L'ANNA M AVANT LA CONQUÊTE FRANÇAISE
Les G-iao-CM. — Les Giao-Chi, en chinois Kiao-Tché, « orteils bifurques », « pieds fourchus », sont une ancienne tribu que les Annamites regardent comme leurs ancêtres, et dont les membres présentaient celte particularité que le gros orteil s'écartait des autres doigts du pied de manière qu'il leur était presque opposable. Ces Giao-Chi étaient répandus dans les provinces actuelles duTonkin (Tong-King), Ha-Noï, Hu'ng-Yen et Nam-Dinh. M. Des Michels donne une explication différente du nom de Giao-Chi : « Ne serait-il pas permis de penser, dit-il (1), en présence de tous ces indices, que c'est le peuple Giao-Chi qui a tiré son nom du territoire qu'il habitait, et non le territoire qui a pris le nom du peuple ? » M. Chavannes déclare (2) : « Pour ma part, considérant que le Kiao-Tche est appelé Nan-Kiao, le Kiao du sud, dans le Chou-King, je serais disposé à voir dans le mot kiao seul une transcription phonétique et à prendre le mot tche dans son sens ordinaire de « pays au pied d'une montagne ». Ainsi le Tonkin serait appelé soit le Kiao du sud, soit le pays de Kiao qui est au pied des montagnes. »
(1) Recueil de textes et de traductions publié par les professeurs de l'École des langues orientales (1889, I, p. 295).
(2) Se-Ma-Ts'ien, I, p. 38.
Première dynastie. Hung-Bâng-Thi.— Le pays des Giao-Chi
se nommait Xich-Qui (Diable rouge) et ses rois préteDdent descendre de Thân-Nông (Chin-Nong), le second des cinq empereurs mythiques de la Chine, successeur de Fou-Hi, 2737 av. J.-C, qui enseigna l'agriculture au peuple; l'arrière-petit-flls de Thân-Nông, Dè-Minh, eut un fils, Lôc- Tuc, qu'il fit roi sous le nom de Kinh-Du'o'ng-Vu'o'ng du midi de l'empire, Viêt-Nam (2879 av. J.-C). Lôc-Tuc épousa une fille de la race du Dragon dont il eut un fils, Sîmg-Lâm, qui le remplaça sous le titre de Lac-Long-Quan (le renard-dragon), enleva Mu-Co', favorite de l'empereur chinois De-Laï qui pondit en une seule fois cent œufs d'où sortirent cent enfants mâles. « D'après la tradition, la race de Kinh-Du'o'ng n'aurait pas tardé à se diviser : une partie se serait portée vers les montagnes, l'autre, au contraire, se serait dirigée vers la mer. Les fils des rois de cette dynastie prenaient le titre de Quan-Lang, les filles celui de Mi- Nang. Or, ce titre est celui que portent actuellement les chefs et leurs femmes chez les tribus Mu'o'ng. Ces tribus, vassales de Hué sous des chefs héréditaires, habitent principalement dans la province de So'n-Tay et sur les plateaux sud-ouest du Tonkin. D'après certains lettrés, ce seraient là de véritables Annamites ayant conservé leur race pure de tout mélange (1). «
On raconte, en effet, que Lac-Long-Quan, laissant la moitié de ses enfants à sa femme, installa son fils aîné comme roi, sous le nom de Hung-Vu'o'ng I»', et se retira dans la mer du sud {Nam-Haï), mer de Chine. Hung donna à son royaume le nom de Van-Lang.
Ce royaume de Van-Lang aurait eu une fort grande étendue d'après ses limites qui étaient : au nord, le lac Dông-Dinh, le lac Toung-Ting des Chinois, au sud du Yang-Tseu, dans la province de Hou-Nan ; il y a là quelque erreur et je chercherais plutôt comme limite nord « les bas-fonds submergés du Kouang-Sl » avec Luro (2) ; à l'est, la mer du sud, Nam-Haï, qui est la partie méridionale de la mer de Chine; au sud, le pays des Hô-Tôn, Chiêm-Thành ou Co-Thành, ancien royaume de Ciampa ; à l'ouest, le royaume de Ba-Thuc, qui comprenait la province actuelle de Cao-Bang (3).
IDeuxième dsniastie. Thuc. — Hung-Vu'o'ng I<", à l'époque duquel remonte l'usage du tatouage, eut dix-sept successeurs du même nom; cette dynastie fut renversée au m* siècle avant notre ère par le
(l) Luro, Le Pays d'Annam, p. 64.
(«) Luro, Ibid., p. 63.
(3) Le Van-Lang était divisé en quinze districts ou Bo : i* Van-Lang (Gens lettrés), où se trouvait la capitale; ce territoire, appelé Bach-Hae, était situé an confluent de la rivière Claire et du fleuve Rouge, sur les préfectures de Vinh- Tu'ong et de Lam-Thao; 2*Oiao-chi, voir ci-dessus; 3» Châu-Diên (Éperviers rouges), sur la rivière Noire, dans le montBa-Vi, So'n-Tay; *• Vo-ninh (Guerriers pacifiques), Bac-Ninh; 5* Phu'o'c-Lôc (Profits fortunés), parties basses de So'n-Tay; 6* Vièt-Thu'o'ng (Ceux d'au deli de Viôt), Qnâng-Binh etQuâng-Tri; 7*Ninh-Hài
roi de Thuc (Cao-Bang), Thuc-Phàn qui annexa le Van-Lang et monta sur le trône sous le nom de An-Du'o'ng-Vu'o'ngou Yen-DuVng-Vu'o'ng, la 56* année du règne de Nan-Wang, empereur de la dynastie chinoise des Tchéou (256 av. J.-C), qui fut vaincu par les Ts'in. Yen-Du'o'ng donna à ses possessions le nom de royaume d'Au-Lâc et la troisième année de son règne il jeta les fondations d'une grande capitale, nommée d'abord Phong-Khé (ruisseau du fief), puis à cause de la forme elliptique de ses remparts Co-Loa-Thanh (vieille cité du coquillage). Une légende raconte qu'elle fut construite grâce à l'aide apportée à Yen-Du'o'ng par une tortue d'or, envoyée par le génie de la rivière Claire. Co-Loa est dans le huyen de Dong-An, province de Bac-Ninh, à quelques kilomètres de la jonction du canal des Rapides et du fleuve Rouge.
