CHAPITRE IV
Économie politique et sociale.
Population. — Principaux centres de population. — Agriculture. — Commerce. — Industrie. — Exploitations forestières. — Concessions et acquisitions des terres domaniales. — Travailleurs du pays. — Immigrations africaine et indienne. — Immigration européenne. — Hygiène. ■ — Moyens de communication. — Télégraphe. — Budgets. — Situation monétaire. — Banque. — Considérations générales sur le relèvement de la Guyane.
Population. — Les chiffres fournis par les statistiques sur la population de la Guyane ne paraissent pas d’une bien grande exactitude, attendu qu'ils ne sont basés sur aucun
:i98 LES COLONIES FRANÇAISES.
dénombrement. Une seule tentative de recensement a été faite en 1882, mais elle ne fut pas conduite à bonne fin, de telle sorte qu’on ne peut encore donner qu'une évaluation approximative.
On évalue à 8,o00 le nombre des habitants de Cayenne et à 12,000 celui de la population répandue dans l’intérieur. Ce dernier chiffre ne comprend ni la population pénale ni les quelques tribus indigènes qui errent dans le haut des rivières.
Parmi ces tribus, les Roucouyennes et les Émerillons paraissent les plus populeuses. Les autres, Oyampis, Araînichau, sont divisées en familles peu nombreuses, presque toutes placées en dehors de notre sphère d’action.
Il faut encore signaler une petite peuplade, les Oyacoulets, remarquable surtout par ses mœurs guerrières. Seuls ils opposent quelque résistance aux noirs d’origine africaine ' qui ont pris possession de la bifurcation de l'Anna et du Tapanahony.
C'est à la suite de la guerre civile qui mit si longtemps en danger la colonie hollandaise, que ces esclaves révoltés vinrent se fixer sur notre territoire.
Ils s’y sont groupés en diverses tribus : les Youcas, les Polygodoux et les Bonis.
Ces derniers, fuyant la domination que les Youcas ou Bosch (nègres des bois) prétendirent exercer sur eux, se sont, par étapes successives, rapprochés de nos établissements du Maroni.
Il est difficile de déterminer le chiffre de cette population nouvelle, qui àe développe lentement dans ces régions reculées, chassant autour d’elle les tribus aborigènes. Le nombre peut en être évalué à trois ou quatre mille. C’est le groupe le plus important que recèle dans ses lointaines profondeurs l’immensité inculte de la Guyane.
Principaux centres de population. — - Cayenne, chef-lien de la colonie, a une population qui représente les trois cinquièmes des habitants du pays. Ce fut notre premier établissement dans la France équinoxiale ; sa fondation remonte à l'année 1634.
Les autres centres de population sont les suivants :
Sinnamarv .
Mana .
R o ura . .
Approuague . .
Macouria .
Ovapock .
A l’exception de Sinnamary et de Mana, où il existe une certaine agglomération, dans les autres communes les habitants sont disséminés sur de très vastes étendues, dans les savanes, et c’est à peine si l’on rencontre quelques cases groupées autour de l’église et de la maison commune. Cependant l'occupation de quelques-uns des points indiqués est déjà fort ancienne et remonte au xvne siècle.
Il n’est pas parlé ici de Saint-Laurent du Maroni, village situé sur le territoire affecté à F Administration pénitentiaire et dont il a été fait déjà mention dans un précédent chapitre.
Agriculture. — La Guyane, qui fut autrefois une colonie essentiellement agricole et qui tirait toutes ses ressources de la terre, notamment par l’exportation des denrées dont le pacte colonial lui assurait un écoulement rémunérateur sur le marché de la métropole, la Guyane, aujourd’hui, n’est pas cultivée. Cette situation défavorable provient de plusieurs causes, dont les deux principales, on pourrait presque dire les deux uniques, sont l’abolition de l’esclavage intervenue sans transition et la découverte de l’or.
