CHAPITRE PREMIER Précis historique
Compagnie normande (1626), — Compagnie des Indes occidentales et du Sénégal, des côtes de Guinée et d'Afrique (1664-1679). — André Brue (1697-1725). — Prise du Sénégal par les Anglais. — Compagnie royale anglaise d'Afrique. — Compagnie royale de la Guyane (1776). — Expédition du duc de Lauzun. — Compagnie de la Gomme. — Le chevalier de Boufflers. — Adanson (1749-1754). — Cahiers de la ville de Saint-Louis aux États généraux. — Etat du commerce de la colonie do 1789 à 1798. — Prise de Gorée (1800), — Défense héro'ique de Saint'Louis (1807). — Premier établissement des Français à Dakar (1816). — Essai de création de centres agricoles. — Culture du coton. — Culture de l'indigo. — Développement de la colonie de 1819 à 1852 ; voyages de Raffenel et de Léopold Panet. — Prise de Dialmath (1854). — Le gouverneur Faidherbe. — Guerre avec les Maures; annexion du Oualo. — Guerre contre El-Hadj-Omar. — Siège de Médine (1857). — Fin de la guerre contre El-Hadj-Omar — Actes administratifs. — Expédition du Fouta. — Campagnes diverses : N'Diambour, Sine, Saloum, Casamance. — Conquête du Cayor. — • Le colonel Pinet-Laprade. — Développement de la colonie depuis 1869.
Compagnie normande (1626). Bien qu'il semble résulter des savants travaux de MM. Estancelin, Vitet et Gravier, et des ouvrages de plusieurs chroniqueurs des
xv^ et xvii^ siècles, que les Dieppoîs aient devancé les Portugais sur la côte occidentale d'Afrique, qu'ils y avaient même fondé quelques comptoirs vers la seconde moitié du xiv^ siècle, leur établissement dans cette région ne fut que passager. Les guerres civiles et étrangères, qui désolèrent la France au siècle suivant, arrêtèrent en Normandie l'essor des entreprises maritimes; le commerce d'Afrique fut abandonné et, sauf celui du Sénégal, les comptoirs français devinrent la proie des Portugais^ des Anglais, des Hollandais ou des Espagnols.
C'est seulement en 1626 que naît le Sénégal comme colonie française. Grâce à l'initiative de quelques marchands de Rouen et de Dieppe, une association se forma et prit le nom de Compagnie normande.
Sans aucune concession, sans autre encouragement qu'une approbation tacite du cardinal de Richelieu, cette compagnie fonda, dans un îlot situé à l'embouchure du Sénégal, un établissement qui devint plus tard la ville de Saint-Louis. Durant les premières années de sa création, la prospérité de ce comptoir ne cessa de croître, grâce à l'intelligence et à l'activité des hommes chargés de le diriger. Mais, si la situation commerciale était bonne, il n'en était pas de même de la situation politique. Les Hollandais, dont la puissance maritime était alors considérable, étaient les maîtres d'/Vrguin, de Gorée et de Rufisque. Ils surveillaient au nord et au sud l'embouchure du Sénégal et pouvaient facilement la bloquer en cas de guerre.
Compagnies des Indes occidentales et du Sénégal. — Le 28 novembre 166Zi, la Compagnie normande vendit pour 150.000 livres tournois tous ses établissements à la Compagnie des Indes occidentales, qui venait d'être créée au capital de 7 millions de livres, et à laquelle Golbert avait fait donner le privilège exclusif de faire le commerce sur toutes les côtes de l'océan Atlantique, depuis le Canada jusqu'au cap de Bonne-Espérance.
péchue de son privilège par le roi Louis XIV, le 9 avril
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1672, elle céda ses établissements à une société dite Compagnie du Sénégal, moyennant une somme de 75.000 livres tournois et une redevance annuelle d'un marc d'or, pouvant être payée en ambre gris. Cette nouvelle compagnie obtint à son tour, le 8 novembre 1673, le droit exclusif de négoce entre le cap Blanc et le cap de Bonne-Espérance; mais ce monopole lui fut retiré un an plus tard (16 décembre 167Zi) et les terres et comptoirs de la côte d'Afrique furent alors réunis au domaine de la couronne.