En 213 av. J.-C. (44' année du règne de Yen-Du'o'ng), le célèbre empereur de la Chine, Chi Houang-Ti, de la dynastie des Ts'in, fit envahir le royaume d'Au-Lac par une armée formidable commandée par Do-Thuy, mais celui-ci fut tué, et les Chinois se retirèrent malgré la conquête du pays de Luc-Lu'o'ng qu'ils avaient divisé administrativement en trois parties : « 1° Que-Lam; c'était le nom de l'ancien royaume de Ba-Thuc, le territoire actuel de Cao-Bang et la province chinoise du Kouang-Si; la capitale du Kouang-Si s'appelle encore aujourd'hui Kouei-Lin (forêt de canneliers), Que-Lâm en prononciation annamite; 2° Nam-Hdi; comprenait la province entière du Kouang-Toung, une partie du Fou-Kien et, dans le Tonkin actuel, une partie du Quang-Yen et du Luc-Ngan; 3° Tu'o'ng-Quàn, c'était le pays des Giao-Chi proprement dit, c'est-à-dire tout le delta du Tonkin, plus le Thanh-Hoa (1). »
En 209, Chi Houang-Ti envahit de nouveau Au-Lac et parut devant la capitale Co-Loa, mais un traité fut signé par Trieu-Dà, commandant les troupes chinoises, et Yen-Du'o'ng, par lequel celui-ci cédait à son advei*saire la partie de son royaume située au nord de Binh-Giang, qui paraît être le song Ca-Lo, près Bac-Ninh, et lui donna peu de temps après sa fille Mi-Chau en mariage à Trong-Thuy, fils de Trieu-Dà. Les agissements de ce dernier amenèrent la fuite de Yen-Du'o'ng, qui poignarda Mi-Chau, et lui-même se jeta dans la mer à l'endroit oii se trouve aujourd'hui le port de Bich, près du cap Do-So'n, dans le Nghê-An.
Le royaume d'Au-Lac, le nom est composé de deux noms de tribus Au-Viêt et Lac-Viêt, cessa d'exister à la mort de Yen-Du'o'ng, dans la cinquantième année de son règne, seul roi de sa dynastie, et la prise de Co-Loa (207 av. J.-C).
(Mer calme), Quâng-Yen et partie du littoral du Kouang-Toung chinois ; 8" Du'o'ng- Tuyêa (Sources immenses), Haï-Du'o'ng: 9">Luc-H'ai (Mer terrestre), Lang-So'n et partie du Kouang-Si chinois; lO'Vo-Dinh (Braves guerriers), ThaT-Nguyôn et Cao- Bang; a» Hoài-Hoang (Gais souvenirs), Nghê-An et H a-Tinh); 12» Cu'u-Cho'n (Neuf sincérités), Thành-Hoa; 13» Binh-Giao (ou Binh-Van (Science paisible), Ninh-Binh, depuis le fleuve Dài jusqu'à la montagne Tam-Diep ; 14» Tân-Hu'ng (Élévations nouvelles), montagnes de Hn'ng-Tuyén (Hu'ng-hoaetTuyên-Quang); iBoCu'u-Duc (Neuf vertus), haut Song-Ma jusqu'à la rivière Noire (G.DuMouTiBR,Cd-Zoo, p. 3-5). (1) Ddmoutieb, C6-Loa, p. 15.
Troisième dynastie . Triéu. — Triêu-Da prit le nom de règne Triêu Vo-dc (Tchao Wou-ti) comme roi du Nam-Haï et établit sa capitale à Phien-Ngung (Canton), qu'il entoura de murailles. Sa dynastie dura 111 av. J.-C, époque à laquelle Tempereur de la Chine, Wou-Ti, de la dynastie des Han (Han Thé-Tong) défit le roi Tbuat-Duong-Vuo'ng et s'empara du pays, qui resta sous la domination chinoise jusqu'à 39 ap. J.-C.
Domination chinoise (l). Première domination. — On peut dire que les Chinois, malgré les récits des historiens annamites, ont introduit la civilisation dans l'Annam; si des gouverneurs avides pressurèrent le peuple, en revanche d'autres lui enseignèrent la morale de Confucius, lui apprirent à défricher les forêts, à cultiver les terres. Mais en 39 ap. J.-C, le gouverneur Tô-Dinh ayant fait exécuter un certain Thi-Sach, la femme de celui-ci, Trung-Trac, souleva l'Annam, fit décapiter le fonctionnaire chinois et se fit reconnaître comme reine. Mais le général chinois, Mâ-Viên marcha contre la nouvelle souveraine, qui fut tuée dans une bataille, et, après une courte indépendance, l'Annam retomba pour la seconde fois sous le joug chinois (42 ap. J.-C).
Deuxième et troisième domination. — L'Annam recouvra son indépendance en 183, mais pour être soumis à nouveau quarante ans plus tard. En 541, un Annamite nommé Ly-Bôn chassa le gouverneur chinois Triêu-Tu, et fut proclamé roi sous le nom de Ly-Nam-Dê. Ly-Nam-Dê fut remplacé par Triêu-Quang-Phuc, sous le nom de Triêu-Viet-Vuong. Ly- Phât-Tu, parent de Ly-Nam-Dê, déposséda Trieu en 570 et régna jusqu'en 603. A cette époque, les Chinois envahirent de nouveau l'Annam pour la quatrième fois et le gardèrent jusqu'en 939.
Quatrième domination. — « Le siège du gouvernement central, qui s'appelait Dô-Ho-Phu, c'est-à-dire capitale et chef-lieu, se trouvait au territoire de Long-Bien; ce siège administratif, qui avait une certaine importance, s'appelait Daî-La-Thanh, ou ville de Daî-La; on peut voir encore, non loin du lac de Ha-Noï, d'importants vestiges de cette ville, inscrits dans un vaste quadrilatère, fortifié d'un rempart très élevé dont deux côtés sont bordés par la petite rivière Tô-Lich (2). » Dans cette ville régnait le soi-disant roi d'Annam, Ngo-Xuong-Xy, qui, n'ayant pu se faire reconnaître des gouverneurs de province, n'était guère qu'un préfet, guàn ; aussi rappelle-t-on Ngo-Su-Quân (3).
(1) Les Han divisèrent TAnnam en neuf quan ; reprenant l'ancienne division, duQue-Lam, ils firent le Uat-Làm et le Thu'o'ng-Ngo ; du Tu'o'ng-Quàn ils formèrent Giao-Chi, plaines du delta. Cu'u-Cho'n, de la frontière de Nara-Dinh jusqu'au Thanh-Hoa inclus, et Nhu't-Nam, le Quang-Binh et le Quang-Tri; puis venaient Nam-Haï (Canton), Châu-Nhai et Thien-Nhi (Giao-Châu), sur le fleuve du Tong-King et Hiep-Pho, les territoires déserts de ces provinces, aujourd'hai Liem-Châu.
(S) G. Ddmoutibb, Hoa-Lu, p. 2.