M. Leveillé, professeur à la Faculté de droit de Paris, s’exprime ainsi, dans un opuscule qu’il a publié, à la suite d’une mission dont il avait été chargé dans notre colonie de l’Amérique du Sud : « L’abolition de l’esclavage, si légitime qu’elle fût,, ouvrit une crise violente. Le principe sacré, en vertu duquel un homme ne peut devenir la propriété d’un autre, triompha; mais la prospérité de la colonie fut ébranlée. Du jour au lendemain, en effet,, sans transition, les ateliers chômèrent faute de bras ; les établissements sucriers furent fermés et de grandes fortunes patrimoniales s’effondrèrent pour toujours. Quand je parcourais la campagne. il y a quelques mois, je rencontrais trop souvent îles vestiges du passé: ici des chaudières abandonnées, là des cheminées d’usine abattues; le sol était jonché de ruines, et je me demandais, anxieux : La Guyane pourrat-elle revivre? »
Si l’abolition subite de l’esclavage — qui s’imposait comme un principe inflexible de justice, mais dont, on aurait pu prévenir et régler les effets économiques immédiats, — si la négligence des propriétaires à se pourvoir d’autres travailleurs pour le sol, ont porté a la grande propriété un coup dont elle n’a pu se relever, la découverte de l’or a été non moins nuisible à la petite et moyenne culture. Enfin les sources de l’immigration taries depuis quelques années sont encore venues aggraver cette situation, de telle sorte qu’actuellement la Guyane ne produit pour ainsi dire plus rien en comparaison de ce que la richesse de son sol permettrait d’espérer.
En même temps que l'abandon progressif de l’agriculture par la main-d’œuvre, des causes spéciales de déchéance atteignaient par surcroît les deux cultures principales de la colonie, le sucre et le rocou.
Pour le sucre, la situation géographique de la colonie.
Cayenne. — Place du Gouvernement.
la main-d’œuvre plus chère, la longueur des opérations de chargement et. de déchargement, la baisse continuelle des prix, la concurrence des Antilles placées dans le grand courant commercial de la mer du Mexique, avaient concouru à en ruiner la production. L’année 1882 vit s’éteindre le dernier établissement sucrier situé sur une terre exceptionnellement fertile et aidé par les secours réitérés du budget local.
Le rocou, dont pourtant la fabrication persiste encore, a eu l’inconvénient de dépasser sans cesse la consommation annuelle. A chaque récolte abondante, il se produisait des engorgements périodiques dont profitait l’industrie métropolitaine pour constituer de longs approvisionnements. La denrée avilie ne payait pas ses frais de culture et de manipulation. On a vu maintes fois les colons pris de découragement abattre les plantations et abandonner cette ingrate industrie. Mais bientôt le cours du rocou, par l’effet même de cette défaveur et de cet arrêt dans la production, remontait plus haut et chacun reconstituait à l’envi ses anciennes plantations, mais toujours avec un excès qui rouvrait les anciennes alternatives.
Et cependant peu de pays offrent autant de ressources à l’agriculture que la Guyane. Toutes les épices, toutes les céréales, tous les fruits des tropiques peuvent y être récoltés ; beaucoup de plantes d’Europe et des autres colonies y ont été acclimatées. Le poivre, le girofle, la muscade, la cannelle, le café, le cacao qui pourraient donner de grands bénéfices y sont cultivés en quantité à peine suffisante à la consommation locale.
Le couac,- qu’on fabrique avec le manioc du pays, et qui est la base de la nourriture créole, est préparé dans la colonie en quantité tellement insuffisante qu’on se trouve dans l'obligation d’en importer du Territoire contesté et du Para.
LA GUYANE
Les animaux de boucherie consommés à la Guyane proviennent presque en totalité du Brésil et de l’Orénoque. Les vastes savanes de la colonie se prêteraient cependant à l’élève du bétail sur une grande échelle.