Depuis dix années déjà, la situation politique s'était améliorée. Les Français s'étaient, en 1667, emparés d'Arguin, de Portudal, de Rufisque, de Corée et de Joal, dont la possession leur fut confirmée par le traité de Nimègue (10 août 1678)1.
En 1679, les commerçants évincés par l'ordonnance du 16 décembre 167Zi parvinrent à se faire rendre leur privilège; malheureusement la guerre recommença avec la Hollande et ils durent céder leurs établissements à la compagnie dite du Sénégal^ côtes de Guinée et d'Afrique, qui les leur paya 1.010.015 livres et obtint ensuite le droit exclusif du commerce pendant 30 ans. Mais le champ des opérations de cette Compagnie était encore trop vaste et celle-ci dut subir une nouvelle transformation ; elle prit le titre de Coinpagnie du Sénégal, tandis qu'à côté d'elle se formait la Compagnie de Guinée (janvier 1685).
Par malheur, la guerre éclata peu de temps après et le gouverneur de la Gambie anglaise, James Booker, enleva Saint-Louis et Corée, qui furent reprises par nos troupes quelques mois plus tard (1692-1693).
L'année suivante, la Compagnie du Sénégal, dont les affaires étaient peu prospères, dut céder, pour 300.000 livres,
1. Ils avaient également enlevé Portendick, mais la cession de cet établissement ne fut définitive qu'après le traité de la Haye (13 janvier 1727) ; la Compagnie des Indes, créée en 1718, reprit alors les droits et les comptoirs de la Compagnie hollandaise d'Afrique pour la somme de 138.000 florins.
à une association de négociants rouennais, ses différents établissements ei les 18 années du privilège qui restaient à courir. La nouvelle Société, qui avait pris le titre de Compagnie royale du Sénégal, cap Nord et côte d'Afrique^ obtint, en 1696, une nouvelle concession de 30 ans, construisit, en 1699, le fort Saint-Joseph dans le pays de Galam et fit, grâce à son directeur, André Briie, des opérations assez heureuses, que la guerre de la Succession d'Espagne vint arrêter tout à coup (1709). Il se forma alors une nouvelle compagnie du Sénégal, qui racheta, pour 2/i0.000 francs, le privilège de la Compagnie royale et céda à son tour, en 1718, ses droits et ses concessions à la Compagnie des Indes que Law venait de fonder et qui lui fit offrir rénorme somme de 1.600.000 livres tournois.
André Brue. — Le premier soin de la nouvelle administration fut de conserver à la tête de nos établissements du Sénégal un homme qui, par son activité et son intelligence, avait contribué plus que tout autre à leur prospérité et à leur accroissement.
André Briie était arrivé à Saint-Louis en 1697 comme directeur des Comptoirs de la Compagnie royale. Il resta dans la colonie jusqu'en 1702 ; mais il y revint en ililx et y résida cette fois pendant onze années consécutives. Son séjour au Sénégal comprend donc, de 1697 à 1702 et de ilik à 1725, deux périodes bien distinctes, intéressantes, l'une et l'autre, à retracer.
Dès son arrivée dans la colonie, Brûe se mit en mesure d'exécuter le plan qu'il avait conçu avant son départ de France et dont l'exposé avait, du reste, décidé les directeurs de la compagnie à l'envoyer en Afrique. Son projet était de visiter toutes les contrées avec lesquelles nous étions en relations, d'y établir de nouveaux débouchés et d'y développer les échanges commerciaux.
Avant lui, la vallée du Sénégal avait été parcourue par des Français et un sieur Jannequin aurait même, dit-on, remonté le fleuve jusqu'à un certain endroit situé à dix
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lieues environ en aval de la pointe ouest de l'île à Morfil : ce point s'appelait Terrier-Rouge et servait d'escale à la traite de la gomme. Mais, de toutes ces explorations, il n'en était resté que le souvenir et la colonie n'en avait tiré aucun profit.
André Brûe commença par visiter le Cayor, qu'il traversa de Rufisque à Saint-Louis, en compagnie du souverain de cette contrée, le damel Latir-Fal-Soukabé. Plus tard, les relations de Brûe avec ce roitelet indigène s'envenimèrent, lorsque le directeur de nos comptoirs voulut, conformément aux traités, empêcher les sujets du damel de trafiquer avec les bâtiments étrangers.
