‹ Les colonies françaises (volume 2)Chapitre 5 sur 34 · SAIGON. — LA- RADE · texte numérisé non relu

SAIGON. — LA- RADE

LES COLOiNIES FRANÇAISES.

plaçant désormais sans conteste la dynastie des Lé, il s’occupa activement des travaux publics, de la modification des lois et de l’organisation administrative de l’Annam ; son œuvre peut être comparée à celle des plus grands monarques européens.

Pendant toute la durée delà vie de l’êvêque d’Adran, Gia- Long lui prodigua les preuves d’une amitié vive et sincère. Lorsque l’évêque mourut, le 9 octobre 1798, te roi envoya un magnifique cercueil et de riches étoffes de soie pour envelopper le corps. Pendant deux mois entiers, le cercueil resta exposé à la vénération publique, dans la maison épiscopale qui était située non loin de l’endroit où se trouve actuellement la poudrière.

Le roi voulut présider lui-même à la cérémonie des obsèques, qui eurent lieu, avec la plus grande pompe, le 16 décembre.

Le cercueil, enveloppé d’une belle draperie de soie, était placé sur un brancard porté par quatre-vingts hommes que recouvrait un baldaquin brodé d’or. Toute la garde du roi, composée de plus de douze mille hommes, formait la haie. Il y avait dans le cortège, qui s’élevait à plus de quarante mille personnes, cent vingt éléphants, armés en guei're et chargés d’ornements somptueux.

Quand on arriva à l’endroit que l’évêque avait choisi pour sa sépulture, ce fut le roi lui-même qui prononça l’oraison funèbre.

On éleva à la mémoire du défunt un magnifique mausolée, confié à une garde de trente hommes qui devait y être maintenue à perpétuité.

Le tombeau de l’évêque d’.4dran existe encore, et, depuis notre prise de possession, il a été déclaré monument historique.

Violation des clauses du traité. — Gia-Long mourut seulement en 1820 ; pendant tout son règne, il s’était montré le protecteur et l’ami des Européens, mais, avant de mourir, effrayé des progrès des Anglais dans l’Inde, il fil à son fils et

COCniNCHINE.

successeur, Minh-Mang, des recommandations contre les Européens, qui ne furent que trop bien suivies. Les Français, anciens amis de Gia-Long, furent expulsés dès 1824; l’année suivante, Minh-Mang refusa de recevoir le capitaine de vaisseau de Bougainville. En 1847, sous le règne de Tien- Tri, la frégate Gloire, commandant Lapierre, et la corvette FïCtonense, commandant Rigault de Genouilly, eurent à détruire, dans la baie de Tourane, cinq bâtiments annamites qui voulaient les attaquer.

Sous le règne de Tu-Duc, les persécutions contre les missionnaires prirent une grande intensité; les deux missionnaires français Schœffler et Bonnard furent massacrés par ses ordres, en 1851. En 1852, la France fit entendre des réclamations; celles-ci n’ayant pas été écoutées, la corvette Catinat détruisit l’un des forts de Tourane. En 1857, un évêque espagnol, M. Diaz, ayant été arrêté et exécuté au Tonkin, la France et l’Espagne se mirent d’accord pour obtenir réparation des violences commises contre leurs nationaux et contre les chrétiens de l’Annam qu’on estimait alors au chiffre total de six cent mille.

Expédition de 1858. — Le .31 août 1858, une expédilion franco-espagnole commandée par l’amiral Rigault de Genouilly et par le colonel espagnol Langerote arriva à Tourane, s’empara des forts, s’établit sur la presqu’île qui limite au Sud l’entrée de la rade, et s’y maintint en dépit des efforts faits par les Annamites pour l’en chasser.

L’évêque de l’Annam, M. Pellerin, pressait l’amiral de marcher sur Hué; mais nos navires ne pouvaient entrerdans la rivière, à cause de la barre qui l’obstrue, et la maladie faisant des ravages dans le corps expéditionnaire, l’amiral se décida à frapper un coup ailleurs.

Le 2 février 1859, laissant à Tourane le capitaine de vaisseau Toyon, il quitta ce port à la tête d’une division navale, et se dirigea vers Saigon. Le 10, dans la matinée, les deux forts qui défendaient le mouillage intérieur du cap Saint-.Iacques furent détruits. Le II, on remonta le Dong-

Naï, el le fort de Cangio, placé sur la roule, fut incendié. Du H au 15, on enleva et détruisit successivement les forts de Ong-gia, Cha-la, Tay-ray elTang-ki. Le 15, dans la soirée, on arriva devant Saïgon.