Le marché alimentaire de Cayenne est si mal approvisionné et les légumes y sont si peu abondants que la vie de chaque jour devient un véritable problème. Les fruits, pourtant si renommés et dont le prix était autrefois, grâce à leur abondance, si peu élevé, sont aujourd’hui de plus en plus rares. On ne replante plus les arbres, on ne se donne plus même la peine de greffer.
En résumé, la nature partout a repris ses droits, les anciens champs sont envahis par une végétation dont le développement va chaque jour s’accentuant davantage. Cette situation défavorable multiplie les difficultés de l’existence et est une cause de renchérissement excessif de toutes les denrées.
Commerce. — Cayenne et Saint-Laurent du Maroni sont les deux seuls points de la colonie où s’effectuent des transactions commerciales importantes. Le seul commerce qui s’y fait, d’ailleurs, est maintenant celui de l'importation et de la revente des marchandises'.
La diminution constante de la population est pour le commerce une cause de stagnation et l’incendie récent de la partie la plus importante de la ville de Cayenne est venu encore augmenter ses embarras. Les commerçants, en dehors de la clientèle nombreuse des fonctionnaires, employés et agents de l’Administration et surtout de ceux entretenus par le budget pénitentiaire, n’ont pour débouché que les placers.
Déduction faite de la production aurifère, les exportations atteignent à peine le chiffre annuel de 300,000 francs.
Si l’on véritie, dans les statistiques de la douane métro-
politaine les provenances aurifères de la Guyane, on constate qu’il entre 7 millions d’or ‘dans les ports de la métropole, tandis qu’à la sortie la valeur déclarée ne dépasse pas 5,000,000 de francs pour 1,800 kilogrammes. Cette différence de 2 millions représente le métal dérobé à l’action du fisc local et soustrait aux droits imposés sur la matière.
Quant aux importations, elles s’élèvent à 5,800,000 francs; mais les approvisionnements destinés aux différents services publics, troupes, marine, pénitenciers, rentrent pour moitié, au moins, dans ce chiffre.
Industrie. — L’industrie, à la Guyane, se résume exclusivement dans l’exploitation des alluvions et des quartz pour la recherche de l’or. On ne saurait, en effet, faire entrer sérieusement en ligne de compte une briqueterie, une seule rocouerie et deux fabriques de tafia, dont les produits, d ailleurs, sont très limités et sont fous, à l’exception du rocou, consommés dans le pays auquel ils ne suffisent même pas.
C’est, en 1854, nous l’avons dit plus haut, que l’or fut découvert a la Guyane. Une véritable fièvre s’empara alors des habitants du pays, et tous les hommes valides abandonnèrent leurs occupations pour le pic du prospecteur.
Jusqu’à ce jour, les mines d’or n’ont pas été une cause de prospérité réelle. La recherche de l’or a absorbé toutes les forces vives de la population sans l’enrichir d’une façon normale et durable. Si le hasard favorise certaines exploitations, combien d’autres échouent ou sont mal rémunérées du fait de l’éloignement des placées, joint à la difficulté des communications et au prix élevé du transport des vivres.
Il paraît exister deux catégories distinctes de filons dans les quartz aurifères de la Guyane, différant par l'orientation et la richesse.
Ceux du nord-ouest se caractérisent par de larges
LÀ GUYANE
mouches d’or superficielles et, par l’irrégularité de leur teneur, au total peu élevée. Leur influence a été considérable sur les alluvions riches, issues de la désagrégation des affleurements. Ce dernier phénomène a produit les grosses pépites, l’or en poche, c’est-à-dire des nids très abondants, localisés au milieu de sédiments sté¬
riles.
Les parties que l’action des eaux n’a pas encore délitées paraissent pauvres en raison précisément du peu de régularité de la matière aurifère répandue dans la masse m i n é r a 1 e de ces quartz. L’exploitation présente beaucoup d’incertitude.
C’est à égale distance de la côte et
de la chaîne des
Tumuc-Humac que se rencontrent les filons les plus abondants en métal précieux.