(3) Les provinces étaient en outre : i* Bô-Hai, sur l'emplacement du village actuel de Ky-BÔ, huyén de Vu-Tién, phû de Kiên-Xuong, province de Nam-Dinh ;
Les dynasties indépendantes. Dynastie de Dinh. — Un certain Dinh-Bô-Lanh réussit à détruire la tyrannie des Su-Quân et créa, sous !e nom de Dinh-Tien-Hoang, la première dynastie des rois d'Annam des temps modernes (968). Quelques-uns disent qu'il était fils adoptif de Dinh-Cong-Tru, gouverneur de Hoang-Chau et de Danh-Thi, quil était entré au service deTran-Lam, gouverneur deBô-Haï,et que ce fut après la mort de son chef qu'il anéantit les Su-Quân, se déclara roi et donna à son pays le nom de Dai-Cù-Viêt. Le père Tissanier (1) dit, au contraire, que Dinh avait été chef de voleurs; d'après les annales tonliinoises, suivies par Ms"- Reydelet, le chef de la nouvelle dynastie fut un berger Bo-Linh (2). Le père Gaubil, d'après les sources chinoises, raconte différemment l'origine de la famille Dinh : « Un certain seigneur Ting parvint à gouverner le Tonkin en maître absolu, et, pour plaire à ses peuples, il affecta une entière indépendance de la Chine. Il n'en fut pas de même de son fils Ting-Lien, qui lui succéda. 11 crut, au contraire, que pour affermir sa puissance l'appui de l'empereur lui était nécessaire. Dans cette persuasion, il lui envoya des ambassadeurs et ne fit pas de difficulté de lui rendre hommage et de lui payer tribut. Cette politique lui réussit. L'empereur reçut avec distinction les ambassadeurs de Ting- Lien, lui fit des présents, et, dans un diplôme qu'il lui envoya, il le déclara kin-ouang ou prince du second ordre. Ainsi l'on doit regarder Ting-Lien comme le premier prince souverain qu'ait eu le Tonkin (3). » Dinh me paraît avoir été tout simplement un chef de brigands, établi dans le Thanh-Hoa, dans la gorge de Hoa-Lu', sur la rive gauche du Hoang- Giang. d'où il organisait ses expéditions contre ses voisins.
« Vers la fin du x^ siècle, la nation annamite, complètement policée au contact de la Chine, est une, indépendante, depuis l'extrémité nord du Tonkin jusqu'au delà de Hué. Au sud, à la même époque, le Ciampa, débris de l'ancien Lâm-Ap, occupe le reste du littoral jusqu'à la frontière actuelle du Binh-Thuân. Au delà de cette limite, nos six provinces, habitées par des Cambodgiens, font partie de l'empire khmer (4), ayant pour
s» Phông-Châu, ancienne capitale du royaume de Van-Lang; 3"" Tam-Al, probablement dans la préfecture de Vinh-Tuong; A* Duong-Lâm, aujourd'hui Phuc- Tho; 5" Sieu-Loai, ai;gourd'hui une des sous-préfectures de la province de Bac- Ninh; 6" Tiên-Du, près du phû deïu-Son, province de Bac-Ninh; 7» Tê-Giang, sur la rive gauche du fleuve Rouge, non loin de Bat-Trang, province de Bac-Ninh ; 8» Tay-Phu-Liet, huyên de Thanh-Tri, province de Ha-Noï; 9* Hoi-Ho, huyên de Cam-Khê, autrefois Hoa-Khê, anciennement Ma-Khô, phû de Lam-Thao, sur la rive droite du fleuve Rouge; lO» Dang-Châu, entre Ha-Noï et Hung-Yen, sur la rive gauche du fleuve Rouge; u* Binh-Kieu, gouverné par Ngo-Xuong-Xy, et l»" Dô-Dông, du nom de la rivière du même nom, qui paraît être le Dôi, huyên de Thanh-Oai. On désigne cette période sous le nom de douze Su-Quân. 'l) Mission du Tong-King, p. 97.
(2) Nouvelles lettres édifiantes, t. VI, Introd,, p. xxxix.
(3) Lettres édifiantes, IV, p. 390.
(4) LuRO, Le Pays d'Annam, p. 75.
capitale la ville d'Angkor, dont les ruines superbes attestent l'ancienne puissance.»
Dinh fut un fervent bouddhiste, un grand administrateur et un gfrand justicier; il réorganisa l'armée en dix corps, comprenant chacun cent mille hommes répartis en dix légions de dix cohortes, composées de dix centuries de dix escouades de dix hommes. 11 avait installé dans la cour de son palais deux immenses chaudières pleines d'huile bouillante et installé un parc rempli de bêtes féroces pour brûler ou faire dévorer les coupables. De 977 à 980, Dinh envoya trois ambassades en Chine.
Après douze années de règne, Dinh-Tiên-Hoang, âgé de cinquante-six ans, avec son fils aîné, Dinh-Lien, fut assassiné par Do-Thich, ancien fonctionnaire de Dong-Quan, poste frontière de la Chine. L'assassin fut dévoré par le peuple ! Le second fils de Dinh, Trieu, monta sur le trône en 980, à la place de son père, sous le nom de Phe-Dê, qui, au bout de quelques mois de règne, fut dépossédé par le maréchal Lê-Hoàn, qui créa la seconde dynastie, celle des Le antérieurs (981).
Deuxième dynastie : Le antérieurs. — Les rois d'Annam, comme les empereurs de Chine, portent, outre leur nom privé, Huy, un ou plusieurs noms de règne, Ky-Nguyen (chinois, nien kao), et un nom de temple ou dynastique, Tôn-Hiéu (chinois, miao hao). Lê-Hoân a porté les noms de règne de Thiên-Phu'o'c, Hu'ng-Th'o'ng et U'ng-TLiên, et le nom dynastique de Dai-Hanh. Lê-Dai-Hanh envoya une ambassade en Chine et infligea une grande défaite au roi de Ciampa. 11 mourut au bout de vingt-quatre années de règne et eut pour successeur son fils Long-Viêt (1006, Lê-Trung- Tông), qui fut assassiné après trois jours de règne par son frère Long- Dinh, qui monta sur le trône sous le nom de Kien-Thoai. Il a reçu le nom dynastique de Ngoa-Triêu (couché pour donner audience}, à cause d'une infirmité qui l'empêchait de rester assis. Ce prince cruel mourut en l'an 1009, laissant un fils qui fut supplanté porte régent Ly-Cong-Uan.
Troisième dynastie : Ly postérieurs (1). — En 1029, Phat-Ma reçut l'investiture de l'empereur Jen-Tsoung de la dynastie chinoise Soung. Ce même prince, en 1043-1044, infligea une terrible défaite au Ciampa. Sous le troisième roi Ly, Thanh-Tông, le roi de Ciampa recouvrait la liberté, mais fut obligé d'abandonner à l'Annam les trois pro\inces de Dia-Ri, aujourd'hui Quang-Nam, Ma-Linh, aujourd'hui Minh-Linh et Bôchanb. Les princes de cette dynastie furent fervents bouddhistes. Ly- Huê-Tông(Sam), devenu fou, abdiqua en 1225 en faveur de sa fille cadette, Chieû-Thanh-Công-Chua, qui épousa Trân-Canh, neveu du maréchal Tran- Thu-Dô. La jeune reine céda le pouvoir à son mari, et Tran-Canh monta sur le trône, fondant ainsi la dynastie de Trân.
Quatrième dynastie : Trân (2). — C'est pendant le règne du troisième
(I) Neuf souverain» de la dynastie: Ly-Cong-Uan (lOiO) Thai-To; Phit-aM (1028) Thai-Tông; Nhat-Tôn (1055) Thanh-Tông; Càn-Duc (1073) Nhon-i6ug; Du'ong-Hoan (llî8) Thân-tông; Thiên-Tô(ii39) Anh-Tông; Long-Can(1176)Cao- Tông; Sam (lîlî) Huô-Tông; Chiéu (l«5) Chiéu-Thanh-Gông-Chua.