Prise de Saigon. — Cette ville était défendue au sud par deux forts construits à l’européenne, et au nord par une citadelle. A peine notre escadre fut-elle en vue, que les deux forts du sud ouvrirent le feu. L’un d’eux fut immédiatement réduit au silence; l’autre, beaucoup mieux armé, ne put être attaqué que le lendemain. Tous les deux furent enlevés, celui de la rive droite démantelé, celui de la rive gauche occupé pour servir d’appui aux bâtiments de transport et de convoi.

Restait la citadelle de forme quadrangulaire, située à 800 mètres des forts. Ses faces présentaient chacune un développement de 475 mètres; Elles étaient bordées d’un fossé large et profond ; quatre bastions défendaient les angles, et au milieu de chaque courtine était une porte qui s’ouvrait sur un pont de pierre. La citadelle était masquée de tous côtés par des hois, des jardins et des maisons. Le 17, à la suite d’une reconnaissance faite par le commandant Jauréguiberry, l’escadre bombarda la place qui riposta vigoureusement d’abord, mais dont le feu se ralentit bientôt par suite de la justesse de notre tir. Le corps de débarquement fut mis à terre et les colonnes d’assaut formées à l’abri des maisons. Le feu des tirailleurs eut un plein succès; l’ennemi, frappé dans tous les sens, abandonna ses pièces, et nos troupes, le sergent d’infanterie de marine Henri desPallières en tête, s’élancèrent à l’assaut.

La prise de Saigon nous rendait maîtres d’un matériel considérable ; 200 bouches à feu en fer on en bronze, une corvette, huit jonques de guerre encore sur les chantiers, 20,000 sabres, lances, fusils et pistolets, 85,000 kilogrammes de poudre, d’énormes quantités de cartouches, de fusées, de projectiles, de plomb en saumons, des équipements militaires, du riz pour sept ou huit mille hommes

COCHINCHINE

pendant une année, une caisse renfermant 130,000 francs.

Conquête des provinces. — En avril et en mai, l’amiral Rigault de Genouilly continua ses opérations offensives. Revenu à Tourane, il défit les Annamites et, les 7 et 8 mai, il enleva le camp retranché de Kien-San, qui commande la route de Hué.

La guerre d’Italie et, plus tard, l’expédition de Chine, firent abandonner momentanément la conquête de la Basse-Cochinchine. Le 1®'^ novembre 1859, l’amiral Rigault de Genouilly, rappelé en France sur sa demande, fut remplacé

Saigon. — Une ruç.

par le contre-amiral Page. Notre faible effectif nous força à évacuer Tourane le 23 mars 1860, pour nous concentrer à Saigon.

Bien que la prise du camp retranché de Kien-San ne pût encore être effacée de la mémoire des Annamites, la cour de Hué annonça, comme une brillante victoire, l’évacuation de Tourane. Le roi lança de tous côtés une proclamation annonçant à son peuple qu’il avait fait fuir les barbares. « Les voilà donc partis, disait-il, ces êtres malfaisants et cupides qui n’ont d’autre inspiration que le mal, d’autre

but qu’un gain sordide ! Ils ont disparu ces pirates qui se nourrissent de chair humaine et se font des habits avec la peau des infortunés qu’ils ont dévorés! mis en fuite par nos vaillants soldats, ils se sont honteusement sauvés ! »

L’amiral l*age, envoyé, peu de temps après, enChine, laissa à Saïgon une garnison de 800 hommes, dont 200 Espagnols et une petite flottille de deux corvettes et de quaire avisos. Le commandement fut remis au capitaine de vaisseau d’Ariès, que secondait le colonel espagnol Palanca Guttierez.

Le commandant d’Ariès s’établit solidement à Saïgon et à Cholon, reliant ces deux villes par des travaux de campagne armés de canons rayés de 30 et d’obiisiers de 80.

