l’histoire générale de l’Annam que dans celle de la Gochinchine française.

L’évêque d’Adran. — Pigneau de Behainé (tel est le nom de cet homme dont nous devons garder le souvenir) était né, en 1741, dans les environs de Laon, d'une famille riche, influente, distinguée par ses alliances. Quoique pouvant aspirer aux grandes charges de l’Etat, il n’eut qu’un désir, qu’une ambition, porter la parole du Christ et propager la foi chrétienne dans les régions les plus reculées de l’Extrême- Orient. A peine âgé de vingt-quatre ans, il partit et débarqua (à Cam-Cao, aujourd’hui Hatien, qui appartenait alors au royaume de Siam. Sa mission fut troublée par la guerre et les persécutions; les catholiques de Hatien durent se réfugiera Pondichéry. En récompense de son zèle apostolique, il fut sacré, à Madras, évêque d’Adran, titre qu’il a illustré et qu’il porta, pendant un quart de siècle, avec beaucoup d’éclat.

Revenu à Cam-Cao à une époque où toute l’Indo-Chine était ravagée par des guerres sanglantes, il alla fixer sa résidence à l’endroit où est située aujourd’hui la ville de Saigon.

Nguyen-Anh, devenu empereur d’Annam sous le nom de Gia-Long, luttait toujours avec des alternatives de succès et de revers; Pigneau de Behaine eut l’occasion de rendre des services importants à ce prince, très populaire en Cochinchine, et qui conçut une amitié aussi profonde que durable pour le prélat qui avait eu la bonne fortune de le soustraire aux poursuites de ses ennemis, dans un moment où son étoile semblait l’avoir abandonné.

Un jour de détresse, il chargea l’évêque d’aller demander le secours de la France, en lui confiant son fils pour le conduire au roi Louis XVI. Pigneau de Behaine ne s’éloigna (ju’avec peine de l’Indo-Chine, où les événements les plus graves se passaient. Il crut toutefois qu’il lui suffirait d’aller

COCniNCIIlNE.

jusqu’à Pondichéry, avec le jeune prince dont, chemin faisant, il achevait l’éducation. Après avoir attendu inutilement, pendant plusieurs années, une réponse à la demande qu’il avait adressée à Versailles, le vaillant évêque se décida à entreprendre le voyage de France, pour plaider lui-même la cause du monarque héroïque avec l’aide duquel l’influence française pouvait s’établir en Indo-Chine d’une manière durable.

Ce ne fut qu’en 1787, que l’évêque d’Adran arriva à Paris. Déjà la révolution était dans les esprits, et il semblait qu’on ne dût s’occuper que très médiocrement de ce qui se passait dans l’Extrême-Orient; mais le prince Canh-Dzué était joli garçon ; il parlait le français avec beaucoup de charme, et il portail, avec une grâce toute particulière, son costume national, qui ressemble beaucoup, surtout par la coiffure, à celui de nos femmes. Les dames de la cour s’engouèrent de lui; elles adoptèrent, suivant l’habitude de cette époque, une mode en l’honneur du héros du jour, et on ne vit plus, pendant un certain temps, que des coiffures à la chinoise.

Traité de 1787. — Louis XVT ne pouvait rester insensible aux supplications de ce séduisant jeune homme de race royale, qui lui donnait les assurances d’un dévouement absolu. Le 28 novembre 1787, de Vergenneset de Montmorin signèrent, à Versailles, un traité d’alliance offensive et défensive, par lequel « une escadre de vingt bâtiments de guerre français, cinq régiments européens et deux régiments de troupes coloniales » étaient mis sous les ordres du « roi de Cochinchine ». En outre le roi Louis XVI s’engageait « à fournir, dans quelques mois, la somme d'un million de dollars {sic) dont o00,000 en espèces, le reste en salpêtre, canons, mousquets et autres armements militaires. »

Par contre, le roi de Cochinchine s’engageait, entre autres, à « céder, à perpétuité, le port et le territoire de Han- Lan (baie de Tourane et la péninsule), et les îles adjacentes

de Faï-Fo, au midi, et de Haï-Wen, au nord . Toutes les

opinions religieuses étaient déclarées libres . ■>

De même que pour l’expédilion antérieure du comte de Alaudave à Madagascar (Voir lanoticesur Madagascar, legouvernement français se déchargea sur un gouverneur de colonie du soin d’exécuter les engagements pris par lui, et, cette fois encore, les engagements ne furent pas tenus. Le comte deConway, gouverneur de l’Inde française, n’opposa que des refus aux demandes que lui adressa l’évêque d’Adran, qui invoquait les ordres formels du roi. Ne pouvant rien obtenir du gouverneur, l’évêque s’adressa aux colons; il leur fit comprendre qu’il était de leur intérêt d’étendre l’influence française en Indo-Chine, et il fit appel à leur patriotisme afin que la signature du roi de France ne fût pas protestée. Sa parole, énergique et persévérante, fut entendue, et, en 1790, il arriva à Saigon avec deux navires chargés d’armes et de munitions, et montés par des officiers actifs et dévoués (1).

Les événements qui survinrent en France à partir de cette époque détournèrent complètement l’attention de la Cochinchine, où Gia-Long établit définitivement sa puissance. Rem-

(I) Ces officiers qui organisèrent la flotte et l’armée annamites, et qui fortifièrent Hué, Saigon, Mytho et plusieurs autres places, étaient :

J. -B. Chaigneau, connu en annamite sous le nom de Nguyên-Van-Tang et sous celui de Chua-tau-Long (le commandant Long) ; il commanda le Dragon volant.

De Forçant, mort en 1809, qui fut appelé Nguyên-Van-Chan et Chua-tau- F’huug (le commandant Phung); il commanda l’Aig'le.

Pliilippe Vannier ou Le-Van-Lang ; il commanda successivement le navire Bong-thua. puis le Dong-naï, et ensuite le Phénix.

Ces intrépides officiers furent successivement rejoints par des compagnons dignes d'eux ;

Jean-Marie Dayot, chef d’une division navale de deux navires annamites, le Dong-naï et le Prince de Cochinchine.

Victor Ollivier (Ong-Tin), officier du génie, chargé de l’organisation des troupes d’infanterie, de l’artillerie et des fortifications. Il mourut le 22 mars 1799 à Malacca, où il avait été envoyé par Gia-Long pour le besoin de sa santé.

Théodore Le Brun, ingénieur des fortifications.

Laurent Barizy, lieutenant-colonel.

Julien Girard de l’Isle-Sellé, capitaine de vaisseau.

J.-M. Despiaux, médecin du roi Gia-Long.

Louis Guillon, lieutenant de vaisseau.

Jean Guilloux, lieutenant de vaisseau.

(Petrus Ky, Histoire annamite.)

Page 1