Leur direction est Est et Ouest, moins apparente comme aspect extérieur; et pourtant ils offrent des colonnes d’une richesse régulière et continue en profondeur.
On ne sait rien encore sur leur tendance à se coucher en profondeur et par conséquent quelle est leur inclinaison moyenne sur l’horizon. Il est à supposer qu’elle varie entre 30° et 90° comme les filons du Caratal de même orientation.
(/est sur ces derniers gisements que repose l’avenir industriel de la colonie, sa grande production future.
Au début de la découverte de l’or, on s’est borné aux recherches de surface, au lavage des alluvions. Maintenant on commence l’extraction des quartz et le travail semble devoir se régulariser. 11 ne peut, dans ces conditions, être entrepris qu’au moyen de puissantes et coûteuses machines exigeant un important capital de première mise. Au moment même où quelques grandes Compagnies venaient de procéder au montage et à l’installation de leur matériel spécial, un événement imprévu est venu jeter une certaine désorganisation dans les ateliers. De l’or d’alluvion avait été découvert en grande quantité dans le territoire de 1 Aoua, situé dans le haut Maroni. Une fièvre aussi intense que celle qui éclata à l’époque de la première découverte s empara des travailleurs ; beaucoup désertèrent leurs chantiers et, a la suite du retour à Cayenne de quelques prospecteurs heureux, il se produisit un tel affolement, que les habitants des savanes ne purent résister au désir de faire eux aussi promptement fortune. Si quelques-uns ontréussi, combien est grand le nombre des malheureux qui ne sont pas revenus de l’Aoua ou qui en ont rapporté, avec bien l'eu d or, des fièvres qui ont à jamais ruiné leur santé!
Ici se place une observation qui a attiré l’attention de bien des gens sérieux : on se demande comment il se fait que la Guyane, qui possède d’incontestables richesses aurifères, n ait pas été l’objet d’un courant d’immigration puissant, tels que ceux qui, dans des circonstances analogues, se produisirent vers la Californie et l’Australie? Les causes n’en seraient-elles pas la différence du climat, les fatigues qu on endure et les obstacles souvent insurmontables qu on rencontre pour se rendre sur les placers, et en lin la "vie difficile et périlleuse qu’on est obligé d’y mener ?
LA GUYANE
La législation minière présente à la Guyane de nombreuses lacunes et les dispositions en vigueur, empruntées pour la plupart aux règlements qui régissent la matière dans la métropole, ne sont appropriées ni au milieu ni aux conditions spéciales des exploitations. Il en résulte forcément de nombreuses contestations et une indécision regrettable dans l'assiette de la propriété minière. L’Administration locale a, il est vrai, mis à l’étude un projet qui paraît donner satisfaction aux intérêts en cause; mais il serait à désirer que la solution définitive de cette grave question ne se fasse plus bien longtemps attendre.
L’élévation des salaires et le manque de bras imposent de lourdes charges aux sociétés qui entreprennent l’exploitation des quartz aurifères; si en outre leur propriété se trouve régie par une législation instable pouvant, d’un moment à l’autre, modifier les obligations qui leur sont imposées, il est évident qu’elles reculeront devant les dépenses onéreuses de premier établissement.
La découverte de l’or a amené des habitudes de paresse qui sont de nature à porter une grave atteinte à la moralité publique. Un ouvrier des placers travaille quelques mois et lorsqu’il a acquis, ce qui demande peu de temps, une certaine somme, il revient à Cayenne où il peut ainsi vivre, pendant longtemps dans l’oisiveté.
Les entreprises minières ne sont pas seulement grevées par la rareté ou l’irrégularité de la main-d’œuvre : poursuivies au fond des forêts, dans des parages lointains, elles souffrent de l’absence de voies de communication. L’établissement de chemins de fer à voie étroite donnerait à ces entreprises une extension rapide et permettrait l’exploitation des terrains de richesse même secondaire.