Pendant ce temps, l’ennemi ne restait pas inactif. Profitant de notre faiblesse numérique, il construisit, à 4 kilomètres au nord de Saïgon, des lignes de circonvallation, dites lignes de Ki-Hoa. Les Annamites dominaient ainsi les routes du Gambodge, de Mytho, de Hué et le cours supérieur du üong-naï. Ils bloquèrent notre petite garnison au point que celle-ci resta six mois sans nouvelles de l’extérieur. Les Annamites tentèrent même une attaque de vive force, dans la nuit du 3 au 4 juillet; ils furent repoussés et n’osèrent plus nous assaillir ; mais ils rapprochèrent encore leurs lignes de nos positions.

La fin de la campagne de Chine permit de reprendre les hostilités avec vigueur. Le 6 février 1861, l’amiral Charner arriva avec une division navale et un corps expéditionnaire de 3,000 à 4,000 hommes, comprenant 230 Espagnols et une compagnie indigène, formée à Touraue, et surtout composée de chrétiens qui avaient embrassé notre cause.

Le premier objectif de l’amiral Charner fut l’enlèvement des lignes de K'i-Hoa, opération qu’il effectua avec le plus grand succès, le 25 février. Les Annamites prirent la fuite; ils avaient perdu plus de 1,000 hommes, tués ou blessés. Nos perles étaient également sérieuses : nous eûmes 225 hommes mis hors de combat, dont 12 tués. Parmi ces derniers se trouvaient les lieutenants de vaisseau de Foucault et Ro-

COCUINCHINE.

io

dellec-Duporzic, l’enseigne Berger, les aspirants Noël et Frostin. Le lieutenant-colonel Testard, de l’infanterie de marine, frappé à la tête et à l’épaule, l’enseigne Johaneaii- Lareynière, les Espagnols Jean Lavizeruz etBarnabé Fovella, moururent des suites de leurs blessures. Lorsque Lareynière tomba, plusieurs de ses amis s’approchèrent pour lui offrir du secours. Sa réponse fut héroïque, digne de celle de VValhubert à Austerlitz : « Retourne à ton poste, dit-il à l’un d’eux, et écris chez moi que je suis mort bravement. » A Sparte ou à Rome on aurait gravé ces mots sur un monument. La F’rance, insouciante de ses gloires, ignore encore ces paroles d’un héros inconnu.

La prise des lignes de Ki-Hoa fut suivie de la conquête de Tong-Keou, Oc-Mon, Brach-Tra et Trang-Bang. Pendant ce temps, l’amiral Page remontait le Dong-Naï, détruisait les estacades et les forts, et dispersait une quinzaine de mille hommes qui en défendaient le cours. Saigon était délivrée, et la province de Gia-Dinh conquise. « L’armée expéditionnaire, dans l’espace de quinze jours, avait livré cinq combats, fourni douze reconnaissances, marché sous un ciel d’airain, malgré des influences meurtrières, vécu de biscuit, bu de l'eau souvent gâtée, veillé la nuit presque toujours, à cause des piqûres empoisonnées des moustiques et des fourmis de feu » (L. Pallu).

La prise de l’arroyo de la Poste, qui débouche dans le Cambodge, près de Mytho, coûta la vie au capitaine de frégate Bourdais qui fut tué par un boulet. La flottille de l’amiral Page arriva le 12 avril devant Mytho, que l’ennemi évacua. La saison des pluies commençant, les troupes furent envoyées dans leurs cantonnements.

Le 29 novembre, l’amiral Charner partit pour la France, laissant le commandement au contre-amiral Bonard. Le mois suivant, ce dernier s’empara de Bien-Hoa et de Baria.

Tranquille pour le Nord de notre nouvelle possession, l’amiral Bonard se tourna vers le Sud contre Vinh-Long, forteresse située sur le Mé-Koug. Elle fut prise le 23 mars

par le lieutenanl-colonel Reboul, appuyé par la flottille.

Notre effectif, très faible, avait à garder une grande étendue de pays, aussi nos postes détachés étaient souvent attaqués par les rebelles, dont l’audace était grande. Le 6 avril 1862, les insurgés de Tan-Long, dissimulant leur marche, tentèrent un coup de main hardi sur Saigon, entre l’arroyo et le fort de Caï-Maï. Une cinquantaine de paillotes furent brûlées, un poste français compromis, et Ton put craindre un moment pour les magasins de l’artillerie.