(S) Quatorze souverains de la dynastie : Trân-Canh (1225) Tbai-Tông; Khoin (1259) Thân-Tông; Khâm (1279) Nh'on-Tông ; Thuéyén (1293) Anh-Tông; Mang
roi de cette dynastie, Tran-Nh on-Ton^, que les Mongols de Koubilai- Khan de la Chine envahirent l'Annam en 1282. Après une longue guerre, les Mongols furent délaits, mais le roi, habile politique, désii-eux de se concilier les bonnes grâces de son puissant voisin, renvoya à Péking les généraux chinois prisonniers. En 1402, le jeune roi ThieuDe avait été dépossédé par le général Lé-Qui-Ly, qui prit le nom de Ho-Qui-Ly et le nom de règne de Thanh-Ngu'on. Tout en conservant l'autorité, il céda le trône à son lils Ho-Han-Thu'o'ng (1403) qui prit les noms de règne de Thieu-Thanh et de Khai-Dai, mais les Hô furent défaits par le général chinois Tchang-Fou (1407). LesTran, avec Ngoi, remontèrent sur le trône, pour peu de temps d'ailleurs, car le dernier roi Trung-Quang-De, qui s'était réfugié chez les Laotiens, fut livré par eux aux Chinois, qui l'envoyèrent à Péking, mais il se suicida en roule. L'Annam retomba sous le joug chinois.
Nouvelle domination chinoise. — En 1368, la dynastie chinoise des Ming avait remplacé en Chine les Mongols Youen; le troisième empereur Ming, Yong-Lo, qui avait transféré sa capitale de Nanking à Péking, avait administré l'Annam par ses généraux. Les Chinois interdirent aux Annamites de porter les cheveux longs, abolirent le tatouage, etc. En 1414, des écoles furent ouvertes pour l'enseignement des caractères chinois, pour la médecine; en un mot, on chercha à implanter les mœurs et les coutumes du Céleste -Empire au lieu de celles des indigènes. En 1416, Tchang-Fou (Tru'o'ng-Phu), revenu dans l'Annam, établissait une ligne de stations postales de 'Vinh-An à Khâm par mer, et de Khâm à Hoanh-Châu par terre. Dans un mémoire adressé au trône, Tchang-Fou donnait les renseignements suivants sur le Tonkin : « Le Tonkin, suivant son mémoire, avait d'est à ouest 1 760 lis, et du nord au sud 2 800. Cette étendue du nord au sud, si l'on suppose que le mémoire parle d'un chemin fait en droiture, est évidemment trop grande. Mais les cartes des généraux à la Chine sont tracées ordinairement sur les journées que font les troupes ; or ces journées se font par des chemins qui ne sont presque jamais en droiture, à cause des détours qu'exige souvent le terrain où l'on se trouve. Au reste, les lis dont parle Tchang-Fou étaient de ceux dont 280 ou 300 au plus font un degré de latitude. Selon ce même mémoire, le nombre des habitants montait à plus de 312 ouans de famille. Un ouan vaut 10 000; ainsi 312 ouans de famille en font 3 millions 120 000, et supposé que l'un portant l'autre on compte six personnes pour chaque famille, ce serait 18 millions 720 000 personnes.il y avait dans le Tonkin 23 ouans et 5 900 bœufs, chevaux et éléphants; 1360 ouans en tan de riz, le tan du temps de l'empereur Yong-Lo faisant le poids de 120 livres chinoises ; (8 670 barques, et des armes au nombre de 253 ouans, 9 800 (1). »
J3l5)Minh-Tông;VuVng'i33i)Hién-Tông; Cao(i3«) Du-Tông; Phu(l370) Nghê- Tông; Canh (1373) DuêTông; Kicn (1378) Phê-De; Ngung (1390) Thuan-ïông; An (1399) Thieu-Do; Ngoi a40-)GianDinh-De: Oui-Khoanp:(i4io)Trung Quang-Df. (l) Lettres édifiantes, p. 599.
Mais les Annamites ne devaient pas tarder à se révolter et, en 1418, un patriote, nommé Lê-Li ou Lê-Loi, réunit autour de lui les mécontents, et après une guerre acharnée, on peut dire qu'en 1425 il était maître de l'Annam ; toutefois la lutte ne se termina qu'en 1427. Lê-Loi fit reconnaître Tran-Kieu ou Cao comme roi; mais l'année suivante ^^28), le jeune prince, pour échapper à la mort dont le menaçaient ses sujets qui voulaient comme roi le général victorieux, s'empoisonna dans la citadelle de Dong-Quan.
Dynastie des Lé postérieurs (l). — Lê-Loi, proclamé roi par les Annamites, sous le nom de Thuan-Thiôn (nom dynastique Lê- Thai-To) à Dông-Kinh (Tonkin, Cour orientale), Ha-Noï actuel (1428), ne reçut de la Chine sa nomination définitive que le !«'' du 11» mois de 1431. Il mourut âgé de cinquante et un ans en 1434 et eut pour successeur son fils cadet, âgé de onze ans, Lê-Thaï-Tong. Sous le quatrième roi de cette dynastie, Thanh-Tong, le roi deCiampa, Bàn-La Tra-Toàn fut défait par les Annamites, qui s'emparèrent de sa capitale Chà-Bàn (!«' du 3» mois 1471), la détruisirent et divisèrent ses possessions en trois principautés après l'avoir fait prisonnier.
Le neuvième roi Lê-Chieu-Tong fut détrôné, puis mis à mort (1527) par le général Mac-Dang-Dong, qui exerça le pouvoir (1523) sous le nom de Lê- Cung-Hoàng ; Mac fut nommé par celui-ci prince de An-H'ung et comblé d'honneurs ; se sentant alors assez puissant, il fit dégrader le roi et prit sa place sous le nom de Minh-Dùc ; son fils Mac Dang-Dinh lui succéda en 1531 et eut à lutter dans le Thanh-Hoa contre les partisans des Le. De jour en jour ces derniers devinrent de plus en plus forts, et en 1553 ils proclamaient roi le fils de Chieu-Tong, Lê-Ninh sous le nom de Lê-Trang- Tong (lo.'îS). La mort de Mac-Kinh-Dien, le meilleur général rebelle (1583), porta un grand coup à l'influence des Mac, qui perdirent leur capitale en 1591 sous le règne de Le Duy-Dàm. Les Mac furent refoulés dans la province de Cao-Bâng, où ils végétèrent jusqu'à la fin du xvu« siècle.
