CHAPITRE PREMIER Précis historique
Pêcheurs basques et bretons. — Les premiers explorateurs du xvi* siècle. • — Création des premiers établissements. — En 1703, la France ne conserve plus que Saint-Pierre et Miquelon. — En 1778, les Anglais s’emparent des îles Saint-Pierre et Miquelon. — Paix' de Versailles en 1783. — Phases diverses jusqu’à la paix d’Amiens. — En 1810, le gouvernement français s’occupe do repeupler la colonie. — Rivalités et contestations fréquentes entre pêcheurs anglais et français.
PÊCHEURS BASQUES ET BRETONS. — NOUS ne possédons
plus dans l’Amérique du Nord que deux ilôts : Saint-Pierre et Miquelon, derniers vestiges de notre domination au Canada.
Plusieurs peuples revendiquent l'honneur d’avoir les
premiers fréquente ces parages. Les Danois el les Norvégiens paraissent avoir connu Terre-Neuve dès le xie siècle. Les Basques français se flattent d’y être venus dans le courant du xive siècle.
Quoi qu’il en soit, il est certain que nos pêcheurs basques et bretons venaient dès le moyen âge pêcher dans les eaux de Terre-Neuve où la morue se trouvait en abondance. Ce n’est guère pourtant que vers le xvie siècle que commencèrent les voyages d’exploration.
Au mois de juin 1497, un Vénitien, Cabot, reconnaissait la pointe la plus orientale de l’ile qu’il dénommait cap Bonavista. En 1301, Corte Real abordait la baie de la Conception et, continuant son exploration par le nord-est, il parvenait jusqu’au Labrador, qu’il dénomma Terre du Laboureur, d’où l’origine de son nom.
Bergeron, en 1005, et Jean Denis de Ronfleur, en 1506, puis un Espagnol du nom de Cornez, en 1525, explorèrent successivement les rivages de l’ile. Verazzano paraît avoir été l’explorateur le plus sérieux de l’époque. En 1525, il s’emparait de l’ile au nom du roi de France et lui donnait le nom de Terre-Neuve qu’elle a conservé depuis.
Jacques Cartier suivit les traces de Verazzano el s’appliqua surtout à reconnaître les baies qui pouvaient offrir des ports de refuge aux bâtiments de pêche.
Ce n’est du reste qu’au commencement du xvae siècle que nos pêcheurs fondèrent leurs premiers établissements sédentaires sur Terre-Neuve. A partir de cette époque, grâce a la fondation de nouvelles colonies au Canada et dans 1 Acadie, grâce aussi aux encouragements accordés par le gouvernement, la pêche de la morue commença à acquérir de l’importance, el cent ans plus tard, en 1710, on ne comptait pas moins de 3,000 habitants à Terre- Neuve.
SAINT-PIERRE-MIQUELON
Terre-Neuve faisait partie de cette magnifique colonie qui porta le nom glorieux de Nouvelle-France et qui s'étendait de la frontière actuelle des États-Unis jusqu'au pôle, et de 1 Atlantique au Pacifique. Nous devions la perdre entièrement à la suite d’une série de conflits soulevés par l’Angleterre.
Le traité d’Utrecht (1713). — Le traité de paix conclu à
Côto Sud do Saint-Pierre.
Utreclit le 13 avril 1713 nous arracha les côtes sud et est de Terre-Neuve. Mais nous conservions le privilège exclusif de la pêche sur la partie orientale, depuis le cap Bonavista jusqu’à la pointe la plus occidentale, et de là jusqu’au cap Riche, sur la côte ouest, sans pouvoir y établir d’autres constructions que des abris pour les pêcheurs et des séchoirs pour le poisson.
En 17(33, après la déplorable guerre de Sept ans, la France perdit le Canada et ses autres possessions de l’Amérique du Nord, et il ne lui resta plus dans ces parages que
les petits îlots Saint-Pierre et Miquelon que le traité de Paris de 1763 lui céda pour servir d’asile aux pêcheurs qui voudraient rester fidèles au drapeau national. Les droits de pêche et de sécherie, reconnus par le traité d’Utrecht, furent d’ailleurs confirmés et même étendus.
Ce fut le baron de l’Espérance qui fut chargé d’aller prendre possession de ces îles au nom de la France.
C’est à cette époque que remonte la fondation de nos étab lissements de pêche sur les îles Saint-Pierre et Miquelon. Le premier noyau d’habitants sédentaires fut formé en grande partie d’Acadiens désireux de rester sous la domination française.
Voyons comment nos compatriotes ont été amenés à s’établir dans ces îles.
En 1733, l’Acadie, bien qu’elle fût sous la domination anglaise depuis 1713, était toujours française de cœur; elle manifesta trop haut les sentiments qui l’attachaient à la mère patrie. Nos compatriotes furent alors sommés par les Anglais de prêter serment de fidélité au roi Georges et de se déclarer publiquement ses sujets dévoués. Ils refusèrent, ne voulant ni désavouer leur nationalité ni prêter un serment qui répugnait à la fois à leur patriotisme et à leur conscience. Le gouvernement anglais n'hésita pas à prendre une décision rigoureuse, barbare : il les déporta.