La rivière de Hué, qui portait le riz dans la capitale de l’Annam, fut bloquée; l’empereur Tu-Duc, qui avait à combattre une révolte au Tonkin, demanda la paix, et un traité fut signé le 5 juin 1862 à Saigon. Ce traité, conclu entre la France et l’Espagne d’une part, et l’Annam d’autre part, contenait les principales clauses suivantes : lo Les sujets des deux nations de France et d’Espagne pourront exercer le culte chrétien dans le royaume d’Annam, et les sujets de ce royaume, sans distinction, qui désireraient embrasser la religion chrétienne, le pourront librement et sans contrainte, mais on ne forcera pas à se faire chrétiens ceux qui n’en auront pas le désir ; 2o les trois provinces complètes de Bien-Hoa, de Gia-Dinh (Saigon) et de Dinh-Tuong (Mytho), ainsi que Elle de Poulo-Condore, sont cédées entièrement, en toute souveraineté, à la France; en outre, les commerçants français pourront librement commercer et circuler sur des bâtiments quels qu’ils soient, dans le grand fleuve du Cambodge et dans les bras du fleuve; il en sera de même pour les bâtiments de guerre français envoyés en surveillance dans ce même fleuve ou dans ses affluents; 3» le roi d’Annam devra payer à titre d’indemnité, dans un laps de dix ans, la somme de quatre millions de dollars (Le royaume d’Annam n’ayant pas de dollars, cette pièce de monnaie a été représentée par soixante-douze centièmes de taël).

La citadelle de Vinh-Long devait être rendue « au roi d’Annam aussitôt qu’il aurait mis fin à la rébellion qui

COCIIINCIIINE.

existe, par ses ordres, clans les provinces de Gia-Dinh et

de Dinh-Tnong ».

Cet acte était à peine signé qne Tn-Diic s’appliquait à l’éluder de toute manière : la persécution contre les chrétiens continuait en Cocliinchine par des moyens détournés ; l’accès des ports restait interdit, et, par des menées occultes, on poussait à la révolte les sujets des provinces cédées à la France. En décembre 1862, l’insurrection, dirigée par le mandarin Quan- Dinh, était générale ; mais avec des renforts demandés à Manille et à notre division navale des mers de Chine, l’amiral Bonard parvint à la dompter. Cela fait, les ratifications du traité du 5 juin

1862 furent échangées le . -

14 avril 1863 à Hué.

Les troupes espagnoles quittèrent alors la colonie, où elles étaient restées à nos côtés pendant cinq années , déployant la plus grande bravoure et se montrant dignes héritières de la gloire militaire de leur patrie. Les descendants des combattants de Rocroi et de Saragosse, luttant

cette fois pour la même cause, avaient appris à s’estimer.

L’Annam ne désespérait pas encore de nous faire abandonner notre conquête, el, dans ce but, une ambassade dirigée par Phan-l'han-Gian fut envoyée à Paris. 1. 'envoyé

s AÏ ü O N, — Statue de l'amiral Rigault de Genouiliy.

Inbo-Chisk

du roi devaiL demander la rétrocession des (rois provinces orientales moyennant une indemnité pécuniaire. Le plénipotentiaire s’embarqua le 16 juillet.

En France, les avis étaient très partagés sur la question de savoir s'il convenait de garder notre nouvelle colonie. L’opinion, déjà excitée par l’affaire du Mexique, s’inquiétait des expéditions lointaines. Les adversaires de la Gochinchîne eurent assez d’influence pour qu’un nouveau traité changeât l’occupation en protectorat et ne nous laissât que quelques places, Saigon, Mytho, Thu-dau-Mot et Cholon, avec des routes militaires pour arriver à ces villes. Fort heureusement, des personnages compétents, le marquis de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine, Duruy, ministre de l’instruction publique, l’amiral Rigault de Genouilly, le sénateur baron Brenier, et, dans l’opposition,' MM. Thiers et Lambrecht, purent sauver notre colonie naissante. Un contre-ordre fut envoyé et nous gardâmes la Gochincbine.

Ayant échoué dans sa tentative pour obtenir la rélrocession des provinces conquises, la cour de Hué mit tout en œuvre pour nous en rendre l’occupation difficile et onéreuse; elle espérait que, lassés de sacrifices, nous quitterions enfin le pays. Les mandarins des trois provinces de l’ouest restées sous la domination de Tu-Duc excitaient sans cesse des révoltes partielles sur la rive gauche du Mé-Kong et au Gambodge, devenu notre protégé par le (railé du H août 1863. Les répressions locales furent inefficaces jusqu’en 1867, car les rebelles dispersés par nos troupes se réfugiaient dans les contrées encore soumises à Tu-Duc, le véritable instigateur de tous ces troubles.