La défaite des Mac était due surtout aux efforts et à l'habileté de Trinh-Tong et de son oncle Nguyên-Hoàng, fils cadet de Nguyên-Càm^ fondateur de la principauté de Gochinchine (Quang-Nam) en 1558. Les Trinh etlesNguyên s'emparèrent du pouvoir avec le titre de Chua ne laissant au souverain Le que le titre nominal de roi. Les Trinh au Tonkin,
(l) Vingt-tix touverains de la dynaitie : V.k-V.oi (U!8)Thai-Tô; Nguyên-Long (1434) Thai-Tông; Bang-Kl (1443) Nh'on-Tông ; Tu-Thành 1460) Thanh-Tông ; Tang ou Huy (1498) Hiên-Tông; Dàm (1505)Tuc-Tông; Tuân (1505) Oai-Nguc De; Vinh (1510) Tu'ong-Duc-Ue; Trân-Cao (1516), prétendant, pas de titre dynastique Quang-Tri(l5i6), même remarque; Y (1518) Chieu-TôngjCung (1518», prétendant Du (1518), prétendant; Thung (1523) Cung-Hoàng; Vinh (1533) Trang-Tông Huyén (1549) Trung-Tông; Duy-Ban (1557) Anh-Tông; Duy-Dam (1573) Thé Tông Duy-Tân (1600) Kinh-Tông; Duy-Ki(i6i9)Thân-Tông; Duy-Hu"u(l643jCho'n Tông Dny-Vo' (1663) Huyen-Tông; Duy-Ho"i (16-3) Ciia-Tông; Duy-IIiêp ( 1676) Hi-Tông Duy-Du'o'ng (i706-l72i) Du-Tông ; Duy-Phu'o'ng 0729) Vinh-Khanli-De ; Duy Tu'ong (1732) Thuân-Tông; Duy-Thin (1736) Y-Tông; Duy-Dao (1740 Hiên-Tông Dny-Ky 1786) Chleu-Thông-De.
les Nguyên dans laCochinchine, fondèrent deux dynasties qui durèrent jusqu'à la révolte des Tay-Son. Ils remplissaient les fonctions ou plutôt jouaient le rôle des maires du palais chez nos derniers rois mérovingiens, ou mieux encore celui des shogouns auprès des mikados au Japon. « Le Tonkin, écrit le P. Tissanier, a donc deux rois, dont l'un s'appelle Bua et l'autre Chua. C'est ce dernier qui dispose des biens et des dignités du royaume, tandis que l'autre demeure renfermé dans son palais, comme un fantôme de roi ou plutôt comme un esclave, sans pouvoir sortir de sa maison, si ce n'est une fois tous les ans, quand on le porte en grande pompe, comme une statue, par les rues de la «ville... Le Chua ne porte aucun édit sans le faire signer au Bua : il ne laisse presque passer aucun jour sans donner audience publique (1). » Le troisième examen littéraire, celui de docteur, dépendait cependant du Bua ou Vua. L'apogée de la puissance des Chua eut lieu sous Lê-Gia-Tong en 1673, et leur influence fut môme telle qu'en 1732 Lê-Vinh-Thanh fut mis à mort par ordre du Chua à cause de sa mauvaise conduite.
Relations de rAnnam avec l'Occident. — Le premier missionnaire au Tonkin fut le jésuite italien Julien Baldinotti, qui se servit des ouvrages chinois du P. Matteo Ricci pour sa propagande. Il fut suivi l'année suivante d'Alexandre de Ilhodes et de Pierre Marques (celui-ci fils d'un père portugais et d'une mère japonaise), et en 1629 du Japonais Paul Saïto ; ils furent expulsés en mai 1630, mais l'année suivante ils étaient remplacés par les jésuites portugais Gaspard d'Amaral, André Palmeiro, Antoine Cardim et Antoine de Fontes qui arrivèrent au Tonkin le 7 mars 1631; le premier supérieur de la nouvelle mission fut l'Italien Jérôme de Majorica (1632), mort en 1656 à Ha-Noï. En 1659, le Tonkin et la Cochinchine furent détachés du diocèse de Malacca et érigés en vicariat apostolique pour les prêtres du séminaire des missions étrangères de Paris. En 1679, le Tonkin fut subdivisé en Tonkin oriental, confié aux dominicains espagnols des Philippines, et en Tonkin occidental, qui resta aux missions étrangères et qui en 1846 forma les vicariats apostoliques du Tonkin méridional et du Tonkin occidental ; en 1848, du Tonkin oriental on détacha le Tonkin central, et en 1883 le Tonkin septentrional. En 1844, la Cochinchine forma les deux vicariats de la Cochinchine occidentale et de la Cochinchine orientale ; en 1850, de la première on enleva le Cambodge, et de la seconde la Cochinchine septentrionale. De grandes persécutions marquèrent l'Église du Tonkin : en 1696, Jean de Sequeira périt de misères et de souffrances à bord d'un bateau où il avait été jeté; Messari mourut en prison le 15 juin 1723, et cette même année, le 11 octobre, Buccharelli fut décapité avec neuf Tonkinois. Le 12 janvier 1737, Jean-Gaspard Crats, Barthélémy Alvarez, Emmanuel de Abreu et Vincent da Cunha furent exécutés. A l'époque du P. A. de Rhodes, le Tonkin était marqué par sa capitale Kecio (Kecho), autour de laquelle étaient situées les provinces Ke-Bac (nord), Ke-Dom (est), Ke-Nam
(l) Missions de la Cochinchine, p. 102-103.
(sudj, Ke-Tay (ouest); les autres provinces étant au sud de Ke-Nam, le Uong de la côte : Tbin-Hoa, Nghê-An et Bochinh, en tout sept provinces. , Le pius important des comptoirs ouverts aux étrangers était celui de (l'île de Van-Ninh, dans le delta du Pak-Nam près du cap Pak-Loung à la frontière de la Chine et du Tonkin. Un terrain avait été concédé aux commerçants étrangers, par le roi, dès 1148, mais ces étrangers étaient des Asiatiques et des Japonais en particulier. Quoique Van-Ninh fût en relations avec Macao, les Portugais faisaient le commerce avec Ha-Noï, situé dans la partie riche du delta du fleuve Rouge. Les Hollandais arrivèrent du Japon en 1637, dans le fleuve Rouge, avec le bateau le Grol, commandé par Korel Hartsink. Ils établirent une factorerie à Phô-Hienou Phô-Khach, près Hung-Yen. Les Hollandais eurent beaucoup à souffrir des Portugais, avec lesquels ils eurent de fréquentes rixes; leur comptoir de Phô-Hien dura soixante-quatre ans ; il fut dirigé par treize chefs. Lassé des insultes dont il était l'objet, le dernier chef, Jacob van Loo, s'embarqua avec tous ses compatriotes, le 8 février 1700, sur le navire le Baew, et rentra à Batavia, abandonnant le Tonkin (1).
Les Anglais avaient une factorerie au Tonkin, qu'ils abandonnèrent en 1698 ; lors de la création de l'East Indian Company, ils avaient des établissements en Cochinchine, au Tonkin et à Poulo-Condor. Ils continuèrent à commercer avec le Tonkin jusqu'en 1719, époque à laquelle un acte de violence, commis par un de leurs navires du Bengale, à Ha- Noï, les obligea à se retirer définilivement.
En 1749 et en 1750, Pierre Poivre visita la Cochinchine à bord du Machault; il parle des Portugais, dont il dit qu'ils se sont mal annoncés à la Cochinchine. Ils y ont donné une mauvaise idée des Européens, en y commerçant comme les Chinois et en s'assujettissant aux usages du pays qui les rendent esclaves des grands. Leur commerce est gêné, incertain et souvent interrompu par des contrariétés qui les forcent à faire des démarches serviles et déshonorantes. Cette nation n'est plus en état de s'opposer à l'établissement qu'une Compagnie voudrait faire à la Cochinchine. Macao expire et ne se soutient plus que par les maisons religieuses, toujoui's opulentes, qui ont formé une espèce de république qui ne reconnaît plus la domination du Portugal. Des Anglais, il raconte que le hasard a amené un Anglais à la Cochinchine, qui a paru s'appliquer beaucoup à connaître la situation du pays, à approfondir les objets de commerce et à acquérir toutes les connaissances utiles pour y faire un commerce particulier ou pour y établir la Compagnie d'Angleterre.