Il est a désirer, pour la Guyane, que l’industrie aurifère parvienne peu à peu à se régulariser, à se transformer et
q a 'ainsi elle devienne pour le pays une cause de richesse et de développement.
Exploitations forestières. — I .es forêts immenses, qui couvrent la plus grande partie du territoire de la Guyane, sont très riches en essences rares et précieuses. Les exploitations les ] il us importantes ont toujours été celles de l'Administration pénitentiaire. Un seul particulier possédait naguère encore d’assez importants chantiers, qu’il exploitait air moyen de la main-d’œuvre pénale, et dont il écoule facilement les produits à Cayenne. Cette exploitation privée a été récemment reprise par l’État.
Les bois de la Guyane sont très estimés en France et des essais faits dernièrement à Nantes ont permis de reconnaître que de nombreuses essences pouvaient être utilisées avantageusement pour l’ébénisterie. Des échantillons variés de ces bois ont été exposés, à l’Esplanade des Invalides, dans le pavillon des Colonies. On peut y voir aussi quelques meubles fabriqués en bois du pays et dont rassortiment des nuances, les ombres et le grain produisent un effet aussi varié qu’agréable à l’œil.
Il est malheureusement une cause qui rend relativement onéreuses, dans le pays, les exploitations forestières : c’est la dissémination des essences; contrairement à ce qui a lieu, généralement en Europe et dans d’autres régions de 1 Amérique, a la Guyane les essences ne sont pas groupées sur le même point par familles. Dans un hectare, il ne se trouve parfois que quelques sujets appartenant à la même essence; de là résultent les difficultés que l’on rencontre el les recherches souvent longues auxquelles il faut se livrer pour faire entrer dans la composition d’un envoi une certaine quantité de bois de la même famille. Malgré cette dissémination excessive, la variété des bois et la multiplicité de leur emploi est telle qu’une exploitation
LA GUYANE
pourvue de puissants moyens d'acl ion, et pouvant utiliser sur place les essences les moins précieuses, pourrait donner de bons résultats. L’exportation des bois de qualité supérieure est assurée d’un bénéfice très rémunérateur.
Concessions et aliénations des terres domaniales. — On
Employé (tes mines et porteur.
ne compte actuellement que 38,000 hectares de terres aliénées, dont la 120 partie à peine est en culture.
La législation actuelle permet de concéder des terres à raison de 23 francs par hectare, avec faculté d’acquitter la redevance en argent ou en nature, c’est-à-dire en prestations personnelles pour confection de routes et canaux. Les concessions et aliénations sont peu fréquentes et ce n’est pas, pourtant, le terrain qui manque. 11 existe des quantités considérables de terres à culture de première qua-
lité, c’est-à-dire des terres vierges, dont le sol, sans un travail bien pénible, pourrait produire les denrées les plus variées.
Travailleurs du pays. — La Guyane, le fait est incontestable, manque de bras et ne cesse d’en réclamer. Les gens valides du pays désertent les ateliers et les habitations pour se rendre aux placers, et encore leur nombre est-il insuffisant. Un ouvrier sur les mines gagne de 3 à G francs par jour et il est nourri, logé et hospitalisé, le cas échéant. Les créoles, qui sont intelligents, parviennent facilement à faire d’excellents ouvriers menuisiers, ébénistes, charpentiers, charrons, couvreurs, etc. ; mais le plus grand nombre d’entre eux, après l’apprentissage, abandonnent les ateliers pour courir aux mines. Il se Produit, depuis quelques années, un courant d’immigration des Antilles françaises : les travailleurs de cette provenance, chez lesquels les femmes sont en majorité, viennent surtout pour se placer comme domestiques, attirés qu’ils sont par l’élévation des gages. On ne peut pas avoir une domestique très ordinaire à Cayenne à moins de 30 francs par mois, le logement et la nourriture.