Briie fut même emmené à Rufisque où il resta prisonnier pendant douze jours, au bout desquels l'arrivée de deux navires de guerre ' français changea immédiatement les dispositions du damel à son égard.
Quelques semaines plus tard, André Brûe partait avec une flottille assez nombreuse, pour visiter les escales du fleuve ; il entra en relations avec les Maures Braknas, avec les indigènes du Dimar et du Toro, traversa l'île à Morfil et fut reçu par le siratik du Fouta, qui, pour lui faire honneur, fit défiler devant lui toute sa cavalerie et consentit ensuite à l'établissement d'un comptoir à GuioreL
Son voyage se termina à cet endroit. Mais, l'année suivante (1698), il revint de nouveau dans le pays, parvint jusqu'au Damga, qu'on appelait alors, avec toute la région
Un chef indigène .
située en amont de Bakel, le pays de Galam, et atteignit le confluent de la Falémé, qu'il remonta jusqu'au village de Dramané, à 225 lieues de Saint-Louis; il obtint alors du chef de ce pays l'autorisation d'y créer un comptoir et de le défendre par un poste, qui prit le nom de fort Saînt-Joseph et qui ne fut terminé que deux ans après.
L'Intention de Briie était de continuer à remonter le Sénégal ; il était même parvenu aux chutes du Félou et se dirigeait par terre vers celles de Gouina, lorsqu'une baisse des eaux, survenue tout à coup, l'obligea de revenir en hâte vers Dramané et, de là, vers Saint-Louis.
Pendant les deux années suivantes, André Brûe visita tour à tour la Gambie, où il avait plusieurs questions à régler avec les Anglais, la Casamance, qui appartenait alors aux Portugais, le Rio-Cachéo (1700), le Rio-Géba et l'archipel des Bissagos (1701).
Il revint à Paris en 1702 et ce n'est que douze ans plus tard qu'il reprit, à la sollicitation des directeurs de la troisième Compagnie du Sénégal, l'administration des établissements de cette colonie.
A peine fut-il de retour qu'il recommença ses excursions dans le pays. 11 commença par les environs de Saint- Louis et tenta de pénétrer en bateau dans le lac Cayar, où il voulait créer une escale pour la traite des gommes, que les Maures allaient porter à Arguin et à Portendick, où on avait laissé les Hollandais se réinstaller.
La possession d'Arguin le préoccupait d'ailleurs si vivement, que bientôt il se résolut à reprendre ce point et, le 2Zi février 1717, une escadre, commandée par Perrier de Salvert, bombarda le fort, puis le prit d'assaut. Alors les Hollandais de Portendick, pour se venger d'avoir été ainsi chassés de l'un des deux endroits de la côte qu'ils occupaient indûment, poussèrent les Maures Trarzas à attaquer la garnison française d'Arguin. L'attaque eut lieu en effet le 17 janvier 1722, et les Maures, conduits par le roi Ely- Chandora, restèrent les maîtres de la place. Mais leur suc-
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cès ne fut pas de longue durée, car, dès les premiers jours de Tannée 172/i, Àrguin tombait, pour la seconde fois, entre les mains de M. de Salvert.
Après avoir envoyé au pays de Galam un commis nommé Compagnon, qui explora le Bambouk et la Falémé^ , André Brûe quitta le Sénégal dans Je courant de Tannée 1725, laissant les affaires de la colonie dans une situation brillante, qui se maintint après lui assez longtemps encore. Pour apprécier, au point de vue commercial, quelle fut l'œuvre d'André Brtie, il convient d'abord de dire qu'avant lui les bénéfices obtenus par les différentes compagnies variaient entre 25 et 30 0/0, et qu'un tel résultat était, en raison des frais généraux et des risques de toute nature, absolument médiocre. Aussi les affaires de ces Compagnies étaient-elles en général fort mauvaises. Avec André Brûe, la situation s'était sensiblement modifiée et les deux tableaux suivants donneront l'idée générale des opérations conduites par cet administrateur sans égal :
Valeur d'achat dans le pays.
Commerce de produits (pour une année).