« M. Douff (c'est le nom de cet Anglais), passant dans une somme chinoise de Canton à Batavia à la fin de 1747, fut pris d'un coup de vent entre le Paracel et la Cochinchine qui l'obligea d'y relâcher. Le roi fit venir cet Européen et lui demanda s'il n'était point médecin. II se trouva être médecin et guérit ce prince d'une fistule fort dangereuse. Cette cure lui donna beaucoup de réputation et de crédit à la cour. II en profita pour se faire restituer quelques marchandises qui lui avaient été volées
(1) Bulletin de géographie historiqut et deieriptioe, 1895, n* 2.
par les mandarins et obtint la permission de voyager le long des côtes du royaume. Il fut au Cambodge, qu'il parcourut, tira les plans des anses, des baies qui lui parurent commodes pour un débarquement et retourna à la cour. Il continua à cultiver la bienveillance du roi, qui le fit mandarin de premier ordre. Ce prince lui offrit une galère entretenue, des soldats, des domestiques et quatre mille quans par an pour être son médecin. M. Douff crut voir un objet de fortune plus réel en retournant à Macao pour y faire un armement, remercia Je roi, qui lui fit promettre en partant de revenir l'année suivante.
« Ce qui fait croire que cet Anglais ne comptait point venir à la Cochinchine et qu'il n'y était point envoyé par la Compagnie d'Angleterre, c'est qu'il y a laissé quelques marchandises à l'usage des Hollandais de Batavia, dont on n'avait pas encore pu trouver la défaite à notre départ de Cochincbine. »
Poivre visita Tourane et Faïfo, ainsi que la cour de Hué (1).
La guerre civile qui éclata au Cambodge en 1675 permit aux Annamites de se développer aux dépens de ce pays. Un général chinois, originaire de Canton, partisan de la dynastie des Ming, chassée de Péking en 1644 par les Mandchous, se rendit en 1680 dans l'Annam et demanda au Nguyên des terres pour s'établir avec sept mille hommes de ses troupes. On leur proposa de s'établir sur les bords du Donnai, alors possession cambodgienne. Les Chinois remontèrent la rivière de Saigon ; quelques-uns s'établirent à Bien-Hoa, d'autres à My-Tho. Le nom de My-Tho est cambodgien, la corruption de Méso, « la blanche, la fée » (2). Bien-Hoa était, dit-on, le Kompêâp-Sreka-Trèi « écailles de poisson » des Cambodgiens avant la conquête annamite '3). Pendant la première moitié du xviiie siècle, les Annamites poussèrent leurs conquêtes dans la basse Cochincbine jusqu'à Chaudoc, appelé par les Cambodgiens Méat Chruck, mat cruk « groin de porc » (4). En 1758, un traité avec le Cambodge ratifia ces conquêtes.
Comme le fait remarquer Luro (5), la race annamite, arrivée à la plénitude d'extension, occupait, en 1768, le littoral de la péninsule depuis la frontière de Chine jusqu'à Chau-Dôc et Ha-Tien, Le royaume du Cambodge allait probablement disparaître de la carte de l'Indo-Chine, quand une importante révolution arrêta les progrès des envahisseurs.
^ C'était sous le règne du 26« roi de la dynastie Le, Lê-Hien-Tong, Dinh-Vuong ou Huê-Vuong ou bien Duê-Tong était le Nguyên administrant la Cochincbine depuis 1765; depuis la même date, Trinh-Sum gouvernait le Tonkin, et tandis que le pouvoir de Trinh semblait augmenter d'année en année, la faiblesse et l'impopularité des Nguyên allaient croissant. Le pays de Hué était mûr pour la rébellion. Un caissier
(1) Bévue de l'extrême Orient, III, i875
(2) Atmonibr, Le Cambodge, p. 138.
(3) A-ÏMOMER, id., p. 131.
(4) Atmonikr, id., p. 145.
(5) Luro, Le Pays d'Annam, p. 80.
iaGdèle en fuite, groupant autour de lui quelques mécontents, suffit à allumer l'incendie.
Sous Lê-Tanh-Tong, le 4« roi de la dynastie, les Nguyên avaient ramené en captivité du Ngê-An une famille tonkinoise du même nom, qui s'était établie dans le Binh-Dinh, près de Qui-Nhone. Un descendant de ces prisonniers, Nguyên Van-nhac était biên-lai ou caissier des douanes de Vàn-Dôn. Pour payer ses dettes de jeu, il puisa dans sa caisse ; craignant ensuite d'être surpris, il gagna le large, s'enfuit dans les montagnes de Tay-Son, rassembla autour de lui nombre de mécontents et, finalement, parvint à s'emparer par ruse de la citadelle de Qui-Nhone. Trinh-Sum profita de cette révolte pour envahir la Cochinchine et s'emparer de Hué (1774). Duê-Tong s'enfuit en basse Cochinchine et se réfugia à Saigon, mais il ne tarda pas à y être fait prisonnier ainsi que son fils, Muc-Vu'o'ng par les Tay-Son, dans la province de Vinh-Long; tous les deux furent mis à mort en 1776. Le neveu de Duê-Tong, Nguyèn-Anh, allait continuer la lutte contre les Tay-Son qui s'étaient arrangés avec Trinh-Sum. Nguyèn-Anh, connu plus tard sous le nom de Gia-Long, réfugié à Tho-Chau, île du golfe de Siam (1776), profita de l'absence de Nguyên-Van-Hue, commandant des Tay-Son, revenu à Qui-Nhone, envahit la basse Cochinchine et reprit Saïgon.
Règne de Gia-Long. Traité de Versailles. — Au commencement de l'année 1777, Gia-Long prenait le titre de général en chef et de régent. Cependant Trinh-Sum mourait au Tonkin (1781) et des troubles éclatèrent. Van-Nhac profita de la circonstance pour s'emparer de Hué et envahir le Tonkin. Le frère de Van-Nhac, Hué, s'empara de Ha-Noï. Finalement, la Cochinchine fut partagée en trois Etats : Nhac, l'aîné des trois frères Tay-Son, garda le Quang-Nam (Tourane) jusqu'au sud de Binh-Dinh avec le titre d'empereur; le second frère, Huê, occupa Hué et le pays jusqu'aux frontières du Tonkin; le troisième, Lu, occupa la basse Cochinchine. Ses troupes chassèrent Gia-Long de Saïgon (1781), qui s'enfuit à Hatien, puis dans l'Ile de Phuquoc, enfin à Siam.