Immigration africaine et indienne. — L’immigration africaine est interdite à la Guyane depuis 1862, et les individus de cette provenance, qui sont peu nombreux d’ailleurs, ne sont plus soumis depuis longtemps à aucun engagement de travail. Quant à l’immigration indienne, elle a pris fin depuis 1877 et les quelques coolies qui sont encore dans la colonie attendent la première occasion pour être rapatriés.
L’absence de toute immigration paralyse absolument tout développement; aussi les habitants de la Guyane ne laissent-ils passer aucune occasion pour réclamer les bras qui leur seraient nécessaires. Les pouvoirs locaux se préoccupent de cette question qu’ils considèrent, pour leur
LA GUYANE
pays, comme étant de la plus grande importance, et leurs efforts pour amener une solution, s’ils n’ont pu encore être couronnés de succès, n’en sont pas moins méritants.
La Guyane agricole ne pourra se relever que le jour où elle pourra compter sur une main-d’œuvre abondante, à bon marché, et composée de travailleurs pouvant facilement s’acclimater et résister aux influences débilitantes du climat. La race jaune paraît, mieux que tout autre, posséder toutes les qualités requises pour donner satisfaction aux besoins de la colonie. Les services que rendent à l’Administration pénitentiaire les Annamites transportés, la facilité avec laquelle ils s’acclimatent, leur résistance au climat qui a tant d’analogie avec celui de leur pays d’origine, démontrent tout le parli que la Guyane pourrait tirer d’une immigration de cette nature.
Immigration européenne. — Jusqu’à ce jour, il n’y a pas eu, à proprement parler, d’immigrants européens introduits dans la colonie. Quelques Européens sont venus à la Guyane depuis la découverte de l’or comme directeurs ou administrateurs des placers. Plusieurs maisons de commerce ont également des Européens à leur tête.
La population ouvrière locale est tellement réduite qu’elle ne peut suffire aux besoins du pays. Dans ces conditions, on peut se demander si des ouvriers européens appartenant aux professions de menuisiers, charpentiers, charrons, etc., etc., ne trouveraient pas facilement à gagner un salaire rémunérateur.
Climat. — - Comme tous les pays équatoriaux, la Guyane se caractérise par l’uniformité de son climat. Le thermomètre ne varie guère que de 24 à 32 degrés et l’année se partage en deux saisons bien tranchées, l’une spécialement humide, l'autre excessivement sèche.
Dans la saison des pluies, l’hygrométrie de l’atmosphère
est considérable et sa moyenne ne s’élève pas à moins de 90 degrés. C’est le résultat de 2o0 jours de pluie environ donnant une hauteur annuelle do 3m,i>.
Dans la saison sèche, le ciel sans nuages est toujours d’une clarté absolue. Tout se dessèche, la végétation jaunit el- les herbes meurent sur le sol durci.
Ce sont ces alternatives qui favorisent la végétation arborescente de la Guyane et maintiennent le pays à l’état de vastes forêts.
Généralement, les pluies commencent au mois de décembre et se prolongent jusqu’en juillet. Avril, mai et juin représentent leur période d’intensité. Elles sont coupées, en mars, par une courte période de beau temps appelée le petit été de mars. Durant le reste de l’année, à l’exception de quelques pluies sporadiques, le soleil darde continuellement ses rayons enflammés.
Le climat de la Guyane est très sain, si l’on évite les excès, particulièrement préjudiciables dans les pays qui constituent un habitat nouveau et nécessitent une adaptation nouvelle de l’organisme.
Hygiène. — Étant donné le climat de la Guyane, l’hygiène à observer est celle de tous les pays chauds. Il faut surtout se garantir de l’anémie et de la déperdition des forces occasionnée par la tiédeur habituelle de la température et les excès de transpiration. La prophylaxie est toute indiquée : elle consiste principalement dans une nourriture riche en aliments azotés, substantielle plutôt qu’abondante, dans un exercice modéré et la régularité des habitudes.