Les intrigues du monarque annamite finirent par être châtiées. La sédition qu’il excitait au Gambodge et le mouvement insurrectionnel qu’il fomentait dans le Nord de nos possessions furent réprimés vigoureusement par le colonel Reboul, le lieutenant-colonel Marchaisse, tué pendant l’in-' surrection, ainsi que le capitaine Savin de Larclauze, et

COCniNClIINE.

les commandants Alleyron, Brière de l’Isle et Domange.

L’amiral de la Grandière, gouverneur de la Gochinchine, avait souvent représenté que notre colonie manquait de frontières naturelles, que les provinces occidentales, restées annamites, étaient des foyers de troubles. Les derniers événements le prouvaient jusqu’à l’évidence. L’amiral fut autorisé à réunir ces provinces à nos possessions. L’expédition fut organisée dans le plus grand secret et, du 20 au 24 juin 1867, nos troupes occupèrent sans coup férir Vinh- Long, Sadec, Chaudoc et Hatien.

Phan-Than-Gian, gouverneur de ces provinces, l’ancien envoyé de Tu-Duc à Paris, donna l’ordre aux mandarins de faire leur soumission pour éviter une inutile efl'usion de sang, et, refusant les offres généreuses de l’amiral de la Grandière, il s’empoisonna, noble victime de la politique cauteleuse du roi qu’il avait été impuissant à conjurer.

Insurrections. — Après la conquête des trois provinces de l’ouest, la première insurrection dont nous eûmes à triompher fut celle de la plaine des Joncs, fomentée par un chef habile nommé Tièn-Bô. Retranché dans une position qu’il croyait imprenable, il en fut débusqué par une colonne de quatre cents hommes, composée en grande partie de liiailleurs indigènes. Cet insuccès ne découragea pas un Cambodgien, Por-Kom-Bô, qui s’échappa de Saïgon où il était interné, et leva l’étendard de la révolte dans la province de Tay-Ninb. Il croyait que tout le Cambodge allait répondre à son appel pour protester contre ta situation subalterne que Norôdom avait acceptée; mais personne ne bougea, et il suffit d’une sortie de la petite garnison-de Tay-Ninb pour mettre les insurgés en déroute. Por-Kom- Bô se réfugia dans les montagnes habitées par les Mois. Il trouva de nouvelles forces parmi ces tribus sauvages et tint un moment en échec le souverain du Cambodge, qui ne fut dégagé que par quelques troupes envoyées par le gouverneur de la Cochincbine.

Les mandarins annamites ne pouvaient pas non plus se

décider à accepter les faits accomplis; les fris de Phan- Than-Gian, méconnaissant les sages avis que leur avait donnés leur père à son lit de mort, se mirent à la tête d’un mouvement insurrectionnel dont la ville de Chaudoc fut le centre.

Le 30 novembre 1867, de jeunes soldats d’infanterie de marine, commandés par le sergent Monnier, occupaient un petit blockhaus à Mytho. Tout à coup un millier d’Annamites se précipitèrent sur eux en poussant de grands cris. La petite garnison eut le temps de fermer les portes, et répondit par un feu bien nourri, qui mit les assaillants en fuite, mais, pendant la nuit, ils revinrent en rampant et mirent le feu au blockhaus bâti en bambous; la position n’était plus tenable; le sergent Monnier forma ses hommes en un petit peloton, se lança, à leur tête, la baïonnette en avant, et tous passèrent ainsi à travers les ennemis.

Le 16 juin 1868, les rebelles attaquèrent la nuit le poste de Racli-Gia; pénétrant par une porte en construction, ils massacrèrent nos soldats endormis ; le chef du poste et quelques hommes eurent le temps de sauter sur leurs armes, ils se battirent comme des lions, mais succombèrent sous le nombre. Un seul échappa; grâce à ses indications on put exercer une énergique et prompte répression.

Depuis celte époque, il n’y eut que des insurrections locales, se produisant presque chaque année à la suite de l’enlèvement des récoltes. Elles ont été réprimées par les milices indigènes, et la Cochinchine accepte de fort bonne grâce notre domination. Nous n’y avons pas eu, comme en Algérie, à combattre des révoltes pour l’indépendance, rendues plus redoutables encore par des explosions de fanatisme religieux; le bouddhiste n’a pas, comme le musulman, horreur du chrétien; jamais il ne lui donne un surnom injurieux, comme celui de giaour (chien), dont les Arabes sont si prodigues.