Heureusement pour Gia-Long, il trouva un secours inespéré dans l'évêque d'Adran. Pierre-Joseph-Georges Pigneaux de Béhaine est né en décembre 1741, à Origny-en-Thiérache, dans le diocèse de Laon. Il entra au séminaire des missions étrangères, d'oiïi il partit en 1765 pour la Cochinchine. Sacré évêque d'Adran et coadjuteur de Me^ Piguel, vicaire apostolique de Cochinchine, il remplaça ce dernier en 1774. En janvier 1784, il proposa à Nguyên-Anh ses services pour obtenir en sa faveur le con. cours de la France. Gia-Long accepta et confia au prélat son fils aîné le prince Canh, avec le sceau impérial. Pigneaux se rendit à Pondichéry, . puis en France , il fut bien accueilli par le roi Louis XVI et ses ministres , et il crut toucher au but qu'il poursuivait lorsqu'un acte officiel eut domié une sanction pratique à ses laborieuses négociations.
Par un traité signé à Versailles le 28 novembre 1787 par le comte de Montmorin et l'évêque d'Adran, ce dernier, en échange d'un secours de 1 650 hommes, de l'artillerie, des armes, de quatre frégates et deux ou trois bâtiments de transport nécessaires à l'expédition, prenait l'engagement : l" faire donner en toute propriété à Sa Majesté Très Chrétienne
l'île qui forme le port principal de toute la Cochinchine appelée par les Européens le port de Touron et par les Cochinchinois Hoï-An pour y faire les établissements en la manière qu'il jugera convenable pour les biens de son service; a» il sera de plus accordé à la nation française, conjointement avec les Cochinchinois, la propriété dudit port afin de pouvoir y construire, garder et caréner tous les vaisseaux qu'elle jugera convenable d'y entretenir; Z° la propriété de l'île appelée Poulo-Condor; 4° la liberté du commerce dans tous les États du roi de la (>ochinchine exclusivement à toutes les autres nations européennes ; S» tous les secours dont la France pourra avoir besoin en soldats, matelots, vivres, vaisseaux, galères, etc., toutes les fois que le roi de la Cochinchine en sera requis et partout où besoin sera, bien entendu que l'on aura toujours égard à l'état des forces du roy de la Cochinchine et à la situation de ses affaires* 6* le roi de la Cochinchine s'oblige de faire construire à ses frais pour remettre à Sa Majesté Très Chrétienne en toute propriété le même nombre de vaisseaux et de la même qualité que ceux qui auront été employés à cette expédition à raison d'un vaisseau par an et ce à compter du jour oii le roi de la Cochinchine aura été rétabli dans ses
États.
A son retour, l'évêque d'Adran ne trouva pas auprès du gouverneur de Pondichéry, le comte de Conway, l'appui qu'il espérait, et craignant qu'un retard ne fît échouer ses projets, il partit avec deux navires de commerce équipés à ses frais, escortés de la frégate la Méduse. Pigneaux était de retour en Cochinchine avec le prince Canh dans les premiers jours de 1789; il était accompagné d'officiers français, J.-B. Chaigneau, Philippe Vanier, de Forçant, rejoints plus tard par Jean-Marie Dayot, l'officier du génie Victor Ollivier, l'ingénieur Théodore Le Brun, le lieutenant-colonel Laurent Barisy, le capitaine de vaisseau Julien Girard de risle-Sellé, le médecin Despiaux et les lieutenants de vaisseau Louis Guillon et Jean Guilloux. Après six tentatives infructueuses, Nguyên- Anh s'emparait de Qui-Nhon, dont il changeait le nom en celui de Binh- Dinh (mai 1801). La prise de cette ville causa la ruine des Tay-Son et Nguyên-Anh se fit proclamer roi de la Cochinchine sous le nom de Gia- Long (5« mois 1801), fondant ainsi la dynastie qui règne encore aujourd'hui dans le pays sous le protectorat français avec le nom de Nguyên. Cette même année, Gia-Long s'emparait en quelques jours du Tonkin : Vunité de l'Annam était faite. L'évêque d'Adran était mort au Binh-Dinh le 9 octobre 1799. Gia-Long lui fit faire de somptueuses funérailles à Saigon.
Un des premiers soins de Gia-Long fut de se mettre en règle avec son puissant voisin, l'empereur de la Chine, qui était alors Kia-K'ing.
A la mort de Lê-Than-Tông, en 1663, l'empereur de la Chine, K'anghi, décida que tous les trois ans l'Annam devrait payer régulièrement un tribut. En 1792, puis en 1803, il fut décidé que l'Annam enverrait le tribut tous les deux ans et rendrait hommage tous les quatre ans à Péking. D'après le décret de 1803, le tribut ordinaire bisannuel devait être composé de 600 onces d'aloès ligneux, 1 200 onces de parfum sou-siang, 4 défenses d'éléphants, 4 cornes de rhinocéros, 600 pièces de soierie,
200 pièces de cotonnade, 90 livres de grains de paradis, 90 livres de noix d'arec. Les tributs de félicitations devaient être composés de 4 défenses d'éléphants, 4 cornes de rhinocéros, 300 pièces de soierie, 100 pièces de cotonnade (I). Le tribut a été payé à la Chine jusqu'à l'annexion de l'Annam par la France.
Gia-Long envoya donc le tribut à l'empereur chinois qu'il pria de plus « de daigner donner un nom aux États qu'il venait de réunir. Sa Majesté fit alors paraître un décret changeant le nom d'Annam en celui de Yue- Nan (Viêt-Nam) qui désigne aujourd'hui toute la Cochinchine ; elle fit aussi rédiger des lettres patentes et graver un sceau d'argent doré surmonté d'un chameau, et, enfin, elle ordonna au grand juge de la province du Kouang-Si de se rendre en Viêt-Nam, accompagné des envoyés de ce pays, pour conférer l'investiture royale à Nguyên-Phuoc-Anh. Ce nom de Viêt-Nam (qui désigne le royaume de Cochinchine tel qu'il est constitué aujourd'hui) perpétue le souvenir de la réunion de ÏAn-Nam à l'État de Viét-Thn'o'ng (2) ».
En 1797, Neâc-Ong, roi du Cambodge, mourut, et Gia-Long donna l'investiture à son fils, Neâc-Ang-Chan, moyennant un tribut payable tous les trois ans, à partir de 1807. Le Siam, qui avait cherché à substituer au protégé de Gia-Long un de ses trois oncles, se décida, en 1813, à signer un traité de paix à La-Bich, par lequel il reconnaissait Neâc-Ang-Chan comme roi du Cambodge, qui s'installa à Pnom-Penh et était placé sous la suzeraineté de l'Annam.
Deux des officiers français qui avaient aidé Gia-Long à reconquérir le trône de ses pères, Philippe Vanier et Jean-Baptiste Chaigneau, avaient survécu et s'étaient établis à Hué. En 1817, le duc de Richelieu, ayant voulu renouer la tradition de Louis XVI, écrivit à Chaigneau pour réclamer son appui en faveur des armateurs français qui se préparaient à envoyer des navires en Cochinchine. Deux expéditions, organisées cette même année par des maisons de commerce françaises, ne furent pas très heureuses ; une troisième, composée de deux trois-mâts, le Larose et le Henri^ réussit entièrement. Chaigneau, à la vue de ces bâtiments, éprouva le désir de revoir la France, d'ailleurs le gouvernement réclamait son concours ; il jugea donc l'occasion opportune pour revoir les siens et donner à son pays natal les renseignements qu'il attendait de lui. Non sans peine et sans regret, il obtint de Gia-Long, devenu vieux, un congé et s'embarqua en novembre 1819. Nous verrons plus loin les résultats du voyage. En 1820, Chaigneau était nommé consul de France.