Moyens de communication. — La Guyane présente le double inconvénient d’être relativement isolée du dehors et presque absolument isolée d’elle-même; elle est mensuellement reliée avec la France par les paquebots de la Com-
LA GUYANE
pagnie générale transatlantique. Un départ a lieu le 10 de chaque mois de Saint-Nazaire et le paquebot, après avoir touché à la Guadeloupe, fait escale à la Martinique. Là, un service annexe est organisé sur la Guyane avec escale à Sainte-Lucie, la Trinitad, Démérari et Surinam. La traversée entre France et la Guyane s’effectue en 20 jours.
Une ligne commerciale de navires à voiles, qui a l’entreprise des transports de l’Administration. part à des époques indéterminées du port de Nantes et effectue de 12 à 14 voyages par an.
Enfin, les communications avec l’extérieur sont, en oui ee, assurées, une fois par mois, par l'un des vapeurs affrétés par l’Administration pénitentiaire. Ce bateau se rend à Démérari (Guyane anglaise), et son voyage coïncide avec le départ et l’arrivée d’un courrier d’Europe. Accidentellement, un navire à vapeur, appartenant à un commerçant de Cayenne et affecté au transport du bétail, entre l’Orénoque et la Guyane, prend des correspondances à destination ou provenant de Démérari.
A l'intérieur de la colonie, le seul service régulier, par eau, est celui organisé pour assurer les communications entre les divers établissements pénitentiaires et qui en même temps dessert certaines localités dans lesquelles il
transporte les approvisionnements destinés aux placers. Il existe, en outre, quelques goélettes appelées dans le pays tapouyes, et qui font le cabotage sur la côte et dans les rivières.
Sous le rapport des routes, la Guyane est bien peu favorisée. Seule nie de Cayenne possède des voies de communication suftisantes et bien entretenues; leur longueur est d’environ 30 kilomètres. Il existe bien encore 130 kilomètres environ de chemins, mais ce sont, à vrai dire, de simples traces, des pistes qui sont à peu près impraticables durant la saison des pluies. Toutefois le passage de quelques rivières est assuré par des ouvrages en pierres, en bois ou en fer.
Le canal de Kaw mesure 7,730 mètres et celui de la crique Fouillée 11,500 mètres, soit au total 19,230 mètres de canaux dont une partie d’ailleurs est inutilisable. La Guyane est cependant un pays où ces voies de communication devraient être d’autant plus multipliées que, tout en assurant les transports et les échanges, elles faciliteraient en outre les travaux de drainage. 11 est à désirer que l’avenir fournisse à celte colonie les moyens matériels de procéder progressivement à des travaux qu’elle est, il fautle reconnaître, incapable d’entreprendre dans la situation actuelle.
Télégraphe. — Le câble télégraphique s’arrête à la Guyane anglaise. Un télégramme d’Europe peut séjourner pendant 10, 15 ou 20 jours à Démérari avant d’être acheminé sur Cayenne. En admettant même qu’il y ait coïncidence entre l’envoi du télégramme et le passage d’un navire à Démérari, il faudrait encore près de 4 jours à une dépêche pour parvenir de Paris à Cayenne.
A plusieurs reprises déjà on s’est préoccupé de remédier à cette situation : des pourparlers ont été engagés
LA GUYANE
avec la Compagnie concessionnaire, mais toutes les tentatives sont venues échouer devant le refus opposé par la Guyane néerlandaise de participer à la subvention nécessaire. Tout récemment encore, les démarches ont été reprises, et il paraîtrait que, cette fois, elles auraient quelque chance d’aboutir.
A l’intérieur de la Guyane, une ligne télégraphique met en communication Cayenne et Saint-Laurent du Maroni, en passant par Kourou, Sinnamary, Iracoubo et Mana. Cette ligne aérienne, dont l’établissement a exigé de grands travaux, a été construite par l’Administration pénitentiaire, qui en assure l’entretien et l’exploitation. Elle est ouverte à la télégraphie privée et rend ainsi de très grands services aux habitants, dans un pays où les communications sont si lentes et si difficiles.