Pendant que nous luttions pour asseoir définitivement notre domination, nous ne perdions pas de vue les grands in-

COCUI.NCIILNE.

térêls économiques et scienlifiqiies ; une expédition, commandée par le capitaine de frégate Doudart de Lagrée, ayant sous ses ordres les lieutenants de vaisseau Francis Garnier et Delaporte, eut la mission d’explorer le cours du haut Mé-Kong. Elle pénétra jusque dans le Yun-Nan, où mourut le commandant de Lagrée, épuisé de fatigues. Francis Garnier prit le commandement de cette petite

Saigon. — La rade de guerre.

troupe d’élite et la ramena à Saigon, après avoir parcouru près de 10,000 kilomètres, dont 6,000 en embarcation. Ils avaient eu la bonne fortune de pouvoir observer l’éclipse totale du 18 août 1868 dans des régions réputées jusqu’alors inaccessibles.

La guerre de 1870 fut annoncée le 6 août au gouverneur, amiral de Cornulier-Lucinière. Trois jours auparavant, un Allemand, venu sur un bateau à vapeur anglais, avait pré-

-venu le consul de Prusse et les navires allemands qui se retirèrent en toute hâte. L’amiral fit aussitôt fortifier l’entrée du Soirap et arma en guerre la Junon pour protéger les approches de Saigon contre les navires ennemis. 11 se tint en garde contre une attaque possible de la cour de Hué et décréta l’état de siège dans la colonie.

La république fut proclamée à Saigon le 21 octobre 1870.

A la suite de nos revers, la cour de Hué, toujours tenue au courant de nos embarras, crut le moment favorable pour faire de nouvelles propositions de rachat des provinces cédées, mais elles n’eurent aucune suite, et notre colonie suivit son développement normal.

C’est à l’amiral de la Grandière que revient l’honneur d’avoir organisé notre conquête d’une façon tellement puissante que les insurrections ne sont plus devenues, pour ainsi dire, que des échauft'ourées sans importance.

Régime civil. — L’arrivée de M. Le Myre de Vilers, comme gouverneur, le 7 juillet 1879, marque une ère nouvelle en Gochinchine : l’ère du régime civil. C’est sous le gouvernement de M. Le Myre de Vilers que fut élu le premier député do la Cochinchine, M. Blancsubé, maire de Saigon.

M. Thomson succéda à M. Le Myre de Vilers.

Sous le gouvernement de M. Thomson fut conclue la convention de Pnom-Penh en date du 17 juin 188i entre le gouvernement français et le roi Norodom. Ce traité plaçait d’une manière plus effective et plus directe le royaume du Cambodge sous le., protectorat et la tutelle administrative de la France. L’exercice de ce protectorat était confié à un résident général placé lui-même sous la dépeiTdancë du gouverneur de la Cochinchine. Un décret récent a rem-^ placé le résident général du Cambodge par un résident supérieur. ^ .

Après un long intérim confié au général Bégin, M. Thomson fut remplacé en 1880 par M. Filippini,

M. Filippini est mort dans l’exercice de ses fonctions, à Saigon, au mois de novembre 1887.

COCHLNCHINE.

Réunion de la Cochinchine a l’Indo-Chine. — Les décrels d’octobre 1887 oui établi Lunioa indo chinoise ; désormais la colonie de la Cochinchine et les protectorats du Cambodge, du Tonkin et de l’Annain sont réunis sous l'autorité d’un seul fonctionnaire : le gouverneur général de l’In do- Chine.

M. Constans, revenant de son ambassade de Chine, pendant laquelle il avait négocié un nouveau traité de commerce avec la cour de Pé- King, accepta comme mission temporaire le gouvernement général de l’Indo-Chine. Après avoir visité non seulement la Cochinchine et le Cambodge, mais encore r.^nnam et le Tonkin, M. Constans rentra en France. 11 fut remplacé, comme gouverneur général, par M. Richaud, déjà résident général en Annam et au Tonkin.

M. Richaud a été lui-même remplacé dans les fonctions de gouverneur général, au mois de mai 1889, par M. Piquet, gouverneur de l’Inde Française.

Un Moi.

La rivière de Gouiue.

Page 1