Sept mille habitants de tout sexe et de tout âge furent attirés dans une embuscade, cernés et arrêtés par l’armée anglaise, puis déportés en masse dans la Nouvelle-Angleterre. Les familles furent dispersées, les pères séparés de leurs enfants, les maris de leurs femmes; les terres, maisons et bestiaux des proscrits, confisqués au p roi il de la couronne qui les distribua à ses nouveaux colons. Peu d’Acadiens s’établirent dans la Nouvelle-Angleterre; la plupart allèrent sur les rives du Saint-John, quelques-uns
Panorama de Saint-Pierre.
à la Louisiane, d’autres en Guyane. Un certain nombre se réfugia à Saint-Pierre-Miquelon.
« Il n’y a pas d’exemple dans les temps modernes, dit M. Garneau, de châtiment infligé à un peuple paisible et inoffensif avec autant de calcul, de barbarie et de sangfroid. »
En 1764, le chiffre des habitants établis à Saint-Pierre- Miquelon dépassait un millier.
Trois ans plus tard, les produits de la pêche donnaient en moyenne 60,000 quintaux de morue, et il était employé à cette industrie environ 220 bâtiments jaugeant ensemble 24,000 tonneaux et montés par 8,000 marins ou pêcheurs.
En 1778. lors de la guerre de l’indépendance, les Anglais s’emparèrent des îles Saint-Pierre et Miquelon dont ils détruisirent les constructions de fond en comble, forçant les habitants, au nombre de 1,200, à se réfugier en France.
La paix de Versailles, en 1783, qui termina cette guerre, rendit à la France les îles Saint-Pierre et Miquelon, confirmant nos droits de pêche sur la côte de Terre-Neuve (French-Shore) du cap Saint-Jean à la côte est, et jusqu’au cap Rouge, situé à l’extrémité sud-ouest. Tous les habitants qui avaient été forcés de quitter la colonie en 1718, y furent ramenés aux frais de l’Etat, au nombre de 1,223, et l’année suivante plus de 318 navires, jaugeant ensemble 34,638 tonneaux et montés par 10,000 marins ou pêcheurs, prenaient part à la pêche sur les bancs de Terre-Neuve.
Cette prospérité ne devait malheureusement pas durer : les Anglais s’emparèrent en 1793 de Saint-Pierre-Miquelon,, et l’année suivante ils en déportèrent les habitants en France. Restituées de nouveau par la paix d’Amiens (1802), ces îles furent reperdues en 1803, et rendues définitivement par le traité de Paris de 1814 qui stipulait en outre, quant aux droits de pêche des Français sur les côtes de
SAINT-PIERRE-MIQUELON
Terre-Neuve ainsi que dans le golfe de Saint-Laurent, que tout serait sur le même pied qu’auparavant.
Ce n'est qu’en 1816 que le gouvernement français s’occupa de repeupler la colonie. Il lit de nouveau appel aux colons réfugiés en France. Ceux-ci, à peine arrivés, relevèrent le bourg de Saint-Pierre, qui avait été détruit en 1795. Une partie d’entre eux allèrent se fixer à Miquelon et y fondèrent le village de ce nom.
Les deux dernières guerres avaient abattu complètement les pêcheries françaises. Les Anglais en profitèrent pour faire prospérer les leurs; ils engagèrent d’importants capitaux dans cette industrie productive : la campagne de pêches de 1814 rapporta à nos voisins plus de 1,200,000 quintaux de morue représentant une valeur de 65 millions de francs. L’année suivante cependant nos armateurs, un instant découragés, reprirent confiance et se mirent de nouveau à l’œuvre, pour disputer le terrain à leurs rivaux.
Le traité de 1814 ayant laissé plusieurs questions de détails en suspens, une convention fut signée à Londres en 1857 entre les représentants des deux pays. Malheureusement bien des points sont encore restés obscurs, et chaque année nos pêcheurs rencontrent des obstacles sur les rivages de la Grande-Terre pour l’exercice de leur industrie. Le droit de pêche qui nous est concédé a donné lieu à plusieurs reprises à des rixes entre les pêcheurs, ainsi qu’à des contestations diplomatiques entre les gouvernements de la France et de l’Angleterre. Il ressort, en effet, du texte même des traités que la France a le droitexclusif de pêcher sur les côtes qui lui ont été attribuées, c’est-à-dire du cap Saint-Jean au cap Rouge. Les Anglais prétendent, eux, qu’ils ont le droit d’y exercer la pêche concuremment avec nous. En fait, ils ont peu à peu pris
pied sur la côte et revendiquent comme un droit aujourd’hui ce qu'ils ont obtenu progressivement par suite de la tolérance de la France.
La question n’est donc pas résolue, tant s'en faut. Il y a quelques années les deux gouvernements intéressés ont cherché une solution amiable; une convention destinéeà délimiter plus exactement les droits des deux nations sur les pêcheries du littoral de Terre-Neuve a même été passée après de laborieuses tergiversations; mais elle n'a pas été ratifiée par le Parlement de Terre-Neuve,
La morue.
Saint-Pierre. — Au fond du Barachois.