Minh-Mang. — Gia-Long était mort le 25 janvier 1820 ; il avait fait choix, pour lui succéder, au lieu de l'enfant de son fils aîné, le prince Canh, mort depuis son retour de Versailles, du prince Dam, qu'il avait eu d'une concubine et qui monta sur le trône sous le nom de Minh-Mang, Minh-Mang, effrayé des progrès des Anglais, se montra peu favorable aux Français quand Chaigneau revint de France. Celui-ci, pas plus que
(1) G. Devéria, Relation» de la Chine avec l'Annam- Vietnam, p. 53.
(2) Jbid., p. 51.
l'agent anglais Crawfurd, d'ailleurs, ne réussit auprès du nouveau roi. Le baron de Bougainville, qui se présenta à bord de la frégate la Thélis h Tourane, en 1825, ne fut pas plus heureux. Le neveu de Ghaigneau remplaça pendant peu de temps son oncle comme vice-consul, mais nos efforts devaient rester infructueux. Le nouveau souverain était entouré de difficultés de toutes parts : il avait à craindre à la fois la famille de son frère, que son avènement au trône avait dépossédée; les anciens serviteurs de son père, les descendants de l'ancienne dynastie des Le, qui comptait encore de chauds partisans; les progrès des étrangers, surtout ceux des Anglais, qui convoitaient le Siam. Minh-Mang se défendit par la cruauté : il fit mettre à mort sa belle-sœur et ses neveux ; à l'aide d'un faux, il accusa de trahison le maréchal Nguyên-Vân-Thièng, vice-roi du Tonkin, un des principaux fonctionnaires de son père, et le condamna à mort après l'avoir fait venir à Hué. Le grand eunuque, Lè-Vân-Duyêt, lui, obtint le gouvernement de Saigon, d'où il repoussa en 1822 une invasion de Cambodgiens de Trâ-Vinh; mais, ami des Français, il refusa de mettre à exécution un édit de Minh-Mang contre la religion catholique et les étrangers. Après sa mort, survenue en 1831, Minh-Mang put donner carrière à tous ses mauvais instincts. Ce fut le signal d'une persécution contre les partisans de Duyêt : l'un d'eux, un officier supérieur [pho-vê-uy), nommé Nguyên-Vân-Khoi, accusé par Bach-Xuan-Nguyên, ôd-c/ianA (administrateur en chef) de Saigon de vouloir rendre la basse Cochinchine indépendante, fut dégradé et rappelé à Hué. Mais Khoi n'obtempéra pas à cet ordre, réunit ses partisans, tua le gouverneur {long-doc) et l'administrateur, s'empara de Saigon et des provinces occidentales de la basse Cochinchine. Minh-Mang envoya une flotte et des troupes contre lui, mais pendant ce temps les Siamois, venant au secours de Khoi, avaient occupé les provinces deChau-Doc et de Ha-Tien. Ils ne furent repoussés qu'en 1834, mais les rebelles ne se soumirent et la citadelle de Saigon ne tomba au pouvoir de Minh-Mang qu'en septembre 1835. Ce dernier fit massacrer 1994 personnes; les principaux chefs, y compris le fils de Khoi, furent amenés à Hué et subirent la mort lente. Quoique n'ayant pas pris part à la révolte, un prêtre des missions étrangères, Joseph Marchand, fut fait prisonnier et partagea leur supplice.
Le règne de Minh-Mang est caractérisé par les persécutions contre les chrétiens, malgré le souvenir de l'évêque d'Adran. Elles débutèrent dès février 1825. Minh-Mang lance, le 6 janvier 1833, un édit de persécution générale. Mp Taberd est contraint de se réfugier au Cambodge et à Siam; le 17 octobre de la môme année, François-Isidore Gagelin est mis à mort; un grand nombre d'Annamites sont également martyrisés. Un nouvel édit (25 janvier 1836) amène l'exécution de Jean-Charles Cornay (20 septembre 1837), près de Chen-Taï. Dans le Tonkin oriental, en 1838, Ignace Delgado et Dominique Henares, tous deux évéques dominicains espagnols, sont mis à mort ainsi que leur provicaire Joseph Hernandez ; à Quang-Bing, Mgr Borie est décapité le 24 novembre 1 838 ; Gilles Delamotte meurt le 3 octobre 1840 des suites de tortures qu'il a endurées, pendant qu'au Tonkin occidental le vicaire apostolique français Havard meurt d'inanition, et que François Jaccard était tué en Cochinchine
(21 septembre 1838). Enfin, Minh-Mang meurt des suites d'une chute de cheval le 21 janvier 1841, âgé de cinquante ans. Louis-Philippe ne reçut pas trois mandarins qui lui furent envoyés en ambassade.
Thiêu-Tri. — Minh-Mang fut remplacé par son fils Nguyên- Phu'o'c-Thi, qui prit le nom de règne de Thieu-Tri. Moins bon administrateur que son père, le jeune souverain, au moins, n'était pas cruel. Cependant il n'avait pas rapporté les édits de son père contre les missionnaires, et il fallut les démarches de Pavin-Lévêque, commandant ÏHéroïne, corvette arrivée le 25 février 1843 dans le port de Tourane, pour obtenir la mise en liberté de Galy, Berneux, Charrier, Miche et Duclos, qui étaient restés prisonniers à Hué. Le 31 octobre 1844, l'évêque d'Isauropolis, vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale. Mer Dominique Lefebvre, est arrêté dans la province de Vinh et conduit à Hué par le binh-thuan. UAlcmène est envoyée de suite par le contre-amiral Cécille, qui obtient la liberté du prélat. Conduit à Singapore, Me^ Lefebvre retourne en Cochinchine avec M. Duclos; arrêté de nouveau, Ms' Lefebvre est reconduit à Singapore, tandis que son compagnon meurt à Saigon le 17 juillet 1846. Cependant l'intérêt des missionnaires était pris en mains par le gouvernement de Louis-Philippe; en 1847, le commandant Lapierre arrivait à Tourane pour obtenir la liberté du culte pour les chrétiens et des garanties pour la sécurité de nos nationaux. La découverte d'un complot contre la vie de nos officiers décida le commandant à agir vigoureusement, et le 15 avril 1847, avec la Gloire et la Victorieuse, il détruisait la flotte cochinchinoise. Ce désastre augmenta la haine de Thieu-Tri pour les étrangers, et la colère qu'il en ressentit, jointe à ses habitudes de débauche, amena une fièvre qui l'emporta le 4 novembre 1847.
Tu-Duc. — Le prince Hoang-Nham remplaça son père Thieu-Tri sous le nom de Tu-Duc. C'est sous le règne de ce souverain que sont conquis le Tonkin et la basse Cochinchine, et que notre protectorat est établi sur l'Annam (v. plus loin, page 392).
Henri Cordier.