Budgets. — Le budget de la colonie, qui s’élève annuellement, tant en recettes qu’en dépenses, à environ 2 millions de francs, tire sa principale ressource du droit de sortie frappé sur l’or. Par suite de la dépopulation qui se produit et de l’état économique du pays, la situation financière de la colonie ne laisse pas que d’.être un peu embarrassée, [.'incendie de Cayenne est encore venu aggraver cette situation. Aussi, les sommes qui peuvent être annuellement consacrées aux travaux d'utilité publique sont-elles insuffisantes, et est-il devenu nécessaire de recourir à un emprunt.
Les budgets communaux ne sont pas, eux non plus, dans une situation bien brillante ; la plupart d’entre eux ne peuvent consacrer à l’exécution des travaux de viabilité que des crédits complètement insuffisants.
Situation monétaire. — Les monnaies françaises d’or el d’argent ont seules cours légal à la Guyane. La circulation du numéraire ne présente rien d’anormal, et si elle
est relativement restreinte, la cause en est uniquement à ce que le public trouve plus commode d'avoir recours aux billets de la banque du pays, dont le papier jouit de la plus grande faveur.
La monnaie de bronze ordinaire existe bien à la Guyane, mais on la trouve plutôt dans les caisses publiques que dans la circulation. Depuis 1819, on se sert surtout d’une monnaie de billon spéciale qui porte le nom de sou marqué et, à laquelle on a, conventionnellement, attribué une valeur de 10 centimes, alors que la valeur réelle est un peu inférieure. Celte monnaie spéciale de billon est très en faveur parmi la population créole, qui va jusqu’à la préférer à la monnaie divisionnaire en argent. Il avait été question, il y a quelques années, de démonétiser le sou marqué j mais, devant le mécontentement que l’annonce de cette messie avait provoqué', on a dû renoncer à ce projet. Le sou marqué est tellement enraciné dans les habitudes du pays que beaucoup de gens seraient incapables de fixer ou de reconnaître la valeur d’un objet si elle était exprimée autrement qu'en sous marqués.
Banque. — Une banque coloniale, semblable a celles qui fonctionnent aux Antilles, a été organisée a la Guyane depuis l8oo. Son capital, formé par des actions nominatives, s’élève à 600,000 francs. La banque jouit du privilège de l’émission des billets payables a vue et^au porteur, qui sont reçus dans les caisses publiques.
Actuellement, les opérations de la banque ont surtout pour objet la délivrance de traites sur la métropole et les avances sur l'or natif.
La situation de la Banque de la Guyane est prospère, ainsi qu’il ressort des documents officiels publiés chaque année relativement aux opérations effectuées par les banques coloniales. . .
LA GUYANE
Considérations générales sur le relèvement de la Guyane. — La situation économique de la Guyane présente à l’heure actuelle de bien grandes difficultés. Ces difficultés ont été encore aggravées par l’incendie qui a réduit en cendres toute l’ancienne ville de Cayenne, c’est-à-dire toute la partie commerçante de la ville actuelle. Il manque à la Guyane une population dont la densité soit en rapport avec son immense territoire. 11 lui manque des bras pour ses mines et surtopt pour son agriculture. Pour remédier au mal dont souffre la colonie, il faudrait, par le rétablissement de l’immigration, y introduire une population coloniale pouvant tirer parti des immenses richesses et des ressources naturelles de ces régions si méconnues jusqu’à ce jour. 11 faudrait aussi que l’exploitation des placers, en se régularisant, permît d’organiser le travail sur des bases plus stables et qu’une partie au moins de la fortune recueillie dans les mines fût employée à créer de nouvelles industries et à concourir au relèvement de l’agriculture aujourd’hui si dépréciée.
Une Cayeuuaise.
AMERIQUE
LA GUYANE
Renseignements statistiques.